‹ Œuvres de M. Victor Cousin: 5. sér. Instruction publique (volume 2)Chapitre 43 sur 44 · ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR · texte numérisé non relu

ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR

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44 septembre 1843.

Monsieur le Ministre ,

Je viens vous rendre compte du résultat et des diverses opérations du concours ouvert le 1^^ de ce mois à la Sorbonne, en exécution des ordonnances du 34 mars et du 10 octobre 1840, et de l'arrêté du conseil du %^ novembre 1842, pour deux places d'agrégés de philosophie près la faculté des lettres de Paris, et trois places d'agrégés du même ordre près les facultés des lettres dçs départements. Le bureau chargé de* juger ce discours était composé, sous ma présidence, de :

MM. Damiron, membre de l'Institut, professeur de philosophie à la faculté des lettres de Paris; Barthélémy Saint-Hilaire , membre de l'Institut, professeur de philosophie ancienne au collège de France ; Garnier, professeur adjoint de l'histoire de la philosophie moderne à la faculté des lettres de Paris; Franck, professeur de philosophie au collège Charlemagne, et agrégé de philosophie à la faculté des lettres de Paris.

Sept candidats se sont présentés, tous les sept docteurs ès-lettres, selon la prescription de l'ordonnance du 24 mars 1840, tous aussi agrégés de philosophie auprès des collèges royaux, et, à ce titre, depuis assez longtemps professeurs dans nos établissements d'instruction secondaire.

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plusieurs même déjà connus par des ouvrages estimés. Ces candidats étaient : .

MM. Bénardy docteur ès-lettres, agrégé de 1831, professeur au collège royal de Rouen ; Henné, docteur ès-lettres, agrégé de 1837, professeur au collège royal de Bourges; Jacques, docteur ès-lettres , agrégé de 1835, professeur au collège royal de Versailles ; Jourdain, docteur ès-lettres, agrégé de 1840, professeur au collège Stanislas ; Lefranc, docteur ès-lettres, agrégé de 1842, professeur<rsuppléant au collège royal de Bordeaux; Lorquet, docteur ès-lettres, agrégé de 1836, professeur au collège royal d'Amiens ; Saisset, docteur ès-lettres, *agrégé de 1836, professeur-suppléant au collège royal de Gharlemagne. Ces noms seuls disent assez que ce concours avait lieu entre des maîtres jeunes encore, mais d'un talent exercé, Tespoir et l'honneur de Tuniversitè.

Mon premier soin, monsieur le ministre, devait donc être, et il a été, d'élever et de maintenir ce concours à toute la hauteur qui lui appartient. J'ai choisi, avec l'approbation des membres du bureau, pour les diverses épreuves, des sujets où les candidats pussent déployer toutes leurs forces, et en même temps mettre au jour les doctrines qu'ils peuvent être appelés à porter dans l'enseignement supérieur. Ils ont répondu à mon attente ; et je puis vous dire, monsieur le ministre, avec la plus entière sincérité, comme avec la plus vive satisfaction, que ce concours a fait paraître l'excellence des études philosophiques de l'université. Non-seulement il a laissé bien loin derrière lui tous les concours d'agrégation de philosophie

PIÈCES RELAT. A L'EN$EIGI9EM. MS LA PHILOSOPHIE. Ui

auprès des oolléges royaux que j'ai présidés depuis 1880, mais il a été jugé bien supérieur au eoneours du même ordre qui a eu lieu en 1840; et je ne crains pas d*afSrmer que, pour rencontrer des luttes pareilles sur des matières aussi graves et aussi épineuses, il faut remonter aux plus beaux jours de la Sorbonne et de l'université de Paris, au dix-septième siècle et au moyen âge. Plusieurs des candidats ont prouvé qu'ils sont au fait de l'état des problèmes philosophiques en France et en Europe , et qu'ils savent se frayer une route entre 1<^ opinions qui partagent au* jourd'hui les esprits ^ unissant l'indépendance au savoir, et retenant les qualités propres au génie français, la mé< thode et la clarté , parmi les emprunts qu'ils ont pu faire aux diverses écoles européennes. D'ailleurs, il n'a été prononcé aucune parole qui puisse donner le moindre ombrage à l'État et à la religion. Toutes les doctrines ont été saines, et témoignent même d'une assez grande sévé« rite de principes. Enfin , au milieu de la diversité d'opi^ nions sur des points secondaires qu'amène et autorise une liberté sagement réglée, on peut déjà reconnaître un fonds commun qui, s'affermissant de jour en jour, peut produire, avec le temps, d'assez grands résultats, dans l'ordre moral comme dans l'ordre scientifique.

Trois épreuves ont été successivement imposées aux candidats, la composition, l'argumentation, la leçon. Chacune de ces épreuves a> même été double, comme le veut le règlement.

Pour celle de la composition , j'ai proposé les deux sujets suivants : 1^ Question de philosophie : Réunir les meilleures preuves de la spiritualité de l'âme, et en former une théorie solide et complète. 2° Question d'histoire de la philosophie : Ce qu'il y a de vrai, et ce qu'il y a de faux dans la morale stoïcienne.

Vous apercevez, monsieur le ministre, les inotife qui m'ont fait choisir ces deux questions. Il importe que Ton sache bien que l'université enseigne dans ses écoles la spiritualité de rame, et que la morale la plus pure ne nous parait entière et achevée que quand elle trouve en Dieu son couronnement.

Les candidats n'ont eu que dix heures pour traiter cha« cun de ces sujets, avec un jour d'intervalle. .

Sur chacun de ces points , le résultat a été le même : deux compositions très-distinguées , toutes les aptres défectueuses; j'entends pour le talent, non pouf la doctrine. Les auteurs des deux compositions qui nous ont paru hors ligne sont M. Saisset et M. Jacques.

Sur la spiritualité de l'âme, la composition de M. Jacques est méthodique, solide et lumineuse; les preuves sont bien présentées et bien liées. C'est une excellente leçon écrite, très-saine dans le fond , noble dans la forme. M. Saisset s'est élevé plus haut : au lieu de donner luimême des preuves de Timmatérialité de Tâme, comme Ta fait M. Jacques, il en a recueilli et réuni les meilleures preuves , selon le vœu du programme , en les rapportant à leurs auteurs; et il les a appréciées et jugées, en se plaçant d'abord dans la preuve à la fois la plus solide et la plus simple, qui comprend et mesure toutes les autres, celle de l'aperception immédiate de la conscience. Nous avons regretté seulement que cette composition, d'un ordre supérieur, ne soit pas, à proprement parler, terminée. M. Saisset, si le temps ne lui eût pas manqué, se serait complu, sans doute, à faire voir que la preuve à laquelle il s'arrête, parfaitement en harmonie avec celle de Descartes , a été tirée du sain de la doctrine de Leibnitz, et élevée à une théorie distincte et rigoureuse , par un homme qui a été noire maître à tous, le profond auteur des Xonvemi^

PIÈGES RELAt. A L'ENSEIGNEM. DE LA PHILOSOPHIE. 453

rapports du physique et du morale M. Maine de Biran.

Sur la morale stoïcienne , nous n'avons pu séparer M. Saisset et M. Jacques. Nous n'avons découvert dans leurs compositions aucune imperfection sérieuse, et nous y avons trouvé des beautés diverses et égales. M. Saisset s'élève davantage; M. Jacques entre dans des détails plus approfondis. Tous deux rendent hommage , avec MontesquieUy à l'école stoïcienne qui, dans la^ décadence de l'antiquité, produisit encore quelques hommes vertueux et de grands caractères ; mais ils proclament cette école impuissante, parce qu'elle est exclusive et incomplète, et qu'elle retient et étouffe pour ainsi dire la vertu dans le cœur de l'homme, au lieu de la faire monter jusqu'à Dieu , source unique de toute force et de toute vie. Le stoïcisme a connu la liberté et le devoir; c'est là sa gloire; mais il n'a pas connu l'amour, ni l'amour de Dieu ni celui des hommes ; il a élevé bien haut la personne humaine ; mais il l'a laissée sur la terre , bien inférieur en cela au divin Platon, ce précurseur inspiré du christianisme. .

Le bureau me charge, monsieur le ministre, de remettre entre vos mains les compositions de M. Saisset et de M. Jacques, et de vous exprimer le vœu qu'elles soient publiées sans aucun changement, en rappelant à votre justice qu'elles ont été écrites sous nos yeux en dix heures, sans aucun livre et sans aucune note.

Les sujets de l'argumentation avaient été publiés et portés à la connaissance des candidats six mois à l'avance. Ces sujets appartiennent tous à la philosophie ancienne, qui est et doit demeurer comme le champ de bataille de l'argumentation. Par là, nous rattachons fortement les études philosophiques à celle de l'antiquité classique; nous exerçons les candidats à la critique historique; nous les fami-

liarisons avec de grands et difficiles monuments ; nous préparons par le commerce de Platon et d'Aristote à celui de leurs modernes héritiers. Telle est la pratique constante des universités de Hollande et d'Allemagne, dont les jeunes docteurs produisent cette foule de dissertations particulières, sur lesquelles s'établit ensuite l'histoire générale if la philosophie. Je connais bien peu de ces dissertations qui puissent équitablement être mises au-dessus des savantes discussions qui ont 'rempli trois journées entières^ et où les concurrents ont paru tour à tour comme argumentants et comme argumentes, chacun d'eux pendant deux heures.

Voici les sujets que le sort a distribués aux concurrents :

V Caractères de la sophistique; ses causes, sa place, son influence. Ensemble des idées philosophiques exposées par les sophistes; part de chacun des principaux sophistes dans la formation de ces idées ;

2"* Histoire de l'école de Mégare ;

S"" Quels sont les dialogues les plus authentiques de Platon sur lesquels on peut s'appuyer pour établir certainement la doctrine cosmologique, métaphysique, morale et politique de ce philosophe?

4'' Exposer et discuter la théorie des idées de Platon ;

b"" Exposer et discuter les objections d'Aristote contre la théorie des idées de Platon ;

6° Comparer et apprécier la théodicée de Platon et celle d'Aristote ;

l"" Comparer la théodicée de Platon et celle d'Aristote avec la théodicée de Leibnitz.

Ici, monsieur le ministre, plus heureux que dans lacom* position, sur sept concurrents, nous en avons trouvé six dignes de vpus être signalés à des titres et à des degrés différents : MM. Saisset et Lorquet, à peu près sur la même

ligne ; M. Jacques, M. Henné, et MM.. Jourdain et Lefrane*

M. Saisset s'est maintenu au premier rang par le sa^ voir, le aang-froid, Thabileté. U a une connaissance intime des systèmes andens ; il les expose clairement et aTec ordre, les résume avec fermeté et leur applique une critique délicate et élevée. S'il ne rencontre pas d'abord le mot juste et vrai^ il le cherche et le trouve, luttant visiblement avec sa pensée pour la rendre avec netteté et avec force, et tirant de cette lutte même de l'autorité et de l'intérêt. Le caractère de l'espi'it de M. Saisset est la mesure.

M* Lorquet s'est placé à côté de lui par des qualités différentes. Rapide, abondant, incisif, il a déployé les plus grandes ressources d'érudition et de critique pour soutenir des thèses peu communes, plus solides en réalité qu'en apparence. Une fois même, attaquant avec politasit, mais sans ménagement, une conjecture que j'avais avancée dans ma traduction de Platon sur la foi de deux grands critiques étrangers, l'argumentation du jeime candidat a fait chanceler à mes yeux ma propre opinion. M. Lorquet est flein d'écrit et d'idées. Son élocution, moins sûre que celle de M. Saisset, a plus de chaleur. Nous nous sommes demandé comment, avec cet incontestable talent, M. Lorquet, dans la composition, avait pu se montrer si peu semblable à luimême, et descendre au dernier rang.

M. Jacques nous a rappelé, dans tout le cours de cette nouvelle épreuve, le caractère de ses compositions : nous avons retrouvé dans son argumentation de la justesse» de la clarté, de l'ordre, des connaissances bien étaUies, une élocution correcte et facile, et, à défaut d'édat, cette recti* tude constante, si précieuse dans l'enseignement public.

L'argumentation a été la belle partie de M. Henné; il y a montré un savoi»' ires réel, une parole un peu préten-

tieuse, mais lucide et agréable, peu de profondeur, assez d'él^nce.

M. Jourdain et M. Lefranc méritent aussi d'être cités, celui-ci pour une ardeur généreuse et une force naturelle, que malheureusement il ne sait pas gouverner; celui-là pour la sagesse d'un esprit bien fait et nourri de bonnes études, qui se préserve au moins de tout écart.

Voilà, monsieur le ministre, des résultats qui peuvent paraître satisfaisants; ceux de la leçon ont été meilleurs encore.

L'épreuve de la leçon est double; elle porte tour à tour sur un point de philosophie et sur un point d'histoire de la philosophie.

Telles sont les questions philosophiques qui, un jour à l'avance, sont échues aux concurrents :

V Théorie de la certitude ;

3® Théorie de la substance;

3*^ Théorie complète de la liberté ;

4^ De ridée de la personnalité et de son rôle en philosophie ;

5° Ce qu'il y a de vrai, ce qu'il pourrait y avoir de faux ou du moins d'inexact et d'incomplet dans cette proposition : « Dieu est l'être des êtres. »

6° Du vrai et du faux optimisme;

7* Des vrais caractères de la divine providence.

Vous le voyez, monsieur le ministre, il n'y a pas de questions plus grandes ni plus délicates; et quand on a sondé et trouvé irréprochables sur ces points les doctrines des candidats, on peut être tranquille sur tout le reste, et leur confier avec sécurité l'enseignement supérieur de la philosophie, si leur talent les y appelle.

Dans cette épreuve, M. Lorquet s'est décidément placé au premier rang. Il est vrai que le sort lui avait adressé un

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magaifique sujet, la défeoçe et en même temps la rectification de cette proposition : Dieu est Tétre des êtres. Il est impossible de parler avec plus de méthode, de solidité et de vigueur; toujours dans le vrai, traversant tous lesécueils sans même les. effleurer, tour à tour analyste et dialecticien y quelquefois orateur, M. Lorquet a, pendant deux heures, éclairé, charmé, entraîné Tauditoire. M. Saisset, qui avait à donner une théorie complète de la liberté, trahi par une fatigue manifeste, a fait une leçon savante et la* borieuse, où il a chancelé sur plus d'un point. M. Jacques» dans le discernement du vrai et du faux optimisme, a gardé sa rectitude accoutumée. MM. Heane, Lefranc et Jourdain ont montré les mêmes qualités et les mêmes défauts que dans Targumentation. M. Bénard, qui n'avfûi pas été heureux dans les épreuves précédentes, après avoir fait une leçon courte et incomplète, a déclaré se retirer du concours.

Restait la dernière épreuve» celle de la leçon sur un point d'histoire de la philosophie. J'ai décidé, >avec l'assentiment du bureau, que les questions seraient exclusivement empruntées à la philosophie moderne, pour que celle-ci eût une épreuve à part et entière, comme la philosophie ancienne occupe toute l'argumentation. D'ailleurs les doctrines que les jeunes professeurs auront à enseigner se déploient mieux sur ce terrain si proche de celui de notre temps.

Questions d'histoire de la philosophie moderne :

V Qu'y a-t-il de vrai, qu*y a-t-il d'exagéré dans celte assertion de Leibnitz ; le spinosisme est un cartésianisme immodéré?

2° Rapports m différences de Spinoza et de Malabrancbe;

Z° Que le «défaut 1^ plus ^oécal et le plus gji^ve du ou*-

tésianisme est la notion mal éclaircie de la volonté tantôt confondue avecle désir et Tamour, tantôt avec l'intelligence ;

4^ Exposer les caractères, les mérites et les défauts de l'école écossaise, considérée particulièrement dans Reid;

5** Exposer et discuter le système métaphysique de Rant;

6^ Serait-il possible de défendre et dé maintenir au dixneuvième siècle notre grande école nationale du dix-septième, le cartésianisme, en le modifiant sur certains points, et en demeurant fidèle à son esprit , à sa méthode et à ses principes les plus généraux?

M. Saisset avait à prendre une revanche; il Ta prise habilement. II a ôté, du moins en grande partie, les nuages qui enveloppaient sa théorie de la liberté, en faisant voir que le tort fondamental de Técole cartésienne est d'avoir confondu la liberté tantôt avec le désir et l'amour, tantôt avec l'intelligence. Sur ce dernier point il a été profond, lumineux, triomphant. Il Ta été moins, et il importail peut-être qu'il le fût encore davatage, sur cette fatale confusion de la volonté et du désir qui a égaré Malebranche, perdu Spinoza et plus d'un contemporain célèbre. La conscience ne nous atteste pas avec plus d'évidence notre propre existence que l'opposition de la volonté et du désir dans la résistance à la passion. Passion, désir, amour, phénomènes involontaires que l'âme subit, mais qu'elle ne fait pas, et dont la fausse activité n'a rien à démêler avec cette activité véritable qui nous appartient, dont nous disposons, que nous suspendons, continuons, modifions à notre gré, par cette puissance extraordinaire, attribut singulier de la personne humaine, à savoir, la volonté libre. S'il est une vérité que l'enseignement de l'université, soit à l'école normale, soit à la faculté des lettres de Paris,

ait établie avec solidité , c'est celle-là, et à juste titre; car toute obscurité qui est laissée sur la liberté humaine monte plus haut et offusque toute la philosophie; et tout système qui, sous le nom équivoque de tendance et d'aspiration, confondrait comme primitivement identiques des faits qui aujourd'hui, sur le théâtre vivant de la conscience, sont manifestement opposés, ce système ramènerait la philosophie du dix-neuvième siècle dans la voie des hypothèses , et sur le chemin des abîmes. Une saine psychologie, aidée de l'histoire, brise aisément le prestige de cette fausse identité. Personne ne l'a mieux prouvé que M. Saisset lui-même dans sa forte et savante réfutation de Spinoza.

M. Lorquet avait à apprécier l'école écossaise. Dans cette leçon, comme dans la précédente, il a été spirituel, profond, animé ; il a défendu l'école écossaise coptre des accusations superficielles; et, en même temps, il en a signalé avec une équitable bienveillance, non pas les vices, mais les défauts. Il a prouvé que c'est à l'aide de sa méthode même qu'il est possible de la surpasser; il a élevé peu à peu la discussion des idées les plus simples aux problèmes les plus importants qui s'agitent aujourd'hui en Europe, et il a été à la fois si clair, si piquant, si fort, et quelquefois si éloquent, qu'au bout de deux heures, lorsqu'il s'est rassis, les applaudissements de l'auditoire ont éclaté. En entendant cette sage et vive défense de l'école écossaise, le président du bureau reportait involontairement sa pensée vers, ces jours, déjà bien loin de nous, où l'un des maîtres et des guides vénérés de la philosophie de notre temps, M. Royer- Collard, en 1812, élevait le premier la voix, dans un rare auditoire, en faveur de ces saines et fortes doctrines qui composent aujourd'hui l'enseignement public.

M. Lorquet a donc eu le plus grand succès; toutefois il

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â para à la oommission que l'intérêt populairô de Gette belle leçon pouvait être balancé par la science et la haute distinction de celle de M. Saisset; et, pour être justes, nous les avons mises sur le même rang.

Au-dessous d'eux, mais & une l^ére distance, est venu M. Jacques, qui a parfaitement exposé ce qu'il y a de vraî^ et ce qu'il y a d'exagéré dans l'assertion que le spinosisme est un cartésianisme immodéré II a très-bien montré que si, comme l'a dit Leibnitz, Spinoza a cultivé certaines semences de la philosophie de Descartës, il en a négligé beaucoup d'autres, et les meilleures, et abandonné sa méthode qui mettait l'esprit humain sur une route bien différente.

Ces trois candidats, monsieur le ministre, ont laissé assez loin derrière eux les trois autres, MM. Henné, Jourdain et Lefranc, qui pourtant ont droit aussi à nos éloges. Les doctrines qu'ils ont exposées sont dignes de l'université, et ils ont fait preuve d'un mérite réel. Ils eussent brillé peut-être dans un concours moins fort; et ils n'ont cédé qu'à des concurrents qui sont déjà des professeurs accomplis.

En résumé, nous publions avec joie que ce concours a passé nos espérances. Il donne cette année à renseignement supérieur trois professeurs d'élite. La commission a déclaré, sans aucune hésitation, agrégé de philosophie auprès de la faculté des lettres de Paris M. Saisset, qui s'est soutenu presque toujours au premier rang dans toutes les épreuves. Si nous eussions eu deux places à donner encore auprès de la faculté de Paris, après celle que M. Saisset venait de conquérir, nous les eussions très-volontiers conférées à M. Jacques et à M, Lorquet; mais il ne restait plus à noire disposition qu'une seule place de cet ordre; et comme la justice ne permettait pas de séparer ces deux

candidats, Tun qui avait montré dans toutes les épreuves une précieuse égalité de talent, l'autre qui avait été éminent dans deux épreuves importantes, nous nous sommes décidés, avec un regret sincère, à leur conférer à tous deux un grade inférieur, mais bien honorable encore, celui d'agrégé de philosophie auprès des facultés des lettres des départements.

Nous vous présentons avec confiance, monsieur le ministre, ces trois agrégés. Le premier laisse bien peu à désirer comme écrivain et comme professeur; sa qualité distinctive est, je Tai déjà dit, la mesure jointe à la force. Son défaut est de n'avoir peut-être pas été nourri assez longtemps de cette saine et pure psychologie qui n'abandonne à aucun prix les notions évidentes qu'elle trouve dans la conscience, et qui, sur ces notions fidèlement maintenues, asseoit les plus hautes conclusions de la métaphysique. L'histoire du cartésianisme est là pour nous enseigner à tous quelle utilité il y a à demeurer longtemps dans les voies modestes et sûres de la psychologie , et quel est le péril des inductions précipitées.

M. Lorquet est un penseur et un professeur; mais qu'il ne soit pas content de lui-même, tant qu'il n'aura pas acquis , par un travail assidu et l'étude des grands modèles du dix-septième siècle, l'art difficile, mais nécessaire, d'exprimer ses idées avec cette propriété de termes, cette précision et cette pureté qui fait paraître la pensée dans toute sa vérité, sans cette mauvaise enluminure qui doit être inconnue aux sérieux écrivains de l'université. Au contraire, M. Jacques doit s'appliquer à vivifier naturelle* ment son style au foyer de sa bonne conscience et de ses convictions réfléchies.

La commission me charge, monsieur le ministre, de recommandera votre bienveillance MM. Henné , Lefranc

et Jourdain, qui ont réussi dans plusieurs épreuves, et qui ont contribué à la force et à l'intérêt de ces luttes philosophiques. Je les invite à se représenter, dans trois ans, au prochain concours.

Je joins ici, monsieur le ministre, l*" le procès-verbal détaillé de toutes les opérations du concours;

2° L'extrait du procès-verbal qui a été lu oe matin en séance publique;

3® Les compositions de M. Saisset et de M. Jacques, pour que vous les jugiez vous-même, et que vous en procuriez la publication , si elle vous paraît convenable.

Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de mon pro* fond respect, etc.

6 décembre 1848.

Monsieur le biinistre,

Malgré le mauvais état de ma santé , je me suis empressé de répondre à Tappel que vous avez bien voulu faire à mon zèle pour l'université et la philosophie, et le 15 novembre dernier, j'ai ouvert le concours d'agrégation de philosophie auprès des facultés des lettres, assisté de MM. Ozaneaux, inspecteur générai; Garnier, professeur à la faculté des lettres de Paris ; Barthélémy Saint-Hilaire , professeur au collège de France; Rémusat, membre de l'Institut.

Je dois avant tout vous remercier de m'avoir donné pour collaborateur, avec des hommes consommés dans l'enseignement, un membre éminent de l'Institut, étranger à nos écoles et à leurs habitudes, pour représenter parmi nous la libre science. M. de Rémusat a vu de près l'université; il a pu apprécier par lui-môme les doctrines» qui

y sont en honneur , les garanties qu'elles offrent à la so^ ciété, les travaux et la valeur des jeunes maîtres qui, des différentes parties de la France , s'étaient donné rendezvous au chef-lieu de l'académie de Paris. Je n'ai pas besoin de vous dire aussi , monsieur le ministre , de quel poids a été l'opinion d'un tel juge dans toutes nos délibérations.

Les distractions orageuses des événements politiques, l'incertitude qui régna longtemps sur toutes les institutions, et particulièrement sur nos institutions scolastiques, la suspension du concours, puis sa soudaine ouverture à une époque inusitée , au commencement de l'hiver , tous ces motifs pouvaient faire craindre que l'agrégation de cette année n'attirât pas un nombre suffisant de préten*dants et n'eût point son intérêt accoutumé. Mais ces crain^ tes ont été trouvées vaines, grâce à l'excellent esprit et i l'heureuse émulation qui animent le corps des professeurs de philosophie , et vous apprendrez avec plaisir qu'il s'est présenté devant nous autant de candidats qu'en 1843. Je rappelle les noms de ces candidats :

MM. Ferrari, agrégé des lycées de l'année 1843, doe^ teur ôs-lettres de 1840, suppléant de M. Bautain à la faculté des lettres de Strasbourg, auteur de plusieurs ouvrages connus ;

Gouraud, docteur ès-lettres de 1848, et qui, en 1846, a remporté à l'académie des sciences morales et politiques la première mention honorable dans le concours sur la Certitude;

Janet, agrégé des lycées de 1844, reçu docteur ès-ieltrès en 1848, avec une thèse sur la Dialectique de Platon^ qui a obtenu les suffrages unanimes de la faculté de Paris, actuellement professeur au lycée de Bourges ;

Jourdain, agrégé des lycées de 1840 ^ docteur ds-lettres

de I8389 qui déjà avait paru avec honneur au concours de 1843, professeur au collège Stanislas;

KastuSy agrégé des lycées de 1843 , docteur de 1848, et dont la thèse sur la Psychologie d/Aristote a reçu l'approbation des meilleurs juges , suppléant de M. Jules Simon à l'école normale;

Rondelet, agrégé des lycées de 1844, docteur ès-lettres de 1847, professeur au lycée de Rennes;

Véra, agrégé des lycées de 1844, docteur de 1846, professeur au lycée de. Limoges.

Malheureusement, au milieu de la première épreuve, M. Gouraud, sur lequel nous placions les. plus belles espérances , a été. atteint d'une indisposition subite , et a dû se retirer du concours.

Restaient six candidats, tous agrégés des lycées, et qui tous ont soutenu jusqu'au bout les trois épreuves exigées, la composition, l'argumentation, la leçon.

La composition comprend deux épreuves : elle doit porter tour à tour sur un sujet dogmatique et sur un sujet historique. Pour chacune de ces compositions les concurrents n'ont pas plus de huit heures, et ils ne peuvent apporter ni livres ni notes, sous peine d'exclusion immédiate. Après avoir pris l'avis de mes collègues, j'ai dicté les deux questions suivantes, dont l'esprit à la fois philosophique et patriotique ne vous échappera pas :

V Qiœstion de philosophie. Quelle est la doctrine philosophique la plus appropriée aux principes et aux mœurs d'un peuple libre? — Les candidats sont invités à s'arrêter particulièrement sur les idées de liberté, d'égalité , de dignité, de droit et de devoir , de justice et de charité , de désintéressement et de dévouement , sur lesquels repose toute société libre, et à remonter, par l'analyse, de ces idées à la philosophie qui peut en rendre compte.

PIÈGES RELAT. A L'ENSEKSNEM . DfE LA PHILOSOPHIE. 4W

S® Question ^hiskn/re de la phihmphis. Quel a été le rôle de la France, en philosophie , ft tontes les époques , et particulièrement au moyen âge et au dix-septième siècle ?

Sur ces deux sujets , deux ooncurrents se sont tour i tour disputé le premier rang, M. Janet et M. Jourdain.

M. Jourdain a été le premier dans la composition dogmatique, M. Janet, dans la composition historique. M. Jourdain possède une étendue de connaissances et une justesse qui témoignent d'un esprit plus mûr et plus exercé. M Janet a plus de force et d'éclat , nous allions dire plus de talent, si une solidité qui ne se dément jamais n'était pas du talent aussi , et de la qualité la plus précieuse dans l'enseignement philosophique. Je vous adresse, monsieur le ministre, les compositions de ces deux candidats. Vous y reconnaîtrez, j'espère, avec les mérites que je viens de vous signaler, celui d'une doctrine profondément morale et profondément libérale ; et c'est bien là le double caractère dont l'université doit marquer tous ses enseignements, pour être i la hauteur de son temps et répondre aux vœux et aux besoins de la France. Le jury me charge aussi de vous exprimer le désir que les deux compositions de M. Janet et de M. Jourdain soient imprimées dans le JoumcU ofjkiel de Vvmtructicm publique ^ comme l'ont été, en 1843, celles de M. Saisset et de M. Jacques.

Après M. Janet et M. Jourdain , une place honorable est due encore à M. Kastus, qui joint à une grande rectitude un style simple, correct, quelquefois ingénieux, mais sans éclat.

Vous le savez, monsieur le ministre, la seconde épreuve du concours, celle de l'argumentation , est consacrée tout entière à Thistoire de la philosophie, particulièrement dans l'antiquité. Les sujets sont arrêtés par le conseil et pu-

bliés six mois à TavaDce ; c'est ensuite le sort qui les distribue aux concurrents. Voici ceux qui leur sont tombés en partage :

l"" Socrate, d'après Xénophon et d'après Platon : sa physique, sa métaphysique, sa morale et sa politique ;

3"* De la théorie platonicienne des idées , faire voir ce qui, dans cette théorie, appartient à Socrate et appartient à Platon ; apprécier les mérites et les défauts de cette théorie ;

S"" Exposer et discuter la doctrine d'Aristote sur l'origine et la formation des idées, la liberté de l'homme, l'obligation morale, l'immortalité de l'âme et la providence divine ;

Â"* Exposer la querelle du réalisme et du nominalisme;

ô"" Exposer et discuter les mérites et les défauts de la philosophie de Locke ;

6"" Exposer et discuter les mérites et les défauts de la Critique de la raison pure de Kant.

Dans Targumen talion aussi les candidats subissent deux épreuves différentes : ils sont tour à tour argumentes et argumentants, et chacune de ces épreuves dure deux heures. MM. Janet, Jourdain et Kastus, qui avaient été les premiers dans la composition, ont soutenu leur supériorité; mais entre eux les rangs ont changé. M. Jourdain a mérité la première place ; M. Kastus Ta suivi de trèsprès ; M. Janet n'est venu qu'après eux , et même à une certaine distance.

Ici, un candidat qui avait entièrement échoué dans ses deux compositions, et pour le fond et pour la forme, M. Véra, a commencé à paraître avec avantage, et a déployé une capacité philosophique peu commune. Faible dans Texposition et la discussion de 1^ doctrine d'Aristote, il s'est fort relevé en argumemant contre M. Kastus sur la

PIÈCES RELAT. A L'ENSEIGNEM. DE LA PHILOSOPPIE. 467

philosophie de Socrate. Dans cette lutte savante et animée, les deux concurrents ont fait assaut de conviction et d'énergie. M. Véra attaquait avec une grande force : M. Kastus s'est défendu avec fermeté et à propos. Le débat a été un moment presque dramatique, et l'auditoire, comme le jury, est demeuré partagé entre les deux rivaux.

Enfin M. Rondelet, dont nous avions distingué une composition , a montré sur la théorie des idées de Platon, et surtout sur la controverse du réalisme et du nominalisme dans la philosophie scolastique , des connaissances un peu superficielles peut-être, mais étendues, mêlées de quelques paradoxes, et soutenues par une élocution facile et éh'gante.

L'épreuve de la leçon a été plus remarquable encore que celle de l'argumentation. Les cinq candidats que nous avons déjà signalés s'y sont surpassés, un seul excepté, que sa voix fatiguée a trahi. Nous les plaçons dans l'ordre suivant :

l"" M. Kastus, à une grande distance de tous les autres ; 2« M. Janet ; 3* M, Véra ; A^ M. Jourdain ; 5« M. Rondelet.

M. Kastus a eu deux leçons à faire : l'une sur le fondement de lapropriétéy l'autre sur la doctrine philosophique^ morale et polUiqm de Hob^. Nous avons cru pouvoir proposer cette année ces deyx sujets un peu politiques, pour éprouver les doctrines des candidats , et prémunir l'enseignement qui se donne au nom de l'Etat de tout écart dangereux. La sagesse des concurrents a répondu à nos espérances. Sur le premier point, le fondement de la propriété, M. Kastus a éclairé, intéressé, attaché l'auditoire pendant une heure et demie, par les idées les plus justes, appuyées sur une saine métaphysique, développées dans un ordre parlait, et avec une élocution

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ttucile^ abondante et variée, s'élevant quelquefois avec le sujet et demeurant toujours simple. La simplicité, tel est le mérite particulier de M. Kastus. Ce n'est pas là d'ordinaire la qualité qui distingue la jeunesse, et c'est la (HT^nière fois que nous la rencontrons à ce degré dans les concours que nous avons présidés. La seconde leçon de M. Kastus sur Hobbes n'a guère été au-dessous de la première. Nous y avons retrouvé une érudition choisie, une doctrine nette et bien assise, une parole assurée, fine, ingénieuse.

Les deux questions suivantes étaient échues à M. Janet : 1^ Rapport de la psychologie à la théodicée, à la morale et au droit politique; 2"" Faire connaître l'esprit, la méthode et les grands principes de la philosophie de Descartes; en quoi Descartes oontûiue l'œuvre des réformateurs du xvi' siècle, et en quoi il est original et mérite le titre de fondateur de la philosophie moderne. Sur ces deux questions, et surtout sur la seconde, M. Janet a fait preuve d'Une bonne méthode, de connaissances qui ne sont pas vulgaires, d'une diction grave, ferme, souvent brillante. Mais il est loin de la simplicité de M. Kastus : il est tendu et un peu monotone. Le temps et l'étude des grands modèles lui apprendront à ne pas appliquer le même ton et le même style à des sujets différents , ni même à toutes les. parties d'un même sujet, à régler l'accent sur le sentiment et la pensée, à monter quelquefois et à savoir descendre. Mais, après tout, M. Janet est déjà un professeur et un écrivain.

M. Véra n'est peut-être encore ni l'un ni l'autre ; mais c'est incontestablement un philosophe. Il avait à traiter deux sujets magnifiques : 1^ Démonsyation de la personnalité de Dieu; 2° Exposer la philosophie de Platon dans ses points essentiels, en apprécier les mérites et les défauts. Sa première leçon un peu confuse , ou dont l'ordre au

PIÈCES RELAT. A L'ENSEIGNEM. DE LA P^LOSOPHIE. 469

moins n'était pas suffisamment marqué, contenait déjà des parties très-distinguées. La seconde , plus méthodique , l'emporta aussi sur la précédente par la finesse et la profondeur des aperçus. L'élocution de M. Véra est simple, presque familière. Il ne vise point à l'éloquence, il ne cherche pas à bien dire ; il n'est occupé que de sa pensée, mais il ne l'exprime pas toujours avec toute la clarté désirable. Il parle plutôt pour ceux qui savent, que pour des jeunes gens qui ont besoin d'être conduits pas à pas à la science. Toutefois, sa leçon a produit sur l'auditoire l'impression la plus favorable, et que nous avons partagée.

Nous avons entendu d'excellentes leçons de M. Jourdain sur deux points délicats et difficiles : V Réfutation du spinosisme; 2® Que faut-il penser de cette proposition célèbre: Au delà de l'expérience il ne peut y avoir de connaissance certaine, et il n'y a lieu qu'à des croyances qui répondent à des besoins plus ou moins vifs du cœur, mais qui manquent de certitude? M. Jourdain qui, avait toujours occupé le premier rang dans les épreuves précédentes, n'a pas été ici au-dessous de lui-môme. C'a été la môme méthode, le même sens, la môme élocution facile, ferme, élégante. Mais tous ces avantages ont été gâtés par un défaut qui n'avait pas paru dans l'argumentation de M. Jourdain, et que nous aimons à rapporter à la fatigue extrême qu'il éprouvait et s'efforçait de vaincre ; je veux dire des gestes souvent excessifs et une voix aiguë, désagréable à l'oreille et incommode à l'esprit.

M. Rondelet a traité avec succès une question de morale et une question de métaphysique : V Théorie de la charité : sa nature; ses divers degrés; ses rapports et ses différences avec les autres vertus ; quelle faculté la révèle et la prescrit. 2® Exposer et apprécier les antinomies de la raison dans la CriHque de la rmson p^tre de Kant. La doc-

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trine de M. Rondelet ne parait pas encore parfaitement arrêtée : sa logique dégénère quelquefois en subtilité; mais il possède des connaissances variées , et sa parole vive et abondante excite et soutient l'attention.

Si nous n'avons pu citer dans aucune des épreuves le sixième concurrent, ce n'est point assurément qu'il soit dépourvu de mérite ; c'est, nous le savons, qu'il s'est présenté à ces luttes difficiles sans aucune préparation. M. Ferrari a de l'esprit, de l'imagination, des connaissances générales ; mais pour s'asseoir parmi les maîtres, il faut des études spéciales et approfondies, il y faut mettre sa vie tout entière.

J'ai reproduit, monsieur le ministre, avec une fidélité scrupuleuse, et vous connaissez maintenant les divers résultats des trois opérations dans lesquelles se partage le concours. Il suffit de rapprocher ces résultats pour en tirer cette conclusion certaine, qu'en résumé M. Kastus a mérité le premier rang, et qu'il a les honneurs de l'agrégation de 1848, puisqu'il a été le troisième dans la composition, le second dans l'argumentation, le premier hors ligne pour la leçon. Or, d'après l'article 17 de l'ordonnance d'institution du 31 mars 1840, le candidat placé le premier sur la liste a droit de choisir la place la meilleure; et cette place étant celle d'agrégé près la faculté des lettres de Paris, nous avons, à l'unanimité, décerné ce titre à M. Kastus.

Le second rang appartenait encore, sans aucune incertitude, à M. Janet qui avait réussi dans toutes les épreuves et avait été Je premier dans la composition.

Il était également impossible de ne pas mettre au troisième rang M. Jourdain, qui avait été le premier dans une des compositions, le second dans l'autre, le premier encore dans l'argumentation, et n'avait fléchi dans la leçon que par un défaut accidentel et passager. Nous n'avons

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donc point hésité à déclarer agrégés auprès des facultés des départements M. Janet et M. Jourdain.

Le jury a pensé qu'il fallait laisser à M. Rondelet le temps de donner à sa doctrine une plus grande maturité. Ce jeune docteur est évidemment destiné à réussir dans un prochain concours, et nous le recommandons à votre bienveillance.

Jusque-là, monsieur le ministre, le jury n'a éprouvé aucun. embarras. Il n'en a pas été de même quand nous avons eu à prononcer sur le sort de M. Véra. D'une part, il semblait impossible d'accorder le titre éminant d'agrégé à l'auteur des deux compositions qui avaient été sous qos yeux. De l'autre, comment ne pas appeler à l'enseigne» ment supérieur celui qui avait soutenu contre M. Kastus une lutte pleine d'intérôt, et qui avait fait la savante et profonde leçon sur la philosophie platonicienne 7 Dans oe balancement consciencieux, l'avis le plus sévère a prévalu. Si l'université ne nous eût demandé que des pbilosopbesi nous lui aurions présenté M. Véra avec conflance et dans un rang élevé ; mais l'université nous demandait des pnn fesseurs, et le sentiment de nos devoirs nous a imposé une décision rigoureuse qui affligera un jeune homme distin-* gué, et qui nous laisse à nous-mêmes de vifs regrets. Je viens vous prier de les adoucir, monsieur le ministre, en accordant à M. Véra une chaire de lycée plus importante que celle qu'il occupe, ou en l'essayant à titre provisoire dans une suppléance de faculté. 11 faut supprimer le concours d'agrégation pour l'instruction supérieure et ren* trer dans le régime de l'arbitraire et de la fayeuri ou il faut qu'un tel concours, avec ses longues et laborieuses épreuves, soit compté ce qu'il vaut ; que ce soit déjà une recommandation auprès de vous d'avoir eu la courage de s'y présenter, et qu'on soit sûr au moins d'un peu d'avance*

ment quand on y a montré, comme M. Véra, même avec des imperfections fâcheuses, de fortes études et un talent véritable.

Ce concours, monsieur le ministre, fait honneur à l'université ; il a mis dans une évidence manifeste la pureté des doctrines de tous ces jeunes gens dont un rare savoir a nourri et fortifié la pensée sans l'égarer jamais hors des routes du sens commun. Pendant près de trois semaines, la Sorbonne a retenti d'argumentations et de leçons^ libres et improvisées, sur les sujets les plus relevés et les plus délicats, et pas une parole n'a été prononcée qui eût affligé ceux qui jadis ont fait entendre leur voix dans cette vieille enceinte, Arnauld, Bossuet, Turgot. J'avais cm bien faire de demander aux concurrents une réfutation du splnosisme, une démonstration de la personnalité de Dieu, une théorie de la charité, un aperçu de la philosophie qui peut expliquer les idées de liberté, d'égalité, de dignité, de propriété, de droit et de devoir, de justice et de charité, de désintéressement et de dévoûment, sur lesquelles repose la libre société sortie de la révolution française, enfin le rôle qui a toujours appartenu à la France en philosophie. Un public sérieux n'a pas manqué à ces exercices. Des professeurs célèbres, des membres de l'Institut, des représentants du peuple, de savants ecclésiastiques, d'anciens ministres, sont venus s'asseoir quelquefois au milieu de nous. Ils peuvent dire s'ils ont surpris, dans toutes ces improvisations, l'ombre d'une théorie qui puisse alarmer la religion et l'Etat. L'université a toujours voulu consacrer dans ses écoles l'alliance féconde d'une religion éclairée, d'une'saine philosophie et d'une politique véritablement libérale et conservatrice. Cette alliance que nous avons tant invoquée est aujourd'hui plus nécessaire que jamais. Je ne crains pas de vous dire, monsieur le ministre, que ce

concours en est déjà un heureux présage. Le christianisme y a été plus d'une fois entouré des hommages qui lui sont dus. Les grands principes de la révolution française étaient rappelés à tout moment avec une conviction sérieuse, et on sentait, sous les formes les plus diverses, une foi commune à cette philosophie sublime qui se recommande par les grands noms de Socrate, de Platon, de Descartes, de Bossuet, de Fénelon, de Leibnitz, qui reconnaît et proclame comme ses croyances fondamentales et en quelque sorte ses dogmes immortels là sainteté de la liberté humaine, Tobligation morale, la vertu désintéressée, la spiritualité de rame, et par delà les limites de ce monde un Dieu intelligent, par conséquent personnel et libre, qui seul a pu faire des êtres libres et intelligents, qui les a faits nécessairement dans un but digne de sa sagesse, qui veille sur eux et ne les abandonnera pas dans le développement mystérieux de leur destinée. La philosophie ne mérite Tintérét et la protection de TÉtat qu'autant qu'elle enseigne dans les écoles nationales et inculque à la jeunesse ces grandes croyances qui ne sont pas des superstitions du cœur et des nécessités politiques, mais qui charment les cœurs comme elles consolident les sociétés, parce (|u'elles sont des vérités éternelles.

Le concours de 1848 leur promet de nouveaux interprètes, savants, fermes, dévoués. Il est au moins égal à celui de 1843. Parmi les docteurs recommandés à cette époque, nul rie peut être comparé à M. Véra. MM. Janet et Jourdain sont des agrégés des facultés de département qui ne le cèdent point à M. Jacques et à M. Lorquet ; et je m'assure que M. Kastus, déjà cher à la faculté des lettres de Paris par une thèse du premier ordre, y tiendra un jour honorablement sa place à la suite de ces agrégés de

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philosophie qui sont déjà des maîtres pleins d'autorité, M* Jules Simon» M. Franck» M. Saisset.

J'ai l'honneur de vous transmettre» monsieur le ministre, avec ce rapport» l"" le procès-verbal de la délibération du 3 décembre qui a été lu en séance publique ; 2® le procô&-verbal détaillé de toutes les opérations du concours ; 3** les compositions de M. Janet et de M. Jourdain.

Agréez» monsieur le ministre» l'assurance de mon profond respect» etc.

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