‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 76 sur 398 · V UE 11. — LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

V UE 11. — LES ALLEMANDS

se retira au monastère de ltobbio, près du lom- ! beau de saint Colomban ; un frère de saint Arnulf de Metz , l’aïeul des Carlovingiens , avait été abbé de ce monastère. Il y mourut Tannée même uù périrent tant d’hommes de son parti , s’écriant à ! chaque instant : « Pourquoi suis-je né un homme de querelle, un homme de discorde *? » Ce petitfils de Charles Martel , ce moine politique, ce saint factieux, cet homme dur *, ardent, passionné, en- 1 * 3 fermé par Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et presque roi d'Italie sous Pépin cl Bernard, eut le malheur d’associer un nom, jusque-là sans tache , aux révoltes parricides des fils de Louis.

[840] Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce qu’il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu’ils avaient usurpés 9 ; de l'autre , il diminuait la part de scs fils aînés, qui , il est vrai, Pavaient bien mérité , et dotait à leurs dépens le lils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants de Pepiu qui venait de mourir, étaient dépouillés. Louis le Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé entre Lolhaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier : « Voilà, mou fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles choisira; ou, si tu veux choisir , nous partagerons 4 *. » Lolhaire prit l’Orient, et Charles devait avoir l’Occident. Louis de Bavière armait pour empêcher l’exécution de ce traité, et, par une mutation étrange , le père cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne. Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de celte guerre nouvelle. « Je pardonne à Louis, dit-il, mais qu’il songe à lui-même , lui qui , méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les

1 Acta SS. ord. S. llencd.. sec. 4. p. 463 : Virura rixa*

virumque iliscoritôe se progenitum frequent ur ingéra uerit. — Paschase Radbcrt, auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis le Débonnaire et sous son fils Charles le Chauve , crut prudent de déguiser srs personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle Arxcniti»; Adalhard, Antoniun; Louis le Débonnaire, JtttttnionHt, Judith , JuKtinn ; Lolhaire , Honoriut; Louis le Germanique, G ration u n ; Pepiu, Mvlaniu*; Bernard de Septimanie , Kato et Amitariut.

3 Id., pottim. — Un moine ayant voulu quitter son couvent pour échapper à une punition, Wala fit placer des soldats aux portes, p. 485.

3 Annal, Bertiniani , inn. 837, ap. Scr. fr., VI , 108.

— Astronom., c. 55. Mandavit Pippino... res ccclesias- ; ticas restitui. /Vy. aussi c. 50.

4 Nilhard., I. 1 , c. 7. » Ecce , fili , ut promiscrain , 1

regnum ninuc corani te est : (livide iltud prout libuc- j

cheveux 6 blancs de son père. >» L’cinpereur mourut à Ingelhcim dans une lie du fihin près Mayence®, au centre de l'Empire, et l’unité de l’Empire mourut avec lui.

[841] C'était une vaine entreprise que d’en tenter la résurrection, comme le fit Lolhaire. Et avee quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre Louis le Débonnaire. Le jeune Tepinquiscjoigiiit àlui, par opposition à Charles le Chauve, amenait pour contingent l'armée d’Aquitaine , si souvent défaite par Pépin le Bref et Charlemagne. Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes de langue latine qui voulaient soutenir Tutiilc de l’Empire contre la Germanie et la Neuslrie. Les Germains ne demandaient que l'indépendance.

Toutefois ce nom de lils ainé des fils de Charlemagne, ce titre d'empereur, de roi d’Ilalie, et aussi d’avoir Rome cl le pape pour soi , tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la paix, de l'Église 7, des pauvres et des orphelins, que les rois de Germanie et de Neuslrie s’adressèrent à Lolhaire quand les armées furent en présence, a Funtcnai ou Fonlcnaillc près d'Auxerre : <■ Ils lui offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception des chevaux cl des armes; s’il ne voulait pas, ils consentaient à lui céder chacun une portion du royaume, l’un jusqu’aux Ardennes, l'autre jusqu’au Rhin; s’il refusait encore, ils diviseraient toute la France en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothairc répondit, selon sa coutume, qu’il leur ferait savoir par ses messagers ce qui lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues, et Héribert, il leur manda qu’au paravnnl ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu’il voulait avoir du temps pour rédéchir. Mais

rit. Quod si tu diviseris, parlium elcctio Caroli eril. Si autrm nos iltud divisrrimu* , similiter partium clcelio tua erit. * Quod idem cnm |ter triduum dividerc vcllet, aed minime possc t, Josippum nique Richardum ad patrem direxit , deprreaus ut » Ile et sui regnum dividerent, parliumque elcctio sibi concedrretur... Testa ti quod pro nullA re oliil , nui solà ignorant ià regionum. id peragvre differret. Quamokrcm |*aler,ut n?griûs valuit, regnum oranc absque Bajoarià cura suis divisit : et à H osa parlent Auslralem Lodliarius cura suis elegit. Occiduam verft , ut Cnrolo ronferretur, consentit.

5 Astronom.. 64.

6 Nilhard., I. I ,c. 8. — Astronom., c. 04. -- Wandnlhertus , in Martyrol., ap. Scr. fr,, VI , 71.

7 Id., I. II, c. 0. « Memor ait Dei omnipotent is, et concédât parent fratribua suis unit ers.rquc eeclesitr Dei, «

HISTOIRE DK FRANCE.

au l'ail Pépin n’élail pas arrivé, cl bulbaire voulait | l'attendre »

Le lendemain , au jour et A l’heure qu’ils avaient 1 * eux-mémes indiqués à Lothairc. les deux frères ' l’attaquèrent cl le défirent. Si l’on en crovail les historiens , la bataille aurait été acharnée et san* glante ; si sanglante qu’elle eût épuisé la population militaire de l'Empire, et l’eut laissé sans défense aux ravages des barbares 3 *. Un pareil massacre, difficile à croire en tout temps, l’est surtout à cette époque d’amollissement 5 et d’influence ecclésiastique. Nous avons déjà vu. et nous verrons mieux encore , que le règne de Charlemagne et de ses premiers successeurs devint, pour les hommes des temps déplorables qui suivirent , une époque héroïque, dont ils aimaient à rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il était d’ailleurs impossible aux hommes de cel âge d’expliquer par des causes politiques la dépopulation de l’Occident et l'affaiblissement de l’esprit mili- | taire. Il était plus facile et plus poétique à la | fois de supposer qu’en une seule bataille tous les vaillants avaient péri ; il n’était resté que les lâches. ,

[8-iâ] La bataille fut si peu décisive, que les vain- j queurs ne purent poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne suivante, serra de | prèsCharlcs le Chauve. Charles et Louis, toujours en I péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, I et essayèrent d’y intéresser les peuples en leur par- J lant, non la langue de l’Eglise, seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le lan-

1 Milliard., I. Il , c. 10.

3 Annal. Met., ap. Scr. fr., VU , 184. lu quâ pugnâ ilà Francorum vires alltnuahe surit... ut nrc at tu eu- • dos proprios fines iu poslerum sufficerent. — - Dans cette bataille, dit une autre chronique écrite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de In France , de l'Aquitaine , de l'Halic , de l'Allemagne, de la Bourgogne, se tuèrent mutuellement. » Hist. reg. Franc., 250.

s On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux militaires donnés A Worm» par Charles et

Louis.

« La multitude se tenait tout autour; et d’ahord, en nombre égal, les Saxons, les Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti, comme s’ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se précipitaient les uns sur les autres d’une course rapide. Les hommes de l*un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs boucliers, ci feignant de vouloir I échapper à la poursuite de l’ennemi ; mais, faisant voile ! face , ils se mettaient à poursuivre ceux qu’ils venaient de fuir, jusqu'à ce qu’enfin les deux rois , avec toute la jeunesse, jetant un grand cri , lançant leurs chevaux , ; et brandissant leurs lances, vinssent charger cl poursuivre dans leur fuite, tantôt les uns, tantôt les autres.

gage populaire , usité en Caute et cm Germanie. Le roi des Allemands fit serment en langue romane, ou française ; celui des Français { nous pouvons dès lors employer ce nom ), jura en langue germanique. Ces paroles solennelles prononcées au bord du Rhin . sur la limite des deux peuples , sont le premier monument de leur nationalité.

Louis, comme l’alné, jura le premier. « Pro Don » amur, et pro Christian poblu , et nostro com- » mûri salvamenlo, dist di in avant, in quant Deus » savir et podir me dunat , si salvareio cist meon

fradre Karlo et in adjudha, et in cadhuna cosa, h si cùm om per dreit son fradre salvar dist , in o » quid il mi allre si fazet. El ah Ludhernul plaid n numqunm prindrai, qui meon vol cist meo fra- !» dre Karle , in darnno sit. » Lorsque Louis eut fait ce serinent , Charles jura la même chose en langue allemande : « In Godes minna indum tes !» chrislianes folches, ind un>cr bedhero gchnltnissi, n fon thesemo dage fram mordes , so fram so mir a Gol gewizei indi madh furgihit so hald in tesau » minan bruodher soso inan mit relitu sinan bru- » der scal , iuthiu thaz cr mig soso ma duo; indi :> mit Luthcren inno kleinnin thing ne geganga » zhc minan vvillon imo ce sendhen vverhen *, » Le serment que les deux peuples prononcèrent , chacun dans sa propre langue , est ainsi conçu en langue romane : « Si Lodhuvigs sagramenl que » son fradre Karlo jurât, conservât, et Karlus meos » sentira de suo part non los tanit , si io returnar » non lint pois, ne io ne nuels cui eo returnar int

C’était un beau spectacle k cause de toute cette graude noblesse , et k cause de la modération qui y régnait. Dans une telle multitude , et parmi tant de gens de diverse origine, on ne vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux , et qui se connaissent, nul n’osait en blesser ou en injurier quelque autre. • Milliard., I. III, c. 6.

• Milliard., I. III , c. 5, ap. Scr. fr., VII , 27, 35. - J’emprunte la traduction de M. Aug. Thierry ( Lettres sur l'Histoire de France). Mais je n’ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d’une époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des proportions différentes daus les langues naissantes de l'Europe, (è'oy. aux Éclaircissements, le chant barbare composé sur la captivité de Louis II.)

u Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera desavoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par aide et en toute chose, comme il est juste qu’on soutienne son frère, tant qu’il fera de même pour moi. Et jamais , avec Lother, je ne ferai aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère. »

LIVAK il. — LES ALLEMANDS.

» pois, in nulla atljudha conlrà Loühuwig nui) lin » iver »

En langue allemande: uOba Karl tlicn eid Ihcn » er sineno bruodlier Ludhuwige gessuor gelcistit, » ind Luduwig min herro then er imo gesuor for- » brihchil, ob ina ih nés irrwenden ne niag, nah » ih, nah lhero, noh hein lhen ih es irrwenden » mag, vvindliar Karlc imo ce follusti ne wirdbit. n

« Les évêques prononcèrent, ajoute Nitbard *, que le juste jugement de Dieu avait rejeté Lothairc, et transmis le royaume aux plus dignes. Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession qu'après leur avoir demandé s'ils voulaient régner d’après les exemples de leur frère détrôné, ou selon la volonté de Dieu. Les ruis ayant répondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur connaissance , ils se gouverneraient eux et leurs sujets selon sa volonté, les évêques dirent : Au nom de l'autorité divine , prenez le royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le conseillons, nous vous y exhortons, et vous le commandons. Les deux frères choisirent chacun douze des leurs (j’étais du nombre), et s’en référèrent, pour partager entre eux le royaume, a leur décision. »

[843] Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c’est que Lothairc et Pépin ayant essayé de s’appuyer sur les Saxons et les Sarrasins , l’Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lolhaire se contentât du titre d’empereur sans en exercer l’autorité. « Les évêques ayant tous été d’avis que la paix régnât entre les trois frères , les rois firent venir les députés de Lotbaire, et lui accordèrent ce qu’il demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume. On arrêta enfin que tout le pays

1 • Si Lodewig garde le serment qu’il a prêté h son

frère Karlc, et ai Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je ne puis l’y ramener, ni moi ni aucun autre , je ne lui donnerai nulle aide contre Lodewig. « — Les Allemands répétèrent la même chose dans leur langue, eu changeant seulement l’ordre des noms. Ni-

Ihard., I. III, c. 5.

a ld., IV, c. I.

5 Le# pays qu'arrose la Meuse s'étaient ouvertement déclarés pour Charles. * Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine , envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers eux avant que l.othaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre ton arrivée. Charles , accompagné d'un petit nombre de gens , se hâte de se mettre en route, et arriva d’Aquitaine & Quiersy ; il y reçut avec bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et des pays situés au-dessous. Quant Ji ceux qui habitaient au delà de celte foret, llrreufried, Gislebert , Bovon et d'autres , séduits par Odulf, manquèrent à la fidélité qu’ils avaient jurée. • Milliard., I. II, c. 3.

I situé entre le Hhiti et la Meuse s, jusqu'à la source I de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône.

! le long de la Saône jusqu'à son confluent avec le j Rhône, et le long du Rhône jusqu'à la nier, serait I offert à Lotbaire comme le tiers du royaume , cl qu’il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes, tous les comtés, et tous les domaines royaux de ces régions en deçà des Alpes, à l’exception de 1 * * 4 5... » (Traité de Verdun, 843).

» Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu’un d’eux avait une connaissance claire de tout le royaume. Comme on n’en trouva aucun qui pût répondre, un demanda pourquoi, dans le temps qui s’était déjà écoulé, ils n’avaient pas envoyé de messagers pour parcourir toutes les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c’était Lotbaire qui ne l’avait pas voulu; et on leur dit qu'il était impossible de partager également une chose qu’on ne connaissait pas. On examina alors s’ils avaient pu prêter loyalement le serment de partager le royaume également cl de leur mieux, quand ils savaient que nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la décision des évêques *. »

I/odieux secours que Lolhaire avait demandé aux païens *, cl dont plus tard son allié Pépin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla porter malheur à sa famille. Charles le Chauve cl Louis le Germanique, appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui, longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si puissante. Lolhaire et Pépin ne purent rien fonder. Ce Charles le Chauve, qu’on croyait fils du Languedo-

* Nithard., I. IV, c. 3.

5 Id., ibid.,c. 4.

6 Id., ibid., c.3. ■ 11 envoya des messagers en Saxe, promettant aux hommes libres et aux serfs (frilingi et lazzi ) , dont le nombre est immense , que , s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom de Stellinga , se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs seigneurs, et chacun, selon l’ancienne coutume, commença à vivre sous la loi qui lui plaisait. Lothairc avait de plus appelé les Northmans

! à son secours, leur avait soumis quelques tribus de I chrétiens, et leur avait même permis tic piller le reste I du peuple de Christ. Louis craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne sc réunissent , à cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Slellinga, qu'ils n'envahissent srs États, et n’y abolissent la religion chrétienne. /roy . aussi les Annales de Saint- Berlin , an 84 ! , les Annales de F uldc, an 843, la Chronique d'Hermann Contract , ap. Scr. fr., Vil , 333, etc.

cien Bernard, le favori de Louis le Débonnaire el de Judith, et qui ressemblait à Bernard', parait avoir eu en effet l’adresse toute méridionale de ce dernier, D’abord c'est l’homme des évêques, l'homme d’Hincmar, le grand archevêque de Reims : c’est en quelque sorte au nom de l’Église qu'il fait la guerre à bulbaire, à Pépin, alliés des païens. Celuici, dirige par les conseils d’un fils de Bernard, n’avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les Normands 1 2 3 dans l'Aquitaine. Nous avons vu par le mariage de la fille d’Eudes avec un émir, que le christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pépin la Septimanie; les Normands prirent Toulouse. On dit qu’il en vint jusqu’à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Wodcn. Mais de tels secours devaient lui être plus funestes qu’utiles : les peuples délestèrent l’ami des barbares, el lui imputèrent leurs ravages. Livré à Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, souvent fugitif, il ii'établil que l’anarchie.

La famille de Lolhairc ne fut guère plus heureuse. A sa mort (855 ), son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuseet Rhin) , cl roi de Provence. Charles mourut bientôt. Louis harcelé par les Sarrasins, prisonnier des Lnmb.irds, fut toujours malheureux, malgré son courage. Pour Lothaire II , son règne semble l’avénement de la suprématie des papes sur les rois 3. Il avait ehassé sa femme Teutberge pour vivre avec la soeur de l’archevêque de Cologne, nièce de celui de Trêves, et il accusait Teutberge d’adultère et d'inceste. Elle nia longtemps, puis avoua , sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à qui elle s’était adressée d’abord, refusa de croire à cet aveu. Il força Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, el y recul la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l’avait en même temps menacé, s'il lie changeait, de la punition du ciel. Lothaire mou-

1 Thogan., c. 50. Impii... dixerunt Judith reginam violalamesseà duce Rernhardo. — Vit a vencrab. Walnc, ap. Scr. !>., VI, 289. — Agobardi, Apolog., ibid., 248. — Ariberti narratio, ap. Scr. fr.. Vit , 28G : Et os ejus mirèferebat , naturA adullcrium mati-mum prudente.

2 Annal. Berlin., ap. Scr. fr., VII, 00. — Chronic. S. Bcnigni Divio»., ibid., 22». — Translat. S. Vincent , 353. Noilmanni... h Pippino conducti mrreimoniis, pariter cum eo ad obsitlendarn Tolosain adveuiaverant.

3 Nicoloi I, epist., ap. Mansi, XV, p. 373.

4 Annal. Met., ap. Scr. fr., VII, 100.

î> bue abbaye, dit fort bien M. de ChAteaubriand . n'élail autre chose que la demeure d'un riche patricien romain , avec les diverses classes dYsrIaves et d’ou

rut dans la semaine, la plupart des siens dans l'année4. Charles le Chauve et Louis le Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils se partagèrent les États de Lolhairc.

Le roi de France, au contraire, fut, au moins dans les premiers temps , l’homme de l’Église. Depuis que cette contrée avait échappé à l’influence germanique, l’Église seule y était puissante; les séculiers n’y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les Aquitains, des Irlandais même el des Lombards, semblent avoir tenu plus de place que les Neustriensà la cour carlovingienne. Gouvernée, défendue par les étrangers, la Ncustric n'avait depuis longtemps de force et de vie que dans son clergé. Du reste . il semble qu’elle ne présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien , excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s’étendait une ville, ou au moins une bourgade 4. I.es plus riches étaient Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau de la monarchie, tombe de nos rois. El par-dessus toute la contrée, dominait, par la dignité du siège, par la doctrine el par les miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que Lyon l’était dans le Midi. Saint- Martin de Tours , Saitil- Hilaire de Poitiers, étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages. Reiras succéda à leur influence sous la seconde race, étendant scs possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les Vosges, jusqu’en Aquitaine *; elle fut la ville épiscopale par excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, cl eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingicns. Il fallut que les ravages des Normands fussent passés, pour que nos rois de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, cl vinssent s’établir à Paris dans file de la Cité, à côté de Saint-Denis.

vriers attachés au service de la propriété et du proprietaire, avec les villes et les villages de leur dépendance. Le père Abbé était le Alailrr; le» moines, comme les affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les Ici 1res et les arts. — L'abbaye de Sninl-Riquier possédait la ville de ce nom, treize autres villes, trente villages , un nombre infini de métairies. Les ofiramles en argent faites au tombeau de saint Riquier, s'élevaient seules par ou ù près de deux miilionsde noire monnaie. Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 104. — Le monastère de Saint-Martin d’Autun , moins riche, possédait cependant, sous les Mérovingiens , cent mille aiauses. — Études historiques, 111,271, sqq.

6 Frodnard.,!list.eccles. Rcm..lib. 11, c. 18; lib. III, r. 2d.

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