A P.-R. PES CHAMPS
Ce i** octobre 167! '.
a Comme je ne doute point que la maladie de M. Arnaiyld ne vous ait donné de Tinquiétude, et que celle de la mère abbesse ne vous en donne aussi beaucoup, je ne puis m'empécher de vous témoigner la part que j'y prends et pour U considération des personnes malades et pour la vôtre. Il y a si longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, que je vous en aurois toujours demandé quand je n'aurois pas eu ce sujet-là de vous écrire. Je Taurois fait aussi pour vous apprendre des miennes, et pour vous dire que je suis retombée dans mes éloignements sensibles et de la prière et de tout exercice de piété. Le commencement de la vie retirée que je mène ici avoit un peu suspepdu cette malheureuse disposition ; mais elle est si intiipe et si établie en moi qu'elle revient plus aisément qu'elle ne s'en va. Cola m'a fait tirer une conséquence qui me fait peur, que les biens extérieurs nous sont peu utiles si la grâce intérieure ne npqs touche en même temps. J'avois cette vérité-là bien établie dans mon esprit, mais néanmoins j'avois un certain fond qui la contredisoit, et je mettois assurément ma confiance aux moyens extérieurs, non-seulement plus que je ne devois, mais encore pins que je ne pensois. Me voilà détrompée par ma propre expérience, mais elle me fait bien craindre que mon imagination toute seule ne soit ce qui agit en moi, lorsque j'ai un peu plus de sentiment do Dieu, et que ce ne soit pas lui-même qui se fasse sentir à mon âme. Si cela est, ma chère Mère, toute la sainteté de
' Villefore donne un fragment de cette lettre, qui manque dans le manuscrit de Troyes.
268 Ï-RAGMENTS Î.ITTÉRAmES.
votre maison ne me soutiendra pas longtemps, et je verrai bientôt que mon propre esprit m'y aura conduite plutôt qu'une vraie vocation à la retraite. Je vous avoue que j'ai une grande frayeur d'éprouver cette misère, mais cela oe m'ôte pourtant pas le désir d'être au temps où je pourrai avoir ce bonheur, pensant toujours que c'en sera un grand pour moi d'être dans une vie plus éloignée des occasions d'offenser Dieu. C'est même ma consolation dans celle que je fais ici qui assurément a ce bien-là, si elle n'a pas celui (le me remplir de plus grandes grâces. Voilà tout le oonle que j'ai à vous rendre depuis que je vous ai écrit. Je suis bien aise devons montrer mes foiblesses, afin que votre charité s'excite sur moi, et que vous demandiez instamment miséricorde pour une pécheresse qui s'est tellement éloignée de Dieu qu'elle n'y peut revenir, éprouvant cette parole de l'Évangile qu'il y en aura qui voudront i^ntrer dans la voie et qui ne le pourront. Vous voulei bien que je salue ici nos mères des nouvelles de la nialade... etc *. »
La lettre suivante est datée du 9 avril 1673, c'est-à-dire, après la mort de la mère Agnès Arnauld, et adressée à une roligieuse de Port-Royal qui n'est pas nommée, soit la mAre Angélique de Saint-Jean, soit une autre, sur un mirark opéré par l'intercession de M. Pavillon, évêque d'Aleth.
Paris, ce 9 avril 1673.
Ma révénmde Mère, « M. de laVorgne*^ a écrit une lettre à M"* de Portes qui
' Probablement mademoiselle de Vertus. Il semble pourtant qw cette dame devait être alors à Port-Royal.
' Sur M. Tabbé de \a \evçaft ft\ m^^^sûRîwôîft ^^ ^^^icti»^ voya
lui apprend un miracle de monseigneur d'AIeth, qu'il dit savoir de votre part, et il me semble que c'est un enfant qui ne marchoit point. Ce miracle paroît très-grand et digne de la curiosité des pi^rsonnes qui honoroient la vertu de ce grand serviteur de Dieu; mais plus il est grand, plus il est à désirer de ne le point publier qu'il ne soit extrêmement vérifié ; car Dieu n'a que faire de nos mensonges pour être honoré, et son serviteur a trop aimé sa vérité pour vouloir tirer sa gloire d'une chose qui s'en éloigneroittant soit peu. Je m'adresse donc à vous pour vous prier de faire perquisition exacte de cette histoire, et si elle se trouve véritable de la faire vérifier par des personnages qui la sachent exactement et de m'envoyer ensuite la relation qui en aura été faite. Si la mère do la personne sur laquelle le miraclea été opéré le peut certifier, ce sera une fort bonne chose que d'avoir sa signature. Je crois que vous prendrez cette peine de bon cœur, puisqu'il y va de la manifestation d'un saint que vous avez honoré, et de la gloire de Dieu qui veut autant que ses merveilles ne soient point détenues dans le silence quand il daigne les opérer, qu'il veut qu'on n'en su|)pose point de douteuses quand il ne veut pas en édifier l'Église. Je vous prie donc d'y observer toutes choses, et de me faire ce plaisir de me le faire savoir. Je salue ici les bonnes sœurs qui ont été à feue madame la princesse de Conti, et me recommande à leurs prières et à celles de votre communauté. Ne m'oubliez pas dans les vôtres, et me croyez tout à vous en N. S. J. C. »
le Suftplément au Nécrologe de Port-Royal^ p. 52a-&38, et dans le Recueil de pièces une lettre de Sainte-Marthe sur la mort de l'abbé de la Vergne. Il fut le directeur de la marquise de Portes, de madame la princesse de Conti, ami de M. Pavillon et de M. Arfiauld, etc.
270 FfUGMENTS LITTÉRAIRES.
IRHRES A M. MARGKL, CURÉ DE SAINT-JACQUES DU HAUT-Pig.
Voici les lettres les moins importantes en apparence, car à peine y en a-t-il une qui se rapporte à la vie publique (le la princesse. Ce ne sont guère que des billets, souvent fort courts, d'une pénitente à son directeur, où elle lui raconte et nous peint, sans le vouloir, les ennuis qui la suivent du monde dans la solitude, ses scrupule^ de conscience et jusqu'aux angoisses d'une âme qui s'épouvante de ses fautes passées et n'ose se confier à la miséricorde divine. On y voit toutes les petitesses de la dévotion à oôtéde sa grandeur ; rien n'est fardé, rien n'est arrangé ; tout est vrai, tout est naturel, misérable, quelquefois sublime. M"' de Longueville ne se doutait pas que ces billets, écrits à la hâte, comme ceux que le malade envoie chaque jour i son médecin, dans le dernier secret et le plus entier abandon, passeraient jamais sous un œil étranger. Au fond, il n'y ;i de véridique, si quelque chose l'est entièrement, que les correspndances intimes et confidentielles; les mémoires sont toujours destinés au public, et ce regard au public, môme le plus lointain, gâte tout: on s'y défend ou on attaque, on se compose un personnage, on pense à soi, on ment. Mais quand on écrit, comme on parle auoonfesuoDnal, sous l'œil de Dieu et non pas sous celui des hommes, quand on écrit pour faire connaître des doutes, des peines, des misères dont on demande le soulagement, il faut bien de toute nécessité qu'on soit dans le vrai, au moins à sei propres yeux ; et quand par hasard des lettres de ce genre survivent à la circonstance qui les dicta, et, après avoir
LETTRES INÉD. PE LA QUGHESSï: DE LONGUEVILLE. 271
dormi dans Toubli pendant plus d'un siècle, paraissent tout à coup à la lumière, elles nous sont autant de révélations inattendues, sincères et certaines, sur les hommes et les choses du temps où elles furent écrites. Voici maintenant le revers de la médaille. Dès que le mensonge et la parade ont fait place à la vérité toute nue, les petitesses abondent. Dans les correspondances intimes, la nature humaine est en quelque sorte en déshabillé, et souvent elle fait peine à voir. Si nous avions, au lieu des confessions composées à loisir par saint Augustin, les lettresmémes qu'il écrivit aux div^rs^s époques de sa vie, tantôt à la belle maîtresse dont il se sépara avec tant de peine, tantôt à sa mère Monique, avec les réponses de celle-ci, peut-être, hélas 1 aurions-nous un tableau bien au-dessous de celui que nous a laissé le grand évoque. Et encore, c'était le plus bel esprit de son temps, un rhéteur, un écrivain de profession, que sa manière ingénieuse et brillante n'eût jamais entièrement abandonné. Mais ici c'est une femme qui ne sait pas écrire, et qui, au lieu d'orner ses sentiments et de les faire paraître à son avantage, s'applique bien plutôt à les avilir à ses propres yeux et aux yeux de son directeur, pour entretenir et accroître en elle le mépris de soi-même et mourir à tout amour-propre. S'agit-il du monde et de quelque chose à y faire encore, comme, par exemple, dans la première lettre que nous donnerons? M"^ de Longueville est ferme et résolue. S'agit-il, comme dans tout le reste de cette correspondance, de sa disposition et de sa vie intérieure? la sœur du grand Condé, la reine de la Fronde, l'intrépide aventurière, celle qui prit plaisir à lutter contre Anne d'Autriche et qui balança la fortune de la monarchie, est en proie à .de perpétuelles inquiétudes et à tous les scrupules d'une ^nitence étroite et minutieuse qu'elle exprime comme elle les sent. U ne faut donc pas attendre ici une piçté de théâ-
flf FEAGMENTS LITTÉIAIRIS.
tre, grandement et délicaileiiieot représentée. Ce qui fait, à noi» yeux, l'intérêt de ces lettres, c'est leur entière vérité, c'est-à-dire la faiblesse de la nature homiine, prise en quelque sorte sur le fait dans une de ras âmes qu'on appelle grandes, comme prie Bossuet.
Une seule de ces lettres est datée, et cette date est de i6T5. Dans une autre, il est question delà dernière maladie de M. Pavillon, évéque d'Aletli, qui est certainement de 1677. Toutes les autres lettres sont autour de ces deuxlà. On est donc sûr. M** de Longueville étant morte en 1679, que l'on a sous les yeux le tableau fidèle des dernières années de sa vie. Les lettres à M. Marcel commencent à peu près où finissent celles qui sont adressées à Port- Royal, et nous conduisent jusqu'à la mort de M"* de Lon- •(iieville. Villefore n'a donné qu'une très-petite partie de la première lettre et à peine a-t-il empnmté quelques traits à toutes les autres.