M. JOUFFROY
mes supérieurs, Maine de Biran, Laromiguière , Royer- Collardy renouvelèrent la philosophie, de jeunes esprits pleins d'ardeur et de taleut s*empressèrent sur leurs traces : parmi eux se distingua de bonne heure M. Théodore Jouffroy.
Dans les modestes conférences de Técole normale, il a|)portait déjà cette précoce sobriété de jugement, ennemie de toute hypothèse, rebelle à toute impulsion étrangère, cet impérieux besoin de s'entendre avet*. lui-même et de voir clair en toutes choses : qualités éminentes qu'il n'emprunta à personne, et qui, développées par un(i culture régulière et assidue, et transportées successivement sur de dignes théâtres, lui ont composé une renonunée solide , et lui donnent un rang à part et très-élevé dans renseignement public et parmi les écrivains philosophiques de notre temps. 11 était chez nous le véritable héritier de Laromigdière. Parmi les étrangers, il faut le mettre entre Reid et Dugald Stewart, semblable à l'un par le sens et la gravité, à l'autre par la finesse et par lu grâce. Nul ne posséda, nul surtout ne pratiqua mieux la vraie méthode philosophique,* la méthode d'observation appliquée à l'âme humaine. Il interrogeait la conscience avec tant de bonne foi et tant de sagacité, il en exprimait la voix avec une telle fidélité, qu'en l'écoutant ou en le lisant on croyait entendre la conscience elle-même racontant les merveilles du monde intérieur dans un langage exquis, pur, lucide, harmonieux. Son style, comme sa parole, (Vclaircissait, ordonnait, gravait toutes ses pensées. Il était, sans contredit, le plus habile interprète que la science pût avoir nonseulement dans l'école, mais auprès du monde, solide et profond parmi les doctes, et eu même temps accessible à tous. C'était là, parmi nous, le véritable rôle, le rôle original, grand et bienfaisant de M. Joutîroy.
Peutrétre sa circonspection était-elle portée un peu trop loin, comme la confiance de quelques autres peut paraitre téméraire. De peur de s'égarer sur les pas mêmes du génie dans la haute métaphysique, oubliant un peu trop les puissants instincts et le dogmatisme immortel de l'esprit humain , M. Jouffroy se plaisait à demeurer sur le forme terrain de la psychologie, dans ces régions lumineuses et sereines que Tobservation éclaire toujours, et où la sagesse peut jeter avec sécurité les fondements d'une scieDee qui ne craint point les vicissitudes du temps et des systèmes.
Hâtons-nous de le dire : Tâme de tous les travaux dé M. Jouffroy, de ceux que vous connaissez et de ceux qu'il | a laissés et que la postérité connaîtra, était un vif sentiment de Texcellence et de la dignité de la philosophie. Trop sage pour rechercher le bruit qu'on fait parmi la foule, il aimait profondément la science à laquelle il avait voué sa vie, il Taimait de cet amour fidèle qui résiste au malheur et peut braver la prospérité.
Elèves de Técolc normale, qui assistez à cette triste cérémonie, sachez y trouver une leçon salutaire. Oeux qui vous ont précédés ont traversé des épreuves que vous ne connaîtrez point. Us n'ont pas toujours rencontré, comme vous, un gouvernement ami, un public favorable, un auditoire préparé à les comprendre. Ils ont eu souvent à lutter contre le pouvoir même qui devait les protéger; il leur a fallu conquérir peu à peu le suffrage public occupé par une opinion contraire. C'est à cette rude (H^le que s'est formé M. Jouffroy. Vous qui l'avez vu au faîte de nos modoslos dignités imiversitaires, sa^'ez-vous bien par o» et comment il y était parvenu? De 1815 à 1830, là route a ét(3 longue et pénible. Il a lentement parcouru tous les il»'grés de l'enseignement, et partout il a laissé une tnw»*