‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 75 sur 398 · LIVRE II. — LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LES ALLEMANDS

cher en masse Ainsi s'accumula le mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils accusaient l'empereur, ils accusaient TAquilain Homard; le pouvoir central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils voulaient régner chacun chez soi.

Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres iils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le litre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre, a Louis la Ravièrc, à Pépin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire1 * 3. L’alné, Lolhaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie. Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé Charles, le titre de roi d'Alamanic (Souabe et Suisse). Cette concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration des grauds. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre les Bretons dont Louis voulait réprimer les ravages. I/cmpercur se trouva seul; Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne fut soutenu ni du Midi ni du Nord ; nous avons déjà vu Brunchaut succomber dans celte position équivoque. Le fils aîné, I.othairc, se crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne trouva point de Cordeiia.

Cependant ni les grands, ni les frères de Lolhaire n'étaient disposés à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son rétablissement. Les Francs s'aperçurent que le triomphe des enfants de Louis leur était l'Empire ; les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur liberté, s’intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à Nimègue au milieu des peuples qui le soutenaient. « Toute la Germanie y accourut pour porter secours à l’empereur s. » Lolhaire se trouva seul à

1 Eginli., Annal., ibid., 189 : Quo nuncio commntus,

misil in omnes Francia: regiones, et jussit ut tummi feilinatione tota populi sui multilmlo in Saxoniara veuiret.

3 Chronic. Moissiac., ibid.,177. Unuoa Bajoari», al-

terum Aquitaniæ.

5 Astron., c. 45. Ili qui iraperatori contraria sentiebant, alicubi in Franciâ convcntum ficri generalero volebant. Imperator autem clanculô nbnitebatur, diflidens quidem Francis, tnagisque se crcdens Germanie. Obtinuit tamen sententia imperatoris ut in Ncomago populi conrcnircnt... Omuisque Gcrmania en conlluxit, imperatori auxilio futora. » Louis se réconcilie avec son

fils; le peuple, furieux , tm-nace de massacrer et l'em-

pereur cl Lolhaire. On saisit les mutins. — » Quoi pos-

son tour . et à la discrétion de son père ; Waln . tous les chefs de la faction, furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on les épargnât4 5.

[833] Cependant ('Aquitain Bernard , supplanté dans la faveurde Louis parlcmoincGondchaud, l'un de scs libérateurs, rallume la guerre dans le Midi ; il anime Pépin. Les trois frères s'entcndcntdc nouveau. Lolhaire amèneavcclui l'Italien Grégoire IV. qui excommunie tous ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font agir la nuit je ne sais quels moyens. Le malin, l’empereur se voyant abandonné d’une partie des siens, dit aux autres : « Je ne veux point que personne meure pour moi s. n Le théâtre de celte honteuse scène fut appelé le Champ du Mensonge.

Lothaire , redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne répugnait pas : il fil égorger un frère de Bernard et jeter sa sœur dans la Saône 6 ; mais il craignait l'exécration publique s'il portait sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui imposant une pénitence publique et si humiliante qu'il ne s'en pùt jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une liste de crimes dont il devait s’avouer coupable. D'abord , la mort de Bernard (il en était innocent) ; puis les parjures auxquels il avait exposé le peuple par de nouvelles divisions de l’Einpire ; puis d'avoir fait la guerre en carême ; puis d'avoir été trop sévère pour les partisans de ses fils ( il les avait soustraits à la mort); puis d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serments ; sixièmement, d’avoir exposé l’Étal aux meurtres, pillages et sacrilèges, en excitant la guerre civile ; septièmement, d'avoir excité ccs guerres civiles par des divisions arbitraires de l’Empire; enfin d'avoir ruiné l'État, qu'il devait défendre 7.

Quand on eut lu celte confession absurde dans

tel ad judicinm adductos, cùm omnet juris censorr» filiique imperatoris judicio legali , tanquam reos majestatis, décerneront capital’: sentrntiâ feriri , nullum cxcisprrmisiloccidi.» — Voy. aussi Annal. Bcrtinian., ibid.. 193.

4 Astronom., c. 40, Cuuctis dijudicatia ad mortom , vilain concessit.

* Thegan., c. 42. Dicens : Ite ad filioa meos. Nolo ut h II us proplcr me vitam aut membre dimittat. llli iofusi lacrymis rccedebant ab co.

6 Id., c. 52. Jussit in vase vinatico clauderc, et projicere in (lumen Ararim.

7 Acta cxauctoralionis Lud. Pii.ap.Ser. fr., VI, 245. — De tous ce* griefs, le septième est grave. Il révèle la pensée du temps. C’est la réclamation de l’esprit local,

l'église «le Siinl-Mcdard «le Soissorrt , le pauvre l,«»uis ne contesta rien, il signa tout, s’humilia autant qu’on voulut , se confessa trois fois coupable, pleura et ücinambi la pénil«*iice publique pour réparer les scandales qu’il avait causés Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice, cl son fils l’cminena ainsi, misérable, dégrade, humilié, dans la capitale de l’Empire, à Aix-la-Chapelle, dans la inéme ville où Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-méine la couronne sur l’aulcl *.

[831] Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s’éleva dans l’Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le IHs l'avait tenu à l’autel pleurant et balayant la poussière de ses chocux blancs ; comment il s’était cnqtiis des péchés de son père, nouveau Chain qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il avait dressé sa confession ; quelle confession ! toute pleine de calomnies et de mensonges. C’était l’archevéquc Ebbon. condisciple de Louis et son frère de lait , l’un de ces fils de serfs qu’il aimait tant 8, qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en lui enlevant la ceinture et l’épée, en lui

qui veut désormais suivre le mouvement matériel et fatal «les races, «les contrées, des langues , et qui dans toute division purement politique ne voit que violence et tyrannie.

1 Acta exauctorationis Lud. Pii, ap. Scr. fr., VI, 340. Pmnitcntiam publicam expetiit, quatiiiùs Ecclesi» , quam peccando scandalisa vers t , pocuilendo salisfaeerct.

3 Chron. Moissiac., ap. Scr. fr., V, 83.

3 Thcgan.,c. 44. Ilebo Remcusis rpiscnpus, qui erat ex originaiium servorum stirpe... Oqualcm remuneratiouem reddidisti ci. Vestivit te purpurâ et pallio, et tu eum induisti cilicio... Patres tui fuerunl pastores caprarum, non consiliarii principum !... Sed tentatio piissimi priucipis... sicut et patientia beati Job. Qui beatoiob insultabant, reges fuisse leguutur, qui istum verô aflkgrbant, legales servi ejus erant ac patrum suorum. — Omnca enim episcopi molesti fuerunt ei , et maximi bi quos ex aervili conditione honoratos liabebat , cum lus qui ex barkaris nationibus ad hoc fastigium perducti sunt. — l«L, c. 30. Jamdudum ilia peasima consuetudo erat, ut ex vilissimis servi summi pontilicea fieront, et hoc non prokibuit... Puis vient une longue invective contre les parvenus. — Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous les habits qu’il portait à un aerf, vitrier du couvent de Saiut-Gall. Mon. S. GalL, ad cale. — On a vu son affection pour les Saxons et les Aquitains, il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers. * Lejeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son cirur et de tout son pouvoir, vint le trouver à Padrrborn, suivi d'une tronpc de jeunes gens de «on

) ôtant le costume «les tyrans et îles nobles, ils l’a- ' vaienl fait apparaître au peuple comme peuple, comme saint et comme homme. El son histoire n’était aulre que celle «le l'homme biblique : son fcvc l’avait perdu ; ou si l’on veut, l’une de res filles des G«;anls qui , dans la Genèse, séduisent les enfants de Dieu. D’autre part , dans ce merveilleux exemple de souffrance cl de patience, dans cct homme injurie, c«>nspué, et bénissant tous les outrages , on croyait reconnaître la patience de Job. ou plutôt une image du Sauveur; rien n’y avait manqué, ni le vinaigre, ni l'absinthe.

Ainsi le vieil empereur sc trouva relevé par son abaissement même : tout le monde s’éloigna du parricide. Abandonné des grands [834 -S), et ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père 4. Lothaire s'enfuit en Italie. Malade lui-méme, il vit, dans le cours d'un été (836). mourir tous les chefs de son parti , les évêques d’Amiens et de Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert de Perche, Godfried et son fils, Borgarit , préfet de ses chasses , une foule d’autres 4. Ebbon , déposé du siège de Reims, passa le reste «le sa vie dans l’obscurité et dans l’exil. Wala

Age, et revélu de l'habit gascon, c’est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches longues et pendantes jusqu'au genou , les éperons lacés sur les bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la volonté du roi. A&tronom., e. 4. — Mon. S. GalL, lib. II, e. 81 : » De plus , et se trouvant abaeul , le roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés «h* manière «|ue l'un d'eux qui, quoique totalement infirme . paraissait doué de plus d’énergie et d'intelligence que les aulrt-s, connût de leurs délits , prescrivit les restitutions de vols, la peine du talion pour les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus graves, l'amputation des membres, la perte de la tête , et jusqu'au supplice de la potence. Cet homme établit des durs, des tribuns et des centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la lâche qui lui était confiée. •

4 Nil hardi historié , 1. 1 , « 4 , ap. Scr. fr., VII , 13. Occurrebat universæplebi verecundiaet p<rnitud»,quod bis imperatorem diiniseraut. — C. 5 : Franci , co quod imperatorem bis reliquerant, pœnitudine correpti , ad Jcfcctiouem impelli dcdiguali sunt. — Tous les peuples revenaienlàLouis:«Gregatim populi tàm Francis quàm Burgundia: nrciion Aquitanix sed et Germanise eoeuntcs,calamitatis querclis de impera loris iiifortnnio querebantur,etc. Astron.,c. 40. — Tous sc trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement contre Lothaire. c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard semble pour l’empereur contre ses fils, mais pour Pepiu, c’està-dire pour l’Aquitaine, même contre l’empereur.

3 Astronom., c. 50. Quanta lues morlalis poptilum qui Lotbarium sccutus est, invaserit , mirabile est 1 «lictu, etc. Non post multom cl ipso moritur.

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