LIVRE I. - CELTES
tuèrent les deux chefs et massacrèrent leurs alliés. Rome, inquiète des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en défendant tout commerce avec eux , surtout celui des armes. Leur mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun Elaminius. U demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis cinquante ans fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les Boïes,qui savaient parla fondation d'Ariminum tout ce qu'il en coûtait d’avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir pas pris l’offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les nations du nord de i'Ilalic. Mais les Vcnctcs, peuple slave, ennemis des Gaulois, refusèrent d’entrer dans la ligue, les Ligures étaient épuisés, les Cénomans secrètement vendus aux Romains. Les Boïcs et les Iusubres (Bologne cl Milan) restés seuls, furent obligés d’appeler d'au delà des Alpes , des Gésalcs , des Gaisda , hommes armes de gais ou épieux, qui se mettaient volontiers à la solde des riches tribus gauloises de l’Italie. On entraîna à force d’argent et de promesses leurs chefs Anéroesle et Coucolilan.
Les Romains, instruits de tout par les Cénomans, s’alarmèrent de cette ligue. Le sénat fit consulter les livres sibyllins, et l’on y lut avec effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome. On crut détourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un homme et une femme, au milieu meme de Rome, dans le marché aux boeufs. De celte manière, les Gaulois avaient pris possession du sol de Rome, et l’oracle se trouvait accompli ou éludé. La terreur de Rome avait gagné l'Italie entière ; tous les peuples de cette contrée se croyaient également menacés par une effroyable invasion de barbares. Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples les drapeaux relevés d’or qu’ils appelaient les immobiles; ils avaient juré solennellement et fait jurer à leurs soldats qu’ils lie détacheraient pas leurs baudriers avant d'étre montés au Capitole. Ils entraînaient tout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrottés, qu’ils faisaient marcher sous le fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des maisons. Toute la population de l’Italie centrale et méridionale se leva spontanément pour arrêter un pareil fléau, et sept cent soixante-dix mille soldats 1 * se tinrent prêts à suivre, s’il le fallait, les aigles de Rome.
Des trois armées romaines, Tune devait garder les passages des Apennins qui conduisent en Élrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au cœur de ce pays, et à trois journées de Rome (Ü8). Craignant
1 /'«y. le passage de Polybc dans le cliap. V du se-
cond livre de mou llisioire romaine.
d’étre enfermés entre la ville et l’armce, les barbares revinrent sur leurs pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et ils les auraient détruits, si la seconde armée ne se fût réunie à la première. Ils s’éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté; déjà ils s’étaient retirés jusqu’à la hauteur du cap Télamone, lorsque, par un étonnant hasard , une troisième armée romaine, qui revenait de la Sardaigne, débarqua près du camp des Gaulois, qui se trouvèrent enfermés. Ils firent face des deux côtés à la fois. Les Gésates, par bravade, mirent bas tout vêlement, se placèrent nus au premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains furent un instant intimidés du bizarre spectacle cl du tumulte que présentait l’armée barbare. « Outre une foule de cors et de trompettes qui ne cessaient de sonner, il s’éleva tout à coup un tel concert de hurlements, que nonseulement les hommes et les instruments, mais la terre même et tes lieux d’alentour semblaient à l’envi pousser des cris. Il y avait encore quelque chose d’effrayant dans la contenance et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers rangs, sans autres vêlements que leurs armes; on n’en voyait aucun qui ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d’or. » L’infériorité des armes gauloises donna l’avantage aux Romains; le sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise trempe, qu’il pliait au premier coup 3.
Les Boïcs ayant été soumis par suite de celte victoire, les légions passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri, s’il n’cùl trompé les barbares par un traité, jusqu'à ce qu'il se trouvât en forces. Rappelé par le sénat, qui ne l’aimait pas et qui prétendait que sa nomination était illégale, il voulut vaincre ou mourir, rompit le pont derrière lui et remporta sur les Insubriens une victoire signalée. C’est alors qu'il ouvrit les lettres où le sénat lui présageait unedéfaile de la part des dieux.
Son successeur, Marcellus, était un brave soldat. Il tua en combat singulier le brenn Virdumar, et consacra à Jupiter Férélricn les secondes dépouilles opimes (depuis Romulus). Les Insubriens furent réduits (223), et la domination des Romains s’étendit sur toute l'Italie jusqu’aux Alpes.
Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrassés, voilà qu’llannibai arrive et les relève. Le rusé Carlhaginuis eu lira bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer bon gré mal grc les marais d’Étruric : les Numides les
2 Polyb., 1. II. — Am. Thierry, t. I, p. 243.
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poussent l'épée dans les reins Us ne s'en battent pas moins bien à Trasimène, à Cannes. Marini liai gagne ces grandes batailles avec le sang des Gaulois *. Une fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isolé d’eux dans le midi de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette Gaule italienne était si vivace. qu’après les revers d'ilannihal, elle remue encore sous Hasdruhal, sous Magon, sous Hamilcar. il fallut trente ans de guerre (201-170), et la trahison des Cénomans, pour consommer la ruine des Roïrs et des Insubriens ( Bologne et Milan). Encore les Boïes émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre; les débris de leur cent douze tribus se levèrent en masse et allèrent s'établir sur les bords «lu Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save. Rome déclara solennellement que l’ Italie était fermée aux ( iautoi h. Celle dernière et terrible lutte eut lieu pendant les guerres de Rome contre Philippe et Antiochus. Ces Grecs s'imaginaient alors qu'ils étaient la grande pensée de Rome ; ils ne savaient pas qu'elle n'employait contre eux que la moindre partie de ses forces. Ce fut assez de deux légions pour renverser Philippe et Antiochus; tandis que, pendaut plusieurs années de suite, on envoya les deux consuls, les deux armées consulaires contre les obscures peuplades des Ilotes et des Insubriens. Rome roidil ses bras contre la Gaule et l'Espagne; il lui suflit île loucher du doigt les successeurs d'Alexandre pour les faire tomber.
Avant de sortir de l’Asie, elle abattit le seul peuple qui eût pu y renouveler la guerre. Les Galatcs, établis en Pbrygie depuis un siècle, s’y étaient enrichis aux dépens de tous les peuples voisins sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entassé les dépouilles de l’Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe. Un fait caractérise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de leurs chefs ou tc- Irarques publia que, pendant une année entière, il tiendrait table ouverte à tout venant; et nonseulement il traita la foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il faisait arrêter et retenir les voyageurs jusqu'à ce qu’ils se fussent assis à sa table. «
Quoique la plupart d’entre les Galatcs eussent refusé de secourir Antiochus, le préteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes, Tolistoboïes , Tectosagcs), et les força dans leurs montagnes avec des armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitués à combattre avec le sabre et la lance, n'opposaient guère que des cailloux. Maidius leur lit rendre les terres enlevées aux alliés de Rome, les obligea de •'V
1 l'oy. inon Histoire romaine, II, initia. a Ibidem.
renoncer au brigandage, et leur imposa l’alliance d'Kumène qui devait les contenir.
Ce n’était pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs colonies d'Italie et d’Asie, si les Romains ne pénétraient dans la Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appelés d’abord par leurs allies, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec les Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d’ôlre maîtresse de l’entrée occidentale de l’Italie qu’occupaient les Ligures du côte de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas3. Elle donna la terre aux Marseillais, et garda les postes militaires, celui d’Aix entre autres où Scxlius fonda la colonie d’Aquæ Sextia*. De là elle regarda dans 1rs Gaules.
Deux vastes confédérations partageaient cepays : d’une part les Éduos. peuple que nous verrons plus loin étroitement uni avec les tribus des Carnutes. des l’arisii. des Scnones, etc.; d’autre part, les Arvemes et les Allobroges. Les premiers semblent être les gens de la plaine, les Kymry, soumis à l'influence sacerdotale, le parti de la civilisation; les autres, montagnards de l’Auvergne et des Alpes, sont les anciens Galls. autrefois resserrés dans les J montagnes par l’invasion kymriquc, mais redevenus prépondérants par leur barbarie même et leur attachement à la vie de clan.
Les clans d’Auvergne étaient alors réunis sous un chef ou roi nommé Bituit. Os montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux généraux romains une solennelle ambassade pour réclamer la liberté d’un des chefs prisonniers : on y voyait sa meute royale composée d’énormes dogues tirés à grands frais de la Belgique et de la Bretagne; l’ambassadeur, superbement vêtu, était environné d’une troupe de jeunes cavaliers éclatants d’or et de pourpre; à son côté se tenait un harde, la rotte eu main, chantant par intervalles la gloire du roi. celle de la nation arverne et les exploits de l'ambassadeur 4.
Les Educs virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais s’entremirent, et leur obtinrent le titre (\'allié$ et amit du peuple romain. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des Gaules; les Edites leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, cl plus tard les Ucmi la Belgique.
Les ennemis de Rome se hâtèrent avec la précipitation galliquc cl furent vaincus séparément sur les bords du Rhône. Le char d'argent de Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand’
5 t'oy. Am. Thierry, II, 104. — Ti|* Liv., rpitom., ! I. IX. — Flortu , I. III , c. S.
! 4 Am. Thierry. Il, 100. Appian. Fulv. Ursin.