‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 59 sur 66 · KANT · texte numérisé non relu

KANT

Kant, l'auteur du grand mouvement philosophique de TAllemagne contemporaine, a eu tant de biographes, même de son vivant, qu'on ferait une collection nombreuse des ouvrages consacrés à sa mémoire. Il y en a de toutes les sortes. Les uns sont des biographies complètes, d'une étendue considérable ; les autres ne renferment que des portions souvent assez courtes de sa vie : ceux-ci s'attachent plus particulièrement au philosophe , ceux-là entreprennent de peindre l'homme. Quiconque l'avait approché s'est empressé de mettre le public dans la confidence de ses relations avec lui. Tout ce qui rappelait par quelque endroit le père de l'Allemagne nouvelle a été eu* rieusement recherché et avidement accueilli.

Parmi cette multitude d'écrits, il en est deux que le mérite d'une fidélité scrupuleuse a tirés d'abord de la foule et soutenus dans l'estime publique, quoiqu'ils embrassent seulement quelques années de la vie de Kant, et même les dernières années, celles où , parvenu au terme de sa longue carrière et touchant à quatre-vingts ans, l'auteur

de la Critique de la raison spéculative et de la raison pratique n'était guère plus qu'une ombre de lui-même. Mais les lueurs qui brillaient encore par intervalle dans les ténèbres et les misères de la vieillesse, sont autant de révélations précieuses sur cette grande et forte nature mise à nu par Tâge et réduite à son propre fond. Nous nous proposons de les recueillir. Nous avons pensé qu'avec le goût du temps pour les détails historiques et pour les tableaux de chevalet en tout genre, le lecteur français voudrait bien nous suivre un moment à Kœnigsberg dans Tintérieur d'un grand homme qui finit, dans son cabinet d'é^ tude, à sa table et à son lit de mort. A défaut de grandeur et d'un vif intérêt, nous promettons du moins une vérité parfaite. Les deux écrits sur lesquels nous nous appuierons ont une autorité incontestée. Ils ont été imprimés l'année même de la mort de Kant, et à Kœnigsberg , où la plus légère infidélité, le plus léger charlatanisme eût été à l'instant reconnu et démasqué. Leurs auteurs sont deux hommes honnêtes et consciencieux qui ont vécu dans l'intimité de Kant pendant les dernières années de sa vie, et qui déclarent ne rapporter que ce qu'ils ont vu et entendu eux-mêmes.

L'un est M. Basse, collègue de Kant à l'Université de Kœnigsberg, où il professait avec distinction les langues orientales. 11 est connu par plusieurs ouvrages estimés, surtout par une grammaire comparée des langues sémitiques, où il a fait preuve d'une sagacité rare qui plus d'une fois dégénère en subtilité et le conduit à des chimères dans la route de l'étymologie. On en voit même quelques traces dans son écrit sur Kant. Cet écrit est intitulé : Letzte Aûsserungen Kanfs^ von einem semer Tischrgenossen, c'est-à-dire Derniers propos de Kant, par un deies commensaux, Joh. GoUf. Hasse, Kœnigsberg, 1804.

L'autre ouvrage a pour titre : Immanuel Kant in seinen letzten Leben^ahren, ein Beytrag zur Kmntniss seines Character und hailsslichen Lebens, am dem taglichem

Vmgange mit ihm Immamiel Kant dans les dernières

années de sa vie, mémoire pour servir à la connaissance de son caractère et de sa vie domestique ^ d'après un commerce de tous les jours avec lui, par M. Wasianskl^ diacreàNglisedeTeagheim^àKomigsberg.Kœnigsberg, 1804. Personne ne pouvait mieux que M. Wasianski nous faire connaître Tintérieur de Kant; car c'était le plus intime de ses amis, ceFui qu'il avait choisi sur la fin de sa vie pour gouverner sa maison et toutes ses affaires, et qu'il institua son exécuteur testamentaire. Les ouvrages de MM. Hasse et Wasianski sont deux journaux qui partout s'accordent, quelquefois se répètent, et se servent l'un à l'autre de commentaire et de développement. Celui de M. Wasianski est le plus étendu et le plus important. M. Hasse, quoiqu'il fût le collègue de Kant depuis 1786, ne se lia intimement avec lui et ne devint un de ses commensaux habituels que dans les trois dernières années de la vie de Kant. Son journal ne contient donc que les souvenirs de ces trois années, à peu près de 1801' à 1804; et Kant, né le 22 avril 1724, ne se montre dans M. Hasse qu'à l'âge de 76 à 77 ans. Mais M. Wasianski avait été auditeur zélé de Kant en 1773 et 1774, et même son copiste, amanuensis. Après avoir cessé de le voir pendant une quinzaine d'années, depuis sa sortie de l'Université, il avait renoué avec lui en 1790 des relations qui devinrent de plus en plus intimes et qui n'ont fini qu'à la mort de Kant. Le récit de M. Wasianski remonte donc plus haut que celui de M. Hasse. Nous nous servirons de tous les deux ; et des traits que nous emprunterons à l'un et à l'autre, sans nous permettre d'en altérer un seul et d'ajouter rien du

314 FRAGMENTS UTTÉUAHiKS.

table, même avec ses plus intimes amis, irop en négligé et en robe de chambre : Il ne faut pas faire le paresseux, disait-il. Le dîner durait d'une heure à trois, et quelquefois davantage. Après diner, Kant s^était fait une règle de santé de faire du mouvement. Il faisait donc chaque jour une petite promenade ; et il la faisait toujours seul. 11 avait pour cela deux raisons : d'abord il désirait penser à son aise et se délasser du commerce des hommes et de la conversation dans la libre et paisible contemplation de la nature ; ensuite il voulait respirer seulement par le nez et sans ouvrir la bouche, pour que l'air eût le temps de s'adoucir avant d'arriver à ses poumons. C'était un conseil d'hygiène qu'il donnait à tous ses amis : il prétendait par là éviter l'enrouement, la toux, le rhume; et peut-être n'avait-il pas tort, car il avait très-rarement ces incommodités. La promenade durait à peu près une heure. Il n'y manquait ni été ni hiver, à la pluie et dans la boue, pendant la neige et sur la glace. Dans ce dernier cas, il se faisait accompagner de son domestique, et marchait avec toutes sortes de précautions, dont il a parlé lui-même dans l'écrit adressé à son ami le célèbre médecin Hufeland. A son retour, il lisait les journaux savants et les feuilles politiques. Il était si curieux de ces dernières, que souvent pour les lire il interrompait son travail du matin, et se jetait avidement dessus. A six heures, il se mettait au travail du soir. C'était alors qu'il réfléchissait aux lectures importantes qu'il avait faites, ou à ses leçons du lendemain ou à ses écrits. Hiver ou été, il s'asseyait toujours auprès du poêle, place d'où il pouvait voir à travers les fenêtres la tour du vieux château. Ses yeux s'y reposaient avec plaisir; et quand, dans les derniers temps de sa vie, les peupliers d'un jardin voisin lui otôrent celte [lerspective, cela troubla les méditations du bon vieillard. Le proprié-

taire du jardin consentit, pour faire plaisir à Kant, à couper le haut de ses peupliers, de sorte que le philosophe put revoir sa vieille tour, et reprendre en paix le cours de ses réflexions. Il écrivait sur de petits papiers les idées les plus remarquables qui lui venaient. Tl terminait sa soirée par des lectures, et, sans jamais souper, se couchait vers dix heures. Un quart d'heure avant de se mettre au lit, il cessait toute occupation , et secouait toute idée qui aurait pu empêcher ou troubler son sommeil, car la moindre insomnie lui était extrêmement pénible. Dans les plus grands froids, il couchait dans une chambre sans feu, et ce ne fut que vers les derniers temps de sa vie que ses amis obtinrent de lui a grand'peine qu'il laissât échauffer sa chambre. Les fenêtres en étaient toujours fermées été ou hiver, et il ne voulait pas que la lumière y pénétrât jamais. Il se déshabillait seul, avec méthode, de manière à pouvoir se rhabiller le lendemain sans embarras. Il avait acquis une habileté particulière pour se bien couvrir dans son lit. Il s'y glissait légèrement, tirait sous lui un coin de sa couverture d'une épaule à l'autre , en faisait autant avec l'autre coin qu'il ramenait jusque sur sa poitrine, et, ainsi enveloppé et emballé comme un' cocon de soie, il attendait le sommeil. Quand je suis ainsi dans mon lit, disait-il à ses amis, je me demande à moi-même : Y a-t-il un homme qui se porte mieux que moi? 11 s'endormait sur-le-champ : aucune passion n'empêchait, aucun souci n'interrompait son sommeil. Chacun de ses jours ressemblait à l'autre, et sa vie s'écoulait tranquille et sereine dans un ordre inviolable et dans une uniformité sans ennui. C'était à cet ordre et à ce régime qu'il attribuait son grand âge et sa bonne santé, qui n'était pas seulement l'absence de toute douleur, mais le sentiment positif du plus grand bienêtre. Il la regardait comme son ouvrage, et il (^n jouissait

n'aurait connu de lui que ses écrits, eût eu bien de la peine à deviner, en l'entendant parler, que ce fût là le plus grand métaphysicien du siècle. Quand la conversation se tournait sur des sujets relatifs à la physiologie, à l'anatomie, ou sur les mœurs de certains peuples, on y disait souvent des choses qui ailleurs eussent pu devenir et passer pour lestes, mais qui là étaient graves par le ton dont elles étaient dites et l'esprit général de la conversalion. Kant s'appliquait à lui et à ses amis la maxime : Sutit castis omnia cdsta. Dans le choix de ses commensaux, outre le précepte relatif au nombre, il en suivait deux autres encore. Premièrement, il les choisissait de différents états, fonctionnaires publics, professeurs, médecins, ecclésiastiques, négociants instruits, étudiants studieux, afin de varier la conversation ; secondement, il voulait que ses commensaux fussent plus jeunes et même beaucoup plus jeunes que lui, pour que la société fût plus animée, et aussi pour s'épargner le chagrin de se voir enlever par la mort ceux avec lesquels il passait sa vie. Quand l'un d'eux était malade, il en était très-affecté, au point qu'on eût pu croire qu'il aurait de la peine à supporter sa mort. Il envoyait à tous moments savoir de ses nouvelles ; il attendait avec anxiété la crise de la maladie, et ses travaux mêmes en étaient troublés. Le malade avait-il fermé les yeux, Kant se montrait résigné, tranquille, et on eût pu dire presque indifférent. C'est qu'il regardait la vie, et particulièrement la maladie, comme une chose mobile et perpétuellement changeante, qui veut qu'on s'en inquiète, tandis que la mort est un état fixe et immuable dont il n'y a plus de nouvelles à demander. Alors il reprenait ses travaux sans aucun trouble, sa sollicitude n'ayant plus de but. Malgré ses scrupules à observer ce second précepte dans le choix de ses commensaux, il en perdit

KANT DANS LES DERmÈRES ANNÉES DE SA VIE. 319

plusieurs par la mort, et son stoïcisme eut surtout à souffrir delà perte de M. Tinspecteur Ehrenboth, jeune homme d'un esprit supérieur et d'une instruction très-étondue. C'était principalement la politique qui faisait les frais de la conversation. On y traitait à fond des nouvelles du jour que rapportaient les gazettes. Kant n'avait foi à aucun événement dont on ne donnait ni la date ni le lieu : cet événement fût-il d'ailleurs le plus vraisemblable, il ne voulait pas même qu'on s'en occupât. Son coup d'œil politique était si étendu et si perçant, et pénétrait si avant dans le fond des affaires, que souvent on croyait entendre un diplomate versé dans les secrets des cabinets. Pendant les guerres de la révolution française, il avança, surtout par rapport aux opérations piilitaires, des conjectures et des paradoxes qui se vérifièrent ponctuellement, comme s'était vérifiée sa grande conjecture astronomique *, qu'entre Mars et Jupiter il n'y avait point de lacune dans le système planétaire, conjecture qu'avaient pleinement justifiée, de son vivant, la découverte de la Cérès par Piazzi à Palerme, et celle de la Pallas par Olbers à Brème. Une de ses opinions singulières était que Bonaparte n'avait pas le dessein d'aller en Egypte ; et il admirait extrêmement l'art avec lequel il masquait, par ce feint projet, son dessein véritable d'aller en Portugal. Le Portugal ne lui paraissait plus qu'une province anglaise, dont la conquête pouvait porter un coup mortel à l'Angleterre, en empêchant l'importation des produits des manufactures anglaises en Portugal et l'exportation du vin de Porto, cette boisson favorite des Anglais. Accoutumé aux démonstrations a priori^ il persista à combattre l'expédition en Egypte, alors même que

' Dans son Histoire naturelle du monde et théorie du ciel, d'après les principes de Newton, 1755. Herschel lui rend justice , et exprime plus d*une fois son admiration pour lui.

les journaux ranuonçaient déjà comme heureusement terminée, et il prétendait que cette entreprise était tout à fait impolitique, et que les Français ne pourraient tenir en Egypte. Les événements firent voir qu'il ne s'était pas trompé sur l'issue de cette expédition '. Tous les grands événements du jour étaient ainsi débattus en tous sens à sa table, au grand profit et agrément de ses convives.

Sans doute la politique était ce qui l'intéressait le plus ; mais il suivait aussi avec un vif intérêt tous les progrès des connaissances humaines, et les découvertes récentes en tout genre, surtout dans la géographie et dans l'histoire. Il parlait si fréquemment des voyages deHornemann et de Humboldt, que son domestique pouvait venir à son secours lorsqu'un nom lui échappait. Les découvertes de Piazzi, d'Olbers et d'Herschel faisaient sur lui la plus grande impression; il en parlait souvent, mais sans rappeler qu'il les avait prédites longtemps à l'avance. La cranologie de Gall le frappa beaucoup. Sans faire usage des médecins pour lui-même, il recherchait leur société, à cause de leurs connaissances accessoires, et se plaisait à causer avec eux d'histoire naturelle, de météréologie , de la chimie, qu'il aimait beaucoup et dont' il présageait des merveilles, et, sur la fin de sa vie, du galvanisme, qui malheureusement le trouva trop avancé en âge pour qu'il ait

' C'est un autre philosophe allemand, Leibuitz, qui conseilla le premier à la France, à Lcuis XIV, cette expédition dont l'utilité est évidente ; mais il n'est pas moins évident qu'une pareille expédition exige un vaste déploiement de forces de terre et de mer, soutenu avec une constance inébranlable, et sinon le concours, du moins le consentement de TAnglelerre, toutes choses que l'on pouvait bien demander à Louis XIV, mais dont le directoire était incapable. Ainsi les deux philosophes avaient raison chacun à son point de vue. Voyez plus haut , Travaux de M, Fourier sur VÉgypte, p. 84.

pu s'en bien rendre compte, malgré tous ses efforts. 11 ne cessa de lire jusqu'au dernier moment les ouvrages qui paraissaient sur cette matière. Un entre autres a été trouvé sur son bureau, avec des marques au crayon sur les marges. Il invitait à sa table tous les jeunes médecins qui revenaient de voyages scientifiques : par e^cemple, MM. Motherby, Reusch, Oelsner, Lobmeyer et autres, et il lonr faisait raconter ce qu'ils avaient vu ou appris de nouveau. Le système de Brown lui paraissait la découverte capitale de la médecine de l'époque, et il Tétudia avec le plus grand soin aussitôt que Weicbardt l'eut fait connaître en Allemagne. Il le regardait comme un progrès. de la plus haute importance, non-seulement pour la médecine, mais pour l'humanité, et comme un produit naturel de la marche de l'esprit humain, qui, après beaucoup de détours, finit toujours par revenir à ce qu'il y a de plus simple. II s'en promettait le plus grand bien, et aussi sous le rapport de l'économie, la pauvreté empêchant plus d'un malade de se procurer les remèdes chers et compliqués. Il souhaitait ardemment que ce système s'accréditât et se répandît. Il n'en fut pas ainsi de la découverte du docteur Jenner; il ne reconnut pas d'abord, ni même plus tard, l'utilité de la vaccine. Il trouvait qu'il n'était pas sans danger pour la nature humaine de se familiariser ainsi avec la nature animale, et qu'il était à craindre que le mélange des miasmes animaux avec le sang, ou du moins avec la lymphe, n'introduisît dans l'organisation humaine le germe des maladies animales.- Il doutait même, faute d'expériences assez nombreuses et bien constatées, que ce fût un préservatif réel contre la petite vérole. Les essais de Beddoes sur l'air vital, ainsi que la méthode de Reich pour enlever la fièvre, excitèrent vivement son attention. Il attachait une extrême importance en médecine à la constitution atmosphérique.

et au rôle qu'y jouerélectricité. Il rapportait à cette cause, et à son influence cachée, une foule de phénomènes pathologiques, inexplicables d'ailleurs. Alors môme qu'il avait tort, ses amis trouvaient encore un puissant intérêt dans ces discussions approfondies, qu'il semait de mille traits ingénieux, et qu'animait un amour sincère de l'humanité et de la science.

Les recherches de l'érudition, de la philologie et de la linguistique l'intéressaient aussi par leur rapport à l'histoire et à la philosophie; et M. Hasse nous dit qu'il avait même du goût pour les étymologies. Mais il ne faut pas oublier que M. Hasse était lui-même un étymologiste déterminé; et Kant ayant le soin, au rapport de ses deux biographes, de mettre ses convives sur les matières qui leur étaient le plus familières et le plus agréables, il est possible que M. Hasse ait pris pour un goût particulier de Kant ce qui n'était de sa part qu'une politesse. II était d'ailleurs fort naturel que celui qui mettait tant de soin à la détermination précise des idées n'en mît pas moins à celle des mots qui les expriment ; et partout nous le voyons dans ses ouvrages, voulant exprimer à tout prix les nuances différentes des idées par des expressions exactement correspondantes, sortir de la langue populaire encore peu développée et dont il ne connaissait pas toutes les ressources, franchir la langue latine, la moins philosophique des langues et la plus dépourvue de nuances, et remonter jusqu'à la langue grecque, si riche, si souple, si expressive. De là les mots d'antinomie, à* autonomie, d^éteronomie, et toute cette terminologie dont il bravait la bizarrerie par besoin de précision et par scrupule d'exactitude *. Souvent, dit M. Hasse, il s'informait de la manière

' Voyez nos leçons sur Kant, et particulièrement sur la Critique de ta raison svcndative, i"* ^rxe, t. v.

dont certaines idées étaient exprimées dans des langues qu'il ne connaissait pas, et il donnait la^ plus grande attention aux mots étrangers qu'il rencontrait dans ses lectures de voyages. M. Hasse entre à ce sujet dans une foule de détails que nous supprimons dans la crainte que le lecteur s'y plût un peu moins que le savant narrateur. Nous dirons seulement que Kant aimait singulièrement son prénom d'Immanuel, et il aimait à s'en faire expliquer le sens hébreu, syllabe par syllabe, Im avec, Immann avec nous, El Dieu : Immanuel : Dieu est avec nous. Et peutêtre même poussons-nous trop loin la fidélité de rapporteur en donnant ici le dialogue suivant qui eut lieu à table, le 15 juin 1802, entre Kant et M. Hasse, dialogue que celui-ci écrivit le jour même, et qu'il cite tout au long avec la complaisance d'un homme qui y joue le premier rôle.

Kant avait parlé à ses amis de la peine qu'il avait éprouvée le matin à déterminer avec précision l'idée pro* pre de la philosophie dans un des chapitres de l'ouvrage important auquel il travaillait avant sa mort et qu'il n'a pu achever.

Hasse. Les philosophes ne sont donc pas d'accord sur ce qu'est proprement la philosophie?

Kant. Comment le seraient-ils ? Ilsdispulenl encore s'il y a une philosophie.

Hasse. Mais, puisque les mots de philosophe et de philosophie existent, ils doivent renfermer quelque idée. Assurément les Grecs devaient attacher une certaine idée à ces mots : sofos et sofiay et c'est cette idée qu'il faudrait chercher, d'autant plus que les anciens exprimaient, ou du moins pensaient exprimer avec les mots l'essence des choses.

Kant. Mais ici l'élymologie ne sert pas à grand'chose, et tout finit à sofos, Sofos est le sapkm des Latins, philo-

sophia est studium sapienticB^ comme dit Cicéron, et voilà tout.

Hasse. Pardon, sapiens est la traduction du mot grec safesy et non de sofos, et il reste à savoir ce que safes veut dire. Nous autres Allemands/nous avons appelé philosophe [iDeiser) celui qui sait beaucoup [der viel loeiss). C'est bien là le savant, mais non pas le philosophe dans le sens grec; et quand Cicéron explique la sapientia, il fait une définition de choses, comme il le dit lui-même définition qui ne rend pas compte du mot sapientia,

Kant. Eh bien ! avez-vous mieux?

Hasse. Permettez-moi : les Grecs n'étaient pas des génies inventeurs. Ils n'avaient pas inventé la philosophie ; ils l'avaient reçue et développée. Il faut donc chercher à quelle nation ils avaient emprunté la chose, et par conséquent le mot, et quel est dans cette nation le sens primitif de ce mot.

Kant. Ce ne pouvaient être que les Égyptiens et les Phéniciens.

Hasse. En cophte et en égyptien, philosophie n'est pas un mot primitif. Sa racine est phénicienne et hébraïque.

Kant. Alors il faut qu'il ait été porté là par les Grecs, car les Phéniciens et les Hébreux n'étaient pas philosophes.

Hasse. Cependant ils ont le mot; et pensez, je vous prie, que ce n'est pas des contrées voisines, que ce n'est pas de l'Egypte qu'est venue la connaissance de l'unité de Dieu, connaissance qui, en supposant qu'elle n'émane pas d'une révélation surnaturelle (je parle à un philosophe), témoigne certainement d'une culture philosophique trèsélevée. Ensuite la chronologie s'oppose à ce que le mot sofos soit venu de la Grèce dans l'Orient ; car les Hébrçux appelaient leurs prophètes des philosophes [sofihm)y à une époque où les Grecs cultivaient à peine les sciences ; et

Sanchoniaton parle de sofah semin, c'est-à-dire de philosophes célestes, dans un temps où les Grecs n'avaient pas encore d'existence nationale, et mangeaient le chêne atUocthone.

KANT. Et que signifie ce mot hébreux ?

Basse. En hébreu, le verbe safah signifie speculan, spéculer. L'adjectif so/è^ le sofos des Grecs, un spéculateur, et le substantif soflah^ spéculation.

.KANT. Celle élymologie rend très-bien compte de l'idée fondamentale de la philosophie : ne voulez-vous pas développer cela et le donner au monde savant ?

Masse. Je craindrais qu'on n'y vît que des subtilités et des minuties verbales.

Kant. Je ne regarde point de pareilles recherches comme inutiles.

Ce même jour, 15 juin 1802, Kant dit à M. Hasse qu'il avait aussi beaucoup pensé à l'idée de Dieu, et que cela l'avait beaucoup fatigué. Il ajoutait que cela ne venait point de l'âge ou de la faiblesse de sa télé, mais de la difficulté du sujet.

Sa conversation à table était, comme on le voit, forte et instructive. Mais il ne faudrait pas croire qu'elle fût toujours d'un genre aussi sévère; quand elle avait pris quelque temps un tour sérieux, il s'empressait de l'égayer, et voulait que tout le monde s'amusât. C'était alors l'hôte le plus aimable. Quelquefois pour mettre ses convives en bonne humeur, il récitait des vers singuliers qu'il avait appris dans sa jeunesse, et qu'il disait du ton le plus naïf, à faire pâmer de rire ses amis. Il racontait des anecdotes sur lui-même et sur les autres ; par exemple sur Frédéric le Grand, qu'il admirait beaucoup, ainsi que Bonaparlo. Pour s'amuser, il demandait à son domestique qui était roi d'Angleterre. Celui-ci devait répondre : M. Piit; et lu. 19

cette idée peu à peu s'empara si bien de son esprit qu'il ne voulait plus entendre parler d'un autre roi en Angleterre. Il avait les réparties les plus heureuses, et il lui échappait une foule de mots pleins de finesse et de grâce, comme on en trouve plus d'un dans ses ouvrages : par exemple, celuici sur la philosophie comme servante de la théologie. Oui, disait-il ; maisil s'agit de savoir si c'est son porte-flambeau ou son porte-queue.

Nous venons de faire connaître les dîners deKant, c'esta-dire sa conversation. Voici maintenant quelques détails sur sa manière de vivre, ses habitudes domestiquas, ses petites singularités, les excellentes qualités de son cœur et la tournure de son caractère.

Son tempérament était extrêmement sec. Il ne transpirait ni jour ni nuit. Il lui fallait dans son cabinet une chaleur constante de 75 degrés Farenheit; il était malheureux quand il en manquait un seul; et même en juillet et en août, quand la température ne montait pas jusque-là, il faisait du feu dans son cabinet jusqu'à ce que son thermomètre arrivât à ce degré.

Autant il était ennemi déclaré de toutes les petites délicatesses et des soins qu'on prend de soi-même, autant il était observateur scrupuleux des règles d'hygiène qu'il s'était prescrites. Ainsi il portait toujours des bas de soie, ([u'il ne liait pas autour de la jambe par des jarretières, mais qu'il soutenait par des cordes à boyaux, attachés à de petits ressorts élastiques qui étaient fixés dans deux petits goussets pratiqués tout exprès à côté de ses goussets de montre. Tout cet arrangement, aussi compliqué que celui d'un de ses traités de métaphysique, avait pour but de maintenir la libre circulation du sang.

Kant, qui se servait si bien de sa plume, ne savait pas la tailler. 11 était fort bon mécanicien en théorie, maisnul^

lement en pratique, ce qui donnait lieu à des scènes trèsplaisantes entre lui et son domestique Lempe. Le grand théoricien posait à merveille le problème dans toutes les petites circonstances domestiques, et déterminait avec précision la manière de le résoudre, et c'était Lempe, le praticien, qui était chargé de la solution. Mais la pratique et la théorie ne s'accordaient pas, et rien n'allait, ce qui était fort pénible à Kant : il aimait que tout se fit bien et vite. Sa question ordinaire était : a Gela peut-il se faire sur-le-champ?» A quoi il fallait répondre : « Oui, surle-champ; » un simple oiii ne lui eût pas suffi; mais « oui, sur-le-champ, » vous valait : « Oh I c'est à merveille. »

Veut-on savoir une originalité du bon vieillard ? Quand il congédiait un ami, son habitude était de lui serrer la main : mais il ne fallait pas qu'on le lui rendit trop fort, et un savant célèbre ayant mis sa susceptibilité en ce genre à une trop rude épreuve, il ne voulut plus le revoir jusqu'à ce qu'il se fût bien corrigé; après quoi il le reçut avec plaisir, et ils devinrent très-bons amis.

Il était méthodique, régulier, constant dans toutes ses habitudes jusqu'à la minutie. Nous avons dit que le matin il prenait dans son cabinet un peu de thé, et pendant ce temps repassait dans son esprit l'emploi de sa journée qu'il avait arrêté la veille. Un jour que M. Wasianski était venu de très-bonne heure pour quelque affaire, il trouva Kant à la table à thé, et sans façon lui demanda à partager son petit déjeuner. Kant y consentit avec sa politesse accoutumée. « Je m'assis donc auprès de lui, dit M. Wasianski; mais je vis bien que quelque chose le troublait. A la fin, il me pria de vouloir bien me placer de n^anière qu'il ne me vît pas, car il y aVaitplus d'undemi-sièîcle qu'il n'avait pas eu une âme auprès de lui en prenant

son thé le matin. M. Wasianski se prêta bien volontiers à son désir, et Kant reprit sa tranquillité ordinaire. Quoiqu'il ne fît plus de leçons, et qu'il ne composât plus guère, cette habitude d'un demi -siècle de se recueillir un moment seul avant de commencer sa journée était si forte en lui qu'elle avait survécu aux motifs qui l'avaient fait naître.

Il n'était pas accoutumé à la contradiction. La supériorité reconnue de son esprit, sa moralité sans tache, l'étendue de ses connaissances, sa gaieté quelquefois caustique, le rendaient à la fois trop respectable, trop aimable et aussi trop redoutable pour qu'on s'avisâtdelecontredire. La faiblesse de l'âge ne pouvait que lui rendre cette habitude plus chère. Cependant il détestait toute flatterie, et faisait un cas infini delà droiture et de la franchise. Une contradiction bienveillante et amicale était assurée de son estime et même de son respect. Il admettait très-bien les conseils; souvent même il allait au-devant d'eux, et sur la fin de sii vie il s'y abandonnait entièrement, non par faiblesse, mais par l'esprit de conséquence qu'il portait partout. Il voulait ou agir par lui-même d'après ses propres vues, sans se laisser ébranler ni détourner, ou, s'il ne le pouvait, s'en remettre absolument aux conseils de celui auquel il aurait, une fois pour toutes, accordé sa confiance. C'est ce qu'il faisait dans les derniers temps avec M. Wasianski. Nulle réserve avec lui, nulle contestation. Il avait promis à M. Wasianski et s'était promis à lui-même de faire ce que celui-ci voudrait pour tous les détails de sa maison ; et il mettait du scrupule à tenir sa parole. « Mon cher ami, lui disait-il quelquefois, quand vous trouvez une chose utile, et que je la trouve inutile ou même mauvaise, si vous me la conseillez, je veux la faire. » Sa faciîité était encore une suite de sa fermeté et de son habitude de se conduire en toute chose par principes.

Kant avait adopté le paradoxe d'Aristote : Mes amis, il n'y a pas d'amis. Il se servait de l'expression d'ami dans les relations ordinaires comme de celle de très-humble serviteur au bas d'une lettre, et on ne s'en étonnera pas si on songe à la manière dont il avait passé sa vie. Sa destinée s'était écoulée tout entière dans son cabinet. Son rôle en ce monde était celui d'un penseur et d'un observateur. Il ne connaissait les passions, les souffrances et le malheur que de nom; dévoué tout entier à ses études,il avait recherché et facilement trouvé des relations sûres et agréables, sans éprouver le besoin d'une affection particulière très-intime et très-profonde; mais quand avec l'âge un appui et des soins continuels lui furent devenus nécessaires, et qu'il les eût trouvés dans le dévoûment de quelques-uns de ses amis et surtout de M. Wasianski, il abondonna son triste paradoxe et convint que l'amitié n'est pas une chimère.

11 conservait une reconnaissance profonde du bien qu'on lui avait fait, et jusqu'à ses derniers moments la mémoire de ses bienfaiteurs lui demeura sacrée. Il se souvenait particulièrement du docteur Franz Albert Schulze , directeur du collège de Frédéric, où il avait été élevé, et qui le premier avait reconnu ses dispositions, avait engagé ses parents à le faire étudier, et l'avait sans cesse protégé, lui et les siens, avec cette délicatesse qui permet d'accepter les bienfaits sans en rougir. Kant ne parlait jamais de M. Schulze sans un sentiment profond de respect et de reconnaissance , et il regrettait de ne lui avoir pas rendu un hommage public dans quelqu'un de ses écrits.

Mais c'était surtout le souvenir de sa mère qu'il conservait avec une vénération et une tendresse particulière. C'était, à ce qu'il. paraît, une femme d'un grand esprit naturel, d'une âme éle^^e, d'une piété sincère; et Kant,

comme la plupart des grands hommes , tenait surtout de sa mère. Elle avait eu la plus grande influence sur le caractère de son fils , et il lui rapportait en partie ce qu'il était devenu par la suite. Elle n'avait pas négligé ses propres dispositions, et elle possédait une sorte de culture que probablement elle s'était donnée elle-même. Avertie par M. Schulze, elle reconnut bientôt la capacité supérieure du jeune Emmanuel , et prit le plus grand soin de son éducation. Elle était profondément attachée à ses devoirs de femme; son mari était aussi un honnête homme. Tous deux aimaient par-dessus tout la vérité; jamais aucun mensonge ne sortit de leur bouche ; jamais aucune querelle ne troubla leur ménage ; et jamais leur fils n'assista à ces tristes scènes où les parents, par les reproches réciproques qu'ils s'adressent l'un à l'autre, affaiblissent dans le cœur de leurs enfants le respect qui leur est dû. Ces bons exemples agirent utilement sur le caractère de Kant: son éducation ne mit point en lui le germe de défauts que plus tard la meilleure volonté ne parvient pas toujours à déraciner entièrement. Sa mère allait souvent avec lui dans la campagne, lui faisait remarquer les objets curieux de la nature, lui apprenait à connaître les herbes utiles, lui parlait même de l'ordre et de l'arrangement du ciel selon ses faibles connaissances. Elle remarquait avec joie et cultivait l'intelligence de son fils chéri. Les questions de celui-ci l'embarrassaient souvent. Lorsqu'il alla à l'école, el même quand il était à l'université, les promenades de la mère et du fils continuèrent, mais les rôles étaient changés. C'était la mère qui faisait les questions et qui était l'écolière; c'était le fils qui expliquait et donnait les leçons ; l'heureuse mère acquérait ainsi une instruction qui lui était précieuse, et elle la tenait de son fils, et en même temps elle y voyait la preuve de ses progrès

rapides qui la remplissaient d'espérance. Mais quelles que fussent ses illusions maternelles, jamais sans doute elles n'allèrent jusqu'à deviner la grandeur de la destinée de son cher Emmanuel. Sa mort laissa dans l'âme de Kant des regrets profonds. Il se plaisait à raconter plusieurs circonstances de la vie de sa mère , et surtout celle qui l'enleva avant l'âge. Elle avait une amie qu'elle chérissait tendrement. GelleHsi était fiancée à un homme auquel elle avait donné tout son cœur, et qui trahit sa foi et en épousa une autre. La pauvre délaissée prit une fièvre de chagrin qui la conduisit au tombeau. La mère de Kant la soigna dans sa maladie , et son amie faisant difficulté de prendre les remèdes qui lui étaient ordonnés, sous prétexte qu'ils avaient mauvais goût, elle, pour la convaincre du contraire, prit elle-même une cuillerée de la potion que la malade venait de goûter. A l'instant le frisson la saisit, son imagination s'émut, et comme elle avait remarqué des taches sur le corps de son amie , elle les prit pour des signes d'une fièvre putride contagieuse, déclara qu'elle était perdue, se mit au lit le même jour, et mourut bientôt victime de l'amitié.

A la plus vive reconnaissance pour ceux qui lui avaient fait du bien, Kant joignait une indulgence extrême pour tous les hommes. Il ne parlait mal de personne. Il évitait les entretiens où il était question des vices grossiers de l'humanité, comme si en parler seulement eût dû mettre d'honnêtes gens mal à leur aise, et de moindres défauts lui paraissaient au moins un sujet peu digne de conversation. 11 rendait justice au mérite et cherchait des hommes distingués pour les avancer à leur insu. Aucune ombre de rivalité, encore moins d'envie, n'était en lui. Il mettait le plus vif empressement à servir ceux qui débutaient. Il parlait de ses collègues avec la plus grande considération

et rendait justice au mérite particulier de chacun d'eux. Il y en avait même un, à ce que dit M. Wasianski, qui malheureusement ne nous apprend pas son nom, que Kant mettait à côté de Kepler, c'est-à^lire, selon lui, du penseur le plus profond qui ait encore existé. Avec cette bienveillance générale pour tout le monde , on se doute bien qu'il ne méprisait aucune profession. Il réservait son mépris pour ceux qui se conduisaient mal dans chacune d'elles, et encore l'exprimait-il rarement.

A mesure qu'on le connaissait davantage , on ne pouvait s'empêcher d'admirer les vertus fortes qui le caractérisaient, la fixité dans ses principes, la fermeté dans ses actions, la constance dans ses résolutions, la régularité dans sa manière de vivre, la résignation à la destinée. Advienne que pourra, disait-il sans c^sse; et quand les choses n'allaient pas selon ses désirs, mais sans qu'il y eût de sa faute, sa maxime était de faire bonne mine à mauvais jeu. (tétait d'ailleurs le plus doux des hommes, et dans toute sa vie il n'avait pas fait de mal à un enfant. Il était d'une bienfaisance qui eût été remarquée dans une plus grande fortune, et la sienne n'était que celle d'un philosophe. Né pauvre, ses leçons et ses écrits, avec de l'ordre et de l'économie, lui avaient fait peu à peu une existence honorable dans une petite ville comme Kœnigsberg. Un testament qu'il fit en 1798 portait sa fortune à 14,310 rixdalles, sans compter sa maison et son mobilier; à sa mort elle s'élevait à 17,000 rixdalles (environ 64,000 francs). Son revenu était à peu près de 2,000 rixdalles. Sur ce revenu, il donnait, au témoignage de M. Wasianski, son homme d'affaires, 200 rixdalles à sa famille. Il était fort attaché à ses parents, et l'on a vu combien il chérissait sa mère ; mais en général il n'aimait pas à les voir autour de lui , non pas qu'il en rougît, il était bien au-dessus d'une pa-

reille faiblesse , mais parce qu'il ne pouvait y avoir aucun commerce satisfaisant entre eux et lui. Il s'assurait quMls étaient bien » leur faisait remettre chaque mois une certaine somme fixe, puis il n'en voulait plus entendre parler. 11 avait fait à sa sœur, un peu moins âgée que lui, une petite pension qu'il augmenta successivement. Il finit par la prendre chez lui , et quoique attaché à toutes ses habitudes et accoutumé à n'avoir personne autour de lui , il se fit peu à peu à sa société, et prit même son fils dans sa maison. Quand il remplaça son vieux domestique Lempe , -qui avait fini par se gâter et par être insupportable, il lui fit une retraite de 40 rixdalles. Il donnait chaque année à la caisse des pauvres une somme presque égale à celle qu'il consacrait à sa famille, sans parler des dons hebdomadaires qu'il faisait à beaucoup d'indigents; mais il ne donnait jamais à ceux qui lui demandaient dans la rue. Il voulait s'assurer des vrais besoins et de l'usage qu'on ferait de ses aumônes. Sa bienfaisance , jointe à sa vieillesse , lui attirait des visites où l'importunité allait quelquefois jusqu'à la violence : il retrouvait alors toute sa fermeté, et quoiqu'il n'eût qu'un souffle de vie, il savait se faire respecter. Une femme un jour pénétra jusqu'à son cabinet sous quelque prétexte, et allait lui prendre sa montre, quand M. Wasianski arriva. Kant prétendit qu'il l'aurait bravement défendue.

Avec le cœur le plus débonnaire était chez lui une fermeté inébranlable. Quand une fois il avait donné sa parole, il la tenait plus religieusement que d'autres leurs serments; et M. Wasianski rapporte qu'il se servait de cette fidélité de Kant à sa parole pour l'empêcher de faire des choses nuisibles à sa santé, et de céder à certaines habitudes qui ne convenaient plus à son âge. L'important était d'obtenir sa parole qu'il s'abstiendrait de telle ou m. 19.

telle chose ; la parole donnée était inflexiblement tenue, et les désirs les plus ardents mis au néant. Ainsi Kant souffrit longtemps les défauts de son vieux domestique qui, s*autorisant de ses longs services, abusant des bontés de son maître, et se fiant à sa répugnance bien connue pour changer ses habitudes, devint inexact, paresseux, insolent avec les amis de Kant et avec Kant lui-même. Lempe comptait que jamais Kant n'en viendrait jusqu'à se séparer de lui , et la patience du philosophe fut en effet trèsgrande. Mais Lempe fut perdu le jour où Kant prit et annonça la résolution de s'en défaire. Dès lors ni promesse^ ni prières ne l'émurent. Il le traita convenablement, et lui fit une pension ; mais à la condition expresse que ni lui ni les siens ne remettraient les pieds à la maison.

II détestait en toutes choses l'affectation, le genre solennel et sentimental , qu'on ne lui épargnait pas toujours, et qui lui était d'une fadeur insupportable. Tout ce qui était exagéré, soit dans les manières, soit dans le langage, le mettait au supplice. Il n'aimait que ce qui était simple, naturel et tout uni. Aussi les professeurs d'éloquence étaient-ils assez mal venus auprès de lui , comme on le voit dans son Anthropologie; il les comparaît aux avocats. Il recherchait peu les théologiens et les juristes. C'était le moraliste dans Staudlin * dont il faisait cas, et il fallut une circonstance particulière pour lui faire faire attention aux écrits de Schmalz ^. Ses favoris étaient ceux qui s'occupaient des sciences exactes et des sciences naturelles, surtout, comme nous l'avons déjà dit, les médecins,

* Célèbre théologien de l'Université de Gottingen. Voyez le Mor nuel de Vhistoire de la philosophie de Tennemann, traduclion française, 2« édit. t. II, ch. 389, partisans de Kant, p. Î49.

• Jurisconsulte distingué de l'école de Kant. Voyez Tennemann, ibid., p. 951. ^

dont il estimait infiniment les connaissances accessoires.

Sa bibliothèque était très-peu nombreuse ; elle ne contenait pas plus de 450 volumes, et encore la plupart étaient-ils des cadeaux. Il n'avait pas eu besoin d'avoir des livres à lui, ayant été précédemment bibliothécaire de In bibliothèque royale deKœnigsberg, où il trouvait tous les bonâ ouvrages, et en particulier une riche collection de voyages, qui lui avaient servi pour sa géographie physique. Depuis, il s'était arrangé avec son libraire pour avoir en communication les ouvrages nouveaux. H les lisait rapidement et les renvoyait.

Il recevait chaque jour des lettres de toutes les parties de l'Allemagne et des pays étrangers, de Hollande, de France, de Suisse, d'Italie, dans des langues et des dialectes que souvent il ne comprenait pas ; il se les faisait traduire, par exemple les lettres d'Italie par M. Hasse, et répondait à un très-petit nombre, souvent par la main de M. Wasianski; sur la fin il ne faisait plus attention à aucune. Il en était devenu à peu près de môme des livres qu'on lui envoyait ou qu'on lui dédiait. Dans les derniers temps ces envois n'obtenaient fii réponses ni remercîments, et il y était tout à fait insensible. Quand il reçut les Fragments pour une biographie de Kant, il les mit sur sa table sans avoir l'air de prendre en mauvaise part qu'on eût fait son histoire de son vivant, et après les avoir parcourus il n'en dit absolument rien, sinon qu'il y avait Utie faute d'impression qui était encore augmentée dans Yerratum,

Nous allons maintenant suivre le fil du récit de MM. Hasse et Warianski à travers les trois ou quatre dernières années de la vie de Kant jusqu'à sa mort.

Dès 1793, il avait cessé ses leçons, et en 1799 pris congé du public. Ce fut alors que le poids de l'âge com*

336 FRAGMENTS LlTTÊRAtlŒS.

mença à se faire sentir, et que ses forces physiques et morales diminuèrent. Lui-même s'en aperçut, et il n'avait pas la faiblesse de chercher à le cacher ni aux autres ni à lui-même ; il dit alors à ses amis : a Messieurs, je suis vieux et faible ; il faut me traiter comme un enfant. »

Il fut obligé de changer successivement ses habitudes. Auparavant il se couchait à dix heures et se levait à cinq. Il resta toujours fidèle à la dernière habitude, mais non pas à la première : et peu à peu il en vint à se mettre au lit à neuf heures, et môme avant. Au lieu de ses grandes promenades accoutumées, il se borna à une courte promenade dan^ \e jardin du roi, près de sa maison; et encore malgré loutes se** précautions, une fois lui arriva-t-ii de tomber dans la rue. Deux dames s'empressèrent de l'aider à Sf* relever. Il les remercia vivement, et fidèle aux principes de la vieille galanterie, il offrit à l'une d'elles la rose qu'il tenait à la main. Elle la prit avec joie, et la conserva comme un souvenir de Kant.

Cet accident lui fit supprimer toute promenade, ce qui l'affaiblit encore davantage ; et les choses en vinrent au point que sur la fm de 1801 il remit à M. Wasianski le gouvernement de sa maison et de ses affaires.

Celle de ses facultés qui commença à décliner le plus sensiblement fut sa mémoire, qui avait toujours été trèfmauvaise pour les clioses de la vie commune. Il oubliait successivement et répétait plusieurs fois par jour les mêmes anecdotes. Pour éviter à ses amis l'ennui de ses répétitions, il avait soin d'écrire ce dont il voulait les entretenir à dîner sur de petits papiers qui s'égaraient, et qu'il remplaça par un petit cahier à cet usage, qui devint ainsi une espèce de journal . régulier. Il s'embrouillait dans les comptes d'argent. 11 ne mesurait plus le temps exactement, surtout dans ses petites divisions, ce qui le rendait ou-

blieux et aussi très-impatient. Quelquefois on essayait de se servir de ce défaut à son profit, par exemple, pour ne pas lui donner du café, qu'il ^imait beaucoup mais qui l'agitait un peu la nuit; mais tôt ou tard il fallait c^er à l'impatience et à la vivacité de ses désirs. U demandait du café sur-le-champ y selon sa coutume. On essayait de lui faire prendre le change, de détourner son attention, et on le faisait attendre le plus possible. Il revenait à la charge, on lui disait d'abord, le café va venir. Oui, répondait-il, c'est là le mal, il va venir, il n'est pas venu. Alors on lui disait : Il vient à l'instant; oui, à l'instant, mais il y a une heure que cet instant dure. A la fin, il se résignait stoïquement : Ah 1 dans l'autre monde, je suis bien décidé à ne plus demander de café. Ou bien, il se levait de table, allait à la porte et criait le plus fort possible : du café, du café ; et quand enfin il vopit monter le domestique, il s'écriait plein de joie comme le matelot du haut de ses hunes : La terre, la terre, f aperçais la terre!

Mais où l'effet de l'âge paraissait davantage, c'était dans la faiblesse qu'il montrait pour sa théorie de l'électricité. On sait l'importance qu'il attachait à la constitution at^ raosphérique, et le rôle qu'il y faisait jouer à l'électricité. 11 finit par attribuer à l'électricité les phénomènes les plus différents : par exemple , l'espèce de mortalité des chats qui eut lieu à cette époque à Breslaw, a Vienne, à Copenhague et ailleurs. 11 l'expliquait par le rapport de l'élec- Irieité générale qui régnait alors dans l'aimosphère avec l'électricité dont ces animaux sont particulièrement chargés. Il trouvait que l'électricité influait jusque sur la forme des nuages : il voulait même qu'elle fût la cause de ses pesanteurs dé tête*, et il espérait qu'avec un changement de temps cette indisposition passerait. Il éludait toute objection contre sa théorie favorite ; et comme elle lui était

338 FRAffllEnS LITTiftAfftES.

on motif de consolatioii, ses amis ne dieichaient guère à le contredire.

Loi, JQsqne-là si afiif, ne pouvait phis supporter le mouvement. Ses jambes lui refusaient leur senrice; il tombait souvent ; mais il n'en Élisait que rire, en disant qu'il ne pouvait se faire grand mal et tomber lourdement, à cause de la légèreté de son corps. Souvent, et surtout le matin, il s'endormait sur sa chaise, et en dormant tombait par terre; et comme il ne pouvait se relever luimême, il restait là tranquillement jusqu'à ce que quelqu'un arrivât. Plusieurs fois le soir sa tète s'inclina sur la lumière qui mit le feu à son bonnet : loin de s'effrayer il le prenait avec ses mains sans faire attention à la douleur de la brûlure, le portait tout enflammé au milieu de la chambre, et l'èteignait sous ses pieds.

Pendant tout l'hiver de 1802 il ne sortit pas une fois. Au printemps on essaya de lui faire Caire quelques promenades en voiture et de le descendre dans son jardin. Mais il le reconnaissait à peine, et disait qu'U ne savait où il était. Il se sentait mal à l'aise comme dans une île déserte, et redemandait les lieux auxquels il était accoutumé. Le printemps ne lui fit presque pas d'impression. Quand le soleil brillait dans le ciel, quand les arbres commençaient à fleurir, et que ses amis lui faisaient remarquer, pour l'égayer, ce réveil de la nature, il disait avec froideur et indifférence : a C'est de même chaque année, et toujours de même. » Le seul plaisir qu'il eut fut le retour d'une fauvette qui le printemps précédent était venue chanter devant sa fenêtre. Encore cet unique plaisir ne lui resta pas; le froid chassa la fauvette. Kant l'attendit avec une tendre impatience ; et, comme elle tardait : « Il doit faire encore froid sur les Apennins, » dit-il; et il souhaitait un bon voyage à l'amie qui devait revenir le visiter, soit

par elle-même, soit dans ses enfants. Mais ni elle ni les siens ne revinrent. La bonne saison s'écoula ainsi sans faire de bien au pauvre vieillard.

Mil huit cent trois le trouva triste et fatigué de la vie. Il disait qu'il n'était plus bon à rien et qu'il ne savait plus que faire de lui-même. Le soir, quand on le conduisait au lit, il montrait son corps décharné, et disait à ses amis d'une voix douce et mélancolique : « Ah I messieurs, vous êtes jeunes et forts ; mais voyez mes misères : quand vous aurez quatre-vingts ans, vous serez aussi faibles que moi ; » et il montrait en se plaignant, mais sans aucune faiblesse, ses mains et ses pieds, d'une maigreur extrême. « Je n'ai plus longtemps à vivre, ajoutait-il, mais je m'en vais avec une conscience pure et avec le sentiment consolant que je n'ai fait sciemment ni d'injustice ni de peine à personne. » Et quand M. Hasse lui disait : « A merveille pour vous; mais quand on n'a pas la conscience nette? — Hé bieni alors il faut tout faire pour réparer la brèche : il faut restituer, dédommager, expier autant que possible. » Plus d'une fois le noble vieillard, dans le sentiment de jour en jour plus douloureux de cette faiblesse de l'âge qui effrayait aussi Socrate, souhaita la mort. <( La vie, disait-il, est pour moi un fardeau : je suis las de le porter; et si cette nuit l'ange de la mort m'appelait, je lèverais Jes mains et dirais de grand cœur : Dieu soit béni ! Je ne suis pas un poltron, et j'ai encore assez de force pour en finir si je voulais ; mais je regarde une pareille action comme immorale. Celui qui se détruit est une charogne qui se jette elle-même à la voirie. » M. Wasianski fait ici parler Kant un peu différemment : « Messieurs, aurait-il dit, je ne crains pas la mort, je saurai mourir; et je vous assure doyant Dieu que si celle nuit je sentais que je vais mourir, je lèverais les mains et dirais : Dieu soit béni 1

Mais si un mauvais démon s'asseyait sur mou cou et me soufflait à Foreille : tu as rendu malheureux un de tes semblables ; alors ce serait tout autre chose. » Paroles qui caractérisent parfaitement Thomme de bien, qui n'eût pas racheté sa vie au prix d'une faiblesse, et qui se disait sans cesse à lui-même et avait pris pour devise :

Summum crede nefas animam praeferre pudori, Et propter vitam Vivendi perdere causas.

C'est aujourd'hui, lui dit un jour M. Uasse, jour de jeûne et de pénitence. Il commença par sourire; puis bientôt» devenant sérieux : Cet usage, répondit-il, serait fort utile si chacun employait ce jour à se rappeler ses péchés et à réparer autant que possible tout ce qu'il a fait de mal. Le verset xxin de saint Mathieu : A.ccordoz-vous au plutôt avec votre adversaire (et il récitait tout le verset sans faire une faute) serait un très-bon texte. Il ajouta qu'autrefois il avait voulu faire, comme candidat de théologie, un sermon sur ce texte, qu'il l'avait même écrit, mais qu'il ne l'avait point prononcé. Ce sermon n'a pas été retrouvé après sa mort dans ses papiers.

Le même jour, il s'exprima aussi sur le péché originel en rigoriste et presque comme un véritable augustinien. Il n'y a pas grand'chose de bon dans l'homme, dit-il : tout homme hait son voisin, cherche à s'élever au-dessus de lui, est plein d'envie, de malice, et de vices diaboliques : Honio homini non Deus, sed diabolua. Que chacun sonde sa conscience.

Le B mars 1808, il dit que si la Bible n'était pas écrite, il est vraisemblable qu'elle ne le serait jamais,

11 rappela et maintint avec force le principe de l'interprétation morale qu'il avait établi dans sa Critique de la religion dans ks limites de la seule raison et dans son

KÀNT DANS LES DER^CrES ANNÉES DE SA VIE. 341

Combat des faouités^ comme la l)ase de Tinterprétation de la Bible. Gomme théologien et prédicateur, disait-il , ou doit supposer ce sens moral aux paroles de la Bible, alors même qu'il n'y serait pas. Sa prédilection pour ce genre d'interprétation est bien connue, et quand on lui annonçait que non-seulement des théologiens, mais des philosophes bibliques, par exemple Eichorn, avaient fait de fortes objections contre l'interprétation morale, il montrait le plus grand désir de les lire, ne les lisait pas, et répétait sans cesse son principe favori.

Il regardait le catholicisme comme très-conséquent, et la défense de lire la Bible comme la clef de voûte de tout l'édifice. Il défendait Vabsolutum decretum de Calvin. Après avoir lu la partie de l'Histoire ecclésiastique de Schroeckh, qui traite des hérésies :ll n'y a plus, dit-il d'opinion nouvelle à inventer sur la divinité de Jésus-Christ : tout est épuisé.

Le 2 juin 1803, M. liasse lui ayant demandé ce qu'il attendait après cette vie * : Rien d'arrêté, répondit-il après quelque hésitation. Un instant auparavant, il avait répondu à une autre personne : Je ne sais rien de l'état à venir. Une autre fois il se prononça pour une sorte de métempsychose.

Eternité, dit-il un jour, entre toi et ici il y si un immense abîme. Avoir un pied dans l'éternité, l'autre ici, c'est ressembler à l'ange du Coran dont un sourcil est éloigné de l'autre de 8000 lieues.

De temps en temps il retrouvait quelque force et il y avait des occasions où il parlait encore avec une expression profonde. C'avait toujours été là l'éloquence qui lui

' Ile série, t. v, Ecole de Kant, leç. vi», logique iranscendentaky p. 173.

342 FRàGHENTS LirtÉKÂIilES.

était propre. Il n*y avait en lui ni déclamation pathéti-* que ni gestes étudiés , mais une chaleur intérieure qui passait dans sa voix et dans ses moindres paroles. Kant se montra encore une fois tout entier à ses amis^ en leur parlant de Tinstinct merveilleux des animaux et d'une expérience qu'il en avait faite lui-même. Dans un été assez froid où il y avait eu peu d'insectes» il trouva dans un magasin de farine plusieurs nids d'hirondelles, avec un certain nombre de petits étendus à terre sans vie. Les recherches qu'il fit le portèrent à conclure que c'étaient les hirondelles elles-mêmes qui , par un instinct de prévoyance et malgré la tendresse maternelle, ne pouvant nourrir tous leurs petits , en avaient sacrifié quelquesuns pour sauver les autres. A cette découverte , disait Kant, je restai stupéfait; il n'y avait qu'à adorer et à s'incliner, et il disait c>eld d'une manière qu'il est impossible de décrire. La haute piété qui régnait sur son visage vénérable, le son de sa voix, le tremblement de ses mains jointes, étaient quelque chose d'unique. Une amabilité sérieuse animait aussi son visage lorsqu'il racontait comment un jour, tenant dans ses mains une hirondelle, il était resté longtemps à regarder et à lire dans ses yeux, et qu'il lui avait semblé qu'il voyait le ciel. 11 y a un Dieu, s'écriait-il, et il développait avec force l'argument tiré de l'ordre physique et des causes finales *. Un débutant en philosophie lui ayant envoyé un écrit qui contenait sur le verso du titre une formule algébrique de Dieu, Kant écrivit au-dessous avec un crayon : Ce serait = 0.

Il avait fini par ne plus suivre le mouvement qu'il avait lui-même donné, et les systèmes qui étaient venus après le sien n'avaient pour lui aucun intérêt, ou lui donnaient

' Ibid., p. 326.

KANT DANS LES DERmÈRES ANNÉES DE SA VIE. S43

même de Thumeur. Il levait les épaules quand on lui parlait de Reinhold ^ 11 ne fallait pas lui parler de Fichte ^ et de son école; il accusait Herder ^ de vouloir être dictateur. Reimarus ^ était le philosophe qu'il estimait le plus, et il faisait souvent Téloge du professeur Krause ^ et du prédicateur Sdiulz ^.

Quand Wolmer publia sa Géographie physique^ il en montra beaucoup d'humeur, il dit que tout cela n'était que charlatanisme, qu'il avait envoyé lui-même son manuscrit au professeur Rink à Dantzig. La vérité est que, s'il avait envoyé à Rink son propre cahier, celui dont il se servait pour ses leçons, Wolmer s'était procuré trois cahiers d'étudiants qui avaient suivi, à diverses époques, les cours de Kant sur la géographie physique, et qui avaient reproduit les développements riches et variés qu'il im* provisait et qui manquent dans son cahier et dans l'édition de Rink.

Son dernier ouvrage, le seul manuscrit qu'il ait laissé (il avait disposé des autres précédemment), était intitulé, selon M. Hasse : System der rei/nen philosophie im, ihrem yanzen Inbegriffe, système complet de philosophie spéculati/ce. M. Hasse déclare qu'il le vit souvent sur le bureau de Kant, et le feuilleta plus d'une fois ; qu'il contenait plus d'une centaine de pages in-folio écrites trés-fin, et que les

' Manuel de l'histoire de la philosophie de Tennemann, traduction française, t II, p. 358.

•ittU,p. 264.

' I6td., p. 2f9et$40.

* Ibid., p. 19a.

' Est-ce M. Christian-Frédéric Krause , qui avait déjà publié du vivant de Kant : Dissertatio de philosophiœ et matheseos notione, 1802, Esquisse de logique (allem.), 1803? Voyez le Manuel, t. II, p. 345.

• Ibid., p. 242.

points les plus graves y étaient traités ; par exemple l'idée de lu philosophie, à quoi se rapporte la conversation dont nous avons rendu compte entre Hasse et Kant, Fîdée de Dieu, ridée de la liberté et surtout le passage de la physique à la métaphysique. Au contraire M. Wasianski prétend que le sujet de Touvrage était le passage de la métaphysique de la nature à la physique proprement dite. Selon M. Hasse, Kant, dans Tintimité, l'appelait son chefd'œuvre, l'écrit qui renfermait tout son système, et il disait qu'il n'avait plus que la dernière main à mettre à la rédaction, ce qu'il espéra faire jusqu'au dernier moment. Selon M. Wasianski, Kant parlait très-diversement de ce manuscrit : tantôt il le donnait pour le plus important de ses ouvrages et comme à peu près complet, sauf la dernière rédaction ; tantôt il voulait qu'on le brûlât après sa mort. Mais les deux narrations s'accordent sur le seul point qui nous intéresse, à savoir, que soumis a M. Schulz, (fue Kant regardait avec raison comme le meilleur interprète de ses écrits, celui-ci en porta ce jugement, qu'il n'y avait rien qui répondit au titre, que c'était un simple commencement d'ouvrage, et qu'il ne pouvait conseiller de le publier. Quoi qu'il en soit, il parait certain que les efforts que fit Kant pour achever cet écrit ont beaucoup contribué à l'aifaiblir; et vers le milieu de 1803, il devint évident que le grand philosophe approchait de sa fin.

Le 22 avril 180;), anniversaire de sa naissance, Kant réunit encore ses amis, et tâcha d'étro gai, sans'y réussir. Chacun vit bien que c'était la dernière réunion de ce genre. Le 24 avril, il écrivit dans son journal : ce La Bible dit : Notre vie dure 70 ans, au phis 80, et fa nmilexire n'est qyje fatipœ et travail. )^

Sa faiblesse ne lui permit plus de recevoir d'autres visi-

tes que celles de ses plus intimes amis; et toute visite d'étranger lui devint insupportable. 11 ne s'y prétait qu'avec une peine extrême. On s'adressait à M. Wasianski, qui n'obtenait pas toujours sa permission. Au moins faisait-il ses conditions, et il ne fallait pasle tenir longtemps. Il recevait debout, appuyé sur son bureau, n'invitait pas à s'asseoir, ou même, ce que j'ai vu, dit M. Hasse, il laissait ses visiteurs dans l'antichambre, paraissait un moment à la porte, et à tous les compliments qu'on lui faisait il répondait : « Vous voyez en moi un pauvre vieillard à moitié mort. » Mais il reçut avec plaisir la visite du citoyen François Otto, celui qui traita de la paix avec lord Hawkesbury ; et lui-même exprima le regret que son état ne lui eût pas permis de faire la connaissance du duc de Brunswick, à son passage par Kœnigsberg. L'illustration personnelle l'attirait, toute autre lui était indifférente; et quand le matin il avait reçu des visites de grands seigneurs ou de personnages titrés, il se plaignait à diner de n'avoir vu que des hommes à rubans et à crachats. Il y avait de temps en temps des scènes touchantes, d'autres ridicules. Parmi ces dernières, il faut mettre le trait suivant : Un jeune médecin russe, qui avait passionnément désiré d'être présenté à Kant, aussitôt qu'il le vit se jeta sur sa main et la baisa. Le lendemain il se présenta de nouveau, et demanda au domestique de l'écriture de Kant. Celui-ci, ayant trouvé un morceau de la préface de YArUhvpologie^ depuis longtemps imprimée, le donna au jeune Russe, qui, dans un transport de joie, baisa le papier, et ne sachant comment témoigner assez sa reconnaissance, ôta l'habit et le gilet qu'il portait, et en fit cadeau au domestique avec un thaler. Toutes les bagatelles qui avaient appartenu à Kant ont été ainsi considérées comme des reliques. On conserve aujourd'hui à Dresde, dans un cabinet de curio*

348 FRA6MEKTS LITTÉRAIRES.

sites» une paire de souliers de Kant. Après sa mort on se disputa ses vêtements et ses meubles ; et sa vieille casquette» qui avait plus de vingt ans et ne valait pas six liards, fut vendues rixdales 112 (environ 33 fr.).

Pour surcroit de misère, il perdit alors en partie le seul œil qui lui restait de bon. Depuis très-longtemps il avait perdu Tusage de Toeil gauche. On ne s*en apercevait que quand on le savait; et il n'aimait pas à' en parler» et prétendait même qu'on ne voyait pas mieux avec deux yeux qu'avec un seul, et que la vision, en se retirant de l'un, se fortifiait dans l'autre. Au milieu de 1^03, l'œil droit aussi s'affaiblit et ne vit plus distinctement. Kant fut donc obligé de renoncer à toute écriture et à toute lec* ture, aux journaux politiques et scientifiques, et fut à peine en état de signer son nom , mais toujours sans aucun trembleimnt. Plus tard même il en devint incapable, et en décembre il se décida à donner à M. Wasianski une procuration générale. La signature qu'il donna à grand'peine dans cette occasion est la dernière écriture qu'il ait faite.

11 ressentait profondément sa situation, poussait souvent des soupirs, et murmurait de temps en temps les mots de tutelle et de dépendance. 11 essayait de se passer le plus possible des services de son domestique, tâchait de se tenir debout et de marcher droit. Le corps était abattu, mais l'esprit n'avait pas encore perdu toute sa force.

Quoiqu'il fit grand cas des médecins, il ne voulait pas y avoir recours. Il était fier de n'en avoir jamais eu besoin, et il soutenait qu'il n'était pas malade, mais vieux et faible. Je veux bien mourir, disait-il, mais non pas par la médecine. Et il rappelait cette inscription funéraire d'un homme que la médecine avait tué : « Un tel se portait bien; pour avoir voulu se port» mieux, il est

KâNT dans les DERNIÈmSlS ^BINÉES DE SA VIE. 347

ici. » Toute la pharmacopée de Kant consistait en quelques pilules qu'il prenait après son repas, et que lui avait données le docteur Triinmer» son camarade de collège» la seule personne au monde qu'il tutoyât. U était en médecine d'une complète hétérodoxie; sa maxime était : Pharmaçon tenmum.

Ses amis le soutenaient à la fin de 1803 en lui parlant du printemps prochain, où il aurait ses quatre-vingts ans» et célébrerait Taniversaire de sa naissance. Cette idée le réjouit. Mais, dit^il, il faut le faire mr^kn^hamp; et il voulut absolument qu'on le satisfît, et qu'on le laissât boire un verre de Champagne i la santé de ses amis.

Quelques éclairs de gaieté se montraient encore de loin en loin. Un jour qu'on avait parlé à table de l'expédition des Français en Angleterre, et qu'on avait beaucoup employé devant lui les expressions de mer et de terrê-fermef il dit en riant qu'il y en avait aussi beaucoup de mer dans son assiette et pas assez de terre-ferme. En efiét depuis quelque temps on ne lui permettait plus qu'un peu de soupe.

U ne pouvait plus trouver les expressions de la vie commune; mais, chose étrange 1 même dans sa plus grande faiblesse, il parlait eneore avec une précision étonnante de tout ce qui se rapportait à la géographie physique, à l'histoire naturelle ou à la chimie. Il s'expliquait encore fort bien sur toutes les espèces de gaz et leurs éléments. Il pouvait encore réciter les tables de logarithmes de Kepler, et dans les derniers mois , quand sa faiblesse effrayait ses amis et mettait obstacle à toute conversation, M. Wasianski leur disait : Parlons de sciences, et je parie que Kant comprend tout, et entre dans la conversation. Us n'en voulaient rien croire. « J'en lis l'essai, dit « M. Wasianski, et j'adjressai à Kant quelques questions

que, Jean Kauftmanu , qui avait succédé à Lempe , et qui ]e soignait avec un attachement particulier et une patience infatigable. Kant l'appréciait et lui fit du bien. M. Hasse rapporte même que les derniers jours, touché des soins pénibles que lui prodiguait son fidèle domestique, une fois Kant voulut lui baiser la main.

Dans le mois de décembre sa vue s'éteignit tout à fait.

En janvier 1804, il perdit tout appétit. 11 ne faisait (]ue bégayer à table; il ne parlait distinctement que dans son lit. Ses nuits étaient sans repos et sans sommeil. Il commença à ne plus reconnaître ceux qui étaient autour de lui, d'abord sa sœur, puis M. Wasianski; son domestique fut celui qu'il reconnut le plus longtemps.

Enfin vint le mois de février, sur lequel il avait écrit le verset que nous avons cité, et qui en effet fut le moins pénible de ses derniers mois, puisqu'il n'eut pour lui que douze jours. Son corps était réduit, comme il le disait luimême, au minmium. Quelques jours avant de mourir, il était à moitié mort. Le 3 février, son médecin, le docteur Oelsner, qui était son collègue à l'université, et alors recteur, étant venu lui faire visite, Kant se leva, lui tendit la main, et prononça successivement et indistinctement ces mots : beaucoup de fonctions, fonctions importantes ; puis : beaucoup de bonté, puis enfin : reconnaissance. Tout cela sans liaison, mais avec chaleur. M. Wasianski expliqua tout haut à M. le recteur que Kant voulait dire qu'il avait beaucoup de fonctions importantes et que c'était beaucoup de bonté à lui de lui faire visite; qu'il en avait bien de la reconnaissance. C'est cela, dit Kant, qui essayait de se tenir et tombait presque de faiblesse. Le médecin le pria de s'asseoir. Kant tardait ; M. Wasianski expliqua encore que Kant ne voulait pas s'asseoir devant lui. Le médecin paraissait en douter, et fut touché jusqu'aux larmes lors-

que Kant. 9 rassemblant ses forces, dit avec effort: le sentiment de la politesse ne m'a pas encore abandonné. te 5 février, M. Wasianski dina cbez lui avec un de ses amis. On fut obligé de le porter à table, et, comme il tombait de côté, de relever et d'assurer ses coussins. Voilà tout en ordre, dit M. Wasianski. Oui, répondit Kant, testitttdine et fade^ comme un jour de bataille. Le 6, ses regards devinrent fixes; il ne dit plus un mot; seulement quand on parlait de sciences, il donnait encore quelque signe qu'il était là. Quelques mois auparavant, il s'était fait dans le caractère de Kant cette petite décomposition qui précède et annonce toujours la mort. Le plus doux des hommes était devenu d'humeur difficile et quelquefois assez dure. Ce changement avait touclié tous ses amis, au Heu de les rebuter; ils n'y virent que l'effet de la dernière lulte , dans laquelle la nature physique était la plus forte. Quelques semaines aN'ant sa mort, la lulle avait cessé, et il ne parut plus la moindre trace d'inquiétude et de mauvaise humeur.

« Le 7 février, dit M. Hasse , nous fûmes invités chez « lui pour la dernière fois. A peine l'avait-on porté à ta* « ble, et avait-il pris une cuillerée de soupe , qu'il de- « manda à être reporté dans son lit. Quand on le désha- « billa, nous vîmes que ce n'était plus qu'un squelette, (( et son corps épuisé s'affaissa dans le lit comme dans un « tombeau. Nous restâmes à table , nous entretenant de « lui avec M. Wasianski. Il le remarqua, et prononça (( trè^istinctement le mot état, état [sttstand, zusfwul!) « Ce que nous interprétâmes ainsi : vous voulez dire, « M. le professeur, que nous parlons de vous. Oui, juste- « ment {ja ganz recht)^ dit-il encore, et ce fut le dernier « mot que j'entendis de sa bouche; ce fut la dernière (( fois que je le vis. Il ne se releva plus. »

Le 9 il ne répondit plus aux questions qu'on lui fit; le 10 au matin, M. Wasianski, lui ayant demandé s'il le reconnaissait, il répondit oui, lui tendit la main, et le caressa sur la joue. Le 11 au soir, ses yeux étaient éteints et son visage calme. « Je lui demandai, dit M. Wasianski, « s'il me reconnaissait. Il ne me répondit point; mais il « me tendit les lèvres comme pour m'embrasser. Une « profonde émotion me saisit. Je ne sache pas qu'il ait c( jamais embrassé aucun de ses amis, du moins je ne l'ai a jamais vu embrasser personne. Une fois seulement, « quelques semaines avant sa mort, il embrassa sa sœur (( et moi, mais sans paraître savoir ce qu'il faisait. Je re- « gardai le mouvement de ses lèvres comme l'adieu de « l'amitié, et ce fut le dernier signe de connaissance qu'il c( donna. Tous les symptômes d'une mort prochaine paie raissaient. Je voulus assister à sa mort comme j'avais (( assisté à une grande partie de sa vie, et je restai près « de son lit la dernière nuit. Vers une heure du matin, il « revint un peu à lui, et quand je lui présentai à boire, « il put approcher sa bouche du verre; et comme elle « n'avait pas la force de garder la boisson, il la tint ferce mée avec sa main jusqu'à ce que tout fût avalé, et il me fi dit encore intelligiblement : C'est bon. Ce fut son der- « nier mot. Bientôt les extrémités devinrent froides et le « pouls intermittent. Le 12 février, à quatre heures du « matin, le pouls n'était déjà plus sensible ni aux mains, a ni aux pieds, ni au cou. A dix heures son visage chan- « gea visiblement ; l'œil était fixe et éteint, et la pâleur «( de la mort décolora son visage et ses lèvres. Vers onze « heures le moment fatal approcha. Sa sœur était debout c( au pied de son lit, son neveu au chevet, moi à genoux « près de lui, essayant de surprendre encore quelque étinii celle de vie dans ses yeux. Je fis appeler son domestique

« pour qu'il pût être témoin de la mort de son bon « maître. Un de ses meilleurs amis, que j'avais fait aver- « tir, arriva. La respiration devint de plus en plus faible: c( on apercevait à peine un souffle léger sur ses lèvres, et a sa mort fut une cessation de la vie et non pas une crise. « A onze heures Kant avait cessé de vivre. »

La mort bien constatée, on lui rasa la tête, et M. le professeur Knorr se chargea de prendre son masque, et même la forme entière de la tête pour la collection du docteur Gall. Le corps fut exposé quelques jours dans une chambre de la maison, et il n'y eut personne dans la ville qui ne s'empressât de profiter de cette dernière occasion de pouvoir dire qu'il avait vu Kant. Pendant plusieurs jours à toute heure, la maison était remplie d'une foule immense de personnes de toutes conditions. 11 y en avait même qui revenaient deux ou trois fois, et plusieurs jours d'exposition suffirent à peine à la curiosité publique. L'état de maigreur auquel le corps était arrivé excitait l'étonnement général. Kant avait écrit luirmême quelques années auparavant la manière dont il voulait être enseveli : il avait voulu que ce fût le matin, dans un profond silence et accompagné seulement de ses commensaux. Sur quelques remarques de M. Wasianski qu'il avait chargé d'exécuter ses volontés dernières, il ne mit plus d'importance à ces dispositions et n'en parla point : on fut donc libre à cet égard. Le 28 février, à deux heures après midi, un cortège immense, composé des premiers personnages de la ville et des curieux, se réunit pour accompagner les restes de Kant à leur dernière demeure. Tous les étudiants suivaient le cortège, décemment habillés et profondément recueillis; après eux venait une foule innombrable de gens à pied de toutes les classes. Sur le cercueil était cette

inscription : Cimres mortales iminortcUis Kantvi. Le corps ni. 20.

fut porté ainsi en grande pompe, au son de toutes les cloches, jusqu'à l'église de l'université, qui était richement illuminée. Là était dressé un superbe catafalque. Une cantate funèbre fut exécutée, et deux discours exprimèrent les sentiments qui remplissaient tous les cœurs. Après la cérémonie, les restes de Kaiit furent déposés dans le caveau de l'université. Oh ensevelit avec Jui et on plaça sous sa tête un coussin sur lequel les étudiants lui avaient autrefois présenté des vers. Le 22 avril suivant, anniversaire de sa naissance , l'université lui fit de nouveau des obsèques solennelles, et son buste fut installé dans la grande salle.

Page 1