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fureur , qui auiale plus essuyé de contradictions, et qui peut-être aura exposé son auteur aux persécutions Jes plus vives de l'autorité surprise, ou de la calomnie , sera , d'après ces excès mêmes , celle dont le mérite aura été le plus senti , et à laquelle on rendra le plus de justice , lorsque l'esprit de parti aura fait place à la raison. Il faut , au contraire, se méfier beaucoup de tous ces ouvrages qui , ne produisant qu'une sensation commune , et n'humiliant personne, sont également accueillis de tout le monde , et n'inspirent à ceux qui les lisent , qu'une dédaigneuse bienveillance : affront que n'a jamais essuyé aucun chef-d'oeuvre. Ces réflexions , que nous avions placées ailleurs (i) , s'appliquent ici très-naturellement : on sait que Piron fut persécuté, et qu'il ne fut point de l'Académie Française.
P01NSINET( AntoixNE-Henri) , né à Fontainebleau ea. 1755, mort en 176g. Il ne manquait pas de ce luxe d'esprit qui s'exhale quelcpefois en saillies piquantes , mais il était absclument dénué de jugement. Si l'on excepte l'opéra à' Ertwlinde , que Philidor honora de sa musique , et la petite comédie du Cercle , dans laquelle il nous déroba deux scènes d'une comé-
(1) A lu tête de l'Éloge de Ramoan , daus le Ne'crologe des hemmes célèbres de France , année 1764'
die du même titre , imprimée douze ans avant la sienne , il n'a fait que des bouffonneries dont Pextravagance était annoncée jusque dans les noms qu'il leur donnait. C'est de lui que nous avons dit dans la déroute de l'armée de la Sottise :
L'œil t'iounc clierclie en vain Poinsinet, 11 fut dissous par un coup de sifflet.
Ses aventures seraient bien plus plaisantes que tout ce qu'il a iait , si elles étaient écrites avec l'esprit de gaîté qui animait dans le temps ceux qui s'amusaient de ses ridicules. Son vrai caractère était une folie portée au plus haut degré de l'invraisemblance.
PRADON ( Nicolas ) , né à Rouen , mort à Paris en 1698. Les ennemis de Racine se ser- Tirent de ce mauvais poète pour chagriner ce grand homme , et Pradon ne rougit pas de se prêter à leurs cabales. Sa tragédie de Phèdre n'est connue que par l'honneur qu'elle eut d'être opposée un moment au chef-d'oeuvre de Racine. Jamais peut-être l'esprit de parti n'avait produit de scène plus absurde.
Pradon ressemblait assez à quelques-uns de nos poètes tragiques modernes : dénué de counaissances et d'études , versificateur trivial , et d'une fécondité malheureuse , mais plein d'orgr.eil, et surtout d'animosité contre la satire, U
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eut la bêtise de croire que Boileau avait youÎiî faire un jeu de mots , eu disant du poème de Saint- Araand :
Le Moïse commence à moisir par les bords.
Pradon lejui reprocha très-amèrement: (( Moïse » et Moisir ( s'écrie ce judicieux critique ) , quelle j) petite antithèse pourun si grand poète »! Fréron n'était pas plus content de lui-même quand il croyait avoir découvert quelque inexactitude dans une phrase ou dans un vers de Voltaire.
Une faut pas cependant que nos jeunes auteurs se persuadent trop aisément qu'ils sont en droit de parler de Pradon avec irrévérence , ni de se donner mutuellement son nom dans leurs épigrammes : car enfin ce poète est auteur d'une tragédie de Tamerlan , qui s'est soutenue au théâtre pendant plusieurs années , et de celle de Piëgidus y que Ton jouait encore avec quelque succès , au commencement de l'autre siècle. Il a îait d'ailleurs ces jolis vers : *
Vous n'écrivez que pour écrire , C'est pour vous un amusement; Moi qui vous aime tendrement.
Je n'écris que pour vous le dire.
PREVOT D'EXILES ( l'abbé Antoine-François), né à Hesdin en Artois en 1697 , mort en 1763. Ecrivain irès-fecond , qui a enrichi notre iittérature d'un nouveau genre de romans. On
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connaîtra mieux leur mérite , lorsqu'on aura donné uuq idée de ceux qui avaient eu le plus de faveur avant qu'il fît paraître les siens (i).
Le goût des aventnres extraordinaires avait prévalu long-temps dans ces sortes d'ouvrages. Nous n'avions pas un poème épique , et la nation était inondée d'une foule de romans assujettis à quelques règles de l'Epopée , dans lesquels des héros imaginaires , se disputant par leurs faits d'armes les plus belles princesses du monde , recevaient enfin au douzième tome le ^rix de leur persévérance. Tout était merveilleux dans- ces romans , excepté le style. D'ailleurs , nulle vérité dans les sentiments , nulle vraisemblance dans les caractères , moins encore dans les moeurs ; et, pour comble de ridicule , c'était de l'imagination en prose. Les Italiens , plus raisonnables que nous , avaient du moins senti que ces grandes fictions , où domine le merveilleux , ne pouvaient être soufièries qu'autant qu'elles étaient embellies par le vrai langage de l'imagination , qui ne peut être que ]a poésie.
A ces romans énormes, succédèrent les nouvelles galantes , dans le goût espagnol. Alors le merveilleux fut remplacé par l'intrigue , et l'imagination par l'esprit ; mais ce changement n'en
(i) Ceci e^t oncore emprunté du Nécrologe <3e 1764 ♦lans l'arlicle PkevôTj dont nous nous étions chargés.
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produisit aucun à l'avantage de Tart. La lecture de ces nouvelles devint plus pénible qu'amusante. On se lassa de suivre des fictions , peu intéressantes par elles-mêmes, dans un dédale de nœuds difficiles à débrouiller ; et le vrai mancpant toujours dans les caractères et dans les mœurs, il fallut enfin recourir à la simplicité et au naturel , ciui semblent ne plaire aux hommes qu'à mesure qu'ils ont pris plus de peine pour s'en écarter.
Le roman de la princesse de Clèves , intéressant uniquement par le développement cl une passion vive , ouvrit les yeux de la nation , et fît voir que l'on ne devait point chercher les moyens de réussir ailleurs que dans la nature. Cependant il faut avouer que la révolution parut se faire un peu trop aux dépens de l'imagination. L'élégance du style n'empêcha point que l'on ne trouvât quelque froideur dans des romans absolument dénués d'intrigue et de merveilleux. 11 eût suffi , sans doute, de le prodiguer moins ; mais tel est le caractère de l'esprit humain , qu'il semble toujours se porter vers les extrêmes.
L'inconstance française ne tarda pas à introduire un nouveau genre , que le goût de frivolité et la dépravation des mœurs n'ont soutenu que trop long-temps , au préjudice de notre gloire. On regarda comme inutile de peindre des caractères , lorsque la nation commençait à perdre le
«ien. La licence , devenue générale, et laissant à peine subsister de faibles égards pour les bienséances , les sentiments délicats disparurent. Un triste persifflage, composéde mots à la mode (i), empruntés du jargon de nos petites maîtresses , jargon plus insensé que celui des Précieuses , quelques aventures scandaleuses arrivées dans ces lieux de plaisirs , appelés Petites-Maisons , et racontées avec plus de légèreté que de décence , formèrent une nouvelle classe de romans, inintelligibles d'abord pour la province , avant qu'elle eût adopté les vices de la capitale , et qui ne paraîtront à la postérité ( s'ils y parviènent) que des archives de démence. On ne peut nier que quelques-unes de ces bagatelles ne fussent écrites avec assez d'élégance ; mais elles accoutumèrent l'étranger à faire peu de cas d'une nation annoncée , par tant d'ouvrages , comme uu modèle de frivolité et de ridicule.
On doit excepter de celte foule de romans celui de Gilblas , que beaucoup de gens préfèrent aujourd'hui à Don Quichotte même , qui n'est qu'une satire très-ingénieuse du goût particulier qu'avaient les Espagnols pour les livres de
(i) On a voulu caractériser ici les singes de M. de Crc- Inllon , tels que l'auteur à^ Angola , par exemple, l'abbé tle Yoisenon , et quelques autres écrivains dont , comme nous l'avons dit ailleurs, la licence n'est rachetée par auf;'une f^râce.
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clievalerie ; tandis que Gilhlas est la peinture lapins fidèie , lapins naïve, et la plus piquante des différents ridicules attachés à l'espèce liumaine.
D^aprè^ce coiip-d'œil rapide jeté sur les romans , on conçoit assez pourquoi ce genre d'ouvrages ne s^est concilié que rarement les suffrages des bons esprits. Toute lecture inutile devient bientôt insipide : aussi les jeunes gens seuls et les femmes lisent encore, avec quelque avidité, l'espèce de romans que nous venons de caractériser.
Mais il en est de plus estimables , dans lesquels presque toutes les conditions du genre dramatique sont remplies , où les mouvements du cœur sont développés avec art, où les passions s'expriment dans le langage qui leur est propre ; enfin , où l'on trouve des caractères vrais, et qui ne se démentent point , des moeurs prises dans la nature , et des sentiments qui nous affectent d'autant plus , que nous les eussions éprouvés nous-mêmes dans les circonstances où les personnages de ces romans sont placés. Dans ceâ ouvrages , comme dans nos pièces de théâtre , le vice doit toujours être puni , la vertu toujours récompensée. C'est en ce genre, surtout, que se distingua l'abbé Prévôt , qui ne paraît avoir été surpassé que parle célèbre Richardson.
Le grand nombre de caractères , également
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vrais et bien soutenus , qui sont peints dans le Cléveland , prouvent à la fois la connaissance profonde que Fabbé Prévôt avait des hommes , et l'heureuse fécondité de son imai^ination. Le début de ce roman , dans la caverne de Rumneyhole , est une des scènes les plus attachantes dont nous ayione Tidée. Il n'est pas de lecteur qui n'ait versé des larmes sur le sort de l'infortunée Fannv , qu'un excès de sensibilité précipite dans des malheurs si cruels : l'épisode de l'île Sainte-Hélène, le caractère de Gélin , mêlé d'audace et d'artifice ; l'influence de ce caractère sur tous les événements que l'auteur a prodigués dans sa fable avec une richesse qui étonne ; tous ces détails d'un bel ouvrage sembleraient suffire pour assurer au nom de l'abbé Prévôt une réputation durable. On avoue néanmoins que ce roman gagnerait à être réduit , et que l'auteur s'y est trop livré à la passion du merveilleux. Le voyage de Cléveland chez les Abaquis en est un exemple , aussi bien que la manière peu vraisemblable dont le même Cléveland retrouve madame Lallin , après l'avoir vu brûler vive par les Pioiiintons. Les longueuis , les négligences, les aventures incroyables qui déparent un peu les romans de cet écrivain , viènent de la précipitation mercenaire avec laquelle il eut le malheur de travailler toute sa vie. 11 s^était loué, pour ainsi dire, à un libraire ; et l'on sent assez que , dans une pareille
situation , le pins rare talent doit tomber souvent dans la médiocrité. Avec une meilleure fortune , l'auteur dont nous parlons aurait eu le loisir de perfectionner ses ouvrages , ses plans seraient de-^ venus plus réguliers , ses personnages plus vrais, son style infiniment plus soigné.
On lui eût pardonné d'avoir peint avec maladresse les mœurs de la bonne compagnie qu'il n'avait jamais connue. Elevé dès sa plus tendre jeunesse dans un cloître , dont il sortait à peine , il n'avait pu deviner ni le ton du monde ni celui des bienséances. Mais on regrète qu'avec un mérite aussi distingué que le sien , et les ressources d'une imagination très-brillante, sa réputation n'ait pas acquis tout ce que ses talents donnaient lieu d'espérer.
Le chef-d'œuvre de l'abbé Prévôt, c'est, del'aveu de tous les gens de goût, l'Histoire intéressante du chevalier des Grieux et de Manon l'Escaut. Qu'un jeune libertin et une fille née seulement pour le plaisir et pour l'amour, parviènent à trouver grâce devant les âmes les plus honnêtes ; que la peinture naïve de leur passion produise l'intérêt le plus vif ; qu'enfin le tableau des malheurs qu'ils éprouvent et qu'ils ont mérités , arrache des larmes au lecteur le plus austère ; et que , par cette impression-lù même, il soit éclairé sur le germe des faiblesses , renferilié , sans qu'il le soupçonnât^ dans son propre cœur, c'est assu-
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rément le triomphe de l'art , et ce qui peut donner la plus haute idée du talent de l'abbé Prévôt : aussi , dans ce singulier ouvrnge , l'expression des sentiments est-elle quelquefois Liùiante. Il fallait que cet auteur eut éprouvé lui-même , avec bien de la force , tout l'empire des passions , pour avoir su les peindre avec tant d'énergie et de chaleur.
Outre ses romans , l"abbé Prévôt a donné une Histoire générale des \ oyages , en seize tomes 111-1^°. ; plusieurs histoires particulières ; plusieurs traductions de l'anglais : enfin , on a de cet écrivain laborieux et facile pins de cent volumes.
QUINAULT ( Philippe ) , de l'Académie Française , né à Paris en i635 , mort en 1688. (Quoiqu'on se plaise aujourd'hui à venger la mémoire de ce poète des satires de Despréaux , ceux qui le réduisent au seul mémoire de ses opéias ne lui rendent pas encore une justice entière. Ses tragédies sont, à la vérité , faibles et romanesques ; mais il faut observerqu'eiles avaient toutes précédé Vy^miromaque de Racine , que le style en est naturel, assez pur pour le temns, et qu'enlhi nous avons vu de nos jours reparaître' VAstratc , non sans quelque succès. Boilcau , qi>e l'habitude des grands modèles et la sévérité de son v. iT)
goût avait élevé à des idées de perfection bien supérieures , eut raison cependant d'être rigoureux envers ses productions molles et négligées, dont la réussite eût perdu le théâtre.
La comédie de la Mère Coquette est encore une de nos plus agréables comédies d'intrigue : elle eût sufli seule pour assurer à Quinault une réputation distinguée , surtout si l'on réfléchit combien alors les bons modèles étaient rares.
Ces observations ne peuvent qu'ajouter à la gloire de cet auteur, qui d'ailleurs est suffisamment établie par ses belles tragédies lyriques. Il semble que ce poète était né pour donner à un grand roi des fêtes nobles et majestueuses. Personne , en effet , n'a su lier , avec plus d'art que ce poète , des divertissements agréables et variés à des sujets intéressans ; personne n'a porté plus loin cette molle délicatesse ,^ cette douce mélodie de style , qui semble appeler le chant ; personne enfin n'a si bien connu la quantité précise du sentiment qui convenait à ce genre, dont il a été le créateur et le modèle.
Mais que les détracteurs de Boileau ne se hâtent pas de triompher. On ne doit pas dissimuler qu'il y a dans le genre de l'opéra un vice radical , cjui a suffi pour indisposer contre lui les meilleurs esprits , tels que Boileau , Racine, La Fontaine , La Bruyère , etc. Tous ces grands hommes , qui avaient bien acquis le droit
(d'être difficiles , ue pouvaient tolérer que l'on mît au rang des chef-d'oeuvres , des poèmes ordinairement dépourvus de vraisemblance , libres des trois unités , et dans lesquels presque toutes les règles de l'art sont nécessairement violées. Ce spectacle , si pompeux , si varié , ne présentait souvent à leurs yeux qu'un magnifique ennui. Et 5 sans être taxé de trop de rigueur , on peut dire, de Taveu du goût, que le meilleur des opéras ne sera jamais un excellent ouvrage. Nous croyons cependant que ce spectacle, où, comme Ta dit Voltaire ,
. . . Les beaux vers, la danse, la musique, L'art de tromper les jeux par les couleurs, L'art plus touchant de séduire les cœurs , De cent plaisirs font un plaisir unique ,
est très-convenable pour de grandes fêtes , et qu'il est même susceptible de beautés particulières , dont aucun écrivain n'a mieux senti que Quinault toutes les espèces dilférenies. ?»lais , nous le répétons , il ne faut pas s'étonner que Boileau , si exact , si sévère dans ses productions , et qu'une étude continuelle des anciens avait accoutumé à leur caractère de beautés mâles et nerveuses , ne put se familiariser avec une poésie étr;iugère au style figuré , et presque toujours dénuée d images. D'après cette manière de penser , que lui aonnait le sentiment de sa propre force , il avait de la peine à regarder
Quinaiilt comme un grand poète y et en cela il était conséquent. En eifct , on ne peut guère désavouer que , lorsqu'on vient de lire les vers excellents de Boileau et ceux de Tinimitable Racine , on ne soit tenté de« juger Quinault avec rigueur. Ce dernier pourtant a su très-souvent exprimer avec grâce des sentiments naturels et délicats. Assurément c'est posséder une partie du secret des poètes : mais c'est être encore fort loin de Racine ; et il n'est pas de lecteur qui ne souffre à descendre de Phèdre à Armide.
Nous ne nous sommes permis ces observations que pour faire sentir à quelques écrivains de nos joms , qu'une décision un peu sévère de Despréaux ne suflit pas pour affaiblir la vénération qui lui est due comme au législateur du goût.
RABELAIS (Fraînçois), né a Chinonen i485, moFt en lôyS. Cordelier d'abord, ensuite bénédictin, puis médecin, puis curé de Meudon, etc. Ecrivain d'un caractère vraiment original , dans lequel on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou de la raison profonde qui perce à travers le délire de son imagination bizarre, ou de 1 excessive folie sous laquelle il semble avoir pris plaisir de masquer sa raison.
Quiconque n'est pas instruit des moeurs, des
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usages , des ridicules , et même de l'histoire du temps où vivait Rabelais , sera nécessairement tenté de rejeter avec dégoût son ' Pantagruel ^ comme un tissu d'extravagances ; mais plus on est éclairé sur ces différents objets , plus ce même ouvrage paraîtra d'une singularité piquante , et plus on apercevra que ce n'était pas sans motif que La Fontaine , Molière , Rousseau , et tant d'autres excellents esprits , avaient pour Rabelais la plus grande estime. Il a fourni h tons les auteurs , à Racine (i) lui-même, et à Voltaire (2), de très-bonnes plaisanteries ; et on pourrait ', à quelques égards , appliquer à son livre ce que Boileau disait des ouvrages d'Homère.
C'est avoir profitt- cjue de savoir s'y plaire.
On ne peut disconvenir pourtant que ce bizarre ouvrage ne conliène aussi un très-grand nombre de mauvaises bouffonneries , dans lesquelles on se flatterait en vain de découvrir aucun sel , aucun à-propos , peuX-être même aucun sens. La gaîté de Rabelais ^^essemble à Fivresse, et cette ivresse n'est pas toujours celle d'un homme de bonne corapiguie. Cependant personne ^ne paraît avoir porté aussi loin que cet auteur le génie de la r^iillerie , celui de la satire , et cet art singulier de mêler toujours le ridicule
(i) Da:iS !a comédie des Plaicieiirs.
(2) Dans son PaiiyreDiabla ^ Ct ailleurs.
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au sérieux , et le sérieux au ridicule. Sous les nua£;es mêmes dont il s'enveloppe, on démêle l'érudition la plus surprenante. l\ savait tout , s'est nioqi é de tuut ; et , dans le siècle où l'on alluma le plus de bûchers , et où Marot , moins licencieux que lui , fut obligé de sortir de France, il échappa à la persécution par l'enjoûment de son caractère , et par les excès d'imai»ination et de folie qu'il eut 1 adresse d'accnmuler dans son incroyable ouvrage.
On a appelé le célèbre Swift , le Rabelais de l'Angleterre ; et ces deux écrivains avaient en effet des traits de ressemblance. Tous deux ont un caractère également satirique et moqueur. L'avantage parrîtrait même du côté de Swift, si , dans les ouvrages de ce dernier, on ne consultait que la raison , le goût et les bienséances. Mais il ji'était pas universel comme Rabelais, et il ne savait pas, comme lui, presque toutes les langues anciènes et modernes. Swift a vécu d'ailleurs dans ua siècle où le goût s'était infiniment perfectionné : il est donc moins original, moins étonnant que Rabelais, qui lui a servi de modèle ; et si Ton voulait se faire une idée précise du génie de cet homme rare , ce ne serait point assez de le mettre en parallèle avec Aristophane et Lucien , quoiqu'il participât cependant beaucoup au caractère de l'un et de l'autre.
On trouve dans les Amusements sérieux et
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comiques de Dnïresnj quelques imitations trèsheureuses du style, et même de l'esprit de Rabelais.
RACAN (Honorât de Beuil, marquis de), né en Touraine en i58g, mort à Paris en 1670. Ami de Malherbe , et le meilleur de ses élèves, quoiqu'il ne l'ait point égalé , du moins dans le genre lyrique. On trouve de très-belles strophes dans quelques-unes de ses odes ; mais c'est dans le genre pastoral qu'il s'est priucipalement distingué. On sait encore par cœur plusieurs morceaux de ses Bergeries , celui , entre autres , qui commence par ces vers :
Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis , Et qui de leur toison voit filer ses habits , etc.
RACINE (Jean), de l'Académie Française, né à la Ferté-Milon en i63g, mort en 169g. On ne s'étendra point sur le mérite de ce grand homme, le plus pur, le plus élégant, le plus harmonieux, le plus tendre, le plus éloquent de tous nos poètes. En lisant ses vers , on croit sentir que , sous le règne d'Auguste , il eût été Virgile , comme en lisant ceux, de Virgile , on est persuadé que dans le siècle de Louis XIV il eût été Racine. Le choix heureux de leurs expressions , la continuité de leur élégance et leur délicieuse harmonie , sont cause de l'égale difficulté
•qu'on éprouve à les bien traduire. Les étrangers recomiaisseut cette difficulté à l'égard de Racine, comme nous la sentons à l'égard du poète rumaiu.
11 semble que l'admiration s'accroisse encore pour Racine , lorsqu'on pense an succès avec lequel son génie était capable de se plier à tous les genres. Qui reconnaîtrait en eiïet le sublime auteur iïAthaUe dans l'agréable comédie des Plaideurs? et qui croirait que le même homme eut, avant Rousseau, égalé Marot dans Tépigramme? Au reste, ce dernier genre n'est pas le seul dans lequel Rousseau ait été devancé par Racines Oii n'a point assez observé que les cbocurs d'Esther et d'Atliaiic , lui assurent encore la prééminence dans le genre lyrique. Quinault connaissait ies grâces ; Rousseau savait s'élever jusqu'au sublime : mais les chœurs de Racine rèulifss^ent â^ûx' charmés du sentiment et à la majesté tïé' nos livres saints une poésie vràiitient divine.' Ils ont plus que de l'intérêt; ils respirent cette ôiïctiôn douce et tendre dont Piacine avait tî'OU'vé la Source dans son coeur, et (Jui , étant moinfe un sétiet de Part qu'un don de la nature, peut à peine être 'définie , et ne saurait être imitée.
Mais sa gloire ne se boinait pas à la seule poésie. II eût eu la même supériorité dans là prose. On peut en juger par ses Discours à l'Académie, où se trouve un magnifique éloge du grand Corneille: par ses Lettres h Tau leur des Hérésies
sur, î. .i LITTÉRATUKE. :i3j
imaginaires , clignes d'enirer en comparaison avec les meilleures Provinciales ; et enfin par son Abrégé de PUisloire de Port-Royal ^ que le savant abbé d'Glivet appelait lui cllef-d'œuvre; et véritablement c'en est im, auquel il n'a manqué qu'un sujet plus intéressant.
C^est surtout par ses admirables tragédies que Racine s'est acquis une gloire immortelle. Notre respect pour l'antiquité, qui n'est ni aveugle ni superstitie^Lix , ne nous empêche pas de reconnaître que les Grecs n'ont rien à leur opposer : mais c'est à l'école des Sophocle et des Euripide que Racine apprit à les surpasser.
Prlolière eut 1 honneur de l'encourager le premier, et de prévoir dans les productions encore informes de sa jeunesse l'avenir brillant que lui promettait son génie. La critique sévère de Boileau, dont il fut l'ami jusqu'à la mort, acheva de perfectionner les dons heureux qu'il tenait de la nature. On sait qiie Racine se glorifiait de l'avoir pour maître , et il devait cette tendresse au grand homme qui l'avait consolé souvent des injustices du public efdes fureurs de l'envie.
RACINE (Louïs), de l'Académie des Belles- Lettres, né à Paris eii 1692, mort en 1764. Fils de lillustre atiteut dont nous ^Cïions de parléY', et digne de cet honneur par s6n beau poème de la Pieligion , que Jcan-Rapiiste Rousseau regar-
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dait comme un des ouvrages les plus estimables de notre langue.
Peu d'écrivains ont mieux connu que Louis Racine l'heureux mécanisme des bons vers et la justesse de l'expression. Ce mérite ne brille pas dans son poème seulement , mais encore dans quelques autres de ses écrits, qui ne *ont pa* moins dignes de sa réputation.
Il a publié la Vie et quelques Lettres de son père , avec des Remarques sur ses tragédies. De quelque sentiment dont il dut être pénétré pour la mémoire de ce grand homme , il n'a trouvé que des lecteurs aussi jaloux que lui-même de l'admirer. On lui sait gré de sentir toute la dignité de son nom , et de le faire valoir avec une noble confiance.
Louis Racine, comme nous l'avons dit ailleurs , joignait à ses rares talents une modestie qui en augmentait encore le prix. On sait qu'il s'était fait peindre les OEuvres de son père à la main , et le regard fixé sur ce vers de Phèdre :
Et moi , fils inconnu d'un si glorieux père.
Il faut ajouter Louis Racine au grand nombre d'hommes illustres qui n'ont point été de l'Académie Française , malgré tous les droits que son nom et ses ouvrages lui donnaient à cette distinction. C'est ce qui avait , dit-on , fait naître à l'abbé Trublet l'idée d'un nouveau chapitre quïl sepro-
posait d'ajouter à ses Essais de Morale , intitulé : Du danger d^ avilir les honneurs , en les refusant aux personnes qui les méritent y et en les prodiguant à celles qui ne les méritent pas,
RAYNAL (Tabbé Guillaume-Thomas), né à Saint-Geniez en 171 1, mort en 1796. On avait oublié ses Histoires du Parlement d^ Angleterre et du Stathoudérat y écrites d'un style peu convenable au genre , chargées d'ornements déplacés , d^ostentation d'esprit et d'antithèses , lorsqu'il parut sous son nom , sans que jamais il l'ait désavouée , ime Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes. Cette Histoire ne pouvait manquer cFiniéresser les nations par l'importance de son objet et par l'attrait de la nouveauté.
Quoiqu'on y trouve des erreurs , des contradictions même, comme l'auteur pouvait avoir été trompé, et que d'ailleurs il n'est pas d'historiens à qui l'on ne puisse reprocher quelques inexactitudes , la réputation de l'ouvrage n'en eût pas souffert; mais ce qu'on ne lui pardonna point, ce sont les déclamations audacieuses qu'on y trouve partout , et dans lesquelles ni les principes moraux qui sont la sauvegarde des Etats , ni les Etats eux-mêmes, ne sont respectés. En attaquant le fanatisme; l'auteur; loin d'en paraître exempt.
semble avoir eu rintemicii cFeii inspirer à ses lecteurs ; el CCS déclamatioîis perpétuelles fatiguent crautanl plus, qu'elles ne sont évidemment qu\m placage appliqué sans art , et qui roinpt à chaque moment le fil de l'histoire.
Il semble étonnant qu'un homme voué par état h la religion, se soit permis contre elle plus d'emportement que ses ennemis les plus déclarés. Nous ne parlons pas en théologiens , nous ne parlons que d'après les bienséances adoptées par les gens du monde. Ajoutons que la saine critique suffisait seule pour détourner l'auteur dé cette affectation qui a gâté sou ouvrage , surtout dans les dernières éditions , oii ces dcclamatious emphatiques sont bien plus prodiguées que dans la première, et se trouvent réunies à des espèces d'hymnes dithyrambiques et extatiques sur les plaisirs des sens : autre scandale qui n'est ni moins déplacé ni moins surprenant.
Nous aimons à croire, et nous croyons eu- effet, que l'auteur n'a péché que par faiblesse. FI a permis à des têtes exaltées , qui semblaient avoir acquis le privilège de disposer des répd tablions, d'altérer son Histoire par ces additions étrangères. Ce qui nous confirmerait dans cette persuasion , c'est que l'ouvrage paraît non seulement de plusieurs mains , mais que l'on y trouve des pages entières transcrites d'après d'autres
ouvrages , sans que rien les distingue du texte (i). Nous croyons savoir d'ailleurs , que, même dans les parties irréprochables de son livre , l'abbé Raynal s'est associé quelques coopérateurs , et qu'entre autres la partie très-intéressante db la traite des Nègres lui a été fournie par M. de Pechméja. Il ne serait peut-être pas très-difficile d'en trouver la preuve.
Dans ses dernières années , à la vue des calamités que l'esprit révolutionnaire avait entraînées dans sa malheureuse patrie , l'abbé Raynal parut se repentir des opinions dangereuses qu'il avait semées , ou permis que l'on semât dans son livre. Nous lui avons nousmêmes entendu dire qu'il fallait bien s.e garder de prendre à la lettre les conceptions de îa philosophie; qu'il en était dont l'imagination pouvait être plus ou moins séduite , et qui n'en étaient pas moins impossibles à réaliser. Mais
(1) Pour n'en citer qu'un seul exemple ,7'0^;;'cr ta Préface de, la quatrième édition de V Homme moral ^ faite à Paris en 1784 , chez Dehure l'aîné , libraire. M. Lévesque , auteur de cet ouvrage , y démontre qu'à l'exception de quelques légers changements de mots, des pages entières de ce livre se trouvent dans V Histoire j>Iiilosophi(ji/e et politicjne ^ sans que rien les annonce comme des citations.
N. B- Que la première édition de V Homme moral -parut en 1770 , et que les passages dont il s'agit n'ont été insérés que daïis la dernièie édition de V Hislvirc philosophique , faite en 1780.
dans ce livre même où il s'est donné tant de licence, on trouve ces paroles remarquables, et qui auraient pu servir d'antidote aux principes anarchiques qu'on a fait circuler avec tant d'imprudence daus les assemblées populaires , et qui ont causé tant de ravages : « La chimère de l'é- » galité est la plus dangereuse de toutes dans une M société policée. Prêcher ce système au peuple , » ce n'est pas lui rappeler ses droits ; c'est l'in- » viter au meurtre et au pillage ; c'est déchaîner » des animaux domestiques, et les changer en » bêtes féroces. »