LIVRE 11. — LES ALLEMANDS
saisie de contrition , et dit au roi : « Voila long- I temps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises actions ; elle nous a souvent frappés de fièvres et autres maux, et nous ne nous sommes pas amendes. Voilé que nous avons déjà perdu des fils; les larmes des pauvres *, les gémissements des veuves, les soupirs des orphelins, vont causer la mort de ceux-ci, et il ne nous reste plus l’espérance d’amasser pour personne; nous thésaurisons, et nous ne savons plus pour qui. Nos trésors demeureront dénués de possesseurs, pleins de rapine eide malédiction. Nos celliers ne regorgeaicnl-ils pas de vin? Le froment ne remplissait-il pas nos greniers? Nos trésors n’élaient-ils pas combles d'or, d’argent, de pierres précieuses, de colliers et d’autres ornements impériaux? Et voilà que nous perdons ce que nous avions de plus beau. Maintenant, si tu consens, viens et brûlons ces injustes registres; qu’il nous suffise, pour notre fisc, de ce qui suffisait à loti père, le roi Clotaire. »
» Après avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses poings, la reine se fil donner les registres que Marc lui avait apportés des cités qui lui appartenaient. Les ayant jetés dans le feu, elle se tourna vers le roi et lui dit : « Qui l'arrête? fais ce que tu me vois faire, afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins aux peines éternelles. » Le roi, louché de repentir, jeta au feu tous les registres de l'impôt, et les ayant brûlés, envoya partout défendre à l'avenir d'en faire de semblables. Après cela , le plus jeune de leurs petits enfants mourut accablé d’une grande langueur. Ils le portèrent avec beaucoup de douleur de leur maison de Braine à Paris, et le firent ensevelir dans la basilique de Saint-Denis. Un arrangea Chlodebert sur un brancard, et on le conduisit à Soissous, à la basilique de Saint-Médard. Ils le présentèrent au saint tombeau , et firent un vœu pour lui ; mais, déjà épuisé et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au milieu de la nuit. Ils l’ensevelirent dans la basilique de Saint-Crépin et Saint- Crépiriien, martyrs. Il y eut un grand gémissement dans tout le peuple : les hommes suivirent ses obsèques en deuil , et les femmes couvertes de vêtements lugubres, comme elles ont coutume de
1 Un peut juger de la violeuce de ce gouvernement par la manière dont Chiipéiic dota «a Tille Rigunthe.
Il fit enlever comme esclaves, pour la suivre cii Espagne , une foule de colons royaux ; un grand nombre se i donnèrent la mort, et le cortège partit en chargeant le roi de malédictions. Il faut voir dans Grégoire de Tours relie tragédie. L. VI, c. 45.
1 Greg. Tur., I. V, c. 35.
5 ld., ibid. capile ultimo.
les porter aux funérailles de leurs maris. Le roi Chilpéric fit ensuite de grands dons aux églises et aux pauvres a. »
« ...Après le synode dont j’ai parlé , j'avais déjà dit adieu au roi, et me préparais à m’en retourner chez moi, mais ne voulant pas m'en aller sans avoir dit adieu à Salvius cl l'avoir embrassé , j'allai le chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de Braine; je lui dis que j’allais retourner chez moi , et nous étant éloignés un peu pour causer , il médit : «< Ne vois-tu pas au-dessus de ce toit ce que j’y aperçois? — J’y vois, lui dis-je, un pelil bâtiment que le roi a dernièrement fait élever audessus. » Et il dit: « N'y vois-tu pas autre chose? — Rien autre chose, » lui dis-je. Supposant qu'il parlait ainsi par manière de jeu, j'ajoutai : a Si tu vois quelque chose de plus, dis -le- moi. » Et lui, poussant un profond soupir , me dit : « Je vois le glaive de la colère divine tire et suspendu sur celle maison. » El véritablement les paroles de l’évéque ne furent pas menteuses, car, vingt jours après, moururent, comme nous l’avons dit, les deux fils du roi s. »
[384] Chilpéric lui- même périt bientôt, assassiné, selon les uns, par un amant de Frédégonde, selon d'autres par les émissaires de Brunehautqui aurait voulu venger ses deux époux , Sigebcrl et Mérovée. La veuve de Chilpéric, son fils enfant, cL l’Eglise, et tous les ennemis de l’Oslrasie cl des barbares, sc tournèrent vers le roi de Bourgogne, le bon Contran. Celui-ci était en effet le meilleur de tous ces Mérovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois meurtres. Livré aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le commerce des Romains du Midi et des gens d’Église; il avait beaucoup de déférence pour ceux-ci ; •< il était, dit Frédcgaire, comme un prêtre entre les prêtres4.»
Contran se déclara le protecteur de Frédégonde et de son fils Clotaire II 5. Frédégonde lui jura, et lui fit jurer par douze guerriers francs, que Clotaire était bien fils de Chilpéric. Ce bon homme semble charge de la partie comique dans le drame terrible de l'histoire mérovingienne. Frédégonde sc jouait de sa simplicité 6. La mort de tous scs frères semble avoir vivement frappé son imagina-
4 Guntchramus rex... cum sacerdotibu» utique sacerdotis ad instar sc ostendrbat. Fredeg., »p. Scr. r. fr., I. II , p. 414. — Une femme guérit son fils de la fièvre quarte, en lui donnant de l’eau où elle avait fait infuser une frange du manteau de Contran. Greg. Tur., I. IX.
5 Patrociuio suo lovebat. Greg. Tur., 1. VII, e. 7.
* Greg. Tur., I. VU, c. 7. « Gontran protégeait Frédégoude et l'invitait souvent à «les repas, lui prometj faut qu'il serait pour elle un solide appui. Un certain
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tion. IL fit serment de poursuivre le meurtrier de Chilpéric jusqu’à la neuvième génération , h pour faire cesser cette mauvaise coutume de tuer les j rois. » Il se croyait lui-même en péril. « Il arriva qu’un certain dimanche, après que le diacre eut fait faire silence au peuple , pour qu’on entendit la messe, le roi s’étant tourné vers le peuple, dit :
«i Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, gardez-moi une fidélité inviolable , et ne me tuez pas comine vous avez tué dernièrement mes frères; que je puisse au moins pendant trois ans élever mes neveux que j’ai faits mes fils adoptifs, de peur qu’il n'arrive, ce que veuille détourner le Dieu éternel ! qu'a près ma mort vous périssiez avec ces petits enfants, puisqu'il ne resterait de notre famille aucun homme fort pour vous défendre *, n
Tout le peuple adressa des prières au Seigneur , pour qu’il lui plût de conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protéger la Bourgogne et la Neustric contre l'Ostrasie , la Gaule contre la Germanie, l'Église, la civilisation contre les barbares. L’évèquc de Tours se déclara hautement pour Gontran :
« Nous fîmes dire (c'est Grégoire lui -même qui parle) à l’évêque et aux citoyens de Poitiers, que Gontran était maintenant père des deux fils de Sigebert cl de Chilpéric, et qu'il possédait tout le royaume, comme son père Clotaire autre- i fois J. ■
Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima mieux reconnaître le roi d'Oslrasie, trop éloigné pour lui être à charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provençaux , ils crurent que. dans l’affaiblissement de la famille mérovingienne, représentée par un vieillard et deux enfants, ils pourraient se faire un roi qui dé- | pendrait d'eux, llsappelèrcul de Constantinople un Gondovaid qui se disait issu du sang des rnis francs. I/hisloire de cette tentative , donnée tout au long par Grégoire de Tours, fait admirablement connaître les grands du inididelaGaule, les Mummolo, les Gontran - ltoson , gens équivoques et doubles d'origine et de politique, moitié Romains, moitié barbares, et leurs liaisons avec les ennemis de la Bourgogne cl de la Neustrie, avec les Grecs byzantins et les Allemands d’Oslrasie.
k Gondovaid, qui se disait fils du roi Clotaire, était arrivé à Marseille venant de Constantinople.
11 faut ici exposer en peu de mots quelle était son
jour qu'ils étaient ensemble, la reine sc leva, et dit adieu au roi , qui la retint, en lui disant : • Prenez encore quelque chose. » Elle lui dit : • Permet lez-moi, je vous eu prie, seigneur, car il m’arrive, selon la coutume des femmes, qu’il faut que je me lève pour enfanter. » Ces '
origine. Né dans les Gaules, il avait été élevé avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des rois de ce pays, portait les boucles de scs cheveux Ooltantcs sur scs épaules ; il fut présenté au roi Childcbcrl par sa mère, qui lui dit: » Voilà ton neveu , le fils du roi Clotaire : comme son père le hait, prends -le avec loi , car il est de la chair. » Celui-ci, qui n’avait pas de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant été annoncée au roi Clotaire , il envoya des messagers à son frère pour lui dire : « Envoie ce jeune homme pour qu'il vienne vers moi. » Son frère le lui envoya sans retard. Clotaire l’ayant vu ordonna qu’on lui coupât la chevelure , disant : « Il n’est pas né de moi. » Après la mort deClotairc, le roi Charibcrt le reçut ; Mais Sigebert l’ayant fait venir, coupa de nouveau sa chevelure et l’envoya dans la ville d'Agrippine, maintenant appelée Cologne. Scs cheveux étant revenus, il s’échappa de ce lieu et se rendit près de N'arsès , qui gouvernait alors l’Ualie. Là il prit une femme, engendra des fils et se rendit à Constantinople. De là, à ce qu'on rapporte, il fut longtemps après invité par quelqu'un à revenir dans les Gaules, et débarquant à Marseille, il fut reçu par l’évêque Théodore qui lui donna des chevaux , cl il alla rejoindre le duc Mummole. Muinmole occupait alors, comme nous l'avons dit, la cité d’Avignon. Mais à cause de cela le duc Gontran-Boson se saisit de l’évéquc Théodore et le fit garder, l’accusant d'avoir introduit un étranger dans les Gaules, et de vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs à la domination de l'empereur. Théodore produisit, dit-on, une lettre signée de la main des grands du roi Childebert, et il dit : >: Je n'ai rien fait par moi-méme , mais seulement ce qui nous a été commandé par nos maîtres et seigneurs. »,..•> Gondovaid se réfugia dans uiic Ile de la mer, pour y attendre l’événement. Leduc Gontran -Boson partagea avec un des ducs du roi Gontran les trésors de Gondovaid , et emporta , dit-on , en Auvergne une immense quantité d’or , d'argent et d’autre choses. »
Avant de sedécider pour ou contre le prétendant, le roi d'Oslrasie envoya demander à son oncle Gontran la restitution des villes qui avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. « Le roi Childebert envoya vers le roi Gontran l’évêque Kgidius, Gontran -Boson , Sigewald et beaucoup d’autres. Lorsqu'ils furent entrés, l'évêque dit : « Nous ren-
paroles le rendirent stupéfait , car il savait qn’il n’y avait que quatre mois qu'elle avait mis un fils au monde : il lui permit cependant de sc retirer. »
« Grcg.Tur., 1. VII, c. 8.
1 Id., ibid.,c. 15.