LIVRE II. - LES ALLEMANDS
missionnaire dans les bois et les marais de la Frise païenne, où il avait quarante ans auparavant prêché la première fois. Il y trouva le martyre
Quatre ans avant sa mort (7152), il avait sacré roi Pépin, au nom du pape de Rome, et transporté la couronne à une nouvelle dynastie. Ce fils de Charles Martel, seul maire par la retraite d’un de ses frères au mont Cassin, et par la fuite de l’autre, était le bien-aimé de l’Église. Il réparait les spoliations de Charles Martel ; il était l'unique appui du pape contre les Lombards. Tout cela l’enhardit à faire cesser la longue comédie que jouaient les 1 maires du palais, depuis la mort de Dagobert, et & prendre pour lui- même le titre de roi. Il y avait près de cent ans que les Mérovingiens, enfermés dans leur villa de Mnumagne ou dans quelque monastère, conservaient une vaine ombre de la royauté a. Ce n’était guère qu’au printemps, à l’ouverture du Champ de Mars, qu'on tirait l’idole de son sanctuaire, qu'on montrait au peuple son roi. Silencieux et grave, ce roi chevelu, barbu (c’étaient, quel que fût l’âge du prince, les insignes obligés de la royauté), paraissait, lentement traîné sur le char germanique, attelé de berufs, comme celui de la déesse Herlha 5. Parmi tant de révolutions qui sc faisaient au nom de ces rois, vainqueurs, vaincus, leur sort changeait peu. Ils passaient du palais au cloître sans remarquer la différence. Souvent même le maire vainqueur quittait son roi pour le roi vaincu , si celui-ci figurait mieux. Généralement ces pauvres rois ne vivaient guère; derniers descendants d’une race énervée, faibles et frêles, ils portaient la peine des excès de leurs pères. Mais cette jeunesse même, celte inaction, celle innocence dut inspirer au peuple l’idée profonde de la sainteté royale, du droit du roi. Le roi lui apparut de bonne heure comme un être irréprochable, peutêtre comme un compagnon de ses misères, auquel il ne manquait que le pouvoir pour en être le réparateur. Kl le silence même de l’imbécillité ne diminuait pas le respect. Cet être taciturne semblait garder le secret de l’avenir. Dans plusieurs con-
1 Acta SS., a.-rc. HT : Eginhard., Annal., ap. Script, rcr. fr., V, 107.
2 C’était comme le pontife-roi à Rome, le calife i Bagdad dans la décadence , ou le dairn au Japon.
* Crinc profuso , barbé submissé... quocumque eundum erat , carpento ihat , quod bubus junctis , bubulco ruslico more agente, tralu-balur. Eginhard., vita Karoli Mngni , c. 1 , ap. Scr. fr., V, 89.
4 F ranci , facto solcnnitcr gcnerali convcnto, nmbos si bi reges constituant, en couditionepramissé ut totum regni corpus ex .Tquo partirentur. Eginhard., vita Karoli 1., c. 3, ap. Scr. fr., V, 00.
' De pins, un tribut de trois cents chevaux. Annal.
| trées encore, le peuple croit qu’il y a quelque chose de divin dans les idiots, comme autrefois les païens reconnaissaient la divinité dans les bêtes.
Après les Mérovingiens, dit Éginhard, les Francs se constituèrent deux rois 4. En effet, cette dualité se retrouve presque partout au commencement de la dynastie Carlovingienne. Ordinairement deux frères régnent ensemble : Pépin cl Martin , Pépin cl Carloman, Carloman et Charlemagne. Quand il y a un troisième frère ( par exemple Grifon frère de Pépin le Bref). >1 est exclu du partage.
Cette royauté de Pépin, fondée par les prêtres, fut dévouée aux prêtres. Le descendant de l’évéque Arnulf, le parent de tant d’évêques et de saints, donna grande influence aux prélats.
( 733-5] Partout les ennemis des Francs se trouvaient être ceux de rÉglise,Saxons païens, lombards persécuteurs du pape, Aquitains spoliateurs des biens ecclesiastiques. La grande guerre de Pépin fut contre l’Aquitaine. Il ne fil qu’une campagne en Saxe, obtenant la liberté de prédication pour les missionnaires s, et laissant faire au temps. Deux campagnes suffirent contre les Lombards , le pape Étienne était venu lui-méme implorer le secours des Francs. Pépin força les Alpes, força Pavic et exigea du Lombard Astolph qu’il rendit, non pas à l’empire grec, mais à saint Pierre et au pape6, les villes de Ravenne , de l’Émilie, de la Penlapole et du duché de Rome. Il fallait que les Lombards et les Grecs fussent bien peu à craindre, pour que Pépin crût ces provinces en sûreté dans les mains désarmées d’un prêtre.
Ce fut une bien autre guerre que celle d’Aquitaine : un mot en expliquera la durée. Ce pays, adossé aux Pyrénées occidentales, qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibériens, Vasques. Guasques ou Basques (Kusken), recrutait incessamment sa population parmi ces montagnards. Ce peuple, agriculteur de goût et de génie, brigand par position, avait été longtemps serré dans ses roches par les Romains, puis par les Golhs. Les Francs chassèrent ceux-ci, mais ne les remplacèrent
Met., ap. Script, fr., V, 330. Le cheval était la princi- 1 pale victime qu’immolaient les Perses et les Germains. Le pape Zacharie (rpisl. 142) recommande à Boniface d'cmpéchcr qu’on ne mange de chair de cheval, sans doute comme viande de sacrifice.
2 11 répondit aux réclamations de l’empereur, qu’il avait entrepris celte guerre pour l’amour de saint i Pierre et la rémission de ses péché*. — Hinc de recepli* civitatihus A B. Petro, atque a S. Romané ccclesiA, vel ab omnibus in perpetuura pontificibus Apostolicse sedis possidrudis misit in scriptis donalioncm. Anastas. Bi- Idiolh., ap. Scr. fr., V, 3.
pas. Ils cchoucrcnt plusieurs fois contre les Vas- ! ques et chargèrent un duc Gcnialis, sans doute un i Romain d'Aquitaine, de les observer (vers 600) ■
Cependant les géants de la montagne * descendaient peu à peu parmi les petits hommes du Béarn, dans leurs grosses capes rouges, et chaussés de l'abarca de crins, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avançant vers le Nord ; les landes sont un vaste chemin. Atnés de l'ancien monde, ils venaient réclamer leur pari des belles plaines sur tant d'usurpateurs qui s'élaicnl succédé. Galls, Romains et Germains. Ainsi, au septième siècle, dans la dissolution de l'empire neuslricn, l'Aquitaine se trouva i renouvelée par les Vasques, comme FOstrasic par les nouvelles immigrations germaniques. Des deux côtés, le nom suivit le peuple, et s'étendit avec lui ; le Nord s'appela la France, le Midi la Vasconia. la Gascogne. Celle-ci avança jusqu'à l'Adour, jusqu'à la Garonne, un instant jusqu'à la Loire. Alors eut lieu le choc.
Selon des traditions fort peu certaines, l'Aquitain Aniandus, vers l'an 628, se serait fortitié dans ces contrées, battant les Francs par les Basques, et les ; Basques par les Francs. Il aurait donné sa fille à C.haribert, frère de Dagobert a; après la mort de sou gendre, il aurait défendu l'Aquitaine, au nom > de ses petits-fils orphelins, contre leur oncle Dagobert. Peut-être le mariage de Charibcrt n’est -il qu'une fable inventée plus lard pour rattacher les grandes familles d'Aquitaine â la première race. Toutefois, nous voyons, peu après, les ducs aquitains épouser trois princesses oslrasiennes.
Les arrière-petits-fils d'Ainandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci passa dans la Neustric, où régnait alors le maire Ébroin . puis dans l'Ostrasie, pays de sa tante et de sa grand'mère. Il s'y fixa près de Pépin. Grand chasseur, il courait avec eux l'immensité des Ardennes ; l'apparition d’un cerf miraculeux le décida à quitter le siècle pour entrer dans l’Église. Il fut disciple et successeur de saint Lambert à Macslrichl, et fonda l’évéché de Liège. C'est le patron des chasseurs, depuis la Picardie { jusqu'au Rhin.
Bon frère Eudes eut une bien autre carrière; il : fie crut un instant roi de toutes les Gaules; maître I
de l'Aquitaine jusqu'à la Loire, maître de la Ncustric au nom du roi Chilpcric 11 qu'il avait dans ses mains. Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme nous le verrons plus tard, fut toujours d'être écrasées entre l’Espagneel la France du Nord. Eudes fut battu par Charles Martel . et la crainte des Sarrasins qui le menaçaient par derrière le décida à lui livrer Chilpéric. Vainqueur des Sarrasins devant Toulouse, mais alors menacé par 1rs Francs, il traita avec les infidèles. L'émir Munuza, qui s’était rendu indépendant au nord de l’Espagne, se trouvait à l’égard des lieutenants du calife dans la même position qu’Eudes par rapport à Charles Martel. Eudes s'unit à l’émir et lui donna sa fille 1 * * 4. Celte étrange alliance, dont il n’y avait pas d'exemples, caractérise de bonne heure l'indifférence religieuse dont la Gascogne et la Guicnne nous donnent tant de preuves; peuple mobile, spirituel, trop habile dans les choses de ce monde, médiocrement occupé de celles de l'autre; le pay9 de Henri IV. de Montesquieu cl de Montaigne n'est pas un pays de dévots.
Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Munuza fut resserré dans une forlcrresse par Abder-Rahinan, lieutenant du calife, et n'évita la captivité que par la mort. Il se précipita du haut d'uu rocher. I*a pauvre Française fut envoyée au sérail du calife de Damas. Les Arabes franchirent les Pyrénées; Eudes fut battu comme son gendre. Mais les Francs eux-memes sc réunirent à lui, et Charles Martel l'aida à les repousser à Poitiers (752). L'Aquitaine, convaincue d'impuissance, se trouva dans une sorte de dépendance à l'égard des Francs.
I.e fils d’Eudes, Hunald, le héros de cette race, ne put s’y résigner. Il commença contre Pépin le Bref et Carloman (741), une lutte désespérée à laquelle il entreprit d’intéresser tous les ennemis déclarés ou secrets des Francs; il alla jusqu’en Saxe, en Bavière, chercher des alliés 4. Les Francs brûlèrent le Berri, tournèrent l'Auvergne, rejetèrent Hunald derrière la Loire, cl furent rappelés par les incursions des Saxons et des Allemands. Hunald passa la Loire à son tour et incendia Chartres. Peutêtre aurait-il eu de plus grands succès ; mais il semble avoir été trahi par son frère Hatlon, qui
1 Fredegar. Scholast., c. 91. Je doute fort que les Francs, qui furent bal tas par pus dans la jeunesse de leur empire, leur aient impose un tribut, comme le prétend Frédégaire, sous les faibles enfants de Brunehaut.
a La taille des Basques est très- haute, surtoul en comparaison de celle des Béarnais.
* F otf. l'Hitl. gén. du Languedoc, I, 088.
4 Isidorns Pacensis.ap.8er. fr . , 11,731 :Filiamsuam F.udo . causA ftrderi* ei in ennjngiiim copulandam, ad
persceutionem Arabum diflerendam jàm olim tradiderat . ad mios libitus inclinandam.
4 Annal. Met., ap. Scr. fr., II, 087. Bajoarii... conductos in adjiitorium Saxone* et Alamannos et Sclavos secum liabueruut... Ilunahlus, Ligerim transiens, Carnotis igné rrrmavit; lise aulrm freit per suggestionem i Ogdilonis ducis; qui invicem fcediii iniemnt , ut umis- I qniaque rorum , irruentihus Francis, aller allcri suhsidium debuissrnt.