‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 70 sur 398 · LIVRE 11. - LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LIVRE 11. - LES ALLEMANDS

raie de la nation , tenue régulièrement deux fois par an, délibérait, les ecclésiastiques d’une part, les laïques de l'autre, sur les matières proposées par le roi; puis, réunis, il conféraient avec un maître qui ne demandait qu'à s’éclairer. Quatre fois par an, les assemblées provinciales se tenaient sous la présidence des mitsi dominici, Ceux-ci étaient les yeux de l’empereur , les messagers prompts et fidèles qui, parcourant sans cesse tout l'Empire, réformaient, dénonçaient tout abus. Au-dessous des mftti, les comtes présidaient les assemblées inférieures , où ils rendaient la justice , assistés des boni homines, jurés choisis entre les propriétaires. Au-dessous encore existaient d'autres assemblées : celles des vicaires, des ccnleniers ; que dis-je, les moindres bénéficiers, les intendants des fermes royales, tenaient des plaids comme les comtes.

Certes, l’ordre apparent ne laisse ici rien à désirer, les formes ne manquent pas; on ne comprend pas- un gouvernement plus régulier. Cependant il est visible que les assemblées générales n’étaient pas générales ; on ne peut supposer que les tnissi, les comtes, les évéques, courussent deux fois par an après l’empereur dans les lointaines expéditions d’où il date ses capitulaires, qu'ils gravissent tantôt les Alpes, tantôt les Pyrénées, législateurs équestres, qui auraient galopé toute leur vie de l'Èbre à l'Elbe. Le peuple, encore bien moins. Dans les marais de la Saxe , dans les marches d’Espagne , d’Italie, de Bavière, il n’y avait là que des populations vaincues ou ennemies. Si le nom du peuple n’est pas ici un mensonge, il signifie l’armée. Ou bien quelques notables qui suivaient les grands, les évéques, etc., représentaient la grande nation des Francs, comme à Rome les trente licteurs représentaient les trente curies aux comitia curiata. Quant aux assemblées des comtes, les boni homines, les «cu6ù«i{schœfTen 1 ) qui les composent, sont élus par les comtes avec le consentement du peuple : le comte peut les déplacer. Ce ne sont plus là les vieux Germains jugeant leurs pairs ; ils ont plutôt l'air de pauvres décurions, présidés, dirigés par un

1 f'oy. Conf. Savigny, et Grimm.

3 Le Curiale devait avoir an moins vingt-cinq arpents de terre; i’Hériman , de trente-six k quarantehuit.

* Un bœuf, ou six boisseaux de froment valaient deux sous.

Cinq bœufs, ou une robe simple, on trente boisseaux, dix sons.

Six bœufs, ou une cuirasse, ou trente-six-boisseaux, douze sous.

(M.Desmichels, Hiet. du Moyen Age, II.)

J’adopte ccs évaluations sur la foi de l’exaet et eon-

agent impérial. La triste image de l’empire romain se reproduit dans celte jeune caducité de l’empire barbare. Oui. l’Empire est restauré; il ne l’est que trop : le comte tient la place des duumvirs, l’évèque rappelle le défenseur des cités; et ces hêrt'mans ( hommes d’armée) , qui laissent leur bien pour se soustraire aux accablantes obligations qu'il leur impose, ils reproduisent les curiales romains3, propriétaires libres, qui trouvaient leur salut à quitter leur propriété, à fuir, à se faire soldais, prêtres, et que la loi ne savait comment retenir.

La désolation de l’Empire est la même ici. Le prix énorme du blé, le bas prix des bestiaux indique assex que la terre reste en pâturage *. L’esclavage, adouci il est vrai, s’étend et gagne rapidement. Charlemagne gratifie son maître Alcuin d’une ferme de vingt mille esclaves *. Chaque jour les grands forcent les pauvres à se donner à eux corps et biens; le servage est un asile où l'homme libre se réfugie chaque jour.

Aucun génie législatif n'eût pu arrêter la société sur la pente rapide où elle descendait. Charlemagne ne fit que confirmer les lois barbares. « Lorsqu’il eut pris le nom d'empereur , dit Égiuhard, il eut l’idée de remplir les lacunes que présentaient les lois , de les corriger , et d'y mettre de l’accord et de l’harmonie. Mais il ne fit qu’y ajouter quelques articles , et encore imparfaits \ »

Les capitulaires sont en général des lois administratives, des ordonnances civiles et ecclésiastiques. On y trouve, il est vrai, une partie législative assez considérable, qui semble destinée à remplir ccs lacunes dont parle Éginhard. Mais peul-élrcces actes, qui portent tous le nom de Charlemagne, ne fontils que reproduire les capitulaires des anciens rois francs. Il est peu probable que les Pépins, que Clotaire II et Dagobert , aient laissé si peu de capitulaires; que Brunehaut, Frédégonde, Ébroin, n'en aient point laissé 6. Il en sera advenu pour Charlemagne ce qui serait advenu à Justinien , si tous les monuments antérieurs du droit romain avaient péri. Le compilateur eût passé pour légis-

scieocieox historien. Mais c’est à tort qu’il renvoie aux canons do concile de Francfort.

* Præf. ad Elipand. Epist. 57, ap. Fleury, Hist, Eceléa., I. XLV, c. 17.

4 Eginh.,in Kar. M.,c.29. Post susceptum impériale nomrn, côtn adverteret multa legibus populi sui dersse (nam Franci dots babent legea plurimis in loris valdè di versas) , eogilavit qu« deerant addere , et discrc- | pantia unir*, prava quoqnc ae perperkm prolata corrigere. Sed de bis nibil aliod ab eo factum est , qukm qoôd pauea capitula , et ea imperfccta , legibus addidit.

* J'oy. le Recueil de Baluze.

lateur. La discordance du langage et des formes, qui frap|>e dans les capitulaires, tend à fortifier cette conjecture.

La partie originale des capitulaires, c'est celle qui louche l'administration, celle qui répond aux besoins divers que les circonstances faisaient sentir. Il est impossible de n’y pas admirer l'activité, impuissante, il est vrai, de ce gouvernement qui faisait effort pour mettre un peu d'ordre dans le désordre immense d'un tel empire, pour retenir quelque unité dans un ensemble hétérogène, dont toutes les parties tendaient à l'isolement, et se fuyaient pour ainsi dire l'une l'autre. La place énorme qu'occupe la législation canonique 1 , fait sentir, quand nous ne le saurions pas du reste, que les prêtres ont eu la part principale en tout cela. Un le reconnaît mieux encore aux conseils moraux et religieux , dont celle législation est semée ; c'est le ton pédantesque 3 des lois wisigolliiques, faites, comme on sait, par les évêques. Charlemagne, comme les rois des Wisigolhs , donna aux évêques un pouvoir inquisitorial, en leur attribuant le droit de poursuivre les crimes dans l'enceinte de leur diocèse. Quelques passages des capitulaires qui condamnent les abus de l'autorité épiscopale, ne suffisent pas pour nous faire douter de la toutepuissance du clergé sous ce règne. Ils ont pu être dictés par les prêtres de cour, par les chapelains, par le clergé central , naturellement jaloux de la puissance locale des évêques. Charlemagne, ami de Rome, et entouré de prêtres comme Leidrade et tant d'autres qui ne prirent l'épiscopat que pour retraite, dut accorder beaucoup à ce clergé sans litre, qui formait son conseil habituel.

Cet esprit de pédanterie byzantine et gothique que nous remarquions dans les capitulaires, éclata dans la conduite de Charlemagne, relativement aux affaires de dogme. Il fil écrire en son nom une longue lettre à l’hérétique Félix d'Urgel, qui sou-

1 f'oif. Guizot, 21 1 lrçon.

3 On pourrait multiplier les exemples. Capitul., anni 802, ip. Scr. fr., V, 059. Placuil ut unusquisque ex propriA personA sc in sanclo Dei servitio secundûm Dei prxccplumct secuudmn sponsionem suam plenilercousrrvarc studeat sccuudüm iutetlectum et vires suas; quia ipse domnus imperator non omnibus singulariter necessariam polest exhibere curam. Capitul. auui 800, ibid., 077. Cupiditas in bonam partent potcsl accipi et in malam. lu bonam juxtA aposlolum , etc. — Avaritia est aliénas res appetere , et adeptas nulli largiri. Et juxtA aposlolum, hxc est radix omnium malorum. Turpe lucrum exercent qui per varias circumventioncs lucrandi causA inhoncslè res quasiibet congregarc déferlant.

5 Cnrol. libri. Il, c. 21. Soins igilur Deux colrtidus ,

DE FRANCE

I tenait, avec l'Église d’Espagne , que Jésus comme

i homme était simplement fils adoptif de Dieu. En son nom, parurentencore les fameux livres Carolin* contre l'adoration des images *. Trois cents évêques condamnèrent à Francfort ce que trois cent cinquante évêques venaient d’approuver à Nicée. Les hommes de l’Occident qui luttaient dans le Nord contre l'idolâtrie païenne , devaient réprouver les images; ceux de l’Orient, les honorer, en haine des Arabes qui les brisaient. Le pape, qui partageait l'opinion des Orientaux, n’osa pas cependant s'expliquer contre Charlemagne. Il montra la même prudence, lorsque l’Église de France, à l'imitation de celle d’Espagne, ajouta au symbole de Nicée, que le Saint-Esprit procède aussi du Fils ( Filïoque ).

Pendant que Charlemagne disserte sur la théologie, rêve l'empire romain , et étudie la grammaire, la domination des Francs croule tout doucement. Lejeune fils de Charlemagne, dans son royaume d’Aquitaine, ayant, par faiblesse ou justice, donné, restitué toutes les spoliations de Pépin 4, son père lui en fit un reproche ; mais il ne fil qu’accomplir volontairement ce qui déjà avait lieu de soi-meme. L’ouvrage de la conquête se défaisait naturellement ; les hommes et les terres échappaient peu à peu au pouvoir royal, pour se donner aux grands, aux évêques surtout, c'cst-à-dirc aux pouvoirs locaux qui allaienlconsliluer la république féodale.

Au dehors, l'Empire faiblissait de même. En Italie, il avait heurté en vain contre Uénévcnt, contre Venise ; en Germanie , il avait reculé de l'Oder à l’Elbe, et partagé avec les Slaves. Et en effet, comment toujours combattre, toujours lutter contre de nouveaux ennemis? Derrière les Saxons et les Bavarois, Cbarleinague avait trouvé les Slaves, puis les Avares; derrière les Lombards, les Grecs; derrière l'Aquitaine cl l’Ébrc, le califat de Cordoue. Celte ceinture de barbares, qu’il crut simple cl qu’il rompit d'abord , elle se doubla , se

solus adorandus , solus glnrificaudus est, de quo per propholam dicilur : exaltalura est nomcn ejus solius, etc.

4 Je crois qu’il faut entendre ainsi celle dilapidation du domaine, que Charlemagne reprocha A son fils. Ce domaine avait dû se former de toutes les violences de la conquête. Le caractère scrupuleux de Louis, et les réparations qu'il fit plus lard A d’autres nations maltraitées par les Francs , autorisent A interpréter ainsi sa conduite en Aquitaine. Voici le texte de l'historien contemporain : In tantum largos , ut anlea nee iu antiques libri* nec in modérais temporibus audit um est, ut villas regias qux crant et avi et tritavi (Pépin et Charles Martel), tidelibus suis tradidit eas in possessions sempiternas... Feciteuim hoc diu tempore. Thcganus, degesti* Ludnv. Pii,c. 19. ap. Scr. fr., VI, 78.

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