‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 69 sur 398 · LIVRE 11. — LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LIVRE 11. — LES ALLEMANDS

Avec'ce goût pour la littérature et pour les Ira- ! dilions de Rome, il ne faut pas s’étonner que Char- j lemagne et son fils Louis aient aimé à s’entourer d’étrangers , de lettrés de basse condition. « Il advint qu’au rivage de Gaule débarquèrent avec des marchands bretons, deux Scols d’Hibernie, hommes d’une science incomparable dans les écritures profanes et sacrées. Ils n’étalaientaucune marchandise, et se mirent à crier chaque jour à la foule qui venait pour acheter : Si quelqu’un veut la sagesse, qu’il vienne à nous, et qu'il la reçoive, nous l’avons à vendre... Enfin ils crièrent si longtemps, que les gens étonnés, ou les prenant pour fous, firent parvenir la chose aux oreilles du roi Charles, amateur toujours passionné de la sagesse. Il les fit venir en toute héte , et leur demanda s’il était vrai, comme la renommée le lui avait appris, qu’ils eussent avec eux la sagesse. Ils dirent: Nous l’avons, et , au nom du Seigneur, nous la donnons A ceux qui la cherchent dignement. Et comme il leur demandait ce qu'ils voulaient en retour, ils répondirent : Un lieu commode, des créatures intelligentes, et ce dont on ne peut se passer pour accomplir le pèlerinage d’ici-bas, la nourriture et l'habit. Le roi, plein de joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps. Fuis, forcé d’entreprendre des expéditions militaires, il ordonna à l’un deux, nommé Clément, de rester en Gaule, lui confia un assez grand nombre d’enfants de haute, de moyenne et de basse condition , et leur fit donner des aliments selon leur besoin, et une habitation commode. L’autre (Jean Mailros, disciple de Bède), il l’envoya en Italie , et lui donna le monastère de Saint- Augustin, près de la ville de Pavie, pour y ouvrir école. — Sur ces nouvelles , Albinos, do la nation des Angles , disciple du savant Bède , voyant quel bon accueil Charles, le plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et vint à lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint - Martin , près de la ville de Tours, afin qu’en l’absence du roi, il pût s’y reposer et y enseigner ceux qui accourraicut pour l’entendre *. Sa science porta de tels fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passèrent

Charles indigné sc plaignit au pape, et le pape les mit en prison. «

1 Egiuli., in Kar. H., c. 25. « Albinotn, cognomcnlo Alcuinum, item diaconum, de Britannii, Saxonici generis Imminent. * Alcuin écrivait à Charlemagne : « Envoyez-moi de France quelques savants traites aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici (à la bibliothèque d’York ), et qu'a recueillis mon maître Ecbcrt; et je vous enverrai de mes jeunes gens qui porteront en France les fleurs de Bretagne; en sorte qu’il n’y ait plus seulement un jardin enclos k York . mais qu'à

pour égaler les Romains ou les Athéniens de l’antiquité.

« Lorsqu’à près une longue absence le victorieux Charles revint en Gaule, il sc fit amener les enfants qu’il avait confiés à Clément, et voulut qu’ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de moyenne et de basse condition présentèrent des œuvres au-dessus de toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse ; les nobles, d’insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la justice du Juge éternel , fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait, et leur parla en ces termes : Mille grAccs, mes fils, de ce que vous vous êtes appliqués de tout votre pouvoir à travailler selon mes ordres et pour votre bien. Maintenant efforcezvous d’atteindre à la perfection, et je vous donnerai de magnifiques évéchés et des abbayes , et toujours vous serez honorables à mes yeux. Ensuite il tourna vers ceux de gauche un front irrité, et troublant leurs consciencesd’un regard flamboyant, il leur lança avec ironie, tonnant plutôt qu’il ne parlait, celte terrible apostrophe : Vous autres nobles, vous fils des grands, délicats et jolis mignons , fiers de votre naissance et de vos richesses, vous avez négligé mes ordres, et votre gloire et l’élude des lettres, vous vous êtes livres à la mollesse , au jeu cl à la paresse, où à de frivoles exercices. Après ce préambule, levant vers le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il fulmina son serment ordinaire : Par le roi dcscicux, je ne me soucie guère de votre noblesse et de votre beauté, quelque admiration que d’autres aient pour vous; et tenez ceci pour dit, que si vous ne réparez par un zèle vigilant votre négligence passée, vous n’obtiendrez jamais rien de Charles.

» Un de ces pauvres dont j’ai parlé, fort habile à dicter et à écrire, fut par lui placé dans la Chapelle; c’est le non que les rois des Francs donnent à leur oratoire, à cause de la chape de saint Martin, qu’ils portaient constamment au combat pour leur propre défense et la défaite de l'ennemi. — Un jour, qu'on annonça au prudent Charles la mort de certain évêque, il demauda si le prélalavait envoyé

Tours aussi puissent germer quelques rejetons du paradis. • Epist. I. — Appelé en France, il devint le maître du Scot Rabanus Maurus, fondateur de la grande école de Folde. — Égiuhard dit ( c. 1 fl ) que Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures k des Seots, estimant leur fidélité et leur valeur; et qur les rois d'Êcossc lui étaient fort dévoués. — Dans sa vie de saint Cétaire, dédiée à Charlemagne, Hérieut dit : • Presque tonte la nation des Scots, méprisant les dangers de la mer, vient s'établir dans notre pays avec une suite nombreuse de philosophes. •

devant lui, dans l'autre momie , quelque chose de scs biens et du fruit de scs travaux. El comme le messager répondit : Seigneur, nas plus de deux livres d’argent ; notre jeune clerc soupira , et ne pouvant contenir dans son sein sa vivacité, il laissa maigre lui échapper , devant le roi , cette exclamation : Pauvre viatique, pour un si long voyage! ; Charles, le plus modéré des hommes, après avoir j réfléchi quelques instants, lui dit : Qu'eu penses-tu? i Si lu avais cet évêché, ferais- lu de plus grandes provisions pour celte longue route? Le clerc, la bouche béante à ces paroles comme à des raisins de primeur qui lui tombaient d’eux-mèmes, se jeta à ses pieds et s’écria : Seigneur, je m’en remets, làdessus, à la volonté de Dieu cl à votre pouvoir. Et le roi lui dit : Tiens-toi sous le rideau qui pend là derrière moi; lu vas entendre combien lu as de protecteurs. En effet , à la nouvelle de la mort de l’évéque, les gens du palais, toujours à l’affût des malheurs ou de la mort d'autrui, s'efforcèrent, tous impatients et envieux les uns des autres, d’obtenir pour eux la place par les familiers de l’empereur. Mais lui, ferme dans sa résolution , refusait à tout le monde , disant qu’il ne voulait pas manquer de parole à ce jeune homme. Enfin , la reine Hildcgardc envoya d’abord les grands du royaume, puis elle vint elle-même trouver le roi, afin d'avoir j l’évéché pour son propre clerc. Comme il accueillit ! sa demande de l’air le plus gracieux, disant qu’il ne voulait ni ne pouvait lui rien refuser, mais qu'il ne : se pardonnerait pas de tromper le jeune clerc, clic J fit comme font toutes les femmes quand elles veulent plier à leur caprice la volonté de leurs maris. Dissimulant sa colère, adoucissant sa grosse voix , elle s'efforcait de fléchir, parses minauderies, lame inébranlable de l’empereur, lui disant : Cher prince,

1 Non. S. Ga II., I. I, c. 9. sqq. — A oy. aussi , au chapitre 5, l'amusante histoire d’un pauvre semblable-

ment élevé par Charles à un riche évéclié.

* Eginh., in Kar. M., c. 99. Barbara et antiqui&sima carmins, qui bu s veterum regum aclus ac beila cane-

ban tur, scripsit, mr monarque manda vit. Inclioavil et grainmat icam patrii scrmonis. — Suivant Éginhard (c. 54), Charlemagne donna aux mois des noms significatifs dans la langue allemande (mois d'hiver, mois de bouc , etc. ); mais, selon la remarque de 31 . Guizot , on les trouveen usage chez différents peuples germains, avant le temps de Charlemagne.

5 * Quand les Fraucs qui combattaient au milieu des

Gaulois, virent ecux-ct revêtus de saies brillantes et de diverses couleurs , épris de l’amour de la nouveauté , ils quittèrent leur vêtement habituel, et commencèrent à prendre celui de ces peuples. Le sévère empereur, qui

trouvait ce dernier habit plus commode pour la guerre,

ne s'opposa point à ce changement. Cependant , dès

mon seigneur, pourquoi perdre l’évéché aux mains de cet enfant? Je vous en supplie , mon très-doux seigneur, ma gloire et mon appui, que vous le donniez plutôt à mon clerc, votre serviteur fidèle. Alors le jeune homme que Charles avait placé derrière le rideau, près de son siège, pour écouter les sollicitations de tous les suppliants , embrassant le roi lui - même avec le rideau , s’écria d'un ton lamentable : Tiens ferme, seigneur roi, et ne laisse pas arracher de les mains la puissance que Dieu t’a confiée. Alors ce courageux amidc la vérité lui ordonna de se montrer, et lui dit : Reçois cet évéché, et aio bieu soin d’envoyer , et devant moi et devant toiméme, dans l’autre monde, de plus grandes aumônes et un meilleur viatique pour ce long voyage dont on ne revient pas ’. »

Toutefois , quelle que fût la préférence de Charlemagne pour les étrangers, pour les lettrés de condition servile, il avait trop besoin des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres, pour se faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il voulut même, comme Chilpéric, faire une grammaire de cette langue, et fit recueillir les vieux chants nationaux de l’Allemagne 1 * 3. Peutêtre y cherchait-il un moyen de ranimer le patriotisme de ses soldats; c'est ainsi qu'en 1813, l’Allemagne ne se retrouvant plus à son réveil, s’est cherchée dans les Nibclungcn. Le costume germanique fut toujours celui de Charlemagne8, je pense qu’il n'eût pas clé politique de se présenter autrement aux soldats.

Le voilà donc jouant de son mieux l’Empire , parlant souvent la langue latine 4 5 * *, formant la hiérarchie de ses officiers d’après celle des ministres impériaux. Dans le tableau qu’ilinemar nous a laissé, rien n'csl plus imposant. L’assemblée géné-

qu’il vit les Frisons, abusant de cette facilité, vendre ces petits manteaux écourtes aussi cher qu'aut refois on vendait les grands, il ordonna de ue leur acheter, au prix ordinaire, que de très-longs et larges manteaux. ■ A quoi peuvent servir, disait-il, ces petits manteaux? Au lit, je ne puis m’en couvrir; à cheval, ils ne me défendent ni de la ploie ni du vent, et quand je satisfais aux besoins de la nature, j'ai les jambes gelées. • Monach. S. Gall., I. I, c. 90.

4 Eginh., in Kar. M., c. 95. Latinam ità didicit, ut arqué il IA ac patriâ linguâ orare esset solitus; g rare a ni verô meliùs intelligere quàm pronunciare potcral. — Poêla Saxon., 1. V, ap. Scr. fr., V, 176 :

... Solitus linguâ upc est orare latinâ;

Nec Gr*cse prortûs ucicius extiteral.

« Telle était aa faconde, qu'il eu ressemblait à un pédagogue (ut didasculus apparerct; alibi dicaculus , petit plaisant), a

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