‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 67 sur 398 · LIVRE II. - LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LIVRE II. - LES ALLEMANDS

Les mouvements des Bretons et des Sarrasins les encourageaient1 *. Mais les Francs cernèrent Tassil- Ion avec trois armées; vaincu sans combat, il fut accusé de trahison dans l'assemblée d’Ingelbeim , comme un criminel ordinaire, convaincu, condamné à mort ; puis rasé et enfermé au monastère de Jumiéges. La Bavière périt comme nation. Le royaume des Lombards avait péri aussi ; il en restait dans les montagnes du midi le duché de Bénëvent, que Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu’il affaiblit et troubla , en opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient.

[789] Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en était de même en Allemagne ; parvenu sur l’Elbe, en face des Slaves, il s’était vu obligé d’intervenir dans leurs querelles, et de seconder les Abodrites contre les Wiltzi (ou Welelabi). Les Slaves donnèrent des otages. L’Empire parut avoir gagné tout ce qui est entre l'Elbe et l’Oder, s'étendant toujours, toujours s’afTaiblissanl.

Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, derrière la Bavière devenue simple province , Charlemagne rencontrait les Avares , cavaliers infatigables, retranchés dans les marais de la Hongrie , qui de là fondaient à leur choix sur les Slaves et sur l'empire grec. Tous les hivers , dit l'historien, ils allaient dormir avec les femmes des Slaves. Leur camp, ou ring, était un prodigieux village de bois qui couvrait toute une province, fermé de haies d’arbres entrelacés ; il -y avait là les rapines de plusieurs siècles, les dépouilles des Byzantins , entassement étrange des objets les plus brillants, les plus inutiles aux barbares, bizarre musée de brigandage. Ce camp, d’après un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou quinze lieues de tour *, comme les villes de l’Orient, Ninivc ou Babylone : tel est le génie des Tartares. Le peuple uni en un seul camp, le reste en pâturages déserts. Celui qui visita le chagan des Turcs au sixième siècle , trouva le barbare qui siégeait sur un trône d'or au milieu du désert. Celui des Avares , dans son village de bois, se faisait donner des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople 3.

1 Egink., Kar. M., c. 10. Domuit (an. 780) ctBrit-

toncs qui... dicto audienles non erant.

3 Monach. S. Galli, 1. II, c. 9. Terra lluuorum novem eirculi* cingrbatur... Tàm latus fuit uiius circu-

las... quantum est spatium de Castro Turonico ad Con-

stantiam... Ilà vici et villas crant local®, ut de aliis ad alias vox humana posset audiri. Contrà eadem quoque «dificia , inter inexpuguabiles illos muros, ports non salis lat* erant constitutie... Item de secundo circulo, qui similiter ut primas eratexslructus ; viginli milliaria Teutonica, qua* sunt quadraginla Italica, ad tertium usque tcndckantur ; similiter usque ad nonum;

[791] Ces barbares, devenus voisins des Francs . auraient levé des tributs sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois armées, et s’avança jusqu’au Raab, brûlant le peu d'habitations qu’il rencontrait, mais qu’importait aux Avares l'incendie de ces cabanes? Cependant la cavalerie de Charlemagne s'usait dans ces déserts contre un insaisissable ennemi, qu'on ne savait où rencontrer. Mais ce qu'on rencontrait partout , c’étaient les plaines humides, les marais, les fleuves débordes. L’armée des Francs y laissa tous ses chevaux 4.

[793] Nous disons toujours, l’année des Francs, mais ce peuple des Francs est le vaisseau de Thésée. Renouvelé pièce à pièce, il n'a presque plus rien de lui- même. C’était alors en Frise, en Saxe, tout autant qu’en Oslrasie, que se recrutaient les armées de Charlemagne. C’est sur ces peuples que tombaient effectivement les revers des Francs. Ce n'était pas assez de porter chez eux le joug des prêtres, il fallait, chose intolérable aux barbares, que, quittant le costume, les mœurs, la langue de leurs pères , ils allassent se perdre dans les batail- , Ions des Francs, leurs ennemis, vainquissent, mou- ! fussent pour eux. Car ils ne revoyaient guère leurs pays; envoyés à trois ou quatre cents lieues contre les Sarrasins de l'Espagne , ou les Lombards de Rénovent. Pour périr, les Saxons aimèrent mieux périr chez eux. Ils massacrèrent les lieutenants de Charlemagne, brûlèrent les églises, chassèrent ou égorgèrent les prêtres, et retournèrent avec passion au culte de leurs anciens dieux. Ils firent cause commune avec les Avares , au lieu de fournir une armée contre eux. La même année, l’arméedu calife Hixém , trouvant l'Aquitaine dégarnie de troupes, passa l’Ebre, franchit les marches et les Pyrénées, brûla les faubourgs de Narbonne, et défit avec un grand carnage les troupes qu’avaient rassemblées Guillaume au Court-Nez, comte de Toulouse et réj gent d’Aquitaine, puis ils reprirent la route d’Espagne, emmenant tout un peuple de captifs, et chargés de riches dépouilles dont le calife orna la magnifique mosquée de Cordouc 5. Tout s'armait

! quamvis ipsi circuli abus alio maltô contractiores fuerunt... Ad lias ergô munitiones per ducentoa et eo ampliùs annos, qualescumque omnium occidentaliom divitiaa congregantcs... orbem occiduom penè vacuum dimiaerunt.

* Exc. Menandri, p. 106-164. Theophilact., lib. II, c. 16, 17. — Gibbon, ch. 49, 46.

4 Poet. Sax., 111, ap. Scr. fr., V, 153.

* Ckronic. Moissiac., V, 74. — niât, du Languedoc, I. IX, c. 96. — Coude , Histoire ( traduite de l'arabe en espagnol) de la domination des Arabes et des Maures

I rn Espagne, t. II de la trad. franc., p. 964.

contre Charlemagne, la nature elle-inérac. Lorsque ces nouvelles désastreuses lui parvinrent , il était en Souabc pour presser les travaux d'un canal qui eût joint le Rhin au Danube, cl facilité, en cas d'invasion, la défense de l'Empire. Mais l'humidité de la terre cl la continuité des pluies empêchèrent l'exécution de ce travail *. 11 en fut comme du grand ponL de Mayence qui assurait le passage de France et d'Allemagne , et qui fuL brûlé par les bateliers des deux rives.

[796] Malgré tous ces revers, Charlemagne reprit bientôt l'ascendant sur des ennemis dispersés. Il entreprit de dépeupler la Saxe, puisqu'il ne pouvait la dompter. Il s’établit avec unearméesur le Weser, cl peut-être pour convaincre les Saxons qu'il ne lâcherait pas prise , il appela son camp lleerstail , comme s’appelait le château patrimonial des Carlovingiens sur la Meuse. De là, étendant de tous côtés ses incursions, il se faisait livrer, dans plus d'un canton, jusqu'au tiers des habitants. Ces troupeaux de captifs étaient cusuitc chassés vers le Midi, vers l’Ouest, établis sur de nouvelles terres au milieu de populations toutes hostiles, toutes chrétiennes, et de langue differente. Ainsi, les rois des Babyloniens et des Perses transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidieus au bord du golfe Persique. Ainsi Probus avait transplanté des colonies de Francs et de Frisons, jusque sur les rivages du Pont-Euxin.

En même temps, un fils de Charlemagne, profitant d’une guerre civile des Avares , entrait chei eux par le midi avec une armée de Bavarois et de Lombards; il passa le Danube, la Teiss, et mil enfin la main sur ce précieux ring où dormaient tant de richesses. Le butin fut tel, dit l'annaliste ,

1 Eginh., Annal., ad ann. 763. • On avait persuadé au roi, que si Pou creusait entre le Réduits et PAltmul, un canal assez grand pour contenir des vaisseaux , ou pourrait naviguer facilement du Rhiu au Danube, parce que l'une de ces rivières se jette dans le Danube, et l'autre dans le Mein. Aussitôt il vint dans ce lieu avec toute sa cour, y réunit uuc grande multitude, et employa à cette œuvre toute la saison de l'automne. Le canal fut donc creusé sur deux mille pas de longueur , et trois cents pieds de largeur, mais en vain; car au milieu d'une terre marécageuse déjà imprégnée d’eau par sa nature, et iuoudée par des pluies continuelles, l'entreprise ne put s'achever; autant les ouvriers avaieut tiré de terre pendant le jour, autant il en retombaiL pendant la nuit, à la même place. Pendant ce travail, on

lui apporta deux nouvelles fort déplaisantes : les Saxons s'étaient révoltés de tous côtés; les Sarrasins avaieut envahi la Septimanie, engagé un combat avec les com-

tes et les gardes de cette frontière, tué beaucoup de

Francs, et ils étaient rentrés chez eux victorieux. »

* Pagi critica ad ann. 804, p. 238. Sismondi, H, 403.

qu’auparavaiil les Francs étaient pauvres eu comparaison (le ce qu’ils furent dès lors. Il semble que ce peuple thésauriseur ait perdu son âme avec l’or qu’il couvait, comme le dragon des poésies scaiidiuaves. Il tombe dès lors dans une extrême faiblesse. Le Cbagan se fait chrétien. Ceux d'entre eux qui restent païens , mangent dans des plats de bois, avec les chiens, à la porte des évêques envoyés pour les convertir a. Quelques années après, nous les voyons demander humblement à Charlemagne une retraite en Bavière; ils ne peuvent plus, disent-ils, résister aux Slaves, qu’ils dominaient auparavant.

Pour celle fois , Charlemagne commença à espérer un peu de repos. A en juger par l’étendue de sa domination, siuon par ses forces réelles, il se trouvait alors le plus grand souverain du monde. Pourquoi n'aurait-il pas accompli ce que Tbéodoric n’avait pu faire, la résurrection de l'empire romaiu ? Telle devait être la pensée de tous ces conseillers ecclésiastiques dont il était environné. L’au 800, Charlemagne se rend à Rome sous prétexte de rétablir le pape qui en avait été chassé *. Aux fêles de Noël, pendant qu’il est absorbé dans la prière, le pape lui met sur la tête la couronne impériale, et le proclame Auguste. L'empereur s’étonne cl s'afflige humblement qu'ou lui impose un fardeau supérieur à ses forces 1 * * 4 ; hypocrisie puérile, qu'il démentit au reste en adoptant les litres et le cérémonial de la cour de Byzance. Pour rétablir l’Empire, il ne fallait plus qu’une chose, marier le vieux Charlemagne à la vieille Irène qui régnait à Constantinople après avoir fait tuer son fils. C'était la pensée du pape 5, mais nou celle d’Irène, qui sc garda bien de se donner un maître *.

* Il avait aussi une vive affection pour le prédécesseur de Léou, le pape Adrien. Eginli., Kar. M., c. 1U : Nunliato Adriani obitu, quern aroicum praecipuucn bakebat, sic Ûcvil, ac si fralrera aut carissimucn (ilium amisisset. C. 17 : Nec il le toto regni sui tempore quicquam duxit aiitiquius, quftra ut tirbs Roms suâ cqwrâ suoque labore veteri pollcret auetoritate... ■ Il alla quatre fois à Rome pour accomplir des vœux et faire ses prières. • — / oy. les lettres d'Adrien à Charlemagne.

( Scr. fr., Y, 403, 544, 545, 546, etc.)

4 Eginh., Annal., p. 215. Coràm altari, ubi ad orationem sc inclinaveral, Léo papa curouam eapili ejus imposait. — Egiitb., vil. &ar. X., ibid., 100. Quôd primo in tantum ad versa lu* est, ut aJhrmaretseco die, quamvis præcipua feslivilas esset, ecclrtiam non intraturum fuisse, si pontifiais consilium prxscire poluisset.

* Chrouogr. Tbeophanis, ap. Scr. f., V, 186. EpOâeav

ci et «xeerclimc a*f>* AapêuÀüev Attcx otsiàpiot xxi reû Ilxxa Aiovros crfêf aurojfutot £iuxOf,*<xt sevré*

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* Un proverbe grec disait : Ayez le Franc pour ami .

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