‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 42 sur 66 · GRAND COUVENT DE PARIS · texte numérisé non relu

GRAND COUVENT DE PARIS

De Bourdeaux, ce 11 juin 16^.

c( Je ne désire rien avec tant d'ardeur présentement que (le voir cette guerre-cy finie pour aller me jeter avec vous pour le reste de mes jours. Je ne puis le faire qu'après la paix pour le malheur de ma vie, qui m'a été donnée seulement pour me faire éprouver ce qu'il y a au monde de plus aigre et déplus dur. Ce qui m'a fait résoudre à ce que je viensde vous dire, c'est que si j'ai eu des attachements au monde, de quelque nature que vous les puissiez imaginer, ils sont rompus et même brisés. Cette nouvelle ne vous

sera pas désagréable. Je prétends qu'elle aille à la Mère

et à ma sœur Marthe de Jésus, et que pour me donner une sensibilité pour Dieu que je n'ai pas encore, et sans laquelle je ferois pourtant l'action que je vous ai dite, si la paix étoit faite, vous me fassiez la grâce de m'écrire souvent et de me conforter dans l'horreur que j'ai pour le siècle. •

Mandez-moi quels livres vous me conseillez de lire. »

Voilà la conversion de M"® de Longueville comfnencée ; mais dès qu'elle pense à Dieu, c'est pour s'effrayer de ses fautes et tomber dans d'excessives délicatesses de conscience; car tout en soupirant après le couvent des Carmélites, elle craint de ne désirer cette retraite que pour son repos et non pour son salut. Avant de quitter Bordeaux, elle écrit à la mère Agnès la lettre suivante :

' Villefore donne une grande partie de cette lettre.

Bourdeaux, 5 mai 1653.

(( Voila, ma chère Mère, comme mes bonheurs sont faits, car ce qui, selon le monde, paroit avantageux pour moi, est ce qui cause mon vrai accablement. Mais il est juste que je sois récompensée comme je la suis du siècle que j'ai préféré à Dieu. Je le reconnoîs avec remords, mais c'est un remords inutile et comparable par là en quelque manière au remords éternel qui fait la peine des damnés. Au nom de Dieu, ma chère Mère, obtenez de lui cette différence qu'il finisse dans le temps, et qu'il m'en reste assez pour satisfaire, autant que je le pourrai, à sa justice par une pénitence volontaire. Mais, mon Dieu, comme cette pénitence dont je parle est une retraite qui flatte même mon amourpropre, j'ai grand sujet de craindre de n'en obtenir pas la grâce, et que comme je cherche plutôt Dieu comme agréable, le monde ne me l'étant plus, que comme ce premier doit êlr% recherché et ce dernier évité, c'est-à-dire sans admettre les sens dans celte recherche et dans cette fuite, Dieu ne refuse ce que je ne désire que pour l'amour de mon repos et non par la considération de sa gloire. Mais, ma chère Mère, je n'aurois jamais fait si je voulois dire toutes les pensées qui troublent et accablent mon esprit; ma santé ne me permet pas une si longue et si triste narration ; il suffit que je vous dise que mes besoins sont pressants S et que j'en sens la pesanteur du fond de mon cœur. Montrez-les donc à Dieu, et puis, que sa volonté soit faite. Je ne veux pas finir cette lettre sans vous féliciter de l'heureuse position où vous allez entrer et sans baiser en esprit le scapulaire de notre nouvelle mère ^. »

* Yillefore ne donne que cette phrase : je n*auroi8 jamais fait.., jusqu'à : et puis, que sa volonté soit faite, etc.

' Toute cette fin manque dans le Recueil de M. Périer; je la tire du manuscrit de Troyes.

M. de Longueville, qui s'était depuis quelque temps séparé de son beau-frère et servait fidèlement le roi, obtint de la cour que sa femme pourrait venir le rejoindre dans son gouvernement de Normandie. Elle quitta donc Bordeaux, se rendit à Moulins auprès de sa tante, M°* de Montmorency, la veuve de celui qui avait été décapité à Toulouse. M. de Longueville vint la trouver à Moulins et la conduisit dans son gouvernement, où, dit Villefore 1. 11, p. 9, elle s'enveloppa dans les devoirs domestiques et s'abandonna aux rigueurs de la pénitence. Voici quelques lettres de cette époque de sa vie.

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