‹ Œuvres de M. Victor CousinChapitre 5 sur 63 · MES RELATIONS AVEC M. FOURIER · texte numérisé non relu

MES RELATIONS AVEC M. FOURIER

cachait pas la libéralité de ses sentiments, mais après tant d'épreuves il était circonspect en général , et encore plus avec un homme qui revenait des prisons de l'étranger, et qui était officiellement en disgrâce. Nous nous liâmes un peu plus, à Toccasion de la nomination de M. Royer-Collard à l'Académie Française; et lorsqu'il vint demeurer rue d'Enfer, à quelques pas de moi, je le vis assez souvent. Je trouvais un vif plaisir â l'entendre parler de l'histoire des sciences, et des événements de la grande époque qu'il avait si honorablement traversée. Je crus m'apercevoir qu'il n'aimait guère Laplace. Il paraît qu'il avait eu à s'en plaindre, et il me dit plusieurs fois ce que d'autres m'ont aussi répété, que Laplace avait beaucoup fait sans doute, mais qu'il voulait avoir tout fait ou tout inspiré.

(( îl n'y a pas de plus grands barbares, me disait-il souvent, que certains mathématiciens ; ils n'estiment que les mathématiques, et voudraient qu'on y appliquât d'abord les jeunes gens. C'est l'idée la plus fausse, ta plus contraire à l'esprit philosophique, à la société et à l'humanité. Il faut maintenir soigneusement dans les collèges l'étude des langues anciennes, du grec et du latin. Car en apprenant le latin, ce n'est pas seulement une belle langue qu'on étudie, c'est un commerce intime qu'on institue avec des hommes sages et d'un génie excellent, un Cicéron, un Virgile, un Horace, un Tite-Live, un Sénèque. Que de belles et bonnes choses on y apprend ! Cela passe insensiblement dans l'âme et nous fait une seconde nature qui est l'humanité proprement dite. Par exemple, les Vies dQ Cornélius Népos que l'on explique en sixième et en cinquième sont merveilleusement adaptées aux besoins du jeune âge qu'il faut nourrir de grands modèles. Cette vie d'Épaminondas, comme elle est touchante! comme elle est propre à émouvoir et à élever

une jeune âme I a Et là-dessus le bon Fourier ne tarissait pas ; il entrait dans les détails les plus minutieux. Il me citait des phrases de Cornélius, il en essayait des traductions, hésitant, tâtonnant, s'arrétant une demi-heure sur une seule expression, pour m'en bien faire sentir la justesse et la délicatesse ; et quand il en venait à Horace, bien plus difficile que Cornélius, ses explications, toujours instructives et fines , étaient quelquefois un peu longues.

« Les humanités terminées, il faut résumer et développer les études grecques et latines par un cours de philosophie dans lequel on insistera particulièrement sur la morale. Vous vous plaignez de ce qu'il y a si peu de livres élémentaires de philosophie à mettre entre les mains de la jeunesse : mais il semble au contraire qu'il y a une foule d'excellents livres à son usage. N'avez-vous pas le traité de Cicéron De officvis, et même les traités de Sénèque? » Parmi les modernes, il me recommandait beaucoup les Institutions de Philosophis morale de Ferguson; et c'est en effet un excellent cahier de philosophie morale.

« Quand l'homme est ainsi formé, alors appliquez-le aux mathématiques. Il y marchera d'autant plus vite, et il s'en servira comme il faut s'en servir, dans un esprit philosophique et pour la plus grande utilité des hommes. »

Fourier revenait sans cesse avec moi sur l'amour de l'humanité; et, avec des réserves infinies, en protestant de son respect pour toutes l'es croyances , il me disait avec force : « Mon cher Monsieur , c'est 4à notre religion. »

C'est encore cet amour de l'humanité, considéré comme le but de toute espèce d'études et comme leur impri-

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