I)0MAT
crêtes... Lo lieu des couventicules ordinaires et réglés est la maison de BienasiiSy à deux cents pas des murailles de la ville, appartenant audit Perrier. C'est là où ils s'assemblent hommes et femmes, les dimanches et jours de fête... Les précautions qu'ils prennent pour le secret font conjecturer quelque mystère d'iniquité. » Après avoir habilement semé la calomnie, les jésuites s'occupèrent d'en recueillir le fruit, et, par le crédit de leur P. Annat, confesseur du roi, ils firent rendre un ordre du cabinet, qui les mettait en possession du collège de Clermont, en dépit des anciennes et des nouvelles ordonnances, qui portaient qu'aucune communauté religieuse ne pourrait s'établir dans aucune ville sans le consentement de cette ville. Dès que cet ordre du cabinet fut connu à Clermont, ce fut une réclamation universelle. On s'adressa à Domat pour qu'il prît en main cette affaire. Domat n'hésiUi pas à s'en charger. lUkrivii lui-même (ms. p. 301) une requête au rui Louis XIV, au nojn de la ville de Clermont, et, à la tête d'une députation de vingt de ses compatriotes, il alla à Paris la porter au roi. Nous donnons ici cette pièce (ms. p. 290], qui est un des meilleurs morceaux sortis de la plume de Domat.
REQUÊTE PRÉSENTÉE PAR LES HABrTANTS DE LA VILLE DE CLERMONT EN AUVERGNE CONTRE LES R. P. JÉSUITES.
« Au Roy.
« Sire, VOS très-humbles, irîîs-obèissants et très-lidèles sujets les échevins et habitants de cette >i1le de Clermont viennent se jeter aux pieds de V. M. pour lui demander justice contre les jésuites, qui, pour s'établir dans Clermont, malgré toute la ville, sont venus supposer à votre conseil qu'on les y demande, et, ayant obtenu sur ce faux m. 10.
174 FRAGMENTS LtlTÉR AIRES.
exposé Un arrêt et des lettres de cachet, en ont abusé d'une manière injurieuse à la clémence de Y. M., et digne <le cette attention avec laquelle elle écoute les plaintes de tous ses sujets.
Ces pères, Sire, voyant les habitants plus aliénés que jamais par cette conduite et prêts d'en venir informer V. M., féifçnirent d'avoir du scrupule et du repentir de ce ([u'ils avoient ainsi obtenu cet arrêt et ces lettres de cachet, et promirent par écrit aux échevins une surséancp ((u'ils domandoient [K)ur recourir à Y. M. ; et, comme ensuite les hahitants s'alloient assembler promptement dans rhôtel do ville pour députer, ils envoyèrent de nouveau leur recteur de MonlferranH pour protester à cette asseml)lœ qu'ils ne vouloient point du tout entrer dans Clermont sans le consentiiraent de toute la ville, et porter parole que, (juand même on les y voudroit forcer sons f)rolexte de cet arrêt et de ces lettres de cachet, ils n'y ronsentiroient jamais. Et cependant. Sire, dès le lenA^ main, ils vinrent avec ce reoleur et s'emparèrent du collège; à l<i vue de ces mêmes habitants à ([ui ils «ivoient donnn cette parole le jour précfVleiit el qui ucc^uroient à cette surprise, mais ((ui n'opposèrent (jun la modération a toute celte coruliiiti} (les jésuites; car la fidélité si ancienne et p(;rpétuelle de la ville de (ll(;rniont (?st à toute épreuve, mm siîuiement pour le, service de s<.îs roys, dont cette ville a c^t honneur sinî^ulier de iw. s'être jamais dé|)artie, mais pour les moindres choses qui portent leur nom. Ces babitniils, Sire, osent espérer que V. M. ne pennettra pasijue, sous un rèp;ne tel que le sien, les jésuites jouissent du succès de leurs artifices, et que , pour être ainsi entiw dans (^lermont et pour empMier que cette ville n'ait en l'hoimeur d'être oiih^ de Y. M. , elle soit condamnées les y souffrir contre ses intérêts et contre son gté.
Ces intérêts , Sire , sont si grands et appuyés de raisons si fortes, et de la part des habitants de Clermont et de la part même des jésuites et de leur propre conscience, que c^ habitants osent s'assurer que V. M. en seroit touchée, si elle vouloit souffrir qu'on l'en informât. Mais ces raisoiis, Sire, sont en si grand nombre et fondées sur tant dé titres, édits, traités, arrêts, privilèges, et sur tant d'autres considérations, qu'ils n'oseroient l'en importuner.
Mais comme les roys, prédécesseurs de Votre Majesté, dont les jésuites ont autrefois obtenu de pareils ordres pour s'établir dans Clermont sur de semblables faux exposés qa'on les y demandoit, ont toujours révoqué ces onlres aussitôt qu'ils ont seulement cx)nnu la répugnance des habitants, il y a présentement. Sire, bien plus que cette raison si naturelle du gré des villes : par une di^laration solennelle de l'année 1659, qu'elle a voulu faire publier dans tout son royaume, elle a très-effectivement deffendu tous établissements de communautés religieuses sans le consentement des villes. Cos deffenses de Votre Majesté ne doivent pas être nécessaires pour les jésuites; car leurs statuts, Sire, leur font encore d'autres deffenses bien plus étroites, non-seulement de s'établir malgré los villes, mais de demander même d'y être reçus.
Et cependant, Sire, non-seulement ils demandent et ils insistent d'entrer dans Clermont contre les statuts (fu'ils font vœu d'observer, mais ils y entrent par force et s'opiniâtrent à y demeurer, quoyqu'on persévère à leur dire qo'on ne les veut pas, et contraignent les habitants à venir importuner V. M.
Ils espèrent. Sire, qu'elle leur fera cette justice de ne {Nfi souffrir cette désobéissance des jésuites à vos ordonnances et i leurs statuts, et qu'elle n'obligera pas de très*>
fidèles sujclSy pleins do zèle et d'amour pour son service, à recevoir contre leur gré des religieux qui, professant d'enseigner la piété et les bonnes mœurs, commencent par forcer ceux qu'ils veulent instruire à venir d'abord demander justice contre eux, et qui, pour le premier exemple de leur piété, violent en un jour ordonnances, édits, traités, vœux, statuts, parole, et qui ont violé le respect même qu'ils dévoient à V. M. sacrée, par la supposition qu'ib ont faite à votre conseil qu'on les demandoit, et par h manière dont ils ont usé des lettres de cachet qu'ils oot obtenues par cette surprise.
La ville de Clermont, Sire , a fait élever sa jeunene jusqu'à présent par d'autres maîtres que par ces pères; elle a eu la gloire de produire, dans tous les siècles, des personnes de mérite pour la religion et pour l'État; miis surtout. Sire, elle a eu l'honneur de n'élever dans tous les temps que de véritables serviteurs des rois, et qui mPïï^ par leurs services en ont mérité ce que demandent aujourd'hui à Votre Majesté avec tant d'instance les habitants de cette même ville, d'être dispensés de recevoir les jésuites.
L(i roy Henry le Grand, ayeul de Votre Majesté, a él«^ l'un des roys qui a conservé la liberté de la ville de Clerniont contre les entreprises de ces pères. Ce grand prinee, Sire, aimoit cette ville, et avoit la bonté de vouloir bien reconnoître qu'elle lui avoit rendu un service bien impo^ tant, et d'autant plus considérable qu'il regardoit aussi VÉUiU Car, pendant h\ ligue, les habitants de Clenmmtne s'éloient pas seulement conservés iidèles au milieu do la rébellion de presque tout le royaume, niais, par un zèk extraordinaire et tout inouï, étant sortis de leurs muraille^ vi avec le peu dfî sujets qui restoient au roy, qui s'y étoirtii n'fugiés, avoient exposé leui-svies, attaqué l'armée des li-
gueurSy repris sur eux une ville, et gagné celte bataille d'issoire dont toutes les histoires remarcfuent qu'ayant rendu au roy l'Auvergne entière et toutes les provinces voisines, et qu'étant arrivée, comme par une espèce de miracle, le môme jour que ce prince gagna en porsonnc celle d'Yvry, ces deux batailles avoient été la fin de la ligue et le rétablissement de ce grand roy dans son patrimoine, qui est aujourd'hui l'héritage de Votre Majesté.
Les habitants de Clermont, Sire, ont cette confiance que Votre Majesté aura toujours pour cette ville les môme^ bontés qu'ont eues pour elle tous les roys ses prédécesseurs, pour tous lesquels elle a conser\'é une fidélité plus ferme et plus inviolable qu'aucune autre ville Ai\ son royaume, et qu'elle ne leur refusera pas la môme grâce qu'elle accorde à tant de villes qui résistent aux jésuites, de ne pas les obliger, non plus que les autres, à les recevoir, et qu'elle ordonnera à ces pères de retourner dans leur collège de Montferrand ; si ce n'est que cette affaire étant trop peu digne d'occuper les soins de Votre Majesté,* elle veuille la renvoyer à son parlement de Paris, qu'elle a rendu juge naturel, à cause des déclarations et des édits qu'elle a fait vérifier en ce parlement et qui font une partie des moyens décisifs contre cette entreprise des jésuites; et toute crUe ville redoublera, Sire, les prières publiques et particulières qu'elle fait incessamment pour Votre Majesté, et s'animera (le plus en plus de zèle et d'ardeur pour son service et de tous les roys que Dieu fera naître jusqu'aux derniers siècles, du sang de Votre Majesté, le plus illustre de toute la terre comme elle en est le plus grand roy. »
« M. Domat, avocat du roy, ajoute notre manuscrit, fut député pour présenter à Sa Majesté la requête cy-dessus. Étant arrivé à Paris, il rassembla vingt Auvergnats, avec
lesquels il alla porter sa plainte au roy ', qui ayant fait, avertir le P. Annat, son confesseur, pour lui dire que c'étoit contre ses confrères qu'on agissoit, ce jésuite répondit que Sa Majesté ne devoit point s'inquiéter de cette affaire, qu'elle étoit accommodée, et par cette fourberie il obligea les suppliants de se retirer. Ceci se passait en 1663. Ainsi les jésuites s'établirent à Clermont malgré M. l'évoque, les doyens, chanoines et chapitre de la cathédrale, syndic du diocèse, le gardien des cordeliersf, le sous-prieur des cannes et les échevins de la ville de Clermont.... »
Ce n'est pas la seule affaire où Domat ait osé combattre ouvertement les jésuites. Dix ans après , un de leurs prédicateurs, le père Duhamel, ayant fait, dans la cathédrale de Clermont, un sermon où il soutenait l'infaillibilité absolue du pape, ce qui était contre les maximes de l'église gallicane et contre l'ordonnance du roi, qui interdisait do traiter des matières étrangères au salut des âmes et préjudiciables à la paix publique, Domat, comme avocat du roi, et chargé de l'exécution des ordonnances royales, informa contre le père Duhamel , dressa lui-même un procès-verbal détaillé, et écrivit à M. le procureur général une lettre pour accompagner co procès-verbal. Nous donnons ici ces deux pièces pour montrer et l'esprit généreux de l'ancienne niagistratunï et l'intrépidité de Domat en face du parti puissaut qui persécutait le cartésianisme, menaçait l'Oratoire, écrasait Porl-Ro}al, et dominant sur la conscience du mi, entraînait l'État dans ses querelles et en faisait l'instrument d(i ses desseins.
' On raconte que la reine à laquelle la députaUon avait été présentée, dit à Domat avec vivacité : « Il faut que vous soyez bjen janséniste» puisque vous vous opposez si fort à recevoir les jésuites dans votre ville, vous (jui avez un frère de celte société. »
I)OMAT. -^ i7î)
Procès- Verbal.
il L'an 1673 et le deniier jour de février, nous, Jeiui Domat, avocat du ro} en la s<;nédiaussée el sié^'e pn'îsidial d'Auvergne, à Clennonl, a\anl appris parle bruit commun que ce jourdMiUy mardy d'apn^s le deuvième dimanche de carême, le père Duhamel, jésuite, qui prêche pendant ledit carême dans Téglise cathédrale do ladite ville, ayant pris pour texte Super cathedram Moijsi aederunt, eti-.y auroit pris pour son sujet rinfaillibilité do FK^çlise et celle du pape, et auroit traité en deux points de ces deux sortes d'infaillibilité , el entrepris dr prouver séparément celK» du pape seul; nous aurions été ohlij^és parle devoir de notre charge, en l'absenœ du S"^ procureur du roy îiudil siège, de nous informer plus particulièrenienl des propositions que ledit père Duhamel avoit avanci'es touchant ladite infaillibilité, pour exécuter, en ce qui dépend de nous, l'arrêt de la cour du parlement du iîO may 1663, par lequel la cour auroit ordonné la publication et enregistrement de six articles de certaine déclaration de la faculté de théologie de Paris, du 3 may... louchant Tautorité du pape avec deffense de soutenir aucune doctrine contraire, et aussi la déclaration de Sa Majesté avoir ordonné «pK' ladite déclaration de la faculté de tli<k)logie de Paris sernit publiée et eiwegislrée dans tous les parlenients el autres jurisdictions de son royaume, avec deffens(î à toutes personnes de soutenir, defTendre et enseigner aucune proposition contraire à ladite déclaration, à peine de punition exemplaire, lequel arrêt et d(H;laration ont éu'î publiés el <»nregishvs à ladite s«îné<*hauss<'»<^ ; et à crtle (in, comnn* nous n'aurions pas ouy ledit sermon, nous étiuit encjuis de plusieurs pt'r-
sonniis qui y aunûont assisté, nous aurions appris par tous les récits conformes ([uo ledit père Duhamel a pris pour son texie dans ledit sermon ce passage de TÉvangile du jour. Super calhedram Moijsi srderunt, rtr,^ et pour son sujel rinfaillibilité de Tllglise et celle du pape; qu'il a divisé son sermon en deux points, le premier pur rinfaillibilité de ri]<;lise, et le deuxième pour rinfaillibilité du pape; que, dans le premier point, rap()or tant quelques preuves de l'infaillibilité de TK^lise, il a dit que comme celle du pape s'étaLlissoit aussi sur les mômes preuves, il prouveroit Tune et l'autre dans les deux points, et que, dans l'un et dans l'autre, il rapporte diverses preuves de l'infaillibilité du pape seul, et a avancé (mtre autres preuves de cette infaillibilité les propositions suivantes :
K l"* Que les théologiens étimt souvent contraires dani^ (( leurs opinions sur les matières de la foy, curome k$ (( horloges (jui ne s'accordent pas, il falloit une règle, et (( que, comme le cadran solaire est la règle infaillible de$ u horloges, le ppo est le cadran solaire de l'F.glise, qui est « la règle infaillible dans les matières de la foy.
« 2" Que iNolre-Seigneur avoil dit à Sainl-Piom» : E*jn « autem mijari pro U' ut non depviat fides tua et tu di' u quando voncersua confirnui fratres /mis, pour man|uer u rinfaillibilité qui lui a été communiquée et à ses sumifu si'ui*s, et que co passage se doit entendre de Tinfaillibilil^ u de s;iint Pierre et «le s<»s successeurs, et non de ivlle A H rKglist», ce qu'il a pnui\é par deux rétlevions sunvpi^ u sap:e, l'une sur ces mf»ls j»ro ir, en disant «pie cVti'it ^' u proniun de la Mvoiule |H?rsonne qui s'adressait à la pf* « st»nne de Pierre et non à TEglise, qui ne s*appelle p w Pierre, raulre sur ce mol fratns^ en disant que a» uwt u s'onttMidoit dos papt^s successtHirs de saint IMerre, quia»' « si\N frèn»s, et non de TKglise, et que, si Nolre-Seigwur
« avoit prétendu parler de TÉglise» il auroit dit ses enfants « et non ses frères.
3* ce Qu'il est impossible que le pape enseigne une «doctrine fausse, erronnée et scandaleuse, et qu'il arri- «tveroit plutôt de ces trois choses Tune, ou qu'il change- « roit de sentiment comme il arriva au pape Vigile , ou K que le Saint-Esprit se mêleroit dans ses expressions « pour lui faire dire la vérité malgré qu'il en eût et lors «même c[u'il voudroit dire une fausseté, comme il est « arrivé à Balaam et à Caiphe, ou qu'il mourroit d'une « mort subite avant que de prononcer une erreifr selon « le sentiment de B.
4® c( Que le pape est infaillible dans les décisions qui «concernent la foi, la doctrine et les mœurs, et que « dans le reste il est homme comme les autres et sujet à «feillir; sur quoy il a ajouté et fait remarquer qu'il se « rendoit d'autant plus exact en cette matière qu'il s'y « agissoit du salut.
5** c< Que certains théologiens de robe courte semblent « jeter des scrupules dans les esprits foibles , lesquels il « est important de lever et qu'il y en a qui vont déterrer « de vieux grimoires pour prouver qu'il y a eu des papes V qui ont failli.
6* « S'étanl objecté comment il se pomoit faire qiie « le pape fiit infaillible, il a répondu que, dans. les cho- « ses de la foi, il ne falloit pas demander comment. Je «sçay, a-t-il dit, que, dans le mystère de la Trinité, «Dieu est un en trois personnes; mais si on me do- « mande comment cela se peut faire, je n'en sçay rien. «Je sçay que, dans le mystère de l'eiicliarislie. Je cf)r[)s H et le sang de Notre-Seigneur sont sous les espèces du « saint sacrement; mais comment, je n'en sçay rien. Je « sçai que d'abord qu'un homme est élevé à la chaire de
Ml. u
« Saint-Pierre, il ne peut plus enseigner une d « fausse, erronnée, scandaleuse; mais si on df « comment, je n'en sçay rien. »
« Et cohamc toutes lesdites propositions de ce t tendent à persuader riufaillibilité absolue du pi que cette doctrine que ledit P. Duhamel a préten blir par ledit sermon est directement contraire i articles de la déclaration de ladite faculté, et nota au sixième, concernant Tinfaillibilité du pape, nom cru qu'il étoit d'une nécessité indispensable de fa cette rencontre, ce qui peut dépendre de nous dan fonction pour contribuer à réprimer une telle ent contre lesdils arrêta et ladite déclaration de Sa Ma] contre les lois de son £tat, et, ne pouvant y p( avec prudence par d'autres voies, nous avons jugé une affaire de telle conséq'ueuce, où nous voyon doctrine de l'infaillibilité du pape aussi publiqi enseignée avec l'approbation et l'applaudissement plus part des ecclésiastiques et principalement de gieux, et consentement tacite du peuple qui, n'éu informé de la fausseté et des pernicieuses conséq' de cette doctrine, la reçoit comme véritable, nous( au moins en donner avis à iM. le procureur général qu'il lui plaise d'informer la cour de cette entrepris treson arrêt, et Sa Majesté, s'il le juge à propos, attentat contre sa déclaration ; et nous nous voyons oïliixés en même temps do supplier très-humblemeut dit seigneur le procureur général d'agréer que nous montrions rimportance singulière que nous y remar d'employer son zèle, sa prudence et son autorité, c il a fait cy-devant si utilement en toutes sortes de [ les occasions, pour achever en celle-cy d'arrêter les entreprises semblables de ceux qui publient ou
ent en particulier cette doctrine au préjudice dudit arrêt )l de ladite déclaration. Et ce qui nous oblige à ces re- Qontrances, c'est que nous voyons en cette ville un txemple de la nécessité d'y exécuter avec éclat ladite délaration et ledit arrêt, parce que cette ville étant le siège ['un des plus grands évéchés du royaume, et une ville apttale des plus fidèles au service des roys, comme elle o donna d'insignes preuves pendant les ligues, nous } oyons néanmoins que le sentiment de rinfaillibilité du lape y est insinué et s'y répand comme une doctrine de M, et que la plus part croyent que la doctrine contraire fli une doctrine hardie, ce qui est arrivé non par des Nrédications ou leçons publiques (|ue nous n'aurions pas lissimulées, mais par le cours universel que donne à »ite doctrine le grand nombre de ses prtisans, et parti- HiUèrement des réguliers et autres ecclésiastiques.
a Et il est facile de juger que si ce sermon du P. Dutiamel demeure impuni, cette doctrine de rinfaillibilité lu pape, publiquement établie |)ar cette voie et sans contredit, passera pour une vérité de foy et un dogme qui ne peut être contesté; et comme nous apprenons de ladite déclaration de Sa Majesté que c'est son intention ((ue les sentiments de ses sujets soient uniformes sur lesdits articles, et que nous voyons que, tout au contraire, ils so rendent uniformes dans la créance de rinfaillibilité du pape, et que cette créance s'élablissanl pourn)it mettre les sujets du roy, dans cette ville si fidèle à son service, en péril de tomber dans les suites jpernicieuses (ju'elle pourroit produire contre leur devoir, s'il arriNoit des occasions où l'autorité des papes pût les [wrler à s'en départir, nous croyons que ces considérations nous obligent à mpplier mondit seigneur le procureur général d'y faire k& réflexions qui lui sont plus propres qu'à nous et qu'il
184 FRAGMENTS LITTÊIUIRES.
saura beaucoup mieux faire, et de souffrir que nous loi exposions les faits et les considérations particvlières qu*il ne peut apprendre ({ue de nous, et dont le devoir de notre charge nous oblige de l'avertir par ce présent prooès- \erbal que nous avons dressé de tout ce que dessus, atBn qu'il plaise à mondit seigneur le procureur général d'y pourvoir ainsi qu'il avisera par sa prudence, et nous sommes souscrits avec notre greffier en toutes pages, et avec M. Claude Labourieux, ancien chanoine de Tégliae cathédrale et ancien officiai de Clermont; M. Etienne de la Mare, docteur en théologie, chanoine et théologal de ladite église: M. Antoine Dufour, chanoine de la même église; M. Etienne Périer, conseiller en la cour des aydes de ladite ville; M. François Pascal, prieur et seigneur de Termes et de la Faghe; M. Robert Mauguin, avocat au parlement; M. Antoine Bourlin, avocat en ladite cour; M. Georges du Gourd , docteur en médecine; M. Jacques-Antoine-Sarret, avocat au parlement; aussi souscrits avec nous en toutes pages, pour attester, par leur signature, la vérité du contenu en nôtredit présent procés-verbal touchant ledit sermon, après (|u'ils ont fait lecture d'iceluy et des propositions avancées pr ledit P. Duhamel dans ledit sermon , auquel ils ont assisté. Fait ledit jour et an. Signé DOMAT, premier avocat du roy; labocrieux, etc.. Baptiste, greffier. »
LETTRE DE M. DOMAT A M. LE UROCURElJR GENERAL POUR ACCOMPAGNER LE PROCÈS-VERBAL.
« Ce 1" mars 1673.
u Monseigneur, m étant rencontré dans la nécessité, par le devoir de ma charge , on l'absence de M. le procureur «lu roy d'entreprendre la deffens<^ «le l'intérêt du n>v
et du public en une affaire importante et qui regarde aussi l'Église, je me trouve obligé, monseigneur, de vous eo rendre raison et de la mettre entre vos mains. Le père Dahamel, jésuite, qui prêche présentement le carême en mte ville, fit, bier mardy, un sermon exprès pour prouver l'infaillibilité du pape. Vous verrez, monseigneur, par le procès-verbal que je prends la liberté de vous envoyer, le récit du dessein et de quelques propositions de ee sermon. Je n'ay rien ù y ajouter de particulier pour ce qui est du fait, si ce n*est que je me suis rendu trèsrertain de la vérité telle que je Texpose et qu'elle est prouvée par ce procès-verbal ; mais je crois, monseigneur, devoir adjouter qu'il est d'une conséquence extrême de réprimer cette entreprise, car je puis rendre ce témoignage que les réguliers et quelques ecclésiastiques de leur cabale ont tellement répandu eett(' doctrine do l'inlaillibilité du pape, ou dans les confessions, ou dans les entretiens, ou par d'autres voies qui ne viennent pas à notre connoissance et qu'il ne nous est [)as possible de réprimer, qu'encore que les personnes intelligentes, et particulièrement ceux qui sont instruits de l'arrêt et de la déclaration du roy sur cette matière, qui sont en très- [letit nombre, ayent été extrêmement scandalisés de ce sermon, le peuple et la pluralité des personnes même de ; condition, qui ne sont pas instruits de ces matières ny l des conséquences de cette doctrine contre l'autorité légitime de l'Église et contre l'intérêt du roy et de l'État, se I laissent persuader de cette infaîHibilité; et je crois, monseigneur, en cette occasion, que cette doctrine est devenue si commune que non-seulement elle passe pour catholique, mais que même la doctrine contraire passe, dans les esprits de ces personnes, pour une hérésie; mais cette opinion si pernicieuse /lemeureroit bien plus forte-
ment établie, si un tel sermon restoit impuni. ( sentez, monseigneur, quelles sont tes impressions dans l'esprit de la multitude une doctrine enseignée la parole de Dieu et dans la chaire de vérité, et qu sont les consé(|uences surtout quand il s'agit des vos règles de la religion et du discernemeni de ï légitime qui peut rc'^gler les points de la foi. Mais prise de ce jésuite est d'une conséquence d*auta importante, qu'il a prêché cette doctrine si con TKcriture et à la tradition, aux conciles, aux cano libertés de TEglise gallicane, à cet arrêt, à cette ( tion, et si pernicieuse dans l'Eglise et dans l'État, une doctrine et une règle de la foi, et par un exprès, en séparant exprès et distinguant l'infai du pape, qui fut son principal sujet, d'avec celle glise, qu'il ne toucha quasi qu'en passant, et en de ridicules, de théologiens de robe courte, c«ux c fondent la véritable doctrine de l'Église, ce qui par une conséquence nécessaire , contre les premii gistrats du royaume et les officiers de la cour, qui rendus les protecteurs de cette doctrine par l'arrôC may 1663, et enlin par un sermon pnVhé dansl d'un carême, dans une église cathédrale, à la faced plus amples auditoires du royaume et des mieux i d'dfficiers de trois compagnies, d'ecclésiastiques d'i thédrale, de trois collégiales, un grand séminaire ( coinmunauté&de réguliers de divers ordres, de tousl corps il y a toujours bon nombre au sermon ; et je d core ajouter, monseigneur, à toutes ces circonstanw je ne vois pas d'autre partie ny d'autre juge dont il lî tendre de justice contre ce sermon (jue vous, monsei et le parlement. Toutes ces ccmsidérations me fon rer, monseigneur, que vous aunv. la l>onté, non
ment d'approuver ma conduite, mais de la protéger et d'en faire votre affaire, comme elle Test plus que de personne. J'aurois bien souhaité, monseigneur, do vous envoyer une information, au lieu d'un simple procès-verbal, mais il m*a été nécessaire de me réduire à cette voye en attendant que je puisse faire faire une information. Je vous prie de considérer qu'un procès-verbal de la qualité de celui que je vous envoyé , en une affaire de celte nature, peut tenir lieu d'information, sinon pour établir toutes les peines que ce jésuite peut mériter, et que la cour pourra ordonner après une plus ample procédure, si elle le juge à propos, du moins pour effacer et réparer promplenaent les mauvaises impressions de ce sermon qui subsistent dans le public, par les voies que vous jugerez, monseigneur, le plus à propos par votre prudence... »
Le procureur général auquel cette lettre et ce procèsverbal étaient adressés était M. de Harlay, probablement Achille de Harlay, troisième de ce nom, celui dont Saint- Simon nous a laissé un portrait peu flatté, et qui, avant d'être président du parlement de Paris, en 1689, aurait été d'abord et se trouvait, en 1673, procureur général. M. de Harlay rendit compte de la lettre de M. Domat à M. le premier président Lamoignon, et il fut convenu entre eux que, d'une part, on approuverait la conduite do Domat, que, de l'autre, on ne donnerait point un éclat trop grand à cotte affaire; que pourtant on exigerait une double réparation du père Duhamel : d'abord un désaveu de co qu'il y avait de blâmable dans son sermon par-devant M. l'èvêque de Clormonl, en son palais épiscopal et en présence de l'avocat du roi (Domat) et du lieutenant criminel, ol, de plus, des paroles de paix et de soumission en chaire devant l'assemblée des fidèles. Notre manuscrit contient la lettre où M. (le Harlay écrit à Domat pourl'informor de cos résolutions.
et le procès-verbal de Tacte de soumission du père Duhamel devant Tévôque de Clermont, le lieutenant criminel et Domat.
Mais les jésuites ne se tinrent pas pour battus. Selon leur méthode accoutumée, ils agirent auprès du roi, al lui persuadèrent d'enlever cette affaire au parlement de Paris, et de révoquer à sa propre personne, en son conseil ; et là ils obtinrent un ordre enjoignant aux gens du roi, à Clermont, d'assoupir toute cette affaire, de se dessaisir des minutes mêmes des divers procès-verbaux et de toutes pièces écrites en cette circonstance, el de les envoyer à Paris, au conseil d'État, et encore faisant défeoff au parlement de Paris et à tous officiers du présidial de Clermont de plus faire aucune poursuite contre le père Duhamel, comme aussi au pèn^ Duhamel et à tous autres prédicateurs de parler ni traiter, dans leurs prédications, de semblables matières. M. de Marie, conseiller d'État et commissaire; en la généralité de Riom, fut chargé de l'exécution de cet ordre, et il l'cîxécuta fidèlement. Le procureur du roi et h greffier criminel durent remettre toutes les minutes qui étaient entre leurs mains; mais voici qui témoigne de la manière la plus vive du sentiment d'honneur qui animait toute; l'ancienne monarchie: h greffier criminel pria que les minuU^s à lui demandée fussent laissi^es au greffe pour sa propre décharge, el il ne les remit que sur l'injonction réitérée du commissain' du roi. Quant au procureur du roi, au nom duquel avait agi Domat, il aUa plus loin qu(^ le greffier criminel ; il Gt une respectueuse mais A^rme rmwntratu:4i^ (it r<x{uit un sursis à l'exécution de l'arrêt du cx)nseil. Ce procureur du roi s'appelait Pierre Pascal. On ne pouvait mieux porter ud tel nom. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer id une; partie du procès-verbal de cette dernière pièce.
nOMAT. 1 89
« L'an 1673 et le vingt-deuxième jour d'avril, i)ar-devant nous Bernard de Marie, chevalier, seigneur de Vercigny, conseiller du roi en ses conseils, maître des requ<^tes ordinaires de son hôte], et commissaire dépirti pour Texécution des ordres de Sa Majesté en la province d'Auvergne et généralité de Rioni, est comparu M"" Pierre Pascal, écuyer, seigneur du Montel, procureur de Sadite Majesté en la sénéchaussée et siège pn'^sidial de Clermont, lequel nous auroit dit qu'ayant eu avis de la signification que nous aurions fait faire à M. le greffier criminel de Farrél du conseil d'Ktat, portant évocation delà procédure faite contre le père Duhamel, jésuiu^..., il est obligé de nous remontrer [wr le devoir de sa charge que, par l'exposilif dudit àrrét, il paroit (fuo Sa Majest<> n'a pas été informi'^ de la vérité de ce que ledit jpère Duhamel a avancé dans ladite prédication, et laiiueln^ ne peut être connut* que par la procédure (]ui en a M faite A la requête dudit procureur du roi, de la({uelle ayant été envoyé<»s des exp«''ditions à M. le procureur général, omette alTaire auroit été consommée suivant tles ordres envoyés audit procureur du roi et ceux de M. le jnemier président, tl'fjux envovés à M. révér}ue de Clermont, par le moyen de la rétractation que le père Duhamel avait faite de ce qu*il aurait avancé dans sa prédication, par acte fait, le '21 du mois dernier, par-devant ledit lieutenant criminel, en présence du procureur du roi, et sa soumission à l'arrél du parlement de Paris, du 30 mai 1603, et déclaration de Sa Majesu'; du'i*' août audit an, et les défenses faites audit père Duhamel de contrevenir directement ou indirectement à ladite dédaration et arrêt, duquel acte ledit pr(»cnreur du roi auroit envoyé une expéNiition audit sieur procureur général, et partant, ladite proc('*dnre se trouvant transmise suivant lesdits ordres, il est important audit pr<»cureurdu roy que
ïUs 11*
ledit acte du *21 luars demeure au greffe dudit siège, pour justifier de ses diligences et de Texinsution des ordres qu1l a reçus dudit sieur procureur général, ce qu*il nous a requis de vouloir ordonner, et qu'il soit sursis à Texécutiun (ludit arrêt sous le bon plaisir de Sa Majesté» en ce qu il est onlonné par iceluyque tesdites minutes seront misas en nos mains, jusqu'à iv que Sii Majesté ait été pleinement informée de la conduite dudit père Duhamel par la grosse de ladite pn>ct>dure, que leiiit procureur du royoffrvde faire délivrer incessitmment par ledit greffier» ou qu il en ait été par elle autrement onionno sur les remontrances par lui présentement fixités, et a signé Pasi^al. b
Enfin, nous citerons une lettre du procureur général de Harlay à Domat, dans laquelle il s*e\cus6 auprès de Taustôre magistrat de Tarrét du conseil, et Tinvite a ne pas se décourager.
u Monsieur Tavocat, nous avons été aussi surpris que vous de Tarrét du const>il que vous m'avez envoyé. Si le roi eût été ici, je ne doute jws que Sa Majesté n'y eût apporté les rt^nuVIes nécessaires, sur les tnVhumhlt^ remontrancesque nous lui en eussions faites. Mais, en son absence, nous verroi\s, ihu\s la première occasion, ce que Ion |H»urra faire ^nuir \ rtnnédier. On ne peut écrire tout c«' que Ton ^)ense et tout ce que Ton sait sur ct> sujet, et je finirai en vous assurant (|ue des choses de cette nature ne doivent [Mis vous empêcher de témoigner votre lèle avec prudence dans loult^s les iH'casions qui se présonteroni Je suis, monsiiMir l'avinnu, votre frère et bon ami. OE
ll.\RLAY. ^^
Les ^Miuurs de l\)mal que nous trouvons dans le recueil de M"' Périer (p. *i7iî' \ iHTupent plusieurs feuilles cl font connaitn' îles n\té< nouveaux «'t inattendus de r^pn'
et de râmo de notre grand jurisconsulte. Commençonfi par celles qui peignent le magistrat, Timpartial exécuteur ou rihtelligent réformateur des lois, l'homme qui nNnit un sentiment si profond et un amour si ferme de la véritr* et du droit.
Nous ne connaissons point dans d'AgUesseau, de plus belles et de plus hautes pensées que celles-ci :
« Les avocats ont pour objet la vérité même.
a L'éloquence de l'avocat consiste à faire cx)nnaître la justice par la vérité.
« Fins différentes de Téloquence : plaire, instruire, persuader, exhorter, louer : toutes doivent avoir pour règle la vérité.
« Le geste est un effort de Tâme pour se communiquer à travers le corps, et faire passer dans Tâme de celui qui entend ce qu'elle sent et ce qu'elle voit.
« Les gens d'épée appellent les officiers ' gens d'écritoire ; il faut appeler les officiers gens de tète, et eux gens de main.
« Il y a une infinité de lois qui ne subsistent que parce qu'on n'a pas le temps de les réformer.
(i Les passions sont des lois que les juges suivent.
c< Nous faisons dans le palais, qui est le temple de la justice , ce que faisaient les marchands dans le temple.
« N'y a-t-il pas quelque compagnie où l'on examine su le bon sens comme sur la loi ? »
Écoutons maintenant l'ami du peuple, l'ami des pauvres et de la pauvreté, un digne élève de cette grande école de stoïcisme chrétien qui s'appelle Port-Royal :
« Le superflu des riches devrait servir pour le néces-
* Offidertt gens pourvus d'oflicesi 1e« magistrats'
saire des pauvres, mais tout au contraire le nécessaire des pauvres sert pour le superflu des riches.
a Cinq ou six pendards partagent la meilleure partie du monde et la plus riche. C'en est assez ppur nous f^ire juger quel bien c'est devant Dieu que les richesses.
« On doit plus craindre d'avoir trop à l'heure de h mort que trop peu pendant la vie.
« On se sert du prétexte de ce que l'on mendie pour ne pas donner à l'hôpital, et de l'hôpital pour ne pas donner aux mendiants. )>
Les pensées morales qui .suivent, sans avoir une grande originalité, valent assurément la peine d'être tiiées de l'oubli.
« Comme le corps s'appesantit et s'aiTaihlit par Tâge et la durée de la vie, le cœur s'appesantit et s'affaiblit par la durée des mauvaises habitudes.
« L'es événements sont hors de nous; notre volonté seule est à nous; ne pouvant régler aucun événement, nous devons nous mettre en état que nul événement ne nous trouble et ne nous empêche d'être heureux.
(c II n'y a que doux voies pour se rendre heureux et content, l'une de remplir tous nos désirs, l'autre de les borner à ce que nous pouvons posséder. La première est impossible en celte vie; ainsi c'est une folie que d'entreprendre de se contenter en ce monde par cette voie.
(( Les maximes de morale des païens sont des règles particulières pour de certaines actions, et en de certaines rencontres, pour certaines conditions; celles de l'Évangile sont universelles; car elles changent le fond du cœur et s'étendent à toute la conduite en tou« lieux et en toutes nmcontres.
a II v a une différence extrême entre la manière dont nous sentons les injustices qui nous regardent et celle
dont iKHis jugeons de celles qui ne regardent que le prochain. •
« Pourquoi soufTrons-nous les douleurs sans nous mettre en colère, et que nous ne souffrons pas les injustices et les maux que nous .causent les hommes sans mouvement décolère?
a Nous voulons tellement plaire que nous ne voulons pas déplaire aux autres lorsque nous nous déplaisons à nous-mêmes, et que nous voulons plaire à ceux (fui nous déplaisent.
<c Quand on est dans la vérité, il ne faut pas craindre de creuser; on ^trouve toujours un bon fond, on ne saurait manquer d*étre soutenu ; mais dans les chos4^s vaines et incertaines, il est périlleux de creuser.
« l^es hommes ne jugent de la malice des actions ot du cœur de Thomme que par rapport à ce qui les touche. Vïïc incivilité a leur égard leur parait plus criminelle que de grands péchés devant Dieu qui no choquent pas les hommes.
a Tout homme qui a la moindre <'\p('rienc<; dans le monde juge facilement que tous les autres, sans exception des plus raisonnables, raisonnent mal ({uelquefois, et raisonnent mal pour l'ordinaire dans leurs intérêts. Ainsi il but être fou de présomption pour s'imaginer qu'on soit l'unique au monde raisonnable dans son intérêt, et ne pas se défier toujours de son jugement quand il s'en agit. D'où j*admire l'extravagance de la plupart des gens, surtout des phideurs, qui s'imaginent toujours tous avoir le meilleur droit du monde.
« On juge aussi témérairement en bien qu'en mal. Il y a du péril en l'un et en l'autre. Si on juge mal en mal, on blesse là charité; si on juge mal en bien, on blesse la mérité; c'est-à-dire que, jugeant mal d'une bonne action,
on fait tort à son prochain, et que, jugeant bien d'une mauvaise action, on fait tort à la vérité.
(( Les louanges, quoique fausses, quoique ridicules, quoique non crues, ni par celui qui loue, ni par celui qui est loué, ne laissent pas de plaire; et, si elles ne plaiseni par un autre motif, elles plaisent au moins par la dépendance et par Tassujétissement qu'elles marquent de celui qui loue. »
Si les deux pensées suivantes étaient plus travaillées pour le tour et l'expression, on les attribuerait aisément à celui qui a pris la défense des répétitions et qui réduisait toute la poésie à des figures, fatal laurier^ bel astre.
« On hait si fort les redites que, quand elles sont nécessaires, on veut au moins à chaque fois être averti que c'est une redite : dans le palais, ledit, ladite; c' M Vexcuse de celui qui redit... Mais d'où vient cette haine des mdites ? La nouveauté et l'ennui des mômes choses, l'orgu(ûl y a sa part ; car il y a apparence qu'on veut inculquer par redites, et qu'on n'aime pas paraître dur à comprendre. '
(( La poésie a d'ordinaire plus d'éclat et plus d'agrément ({ue la prose; mais ce n'est que comme les grotesques dans la peinture : ce qui y |)lait est plus surprenant, mais assurément moins solide et moins heau que le naturel. »
Maximes toutes empreintes de l'esprit de Port-Royal, et qui auraient pu échapper à la plume de Pascal dans un moment d(i négligence :
(( Aujourd'hui In dévotion et la vertu sont choses fort différentes.
(( 11 est bien à craindre que les dévotions extérieures de CX3 temps, seapulaires, etc., ne soiimt dans la nouvelle Ini ce ({u'étaiont dans l'ancienne les traditions superstitieuses des pharisiens, par lesquelles et sous prétexte deaquelit^
ils quîttaieni l'essentiel de la loi, s'imaginant qu'ils étaient purifiés par aes cérémonies. »
Voici les fondements même de ce qu'on pourrait appeler la logique et la philosophie de Pascal :
« Nous n'agissons pas par raison, mais par amour, parce que ce n'est pas l'esprit qui agit, mais le cœur qui gouverne; et toute la déférence qu'a le cœur pour l'esprit est que, s'il n'agit pas par raison, il fait au moins croire qu'il agit par raison K
c( Il y a deux manières de venir à la connaissance de la vérité. Tune par démonstration, et l'autre par des vraisemblances qui peuvent venir à un tel |K)int, que la preuve en soit aussi forte que la démonstration et même plus touchante, plus persuasive et plus convaincante : par exemple, on est plus persuadé qu'on mourra, quoiqu'il n'y en ait pas de démonstration, que de toutes les vérités d'Ëuclide.
« Il est impossible d'avoir des démonstrations des vérités de notre religion, car il arriverait deux choses : l'une que tout le monde l'embrasserait, l'autre qu'il n'y aurait pas de foi, qui est la voie par laquelle Dieu a voulu nous unira lui. »
Est-ce l'auteur des Lois civiles oif celui des Pensées qui a tracé ces lignes où l'esprit, l'humeur et la mélancolie, se confondent dans une originalité si touchante? Ce peu de lignes nous font pénétrer dans l'âme de Domat, et nous découvrent sa grandeur et ses misères, son austérité et ses caprices, l'une et l'autre face de la médaille, l'homme tout entier. •
« L'esprit sans piété ne sert qu'à rendre misérables ceux qui en ont, ce qui arrive en bien des manières, et entre autres par la peine qu'il y a à souffrir les sots.
' Voyez t. i''i p. 9 et p. tOI.
« Ce n'est pas une petite consolation pour quitter ce monde que de sortir de la foule du grand nombre des sots et des méchants doht on est environné.
« Toutes les sottises et les injustices que je ne fais pas m'émeuvent la bile.
(( Je ne serais ni de l'humeur de Démocrite ni de eelle d'Heraclite; je prendrais un tiers parti pour mon naturel, d'être tous les jours en colère contre tout le monde.
« Quelle satisfaction peuV-on avoir de ne voir que des misères sans ressources? Quel sujet de vanité de se trouver /lans des obscurités impénétrables?
« Un peu de beau temps, un bon mot, une louange, une caresse, me tirent d'une profonde tristesse dont je n'ai pu me tirer par aucun effort de méditation. Quelle machine ^ que mon âme, quel abime de misère et de faiblesse !
(( J'ai une expérience réglée d'un certain tour que fait mon esprit du trouble au repos, du repos au trouble, sans (fue jamais la cause ni do l'un ni de l'autre cesse, mais seulement parce q\M\ la roue tournant, il se trouve tanti*»! jIossus, lantot dessous.
« Mon sort est diiîiîreht du vôtre : vous changez souveni d'état, et moi je suis toujours à la même place; nous sommes pourtant tous deux également tourmenté!^ : vous roulez dans les flots et je les sens rouler sur moi. »
' Sur le sens de ce mot mwhine^ voyez t. !•' p. 281, etleDkv tionnaire de Pascal, p. 517.