AUX FUNÉRAILLES DE M. LARAUZA
ANCIEN M AITBE DE G0NFÉBENC8S A L'ÉOOLB NOUf ALB,
Ta» 30 septembre 1«?5.
Ce n'est pas la première fois que la mort frappe un élève (le TKcole normale, mais on peut dire que jamais elle ne choisit dans ses rangs une victime plus pure et plus irréprochable. Plus tard un autre que moi, surmontant sa douleur, nous entretiendra dignement de ct*lui qu'il a plus particulièrement connu et aimé. Invité à le suppléer en cette triste circonstance, je ne veux qu'acquitter ici eii peu de mots la dette commune envers le bon et parfait eamarade que nous allons quitter pour toujours.
Plusieurs d'entre nous se rappellent encore les brillant^ succès du jeune Larauza au lycée Napoléon, et vous savex tous quelle estime et quelle affection ses talents et son caractère lui cpncilièrent a l'École normale. Déjà M. Larauza était chrétien rigide envers lui-même, doux et facile pour les autres, austère dans ses principes et serein jusqu'à la gaieté la plus aimable, grâce à la candeur de son âme<'t à la vivacité de son imagination. Déjà il mettait danstou>
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ses travaux ce zèle opiniâtre de la vérité et cette sagacité rare qui peu à peu le conduisaient à des résultats inattendus. Il montra successivement ces belles qualités dans les différents postes qui lui furent confiés; et après plusieurs années d*un enseignement honorable à Montpellier et à Alençon, il vint de bonne heure les rapporter à TÉcole normale où il trouva l'occasion de les accrottre et de les développer. Chargé de renseignement approfondi des langues anciennes, M. Larauza rencontra ces questions de grammaire générale qui couvrent les questions les plus épineuses de la métaphysique. 11 ne traversa pas ces graveî^ matières sans y laisser des traces lumineuses de sa patience et de sa pénétration, et nous avons eu entre les mains plus d'une dissertation dirigée avec un esprit d'analyse qui prouve une tête pensante.
Ces occupations sévères avaient jusqu'alors contenu sans Vétouffer l'instinct secret qui portait M. Larauza vers des régions plus poétiques. La suppression de l'École normale en 1822, en lui faisant un loisir forcé, lui donna le temps d'allier à ses travaux littéraires des études de musique et d'harmonie qu'il poursuivit avec sa patience accoutumée, et où les plus rapides progrès, récompensant bientôt ses efforts, permirent à cette âme pure et tendre d'exhaler en chants mélodieux l'ardente sensibilité qu'il réprimait dans ses mœurs et dans sa conduite. Pourquoi n'est-il pas resté parmi nous à cultiver doucement ces heureux talents? Mais la passion de s'instruire l'entraine en Italie. Le besoin de tout voir, et de tout bien voir en peu de temps, lui fait braver les plus rudes fatigues.. Un problème d'érudition le retient des mois entiers autour de ces routes des Alpes, escarpées et couvertes de neige, qui se disputent l'honneur d'avoir servi de passage à Annibal. Il croit, après tant d'autres, avoir résolu le célèbre
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problème. Il revient, mais déjà tout blanchi et portant dans son sein des germes destructeurs. A peine de retour, il se livre à un travail excessif, et compose en quelques mois un volume entier, monument do labeur, de bonne foi, de sagacité et d'exactitude. Enfin son travail est achevé ; il va être admis à Thonneur de le lire devant une savante compagnie ' ; il ne s'agit plus quo de choisir k jour; tout est prêt; il n'y a pas deux semaines encore, je m'entretenais avoc lui de ses prochains succi^s, de la ca^ riùro qu'ils allaient lui ouvrir; et le voilà aujounlMiui éUuidu sans vie, foudroya par une mabdie terrible «H à jamais enlevé au bonlinur el à la gloire! Voilà donc im viennent aboutir tant de nobles efforts, tant de douct^ vertus, tant de science et d'innocence ! La mort vient nous chercher dans un cabinet paisible comme au milieu des hasards. Celui qui pour suivre une étoile aventureuse se jette dans les tempêtes de la vie, au risque d'y être brirf mille fois, a quelquefois traversé l'orage et regagné le port ; et toi, pauvre jeune honnne , sans avoir quitté le rivage, sans avoir connu ce monde, ni ses biens, ni ses maux, ni l'inquiétude de ses espérances, ni la misi^rede ses promesses, lu tombes à la fleur de l'âge comme affoiâsé sur toi-même !
Et toi ({u'il m'est impossible de séparer de ton ami, toi qui remplissais son âme comme il remplissait la tienne, mon cher Viguier, à Dieu ne plaise que je cherche à te consoler ! Après une si longue absence, tu le revois un jour, et il t'échappe sans retour ! La [)erte que tu fais est amère, inattendue, irréparable. Elle doit être et profondément el élernellemont ressentie. iMais que la volonté et l'exemple de Larauza te soutiennent. Sa première loi fol
' L'Aradémie des inspriptionsot belles-leUres.
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lie bien fairts vis pour bien faire aussi. 11 faut sup|Ku-tor roxistence alors mémo qu'elle est flétrie, s'atliicher à c(îtte vie que Ton méprise piirce qu'on peut } ôlnj utile encore, et on peut toujours Tétre; on le peut puisqu'on le doit. Supporte donc avec force et douceur le malheur ([ui^ Dieu t'envoie pour t'éprouver, non pour l'accabler.
Et vous. Messieurs, nous surtout élèves d(î l'Kcole normale, en quittant notre digne et excellent camarade, proiiiettons-Iui de l'imiter dans ses mœurs, dans ses fortes crovanecs, dans son zèle pour la science et dans cette fraternité d'âme qui l'unissiiit à chacun de nous. Débris de jour en jour plus rares d'une école ({ui eût pu être grande et qui voulut être utile, puisque son nom seul nous reste, soutenons-le par notre union, par notre constance , par notre dévouement à tout ce qui est bien. Si nous ne pouvons changer la destinée, élevonsnous au-dessus d'elle par notre courage. Disputons à la mort et à l'injustice des hommes le souvenir de notn^ école bien-aimée. Sa gloire ne peut plus être dans le nombre de ses enfants, mais dans les travaux et les ^ ertus de ceux qui lui restent. Sous tous les rapports, nous ne pouvtms |iRndrc un meilleur modèle ((ue Thonmie ^erlueux et aimable auquel nous allons dire le dernier adieu. Pour moi, fd m'étonne d'être encore debout sur tant de tombes qui m'appellent, puissé-je à la fin de ma carrière ne [las pamitre indigne d'avoir été un de ses amis I
Adieu, mon cher Larauza , nous te remettons a\ ec conhace entre les mains de Dieu ^ !
' Vovez sur M. Larauza une excellente notice de M. Viguicr «Ifite du mémoire posUiume intitulé : Histoire critique du mtaqe des Alpes par Ànnihal, in-8", «856.
DISCOURS
PRONONCÉ