‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 6 sur 398 · LIVRE I. - CELTES · texte numérisé non relu

LIVRE I. - CELTES

chose. Les Arvorncs seuls étaient pourtant deux cent mille, mais ils furent effrayés par les éléphants des Romains. Biluit avait dit avant la bataille, en voyant la petite armée romaine, resserrée en légions : « 11 n'y en a pas là pour un repas de mes chiens 4. »

Rome mit la main sur les Allobroges, les déclara ses sujets, s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domilius restaura la voie phénicienne, et l'appela domitia. Les consuls qui suivirent n’eurent qu’à pousser vers le couchant, entre Marseille et les Arvcrnes (années 120-118). Ils s’acheminèrent vers les Pyrénées, cl fondèrent presque à l'entrée de l’Espagne une puissante colonie, A arbo-Martius, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de l'Italie ( la première avait été envoyée à Carthage). Jointe à la mer par de prodigieux travaux, elle eut, à l'imitation de la métropole, son capilole, son sénat, ses thermes, son amphithéâtre. Ce fut la Rome gauloise, et la rivale de Marseille. Les Romains ne voulaient plus que leur influence dans les Gaules dépendit de leur ancienne alliée.

Ils s'établissaient paisiblement dans ces contrées, lorsqu'un événement imprévu, immense, effroyable, comme un cataclysme du globe, faillit tout emporter, et l’Italie elle-même. Ce momie barbare que Rome avait rembarré dans le Nord d’une si rude main, il existait pourtant. Ces Kytnry qu'elle avait exterminés à Bologne et Scnagallia, ils avaient des frères dans la Germanie. Gaulois et Allemands, Kymry et Teutons, fuyant, dit-on, devant un débordement de la Baltique, se mirent à descendre vers le Midi. Ils avaient ravagé toute l’illyrie, battu, aux portes de l’Italie, un général romain qui voulait leur interdire le Norique, cl tourné les Alpes par ITIelvélic , dont les principales populations. Ombriens ou Ambrons. Tigurins (Zurich) et Tughcnes(Zug), grossirent leur horde. Tousenscmblc pénétrèrent dans la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers; leurs familles, vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de la Gaule, ils retrouvèrent d'anciennes tribus t’imbriques, et leur laissèrent, dit-on, en dépôt une partie de leur butin. Mais la Gaule centrale fut dévastée, brûlée, aflamée sur leur passage. Les populations des campagnes se réfugièrent dans les villes pour laisser passer le torrent, et furent réduites à une telle disette, qu'on essaya de sc nourrir de chair humaine1 2. Les barbares, parvenus au

| bord du Rhône, apprirent que de l’autre côté du I fleuve, c'était encore l'empire romain, dont ils ! avaient déjà rencontré les frontières en Illyric, en | Thracc, en Macédoine. L'immensité du grand empire du Midi les frappa d'un respect superstitieux ;

| avec cette simple bonne foi de la race germanique, ils dirent au magistrat de la province, M. Silanus. que ti Home leur donnait de s terre s, ils se battraient volontiers pour elle. Silanus répondit fièrement que Rome n'avait que faire de leurs services, passa le Rhône, et sc fit battre. Le consul P. Cassius, qui i vint ensuite défendre la province, fut tué; Scaurus.

! son lieutenant, fut pris, cl l’armée passa sous le j joug des Helvètes, non loin du lac de Genève. Les I barbares enhardis voulaient franchir les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains seraieul réduits en esclavage, ou exterminés. Dans leurs bruyants débats, ils s'avisèrent d'interroger Scaurus. leur prisonnier. Sa réponse hardie les mit en fureur, et l’un d’eux le perça de son épée. Toutefois, ifs réfléchirent, et ajournèrent le passage des Alpes, i Les paroles de Scaurus furent peut-être le salut de l'Italie.

Les Gaulois Tectosagcs de Tulosa , unis aux Cimbrcs par une origine commune, les appelaient < contre les Romains dont ils avaient secoué le joug.

| La marche des Cimbrcs fut trop lente. Le consul I C.ServiliusCépion pénétra dans la ville cl la sacca- I gea. L'or et l’argent rapportés jadis par lesTeclosagcs j du pillage de Delphes, celui des mines des Pyrc- I nées, celui que la piété des Gaulois clouait dans un 1 temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin,

! avaient fait de Toiosa la plus riche ville des Gaules.

| Cépion en tira, dit-on, cent dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il dirigea ce trésor sur Marseille, et le fit enlever sur la roule par des gens à lui , qui nïassacrcrent l'escorte. Ce ' brigandage ne profita pas. Tous ceux qui avaient I touché cette proie funeste finirent misérablement ;

et quand on voulait désigner un homme dévoué à | mn* fatalité implacable , on disait : Il a de l'or de j Toiosa.

D'abord Cépion , jaloux d'un collègue inférieur par la naissance, veut camper et combattre sépa- I rément. Il insulte les députés que les barbares cn- : voyaient à l’autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur, dévouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs mains. De quatre-vingt ! mille soldats, de quarante mille esclaves ou valets d’armée, il n'échappa, dit-on, que dix hommes.

1 Paul. Oros.,1. V. Fabius... adrû com parvo exercilu occurrit , ut Biluilut paucitatcni Romsmoium vix ail escnm canibas.quos in ngmiue habihat, tuflicrre poiK

jaclaret.

3 C.esar, Bell. Gall. , lib. VII, c. 77. In oppida compuDi, ac inopiâ subacti, forum corporibu* qui •rtate inutiles ad bcllura vidrbantur, vilain loleravcrunt.

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Cépion fut desdix. Les barbares tinrent religieusement leur serment ; ils tuèrent dans les deux camps tout être vivant, ramassèrent les armes, et jetèrent Pur et l'argent, les chevaux meme dans le Rhône *.

Celle journée, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait l'Italie. La fortune de Rome les arrêta dans la Province et les détourna vers les Pyrénées. De là, les Cimbres se répandirent sur toute l’Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans la Gaule.

Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les rnoulagnes cl l'opiniâtre courage des Celtibéricns , Rome épouvantée avait appelé Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l’homme d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur soldat, presque aussi terrible aux siens qu'à l'ennemi, farouche comme les Cimbres qu’il allait combattre, fut, pour Rome, un dieu sauveur. Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le peuple, ni même le sénat, ne put se décider à nommer un autre consul que Marins. Arrivé dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats par de prodigieux travaux. Il leur fil creuser la Fosaa mariana, qui facilitait ses communications avec la mer , et permettait aux navires d'éviter l'embouchure du Rhône, barré par les sables. En même temps, il accablait les Tectosages et s’assurait de la fidélité de la Province avant que les barbares se remissent en mouvement.

Enfin ceux-ci se dirigèrent vers l'Italie, le seul pays de l’Occident qui eut encore échappé à leurs ravages. Mais la difficulté de nourrir une si grande multitude les obligea de se séparer. Les Cimbres et les Tigurins tournèrenlpar l'Helvétie et le Norique; les Ambrons et les Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre aux légions de Marius, pénétrer en Italie par les Alpes maritimes et retrouver les Cimbres aux bords du Pô.

Dans le camp retranché d'où il les observait, d'abord près d'Arles, puis sous les murs d’Aqun* Scxliæ (Aix), Marius leur refusa obstinément la bataille. Il voulait habituer les siens à voir ces barbares, avec leur taille énprme , leurs yeux farouches, leurs armes et leurs vêtements bizarres. Leur roi Tcutobochus franchissait d’un saut quatre et même six chevaux mis de front 3 ; quand il fut conduit en triomphe à Rome, il était plus haut que les trophées. Les barbares, défilant devant les retranchements , défiaient les Romains par mille outrages : Waves-tou* rien à dire à rot femme* ?

1 Paul. Oros.. I. V, c. 10. Anrum arjentumque in Humi'ii abjcctum... rqui ipsi j;ur"ilihus immrsi.

| disaient-ils, noms serons bientôt auprès d'elle*, llri ! jour, un de ces géants du Nord vint jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-mème. Le général lui fil répondre que, s'il était las de la vie, il n’avait qu’à s’aller pendre ; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un gladiateur. Ainsi il arrêtait l’impatience des siens; et cependant il savait ce qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui pariait leur langue , et se mêlait à eux sous l'habit i gaulois.

Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille à ses soldats, avait placé son camp sur une colline sans eau qui dominait un fleuve. •< Vous êtes des hommes, leur dit-il, vous aurez de l’eau pour du sang. » Lecomhal s'engagea en effet bientôt aux bords du fleuve. Les Ambrons, qui étaient seuls dans cette première action, étonnèrent d’abord les Romains par leurs cris de guerre qu’ils faisaient retentir comme un mugissement dans leurs boucliers : Ambrons! Ambrons! Les Romains vainquirent pourtant, maisils furent rcpoussésdu camp par les femmes des Ambrons ; elles s'armèrent pour défendre leur liberté et leurs enfants, et elles frappaient du haut de leurs chariots sans distinction d’amis ni d’ennemis. Toute la nuit les barbares pleurèrent leurs morts avec des hurlements sauvages qui, répétés par les échos des montagnes et du fleuve, portaient l’épouvante dans l’âme même des vainqueurs. Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie à une nouvelle action. Les Ambro- Teulons, emportés parleur courage, traversèrent la rivière et furent écrasés dans son lit. Un corps de trois mille Romains les prit par derrière, et décida leur défaite. Selon l’évaluation la plus modérée, le nombre des barbares pris ou tués fut de cent mille. La vallée, engraissée de leur sang , devint célèbre par sa fertilité. Les habitants du pays n'enfermaient, n’étayaient leurs vignes qu'avec des os de morts. Le village de Pourrière * rappelle encore aujourd’hui le nom donné à la plaine : Campi putridi, champ delà putréfaction. Quant au butin, l'armée le donna tout entier à Marius. qui , après un sacrifice solennel, le brûla en l'honneur desdieux. Une pyramide fut élevée à Marius, un temple à la Victoire. I/églisc de Sainte-Victoire, qui remplaça le temple , reçut jusqu’à la révolution française une procession annuelle, dont l'usage ne s'était jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au quinzième siècle; et Fourrières avait pris pour armoiries le triomphe de Marius représenté sur un des bas-reliefs dont ce monument était orné 8.

* Florus, 1. III. Rcx Tcutobochus, quateruos settosqup cquos Iransilire solilus.

5 Am. Thierry. îlist. ries Gaul., 2' v., p. 22fi.

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