LIVRE II. — LES ALLEMANDS
Il»
bue ni leurs lois, (les lois aussi anciennes que la race germanique Dans la réalité, la vieillesse même, la décadence du monde barbare, fut favorables la gloire de ce règne; ce monde s’éleignaut, toute vie se réfugia au cœur. lies hommes illustres de toute contrée affluèrent à la cour du roi des Francs. Trois chefs d’école, trois réformateurs des lettres ou des moeurs , y créèrent un mouvement passager; de l'Irlande vint Clément, des Anglo- Saxons Alcuin, de la Gothic ou Languedoc saint Benoit d’Aniane. Toute nation paya ainsi son tribut; citons encore le Lombard Paul Warnefrid, le Golh-ItalienThéodulfe, l'Espagnol Agobart. L'heureux Charlcmague profila de tout. Eulouré de ces prêtres étrangers qui étaient la lumière de l'Église, fils , neveu, petit-fils des évêques et des saints, sùr du pape, que sa famille avait protégé contre les Grecs et les Lombards, il disposa des évêchés, des abbayes, les donna même à des laïques. Mais il confirma l’institution de la dlmc *, cl affranchit l'Église de la juridiction séculière s. Ce David , ce Salomon des Francs, se trouva plus prêtre que les prêtres, et fut ainsi leur roi.
Les guerres d'Italie, la chute même du royaume des Lombards, ne furent qu’épisodiques dans les règnes de Pépin et de Charlemagne. La grande guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les Aquitains , celle de Charles contre les Saxons. Rien n'indique que cette dernière ail été motivée, comme on a semblé le croire, par la crainte d’une invasion. Sans doute il y avait eu constamment par le Rhin une immigration des peuples germaniques. Ils passaieul en grand nombre pour trouver fortuite dans la riche contrée de l'Ouest. Ces recrues fortifiaient cl renouvelaient sans cesse les armées des Francs. Mais pour les invasions de tribus entières, comme celles qui curent lieu dans les derniers temps de l'empire romain, rien ne peut faire soupçonner qu'un pareil fait ait accompagné l’élévation de la seconde race, ni qu’elle fut menacée elle-même de
* l-'oy , Jac. Grimai , Deutsche Rcchts Aller thümer, I. V.
3 Capitulare ann. 770, c. 7. De decimis, ut uuusquisque suam décimant donct , nique per jussionem pontifie» dispensetur. — Capitulatio de Saxon., ann. 701, c. IC : ... Uudceunque censés nliquid ad fiscum pervenerit... décima pars ccclesiis et aaeerdotibus rrddatur. C. 17 : umnes décimant partent substantiæ et laboris soi dent, tàrn nobiles quant ingenui, similiter et lili. — Voy. aussi Capitul. Fraocoford., ann. 704, c. 23. — Dès l’an 567, on trouve mention de ta dîme dans une lettre pastorale des évêques de Touraine; une constitution de Clotaire, et les actes du Concile de Mâcon , en 568, la prescrivent expressément. Ducange, U, 1334, vo. Décima.
le voir renouvelé à l'avènement de Charlemagne.
Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races franque et saxonne , antipathie qui croissait chaque jour, à mesure que les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient une organisation nouvelle sous la main tout ecclesiastique des Carluvingicns. Ceux-ci avaient d'abord espéré , d’après le succès de saint Bonifncc, que l'Allemagne leur serait peu à peu soumise et gagnée par les missionnaires. Mais la différence des deux peuples devenait trop forte pour que la fusion put s'opérer. Les derniers progrès des Francs dans la civilisation avaient clé trop rapides. Les hommes de la terre Bouge *, comme s'appelaient fièrement les Saxons, disperses, selon la liberté de leur génie, dans leurs marches, dans les profondes clairières dcccs forêts, où l’écureuil courait les arbres sept lieues sans descendre , ne connaissant, ne voulant d’autres barrières que la vague limitation de leur gau, avaient horreur des terres limitées, des manxï * de Charlemagne. Les Scandinaves elles Lombards, comme les Romains, orientaient et divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne même, il n'y a pas trace de telle chose. Les divisions de territoire, les dénombrements d'hommes, tous ces moyens d’ordre, d'admiration et de tyrannie, élaienL redoutés des Saxons. Partages par les Ases eux-mêmes en trois peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre division. Leurs marches ii'élaient pas absolument des terres vaines et vagues; ville et prairie sont synonymes dans les vieilles langues du Nord *; la prairie, c'était leur cité. L'étranger qui passe dans la marche, lie doit pas se faire traîner sur sa charrue; il doit respecter la terre, cl soulever le soc.
Ces tribus, fières et libres, s'attachèrent à leurs vieilles croyances par la haine et la jalousie que que les Francs leur inspiraient. Les missionnaires dont ceux-ci les fatiguaient, eurent l'imprudence de les menacer des armes du grand Empire 7. Saint
a Capitul. add. ad leg. I.angob., ann. 801, c. l.Volumui priroô , ut neque abbates, neque presby teri , neque diaconi , neque tubdiaconi , neque quislibet de clero : de personis suis ad publica vel ad secularia judicia trahantur vel distringantur , sed à suis episcopis judicali justifiant faciaiit. Cf. Capitul. Aquisgr.,ann. 789, c. 37. — Capital. Francoford., ann. 794 , c. 4 : Statutum est â domino rege et S. Synodo, ut episeopi justitias faciant in suas parochias... Comités qooque uostri veniaut ad judicium Episcoporom.
4 Foy. Griram , Deutsche Redits Allerthümer.
s G ri mm, p. 536.
« ld., p. 518.
7 S. Libuini vita, apudPagicrit.,772,Ç5.Sismondi,U,
Libuin, qui prononça colle parole, eût été mis en pièces sans rinlercession des vieillards saxons. Mais ils n’empêchèrcnt point que les jeunes gens ne brûlassent l’église que les Francs avaient construite è Davenler Ceux-ci , qui peut-être souhaitaient un prétexte pour brusquer par les armes la conversion de leurs voisins barbares, marchèrent droit au principal sanctuaire des Saxons, au lieu où se trouvait la principale idole, et les plus chers souvenirs de la Germanie. I/Herman-saül * , mystérieux symbole, où Ton pouvait voir l’image du monde ou de la patrie , d’un dieu ou d’un héros , celte statue, armée de pied en cap, portait de la main gauche une balance, de la droite un drapeau où se voyait une rose, sur son bouclier un lion commandant à d’autres animaux, à ses pieds un champ semé de fleurs. Tous les lieux voisins étaient consacres par le souvenir de la grande et première victoire des Germains sur l’Empire *,
Si les Francs eussent eu souvenir de leur origine germanique , ils auraient respecté ce lieu saint. Ils le violèrent, ils brisèrent le symbole national. Cette facile victoire fut sanctifiée par un miracle. Une source jaillit exprès pour abreuver les soldats de Charlemagne 4. Les Saxons, surpris dans leurs forêts, donnèrent douze otages, un par tribu. Mais ils se ravisèrent bientôt, et ravagèrent la Hesse. On aurait tort si, d’après ce fait et tant d’autres du même genre , on accusait les Saxons de perfidie. Indépendamment de la mobilité d’esprit propre aux barbares, ceux qui cédaient devaient être géné-
» 5. Libuini vita ,apud Pagi crit.,772, $5. Sismondi , II, 234. — II* essayèrent de brûler une église que saint Boniface avait construite à Fritzlar, dans la liesse. Nais le saint avait prophétisé en la bâtissant qu’elle ne périrait jamais par le feu : deux anges vêtus de blanc vinrent la défendre ; et un Saxon, qui s’était agenouillé pour souffler le feu , fut trouvé mort dan* 1a même attitude, les joues encore euflées de son souffle. Anualcs de Fulde, ap. Scr. fr., V, 328.
* Colonne, ou statue de la Germanie, ou d’Arminius.
* Stapfer, art. Armimiut dans la Biogr. univers. : « Les lieux voisins de Dethmold sont encore pleins de souvenirs de ce mémorable événement. Le champ qui est au pied de Teutberg s’appelle encore Wintfetd , ou chant de la Victoire; il est traversé par le Rodenbeck, ou Ruisseau de ssng , et le Rnochenback , ou Ruisseau des os, qui rappelle ces ossements trouvés, six ans après la défaite de Varus, par les soldats de Germanieus venus pour leur rendre les derniers honneurs. Tout près de U est Feldrom , le champ des Romains ; un peu plus loin , dans les environs de Pyrmoat , le Hcrminsberg, ou mont d'Arminius , couvert des ruines d’un château qui porte le nom de tlsrminsbourg , et sur les bords du Wcser, dans le même comté de la Lippe , on trouve Varenholz , le bois de Varus. *
râlement la population attachée au sol par sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les jeunes, réfugiés dans les marais, dans les montagnes , dans les cantons du Nord, revenaient et recommençaient. On ne pouvait les contenir qu’en restant au milieu d’eux. Aussi Charles fixa sa résidence sur le Rhin, à Aix-la-Chapelle, dont il aimait d’ailleurs les eaux thermales, et fortifia, bâtit dans la Saxe même le château d’Ehresbourg 5.
L’année suivante (775) il passa le Weser. Les Saxons Angariens se soumirent, ainsi qu’une partie des Westphaliens. L’hiver fut employé à châtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier. Au printemps, l’assemblée ou concile de Worms jura de poursuivre la guerre jusqu'à ce que les Saxons se fussent convertis. On sait que sous les Carlovingicns, les évêques dominaient dans ces assemblées. Charles pénétra jusqu’aux sources de la Lippe, et y bâtit un fort*. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux qu’on trouva dans leurs foyers reçurent sans difficulté le baptême. Cette cérémonie, dont sans doute ils comprenaient à peine le sens, ne semble pas avoir jamais inspiré beaucoup de répugnanceaux barbares palens.Ces populations, plus flores que fanatiques, tenaient peut-être moins à leur religion qu’on ne l’a cru d’après leur résistance. Sous Louis le Débonnaire, les hommes du Nord se faisaient baptiser en foule ; la difficulté n’était que de trouver assez d’habits blancs ; tel s’était fait baptiser trois fois pour gagner trois habits 7.
Aussi pendant que Charlemagne croit tout fini,
* Eginhard., Annal., ap. Script. fr.,V,201. Nediuliùs ftiti confechis labnrarrt exercitus, divinités factum crecitur ut quâdam die, cura juxtà morcra tempore meridiano cuncti quirscerent , prnpè montera qui caslris crat contiguus tanta vis aquarum in concavitatc cujusdam torrentis eruperit, ut exercitui cuncto sufücerct. — Poêla: Saxonici annal., I. I.
6 Annal. Franc., ibid., 27. — Reædificavit ipsum castellum, et basilicam ibidem construxit. Annal. Fuld., ibid., 328. Eresburgum reardificat.
* Ibid., 29 : Et fecit easleliura super fluvium Lyppia.
* Un jour que l’on baptisait des Northmans, on manqua d’habits de lin , et on donna k l’un deux une mauvaise chemise mal cousue. 11 la regarda quelque temps avec indignation , et dit à l’empereur : • J’ai déjà été lavé ici vingt fois, et toujours habillé de beau lin blanc comme neige ; un pareil sac est-il fait pour un guerrier, ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d’aller tout nu , n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te laisserais là ton manteau et ton Christ. « Mooachss S. Galli, 1. II , e. 29, ap. Scr. fr., V, 134. — Les Avares , alliés de Charlemagne, voyant qu’il faisait manger dans la salle leurs compatriotesehrétien*, et les autres à la porte, se firent baptiser eu foule pour s'asseoir aussi à la table impériale. Pagi cri lira ad ann.304.