‹ Œuvres de M. Victor CousinChapitre 6 sur 63 · MES RELATIONS AVEC M. FOURIEK · texte numérisé non relu

MES RELATIONS AVEC M. FOURIEK

mant à toutes un caractère élevé, qu'il appelait esprit philosophique. J'éludais soigneusement avec lui toute discussion sur la métaphysique. Tout homme est de son temps; et je pensais que Fourier, dont les études philosophiques étaient achevées avant la révolution, devait avoir la philosophie de cette époque, et qu'ayant été élevé par des prêtres, il avait fort bien pu tomber dans les extrémités de la réaction qui emportait alors les meilleurs esprits. Il n'en était rien ; et j'atteste qu'une fois, chez M. Roycr-Collard, en présence de M. Damiron, il me dit très-sérieusement : « On ne peut pas s'arrêter à la philosophie de Condillac, et il y a longtemps que je suis convaincu comme vous que cette philosophie omet bien des choses importantes, et je place bien au-dessus votre philosophie écossaise. Je suis charmé qu'on l'enseigne dans nos écoles, car elle a rétabli des faits certains; sa méthode est la bonne; sa direction morale est parfaite ; mais il y a longtemps aussi que je suis convaincu qu'on peut aller beaucoup plus loin. C'est un excellent commencement. )> Il pouvait y avoir de la politesse dans ces paroles, mais tout n'était pas politesse, et je me souviens qu'il s'expliqua cette foislà même sur la philosophie de M. de Tracy avec une sévérité qui devait être bien sincère, puisqu'on parlant ainsi il ne pouvait être poli envers moi sans cesser de Tètre envers un autre.

A cette occcasion, je me souviens encore que M. Augus- • tin Périer, un de ses amis les plus intimes, m'a dit et répété plusieurs fois que Fourier ne partageait nullement les préjugés des savants, et que sans être dévot le moins du monde il était loin d'être dépourvu de sentiments religieux. M. Augustin Périer m'a rapporté que souvent dans l'intimité Fourier lui avait dit avec force, en faisant allusion au système d'athéisme alors si répandu : « Si l'exis-

tencedeDieu et Tétat futur derhomme ont leurs difficultés et leurs nuages, il ne faut pas oublier que le système contraire n'en a pas moins, et que la vraisemblance est encore du côté de la foi à la Providence. Dans les incertitudes inévitables en pareille matière, il faut s'attachm* au sentiment du juste et de Tinjuste, et y conformer sa conduite, afin de se mettre en harmonie avec Tordre unive^ sel dont le premier principe et les dernières conséquences échappent quelquefois à notre faible vue. » Je ne pus m'cmpécher de faire remarquer à M. Augustin Périer que c'est là précisément le caractère de la philosophie de Socrate.

Il me questionnait souvent sur le but de mes travaux philosophiques, et quand je lui disais que je n'avais pas le dessein de ressusciter la philosophie de Platon et de lui sacrifier toute autre philosophie; qu'au contraire- je m'etforçais de prouver qu'il y a place dans l'esprit humain pour toutes les philosophies bien interprétées et sagement tempérées, pour celle d'Aristote comme pour celle de Platon, pour celle d'Ëpicure comme pour celle de Zenon, et même pour un peu de scepticisme avec un peu de mysticisme, il paraissait content de cette direction et ne manquait pas de me rappeler sa maxime favorite: «Ainsi, vous aimez tous les hommes; d et comme on pense bien que j'abondais dans ce sens, nous étions assez bien ensemble.

Pendant l'été de 1829, nous avons fait dans notre jardin du Luxembourg plus d'une promenade intéressante. De jour en jour je m'attachais à lui davantage. Il avait été mêlé aux grands événements des trente dernières années; il avait vu la révolution ; il avait connu Caiïarelli, Kléber, Desaix, Bonaparte ; je comptais donc lui arracher bien des confidences précieuses. C'était un vieillard que rexpérieooe

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