‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 52 sur 398 · LIVRE II. - LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LIVRE II. - LES ALLEMANDS

dégonde. Elle-même, belle et homicide, tout entourée de superstitions païennes *, nous apparatt comme une valkyrie Scandinave. Elle suppléa par l'audace et le crime à la faiblesse de la Neustrie, fit à ses puissants rivaux une guerre de ruse et d’assassinats, et sauva peut-être l’occident de la Gaule d'une nouvelle invasion des barbares *.

[575] L'époux de Brunehaut, Sigebert, roi d’Ostrasie, avait en effet appelé les Germains 5. Chilpéric ne put tenir contre ces bandes. Elles se répandirent jusqu'à Paris, incendiant tout village, emmenant tout homme en captivité. Sigebert lui-méme ne savait comment contenir ses terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laissé sur quoi régner 4. Il était cependant parvenu à resserrer Chilpéric dansTournay, il se croyait roi de Neustrie, et déjà se faisait élever sur le pavois, lorsque deux hommes de Frédégonde, armés de couteaux empoisonnés, sortent de la foule et le poignardent & (575). Ses ministres

gotbs • furent à l'instant massacrés par le peuple.

; Bninehaut.de victorieuse.de toute-puissante qu'elle

était, devint captive de Chilpéric et de Frédégondc,

I qui lui laissèrent pourtant la vie7. Elle trouva ensuite le moyen d'échapper, grâce à l'amour qu'elle avait inspiré à Mérovée, fils de Chilpéric. Le malheureux fut aveuglé par sa passion au point d’épouser Brunehaut; c'était épouser la mort. Son père le fit tuer. L’évêque de Rouen , Prétextât , J homme imprudent et léger, qui avait eu l'audace de les marier, fut protégé d’abord par les scrupules de Chilpéric ; plus tard Frédégondc s’en débarrassa.

[577] Brunehaut rentra dans l'Ostrasie . où son fils enfant, Childebcrl II, régnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obéir à l’iiiQucncc gothique et romaine. Ils étaient même sur le point dctuerlc Romain Lupus, duc deChampagne, le seul d'entre eux qui fût dévoué à Brunehaut. Elle se jeta

1 Une affranchie , possédée de l'esprit de Python, riche , vêtue d'habits magnifiques, se réfugie auprès de Frédégonde. Grcg. Tur„ 1. VII, c. 44.— Claudius promet à Frédégondc et à Gontran de tuer Ebcrulf, meurtrier de Chilpéric, dans la basilique de Tours : » et cûm i te r ageret , ut consuctudo est barbarorum, auspicia intendere cœpit. Sitnulque interrogare multos si virtus beati Martini de pnrsenti roanifestaretur io perfidie. * C. 99.

Le paganisme est encore très-fort à celle époque. Dans uu concile où assistèrent Sonnât, évêque de Reims, et quaraute évêques , on décide : • Que ceux qui suivent les augures et autres cérémonies païennes, ou qui font des repas superstitieux avec des païens , soient d’abord doucement admonestés et avertis de quitter leurs anciennes erreurs, que s’ils négligent de le faire, 1 et se mêlent aux idolâtres et à tous ceux qui sacrifient aux idoles, ils soient soumis à une pénitence proportionnée à leur faate. « Frodoard., I. II , c. 5. — Dans Grégoire de Tours (1. VIII, c. 15), saint Wulfilaïc, ermite de Trêves, raconte comment il a renversé (eu 585) la Diane du lieu et les autres idoles. — Les conciles de Latran, en 409, d’Arles, en 459, défendent le culte des pierres, des arbres et des fontaines. On lit dans les eanous du concile de Nantes, en 058 : Summo decertare debent studio episcopi et eorum ministri, ut arbores dnmonibus consecratæ quas vulgus colit et in tantâ veneratione babel ut nec nmum nec snrculura indè audeat amputarc , radieilûs exscindanlur nique comburantur. Lapides quoque quos iu ruinosis locis et silvestribus daeraonum ludifieationibus decepti venerantur.uhi et vota voventeldcferunt,funditûsefrodiantur, atquc in tali loco projiciantur, ubi nunquàm i cultoribus suis inveniri possiut. Omnibusque interdicatur ut nullus candeiam vel aliquod munus alibi déférât tiisi ad ecclcsiara Domino Deo suo... Sirmnnd., t. III. Conc. Gallix. l oy. aussi le vingt-deuxième canon du Concile de Tours, en 567, et les Capitulaires de Charlemagne, ami. 700.

3 * De Frédégonde le souvienne , • dit saint Ouen à son ami Ëbroin, défenseur de la Neustrie contre l'Ostrasie. — La prédominance appartint d’abord à la Neustrie. Depuis Clovis , et avant le complet anéantissement de l’autorité royale, sous les maires du palais, quatre rois ont réuni toute la monarchie franque : ce sont «les roîsde Neustrie : —Clotaire l*r,558-5GI. — Clotaire II, 613-098. — Dagobert [«, 031-038. — Clovis 11,055- 650. — En effet , c'était en Neustrie que s’était établi Clovis, avec la tribu alors prépondérante. — La Neustrie était plus centrale, plus romaine, plus ecclésiastique. — L'Ostrasie était en proie aux fluctuations continuelles de l'émigration germanique. Guizot , Essais sur l'Hist. de France, p. 73.

5 Grcg. Tur., I. IV, c. 50 : Sigcbcrlus rex gentes illas quic ultrâ Rhénium habentur , commovel... et contrft frai rem suum Chilpericuin ire destinât.

* « Les bourgs situés aux environs de Paris furent entièrement consumés par la flamme , dit Grégoire de Tours; l'ennemi détruisit les maisons comme tout le reste, et emmena même les habitants en captivité. Sigebert conjurait qu'on n’en fit rien; mais il ne pouvait contenir la fureur des peuples venus de l'autre bord du Rhin. Il supportait doue tout avec patience, jusqu’à ce qu'il pût revenir dans son pays. Quelques-uns de ces i païens se soulevèrent contre lui, lui reprochant de s'é- J tre soustrait au combat; mais lui, plein d’intrépidité, I monta à cheval, se présenta devant eux, les apaisa par i des paroles «ledouceur, et ensuileen fit lapider un grand nombre. ■ L. IV, c. 50.

5 Grcg.Tur., I. IV, c. 59.Duopueri cumcultris vaüdis, quos vulgô scramasaxos vocant, infectis veneno, ma*

( leficati à Fredeguude regiuà, ut raque ci latcra feriunt.

6 ld., ibid. : Ibi et Sigila , qui quotidam ex Gotthiâ venerat , multùm laceralus est.

7 Id., 1, V, c. 1. Chilpéric vint à Paris prendre les trésors de Brunehaut, et la relégua elle-même à Rouen,

i et scs filles à Meaux.

au milieu des balailious armés, et lui donna ainsi le temps d'échapper 1 . Les grands d’Ostrasie , sentant leur supériorité sur la Gaule romaine de Bourgogne, où régnait Gontrau, voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le Midi, et promettaient part à Chilpéric. Plusieurs des grands de la Bourgoguc les appelaient. Chilpéric y donnait la main; mais scs troupes furent battues par le vaillant patrice Mummolus, dont les succès sur les Saxons et les lombards avaient déjà protégé le royaume de Contran. D'autre part , les hommes libres d'Ostrasie, soulevés contre les grands, peutêtre à l'instigation de Brunehaul, les accusaient de trahir le jeune roi. Il semble en effet qu'à celle époque , les grands d'Ostrasie et de Bourgogne sc soient secrètement eutendus pour sc délivrer des rois mérovingiens.

Dans la Ncustric, au contraire, lu pouvoir royal parait se forliüer. Moins belliqueuse que le royaume d’Ostrasie, moins riche que celui de Bourgogne, la Neuslrie ne pouvait subsister qu'autanl que les vaincus y reprendraient place à côté des vainqueurs. Aussi voyons-nous Chilpéric employer des milices gauloises contre les Bretons * ; c'est, depuis la chute de l'Empire, la première fois que l’on confie des armes aux vaincus. Il semblerait même que, malgré sa férocité naturelle, Chilpéric eût essayé de se les concilier d’une manière plus directe encore. Dans une guerre contre Gonlran, il tua un des siens qui ii’arrélait point le pillage *. En même temps il bâtissait des cirques à Soissons et à Paris 4, il donnait des spectacles à l'exemple de ceux des Romains. Lui-méine il faisait des vers en langue latine *, surtout des hymnes et des prières.

1 Grfg. Tur., I. IV, c. 1.

* Id.Jbid., I. V, c.ï7.

5 Id., 1. VI, c. 51.

4 Id., I. V, c. 18. Apud Suetsionat atque Parisiot circos zdiücarc prxccpit , iu ei* populo spcctaculum prabiturus.

2 Sed versiculi illi, dit Grégoire de Tour», nulli peuitùf metricæ conveniunt rationi , I. V, c. 45. — Cependant la tradition lui attribue l'épitaphe suivante •ur Saint-Gcrmaiu-des-Prcs :

FccU-ti* spéculum , patri» vipor, ara reorum.

Et pater, et nicdicus, pastor amorque jjrejjis,

Cermauut virtulc, fidc, corde, orc heatus.

Carne tenct tnmulum, mentit honore point» .

Vir eui dura nihil nocucrtinl Fait tcpuleri :

Vivit enim, nam mon quem tulit ipta limet.

Crerit adluir potins jusltis post funera ; nam qui Ficlilc rat fueral , gemma tuperna mica!.

Hojui opem et meritum mutii data verha loquuntnr . Heddilut et c«ia pnedical ore die».

•N une vir aputtolicut , rapient de carne troplurum,

Jure triumphali contidrl aree lliroui.

Apud Aimotn., I. III, r. 10.

Il essaya, comme les empereurs Zénou et Auastase. d'imposer aux évéques un cbkdo de sa Cacou , où l’on nommerait Dieu sans faire mention de la distinction des trois personnes. Le premier évêque auquel il montra cette pièce en eut horreur, et I l'aurait déchirée s'il eût été plus près du prince *.

La patience de celui-ci indique assex combien il | ménageait l'Église 7.

! 1580] Ces grossiers essais de résurrection du gou- | vernctnenl impérial entraînèrent le renouvellement I de la fiscalité qui avait ruiné l'Empire. Chilpéric fit faire une sorte de cadastre *, exigeant , dit Grégoire de Tours, une amphore de vin par demi- ! arpent. Ces exactions, peut-être inévitables dans la lutte terrible que la Neuslrie soutenait contre l'Ostrasie secondée des barbares, n'en parurent pas moins intolérables , après une si longue interruption. C’est sans doute pour cette cause, tout autant que pour les meurtres dont Grégoire de Tours nous a transmis les horribles détails, que le nom de Chilpéric et de Frédégonde est resté | exécrable dans la mémoire du peuple. Ils crurent cux-inémes , lorsqu'une épidémie leur enleva leur* enfants, que les malédictions du pauvre avaient attiré sur eux la colère du ciel.

« En ces jours-là, le roi Chilpéric tomba grièvement malade; et lorsqu'il commençait à entrer en convalescence , le plus jeune de ses fils, qui n'était pas encore régénéré par l'eau ni le Saint -Esprit . tomba malade à son tour. Le voyant à l'extrémité, on le lava dans les eaux du baptême. Feu de temps après il se trouva mieux; mais son frère afné. nommé Cldodcbert, fut pris de la maladie. Sa mère Frédégonde, le voyant en danger de mort, fut

Il ajouta des lettre» à l'alphabet... et misit epistola* in universa» civilate» regni »ui, ut tic purri docerenlur, ac libri antiquitùc script i , planali pu mi ce rescribcreolur. Gifg. Tur., I. V, 45.

6 Ut ai chartam pot ui s*et ad I ingère, in Trusta discerperet. Et sic rex ab héc inlcnlionc<|uifvit. ld.,ibiil

* ê'oy.dansGrég. deTours (I. VI, c. Si), sa clémencceuvers un évêque qui avait dit, entre autres injures . qu’en passant du royaume de Gonlran dans celui de Chilpéric, il passait de paradis eu enfer. — Cependant . ailleurs il sc plaint amèrement des évêques. (Ibid., 1. VI, c. 40) : Niillum plus odio habrns quàtn ecclesias; j aiebat enim plerùmquc : • Eccc pauper remansit fiscus i noster, ecce divilias uoslrac ad ecclesias sunt Iran s - | latx; nulli penitùs , ni soli episcopi régnant : péril t | liouor noster, et transiit ad episcopos civitatum. ■

! 8 Greg. Tur., I. V,c. 1U : Descri pt innés notas et gra-

I ves in omui regno fierit jussil... slatulum enim fuerat,

, ut possessor de proprié terré unam amphoram vint per aripeuuem,idesttemi-jugeremcontiuentem ItO pedcc, redderet... Sed et afin functiones infiigebantur multsc, tâm de retiquis terris, quant de mancipiis.

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