‹ Œuvres de M. Victor CousinChapitre 43 sur 63 · A LA MÈRE SOUS-PRIEURÉ · texte numérisé non relu

A LA MÈRE SOUS-PRIEURÉ

De Méru, ce 14 décembre.

(( L'accablement des compliments de toute la France m'a empêchée de faire réponse à votre première lettre jusqu'à ce que j'aie reçu la seconde. Les sentiments de toutes les dem sont si obligeants que je n'ai point de parolesqui vouspuisBeot exprimer ce qu'elles ont produit dans mon cœur. Vous jugo bien que j'eusse par conséquent été beaucoup plus aise de vous entretenir que de répondre à 3,000 gens qui ne se soucient ni de M. mon frère ni de moi; mais c'est li un des endroits de la vie où l'on ne fait pas ce que l'on voudroit le plus faire et où l'on fait justement ce que l'on a le moins envie de faire *. Mais à cette heure que j'ai un peu de relâche, je vous témoignerai qu'on ne peut être plus reconnoissante que je la suis de vos douleurs et de vos joies, et plus encore de vos prières [yom M. mon frère, puisque je crois que rien n'a plus fléchi II justice de Dieu qui étoit prêle à nous punir le plusgrièvement que nous le pouvions être en ce monde, que les vomï et les prières de votre monastère. 11 est question k oeue heure de lui obtenir de la miséricorde de Jésus-Chrisi

' Villefore ne donne que ce commenoemenl.

LETRRES INÉD. D£ LA DITJIKSSK DE LONGrEVlLLE. 245

quelque cljose de plus excellent que In vie temporelle ; je veux dire sa conversion qui couronneroit notre joie. Travaillonsy ma chère mère, pour ac/[uérir celle qui ne nous sera point àlAe^ et qui par là est préférable à toutes les périssables que nous avons tant suivies, et qui ne nous ont laissé que le chagrin, le romords et la tristesse ^ . Demandons à Dieu qu'il nous ôte celle du siècle qui n*oi)èrequo la mort, mais qu'il nous inspin^ celle d'un cœur contrit et humilié, que Dieu ne méprise point, à ce que nous apprend un saint roi à qui il en a donné un rempli de In vraie et solid<> pénitence. Demandez-la à Dieu pour moi.»

Viennent ensuite d'autres lettres à la même religieuse avec de touchants retours sur leur ancienne amitié dans le monde que la religion a épurée et fortifiée. Villefore ne dit pas un mot de ces quatre lettres, pnrc^î qu'elles ne si' rapportent a aucun événement public ou particulier. Mais ee (|ui nous intéresse le plus aujourd'hui, œ n'est pns l'histoire extérieure de M""" de Longueville, c'est celle de ses sentiments et In peinture de son Ame.

A I.A MÊME

De (laen, ce 14 mais.

« Vous avez grande rnison de louer Die4i de ce qu'il vous donne le moyen de n'être appli(|U('^ qu'à lui seul; car tout ce (|ui nous distrait de cette sainte attention est quelque chose de bien mis()rable ; mais puisque je la suis assez pour n'avoir pas mérité comme vous celle miséricorde, faites-moi c^lle d(^ demander à Notre-Seigneur pour moi par sa sainte retraite qu'il mette mon coMir et mon es-

' Encore une allusion à la vie passée de M^ Du Vigean. III. 14.

prit on solitude, puisqu'il ne m'a pas jugée digne d*y mettre mon corps. »

A LA MÊME

Gaen, ce 9 juiUet 1659 *.

(( Je ne suis pas destinée à aucune joye, et Dieu par sa justice miséricordieuse me mène si fort paY la voye des privations que je ne dois pas espérer la fin de celle de notre séparation. Demandez-lui qu'il me fasse faire bon usagede celle-là et des autres dont ma vie est accompagnée et qu'il me fasse réparer par là toutes les recherches que mon amour-propre m'a fait faire tant d'années de tout ce qui me pouvoit donner de la satisfaction. »

A LA MÊME

A Coulonamiers, ce SS août.

« H est juste que notre amitié se rectifie, et qu'ayant éiè fondée sur des raisons trôs-séculières *, pour ne pas dire quel(iue chose de pis^, elle commence à cette heure à s« sanrtiiier par le lien de la charité qui est le seul (|ui doit serrer l'amitié des chrétiens. Ceux à qui Dieu a fait la miséricorde de vouloir vivre comme des personnes honorées de cette qualité, doivent assurément se porter à l'amoar de J.-C. ; et plus elles se sont portées à celui du monde corrompu, plus en réparation de ce mauvais usage de leur amitié doivent-elles se confirmer entre elles dans les senti-

' Manqu(; dans le Recueil de M. Périer.

' Recueil de M. Périer : trop s.

* Ce Irait » et beaucoup d'autres dans cette lettre et dans la suivante, désignent assez clairement W* Da Vigean.

LETTRES mÉD. DE LA DUCHESSE DE LONGUEYILLE. 247

ments où la pénitence les doit établir. Demandez à Dieu que je la fasse proportionnée à mes péchés, et qu'il me donne un cœur nouveau et un esprit nouveau pour Taimer autant que j'ai aimé le monde. C'est à moi, ma chère Sœur, à vous en faire réparation bien plus que vous à moi, et comme mon mauvais exemple a peut-être été un des motifs de vos égarements, je crois vous devoir prier de me le pardonner pour l'amour de J.-C, qui me fait la miséricorde de vouloir lui consacrer le reste de ma vie pour réparation de ces commencements. Aidez -moi par vos prières. »

De Trie ', le 16 octobre 16ô9«

(( J'ai bien de l'obligation à la fête de sainte Thérèse puisqu'elle vous sert d'occasion de m'écrire et de me donner des preuves d'un des souvenirs dont il me reste quelque désir. Je me trouve si accablée du poids des péchés que m'a fait commettre celui d'occuper la créature de moimême, que je vois avec plaisir tout ce qui me montre que les impressions que j'ai faites en elle s'effacent et deviennent à rien. Mais pour vous je n'ai pas les mêmes sentiments ; car, comme notre amitié est rectifiée par la grâce de J.-C., que je prétends qui nou^lie plus solidement que n'ont fait jadis les liens de la chair et du sang, je suis ravie de voir des marques que vous ne m'oubliez pas, puisqu'on même temps je suis assurée qu'en vous souvenant de moi vous gémissez poijr moi devant le Seigneur, et vous lui demandez que sa miséricorde s'applique à mes très-grandes misères. Je me lie bien que notre mère et vous les aurez bien exposées à J.-C. dans la journée d'hier; je la passai à votre couvent de Gisors. )>

' Le RecUël de M. Périer, Caen.

LEHRES A POUT-ROYIL '.

M. Singlin, directeur de M™*^ de Longuevilley lui parlait souvent de Port-Royal, et après la mort du duc sou mari, il lui donna pour amie xM"** de Vertus, de l'illustre maison de Bretagne et sœur puînée de M^"^ la duchesse de Monibazon. Il faut voir dans Villefore et dans les Mémoires ih Fontaine (t. IT, p. 272) quelle avait été dans le monde M'*® de Vertus, quel éclat elle y avait jeté et combien dut t^lre profonde la piété qui lui fit renoncer à tant de suays et à tant d'agréments. Kien ne fut plus touchant que le commerce de ces deux dames, autrefois si brillantes, et devenues si pénitentes et si solitaires. Les deux amies avaieni pour commun directeur M. Singlin; après sa mort, elles se mirent entre les mains de M. de Sacy ; etquand il futemprisonné à la Bastille, en 1666, M^^deLonguevilledonna sa c/)nfiance à M. Marcel, curé de Saint-Jacques du Haui- Pas. C'étaient déjà de grands liens avec Port-Royal. Lorsque la persécution tomba sur cette maison et dispersa les vertueux solitaires, M"® de Longueville donna un asile dans son hôtel à Arnaud, à Nicole et a l'abbé de Lalane. Enfin ce fut elle qui, avec M. de Gondrin, archevêque «!♦• Sens, entreprit de réconcilier Port-Royal avec Rome, el (jui eut la meilleure part à ce qu'on appelle la paix de Clément IX en 1669. Pour les détails, nous renvoyons aiw (Vrivains jansénistes el à Villefore. Celui-ci a connu é\i- (lommenl la correspondance de M"™® de Longueville avei*

' Le manuscrit de M. ?am ti^ ^QifiV\^\\!L aucune de ces lettres.

LETTRES mÉD. DE LA DUCHESSE DE L0N6UEVILLE. 249

diverses personnes de Port-Royal, surtout avec la môrc Agnès Amauld S sœur de la mère Angélique et de l'illustre docteur. Mais il a fait encore moins d*usage de cette correspondance que de celle avec les Carmélites; à peine cite-l-il trois ou quatre de ces lettres, tandis qu'il y en a un bien plus grand nombre qui paraîtront ici pour la première fois. Malheureusement la plupart ne sont pas datées, et nous sommes condamnés à les placer dans un or-. dre assez arbitraire. Elles succèdent à peu près aux lettres adressées aux Carmélites, comme elles seront elles-mêmes remplacées par les lettres à M. Marcel.

Voici d'abord une lettre de M"® de Longueville, probablement adressée ^, comme les suivantes, à la mère Agnès à Port-Royal.

16 may 1661 '.

« MM® de Vertus m'avoit envoyé une autre relation que celle que j'ay reçue de vous. J'ay ajouté en la transcrivant quelque chose qu'il me paroît que vous ne savez pas, qui est que le jour qu'on a fait sortir les novices de P. H., ces MM. de la justice, voyant qu'on ne leur vouloit pas rendre les novices, s'en allèrent prier MM. les grands vicaires de commander à ces religieuses de dévoiler les novices. MM. les grands vicaires répondirent qu'ils ne pouvoient leur faire ce commandement, de sorte que c'a été malgré l'évéque qu'on a mis ces filles hors do ce monastère. J'ay mis aussi quelques autres circonstances plus légères mais considérables. Mais voici une méchante rencontre : celui

' Trente- unième abbesse de Port-Royal, élue pour la troisième fois le S7 octobre 1658, morte le 19 février 1671.

* Manque dans le Recueil de M. Périer : elle nous est fournie par le manuscrit de Troyes.

' N'est pas dans ViUefore.

par qui je pensois faire tenir cette lettre à M. de St-Ciran n*est point à Paris, et n'y reviendra pas sitôt, de sorte qu il faut que je Tenvoye par une autre voie qui n*est pas si sûre. Elle Test pourtant assez pour envoyer celte première lettre, car elle ne fait que conter sans montrer le senliment de celui qui narre ; ainsi, je Tenvoyoray ; mais pour U seconde, il faut attendre que mon homme soit revenu, et en attendant vous la grossirez de ce qui arrivera, et quoyque je sois aux champs, quand il sera tems je vous la denianderay et je Tenvoieray. Voilà la vie de saint Bernard et le papier de la comédie que je vous renvoyé, que M"* de Vertus m'a dit que vous redemandez. Je n'ay point la vie (le saint Bernard en quatre tomes, je n*ay que celle-là. Vous m'oblifijerez fort de m'en envoyer une autre, et pltt? encore de vous souvenir de moy devant noire Seigneurque \{\ supplie du fond de mon cœur de Iténir vos souiïraDf«s et d'avoir pitié de son Église. Je seray bien îiise d'avoir un écrit de la cométlie. »

A LA MfeRE AGNfcS AUNAULI), A P.-R. DKS CUAMPS, SIR IF «REVRT DE L\ SOEUR DOROTUI^.E '.

Du «4 janvier 1667 \

«Quand on est aussi peu avancé dans la voie de Dieu «lU-' je la suis, on est si peu accoutumé à regarder par les yeu\ le la foi les différents événements de la vie, qu'il n'est |tf îtrange (ju'on ait été touché de l'injustice qu'on vient «t v<ms faire, en vous dépouillant de votre abbaye. Et je jM'rw

tu

' Abbesse intruse de Port-Royal ; elle s'appelait Dorothée PenfcitMu. Voyez, Recueil de plusmirs pièces pour servir à Chisloirt * Port-Royal t p. 451.

' N't'st pas dans Villefore.

i|ue je vous dois faire là-dessus plutôt ma ronfc^ssion que mon compliment, en vous avouant que j'ai senti trop humainement ce qui vient de vous arriver. 11 faut pourtant que je vous dise, pour mon excuse, que j'ai bientôt désavoué mon premier sentiment et qu'un autre plus juste lui a très-promptement succédé. Ce dernier m'a obligée à louer Dieu de tout mon cœur de la grâce qn*il vient de vous faire, en vous mettant au nombre des saintes et illustres personnes qui, après avoir reçu celle de soutenir la vérité, dans un temps où si peu de gens la connoissent, ont encore reçu de sa bonté la miséricorde de souffrir pour elle. Je me réjouis donc avec vous au lieu de vous donner des marques de mon déplaisir, et j'espère ({ue vous serez conviée par cette raison, plus (|ue par toute autre, de me continuer l'amitié ï[ue vous m'avez promise, et le secours de vos prières dont j'ai plus de besoin que jamais. »

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