MES RELATIONS AVEC M. FOURIER
avait rendu réservé et même timide dans la vie, mais sans altérer son intérêt et sa sympathie pour tout ce qui était grand et beau. Je le respectais profondément ; j'espérais aussi qu'il voudrait bien mettre à ma portée les résultats de ses études mathématiques sur la nature, et m'entretenir de l'histoire des sciences qui se lie si étroitement a celle de la philosophie. Je le soignais et j'avais pour lui de ces attentions que les jeunes gens devraient toujours avoir pour les vieillards. Il en était touché et c<»mmençait à prendre confiance en moi. J'ai perdu on lui un conseiller expérimenté et bienveillant avec une soura* précieuse d'instruction de toute espèce. Je voulais lui demander sur Bonaparte bien des choses que lui seul savait et pouvait me dire. Je veux du moins consigner ici une anecdote que je lui ai entendu raconter deux ou trois mois avant sa mort.
« Bonaparte, me dit-il un jour, comme tous les grands esprits, aimait passionnément les lettres. Il avait emporté en Egypte une collection d'ouvrages de littérature étrangers à l'expédition , et il les lisait dans le peu de loisir que lui laissiiient les travaux et les soucis du commandement. Un jour, au Kaire, nous promonant sur les bords du Nil, il lira dr sa i>oche un Lucain et se mit à m'en lire quelques morceaux, entre aulnes le fameux passage sur César et Pompée. Il admirait beaucoup, mais il ne comprenait pas toujours bien, et faisait de temps en temps des contre-sens que je lui corrigeais. » n parait que Fourier tâtonnait et hésitait dans sii jeunesse, au pied des Pyramides, en traduisant du Lucain à Bonaparte, tout comme il faisait trente ans plus tard en me traduisant au Luxembourg du Cornélius Xépos et de l'Horace; mais Bonaparte, moins philosophe que moi, s'impatientait de ne pas avancer plus vite, et au bout d'une
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demi-heure, il jeta avec colère le livre sur le sable en se plâignanl qu'on ne lui eût pas mieux appris le latin dans sa jeunesse : il enviait Garât, Ârnault, etc., de pouvoir lire facilement Lucain, et il fut tout confondu d'entendre de la bouche de Fourierque ces messieurs seraient presque aussi embarrassés que lui. — ce Mais on ne sait donc plus le latin en France? Ah I un jour, j'y mettrai bon ordre. » — Et déjà il rêvait la restauration des études classiques.
Fourier insistait beaucoup sur Tamabilité de TEmpereur; il m'en a cité. plusieurs traits qui mall^ureusement mu sont échappés.
Il avait rapporté d'Egypte une vraie maladie, Thabituda et le Besoin d'une chaleur extrême. Même en été, il nes(H^ tait jamais sans être très-couvert, une redingote par-deisus son habit, et son domestique lui portant un grao' manteau. Il était malheureux pendant tout Thiver. Il avait employé son talent de physicien ù se bien chauffer, et quoiqu'on pût à peine tenir à la chaleur de son cabinet, il regrettait toujours le soleil de l'Egypte. En revenant d'Orient en Europe, il avait pris des rhumatismes que renouvelait le moindre froid. Il ne sortait presque pas de '* tout l'hiver, et ses précautions ne faisaient qu'augmenter le mal. Il avait toujours eu quelque gêne dans la respiration; sur la fin de sa vie cette gêne était devenue telle qu'Ut était forcé de dormir presque debout, et que pour écrira " et pour parler, de peur de s'incliner et par là de provoquer des suffocations, il se mettait dans une esp^DO da l)oite qui lui tenait le corps droit et ne laissait passer qos la tète et les bras. Il courait le risque d'être étouffé tt moindre effort ((u'il faisait ;. il l'a été presque subitement le 16 mai 1S30, vers quatre heures de Taprès-midL M. Larrey, qui lui a donné des soins pendant sa maladif