ACADÉMIE DES SC. MOR. ET POL. DISCOURS DU PRÉSID
ment, l'Académie, fidèle à sa mission d'éclairer tous les grands problèmes à la lumière de la science et de Thistoife, en s'arrétant religieusement sur le seuil des discussions législatives, a retiré un sujet qu'elle remercie le gouvernement de lui enlever, et elle le remplace par le sujet suiirant, qui intéresse à la fois la morale et l'économie politiipie : c< Rechercher par quels moyens, sans gêner la liberté de l'industrie, on pourrait donner à l'organisation du tfairail en commun dans les manufactures, et à la discipline intérieure de ces établissements, une iiitluence favorable aux mœurs des classes ouvrières. »
La section de législation, de droit public et de jurisprudence, a été plus heureuse que la section de morale, sans que toutefois ses vœux aient été entièrement remplis. Elle avait demandé à la science des lois, éclairée par la morale et par la philosophie, de rechercher quelles réformes l'adoption du système pénitentiaire devait apporter dans celui de nos lois pénales. Dès que la peine, gardant le caractère de châtiment qui lui appartient avant tout, et la terreur salutaire qu'elle doit exercer sur les imaginations et sur I lésâmes, peut avoir aussi pour effet l'amendement du cou- ; pable et sa réconciliation avec l'ordre, il est évident que plusieurs points de notre Code pénal ne peuvent subsister. La perpétuité des peines n'est-elle pas en contradiction ■ avec un régime qui se propose d'améliorer le œndamné pour le reudro un jour à la société? L'infamie légale, maintenant attachée à des peines afflictives temporaires, peut-elle continuer à dégrader l'homm^j et à le rendre par cette dégradation incapable de reprendre sa place parmi ses semblables? L'échelle actuelle des peines peut-elle être maintenue? Devançant donc l'époque où nos prisons auront fait place au système pénitentiaire, adopté déjà dans plu? d'un pays et auquel est promis l'avenir, l'Académie, m. 9
prudemment hardie, avait mis au concours cette question:
— «Indiquer les moyens de mettre en harmonie le système de nos lois pénales avec un système pénitentiaire à instituer, dans le but de donner de plus efGcaces ganuties au maintien de la paix et de la sûreté générale et privée, en procurant l'amélioration morale des condamnés. »
— De nombreux concurrents ont répondu à notre appel. Cependant, malgré le mérite de plusieurs des mémoires qui ont été envoyés, l'Académie s'est décidée à ne point décerner le prix ; mais elle partage la somme qui -y est attachée, à titre de récompense et d'encouragement , entre le mémoire n<^ 2 dont l'auteur est M. Alauzet, et le niéaioire n° 5 qui appartient à M. Moreau (Christophe), inspecteurgénéral des prisons du royaume. Elle accorde une mention honorable au n° 4 qui a pour auteur M. Lefran, de Colmar. L'Académie a voulu reconnaître les recherches exa^ tes et l'esprit judicieux dont les auteurs des mémoires n'2 et n° 5 ont fait preu\e, en regrettant de n'avoir pas trouvé dans ces deux mémoires plus de force dans la pensée, plus de noblesse et d'élévation dans le langage.
La section de ph ilosophie avait ouvert deux concours : l'un sur le cartésianisme, l'autre sur la philosophie allemande, c'est-à-dire sur les deux plus grandes époques de la philoso- 1^phie moderne. La pensée de l'Académie n'est point douteuse, i elle l'a plus d'une fois marquée dans ses différents programmes. Non, ell(^ n'abandonne point la philosophie spéculativ»», mais elle croit la senir en invoquant les leçons de l'expo rience. En face de questions purement abstraites, on peDi aisément s'éblouir et se perdre en rêveries stériles, ou wcommencer de vieilles erreurs et rentrer dans des voie> depuis longtemps condamnées. Mais quand on se plan eiitre Descartes, Spinoza, Locke et Leibnitz, ou bien entre le philosophe de Kœnisberg et ses célèbres disciples, uu est
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assurémont au milieu des plus grands {m)bl(Mm;s<{iie puisse* agiter l'esprit humain, et en même temps on est déjà en possession de solutions sérieuses (|ui [M'éviennent les solutions chimériques, excitent puiss;imment l'esprit et ra>ertisseiit de ne s'arrêter qu'à ih^ opinions prolbndément réfléchies, dignes de se soutenir devant celles de tant de be^iu\ génies. Il faut soi-même s'élever hum haut pour faire ainsi comparaître devant son tribunal les héros de la philosophie et leur distribuer le blâme et l'éloge. C'est donc dans l'intérêt de la philosophie que l'Académie a constamment |K)sé les problèmes philosophi((ues sous une forme histori([ue. L'an prochain, à pareil jour, rlle fera connaître son jug<îment sur le concours relatif à la philosophie allemande; aujourd'hui elle se plaît à proclamer la force de celui qu'elle avait institué sur le cartésianisme. Ce grand sujet a produit six mémoires, dont trois sont des ouvrages du plus grand mérite. La section de philosophie n'a point hésité à décerner le prix, et même elle a du le partager entre le mémoire n° 2 et le mémoire n° 5 ; il lui a paru aussi de la justice la plus rigoui-euse d'accorder un»î mention très-honorable au n® 4 qui , dans un autre concours, aurait pu aspirer à un prix. Le mémoire n° 2 est particulièrement remanjuable par la vigueur et par l'originalité, qualités éminentes qui auraient emporté notre préférence si elles n'eussent été balancées par plus d'un grave défaut que nous n'avons pas voulu autoriser; par exemple, un c^iractère tlH'ologique parfois trop marqué, et quelques jugements injustes en eux-mêmes et durement exprimés sur des liomnu?s de génie dont il n'est permis de prononcer le^ noms (juavec une vive admiration et une pieuse liecoimaissance. On jieut préférer, nous l'admettons volontiers, Platon à Arislote et Leibnitz à Newton; mais Aristote n'en reste pas moins la tôte puissante et vaste qui a constitué trois ou quatre scien-
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ces : la mélaphysique, la logique, la haute eritiquey Yhistoire naturelle : et, malgré quelques faiblesses. Newton est cet esprit perçant et profond qui, d'inductions en inductions et de calculs en calculs, sans jamais abandonner le fil de l'expérience, a fini |>ar conquérir le système du monde. Le respect, disons mieux, l'amour des grands hommes est une religion aussi, digne d'avoir sa phw dans une âme vraiment philosophique, à côté de la religion de la vérité. Le mémoire n*" 5 a des mérites et des défauts tout opposés : loin d'élre trop théologien, l'auteur n a pas toujours, pour cette grande [censée qu'on appelle le christianisme, la vénération que lui doivent tous ceux qu'elle a nourris et élevés ; ne pas professer pour elle un respect sincère, c'est ne la pas comprendre, c'est ne pas être assez philosophe. Nous avons été surpris de rencontrer cette erreur dans un esprit qui parait si sage; car d'ailleurs il est difficile de montrer plus de justesse, Je raison, de mesure. Le système de Descartes est expusé avec une étendue et une clarté qui ne laissent rien à désirer, et Spinoza est traité pour la première fois avec ct'ttc forte équité qui relève le génie de cet homme extraordinaire, sans dissimuler les erreurs où l'a précipité sa fidélité téméraire à quelques princi[>es abstraits mal protégés par l'appareil de la géométrie et repoussés par la conscience do genre humain.
L'autour tlu n" '2 est M. Demouiin; celui du n" 5 <>* M. BouUier, professeur de philosophie à la facultit dfr lettres do L\on.
Encouragée par les résultats de ce concours et de ceux (jirellcî avait ouverts précédemment, l'Académie persL<ie dans la voie où eilr est entrée, et elle pnqiost», |K)ur le 1" juin ISrî, lo sujet suivant, où so pn»sentenl en foule W plus grandes questions de la philosophie et de l'histoirt*.
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Examen critique de l'école d'Alexandrie,
« 1° Faire connaître, par des analyses tHendues el appro- IbndieSy les principaux monuments de cette école depuis le leuxième siècle de notre ère, où elle commence avec Ammodius Saccas et Plotin, jusqu'au sixième siècle, où elle s'èleint, avec l'antiquité philosophique, à la clôture des deraières écoles païennes, par le décret célèbre de 529, sous te consulat de Décius et sous le règne de Justinien ;
2* Insister particulièrement sur Plolin et sur Proclus;
3" Montrer le lien systématique qui rattache l'école l'Alexandrie aux religions antiques, et le rôle qu'elle a ^ué dans la lutte du paganisme expirant contre la reli- ^on nouvelle ;
4" Après avoir reconnu les antécédents de la philosoiihie d'Alexandrie , en suivre la fortune à travers les écoes chrétiennes du Bas-Empire el du moyen-âge, et surout au seizième siècle , dans cette philosophie qu'on peut ippeler philosophie de la renaissance ;
5** Apprécier la valeur historique et la valeur absolue le la philosophie d'Alexandrie ; déterminer la part d'er- ■eur et la part de vérité qui s'y rencontrent, et ce qu'il ist possible d'ei\ tirer au profit de la philosophie de notre »ècle. »
En même temps, l'Académie rappelle que quatre quesions demeurent au concours; une de jurisprudence pour l'année 1844 i^ir le contrat d'assurance et lea 7iOuveaux ikeloppements qu'il pourrait recevoir dans l'état de Tho- \re com^nerce et de notre industrie; une autre d'économie politique pour l'année 1842, sur les différents modes de loyer de la terre et leur influ/mce sur la prospérité agricole ; d^ux (l'histoire pour la mémo année, la première s^irl'hiS'
U>ire du droit de succession des femmesy dans l'ordre civi et 'politique, au moyen âge ; la seconde, sur l'histoire dei états (jémraux en France, depuis \^0'2 jusqu'en 1614. Ce? questions sont développées dans le programme imprime de celte séance. Enfin , le prix quinquennal de 5,000 fr., fondé par M. Félix de Beaujour, sera décerné en 1843.
Tous ces nombreux concours ont ranimé et répandu 1( goût des sciences morales et politiques. En moins de di> années ils ont porté les plus heureux fruits. Combien d( jeunes esprits qui s'agitaient à l'entrée des voies diverses de la science n'ont-ils pas appris à régler leur ardeur inquiète sous la discipline des graves études auxquelles h appelait l'Académie! On nous doit déjà plus d'un livn utile, plus d'un homme distingué. Reconnaissons-le : 1< rétablissement de l'Académi^i des sciences morales et politiques a pu paraître en 1832 un acte hardi. Aujourd!hui, la nouvelle Académie est fondée dans ses succès mêmes: et par la sage direction imprimée à ses travaux , elle i surmonté toutes les défiances, elle a peu à peu conqui les suffrages de ceux-là mêmes qu'elle avait d'abord intimidés, et elle a pris définitivement sa place parmi cei grandes institutions du dix-neuvième siècle qui servent i la fois la cause de l'ordre et celle des lumières.