LIVRE II. — LES ALLEMANDS
el baptise les Saxons par milliers à Padcrborn, le chef weslpbalieri Witikind revient avec ses guerriers réfugiés dans le Nord , avec ceux mêmes du Nord, qui pour la première fois apparaissent en face des Francs. Défait dans la Hesse, Witikind rentre dans ses forêts et retourne chez les Danois pour revenir bientôt.
C'était précisément l’année 778, où les armes de Charlemagne recevaient un échec si mémorable à Roncevaux.L'aflaiblissementdes Sarrasins, l'amitié des petits rois chrétiens, les prières des émirs révoltés du nord de l'Espagne , avaient favorisé les progrèsdesFrancs,ilsavaicnt poussé jusqu'à PÈbre, et appelaient leurs campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de inarche de Gascogne et marche de Gothie. Du côté oriental , tout allait bien, les Francs étaient soutenus par les Goths; mais à l'Occident, les Basques, vieux soldats d’Hunald el de Guaifer, les rois de Navarre et des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays et mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'étaient armés sous Lope, fils de Guaifer ‘. Au retour, les Francs, attaqués par ces montagnards, perdirent beaucoup de monde dans ces ports difficiles, dans ces gigantesques escaliers que l'on monte à la Ole, homme à homme, soit à pied, soit à dos de mulet; les roches vous dominent, et semblent prêtes à écraser d'cllesmémes ceux qui violent cette limite solennelle des deux mondes *.
La défaite de Boncevaux ne fut, assure -t- on, qu'uneaiïaire d'arrière-garde. Cependant Eginhard avoue que les F rancs y perd i ren t beaucou p de monde entre autres plusieurs de leurs chefs les plus distingués, et le fameux Roland. Peut-être les Sarrasins aidèrent-ils; peut-être la défaite commencée par eux sur l'Èbrc, fut-elle achevée parles Basques aux
1 Siamondi le confond avec Lope, 61s d'Hatton, 361.
3 f'oy. le chap. I» du livre III.
* Eginhard., vila Karoli, ap. Scr. fr., V, 93.— f'oyes aussi Eginhard., Anna)., ibid., 203. — Poct. Sax., I. I, ibid., 143. — Chroniques de Saint-Denis, I. I , c. 6. — Les autres Chroniques ne parlcul point de cette déroute. — Sur les poèmes Carlovingieus , voyez le cours de M. Fauriel, et l'excellente thèse de M. Nouin, professeur à la faculté de Toulouse : Sur le Roman de Bon • cetaur. 1832.
4 IJ prit pour otages quinze des plus illustres , et les remit à la garde de l'archevêque de Reims , Vulfar, auquel il accordait la plus grande contisuce. Vulfar avait été précédemment revêtu des fonctions de MissusDominicus en Champagne. Frodoard., niât. Remens., I. II, c. 18. « Le très-sage et trèa-habile Charles, dit le biographe de Louis le Débonnaire , savait s'attacher les évéques. 11 établit par toute l'Aquitaine des comtes et
montagnes. Le nom du fameux Roland se trouve dans Éginhard sans autre explication : Rotlamlua prœfeclut britannici limitU*. La brèche immense qui ouvre les Pyrénées sous les tours de Marboré, et d'où un œil perçant pourrait voir ‘à son choix Toulouse ou Saragossc , n'est autre chose, comme on sait, qu’un coup d’épée de Roland. Son cor fut pendant longtemps gardé à Blayesur la Garonne, ce cor dans lequel il soufflait si furieusement, dit le poêle, lorsque ayant brisé sa Durandal, il appela, jusqu’à ce que les veines de son col en rompissent, l’insouciant Charlemagne el le traître Ganelon de Mayence. Le traître, dans ce poème éminemment national, est un Allemand.
L’année suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des Francs ; il entra chez les Saxons encore soulevés, les trouva réunis à Ruckho!z,et les y défit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons cl des Slaves, il s’occupa d'établir l’ordre dans le pays qu'il croyait avoir conquis; il reçut de nouveau les serments des Saxons à Ohrheim , les baptisa par milliers, et chargea l’abbé de Fulde d'établir un système régulier de conversion, de conquête religieuse 1 * * 4. Une armée de prêtres vint après l'armée des soldats. Tout le pays, disent les chroniques, fut partage entre les abbés et les évêques *. Huit grands et puissants évêchés furent successivement créés : Mindcn et Halbcrstadt, Yerden, Brème, Munster, Hildesheim, Osnabrück et Paderborn (780-802) : fondations à la fois ecclésiastiques et militaires, où les chefs les plus dociles prendraient le titre de comtes, pour exécuter contre leurs frères les ordres des évêques. Des tribunaux élevés par toute la contrée durent poursuivre les relaps, cl leur faire comprendre à leurs dépens la gravité de ces vœux qu'ils faisaient el violaient si souvent. C’est à ces tribunaux que l’on fait remonter Fondes abbés, et beaucoup d’autres encore, qu’on nomme des l'OMI', de la race des Francs; il leur confia le soin du royaume, la défense des frontières, et le gouvernement des fermes royales. • Astronom. vita Ludov. Pii, c. 5 , ap. Scr. fr., VI , 88. — Les abbés remplissent ici des fonctions militaires. Charlemagne écrit à un abbé de Saxe de venir avec des hommes bieu armés et des vivres pour trois mois. Caroli M., epist. 31 , ap. Scr. fr., V, 033.
6 Vita S. Slurnii , abbat. Fuld., ap. Scr. fr.,V, 447. Kirolus... assumptis universis sacerdotibus , abbatibos, presbyteris... totam illam provinciam in parochias épiscopales divisit... Tune pars maxima beato Sturmio populi et terne illius ad procurandum committitur. Annal. Franc., ap. Scr. fr, Y, 35. Divisitque ipsam patriam inter presbyteros cl episcopos seu et abbates, ut in eia baptizarent prawlicarent.— Item, Chron. Moisaise., ibid., 71.
HISTOIRE DK FRANCE.
gific des fameuses cours véhmiques qui , véritablement ne sc constituèrent qu'entre le treizième et le quinzième siècle Nous avons déjà vu que les nations germaniques faisaient volontiers remonter leurs institutions à Charlemagne. Peutêtre le secret terrible de ces procédures aura -t- il rappelé vaguement dans l'imagination des peuples, les mesures inquisitoriales employées jadis contre leurs aïeux par les prêtres de Charlemagne; ou, si l'on veut voir dans les cours véhmiques , un reste d'anciennes institutions germaniques, il est plus probable que ces tribunaux d’hommes libres qui frappaient dans l'ombre un coupable plus fort que la loi, eurent pour premier but de punir les traîtres qui passaient au parti de l’étranger, qui lui sacrifiaient leur patrie et leurs dieux, et qui, sous son patronage, bravaient les vieilles lois de la contrée. Mais ils ne bravaient pas la flèche qui sifflait à leurs oreilles, sans qu'aucune main semblât la guider; cl plus d'un pâlissait au matin, quand il voyait cloué à sa porte le signe funèbre qui l'appelait à comparaître au tribunal invisible.
[782] Pendant que les prêtres régnent, convertissent et jugent, pendant qu'ils poursuivent avec sécurité celle éducation meurtrière des barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout renverser. Une foule de Saxons se joint à lui. Cette bande intrépide défait les lieutenants de Charlemagne près de Sonnethal (Vallée du Soleil), cl quand la lourde armée des Francs vient au secours, ils ont disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d’entre eux, qui peut-être avaient en Saxe une famille à nourrir, ne purent suivre Wilikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brûla, ravagea, jusqu'à ce qu’ils lui fussent livrés. Les conseillers de Charlemagne étaient des hommes d’Église, imbus des idées de l'Empire , gouvernement prêtre et juriste , froidement cruel , sans générosité, sans intelligence du génie barbare. Ils ne virent dans ces captifs que des criminels coupables de lèse-majesté , et leur appliquèrent la loi. Les quatre mille cinq cents furent décapités en un jour
1 Grimm, Deutsche Redits Alterthiirner.
3 Eginh., Ann., V,Î0Ü. Cadcrorum, qui, persuasioni
ejus Vitikindi morcm gèrent es, tantum facinus perege-
runt, usque ad kmmmd traditi , jussu regis omnes unâ
die decollati sont. Hujusmndi vindicte perpctralA, rex
in hiberna concessit. — Annal. Fuld., p. 329. Annal.
Met., p. 344.
8 ... secundum legem Francorum. Annal. Nazar., ap. Scr. fr., V, 11.
8 Eginb., Rar. M., c. 20, ibid., 97. Harum conjurationum Faslradx cradelitas causa et origo extitisse crédit ur ;et idcirco in ambabus (conjurationibus) contrit R**gcm conspiration est, quia uxoriscrudclitati con-
à Vcrden *. Ceux qui essayèrent de les venger, furent eux -mêmes défaits, massacrés à Delhmold et près d'Osnabruck. Le vainqueur, arrêté plus d’une fois dans ces contrées humides, par les pluies, les inondations, les boues profondes, s’opiniâtra h poursuivre la guerre pendant l’hiver. Alors plus de feuilles qui dérobent le proscrit , les marais durcis par la glace ne le défendent plus; le soldat l'atteint, isolé dans sa cabane, au foyer domestique, entre sa femme et scs enfants, comme la bétc fauve tapie au gtte et couvant scs petits.
[783] La Saxe resta tranquille pendant huit ans. Witikind lui-même s’était rendu. Mais les Francs ne manquèrent pas pour cela d’ennemis. Les nations dépendantes n'étaient rien moins que résignées. Dans le palais même, ce semble, les Thuringicns tirèrent l'épée contre les Francs qui , à l’occasion du mariage d’un de leurs chefs, voulaient les assujettir aux lois saliqucs *. Cette cause , et d’autres encore qui nous sont peu connues, provoqua une conjuration des grands contre Charlemagne. Ils détestaient surtout , dit-on, l’orgueil et la cruauté de sa jeune épouse Fastrade 1 * * 4 , à qui un mari de cinquante ans ne savait rien refuser. Les conjurés découverts, ne nièrent pas ; l’un d’eux eut l’audace de dire : « Si l'on m’eût cru , tu n'aurais jamais passé le Rhin vivant. « Le souverain débonnaire leur imposa pour toute peine quelques lointains pèlerinages aux tombeaux des saints, mais il les fit tuer sur les routes 5 * * 8. Quelques années après, un fils naturel de Charlemagne s’associa aux grands pour renverser son père *.
[788] Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les Bavarois et les Lombards étaient deux peuples frères. I#cs premiers avaient longtemps donné des rois aux seconds. Tassillon, duc de Bavière, avait épousé une fille de Didier, une soeur de celle que Charlemagne épousa et qu’il renvoya outrageusement à son père. Tassillon se trouvait ainsi beau-frère du duc lombard de Bénéveut. Celui-ci s'entendait avec les Grecs, maîtres de la mer; Tassillou appelait les Slaves et les Avares.
•entiens à suæ natur® benignitate ac solilâ mansactudinrimraauitrr cxnrbitassr vidcbntur.— Eginh., Annal. , ibid., 210 : Facta est contrà regem conjuratio à fil io luo majore, nomine Pipiuo, et quibusdam Francia, qui »c crudelitatem Fnstrad® regin® ferre non potse atseverahant... qu® cùm per Fardalfnro Langobardoro detecta foisset, ip#e ob meritum fidei serval® monasteric* S. Dionysii donatus est.
1 Annal. Nazar., ap. Scr. fr., V, 12.
8 Annal. Franc., ibid., 05. Filins regis Pippinus , ex concubin* Himildrud* , cum aliquibus romitibus Franeornin consi liatnr...
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