‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 58 sur 66 · XXXV K · texte numérisé non relu

XXXV K

« Je n'ai jamais été moins appliquée que le dernier jour que j'ai cx)mmunié et si disposée à m'ennuyer de tout ce que je fais, et cela m'avoit même résolue à vous demander si je communierois encore jeudi prochain. J'attendrai votre réponse et je ferai ce que je pourrai pour ne me point laisser aller à la pente qui me fait juger mal de mon état. J'ai essayé de le porter devant Dieu comme une punition assez proportionnée au mal que j'ai fait de me détourner de lui par la recherche de la joie et du divertissement, me semblant bien juste qu'on s'ennuie en revenant à lui, quand on s'est diverti en s'en séparant. Comme il fait la joie des saints qui sont dans le ciel et de ceux qui sont sur la terre, il n'est pas étrange qu'une pécheresse comme moi ne la trouve pas en lui. Je trouve tout cela si juste que je n'ai rien à y répondre, et pourvu que l'éloignement de mon esprit ne vienne pas de celui de mon cœur, je vous assure que j'en serai contente ; mais je crains bien que ce dernier ne soit pas converti, et que le reste n'en soit une suite.

' Villefore donne ce billet, p. 7S, avec quelques phrases empruntées à d'auli es lettres.

Priez Dieu pour moi, et croyez que je ne vous oublie pas devant lui. »

La duchesse de Longueville mourut aux Carmélites âgée de cinquante-neuf ^ps, le 15 avril 1679. Dans ses derniers moments, lorsqu'on lui annonça qu'elle ne devait plus se relever, elle qui avait toujours eu une si grande crainte de la mort et des jugements de Dieu, éprouva tout à coup un heureux changement : la confiance rentra dans son cœur et elle mourut avec toute sa raison et avec une sainte allégresse ^

Ayant passé la fin de sa vie entre les Carmélites et Port- Royal, elle avait voulu qu'on l'enterrât dans celle de ces deux maisons où elle mourrait, et qu'on donnât son cœur à l'autre. Elle fut donc inhumée aux Carmélites où elle était morte, et son cœur fut déposé à Port-Royal. M. Marcel obtint de la famille le don de ses entrailles pour l'église de Saint-Jacques du Haut-Pas. A l'exhumation des corps de Port-Royal, le cœur de M'"*' de Longueville fut transporté et réinhumé à Saint-Jacques avec celui de son fils le duc de Longueville, mort avant elle et tué dans la campagne de Hollande. On les plaça à droite vis-à-vis l'œuvre, dans la chapelle du Bon-Pasteur, où les entrailles de M"»® de Longueville avait été enterrées. Son oraison funèbre fut prononcée par l'évêque d'Autun, Roquette. Le texte était : fallax pulchritiido, mulier timens Deum ipsa laudahitur, La Rochefoucauld assista à cette cérémonie, et il mourut l'année suivante, le 13 mars 1680.

On trouve dans notre manuscrit les deux discours qui

' Villefore» p. 169; et Hûtotre de ra66aye de Por^Royal, première partie, Hist. des religieuses, t. III, p. 90.

furent prononcés, l'un en remettant le corps de M"^ de Longueviile à M. Tévéque d'Autun aux Carmélites pour y (}(re enterré, l'autre en remettant son cœur à son aumônier pour le porter à Port -Royal des Champs. Nous donnerons ici ces deux discours qui n'ont jamais été publiés.

Monseigneur,

^( Nous vous apportons le corps de très-haute et très-puissante princesse, madame Anne-Geneviève de Bourbon, princesse du sang, duchesse douairière de Longueviile. Nous venons vous demander pour elle, dans ce lieu si saint et si vénérable, la sépulture ecclésiastique. Il est de l'usage de l'Église et de la piété même de vous rendre témoignage de sa foi ; mais que pouvons-nous vous en dire, à vous. Monseigneur, qui la connoissez très-parfaitement? Il suffit de vous avoir nommé son nom auguste, et après il faudroit demeurer dans un respectueux silence qui en diroit assez <^t qui conviendroit même mieux à la douleur que nous avons de l'avoir perdue. Mais si nous prenons la résolution de nous taire, écoulons tout ce qui parle en faveur de cette incomparable princesse et qui publie hautement ses rares vortUs et son mérite extraordinaire. Les pierres des temples qu'elle a bâtis en l'honneur du Dieu vivant, parlent ; les peuples de celte ville principale et ceux des provinces à qui elle a donné de si grands exemples, parlent; les pauvres qu'elle a nourris, visités, consolés, parlent aussi ; ce monastère où elle a passé tant de temps dans la pratique des exercices les plus saints et les plus réguliers, parle; l'Eglise dont les intérêts lui ont été si chers, parle pour elle ; enfin sa mort précieuse que vous avez vue, Monsei-

gneur, aussi bien que sa vie et qui en a été la couronne et la perfection, parlent si bien. C'est sur ces témoignages avantageux que tout le monde est prévenu pour madame de Longueville d'une estime et d'une vénération toute particulièrcy et que nous vous demandons pour cette grande, pieuse et sainte princesse les honneurs de la sépulture et les prières ecclésiastiques. »

« Recevez, s*il vous plaît, Monsieur, le cœur de très-haute et très-puissante princesse, madame Geneviève de Bourbon, princesse du sang, duchesse douairière de Longueville, que nous vous remettons entre les mains. On nous avoit fait l'honneur de nous le confier comme un dépôt très-précieux, et j'avoue que nous aurions peine à nous en défaire si nous* n'étions riches d'un autre qui va faire en cette église une sépulture honorable qui sera, pour celte grande pfincesse, la seule sépulture publique exposée à la vue des peuples. Ce sont ses entrailles, entrailles vraiment de charité, qui servent de fondement à cette église qu'elle a bâtie, et qui seront un monument à tous les siècles de la bonté qu'elle a eue pour cette paroisse abandonnée , et de son zèle pour le salut des peuples et pour la gloire de Dieu. Rendez compte, Monsieur, des sentiments de ce grand cœur au lieu saint oiî il a ordonné qu'il fût mis et où vous le portez. Dieu l'avoit donné à madame de Longueville tel qu'il le falloit à une personne de son rang et de son mérite, tel qu'il l'avoit promis par son prophète et qu'il l'a donné à ses saints; un cœur tout de chair, comme parle l'Écriture, où sa loi étoit écrite, comme sur des tables vivantes, et qui l'aimoit sincèrement, un cœur droit qui se portoit à Dieu seul, et qui ne lui faisoit prendre que ses

règles saintes pour sa conduite; un cœur pur et simple qui ne cherchoit aucune autre chose; un cœur ferme et inflexible que rien ne pouvoit ébranler ni détourner des résolution que la piété, la justice et la raison lui avoient fait prendre; un C(feur tendre et compatissant qui étoit touché des misères et des peines d'autrui, et qui les lui faisoit secourir autant qu'il lui étoit possible ; un cœur docile qui qui lui faisoit recevoir avec joie et avec douceur la parole de la vérité, et qui la soumettoit aux grâces de Dieu et à ses épreuves avec une égale reconnoissance et avec une humilité profonde. Cette illustre princesse a voulu que ce cœur reposât dans une secrète solitude, et au milieu des chastes épouses de J. C. ; et il est vrai de dire, selon la parole de rÉvangile, que là étoit tout son trésor, comme il est aussi très-véritable que par l'assemblage des sentiments les plus vifs de la religion et de la foi avec les vertus les plus solides et les plus éclatantes, elle avoit fait de ce même cœur un bon trésor dont elle tiroit toutes sortes de biens.

Allez, Monsieur, dites les choses que vous savez comme nous, que personne n'ignore, qui font toute notre consolation, et toute la gloire d'une des plus grandes et des plus vertueuses princesses du moùde. »

Nous terminerons par un portrait de M"*® deLongueville, mais de M"*® de Longueville convertie, que donne noire manuscrit (p. 301) sans en indiquer l'auteur. Il est étonnant que Yillefore n'ait pas connu ou du moins n'ait pas publié cette pièce ^ Nous ne savons quel en est l'auteur; mais à cette délicatesse d'observation, à celte sobre élégance, surtout à cet éloge de M. de Tréville, nous croyons reconnoître la main de Nicole.

' Elle est aussi dans le manuscrit de If. Paris.

LETTRES INÉD. DE LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE. 307 CARACTÈRE DE MADAME DE LONGUEVILLE.

« C'étoit une chose à étudier que la manière dont madame de Longueville conversoit avec le monde.

On y pouvoit remarquer ces qualités également estimables selon Dieu et selon le monde : elle ne médisoit jamais de pcrsonne/et elle témoignoit toujours quelque peine quand on parloit librement des défauts des autres, quoique avec vérité.

Elle ne disoit jamais rien à son avantage, cela étoit sans exception ; elle prenoit autant qu'elle pouvoit sans affectation toutes les occasions qu'elle trouvoit de s'humilier.

Elle disoit si bien tout ce qu'elle disoit, qu'il auroit été difficile de le mieux dire, quelqu'étude que l'on y apportât.

Il y avoit plus de choses vives et rares dans ce que disoit M. de Tréville * ; mais il y avoit plus de délicatesse, et autant d'esprit et de bon sens, dans la manière dont madame de Longueville s'exprimoit.

Elle parloit sérieusement, modestement, charitablement et sans passion. On ne remarquoit jamais dans ses discours de mauvais raisonnements. Elle écoutoit beaucoup, n'interrompoit jamais, et ne témoignoit point d'empressement de parler.

L'air qui lui revenoit le moins étoit Tair décisif et scientifique, et je sais des personnes, très-estimables d'ailleurs, qu'elle n'a jamais goûtées, parce qu'elles avoient quelque chose de cet air.

' Sur le comte de Tréville ou Troisville, voyez rartlcle Moréry et les sources auxquelles il renvoie. A ces sources ajoutez madame de Sévigné, !«' vol. (édit. Montmerqué), p. «87; II, 274; Vlll; 160, 193;IX, 42;X,81, 110.

C'étoit au contraire faire sa cour auprès d'elle, que de parler de tout le monde avec équité et sans passion, et d'estimer en eux tout ce qu'ils pouvoient avoir de bon.

Enfin, tout son extérieur, sa voix, son visage, ses gestes, éloient une musique parfaite, et son esprit et son corps la servoient si bien pour exprimer tout ce qu'elle vouloil faire entendre, que c'étoit la plus parfaite actrice du monde.

Cependant, quoique je sois persuadé qu'elle étoitun excellent modèle d'une conversation sage, chrétienne et agréable, je ne laisse pas de croire que l'état d'une personne qui n'auroit rien de tout cela, et qui seroit sans esprit et sans agrément, mais qui sauroit bien se passer de la conversation du monde, et se tenir en silence devant Dieu en s'occupant de quelque petit travail, est beaucoup plus beureux et plus souhaitable que celui-là, parce qu'il est moins exposé à la vanité, et moins tenté par le spectacle des jugements favorables qu'on attire par ces belles qualités. »

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