LIVRE II. - LES ALLEMANDS
ronde, et que nous avions îles antipodes. Toutes les sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les monastères d’ Écosse et d'Irlande. Ces moines , appelés cuUIies ne connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes presbytériensd’ Écosse. Ils vivaient douze à douze, sous un abbé élu par eux3; l’évêque n’était, conformément au sens étymologique, qu'un surveillant. Le célibat ne parait pas avoir été régulièrement observé dans celte Église *. Elle se distinguait encore par la forme particulière de la tonsure, et quelques autres singularités. En Irlande on baptisait avec du lait 4.
Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d’Iona , fondé , comme presque tous , sur les ruines des écoles druidiques. lona, la sépulture de soixante etdix rois d’Écossc, la mère des moines, l’oracle de l’Occident au septième et au huitième siècle. C’était la ville des morts, comme Arles dans les Gaules, et Thèbes en Égypte.
La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux usurpateurs qui sortirent de la Bretagne dans les derniers siècles de l’Empire 4, les |»apes la continuèrent contre l'hérésie celtique, contre Félage, contre l’Église écossaise et irlandaise. A cette Église, toute grecque de langue et d’esprit, Home opposa souvent des Grecs; dès le commencement du ciuquième siècle, elle envoie contre eux l’alladios, platonicien d’Alexandrie* ; mais lesdoc- IriuesdePaliadios parurent bientôt aussi peu orlhodoxes que celles qu’il attaquait. Des hommes plus sûrs furent envoyés, saint Loup, saint Germain d'Auxerre7, et trois disciples de saint Germain, Dubricius, 1 1 tutus , et saint Patrice, le grand apôtre
1 Solitaires de Dieu.
Deut et Celare, Cclla , ont des racines analogues dans les langues latine et celtique...
3 Ducauge, II. — Low, p. 515.
3 Les femmes et les enfants des cuhlécs réclamaient une part dans les dons laits à l'autel. Low, p. 518.
4 Carpentier, Suppl, au Gloss, de Ducauge : fu Hyliernià lac adltibitum fuisse ad baptizandos divïtum lilios,qui donii baplizabantur, testis est Bcned. abhas Pelroburg., I. I , p. 30. (Ou plongeait trois fois les enfants dans de l’eau, ou dans du laitsi les parents étaient riches; le concile de Cashel (1171) ordonna de baptiser à l’église.) — Es Coneil. Neoccsariensi in vel. Pienilcntiali, disciraus infantem posse baptizari inclusom in utero malcrno , cujus lucc sunt verba : ■ Prcgnans millier baptizetur, et postea infans. • — Ou voyait souvent en Irlande des evéques mariés. O’Halloran, t. III. — Au neuvième siècle, les Bretons se rapprochaient, par la liturgie et la discipline, de l’Église bretonneanglaise. Louis le Débonnaire remarquant que les religieux de l’abbaye de Landéveuec portaient la tonsure dans ta forme usitée chez les Bretons insulaires , leur ordonna de se conformer eu cela , comme en tout , aux
de l’Irlande. On sait toutes les fables dont on a orné la vie de ce dernier ; la plus incroyable, c'est qu’il n'ait trouvé nulle connaissance de l'écriture dans un pays que nous voyons en si peu d'années tout couvert de monastères, et fournissant des missionnaires à tout l'Occident. L’invasion saxonne lit trêve aux querelles religieuses, mais dès que les Saxons I furent définitivement établis , le pape envoya en Bretagne le moine Augustin, de l’ordre de saint Benoit. Les envoyés de Borne réussirent auprès des | Saxons d’Angleterre, et commencèrent celte conquête spirituelle qui devait avoir de si grands résultats. Du monastère d’iona, fondé précisément i la même époque par saint Colomba , sortit son célèbre disciple, saint Colombanus1, dont nous avons vu le zèle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent et impétueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l’Église irlandaise.
La chute des enfants de Sigebert cl de Brunehaut. la réunion de l'Ostrasic à la Neuslrie, était une occasion favorable. Dans la Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l’invasion disparaissant, les Germains s’étaient comme fondus dans la population gauloise et romaine. Les races anliques reprenaient force, la Neuslrie avait repoussé l’Ostrasic sous Frédégonde, et se l’était réunie sous Clotaire. Ce prince et son flls Dagobert, moins Francs que Romains, devaient être favorables aux progrès de l’Église celtique, dont les mœurs et les lumières faisaient honte au caractère barbare qu'avait pris celle des Gaules.
Saint Colomban avait passé d’abord en Gaule avec douze compagnons, t rie foule d’autres semblent les
dérisions de l'Église de Rome. D. Lobineau, preuves II, 20. — D. Morice, preuves I, 238.
3 Brilannia, ferlilis provincia lyranuorum. Saint Jérôme.
6 Low, ad ann. 451 , d’après Æoeas Gazieus, i» 7’Aeu-
ph ratio.
1 Saint Loup naquit & Tool , épousa la sœur de saint Hilaire , évêque d’Arles, fut moine k Lérins , puis évêque de Troyes. — Saint Germain , né à Auxerre, fut d'abord duc des troupes de la marche Armorique et Nervicaue. De retour à Auxerre, il se livrait tout entier A la chasse , et élevait des trophées en mémoire des succès qu'il y obtenait. Saint Amator, évêque de la ville, l’en chassa , puis le convertit , cl l’ordonna prêtre malgré lui. Il eut pour disciple* sainte Geneviève et saint Patrice. Saint Germain et saint Martin , le chasseur et le soldat , étaient les deux saints les plus populaires de la France. Mais saint llubrrt succéda à saint Germain dans le patronage des chasseurs.
* Saint Colomban explique lui-même le rapport mystique de son nom avec les mots jona, barjona, qui signifient colombe dans les livres saints. Bibl. max. PP., III, 28, 51.
avoir suivis pour peupler les nombreux monastères que fondèrent ces premiers apôtres. Pour saint Colomban, nous l’avons vu d’abord s’établir dans les plus profondes solitudes des Vosges, sur les ruines d’un temple païen1 *, circonstance que son biographe remarque dans toutes les fondations du saint. Là , il reçut bientôt les enfants de tous les grands de celte partie de la Gaule a. Mais la jalousie des évêques vint l'y troubler. La singularité des rites irlandais prêtait à leurs attaques 3 * * * * 8. La liberté avec laquelle il parla à Theuderic et Rrunehaul, détermina son expulsion de Luxeuil. Reconduit par la Loire, hors des Gaules, il y rentra par les États de Clotaire 11 , qui le reçut avec honneur. Ce fut en effet pour ce prince un immense avantage d’apparaltrc aux yeux des peuples comme le protecteur des saints, que ses ennemis persécutaient. De là Colomban passa en Suisse, où saint Gall, son disciple, fonda le fameux monastère de ce nom; puis, il se fixa en Italie près du Bavarois Agitulfe, roi des Lombards ; il s’y bâtit une retraite à Bobbio , cl y resta jusqu'à sa mort, quelques instances que lui fil Clotaire vainqueur, de revenir auprès de lui *. C’est de là qu'il écrivit au pape ses lettres éloquentes et bizarres, pour In réunion des Églises irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de la reine des Lombards; c'est, dit-il, à leur prière qu’il écrit. Peut-être les opinions qu’il exprime sur la supériorité de l'Église d’Irlande étaient-elles partagées par Clotaire et Dagobert son fils. Du moins. : nous voyons ces princes multiplier par toute la i France les monastères de saint Colomban. Au contraire, la race ostrasicnnc des Carlovingicns doit s’unir étroitement avec le pape, et assujettir tous les monastères à la règle de saint Benoit.
Des grandes écoles de Luxeuil cl de Bobbio, sor-
1 Acta SS. ordin. S. Bcncd., II, 19. — Vita S. Colum.,
ab auctore fere æqtiali : Invenitquc costrum... Luxo-
vium. . . Ibi itnaginutn lapidearum densilas vicina salins
deutaba t , quas cullu raiscrabili rituque profane vetasta
paganorura tempora honorabant.
* Id., ibid. ... Ibi nobilium libcri umliquc concurrere
nilebantur.
8 Nous avons son éloquente réponse b un concile assemblé contre lui. — Bibliolh. raax. Patrum, Ill.cpist. 2, ad patres rujuadam gallicane super qu.irstioncs paschx eongregat* : • Unnm deposco à vestrâ sanctitate ut... quia hujus diversitatis author non aim , ac pro Chriato salvatorc communi domino ac Den in bas terras peregrinus procesaerim , deprccor vos per communetn dominum qui jndicaturum.. . ut mihi liceat cum vestrà pacc et charilalc in liis aylvia sitere et vivcrc juxtà ossa unslrorum fralrum deeem et septem defuuctorum, aicut usque nunc licuit nobia inter vos vixisse duodccim annis... Capial noa simili, oro. Galba. quod capiel regnnni
DE FRANCE
(.lient les fondateurs d’une foule d’abbayes : saint Gall, dont nous avons parlé; saints Magne et Théo- ! dore, premiers abbés de Kcmpten et Fucssen près , d’Augsbourg; saint Attaledc Bobbio; saint Romaric { de Rcmiremont; saint Orner, saint Berlin, saint I Arnaud, ces trois apôtres de la Flandre ; saint Wandrillc, parent des Carlovingiens, fondateur de la 1 grande école de Fontenclle en Normandie, qui doit I être à son tour la métropole de tant d’autres. Ce | fut Clotaire II qui éleva saint Amand à l’épiscopat,
; et Dagobert voulut que son fils fût baptisé par ce saint. Saint Éloi, le ministre de Dagobert, fonde en Limousin Solignac, d’où sortira saint Retnacle,
’ le grand évêque de Liège. Il avait dit un jour à Dagobert : « Seigneur, accordez-moi ce don, pour que j’en fasse une échelle, par où vous et moi nous monterons au ciel *. «
A côté de ccs écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d’autres aux personnes de leur sexe. Sans j parler de celles de Poitiers et d’Arles, de celle de , Maubeugc où sainte Aldegonde écrivit scs révcla- ' lions6, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier en Irlande7; sainte Bertille, abbesse | de Chelles, était si célèbre, qu’une foule de disciples des deux sexes afllunient autour d’elle de toute la Gaule et de la Grande-Bretagne *.
Quelle était la règle nouvelle à laquelle tant de monastères s’étaient soumis? Les bénédictins* ne demandent pas mieux que de nous persuader qu’elle n’est autre que celle de saint Benoit, et les textes mêmes qu’ils allèguent, prouvent évidemment le contraire. Par exemple, des religieuses obtiennent de saint Donat. disciple de saint Colomban, devenu évêque de Besançon, qu’il fera pour elles un rapprochement des règles de saint Césairc d’Arles, de saint Benoit, de saint Colomban ; saint Projectu* en
ccelorum, si boni aimas menti... Confiteor eonscienti* mra sécréta, quèd plus credo traditioui patri» meæ...»
« Acta SS. ord. S. Ben., II, p. 91.
8 Gcsta Dagobrrti , c. 17, sqq., ap. Scr. fr., II , 585. SancliEligii vita, ibid., 111,552-556. liane mihi, domine mi rex , serenita* tua concédât , quo possira et mihi et j tibi scalam construere, per quam mereamur ad ccelcstia rogna uterque conscendere.
5 Ce livre est perdu.
7 Acta SS. ord. S. Ben., II, p. 064, 665.
> Id., 111,34,1$.
* Id., II. profit.— L’Église «le Rome était fortement intéressée b supprimer les écrits d'un ennemi, qui avait pourtant laissé dans la mémoire des peuples une si grande réputation de sainteté. Aussi la plupart des livres de saint Colomban ont péri. Quelques-uns se trouvaient encore au seizième siècle n Besançon et à Bobbio, d’où ils furent, dit-on, portés aux bibliothèques de Rome et de Milan.