‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 98 sur 398 · LIVRE III. - TABLEAU DK LA FRANCK · texte numérisé non relu

LIVRE III. - TABLEAU DK LA FRANCK

gue à leur couleur les eaux des quatre provinces. Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d’avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenels, l'Angleterre, la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d’avoir, plus tard, sous le bon René et ses fils, possédé, disputé , revendiqué du moins les trônes de Naples. d’Aragon, de Jérusalem, et de Provence, pendant que sa fille Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancaslrc contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de Saumur et de Tours , la capitale du protestantisme, et la capitale du catholicisme * en France; Saumur, le petit royaume des prédicanls et du vieux Duplessis Mornay, contre lesquels leur lion ami Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay, et son prodigieux Dolmen * font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts *, ce grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d’Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les Capcls, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem , les archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostclle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Hciins également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de celte molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorcl. Clienonccaux. Chambord, Montbazon, Langeais. Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière. C'est le pays du rire et du rien faire. Vive verdure en août comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord, l'autre rive semble pendue en l'air, tant l’eau réfléchit fidèlement le ciel : le sable au bas, puis le saule qui vient boire dans le fleuve; derrière, le peuplier, le trem-

1 Du moins b l'époque mérovingienne.

* C’est une espèce de grotte artificielle de quarante

pieds de long sur dix de large et huit de haut , le tout

formé de onze pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un autre qu'on aperçoit sur une colline. J’ai souvent remarqué cette disposition dans les monuments druidiques, par exemple,» Carnac.

ble, le noyer, et les Iles fuyant parmi les Iles; en montant, des tètes rondes d’arbres qui s'en vont moutonnantdouccment les uns sur les autres. Molle et sensuelle contrée! c’est bien ici que l’idée dut venir de faire la femme reine des monastères , et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance, mêlée d’atuour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n’eut la splendeur de Fontevrault1 * * 4. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d’un roi voulut y être enterré : même le farouche Richard Cœur-de-Lion leur légua son cœur; il croyait que ce cœur meurtrier et parricide finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la prière des vierges.

Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou, et de plus sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s’approche de la Seine , jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai plus tard du centre de la France ; il me tarde de pousser au Midi ; j’ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m’acheminer vers les Ibères , vers les Pyrénées.

Le Poitou, que nous trouvons de l’autre côté de la Loire, en face de la Bretagne et de l’Anjou , est un pays formé d'éléments très-divers, mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent trois bandes de terrains qui s'étendent du non! au midi. De là les contradictions apparentes qu’offre l'histoire de cette province. Le Poitou est le centre du calvinisme ail seizième siècle , il recrute les armées de Coligni , et tente la fondation d'une république protestante; et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois l'une cl l’autre se rapportent à un même principe , dont le calvinisme républicain, dont le royalisme catholique n’ont élc que la forme : esprit indomptable d’opposition au gouvernement central.

Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C’est près de Poitiers que Clovis a défait les Golhs. que Charles Martel a repoussé les Sarrasins, que l’armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier. donnant ses légistes au Nord, ses tmnhn-

8 é'oy. plu» haut, livre 11, c. 1.

4 Recherche* de Bodiu, — Genoudc, Voyage en Anjou et Vendée, 182t. À cette époque, du moins, il restait de l'abbaye (rois eloilres, soutenus de colonnes et de pilastres, cinq grandes églises, et plusieurs statues, entre aufrrs celle de Henri 11. Le tombeau dp son fils, Richard Cœur-de-Lion, avait disparu.

tlours au Midi , le Poitou est lui-même comme sa Mélusine 1 * * , assemblage de natures diverses, moitié femme et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des mulets1 et des vipères*, que ce mythe étrange a dù naître.

Ce génie mixte et contradictoire a empêche le Poitou de rien achever; il a tout commencé. El d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partage les combats d’Athanasc pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques rapports , le berceau de la monarchie , aussi bien que du christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui guida Clovis contre les Golhs. Le roi de France était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux située, plus populaire, plus féconde en miracles , prévalut sur sa sœur atnée. I*a dernière lueur de la poésie latine avait brillé à Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au douzième siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châlelleraut, conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte 4 * *, mais il emmeua aussi la foule de ses maîtresses *. C'est de lui qu'un vieil auteur dit : m II fut bon troubadour , bon chevalier d’armes , et courut longtemps le monde pou r tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert de la Porée, né à Poitiers, cl évêque de celte ville, collègue d’Abailard à l'école de Chartres , enseigna avec la meme hardiesse, fut comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne s'obstina pas dans ses rechutes comme le logicien breton, La philosophie poitevine naît et meurt avec Gilbert.

La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle avait commencé au neuvième siècle par la lutte que soutint contre Charles le Chauve, Ayiuon, père de Renaud, comte de

1 t'oy. les Éclaircissements.

1 Les mules du Poitou sont recherchées par l’Auvergne , la Provcucc , le Languedoc , l’Espagne même. Stat. de la Vendée, par l'ingénieur la Bretonnière. — La naissance d’une mule est plus fêtée que celle d’un (ils.

— Vers Mirebcau, un âne étalon vaut jusqu’à 3,000 fr.

— Dupin, statistique des Deux-Sèvres. (Dupin était préfet de ce département.)

* Les pharmaciens en achetaient beaucoup dans le

Poitou. — Poitiers envoyait autrefois ses vipères jus-

qu’à Venise. La Bretonnière. f-'oy. aussi Dupin.

Gascogne, et frère de Turpin , comte d’Angoulèmc *. Cette famille voulait être issue des deux fameux héros de romans , saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante , et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudu il , et les tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou s’épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand litre de ducs d'Aquitaine; ils sc ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem ; hommes brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec l’Église , mœurs légères et violentes, adultères célèbres , tragédies domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Élconore de Guiennc fit périr la belle Rosemonde, dans le labyrinthe où son époux l’avait cachée.

Les fils d'Éléonorc , Henri , Richard Cœur-de- Lion cl Jean, ne surent jamais s'il étaient Poitevins ou Anglais , Angevins ou Normands. Cette lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans leur vie mobile et orageuse. Henri III. fils de Jean , fut gouverné par les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à l’Angleterre. Une fois réuni à la monarchie , le Poitou du marais et de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France. Fontcoai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles (Thouars, Mortemar, Mcilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et l'écrivain le plus populaire de la France , appartiennent au Poitou oriental : Richelieu et Voltaire; ce dernier, ne à Paris, était d’une famille de Parlhenai 7.

Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres verse ces rivières, l’une vers Nantes, l'autre vers Niort et la Rochelle. Les deux

4 II arriva avec six hommes devant Antioche. Yoyea le chap. 3 du liv. III.

4 L’cvéque d’Angoulcme lui disait : Corrigez-vous ; le comte lui répondit : Quand tu te peigneras. L'évêque était chauve.

6 II est assez remarquable que 1rs noms des héros , et de l'auteur de la fameuse chronique, figurent ensemble dans l'histoire.

7 Selon H. de Genoude, il y aurait encore des Arouet dans lesenvirons de cette ville, au village de Saint-Loup. Voyage, etc., p. 31.

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