LIVRE II. - LES ALLEMANDS
Le centre üu monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des guerres carlovingiennes contre les Nortbmans et les Bretons , est aussi sur la Loire, mais plus à l'occident, c’est-à-dire dans l'Anjou, sur la Marche de Bretagne. Là , deux familles s'élèvent, tiges des Capcts et des Planlagcncts, des rois de France et d’Angleterre. Toutes deux sortent de chefs obscurs qui s’illustrèrent en défendant le pays.
La seconde veut remonter à un Torlhulf ou Terlullc, Breton de Bennes, « simple paysan , dit la chronique , vivant de sa chasse et de ce qu'il trouvait dans les forêts. » Charles le Chauve le nomma forestier de la foret de Nid-de-Merlc *. Son fils du même nom reçut le titre de sénéchal d’Anjou. Son petit-fils Ingclgcr a, et les Foulques, scs descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la Bretagne.
Les Capels sont aussi d’abord établis dans l’Anjou. Il semble que ce soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve 1 * 3. Il confie à leur premier ancêtre connu, Robert le Fort, la défense du pays entre la Seine cl la Loire. Robert se fait tuer en combattant à Brissertclc chef des Nortbmans, Hastings. Son fils Eudes, plus heureux, les repousse au siège de Paris (885), et remporte sur eux une grande victoire à Monlfaucon 4. A l'époque de la déposition de Charles le Gros, il est élu roi de France (888).
M. Augustin Thierry, dans ses Lettres sur l'histoire de France, a suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte qui, dans l'espace d'un siècle, lit prévaloir la nouvelle dynastie. Il m'est impossible de ne pas emprunter
1 Gcsta consulum Andegav., c. 1,3, ap. Scr. fr., VII, 25G. Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit , ex eopià silvestri et venatico exercitio vicli-
tans, etc. l'oij. aussi (ibid.), Pactius Lochirnsis, de orig. comitum Andegavensium.
* Le premier forestier de Flandre s’appelle Ingelram.
s Aimoin de Saint-Fleury , qui écrivit en 1005 , dit formellement : Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils Eudes et Rolbcrt. Acta SS. ord. S. Brncd., P. II, sec. IV, p. 357. Albéric des Trois-Fontaiues, qui écrivit deux siècles plus tard, u'a donc pas été, comme l’a cru N. Sismondi , le premier à donner cette généalogie. • Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort , marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous apprennent rien de plus sur celte race. * Ibid., 285. — Guillaume de Jnmiêges : • Robert, comte d'Anjou , homme de race saxonne , avait deux fils, le prince Eudes et Robert frère d'Eudes. <* Item , Chron. de Slrozzi, ap. Scr. fr., X, 278. — Un anonyme, auteur d'une vie de Louis VIII . « Le royaume passa de la race de Charles à relie des comtes de Paris, qui provenaient
quelques pages de ce beau récit *. La question n’y est traitée que sous un point de vue, mais avec une netteté singulière :
•< A la révolution de 888, correspond, de la manière la plus précise, un mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme entièrement etranger à la famille des Carlovingicns. Ce roi, le premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de France par opposition aux rois des Franks, est Ode, où, selon la prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du comte d'Anjou Robert le Fort. Élu au détriment d’un héritier qui se qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un Étal par elle-même, et son règne marque l’ouverture d’une seconde série de guerres civiles, terminées , après un siècle , par l'exclusion définitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections de parenté, aux pays de la langue tudesque , ne pouvait être regardée par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle venait de se fonder leur existence indépendante.
» Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du nord de la Gaule, Francs d’origine, mais attaches à l'intérêt du pays, violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pépin, et firent sacrer roi, à Compiègnc, un homme de descendance saxonne. L’héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple ou le Sot c, ne larda pas à justifier son exclusion du trône, en sc niellant sous le patronage
d’origine saxonne. — Helgald , tic de Robert, c. 1.
- L’auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes et humbles paroles, avait sa souche en Ausoiiie. « ( Ausonià ; il faut peut-être lire SaxoniA ?)
— Quelques historiens font naître Robert en Ncuslric; les uns h Seex (Saxia, civitas Saxonum), les autres à Saisseau (Saxiacum). f 'oy. la préface du tome X des Historiens de France. Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence même, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons établis en Neuslrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait IiIIhi Saxonicum. Les noms de Séea , de ATiisseou , de la rivière de Sêe, etc., ont évidemment la même origine.
4 Abbonis versus de Bellis Paris., ap. Scr. fr., VIII ,
5 Je me suis permis seulement de changer l'orthographe allemande que M. Thierry adopte pour tous les noms propres. Le caractère germanique est presque entièrement effacé chez le* derniers Carlovingirna.
* Chronic. Dilmari . ap. Scr. fr., X. 1 10 Fuit in oc-
d’ArnuIf, roi (Je Germanie. « Ne pouvant tenir, dit , un ancien historien , contre la puissance d’Eudes , j il alla réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. t ue assemblée publique fut convoquée dans la ville de Worms ; Charles s'y rendit , cl , après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle, de lui prêter secours, et de le faire rentrer dans sou I royaume, pour qu’il y fût couronné; mais rien de tout cela ne lui protita.
» Le parti des Carlovingicns , soutenu par l'intervention germanique , ne réussit point à l’emporter sur le parti qu’on peut nommer français. Il fut plusieurs fuis battu avec son chef, qui , après chaque défaite, se mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume. Charles le Simple parvint cependant , grâce au voisinage de j l'Allemagne , à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine. Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskcs ou Wallons comme les sujets naturels des (ils des Francs, contribuait à rendre celle guerre de dynastie popu- , laire dans tous les pays voisins du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, S*intibald, fils naturel d’Arnulf, cl roi de Lorraine, envahit te territoire français en l’année 89!î.
Il parvint jusqu'à Laon avec une armée composée de Lorrains , d’Alsaciens et de Flamands, mais fut bientôt forcé de battre en retraite devant l’armée du roi Eudes. Cette grande tentative ayant ainsi » échoué, il sc fit à la cour de Germanie une sorte de réaction politique en faveur de celui qu’on avait jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi 1 , cl l’on promit de ne plus donner à l’avenir aucun secours au prétendant. En effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut ; mais à la mort du roi Eudes , lorsque le changement de dynastie fut remis en question , le Keisar, ou empereur, prit de nouveau parti pour le descendant des rois francs.
'► Charles le Simple, reconnu roi en 898, par j une grande partie de ceux qui avaient travaillé à ! l’exclure , régna d'abord vingt-deux ans sans au- ; cune opposition. C’est dans cet espace de temps qu’il abandonna au chef normand Rolf tous ses j droits sur le territoire voisin de l’embouchure de |
ciduis parlibut quidam rex ab incolis Karl Sot, id est i Stolidu», ironicè dictas. Rad. Glabcr, I. I,c. 1,ihid.,4 : Carolum liehetem cognominatum. Chronic. Strozzian., ibid.,273 : ... Carolum Simplicem. — Chrou. S. Maxcnt., ap. Scr. fr., IX , 8 : Karolus FoUu*. Richard. Pictav., ibid.,22 : Karolus Simplex sivc SIhUh*.
la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France contre les attaques de l'empire germanique et de scs vassaux lorrains ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez faiblement , contre Rodberl ou Robert, frère du roi Eudes , élu roi en 922. Sou (Ils , Guillaume 1", suivit d’abord la même politique, et lorsque le roi héréditaire eut été déposé cl emprisonné à Laon , il se déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau- frère de Robert, élu cl couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années après , changeant de parti , il abandonna la cause de Charles le Simple et (U alliance avec le roi Raoul. En 930, espérant qu’un retour à scs premiers errements lui procurerait plus d'avantages , il appuya d’une manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnommé d'Outremcr.
» Le nouveau roi , auquel le parti français , soit par fatigue, soit par prudence, n’opposa aucun com|>éütcur, poussé par un penchant héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin , contracta une alliance étroite avec Olhon , premier du nom , roi de Germanie, le prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande aversion pour l’influence teutonique. Le représentant de cette opinion nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, était llugucs , comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand , à cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se furent accrues au point d’amener, en 910, une nouvelle guerre entre les deux partis , qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues le Grand, quoiqu'il ne prit point le titre de roi, joua contre Louis d’Outremer le même rôle qu’Eudes, Robert cl Raoul avaient joué contre Charles le Simple. Son premier soin fut d’enlever à la faction opposée l’appui du duc de Normandie ; il y réussit, et , grâce à l'intervention normande, parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique. Toutes les forces du roi Louis et du parti franc sc brisèrent , en 913 , contre le petit duché de Normandie. Le roi , vaincu en bataille rangée, fut pris avec seize de scs comtes, et enfermé dans la tour de Rouen , d’où il ne sortit
1 II ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de paisibles possessions , ainsi que le furent après lui Hugues le Grand et Hugues Capet. Il n’avait qu'un royaume flottant , ou plutôt qu'une armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour h tour le Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.