LIVRE II. - LES ALLEMANDS
Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L'emploi de cet argent, arraché au peuple par tant d’odieux moyens, ne fut pas sans gloire et sans grandeur. Telle fut l'impression du long règne de firunehaul, que celle de l’Empire semble en avoir été affaiblie dans le nord des Gaules; le peuple lit honneur à la fameuse reine d'Ostrasic d'une foule de monuments romains. Des fragments de voies romaines qui paraissent encore en Belgique et dans le nord de la France, sont appelés chaussées de Rrunehaul. On montrait près de Bourges un château de Brunehaut, une tour de Brunehaut à Étampes, la pierre de Brunchaul près de Tournay, le fort de Brunehaut près de Caliors.
[614] La Ncuslric résista sous Frédégondc; sous son (ils, elle vainquit. Victoire nominale, si l'on veut, qu'elle ne devait qu’à la haine des Ûslrasicns contre Brunehaut; victoire de la faiblesse, victoire des vieilles races, des Gaulois-Romains et des prêtres. L'année même qui suit la victoire de Clotaire (614), les évéques sont appelés à l’assemblée des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre de soixantedix-neuf. C'est l'intronisation de l'Eglise. Les deux aristocraties, laïque et ecclésiastique, dressent une constitution perpétuelle. Plusieurs articles d’une remarquable libéralité indiquent la main ecclésiastique : Défense aux juges de condamner, sans l'entendre, un homme libre, ou même un esclave. — Quiconque viole la paix publique , doit être puni de mort. — Les leudes rentrent dans les biens dont ils ont été dépouillés dans les guerres civiles. — L'élection des évéques est assurée au peuple. — Les évéques sont les seuls juges des écclésiasliques. — Les tributs établis depuis Chilpéric et ses frères, sont abolis ‘. Les évéques, devenus grands propriétaires, devaient, plus que personne, profiter de cette abolition. — Ainsi commence avec Clotaire Il celte domination de l'Eglise, qui ne faiL que se consolider sous les Carlnvingiens, et qui n'a d’autre cntr’acte que la tyrannie de Charles Martel.
1 CapiluL. Baluz., t. 1, p. 21 ; et apud Scr. r. fr., t. IV, p. 1 18.
* t'ay, le» livres suivants.
5 Geslii Dagob., C. 17,
♦ V«y. les livret suivants.
Fredrgnr.. c. (10 : Luxurios supra mnduin dedilos , très habebat ,ad instar Salomnnit, régions, maxime et plurimas concubins». . . Nomina concuhi nam m, cô quôd plurrs iïiissriit , increvil buic chronicæ inseri.
8 Id., c. 45. — Chron. Moinsiac. cenoliii, ap. Scr. fr..
Il, ait.
7 Gcsla Dagol*., c. 1 , ap. Ser. r. fr., II , 580. Clolharius lûm prteeipuè illud memorabile su* potentiar postcris reliquit indicium. quàd rebellant ibus advrrsùs sc Saxonibiis, ilü cos .irmis perriosiuit, tit omnrs virilis 5. «ir.nn.rr.
[626-38] Nous savons peu de chose de Clotaire IL davantage de Dagobert. Sage, juste et justicier, Dagobert commence son règne par faire le tour de ses États, scion la coutume des rois barbares3. Roi d’Oslrasie du vivant de son père , il ne garda pas longtemps après lui scs ministres ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevêque de Metz, puis Pépin son frère, furent éloignés. et firent place au Neustrien Éga. Entouré de ministres romains , de forfévre saint Éloi et du référendaire saint üuen, il s'occupe de fonder des couvents, fait fabriquer des ornements d’églises3. Ses scribes écrivent pour la première fois les lois barbares^ ; on écrit les lois alors qu'elles commencent à s'effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs, peuple scs palais de belles femmes3, et se partage entre ses concubines et ses prêtres.
Ce prince pacifique est l’ami naturel des Grecs. Allié de l’empereur Héraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des Visigoths. Dans celle vieillesse précoce de tous les peuples barbares, la décadence des Francs est encore entourée d'une sorte d’éclat.
Toutefois, il est facile d'apercevoir combien de faiblesse se cache sous ces apparences. Dès le vivant de Clotaire. l’Ostrasie a repris les provinces qui lui avaient été enlevées; elle a exigé un roi particulier, et Dagobert, roi de ce pays à quinze ans, n'y a été effectivement qu'un instrument entre les mains de Pépin et d'Arnolph. Son père devient roi de Ncustrie, l'Ostrasie réclame encore un gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi, le jeune Sigebert. Clotaire 11 a remis le tribut aux Lombards pour une somme une fois payée*. Les Saxons, défaits, dit-on. par les Francs 7, se dispensent pourtant de livrer à Dagobert les cinq cents vaches qu’ils payaient jusque-là tous les ans. Les Vendes, affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu'ils prirent pour chef», repoussent le joug de Dagobert, et défont les Francs,
scxûs ejusdera lerr* incolas, qui gladii , qurm tôm forte gère bal , longiludinem excesserint , peremerit.
8 Fredegar., c. 48 : llomo quidam, nomine Samo, nAtione Fraucus, de pago Seniioiiago, plures secum negnliantes adscivit ; ad exercendum negotium in Sclavos . coguomeuto Wiuidos , perrexil. Sclavi jàm contra AvaroSyCognomciito Chunos...cu“perant bellarc... Cnm Cliuui iu exercilu contra geo te m quamlibet adgredicbant , Cliutii pro cas tris aduualn illorum cxcrcilu slabant ; Winidi verè pugn«bant,etc... Chuni ail liyrmandum «unis singulis in Sclavos veniebant : utorcs Sclavorum et filias eorum stralu sumebant... Winidi ccmenles ulililalrm Samonis , eum su|>er se cligunt regem. Duodecin» nxores ex genere Winidorum liabrliat.
HISTOIRE DK FRANCE.
le* Bavarois cl le* Lombards unis contre eux. I,cs Avares, fugitif* eux-mêmes, s'établissent de force en Bavière, cl Dagolicrl ne s’en défait que par une perfidie *. Huant à la soumission des Bretons et des Gascons, elle semble volontaire : ils rendent hommage moins aux guerriers qu'aux prêtres, et le duc des Bretons, saint Judicaêl, refuse de manger à la table du roi pour prendre place à celle de saint Ouen J.
C’est qu’alors en effet le vrai roi, c’est le prêtre. Au milieu même de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient près de tout détruire, l'Église avait fait son chemin à petit bruit. Forte, patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte étreint toute la société nouvelle, de manière è la pénétrer. De bonne heure elle avait abandonné la spéculation pour l’action; elle avait repoussé la hardiesse du pélagianisme, ajourné la grande question de la liberté humaine. Ce n’était pas de liberté, mais de soumission qu’il fallait parler aux sauvages conquérants de l'Empire, pour les amener à plier sous le joug de la civilisation et de l’Eglise.
Héritière du gouvernement municipal, l’Église était sortie des murs à l’approche des barbares; elle s'était portée pour arbitre entre eux et les vaincus. El une fois hors des murs, elle s’arrêta dans les campagnes. Fille de la cité, elle comprit que tout n’était pas dans la cité ; elle créa des évêques des champs et des bourgades, des rhorévèques *. Sa protection salutaire s’étendit à tous : ceux même qu’elle n’ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la tonsure. Elle deviut un immense asile. Asile pour les vaincus, pour les Romains, pour les serfs des Romains; les serfs se précipitèrent dans l'Église; plus d'une fois on fut obligé de leur en fermer les portes ; il n’y ciU eu personne pour cultiver la terre. Asile pour les vainqueurs, ils se réfugièrent dans l'Église conlre le tumulte de la vie barbare, conlre leurs passions, leurs violences, dont ils souffraient autant que les vaincus. Ainsi les serfs montèrent à la prêtrise; les fils des rois, des ducs, descendirent à l'épiscopat : les petits cl les grands se rencontrèrent en Jésus-Christ. En
même temps . d’immenses donations enlevaient la terre aux usages profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres, des serfs. I<es barbares donnèrent ce qu’ils avaient pris ; il* se trouvèrent avoir vaincu pour l’Eglise.
El il devait en être ainsi; comme asile, comme école. l’Église avait besoin d’élre riche. Les évêques devaient marcher de pair avec les grands pour en être écoulés. Il fallait que l'Église devint matérielle et barbare pour élever les barbares à elle, qu’elle se fil chair pour gagner ces hommes de chair. De même que le prophète qui se couchait sur l’enfant pour le ressusciter, l'Eglise se fit petite pour couver ce jeune monde.
Les évêques du Midi, trop civilisés, rhéteurs et raisonneurs 1 * * 4 * , agissent peu sur les hommes de la première raee. Les anciens sièges métropolitains d’Arles, de Vienne, de Lyon même et de Bourges, perdent de leur influence. Les évêques par excellence, les vrais patriarches de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint Martin de Tours est l’oracle des barbares, ce que Delphes était pour la Grèce. Yombilicu* lerrarum , Vtûbxp épvupru.
G’esl saint Martin qui garantit les traité*. Les rois le consultent à chaque instant sur leurs affaires, même sur leurs rrimes. Chilpéric, poursuivant son malheureux fils Mérovée, dépose un papier sur le tombeau de saint Martin pour savoir s'il lui est permis de tirer le suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grégoire de Tours. Ces suppliants. pour la plupart, gens farouches, et non moins violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois terriblement l’évêque; ils deviennent les tyrans de l'asile qui les protège. Il faut voir dans le livre du bon évéque de Tours l'histoire de cet Éhcrulf qui veut tuer Grégoire , qui frappe les clercs s’ils tardent à lui apporter du vin. Les servantes du barbare, réfugiées avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clergé en regardant curieusement les peintures sacrées qui en décoraient les parois 6.
Tours, Reims, et toutes leurs dépendances, sont exemptes d'impôts6. Les possessions de Reims s’é-
1 Fredegar., c. 72 : Cûm dispersi per domos Bajoa-
riornm ad hyemandum fuissent , consilio Francorum
Dagobert us Bajnariis jubet ut Rulgarns illos cum uxoribus et liberis unnsquisque in domo suà in unà nocte Bajoarii interlicerent : quod protinus à Bajoaris est im-
ptetum.
» ld., c. 78.
* Toâ x»pov ixfaxw lai. — Dans les Capitulaires de Charlemagne, on les nomme : • Episenpi villani; » — Il i ne ms r, opusc. 5ô, c. 10 « vicani. * — Gammes Arabici Nicxnie Synodi : Cliorepiscopu* est lorn episenpi
super villas et monasteria, et sacerdotea villarum. — f 'oy. le Glossaire de Ducange, t. II.
4 Saint Domnolc, aimé de Clotaire pour avoir souvent caché scs espions du vivant de Childrbert, allait en récompense être élevé au siège d'Avignon. Mais il fctipplic le roi : Ne permitterct simplicitalrm illius inter senatores sophislicos ac judiers philosophico» taligari. Clotaire le fit évêque du Mans. Greg. Turon., I. Vl.e.O.
* Greg. Tur., I. VII, c. 21, «qq.
* Script, rer. fr., II, p. SI.