LIVRE II. - LES ALLEMANDS
tendent dans les pays les plus éloignes , dans l'Os- : trasie, dans l'Aquitaine. Chaque crime des rois barbares vaut à l'Église quelque donation nouvelle. Et qui pourrait blâmer ces donations? Tout le monde désire être donné à l’Église ; c’est une sorte d'affranchissement. Les évêques ne se font nul scrupule de provoquer, d'étendre par des fraudes pieuses les concessions des rois. Le témoignage des gens du pays les soutiendra, s'il le faut. Tous, au besoin , attesteront que celte terre, ce village, ont été jadis donnes par Clovis, par le bon Gonlran, au monastère, à l'évêché voisin, lequel n'en a été dépouillé que par une violence impie. Chaque jour la connivence des prêtres et du peuple devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter de sa crédulité, de sa dévotion, de scs remords. Sous Dagobert les concessions remontent à Clovis ; sous Pépin le Bref à Dagobert. Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades â l'abbaye de Saint-Denis Son fils, dit l'honnête Sigebert de Gemblours, fonda doute monastères, et donna à saint Rémacle, évêque de Tongres, douze lieues de long, douze lieues de large dans la forêt d’Ardenne 1 * 3.
La plus curieuse concession est celle de Clovis à saint Remi, reproduite, ou plus probablement fabriquée, sous Dagobert :
r Clovis avait établi sa demeure à Soissons. Ce prince trouvait un grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Remi; mais comme le saint homme n’avait dans le voisinage de la ville d’autre habitation qu'un petit bien qui avait autrefois été donné à saint Nicaisc, le roi offrit à saint Remi de lui donner tout le terrain qu'il pourrait parcourir pendant que lui-même ferait sa méridienne, cédant eu cela à la prière de la reine cL a la demande des habitants qui se plaignaient d'être surchargés d’exactions et contributions, et qui, pour celle raison, aimaient mieux payer à l'Église de Reims qu'au roi. Le bienheureux saint Remi se mil donc en chemin; et l’on voit encore aujourd'hui les traces de son passage et les limites qu’il marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa le saint homme, ne voulant pas que son moulin fut renfermé dans l'enceinte. « Mon ami, lui dit avec douceur l’homme de Dieu, ne trouve pas mauvais que nous possédions ensemble ce moulin. » Celui-ci l’ayant refusé , de nouveau, aussitôt la roue du moulin se mit à ; tourner à rebours ; lors le meunier de courir après saint Remi et de s’écrier: « Viens, serviteur de Dieu, ; et possédons ensemble ce moulin. — Non, répondit le saint, il ne sera ni à loi , ni à moi. » La terre se
1 Grsta Daçob., C. 35 : in archiro ipso rcclrtix...
vigiuli et aeptem villarum uomina...
7 Vila S. Sigfberti Austras., c. 5, ap. Scr. fr.,1, 001
déroba aussitôt, et un tel abîme s’ouvrif, que jamais depuis il u'a été possible d’y établir un moulin.
n De même encore, le saint passant auprès d’un petit bois, ceux à qui il appartenait l’empéchaieut de le comprendre dans son domaine : « Eh bien! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce bois dans inon clos. » Ce qui a été en effet observe par la volonté de Dieu , tant que le bois a duré, quoiqu’il fût tout à fait joignant et contigu.
» De là , continuant son chemin , il arriva à Chavignou , qu’il voulut aussi enclore , mais les habitants l’en empêchèrent. Tantôt repoussé et tantôt revenant, mais toujours égal et paisible, il marchait toujours traçant les limites telles qu'elles existent encore. A la fin se voyant repoussé tout à fait , on rapporte qu’il leur dit : Travailles toujours, et demeure s pauvres et souffrants. Ce qui s’accomplit encore aujourd'hui, par la vertu et puissance de sa parole. (Juand le roi Clovis sc fut levé après sa méridienne, il donna à saint Remi, par rescril de son autorité royale, tout le terrain qu’il avait enclos en marchant : et, de ces biens, les meilleurs sont Luilly etCocy, dont l’Église de Reims jouit encore aujourd'hui paisiblement.
» Un homme très-puissant , nommé Eulogc , convaincu du crime de lèse- majesté contre le roi Clovis, eut un jour recours à l'intercession de saint Remi, et le saint homme lui obtint grâce de la vie et de scs biens. Euloge, en récompense de ce service. offrit à son généreux patron, en toute propriété , son village d'Épernay : le bienheureux évêque ne voulut point accepter une rétribution temporelle comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge couvert de confusion et décide à se retirer du monde, parce qu’il n’y pouvait plus rester, ne méritant plus de vivre que par la clémence royale, au déshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui disant que, s’il voulait être parfait, il vendit tous scs biens et en distribuât l’argent aux pauvres, pour suivre Jésus - Christ. Ensuite, fixant la valeur, et prenant dans le trésor ecclésiastique cinq mille livres d'argent, il les donna à Euloge. et acquilà l'Église la propriété de ses biens. Laissant ainsi à tous évêques et prêtres ce bon exemple que, quand ils intercèdent pour ceux qui viennent sc jeter dans le sein de l'Église ou entre les bras des serviteurs de Dieu, et qu'ils leur rendent quelque service, jamais ils ne le doivent faire en vue d’une récompense temporelle, ni accepter en salaire des biens passagers; mais bien au contraire.
Tradidi ci ex ipsA lorcslâ duod< rim I» ucacio latiludiiie, totidrm in longitudine.
lot
selon le commandement du Seigneur , donner pour rien comme ils ont reçu pour rien.
» Saint Higobcrl obtint du roi Dagol>ert des lettres d'immunité pour son Église, lui remontrant que , sous tous les rois francs scs prédécesseurs , depuis le temps de saint Remi et du roi Clovis , par lui baptisé, elle avait toujours été libre et exempte de toute servitude et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou renouveler ce privilège de l'avis de ses grands, et dans la même forme que les rois ses prédécesseurs, ordonna que tous biens, villages cl hommes, appartenant à la sainte Église de Reims ou à la basilique de saint Remi , situés ou demeurant tant en Champagne, dans la ville ou les faubourgs de Reims, qu’en Ostrasie , Neustrie, bourgogne , pays de Marseille . Uouergue . Gévaudan , Auvergne, Touraine, Poitou, Limousin, et partout ailleurs dans ses pays et royaumes, seraient à perpétuité exempts de toute charge; qu'aucun juge public n'oserait entrer sur les terres de ces deux saintes églises de Dieu pour y faire séjour, y rendre aucun jugement ou lever aucune taxe; enfin, qu'elles conserveraient à toujours les immunités et privilèges à elles concédés par les rois scs prédécesseurs...
» Ce vénérable évêque fut en fort grande amitié avec Pépin , maire du palais, auquel il avait coutume d'envoyer fréquemment des culogics, en signe de bénédiction. Or, en ce moment, Pépin séjournait au village de Gernicourt ; et ayant appris de l’évéque que cette demeure lui plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu'il lui donnerait en outre tout le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu'il reposerait à l'heure de midi. Rigobcrt, suivant donc l'exemple de saint Remi, se mit en roule et fit poser de distance en distance les limites qui se voient encore aujourd'hui, et traça ainsi l'enceinte pour obvier à toute contestation. A son réveil , Pépin , le trouvant de retour, lui confirma la donation de tout le terrain qu’il venait d'enclore ; et pour indice mémorable du chemin qu'il a suivi, on y voit en toute saison l'herbe plus riche et plus verte qu’en aucun autre lieu d’alentour. Il est encore uri autre miracle, non moins digne d’attention , que le Seigneur se platt à opérer sur ces terres, sans doute en vue des mérites de son serviteur, c'est que depuis la concession faite au saint évêque , jamais tempête ni grêle ne fait dommage en son domaine; et tandis que tous les lieux d'alentour sont battus cl ravagés, l'orage s'arrête aux limites de l’Église, sans jamais oser les franchir *. »
1 Frodoard , 1. I , c. 14 ; I . II , c. 11. J'ai reproduit presque textuellement la traduction de N. Guizot.
J ban» Pile d'Anglesey, il y a deux place» appelée»
Ainsi tout favorisait l'absorption de la société par l'Eglise , tout y entrait. Romains et barbares, serfs et libres, hommes et terres, tout se réfugiait ati sein maternel. L’Église améliorait tout ce qu’elle recevait du dehors; mais elle ne pouvait le faire sans se détériorer d'autant elle-même. Avec les richesses l’esprit du monde entrait dans le clergé, avec la puissance, la barbarie qui en était alors inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices de serfs, la dissimulation . la lâcheté. Les fils des barbares devenus évêques, restaient souvent barbares. U ri esprit de violence et de grossièreté envahissait l'Église. Les écoles monastiques de Lérins,dc Sainl-Maixcnt, de Reomé,de Plie Barbe, avaient perdu leur éclat ; les écoles épiscopales d’Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges. d’Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient do plus en plus rares : cinquante-quatre au sixième siècle, vingt au septième, sept seulement dans la première moitié du huitième.
Le génie spiritualiste de l'Église se réfugia dans les moines. L’état monastique fut un asile pour l'Église, comme l'Église l'avait été pour la société. Les monastères d'Irlande et d’Ecosse, mieux préservés du mélange germanique , (entèrent une réformation du clergé gaulois. Ainsi au premier âge de l'Église, le Breton Pélage avait allumé l'étincelle qui éclaira tout l'Occident; puis le Breton Faustus. plus modéré dans les mêmes doctrines, ouvrit la glorieuse école de Lérins. Au second Age, ce fut encore un Celte, mais cette fois un Irlandais, saint Colomban. qui entreprit la réforme des Gaules. Un mot sur l’Église celtique.
Les Kymry de Bretagne et de Galles , rationalistes, les Gaëls d’Irlande, poètes et mystiques, présentent toutefois dans leur histoire ecclésiastique un caractère commun , l’esprit d'indépendance. et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les Grecs . et gardèrent longtemps . malgré l’éloignement, malgré tant de révolutions, tant de misères diverses , des relations avec les Églises de Constantinople et d'Alexandrie. Déjà Pélage est un vrai fils d’Origcne. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Seot traduit les Pères grecs . et adopte le panthéisme alexandrin. Saint Coloinban, au septième siècle, défend aussi contre le pape de Rome l’usage grec do célébrer la pàque : « Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes que vous autres Romains s. « Ce fut un Irlandais, un disciple de saint Colomban, Virgile, évêque de Salzburg , qui affirma le premier que la terre est
encore le Cercle de l'Astronome, rœrri'g-bnitftin , et la Cite de» Astronomes . ewr-erfi"»». Rowlnnd , Mon» mtiqui, |>. «4. I.nw, Hist. nf Scott., p 377.