VINGT-CINQUIÈME LEÇON
Écrits polémiques de Rousseau. — Sa réponse au mandement de l'archevêque de Paris. — Ses Lettres de la Montagne. — Sa rupture avec Hume. — Ses derniers ouvrages politiques. — Trouble et vigueur de sa raison. — Ses Confessions ; les Rêveries du promeneur solitaire. — Dernier rôle de Rousseau dans Paris. — Mort de Voltaire. — Influence diverse de ces deux hommes : Voltaire a plus agi sur les opinions; Rousseau sur les talents. — Affinité de Rousseau avec quelques hommes célèbres de notre siècle.
Messieurs ,
Rousseau ne fut pas seulement novateur spéculatif en politique ; il ne fut pas seulement moraliste éloquent dans des ouvrages d'imagination ou de théorie ; il eut au plus haut degré le génie de la controverse et de l'à-propos ; il fut écrivain polémique, et par là, surtout, il eut une irrésistible influence. Il y avait sous son beau style quelque chose qui tenait à l'école austère et dogmatique de Genève. Nourri dès l'enfance de débats théologiques, controversiste dès l'âge de quinze ans, Rousseau garda toujours cette ardeur de discussion , cette dialectique armée qui fait l'orateur dans les États libres , et qui , dans le déclin des monarchies, annonce et appelle le jour de la liberté politique.
Étudier sa puissance à cet égard , ce sera , plus que nous ne l'avons fait encore, étudier son siècle. Le caractère d'un temps se réfléchit surtout dans les controverses
de ce temps; un ouvrage d'imagination et de goût se
conçoit et s'explique à part ; mais dans l'éloquence polémique, sous les paroles et le talent, vous avez la vie réelle et les événements d'une époque. Rousseau controversiste nous montre le grand intérêt, la grande poursuite du xvme siècle : c'était l'émancipation religieuse et la liberté civile.
La lutte , pour obtenir la première , était commencée en France depuis plus de deux siècles. La tentative avait d'abord été combattue par des châtiments terribles ; les premiers qui prêchèrent les dogmes de Calvin furent pendus et brûlés. On pouvait cependant apprendre , par l'exemple même de l'ancien christianisme et les merveilles de son avènement , que le glaive et le feu sont impuissants contre les doctrines , non pas seulement si ces doctrines sont une vérité, mais par cela seul qu'elles sont une œuvre de la pensée ; car c'est le privilège de notre nature que la force n'ait point de prise sur la pensée, et qu'au contraire la pensée devienne d'autant plus puissante que la force a tenté contre elle une violence inutile et méprisée.
Mais cet exemple fut oublié , ou ne fut pas compris ; et le christianisme vainqueur se servit à son tour de la force contre la pensée. Au xve siècle, cette lutte, commencée par les bûchers , aboutit à la guerre civile ; et la guerre civile amena non pas la tolérance, mais un armistice. Le cardinal de Richelieu devait haïr la réforme, non pas seulement comme une dissidence religieuse , mais comme une révolte ; aussi tourna-t-il contre elle cette main qui avait écrasé l'aristocratie féodale ; mais, content de l'avoir vaincue sur le champ de bataille, il ne l'attaqua point dans les consciences ; il démantela les villes des protestants ;
il n'essaya pas de démolir leurs temples ; il leur laissa des prêches libres, des assemblées libres, la jouissance des droits civils et l'égalité devant la justice.
Sous Louis XIV , cette transaction devait s'altérer au préjudice du plus faible : ce ne fut pas seulement l'ouvrage de la puissance du prince. Le prodigieux éclat que jetait à cette époque l'Église de France , ces grandes lumières dont elle fut éclairée , ce réveil de l'enthousiasme des Basile et des Chrysostôme au milieu de la politesse moderne, Bossuet, Fénelon , Fleury, tant d'autres, le génie de la foi et le génie du siècle conspirant au même but , donnaient en France au catholicisme une persuasion souveraine. Cependant la liberté du débat fut d'abord maintenue ; Bossuet lui-même en donna l'exemple : cet homme puissant, dont la pensée devait être absolue, impérieuse, quand même sa foi ne l'eût pas été, soutenait de paisibles discussions contre les docteurs de la réforme , depuis Paul Féry jusqu'au fameux Claude. Mais, après les grands succès du règne de Louis XIV, les fanatiques et les flatteurs dirent à ce prince qu'il pouvait changer la conscience même d'une partie de ses sujets, et qu'il le devait. Louis XIV, plus pieux qu'éclairé, commença d'ébranler l'édit de Nantes : la corruption, l'autorité, la violence furent successivement mises en usage. D'abord, sur la caisse des (économats, on donnait un secours à tout protestant converti ; puis, ces conversions mercenaires se rétractant bientôt, le roi , par un édit de 1669, ordonna que ceux qui, après avoir abjuré, dans l'espérance de participer aux sommes distribuées par ses ordres , retourneraient à la religion prétendue réformée , subiraient la confiscation et le bannissement : puis vinrent les dragonnades, et, comme on disait alors, la mission
bottée. Les réunions furent dispersées , les temples abattus, les prêtres mis aux galères. Enfin, après tant de brèches à la paix des consciences , la révocation de l'édit de Nantes fut proclamée en 1685, et célébrée par toutes les voix , depuis Bossuet, à qui sa soumission pour le pouvoir inspirait une intolérance qu'il n'avait pas d'abord trouvée dans sa foi , jusqu'à Fontenelle , qui , tout sceptique qu'il était, fit des vers en l'honneur du triomphe de la religion sous Louis le Grand.
Qu'arrivait-il cependant ? la religion avait reçu de l'excès même de sa victoire le coup le plus funeste : les exils, l'émigration, les lois tyranniques contre cette émigration, la tolérance furtive, tantôt rendue de guerre lasse aux protestants , tantôt remplacée par la persécution , créèrent en France un état de choses inique et contradictoire , qui se montra tout entier à la mort de Louis XIV. Il y eut à la fois scepticisme et tyrannie religieuse ; la licence des mœurs fut en crédit et la liberté de conscience opprimée.
Cette bizarrerie, qui ne fut pas sans influence sur toute la controverse philosophique du temps, devait particulièrement blesser Rousseau , protestant d'origine ; de là , sans doute , il eut dans sa liberté de penser quelque chose de plus sérieux et de plus grave. Si l'on songe que, pendant qu'on était si gaîment sceptique dans les soupers de Paris , parfois encore dans les provinces on traitait les hérétiques selon la lettre des édits, et que, par exemple, en 1746, deux années avant l'Esprit des Lois, quarante gentilshommes protestants furent condamnés à mort , par le présidial d'Auch, pour avoir assisté de nuit à une prédication au désert, on conçoit le langage de Rousseau, réclamant le droit de libre discussion religieuse , et son
indignation sur l'injuste partage que nous faisions de la rigueur et de la tolérance.
Ce sentiment respire dans la lettre de Rousseau à l'archevêque de Paris ; on y sent le protestant bien plus que l'incrédule : mais cette prise à partie directe n'en parut pas moins hardie. Songez, en effet, combien l'ancienne hiérarchie était encore puissante et honorée, et combien était faible, au génie près, un Genevois transplanté à Paris , vivant à peine de sa musique et de ses livres , sans protection avouée , sans parti ; considérez l'autorité du parlement , encore si forte par ses traditions , et si redoutée de Voltaire ; joignez-y l'autorité de l'archevêque de Paris , alors grand seigneur, grand dignitaire , et de plus homme vertueux , d'un caractère respecté , d'une vie simple, d'une charité inépuisable; ces deux pouvoirs ont condamné le livre à' Emile. Précédé par un arrêt judiciaire , le mandement de l'archevêque n'est pas seulement une censure théologique ; il frappe toute la personne de Rousseau , et est assez habilement préparé pour le convaincre, devant le siècle, d'inconséquence bien plus que d'irréligion. Personne ne défend Rousseau fugitif. Les philosophes trouvent du bon dans le mandement de l'archevêque ; et les magistrats de Genève, prononçant comme le parlement de Paris , décrètent aussi l'ouvrage de Rousseau , qui se trouve à la fois condamné par les deux cultes.
Voyez maintenant ce fugitif qui s'arrête, ce banni de deux patries qui s'adresse à l'Europe, et qui devant elle attaque l'archevêque de Paris dans un écrit plein de logique et d'éloquence. Voltaire peut en rire, et compter cette controverse parmi les ridicules du temps : Beaumont pousse à Jean-.lacque, et Jean-Jacque à Beaumont.
Mais cet appel public, ce combat direct pour la liberté de conscience, substitué aux plaisanteries, aux allusions, aux
pamphlets furtifs , était un événement social. La question de la liberté religieuse était gagnée; la puissance tribunitienne de Rousseau consacrée par un grand exemple.
La rudesse même du titre qu'il prenait, et de ses premières paroles à l'archevêque, n'était pas sans effet et sans calcul; et tout l'ouvrage respirait un orgueil d'opprimé, une fierté populaire, qui annonçait à la France l'avènement d'un pouvoir nouveau.
Nous ne relirons pas ici cette réponse qui tomba tout à coup de Suisse et de Hollande dans les salons de Paris, et, frappant sur la Sorbonne, le parlement, l'archevêque, regagna les philosophes, sans les ménager. Rarement on vit dans un écrit plus adroit mélange de hauteur et d'humilité, de véhémence et d'insinuation.
Mais ce qu'il faut reconnaître, ce n'est pas seulement le génie de Rousseau : c'est le contre-sens social que marque cet ouvrage; c'est la révolution intérieure qu'il met à découvert. 11 est manifeste que l'ancienne société religieuse et civile est prise en flagrant délit de contradiction et de faiblesse ; que les lois ne sont d'accord ni avec la raison, ni avec les mœurs; que le pouvoir religieux et civil, attaqué de toutes parts, paraît également faible lorsqu'il discute, et inconséquent lorsqu'il menace Rousseau n'a pas de peine à démontrer que sa profession de foi est plus religieuse que son temps ; et, se nommant lui-même le défenseur de la cause de Dieu, il remplit cette mission avec une force et une dignité que n'affaiblissent pas quelques traits d'arrogance et <le mauvais goût. On ne peut résister à cette insidieuse et ardente logique. Rousseau met en pièces les objections du man-
dément; il fait ou se fait illusion sur sa propre croyance même, et parle de l'Évangile avec un respect de chrétien, en même temps qu'il continue d'ébranler le dogme et le culte.
La composition de l'écrit est admirable pour l'enchaînement et la variété des formes. Les détails personnels, la discussion, le récit, le pathétique, la plaisanterie, l'invective s'entrelacent et se succèdent. Rousseau semble, dans cet écrit, rivaliser avec Voltaire et Montesquieu. A l'un il prend sa plaisanterie mordante et facile, dans le dialogue qu'il imagine entre l'archevêque et \mjcmsénis1r certificateur de miracles. Il imite de l'autre, mais avec plus de naturel, le discours de la jeune juive au dernier auto-da-fé de Lisbonne. Mais ce qui n'appartient qu'à Rousseau, à son génie, à la passion croissante du temps, c'est la vivacité de cette défense, et la récrimination altière contre le puissant. En repoussant les noms d'impie et d'imposteur, qui lui étaient adressés dans le style un peu traditionnel du mandement, Rousseau les renvoie à l'archevêque lui-même, avec une irrévérence hardie qui n'est pas seulement un mouvement oratoire : il poursuit; et vous entendez un accent de rancune démocratique, inusité jusque-là, et comme le bruit sourd du flot qui monte :
Vous me traitez d'impie ! VA de quelle impiété pouvez-vous m'accuser?... Les impies sont ceux qui font lire des libelles dans les églises.
Que vous discourez à votre aise , vous autres hommes constitués en dignité! Ne reconnaissant de droits que les vôtres, ni de lois que celles que vous imposez, loin de vous faire un devoir d'être justes , vous ne vous croyez pas même obligés d'être humains. Vous accablez fièrement le faible , sans répon-
dre de vos iniquités à personne ; les outrages ne vous coûtent pas plus que les violences; sur les moindres convenances d'intérêt ou d'État, vous nous balayez devant vous comme une poussière. Les uns décrètent et brûlent , les autres diffament et déshonorent sans droit, sans raison , sans mépris, même sans colère , uniquement parce que cela les arrange , et que l'infortuné se trouve sur leur chemin.
Cela était-il complètement vrai? non; et le coup n'en était pas moins redoutable. Les hommes en dignité ménageaient fort Rousseau ; Malesherbes avait été le confident de son ouvrage ; le maréchal de Luxembourg se disait son ami ; le prince de Conti était son protecteur. La cour ne savait trop que faire à son égard; et, en le poursuivant, on aurait eu peur de le juger. Il n'y avait ni persécution sérieuse, ni martyre. Nous disons les choses comme elles sont. Il faut que nul enthousiasme trompeur, nulle réminiscence exagérée ne vienne altérer pour vous la vérité dont vous êtes dignes par votre âge et par l'époque où vous vivez. Il faut encore moins, sous la charte, s'indigner comme Rousseau sous le bon plaisir; et pour être juste, on doit reconnaître que dans ce bon plaisir même il y avait souvent plus d'indécision et de faiblesse que de tyrannie.
Une persécution plus sérieuse l'attendait hors de France. Condamné à Genève, chassé de toute la Suisse, Rousseau ne trouve d'asile que dans la principauté de Neufchâtel, sur les terres du roi de Prusse, qu'il craignait d'avoir blessé par un passage de son Emile. C'est de là que, dans l'intervalle de ses courses paisibles pour herboriser, il écrivit les Lettres de la Montagne, chefd'œuvre de polémique, auquel il n'a manqué qu'un plus grand sujet. Les premières peuvent être rapprochées de
la Réponse à l'archevêque de Paris, et forment avec cet écrit la subtile défense où Rousseau prétend établir, par ses objections au christianisme, la preuve même qu'il est chrétien. Jamais le prestige de la dialectique, l'illusion de la parole ne furent poussés plus loin. La peinture du théisme évangélique de Rousseau, de sa foi chrétienne à la façon de saint Jacques, comme il dit, est une des choses les plus éloquentes qu'on puisse lire ; et à côté de cette imagination et de ce pathétique, vous avez la controverse la plus serrée, la plus pressante sur la procédure et les droits du conseil de Genève.
Du procès particulier Rousseau s'élève à la réforme politique avec une précision, une vigueur d'esprit polémique où n'atteignirent jamais ni Wilkes ni Junius. On sait quelle fut la puissance de cet écrit; il arma les citoyens, comme une harangue de tribun. Mais le théâtre du combat était petit; et l'esprit d'innovation, encore tout spéculatif, attacha peu de prix à cette discussion ardente et pratique sur des faits et des droits mal connus. D'Alembert en parle avec indifférence, et ne conçoit rien à toute cette tracasserie de représentants, de grand et de petit conseil. Voltaire n'y voit qu'un texte de plaisanteries, qu'il a noyées parfois dans ses médiocres vers de la Guerre de Genève. Dans nos mœurs nouvelles, au contraire, cet ouvrage ne saurait être trop prisé et trop lu.. Avec une admirable intelligence de cette discussion méthodique et légale qui convient à la liberté moderne, il y a ce feu vivifiant de la parole, qui dit à des ossements arides : « Levez-vous, et marchez. » Organes de la presse, candidats de la tribune, relisez beaucoup cet ouvrage ; vous y apprendrez plus, pour notre temps, que dans Cicéron même.
Pendant que cette pierre de scandale tombait au milieu de Genève, Rousseau, inquiété dans sou triste asile de Motiers, fuyait de nouveau à travers les excommunications des pasteurs et les pamphlets outrageux de Voltaire ; et il ne trouvait enfin quelque repos que sur le lac de Bienne, dans cette petite île de Saint-Pierre, dont il a laissé une si délicieuse peinture. Bientôt exclu de cet asile par un ordre du sénat de Berne, il ne lui restait plus de refuge que Berlin ; mais une lettre de Hume, et les conseils de deux jolies femmes de Paris le déterminèrent à suivre le philosophe anglais dans son pays.
Pour cela, malgré l'arrêt du parlement, Rousseau, sans nul obstacle, traversa la France, sa vraie patrie, sa patrie de gloire et d'adoption, et logé par le prince de Conti dans l'enceinte privilégiée du Temple, comblé des hommages et des caresses de la belle société de Paris, il prépara tranquillement son départ pour Londres, avec Hume, qu'il nommait alors le plus 'illustre de ses contemporains.
Les suites de ce voyage et de cette amitié furent assez tristes pour la philosophie. Sans contester les torts de Rousseau, on peut croire que, des deux parts, l'union était trop mal assortie pour ne pas mal Unir. Le pyrrhonien systématique, le tory, le ministériel n'avait au fond nul rapport avec le fervent apôtre du spiritualisme et de la liberté. Tout en voulant du bien à Rousseau, il ne s'était fait nul scrupule de tremper dans une plaisanterie célèbre dirigée contre lui, cette prétendue lettre de Frédéric se moquant des persécutions imaginaires de Rousseau, et offrant de lui procurer, en sa qualité de roi, des malheurs plus réels. Que Rousseau ait été ombrageux, bizarre, blessé parfois des bons offices comme d'une in-
jure, je le crois. Mais Hume fut bien pressé de se plaindre aux ennemis mêmes de Rousseau, et d'accuser publiquement de noirceur et de scélératesse l'homme illustre et malheureux qu'il avait pris sous sa garde.
Rousseau, après un séjour de treize mois à Wootton, où son temps ne fut pas perdu, puisqu'il y composa les six premiers livres de ses Mémoires, quitta brusquement l'Angleterre pour revenir en France. Il y fut errant d'abord, mais sans être persécuté. Il habita tour à tour chez le marquis de Mirabeau, à Trye, château du prince de Conti, à Lyon, à Grenoble, àBourgoing et dans quelques autres lieux du Dauphiné; puis il revint tout simplement à Paris loger rue Plâtrière. Rousseau n'a pas raconté cette dernière époque de sa vie ; et on ne peut la connaître que par ses lettres et quelques récits de contemporains.
Depuis son retour, huit ans s'écoulèrent encore, pendant lesquels, sans se refuser tout à fait aux hommages et à la curiosité de ses admirateurs, il parut renoncer à cette profession d'auteur, qu'il méprisait, dit-il. Les copies de musique et la botanique semblaient occuper tout son temps. Solitaire au milieu de Paris, à peine accessible à quelques curieux opiniâtres qu'il repoussait bientôt, et parfois, cependant, se livrant encore au grand monde, il avait, au milieu des nuages croissants de son humeur, gardé tout son génie. Il suffit de rappeler ce qu'il écrivit à soixante ans sur le gouvernement de Pologne : non que cet ouvrage soit d'une politique aussi sensée qu'on l'a dit. Rousseau, par sa théorie de la souveraineté, n'était point fait pour trouver le remède à l'anarchie. Il ne se départ point de cette théorie, en raisonnant sur la Pologne de 1772, déjà mourante par le
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vice de ses lois, l'iniquité de ses voisins et l'imprudente inertie de l'Europe. Ce qu'il craint par-dessus tout, c'est qu'il ne se forme dans ce malheureux pays un centre d'administration qui opprime le souverain, c'est-à-dire le peuple. Il redoute aussi beaucoup l'hérédité du trône ; et il pense qu'une couronne élective, avec le plus absolu pouvoir, vaudrait encore mieux pour la Pologne qu'une couronne héréditaire, avec un pouvoir même borné. Enfin, au danger d'une guerre civile excitée par chaque vacance du trône il oppose l'expédient de tirer la couronne au sort. Beau préservatif sans doute contre l'invasion et la conquête ! Toutefois, dans cet ouvrage, si faux à quelques égards, il y a une grande vérité que Mably n'avait pas aperçue dans son voyage d'observateur philosophe, et que Rousseau a sentie tout d'abord : c'est que le salut de la Pologne eût été dans le maintien de ses vieilles mœurs, bien plus que dans la réforme de ses lois.
Pendant que Mably disserte à perte de vue sur la forme des pouvoirs , Rousseau se borne à dire :
Si vous faites en sorte qu'un Polonais ne puisse jamais devenir un Russe, je vous réponds que la Russie ne subjuguera pas la Pologne.
C'est par le développement de cette idée , c'est par la juste importance qu'il attache aux mœurs, aux usages, aux préjugés d'un peuple, que Rousseau marque réellement sa raison politique. On doit lui savoir gré de cette clairvoyance, si on songe surtout qu'à la même époque la philosophie trompée applaudissait à l'hypocrite intervention de Catherine en faveur des dissidents, et célébrait l'oppression d'un peuple au nom de la tolérance.
Consulté tour à tour par les Corses et par les Polonais, Rousseau put éprouver que le rôle des législateurs antiques était fini , et qu'il n'appartenait plus à un sage d'instituer ou de rétablir un peuple. Pendant qu'il écrivait, la Corse était réunie à la France, et la Pologne, toute sanglante, arrachée en lambeaux par les despotes voisins.
Rousseau renonça dès lors aux méditations politiques, et ne s'occupa plus que de sa propre histoire , de ses chagrins et de ses malheurs. C'est sous ce point de vue peut-être qu'il est le plus original. Philosophe et publiciste , il n'offre qu'un degré plus rare d'imagination et d'éloquence, appliqué à des vérités connues avant lui, ou à des systèmes en partie erronés ; et il a plus de passion et d'autorité dans le langage que de création dans les vues. Comme peintre de son propre cœur, comme écrivain égoïste et rêveur, il eut une grande nouveauté et une grande puissance. 11 a empreint la littérature de ses couleurs pendant plus d'un demi-siècle, et à travers la plus grande des révolutions sociales , il a préparé , en France et en Europe, ce qui fait la poésie de notre temps, cette mélancolique contemplation de l'homme, dernier fruit des lumières et de la satiété.
En tête de ses Confessions, Rousseau se vante de former une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et n'aura point d'imitateurs. Je lui connais cependant deux modèles , saint Augustin et Cardan , un saint et un charlatan de génie ; quant aux imitations , elles sont nombreuses, si on compte les ouvrages où l 'amour-propre nous a longuement occupés de lui. Le livre vraiment unique , c'étaient les Confessions de saint Augustin , ce cri d'humilité et cet hymne à Dieu tout ensemble , ce
souvenir d'un pécheur et cette prière d'un converti. Le récit est moins anecdotique, moins varié que celui de Rousseau. Ce n'est pas que le saint manque de franchise ; mais sa langue est trop pure pour tout raconter. Quelques expressions sensibles et vives lui suffisent à rappeler les égarements de sa jeunesse et les séduisantes images dont il fut trop charmé. Partout d'ailleurs, même dans les détails les plus minutieux de l'enfance , il porte une sérieuse métaphysique. Son repentir est pieux et passionné. Il voit en lui-même la misère humaine; il remonte aux plus anciens souvenirs, à ces premiers instincts d'orgueil et de colère , qui , dans la faiblesse innocente du corps, montrent déjà les germes des tentations de l'âme, et cette nature libre , mais déchue , que l'homme apporte en naissant. À cette vue , il s'écrie , plein de trouble .
Si j'ai été conçu dans l'iniquité , et si ma mère m'a nourri sous le péché dans son sein, où et quand, ô mon Dieu! je vous prie , mon âme a-t-elle pu jamais être innocente?
Un larcin d'écolier, semblable à celui de Rousseau volant des pommes à son maître, n'inspire à saint Augustin que cette sérieuse réflexion :
J'ai voulu commettre un larcin, et je l'ai commis sans nécessité, sans besoin, mais par le dégoût du bien et l'attrait du mal. J'ai dérobé ce que j'avais déjà en abondance et meilleur : ce n'était pas de la chose obtenue par le larcin que je voulais jouir, c'était du larcin lui-même et du péché.
Vous reconnaissez le docteur de la grâce. Mais, à côté de cette austère théologie, quelle délicate observation du premier travail de l'intelligence, des premiers mouevments de la pensée ! Avec quel charme il vous raconte
sa peine pour apprendre le grec , qui était le latin d'aujourd'hui, puis son attrait pour Virgile, qu'il entendait sans effort ! Mais tout à coup la voix sévère du pénitent vient blâmer cette éducation frivole et corruptrice :
Malheur à toi, fleuve de la coutume ! Qui peut te résister? Ne seras-tu jamais tari? Jusques à quand rouleras-tu les fils d'Eve vers ce grand et redoutable abîme que traversent à peine ceux qui sont montés sur la croix ?
Se rappelant alors les leçons impures de la poésie profane, et comment il avait fait avec joie ce qu'elle autorisait par ses exemples :
Je n'accuse pas les paroles, dit-il , qui étaient là comme des vases choisis et précieux , mais le vin de l'erreur qu'on nous y versait par la main de maîtres enivrés eux-mêmes.
Je ne sais , mais il y a là pour moi un mélange de grâce et de sévérité , un tour d'imagination que je préfère aux premières pages si vantées de Rousseau. C'est un monde également humain , mais plus noble , où l'âme , en sentant sa faiblesse, ne se complaît à rien d'impur.
Les Confessions de l'évêque d'Hippone ne sont pas écrites avec l'élégance expressive et l'art passionné de Rousseau. Saint Augustin a perdu l'accent du pu-r et beau langage. En sentant avec énergie , il a souvent une diction barbare ou subtile , comme un Romain d'Afrique au ve siècle. Mais quelle élévation morale, quelle effusion de charité ! Rousseau , moins humilié de ses fautes qu'il ne s'attendrit sur ses malheurs , a mis , à force de talent, le pathétique dans l'égoïsme même. Augustin est plein de tendresse pour les autres , autant que de sévérité pour lui. Rien de haineux dans sa tristesse ni d'orgueilleux
dans son repentir. Il n'étale pas de ces tableaux où l'âme, en recherchant curieusement ses vices, satisfait encore sa vanité, le plus intime de tous. Il ne raconta pas complaisamment ce qu'il se reproche ; et son imagination ne reste pas complice de ce qui fait le sujet de ses remords. Par là cette confession d'une ardente jeunesse et d'une vie longtemps égarée est un livre édifiant.
Ce n'est pas que les sentiments naturels y soient anéantis devant Dieu. Quelle plus grande amitié que celle d'Augustin pour Alipe et Nébride , et pour cet autre ami qu'il ne nomme pas, et qu'il vit mourir dès sa jeunesse? 11 y a là quelque chose d'une grâce ineffable. Le saint n'a pas tué l'homme. On lèsent à la manière dont il raconte, à longue distance , les inquiétudes de son esprit , les émotions de son âme ; comment il se lassa de ce qu'il apprend, comment il quitta le barreau pour la philosophie , la philosophie pour les manichéens, et comment rien ne put suffire à son besoin de croire et d'aimer. C'est ainsi qu'il vient de Carthage à Rome, et de Rome à Milan, professant l'éloquence dans les écoles des rhéteurs , et ne sachant régler encore ni sa croyance ni sa vie.
Je ne crois pas qu'il y ait une plus belle histoire des mouvements du cœur, que celle d'Augustin disputant avec ses amis sur le bien et sur le mal , sur la matière et sur l'esprit, répudiant les manichéens et les astrologues pour Platon , et de Platon s'élevant à l'idée du christianisme, puis entraîné par l'enthousiasme du temps, par l'exemple d'un moine d'Egypte, et tout à coup saisi d'un violent dégoût du monde, d'une ardeur de conversion et de pénitence. C'est la péripétie du drame de sa vie.
Ainsi je souffrais, et je me torturais, m'accusant moi-même
plus amèrement que jamais , et me roulant dans ma chaîne , jusqu'à ce qu'elle fût brisée tout entière, cette chaîne qui ne me retenait plus que d'une faible étreinte , mais qui me retenait encore.... Je me disais au dedans de moi : « Tout à l'heure, cela sera fait; cela va l'être ; » et en parlant, je croyais avoir achevé; et je n'achevais pas. Je ne voulais pas cependant retomber dans mes fautes passées ; mais j'étais sur le bord , et je respirais.... Les frivoles délices , les vanités des vanités me retenaient encore, comme de vieilles maîtresses; et elles me tiraient par ma robe de chair, et me disaient tout bas : « Nous renvoies-tu? et, dès ce moment, ceci, cela ne te sera-t-il plus à jamais permis? » Et quelles choses me suggéraient-elles alors, ô mon Dieu ! puisse ta miséricorde les détourner de la pensée de ton serviteur ! Quelles indignités elles m'offraient ! quelles souillures !
Cette crise violente est décisive. Augustin quitte le monde des rhéteurs pour la solitude chrétienne ; il est baptisé par Àmbroise. Mais, dans cette vie nouvelle, les affections du cœur n'ont pris que plus de force sur lui. Quelle tendresse pour son fils Adéodat! quelle religion pour sa mère ! Laissez-moi , je vous prie , en traduire mot à mot quelque chose, et vous lire une page des Confessions d'Augustin. Je la prends au chapitre intitulé : Entretien avec ma mère sur le roijaume des cieux. C'est à ce moment où sa mère, qui est venue d'Afrique le chercher à Milan , espère le ramener avec elle dans leur patrie commune :
A l'approche du jour où elle devait quitter la vie , de ce jour, ô mon Dieu ! que, dans mon ignorance , loi seul connaissais , il arriva, par ta volonté secrète, je le crois, qu'elle et moi nous étions, sans témoins, appuyés contre une fenêtre d'où la vue s'étendait sur le jardin de la maison qui nous avait reçus au portd'Ostie, et où, loin de la foule, après les fatigues d'une
longue route , nous reprenions des forces pour passer la mer. Nous étions là donc, seuls, conversant avec une grande douceur; et, oubliant le passé pour regarder devant nous, nous cherchions de concert, et auprès de toi, ô mon Dieu! quelle doit être pour les saints cette vie éternelle que l'œil n'a pas vue, que l'oreille n'a pas entendue, et où n'atteint pas le cœur de l'homme. Nous aspirions de toute notre âme aux sources de cette fontaine de vie, qui est près de toi.
Là commence un entretien, ou plutôt une extase mutuelle entre ces deux âmes qui s'élèvent au-dessus des sens pour remonter vers Dieu, à travers la création. Bientôt elles écartent ces symboles; elles font taire ce bruit des cieux et du monde, pour n'entendre que Dieu lui-même dans le silence de la nature. Il leur semble alors que d'une rapide pensée elles montent jusqu'à la sagesse éternelle , que toute autre vision disparaît , que seule cette sagesse les ravit et les absorbe dans sa propre contemplation, et que, dans la joie de ce moment d'intelligence , elle leur donne l'avant-goût et l'idée d'une éternelle béatitude. Ut talis sit sempiterna vita, quale fuit hoc momentum intelligentiœ.
Voilà sans doute des beautés bien nouvelles pour la langue romaine , une éloquence que ne soupçonnait pas Cicéron. Mais ce qui me ravit, c'est de voir combien ce sublime est mêlé de choses humaines et simples :
Alors, poursuit Augustin , ma mère me dit : « Mon fils , en ce qui me regarde, je ne suis plus touchée de rien dans cette vie ; je ne sais ce que j'y ferais encore, et pourquoi j'y reste, après avoir consommé mon espérance. Il y avait une chose pour laquelle je désirais m'arrêter quelque peu dans cette vie , c'était de te voir chrétien catholique avant que je meure. Cela , m Dieu me l'a donné avec surabondance . en m'accordant de te
voir aussi mépriser tous les biens de la terre, pour tie servir que lui. Que fais-je encore ici ? » Ce que je répondis à ces paroles, je ne m'en souviens pas assez bien; mais, à cinq ou six ours de là, elle se mit au lit avec la fièvre ; et un jour, dans sa maladie , elle perdit connaissance et fut un moment enlevée à tout. Nous accourûmes ; elle revint bientôt à elle-même ; elle nous regarda moi et mon frère , et nous dit , comme en nous interrogeant : « Où étais-je tout à l'heure? » Puis, nous voyant muets de douleur : « Vous laisserez ici , dit-elle, votre mère. » Je me taisais, et je retenais mes larmes. Mon frère dit quelques mots qui semblaient exprimer le vœu qu'elle finît sa vie , non en terre étrangère , mais dans son pays. Elle l'entendit ; et , le visage ému , le blâmant des yeux de penser ainsi , puis me regardant : « Vois comme il parle , » me dit-elle , et elle ajouta : « Déposez ce corps partout; n'en ayez aucun souci qui vous trouble; je vous demande seulement de vous souvenir de moi , à l'autel du Seigneur , en quelque lieu que vous soyez. »
Là s'arrête la confession historique d'Augustin. Les quatre derniers livres de son ouvrage ne renferment plus de récits et d'aveux, mais seulement des méditations, des prières, des soliloques, pour emprunter le titre d'un autre de ses écrits.
Les Confessions de Rousseau, plus détaillées, plus curieuses, n'offrent pas cet intérêt si pur et cette grandeur morale. L'auteur a beau marquer l'époque où il adopte une vie plus sévère , des vêtements plus simples , où il supprime les bas blancs et les dentelles; il a beau même annoncer sa réforme intérieure, on la sent faiblement; et les derniers livres de ses Confessions semblent ne racheter que par des malheurs les fautes racontées dans les premiers. Toutefois, quelques parties de cet ouvrage, et d'autres écrits de Rousseau qui s'y rapportent , ont offert un modèle de composition morale, nouveau
dans notre langue. Là , Rousseau a excellé dans deux choses : le sentiment de la nature vraie, prise sur le fait, dans les champs, dans les bois, et le pathétique familier, la mélancolie dans les petites choses ; ce sont là deux traits originaux de son éloquence.
Avant lui vous voyez une littérature élégante , majestueuse , qui faisait partie , pour ainsi dire , de la hiérarchie, et se liait à toutes les convenances du grand monde Bossuet lui-même, le génie le plus élevé, l'homme de la plus libre éloquence, est une portion de la monarchie de Louis XIV, et en représente la dignité et la grandeur, par son langage autant que par la place qu'il y remplit. Il en est de même de presque tous les grands écrivains de cette époque, hormis la Fontaine. Plus tard, Voltaire, si novateur dans ses principes, était cependant assujetti, plié sur bien des points, à l'ordre social du temps. Il n'y avait plus au xvme siècle un roi puissant et respecté pour lui-même ; mais il y avait encore la cour : et , de même que Bossuet et Racine , avec leur gravité magnifique ou leur noble élégance , ont quelque chose d'assorti à Louis XIV, ainsi Voltaire pouvait paraître le poëte naturel de cette cour licencieuse et spirituelle, qui garde les abus dont elle se moque , et profite encore des choses qu'elle ne croit plus.
Il n'y a plus rien de cela dans Rousseau. Son imagination s'anime ailleurs. Une fleur des champs, un buisson lui plaît mieux que les parcs taillés de Versailles, et ces jets d'eau de Chantilly, « qui ne se taisaient ni jour ni nuit1. » Sa libre rêverie exprime souvent des choses que la bienséance interdisait aux écrivains du xvue siècle.
1 Bossuet , Oraison funèbre du prince de Condé,
Plus abandonnée , plus libre, elle n'est pas toujours plus naïve ; s'arrêtant à plus de détails infimes , elle n'est pas plus vraie. Le naturel que peint Rousseau est celui d'un malade, plutôt que d'un homme en santé. Sa sensibilité, si délicate et si vive pour peindre les beautés des champs, est parfois cynique dans la peinture de l'homme. Il aime à décrire, avec une subtilité ennemie de lui-même, quelques-uns de ces mauvais sentiments qui traversent l'àme et s'enfuient bien vite ; il les arrête pour les expliquer. Mais ce mélange n'en produisait pas moins un art nouveau de plaire et d'entraîner. Tout en abaissant l'aristocratie du style, et en étendant le cercle des choses qui pouvaient s'écrire, Rousseau avait gardé une singulière habileté de langage. Par là, devant un siècle amoureux des lettres, il avait fait tout supporter, en sachant tout ennoblir. Le goût déjà moins pur, le langage déjà moins sévère ne s'offensaient pas des formes un peu déclamatoires et parfois incorrectes qui se mêlent à sa diction forte et colorée ; et ses mouvements , son harmonie saisissaient l'imagination avec un empire que Voltaire lui-même n'avait exercé que sur le théâtre, et que Rousseau transportait dans la discussion et dans la prose. Par là il était l'orateur du xvnr siècle : il l'était non-seulement dans les causes débattues par la société, mais dans sa propre cause , dans l'histoire de ses petitesses , de ses malheurs. Il avait donné le même droit à sa personne qu'à ses écrits ; il avait fait de sa misanthropie réelle ou affectée un titre pour plaire à son temps , et habitué la société à admirer en lui un de ces hommes supérieurs et mécontents qui se séparent d'elle pour la dominer.
Tandis qu'il achevait ce rôle ou cette destinée, vivant presque solitaire à Paris, s'occupant de son herbier, et
faisant de longues promenades auxquelles tternardin de Saint-Pierre était parfois admis, Voltaire venait au même lieu recevoir la couronne de sa vie entière, et contempler la révolution qu'il avait faite, frêne est une bien faible tragédie, Messieurs, mais une date mémorable. Voltaire, le grand poète, le philosophe populaire, après vingt ans d'exil à Ferney, au milieu des hommages de l'Europe, venait enfin triompher à Paris. « Non, dit un contemporain, l'apparition d'un revenant, celle d'un prophète, d'un apôtre, n'aurait pas causé plus de surprise et d'admiration que l'arrivée de M. de Voltaire. » Je le crois bien; tout cela, Voltaire l'était pour le xvnr siècle. La longévité de son infatigable intelligence semblait le seul miracle approprié à la foi de ce temps ; sa toute-puissante raillerie, l'apostolat de cette société spirituelle et légère, et sa présence victorieuse, adorée, l'accomplissement des prophéties du scepticisme contre celles de l'Église. Le génie seul n'aurait pas enlevé tant d'hommages. Mais à l'enthousiasme qu'il inspire se mêlaient ici l'esprit de réforme et la ferveur de parti , le zèle de l'humanité et l'amour de la licence, le bien, le mal, la défense de Calas et la dérision de l'Évangile, les beaux vers et les vers obscènes. Tout venait pêle-mêle dans ce triomphe; et l'hymne de la gloire était chanté par le vice.
C'est ainsi que, le 30 mars 1778, Voltaire, sortant du vieux Louvre et de l'Académie, traversa le Carrousel aux applaudissements d'une foule immense, pouraller au Théâtre-Français jouir de la sixième représentation à' Irène. Vêtu à l'ancienne mode , avec sa grande perruque poudrée et ses longues manchettes de dentelle, il portait une magnifique fourrure de zibeline, présent de cette coupable Impératrice trop célébrée par lui. Un feu extraor-
dinaire brillait encore dans ses regards, et les mots ingénieux lui échappaient sans cesse. Irène, ou plutôt Voltaire, excitaient l'enthousiasme qui jadis avait salué le Cid. Le peuple applaudissait dans la rue ; des hommes de cour remplissaient le parterre ; et les femmes parées , debout dans les loges, battaient des mains. Et quand, après la représentation , le buste du poète fut couronné sur la scène, ce fut un nouveau délire. Voltaire était enivré, plus qu'un jeune auteur à sa première pièce applaudie , et il disait avec vérité : « Vous voulez donc me faire mourir de plaisir?» Deux mois après cette apothéose, le 30 mai 1778 , Voltaire cessait de vivre ; sa merveilleuse et frêle nature , épuisée par tant d'émotions , s'était enfin brisée.
Un mois après cette mort bruyante et entourée , le rival de Voltaire , si Voltaire en eut un , Rousseau , à peine âgé de soixante-six ans, terminait, le 3 juillet, une vie qu'il est soupçonné d'avoir abrégée lui-même par un suicide.
Ces deux spectacles si rapprochés semblaient dire ce qui avait manqué à la philosophie de ces deux grands écrivains. L'un, passionné pour le bruit, le monde, le théâtre, jusque dans l'extrême vieillesse , avait hâté sa mort en déclamant les vers d'une dernière tragédie , plus faible encore qu'Irène. L'autre, solitaire, farouche, la raison troublée, avec un génie encore plein de vigueur, s'était peut-être frappé de sa propre main , ou mourait consumé d'une inquiétude sans cause et d'un orgueil sans bornes.
Quoi qu'il en soit , ainsi disparaissaient les deux plus actives puissances du xvnr siècle ; ou plutôt leur mort permettait de voir plus clairement l'influence de leurs
opinions, et tout ce qu'ils laissaient après eux. Je n'admets pas, à cet égard, les termes du parallèle tel qu'on a voulu l'établir ; je ne croirai pas au contraste providentiel que suppose Bernardin de Saint-Pierre , et qui lui montre dans Voltaire et dans Rousseau le mauvais et le bon génie du xvmc siècle. Chacun d'eux a pris sa part de ce double rôle ; et cette part, plus ou moins inégale, se retrouve dans toute l'histoire de notre société présente.
L'action de ces deux hommes cependant fut , à quelques égards, aussi diverse que l'était leur génie. Voltaire eut plus d'influence sur l'opinion commune ; Rousseau , sur les caractères et les talents. Voltaire n'eut pas d'élèves originaux , ne suscita pas d'hommes supérieurs ; il n'eut pour disciples que la France, dont il était l'organe, et l'Europe, qu'il éblouissait des idées de la France. Par cette ironie sceptique et ce zèle d'humanité , par ce goût d'indépendance et de bien-être qu'il trouvait et qu'il excitait dans son temps , il a , plus que personne , préparé l'esprit du nôtre , et le contraste singulier de nos idées et de nos mœurs. Son admirable justesse d'esprit, qu'une seule passion avait faussée sur le point le plus important du problème social , fait encore le fond des opinions en France, et domine ceux mêmes qui repoussent son nom.
Rousseau n'a pas exercé sur les esprits un aussi durable pouvoir. Hormis les temps de crise sociale, où ses doctrines furent commentées par des passions furieuses, il est resté dans la classe des écrivains spéculatifs et des hommes éloquents qui ne persuadent pas. Quoiqu'il ait légué des expressions à nos publicistes , et des formes mêmes à nos institutions, ses théories ont perdu leur
empire absolu sur les esprits ; et, après avoir troublé violemment le monde politique , il n'a plus eu qu'une école littéraire , qui , par contre-coup , il est vrai , agit encore sur la société même. Mais sa double influence , aux approches de notre révolution , inspirait à la fois Bernardin de Saint-Pierre et Mirabeau , le contemplatif et le tribun , le peintre élégant de la nature et l'impétueux orateur armé de colère et de génie. Bientôt, dans le bouleversement social , elle animait les études errantes d'un jeune officier français, jeté de son pays en feu parmi les sauvages de la Louisiane , puis retombé du fond des déserts dans le camp de la guerre civile , et de là , dans l'isolement barbare d'une grande ville étrangère ; elle nourrissait de tristesse et d'espérance ce fugitif alors inconnu, et le soutenait par l'exemple de ce que peut le génie contre l'infortune et l'obscurité.
On voit dans le premier ouvrage de M. de Chateaubriand, sous la date de 1796 et de Londres, combien, malgré l'originalité native de son esprit, il était alors imprégné des idées et des sentiments de celui qu'il nommait le grand Rousseau, et qu'il plaçait au nombre des cinq grands écrivains qu'il fallait étudier. Son admiration pour cette vive éloquence semblait presque le disputer en lui à l'impression si récente qu'il remportait des scènes sublimes de la nature sauvage; et, dans la hardiesse de ses riches couleurs, il gardait quelques traces de la mélancolie du Promeneur solitaire. Elles se retrouvent encore dans la création si originale de René. Mais on sent qu'entre la rêverie vaporeuse du philosophe mécontent, et le dégoût ardent du jeune homme, tout un monde social s'est brisé, et n'a pu reprendre encore à la vie et au calme. La puissance de cette émotion immédiate a fait
du roman de René un livre incomparable pour la profondeur et la poésie. Ce grand art d'écrire, qu'on avait tant admiré dans Rousseau, ce prestige d'une parole savante, harmonieuse, cette poésie de la prose reparaissait avec un éclat inconnu, un trésor d'images étrangères, et parfois un retour vers des modèles plus antiques et plus simples. Le disciple de Rousseau était devenu son éloquent adversaire ; ou plutôt le peintre du christianisme, en reprenant le combat contre le scepticisme au point où l'avait laissé Rousseau, poussait plus loin la victoire, et rappelait vers l'Église, épurée par tant de malheurs, l'indépendance des esprits généreux, l'imagination des femmes , la raison des politiques , l'espérance de tous.
Pour lui, la nature s'était enrichie d'horizons nouveaux. A quelques sites de la Suisse ou du Piémont, à quelques bouquets de bois merveilleusement décrits, mais vulgaires et voisins des villes, le peintre voyageur substituait l'Océan, l'Amérique, l'Italie, la Grèce, l'Egypte, la Judée, tous les grands points de vue de la terre et de l'histoire. Cette solitude, artificiellement rêvée par Rousseau, un autre l'avait surprise et contemplée vivante dans les déserts de l'Amérique. Cette vie sauvage, abstraitement défigurée par le philosophe, un autre la faisait entrer dans la poésie, et l'ajoutait comme une nouvelle scène au drame inépuisable du cœur. Quelle vaste carrière d'imagination! quel éclat de génie! Et, pour marquer encore un point de ressemblance, quelle union de l'éloquence la plus ornée, la plus brillante, avec la précision sévère du style politique !
L'influence de Rousseau n'est pas moins sensiblement marquée dans les ouvrages du grand poète anglais de notre époque; mais elle y est gâtée bien plus que corri-
gée. En fortifiant chez Byron cette haine contre la société, qui n'est pas le jugement de l'homme vertueux et du sage, elle s'empreint d'un alliage de scepticisme. De là cette poésie mélancolique et pourtant sensuelle, amère sans être sérieuse, empruntant au spectacle de la nature les plus riches couleurs, et comme illuminée de cet éclat physique du monde, mais n'y portant pas l'émotion morale qui en serait la grandeur et la vie. Le génie de Rousseau n'en a pas moins une grande part dans les impressions qui ont formé le poétique égoïsme du peintre de Child-Harold et de Lara, comme Voltaire dans l'éducation philosophique du peintre de don Juan. Byron avait dans la mémoire et devant les yeux le bosquet imaginaire de Clarens1, comme les bords enchanteurs et tant de fois parcourus du Léman; et Rousseau lui a^ donné plus d'une inspiration de misanthropie et d'amour.
Enfin, si de nos jours encore, et dans notre langue, une poésie nouvelle, qui semble née d'elle-même, a cependant été redevable à la prose éloquente, si ce chant religieux qui s'élevait naturellement d'une âme jeune et tendre a reçu de l'étude quelques réflexions étrangères, on ne peut méconnaître dans les Méditations de M. de Lamartine, et dans la ravissante douceur de ses vers, çà et là quelques sons embellis du Vicaire savoyard et du Promeneur solitaire. Peut-être même, dans l'emploi que cette poésie mélodieuse fait des mots les plus simples, dans les détails familiers où se plaît cette élégance si noble, on sent que, s'il y a beaucoup de la langue divine
1 Clarens, sweet Clarens, hirlh-place of tîeep love, etc.
Child-Harold, rant. m.J
de Racine, il y a plus encore de l'abondance pittoresque de Rousseau. La source de cette abondance d'émotions et d'images est la même chez le philosophe et le poëte ; c'est le spiritualisme et l'amour. Mais cette source doit jaillir de l'àme, et ne s'emprunte pas. Heureux celui qui l'a découverte en lui-même dès les premiers ans, l'a gardée sans mélange, et la répand sur tout le cours d'une noble vie ! son génie aura ce que la perfection savante de l'art ne donne pas ; et l'originalité naîtra pour lui de la pureté morale et de la grâce.
L'influence littéraire de Rousseau se retrouve aussi dans un des plus véhéments contradicteurs que ses écrits aient rencontrés de nos jours. Le célèbre auteur de l'Indifférence, dans sa logique hardie et tranchante, dans son style impétueux et travaillé, offre plus d'un trait de ressemblance avec le peintre à' Emile, dont il a peutêtre trop vanté l'élocution enchanteresse. On voit qu'il s'est formé d'abord à cette école, bien plus qu'à celle des Pères. Il a , comme l'Hébreu fugitif , enlevé les armes de l'Égyptien pour le combattre. L'imitation du style est parfois si marquée, qu'elle rappelle ces ouvrages de la renaissance où un moderne s'appropriait, sous un cadre chrétien, soit Florus , soit Térence. Quant au fond même des opinions, si le prêtre du xixe siècle réfute avec une grande hauteur les contradictions et l'insuffisance du théisme de Rousseau, on démêle pourtant je ne sais quelle prédilection dans l'hostilité même. On ceconnaît la leçon oratoire du maître dans les rudes coups que lui porte l'élève; et on retrouve même sa leçon philosophique dans quelques opinions i hardies, indociles, que
1 Essai sur l'indifférence en matière de religion, t. Itr, p. 41t.
garde cet élève prosterné sous la foi. On sent que l'éloquent apôtre de l'autorité a été l'assidu lecteur du Contrat social, et que cet ardent esprit pourrait passer encore d'un extrême à l'autre.
Mais je m'arrête, et je ne voudrais pas juger nos contemporains pour achever l'analyse de Rousseau. Qu'il nous suffise d'avoir marqué les principaux caractères de ce grand écrivain, publiciste erroné, mais puissant, moraliste inégal, mais souvent sublime et salutaire. Ce qu'on peut lui reprocher tombe devant le bien qu'il a fait. De même que l'antiquité, en divinisant ses héros, les séparait de tout ce qu'ils avaient eu de faible et de terrestre; ainsi, dans cette apothéose que fait la gloire, les erreurs de l'homme s'effacent par ses services. A ce titre, Rousseau conservera des droits à l'admiration, comme écrivain de génie, malheureux par son génie même, comme sage et utile ami des premières années de l'enfance, comme éloquent défenseur du sentiment religieux dans un siècle de scepticisme, comme interprète formidable de principes populaires qui devaient se rectifier après lui, et contribuer, par leur excès même, à fonder la liberté sur les lois.