‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 68 sur 398 · LIVRE II. — LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LES ALLEMANDS

Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs , et l'aidaient à donner cette faible et pâle représentation de l'Empire. Lejeune Egbcrt, roi de Susses, Eardulf, roi de Norlhuraberland, venaient se former dans la politesse des Francs *. Tous deux furent rétablis dans leurs États par Charlemagne. Lopc , duc des Basques, était aussi élevé à sa cour. Les rois chrétiens et les émirs d'Espagne | le suivaient jusque dans les forêts de la Bavière, implorant ses secours contre le calife de Cordoue. Alphonse, roi de Galice, étalait de riches tapisseries , qu'il avait prises au pillage de Lisbonne, cl les offrait à l'empereur. Les Édrissiles de Fez lui envoyèrent aussi une ambassade. Mais aucune ne fut aussi | éclatante que celle d'ilaroun al Raschid, calife de Bagdad , qui crut devoir entretenir quelques relations avec l'ennemi de son eunemi , le calife schismatique d'Espagne. 11 lit, dit-on, offrir à Charlemagne, cuire autres choses , les clefs du saint

mais non pas pour voisin. Tèv tpAyno» flX o» Ixyt > y«ttov« où* Eginh., in Rar. M., e. 10.

* Eginh., Annal., ap.Scr. fr., V. 57. « Le roi des Northumbres, de Pile de Bretagne, nommé Eardulf, chassé de sa patrie et de son royaume, se rendit près de IV mpereur, alors à Nimègue, lui exposa la cause de son voyage, et partit pour Rome. A son retour de Rome, par l'entremise des légats du pontife romain et de l'empereur, il fui rétabli dans sou royaume. «

3 « Ce que le poète disait impossible ;

Aut Ararim Partlius hibet, aut Germa nia Tigrim ,

parut alors, dit le moine de Saint-Gall, une chose toute J simple , à cause des relations de Charles avec Haroun. En témoignage de ce fait, j'appellerai toute la Germanie, qui, du temps de votre glorieux père Louis (il s’adresse à Charles le Chauve), fut contrainte de payer un , denier par chaque tête de bœuf, et par chaque mante dépendant du domaine royal, pour le rachat des chrétiens qui habitaieiit la terre sainte. Dans leur misère, ils imploraient leur délivrance de votre père , comme anciens sujets de votre bisaïeul Charles, et de votre aïeul Louis. « Mou. S. GalL, I. II, c, 14.

9 II choisit Aix pour y bâtir son palais, dit Éginhard, à cause de ses eaux thermales. ■ Il aimait celle douce chaleur, et y venait fréquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, tes gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec lui. • Egiub., iu Knr. M., c. 32. Il passait l'automne à chasser. C. 30.

4 Eginh.,iu Kami. M., c. 35. • 11 apprit la grammaire sous le diacre Pierre de Pise , et cul pour maitre dans ses autres études , Aibiuus, surnommé Alcuin , également diacre, né en Bretagne, et de race saxonne : homme d'une science universelle, et sous la direction duquel il donna beaucoup de temps et de travail à la rhétorique et à la dialectique, mais surtout à l'astronomie. Il apprenait aussi le calcul, et étudiait le cours des astres, avec une curieuse et ardente sagacité. Il

sépulcre , présent fort honorable dont certes le roi des Fraucs ne pouvait abuser. Ou répandit que le chef des infidèles avait transmis à Charlemagne la souveraineté de Jérusalem. Lue horloge sonnante, un singe, un éléphant, étonnèrent fort les hommes de l'Ouest 2. 11 ne tient qu'à nous de croire que le cor gigantesque que l'on montre à Aix-la-Chapelle est une dent de cet éléphant.

C’est dans son palais d'Aix qu’il fallait voir Charlemagne s. Ce restaurateur de l’empire d’Occidenl avait dépouillé Ravcnne de ses marbres les plus précieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans son repos même, il y étudiait sous Pierre de Pise, sous le Saxon Alcuin , la grammaire, la rhétorique, l'astronomie ; il apprenait à écrire 4, chose fort rare alors. Il se piquait de bien chanter au lutrin, et remarquaitimpitoyablemenl les clercs qui s'acquittaient mal de cet office Il trouvait encore du temps pour observer ceux qui entraient ou qui

s'essayait aussi à écrire, et portait d'habitude sous sou chevet des tablettes, afin de pouvoir, daus ses moments de loisir, s’exercer la main à tracer des lettres ; mai» ce travail ne réussit guère; il l’avait commencé trop tard. « — • Dans les dernières années de sa vie, il ne lit plus que s'occuper de prières et d’aumûnrs et corriger des livres. La veille de sa mort, il avait soigneusement corrigé, avec des Grecs et des Syriens, les évangiles de saint Mathieu , de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean. » Thegau., de gestis Ludov. Pii, c. 7, ap. Scr. f., VI, 70. — Il envoya aussi « à son meilleur ami •, le pape Adrien, un Psautier eu latin , écrit en lettres d’or, et avec une dédicace en vers (Eginh., ap. Script, rer. Franc., t. V, p. 402 ). Aussi l'cnsevelit-on avec un Évangile d'or à la main ( Monach. Engolism., in Rar. M., ibid., 186).

9 Eginh., in Kar. M., c. 30. « Il perfectionna soigneusement la lecture et le chant sacrés, car il s'y entendait admirablement , quoiqu'il ne lût jamais lui-raéme en public, et qu'il ne chantât qu'à demi-voix et en chœur. » — Mon. S. GalL, ). I, c. 7. • Jamais dans la basilique du docte Charles, il ne fut besoin de désigner à chacun le passage qu'il devait lire, ni d'en marquer la lin avec de la cire ou avec l’ongle, tous savaient si bien ce qu'ils avaient à lire, que si on leur disait à ('improviste de commencer, jamais il ne les trouvait en faute. Lui -même, il levait le doigt ou un bâton, ou envoyait quelqu'un aux clercs assis loin de lui, pour désigner celui qu'il voulait faire lire. Il marquait la (in par un son guttural, que tous attendaient en suspens, tellement que soit qu’il fit signe après la (in d'un sens, ou à un repos au milieu de la phrase, ou même avant le repos, personne ne repreuait trop haut ou trop bas, quelque étrange commencement que cela pût faire. En sorte que, bieu que tous ne comprissent pss, c'était dans sou palais que se trouvaient les meilleurs lecteurs, et nul u'osa entrer parmi ses choristes ( fût-il même connu d'ailleurs) qui ne sût bien lire et bien chanter. • —

sortaient de la demeure impériale Des jalousies avaient été pratiquées à cet effet dans les galeries élevées du palais d’Aix-la-Chapelle. La nuit il sc levait fort régulièrement pour les matines *. Haute taille, tête ronde, gros col, nez long, ventre un peu Tort , petite voix , tel est le portrait de Charles dans l'historien contemporain *. Au contraire, sa femme Hildegarde avait une voix forte ; Faslradc qu'il épousa ensuite exerçait sur lui une domination virile. Il eut pourtant bien des maîtresses, et fut marié cinq fois; mais à la mort de sa cinquième femme , il ne sc remaria plus , et se choisit quatre concubines dont il sc contenta désormais 4. Le Salomon des Francs eut six fils et huit filles, celles-ci > fort belles et fort légères. On assure qu'il les aimait fort, et ne voulut jamais les marier. C’était plaisir de les voir cavalcadcr derrière lui dans scs guerres et dans scs voyages 5.

La gloire littéraire et religieuse du règne de Charlemagne tient , nous l'avons dit, à trois étrangers. Le Saxon Alcuin cl l'Écossais Clément fondèrent l’école palatine, modèle de toutes les autres qui s’élevèrent ensuite. Le Goth Benoit d’Aniane, fils du comte de Maguclone, réforma les monas-

C. 91 : « A une certaine fête , comme un jeuue homme , parent du roi, chantait fort bien Alléluia, le roi dit à un évêque qui se trouvait là : Il a bien chanté, notre clerc ! L’autre sot, prenant cela pour une plaiaanlerie, et J ignorant que le clerc fût parent de l’erapereur, répondit : Les ruslrei en chantent autant à leurs bœufs. A cette impertinente réponse , l’empereur lui lança un regard terrible, dont il tomba foudroyé. •

1 Mon. S. Galli, I. I, C. 32. Qux ( mansioues) ità circà pal.it ium peritmimiCaroli ejus dispositione coustmct.Tr •unt, ut ipse per cancellos solarii sui cuncla possrt videre,qu*curoquc ab intrantihus vel exeuntibus quasi latcnter fièrent. Sed et ità omnia procerum habitacula à terra erant in sublime suspense, ut sub eis non solûm militum milites et eorum servi tores, sed omne gênas hominum ab injuriis imbrium vel nivium, vel gelu, ca- minis possent defendi , et uequaquàm tameo ab oculis acutissimi Caroli valerent abscondi.

3 Eginh., in Kar. X., c. 90. Ecclesiam mane et vespere, item nocturnis horis et sac ri fi ci i tempore, quoad eura valeludo permiserat , iœpigrè frequentabat. — I Mon. S. GalL, I. I, c. 33 : Gloriosissimus Carolus ad nocturnas landes pendulo et profondisaimo pallio utebatur. — Pendant tout le carême, il jeûnait jusqu'à la huitième heure do jour.

* Eginh., in Kar. M., c.99. Corpore fuit amplo atque robuste», stat urà eminenti, qux lamen justam non excederet... apire eorporis rotundo , oculis pnegrandibus ac vegetis, nato paululûm mediocritatem excedente... Cervix obesa et hrevior, veuterque projectior... Voce darà quidem, sed qux minus eorporis formæ conveniret. — Medicos penè exosos habrbat , quôd ci in cibis assas quibus assuclus cral, dimitlere, et elixis adsues

lèrcs , en détruisant les diversités introduites pur saint Colomba n et les missionnaires irlandais du septième siècle. Il imposa à tous les moines de l’Empire In règle de saint Benoit *. Combien cette réforme minutieuse et pédantesque fut inférieure à l’institution première, c'est ce que H. Guizot a très -bien montré 7. Non moins pédantesque et inféconde fut la tentative de réforme littéraire dirigée surtout par Alcuin ; on sait que les principaux conseillers de Charlemagne avaient formé nnc sorte d’académie, où il siégeait lui-méme sous le nom du roi David, lesautres s'appelaient Homère. Horace, etc. Malgré ces noms pompeux , quelques poésies du Goth-llalicn Théodulfc , évêque d’Orléans, quelques lettres de Lcidrade, archevêque de Lyon, méritent peut-être seules quelque attention ; pour le reste. cYsl la volonté qu’il faut louer , c’est l'effort de rétablir l’unité de l’enseignement dans l'Empire. La seule tentative d'établir partout la liturgie romaine et léchant grégorien coûta beaucoup à Charlemagne; entre tant de peuples et tant de langues, il avait beau faire, la dissonance reparaissait toujours *. Drogon, frère de l'empereur, dirigeait lui-méme l’école de Metz.

cere suadrhant. — Permis aux grandes chronique» de Saint-Denis, écrites si longtemps après, de dire qu'il fendait un chevalier d'un coup d’épée, et qu’il portait un homme armé debout sur la main. On a proportionné l'empereur à l'Empire , et conclu que celui qui régnait de l'Elbe à l'Ebre devait être un géant.

* Eginh., in Kar. M., c. 18. Pont cujus (Luitgardis ) mortera, quatuor hahuit conrubinas.

5 Id., ibid., c. 19 : ... Nuuquàm iter sine illis faceret. Adequilabaiit ei filii , filix verû ponè sequrhantur... Qux cùm pulcherrimx essent et ab eo plurimùm diligereutor , mirum dictu quùd nullam earum cuiquam aut suorum aut exteromm nuptura dare voluit. Sed omnes sccum usquè ad obitum suum in domo suà retinuit, diccns se earum contubernio carere non posse. Ac propter hoc, aliàs felix, adversx fortunx malignilatem espertus est. Quod tamen ità dissimulavit , ac si de eis ntinquàm alicujus probri suspicio exorla , vel fuma dispersa fuisset.

* Acta SS. ord. S. Bened., sec. !V. p. 194 : Ex Getarum generc. partibus Gotix, oriundus fuit.. . Pater rjus comitatum Magdalonenscm tenuit. — l'oy. aussi Guizot ( 1899), 96- leçon.

7 Vingt-sixième leçon, p. 49, sqq.

* f^og. un passage curieux d'une vie de saint Grégoire, t. V, p. 445, des Scriptores rerum Francicarum. — /'flÿ. aussi la vie de Charlemagne , par un moine d'Angouléme (ap. Scr. fr., V, 185). — Mon. S. Gall., I. I , c. 10. • Voyant avec douleur que le chant était divers scion les diverses provinces, il demanda au pape douze clercs instruits dans ta psalmodie. Mais, par malice, lorsqu'on les eut dispersés de côté et d'autre, ils sc mirent à enseigner tous des méthodes différentes ;

Page 1