GALLICANISME ET PHILOSOPHIE
il représente la loi et la nation. Hors de là, il n'y a plus que le régime des bulles et des ordonnances, nulles contre les lois, souveraines seulement dans leurs justes limites, c'est-à-dire dans l'application fidèle des lois à des détails dont le principe est plus haut. Telle est ma ferme conviction, et en point de droit canon, je ne reconnais comme obligatoires dans l'Eglise, que les suprêmes décisions du dernier concile, celui de Trente. Je ne m'arrête point à l'histoire secrète de ce concile, je la connais autant qu'un autre ; je laisse là, et les récits de Yargas, et même l'histoire de Sarpi : je m'attache aux conclusions de ce concile, telles qu'elles ont été promulguées par le saint-siége. Ces conclusions sont obligatoires pour le saint-siége lui-même, comme pour le dernier des fidèles. Quant aux bulles papales, je ne les connais qu'autant qu'elles sont portées à ma connaissance par l'autorité légitime du pays dans lequel je suis. Toute autre doctrine revient à l'infaillibilité personnelle du pape, doctrine qui est fausse, au point de vue de la tradition, car elle n'est pas expressément dans le dernier concile, celui de Trente, et elle est manifestement .contraire à d'autres conciles célèbres, qui apparemment ont cru que tout pape n'était pas infaillible, puisqu'ils en ont dépc^ plusieurs. Cette doctrine de l'infaillibilité personnelle du pape n'est pas seulement fausse traditionnellement, elle est subversive de la foi <;hrétienne, car elle met la foi à la merci des décisions d'un homme. J'ajoute que tout état qui reçoit, ou, ce qui est la même chose, qui laisse enseigner une pareille doctrine, abdique. Car si ce n'est pas TEglise qui est infaillible, si c'est le pape, dès là toute bulle papale doit être reçue sans examen ; elle implique une obéissance immédiate et absolue ; et comme elle peut traiter de tout, de la morale à propos de la religion, et de la politique à propos de la morale, il s'en*
suit qu'il n'y a plus qu'un seul pouvoir dans le monde.
Mais j'ai hâte de déposer le rôle emprunté de canoniste et de gallican , pour revenir à celui qui est le mien, à ce rôle aujourd'hui trop abandonné , de philosophe et de libéral , enfant de la révolution française et défenseur inébranlable de ses principes. Ici la scène change y le langage change, et^ pourtant le fond delà pensée demeure le même.
L'assemblée constituante y en rompant avec le passé, a fondé l'État sur une base nouvelle. Elle a considéré l'État comme un être qui se suffit à soi-même, souverain en soi, et qui n'emprunte son autorité à aucune autre puissance dans le monde. L'assemblée constituante ne faisait autre chose, en cela, qu'exprimer la philosophie de deux grands siècles, et il appartient à la philosophie de notre temps de lui venir en aide à son tour, et d'expliquer la pensée de l'assemblée constituante.
Savez-vous pourquoi l'État est souverain? C'est qu'il repose sur une seule notion , laquelle est une notion première que nulle autre ne peut ni démontrer ni infirmer, notion simple, sui generis atque stii juns, à savoir, la notion de la justice. Je porte le défi à qui que ce soit d'expliquer la notion de la justice autrement que par un cercle vicieux. La justice est sainte et sacrée par ellemême; elle implique par elle-même et des droits et des devoirs, elle confère les uns, elle impose les autres, et ces droits et ces devoirs sont saints et sacrés comme leur principe. De là, notre glorieuse déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen, notre code politique et notre code civil. La justice, armée d'un pouvoir juste comme elle, et capable de la faire respecter, s'appelle l'État. L'État en soi est une puissance à la fois spéciale et complète, qui ne relève d'aucune autre. Sans
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doute, l'état se félicite de trouver des auxiliaires pour accomplir sa grande mission : il en trouve dans l'industrie et dans le commerce, il en trouve dans les sciences, il en trouve dans les arts, il en trouve surtout dans les religions qui parlent aux citoyens de touchants langages, d'autant plus puissants qu'ils sont plus libres. L'État appelle donc à son secours les religions ; mais il ne se met point à leur service ; il n'en pourrait servir une sans opprimer par là toutes les autres; car elles sont diverses et souvent ennemies. Il y a plus : avant de les protéger et même avant de les reconnaître et d'admettre leur public exercice, il leur demande ce qu'elles sont, quels sont leurs dogmes, quelles sont les pratiques fondées sur ces dogmes, afin de savoir quelle morale en découle, et par conséquent si cette morale est contraire ou favorable à la morale qu'il possède en soi, qu'il porte partout avec soi, qu'il a non-seulement le droit, mais le devoir de maintenir et de répandre. Si la morale d'une religion est contraire à l'État, l'État, sans se porter juge de la vérité ou de la fausseté des dogmes de cette religion, ne la reconnaît point, et en interdit le culte public. Mais s'il trouve les dogmes d'une religion favorables dans la pratique à toutes les maximes morales qu'il professe, non-seulement il reconnaît cette religion , mais il la prêtée. Ainsi, en général, la religion chrétienne tirant de ses dogmes une morale austère en même temps qu'elle est pleine de charité et d'amour, est essentiellement favorable à tout état fondé sur la justice et sur le droit. L'État a donc le plus grand intérêt à Texercice public de tout culte chrétien, parce qu'il a le plus grand intérêt à la propagation de la morale chrétienne. L'État par lui-même ne repose point sur tel ou tel principe spécial de religion ; mais loin d'être indifférent ou athée, il est, tout au contraire, essentiellement moral et religieux. Voilà pourquoi il a en soi de quoi
MO AGÂDÉlUfi iM» SGUEMGES MORALES BT POLITIQUES.
comprendre et apprécier toute morale et toute religion. Voilà pourquoi il a le droit de se porter juge , iMm pas, répétoDs-le mille fois, de la vérité ou de la laussalé intrinsèque des dogmes, mais delà morale qui en émane. L'État ne doit opprimer aucune religion : ce serait là de la tyrannie sur Tune des parties les plus sacrées de rbomae; mais il ne doit pas non plus sacrifier à quelque religion que ce soit aucun des droits qui lui appartiennent.
Permettez-moi quelques exemples. Laissons là le duriez tianisme , et dans le christianisme, le catholicisme qui pèse sur cette question de tout le poids de la vénératioB qu'il inspire ou des inimitiés q^'il soulèye, mettant par là tour à tour en péril ou les droits de TÉtat ou la liberté religieuse. Permettez-moi de choisir le judaïsme. C'est une vieille religion qui, pour avoir donné rexeoni^ d'une affreuse tyrannie, en a été punie pendant de longs sièdes par une affreuse oppression. La révolution feançÉiae e, 4'un seul coup, brisé toutes les tyrannies et bit oàuer toutes les oppressions. La religion juive est donc venue demander à l'État, fondé sur la révolution française, l'exercice public de son culte. L'État a répondu au judaïsme, et devait lui répondre, sous peine d'infidélité ou d'imprudence : Je vous connais mal ; on vous a calomnié peutêtre ; mais enfin on vous a beaucoup accusé d'avoir , en vertu de vos dogmes, que je ne juge point , des pratiques et des maximes que j'ai le droit et le devoir de juger, et qui, dit-on, sont incompatibles avec les mœurs et les lois françaises. C'est à vous à me donner satisfaction là-dessus. Vous connaissez l'esprit de la législation actuelle, la m(H raie qui en sort de toutes parts, qui la seconde et la perpétue. C'est à vous, si vous voulez que je vous reconnaisse, à faire la preuve que, loin d'être contraire, vous êtes favorable à cet ordre de choses, non pas directement en profes-
GiLUCAIOttiE ET FfllLOSOPHUS* SOI
gant la république ou la monarchie^ en vous mettant à mou service 9 ce qui vous oppriioerait, vous dégraderait, et par cda même vous rendrait inutile , mais indirectement par les vertus que vous recommanderez et par l'esprit général que répandront vos ^seignements, libres et respectés. Sur cela, Messieurs , réunion de l'Église judaïque, délibération du grapd sanhédrin, mémoire présenté au gouvernement, enquête du gouveraament , délibération commune, et en conséquence reconnaissance du culte juif. Dans cette trainsiaction , où est b souveraineté légale, je TOUS prie? Est-ce dans le judaïsme? Évidemment n(m, c'6St dans rÉtat. v
Au commencement de ce siècle, nous avons assisté au spectacle de cette transaction : nous sommes réservés peu^ ère à voir encore un spectacle du même genre. Quand FAlgérie sera devenue une province française, une partie ocNonme une autre du territoire français, il faudra bien lui appliquer notre régime politique et civil. Nous rencontrdlons dots devant nous la religion musubnane, grande religion sortie de la nôtre ; car, comme on Ta dit quelque part, et c'est moi, je crois : le Coran est une édition défectueuse de rÉvangile. Il faudra bien compter avec cette religion ; mais Me aussi, elle comptera avec nous. Nous n'irons pas, je suppose , par complaisance pour le grand muphti, tolérer tout ce que le Coran passe pour autoriser. Par exemple, TEtat reconnaitra-t-il la polygamie? et si, ce que je ne sais pas bien , la polygamie est autorisée par Âfahomet, ne faudra-t-il pas recourir à quelques transactions qui, sans détruire le Coran, donnent satisfaction, je ne dis pas à nos coutumes, je ne parlerais là que eooune un politique à la façon de Machiavel, mais à la morale, à la justice, à la dignité humaine que nous avons k diPoU et le devoir de reupecier et de bitê res^t^
partout où s'étend notre autorité. Sans insister , et pour abréger y car je ne voudrais point être trop long, je crois pouvoir conclure que l'État possède des droits qu'il a le devoir de maintenir devant toute religion, et devant la religion catholique comme devant toute autre.
Du haut de ce principe, les quatre célèbres propositions se présentent sous un autre point de vue, qui, selon moi, est celui de notre temps. Je m'explique. La philosophie et la liberté nouvelle couvrent le gallicanisme contre ses adversaires , mais à la rigueur elles n!en ont pas besoin. Quand il n'y aurait pas eu d'assemblée de 1682; quand il n'y aurait pas eu de* concile de Trente, ni de Bâle ou de Constance ; quand il n'y aurait eu ni Gerson ni Bosauet, ni parlements ni rois dans ce jpays ; quand tout le passé de la France ne nous léguerait pas une tradition libérale, je prétends qu'elle sortirait tout entière, mais sous d'autres formes peut-être, du principe de notre société , telle que l'a faite la révolution française. Ce principe est celui de la vertu propre de l'État, -reposant sur la notion indépendante du juste et de l'injuste, du bien et du mal, du mérite et du démérite, du droit et du devoir, abstraction faite de toutes les religions, lesquelles secondent, favorisent, développent heureusement la moralité de l'Etat, mais ne la constituent point.
Mais , me diront les nouveaux canonistes, ou, à leur place , ces libéraux rétrogrades qui viennent au secours des maximes d'Innocent III en invoquant celles de la révolution française , tout cela ne prouve que la première des quatre propositions, à savoir l'indépendance réciproque du temporel et du spirituel , de la religion et de l'État. Non pas, s'il vous plait : cela prouve beaucoup plus : cela prouve , non-seulement l'indépendance, mais la souveraineté absolue de l'État et son droit de prendre à