‹ Œuvres de M. Victor Cousin: 5. sér. Instruction publique (volume 2)Chapitre 15 sur 44 · GUIZOT · texte numérisé non relu

GUIZOT

106 SISfilOII DB 1841». — 8ÉANGB DO U AVRIL.

pensée. Ici les livres sont accusés dans Tabsence de leurs auteurs, et nul de nous ne les a assez lus, assez étudiés pour pouvoir en porter un jugement réOéchi. S'il faut juger les livres, je demande du temps pour les méditer, je demande mille conditions qui ne peuvent être remplies.

I) ne peut donc pas s'agir des livres , il ne n'agit que des cours. Mais les cours, quels moyens avons-nous de les bien connaître? Moi, par exemple, tout voisin que je suis du collège de France, je n'ai pas suivi ces cours. M. de Montalembert ne les a pas suivis plus que moi, je pense, ni aucun autre de mes collègues. Sur quoi donc les jiigerions^nous 7

On m'assure que M. Quinel a imprimé quelques-unes de ses leçons de cette année. Cela se peut; mais enfin, à tort ou à raison, je déclare que je n'ai pas lu ces leçons. Je ne puis donc ni absoudre ni condamner M. Quinet. J'aurais pu avoir plus de curiosité; mais enfin je n'y étais pas tenu. Beaucoup de vous sont dans le même cas que moi. Reste le livre célèbre de M. Michelet, qui a charmé les uns, irrité les autres, et soulevé le plus bruyant orage. Or, ce livre n'est point le cours de Michelet, cela est certain; de sorte qu'il est souverainement injuste decondure de l'un à l'autre. Enfin, vous le dirai-je, j'ai lu, il est vrai, fort à la bâte, cet écrit tant accusé. D'après ce qu'on m'en avait dit, je m'attendais à y rencontrer des choses épouvantables. J'y ai trouvé, et j'y blâme, un ton passionné , ardent , extrême. Il y a de grandes vivacités de langage , des peintures outrées : mais je n'y ai point reconnu une entreprise directe et systématique contre le christianisme. [Mouvements dwersy et réclamcUions de quelques côtés.)

Dussé-je attirer l'orage sur moi-même, dès qu'il s'agit déjuger les intientions d'un de' mes semblables, je me

LE COUiÉM DE PRANGE ET LES lÉSCTim. Hff

dois à moi-même, je dois à la chambre de n'apporta ici que rexpression de ma sincère conviction.

On me dira, on me dit à côté de moi, que je cède à un mouvement de générosité , parce que les deux professeurs accusés m'ont souvent attaqué. Non, dans une telle affaira il n'est permis de céder ni à la générosité ni à l'inimitié; il faut être juste avant tout, et distinguer l'exagération et l'emportement d'avec une entreprise systématiquement mminelle.

D'ailleurs comment ^pourrai-je croire qu'un homme aussi éclairé que M. Miehelet, un savant historien, un membre de l'Institut, un de mes confrères, Messieurs, dont il m'est interdit de parler légèrement , soit tombé dans cet égarement d'esprit de supposer qu'une société puisse se passer d'une religion et d'un culte, en présence du témoipage unanime de l'histoire et de l'expérience universelle? Et si une religion est ifiécessaire, comment m imaginer une plus sainte et plus pure que le christianisme?. Comment alors entreprendre de déraciner lé christianisme dans l'âme des peuples, pour ne rien mettre à la place? Une telle entreprise n'est pas seulement pro« fondement coupable, elle est radicalement insensée, et je ne. puis pas l'attribuer sans preuves certaines à un homme tel que M. Miehelet.

En résumé , les deux professeurs accusés peuvent ayoir fait des fautes, je l'accorde ; mais je soutiens que nous n'en sommes pas les vrais juges , et que les pétitionnaires auraient dû s'adresser, non pas è la chambre, mais a M. le ministre. M. le ministre a tous les moyens d'informations qui nous manquent. Nous ne sommes ni l'assemblée des professeurs du collège de France ni le conseil de l'instruction publique; nous n'avons pas à connaître des torts réels ou supposés des deux professeurs. Il est bien

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autrement digne de nous de rechercher et de Cuire oetter les causes de tout ce désordre.

Ces causes. Messieurs ! eh ! ne frappent^elles pas tous les yeux qui ne se ferment pas volontairement à la lumière? Qui ne sait que depuis plusieurs années une réaetion, honorable dans son principe, déplorable dans sea excès, s'accroissant sans cesse, je ne dirai pas par la complicité, mais par la complaisance inexplicable du gouvernement, s'attaque avec une violence inouïe à toutes les institutions où fleurissent la science et Tenseigomnent laïques. L'université a été signalée comme une institution malfaisante. Quiconque n'a pas fléchi le genou devant les exagérations à la mode a été représenté comme un ennemi de lardigion.et de l'État. Dans ce fracas d'accusations, les deux professeurs en question ont été dénoncés, vilipendés, insultés même jusque dans leur auditoire. Eh bien , il n'est pas impossible que des hommes qui n'ont pas l'expérience des temps difficiles, qui ne savent pas quelle puissance il y a dans une modération inébranlable; il n'est pas, dis-je, impossible que ces hommes ardents, imprudemment entraînés dans une polémique envenimée, en soient arrivés par degrés, sans mesurer leurs pas et le chemin qu'ils faisaient, à des vivacités de langage qui un jour leur paraîtront excessives à euxmêmes. Vous blâmez ces représailles, pour me servir de la juste expression de M. le ministre de l'instruction publique : vous avez raison; mais pourquoi ne les rattachezvous pas aux attaques violentes auxquelles elles répondent? Une sévérité éclairée doit être fondée sur la justice. Si vous voulez être justes , soyez sévères pour tous les désordres, et n'appesantissez pas votre main sur les uns quand vous épargnez les autres.

Permettez-moi de vous parler du fond du cœur, et de

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m'adresser à votre équité comme hommes privés, et à votre sagesse comme hommes d'État. Je ne sais pas bien ce qui se passe au collège de France et sur la place Cambrai; je n'ai pris parti nî pour ni contre les deux professeurs accusés ; je n'ai pas assisté à leurs cours, et j'ai trto-peu lu leurs livres : je ne puis ni les combattre ni les défendre. Mais ce qui me frappe les yeux , c'est qu'à quelques pas du collège de France a lieu incessamment une violation permanente des lois. 11 ne s'agit pas ici de quelque obscur règlement du collège de France qui n'existe pas ou ne s'applique point aux faits dénoncés. Il s'agit de lois qui existent incontestablement, et qui s'appliquent directement à un désordre certain et éclatant. Combien voulez-vous que je vous énumère de lois qui subsistent et qui s'appliquent à ce mal ? Voulez-vous que je vous cite l'arrêt du parlement de 1762 et la décision royale qui a suivi? Trouvez-vous que cette décision a péri avec l'ancienne monarchie? Eh bien, lisez la loi de l'assemblée constituante sur les ordres religieux ; quelle loi nouvelle a abrogé celle-là, je vous prie? Me direz-vous : Elle est un peu vieille; je vous citerai alors les décrets impériaux. Pour en finir, je vous citerai votre propre loi, votre loi récente sur les associations, cette loi que vous avez tant de fois et si sévèrement appliquée. Eh bien, il est notoire, en France, qu'en présence de tani de lois anciennes et nouvelles qui se confirment les unes par les autres, il est, dis-jc, notoire qu'une congrégation fameuse

M. LE COMTE Beugnot. Ah 1 nous y voilà I

M. Cousin. Oui,* nous y voilà : avez-vous donc pu

croire. Monsieur, que j'hésiterais à dire hautement ma

pensée? Oui, une congrégation fameuse existe et marche

tèUi levée, en opposition aiix lois. Vous la souffrez ; vous

SiO SIS8IÛII DE 1846. — SiA»CM DU 14 ATaa.

lui failas place ; vous la combles d'égards et de comptaisaDceSy et vous laissez tomber toute votre sévérité sur deux professeurs, coupables de paroles imprudentes 1

Je ne veux point, je ne dois pas rappeler ce qui s'est passé ces jours derniers devant la justice ; mais il est des résultats acquis à la publicité et qu'il est impossible désormais d'écarter de la discussion parlementaire. La France le sait et l'Europe le sait aussi : la société de Jésus a re- {uris sa place parmi nous; elle est reçue à témoigner devant la justice ; eUe avoue hautement qu'elle est ce qu'elle futy qu'elle a la même organisation, la mâme hiérarchie; qu'elle a des maispns de noviciat, des maisons de probation, une maison centrale à Paris et des maisons affiliées en province, affiliation qui constitue essentiellement une association : celui-ci est le Père supérieur, celui-là est chargé de la procure. Que dirail M. le garde des sceaux s'il s'hissait de telle ou telle association politique mille fois moins puissante que la redoutable compagnie ? Et remarquez bien que je ne suis pas l'ennemi de oes.religieux pris individuellement, mais je n'hésite pas à me déclarer l'adversaire de la corporation ; il en arrivera. Messieurs, ce qu'il pourra [Bire général). Ne riez pas trop; on peut sans ridicule se déclarer l'adversaire d'une compagnie qui domine en Italie et en Belgique, qui fait la guerre civile en Suisse, qui entraine l'Église de France, et qui tient en échec le gouvernement du Roi. {Vive sensation.)

L'impunité que vous accordez aux jésuites en dépit de tant de lois couvre MM. Quinet et Michelet. Vous ne pouvez frapper les uns quand vous épargnez les autres; et je m'assure que M. le ministre de l'instruction publique ne touchera pas aux deux professeurs tant que M. le garde des sceaux, exécutant enfin les lois du royaume, n'aura pas fait iiispecter la maison de la rue

U GOUiGS DE nUNGE ET LES StSimtB, 811

des Po6t68 et redierché ce qui s'y passe. Je m'assure qu'on ne poursuivra pas les livres de MM. Quinet et Miobelett tant qu'on n'aura pas informé contre le livre dont on a parlé ces jours-ci, ce livre de Maria StellOf qui, dit-on» contient les plus scandaleuses oalomnies, et qui, pourtant, ne parait pas avdr emté la curiosité de M. le garde des sceaux. M. de Montalembert attaquait impitoyablement le livre de M, Micbelet...

M. 0B MONTALEMnERT. Je n'ai pas parlé de le poursuivre.

M. Cousm. Non; mais telle était la conclusioa nëoes» saire de vos attaques.

M. DE MONTALElUERT. Je n'ai demandé aucune poursuite.

M. Cousm. C'est en quoi j'admire votre inconséquence,. Trouver un livre, coupable au dernier point, et ne point demander la poursuite de ce livre, c'est une contradiction qui surpasse mon intelUgence.

De deux choses l'une, ou le gouvernement retrouvera un peu de vigueur et se piquera de rétablir l'ordre partout et sévira envers quiconque y porte atteinte d'une manière ou d'une autre, ou bien il demeurera impuissant et immobile devant la révélation qui a été faite à la France et à l'Europe entière ; et alors tout ce qui serait tenté au collège de France, fût-il juste en soi, serait d'une iniquité révoltante. £t, encore une fois, tant que je ne verrai pas dans le Momimr que M. le garde des sceaux a en&i exécuté la loi à l'endroit de la compagnie de Jésus, je suis Ctf tain que M. de Salvandy ne prendra aucune mesure sévère envers les professeurs inculpés

mmimm

M. Cousin. Je demande aussi la parole pour un fint personnel. (Aux voixl aux fmxl)

M. LE CHANCELIER. M. Coushi demande la parole pour un fait personnel» il sera sans doute très-bref.

M. Cousin. Certainement, monsieur le chancelier, je serai très-court. M. le comte de Montalembert a dit que je l'avais intéressé, amusé même, mais qu'il n'avait rien compris du tout à mon discours. J'en suis fâché, et je m'en accuse, car je Qpnnais sa rare intelligence. En vérité, je ne savais pas avoir été si amusant; mais j'ai dû, j'ai voulu être clair, je crois même l'avoir été, à en juger par la réponse de mon noble adversaire.

11 n'a certes pas été dans ma pensée de jeter un défi général à M. de Montalembert; je ne lui ai pas dit, je n'ai pu lui dire qu'il me trouverait constamment sur sa route : ce serait là une menace étrange adressée à la chambre elle-même; elle peut se rassurer. Loin de me proposer de toujours contredire M. de Montalembert , je serai heureux de l'applaudir , et je suis certain que j'en aurai très-souvent l'occasion. Mais voici ce que j'ai dit et ce que je répète avec toute la netteté qui est en moi : Je tiens comme insoutenable la prétention de défendre la liberté illimitée, et en même temps les droits de l'ordre, et surtout de servir la cause et le parti que représente M. de Montalembert. Je tiens comme impossible de servir à la fois ce parti et cette cause, et le grand parti national, la grande cause de 1789. Cela peut se tenter dans un autre pays; mais ici l'entreprise est impossible. On ne parviendra pas à unir, même en apparence, les deux choses les plus incompatibles qui soient, la vraie liberté et une certaine domination. C'est sur ce terrain, mais sur ce terrain seul, que M. de Montalembert peut compter qu'il me rencontrera toujours. Oui, je m'efforcerai toujours de rétablir,

comme je l'ai déjà fait tout à Theure, la vérité de la situation, et j'ai la résolution bien arrêtée de ne pas laisser tourner contre eux-mêmes les principes de la révolution française.

M. le comte de Montalembert a déjà, ce me semble, qu'il me permette de le lui dire, un peu reculé dans sa réponse. Il ne s'est plus donné comme un ami des principes de la révolution française, mais seulement des résultats qu'elle nous a légués, c'est-à-dire apparemment de nos institutions et de nos lois. £h bien 1 si M. de Montalembert est en effet l'ami sincère de ces institutions et de ces lois» je me flatte qu'il voudra bien se joindre à moi pour demander i M. le garde des sceaux que toutes les lois de rÉtat soient enfin loyalement et fidèlement exécutées ^

' Avertie par ce discours, ropposition oonsCitutionnelle de la chambre des députés interpella le ministère sur rexécution des lois relatives aux jésuites; et par les efforts réunis de M. Tbiers, de If. Odilon Barrot, de M. Du pin et de M. Hébert, alors procureurgénéral, emporta le vote célèbre sur la Compagnie de Jésus. M. Rossi^ envoyé à Rome par M. Guizot pour solliciter la sécularisation de la Compagnie en France, l'obtint après une longue réfistance, grâce au vote imposant de la chambre des députés.

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