‹ Œuvres de M. Villemain (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · VINGT-SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SIXIÈME LEÇON

Rapport de l'Angleterre et de la France. — Influence respective des deux littératures l'une sur l'autre. — État moral et social de l'Angleterre au commencement du xvme siècle. — Les lettres y étaient moins considérées et moins puissantes qu'en France à la même époque. — Réveil du sentiment religieux et poétique . — Thomson. — Young. — Caractère de ces deux poètes.

Messieurs ,

Lorsque je parle de Rousseau, en mêlant à des critiques sincères l'admiration qu'il est impossible de lui refuser , on me reproche dans des écrits publics d'avoir fait l'apothéose de ce vil , de cet infâme Rousseau. J'ai cessé d'en parler , et je serai ennuyeux , parce que cela est plus orthodoxe. Et cependant, Messieurs, vous savez , je ne dis pas avec quelle sévérité ( car l'expression de la conscience n'est ni de la sévérité ni de l'indulgence , elle est involontaire, elle est impérative), vous savez avec quelle conscience j'ai dit le bien , le mal , j'ai longtemps appuyé sur les erreurs qui avaient souvent obscurci , dans Rousseau , l'éclat d'une imagination forte et d'une âme naturellement portée aux choses élevées ; vous savez comment j'ai même emprunté à l'histoire de son siècle tout ce qui pouvait expliquer plutôt que justifier les torts où fut entraîné son génie. Eh bien , tout cela ne suffit pas. Cependant ce n'est pas ma faute si sa parole , puissante

comme le glaive et comme le feu , agitait les âmes de ses contemporains. Je ne suis pas un homme de son siècle ; je ne suis pas M. de Malesherbes ; je n'ai pas dans mon enthousiasme corrigé secrètement les épreuves de Y Emile; je n'étais pas M. de Luxembourg , ou le prince de Conti ; j e n'ai pas, malgré les préjugés du rang et les scrupules de la croyance , accueilli dans mon château J.-J. Rousseau, philosophe démocrate et libre penseur ; je n'ai point consolé ses revers , idolâtré sa gloire présente et factieuse , dit-on : c'est après soixante ans que , par curiosité , par étude , ouvrant un livre dont les pages sont encore animées d'une éloquence qui ne passera pas, je rends compte des impressions d'enthousiasme, d'étonnement, de doute , de blâme, que ce livre fait naître en moi. Je vous les communique sans art ; vous les jugez vousmêmes : je ne veux ni vous imposer l'admiration ni vous défendre la censure ; je vous ai dit seulement la vérité, et c'est la vérité qu'on accuse. (Applaudissements).

Aujourd'hui, Messieurs, que j'ai en partie acquitté cette tâche si difficile , si contestée , je vais tourner mes recherches vers un pays étranger , vers une autre littérature. Cependant ce n'est pas une désertion timide de mon sujet qui me conduit en Angleterre ; non ! Je vous ai souvent indiqué, et j'ai toujours tâché de faire ressortir cette analogie , soit d'imitation , soit d'opposition , qui rapproche deux grands peuples.

Lorsque Périclès voulut faire l'éloge des guerriers d'Athènes morts dans un combat, il employa près de la moitié de son discours à parler indirectement des Lacédémoniens. Entre deux peuples qui se sont élevés à la fois , entre deux nations prédominantes et voisines , il y

a, pour ainsi dire , une liaison intime qui ne permet ni que les destinées de leur gloire , ni que les torts de leur génie soient distincts et séparés. Une foule de points de vue curieux, de perspectives intéressantes pour l'histoire et l'esprit humain , se lient d'ailleurs à ce rapprochement. On voit que chacun des deux pays reçoit alternativement l'influence de l'autre ; on voit que presque toujours , lorsqu'une influence commence à faiblir dans le pays qui l'a vue naître, elle est encore et générale et puissante dans le pays qui l'a reçue , par contre-coup et par imitation.

C'est là , Messieurs , le contraste qui lie , pour ainsi dire, l'histoire littéraire des deux pays , et qui nous permet sans digression , sans désordre , par méthode et non par prudence, de passer en ce moment de l'un à l'autre.

Je vous ai parlé des lettres philosophiques de Voltaire, de ce livre où tant d'assertions au moins douteuses étaient exprimées avec une grâce et une nouveauté de hardiesse si piquantes et si amusantes. Tandis que la France imitait ainsi la témérité philosophique de ses libres voisins , l'Angleterre , au commencement du xvnr3 siècle , vers les années 1720, 1730, s'attachait à reproduire la régularité du théâtre français. Aujourd'hui nous sommes un peu injustes, ingrats pour la gloire de notre théâtre. Nous faisons des raisonnements pleins de finesse et d'esprit pour blâmer les admirations que nous avons si longtemps imposées à nos voisins. Alors les Anglais recevaient de bonne foi notre théâtre , ils imitaient Molière , Racine , Corneille , Voltaire.

Si quelque chose peut vous donner l'idée d'une tragédie française sans génie , mais avec cette régularité , et . il faut le dire , cette formalité qui altère beaucoup parmi

nous la vérité grecque , et encore plus la vérité du moyen âge , c'est une tragédie de Thomson ou de Young. Remarquez bien la puissance fatale de l'imitation. Ce sont deux esprits originaux que je vais tout à l'heure signaler comme les restaurateurs de la poésie anglaise, comme ceux qui ont ranimé le sentiment poétique et religieux que la philosophie semblait avoir desséché. Eh bien, lorsqu'ils ont fait des ouvrages sans la permission de la nature , lorsqu'ils ont imité le théâtre français , ils ont fait de pauvres tragédies ; ils ont tout du théâtre français , excepté cette grâce admirable de diction qui brille dans Esther ou Jphigénie , cet éclat de coloris qui fait que le faux même de Voltaire a sa vérité poétique.

La première tragédie qui se présente dans cet ordre d'imitation est une pièce de Thomson , Edward et Eléonore. Elle ne fut pas jouée , parce qu'à cette époque la censure dramatique commençait à fleurir en Angleterre. Cette pièce avait , suivant moi , deux défauts littéraires : l'un , d'être une imitation du théâtre français , de n'être pas indigène à l'Angleterre ; l'autre , d'offrir une longue allusion à la politique. Or , je crois que les allusions à la politique contemporaine sont une faute dans l'art; ce n'est pas la censure qui doit les empêcher , c'est la critique. Cette pièce de Thomson, qui devait nous transporter dans les mœurs poétiques du moyen âge , qui devait montrer un roi d'Angleterre à la croisade , sous les murs de Ptolémaïs , nous fait penser à George Ier, au prince de Galles , et même à Walpole. Il y a telle scène que l'on croirait une page de Pulteney mise en vers. Du reste , la pièce est faite comme une tragédie française du second ordre , à la fois romanesque et régulière , assez bien emboîtée dans les limites de temps et de lieux , et

n'offrant guère d'invraisemblables que les caractèn -

les sentiments et les actions des personnages.

Figurez-vous une quatrième, une cinquième réverbération de Voltaire, si l'on peut parler ainsi ; supposez une série d'imitations successives qui vous auraient fait descendre à une pièce de de Belloy ; et puis traduisez en anglais; et vous aurez une idée assez exacte de la pièce de Thomson et de beaucoup d'autres tragédies anglaises du même temps.

Mais, Messieurs, une tragédie, une œuvre quelconque de l'imagination et de l'esprit n'est pas un accident qui se produise un matin, parce qu'on a lu un écrivain étranger, et qu'on veut l'imiter; la littérature, le théâtre surtout, se lient à tous les accidents qui font la vie sociale ; quand la littérature est insignifiante, elle témoigne de l'état de la société, commeles médailles grossières du ive et du Ve siècle annoncent le temps où elles furent frappées, et sont expressives par leur imperfection même.

Si le théâtre anglais était faux et faible au xvme siècle, il y avait quelque chose qui le voulait ainsi ; ce n'était pas seulement la difficulté de trouver un Shakspeare tous les cent ans : il y avait une autre cause réelle et générale.

Ici, Messieurs, nous ne pouvons nous défendre de jeter un coup d'oeil bien rapide sur l'état de l'Angleterre depuis 1710 jusqu'en 1750. A cette époque la société avait subi, en Angleterre, de grandes révolutions, de grands changements. La plus décisive des vicissitudes que puisse éprouver un peuple, la mutation du pouvoir fondamental et souverain, avait passé sur l'Angleterre; mais la société anglaise n'avait pas partagé ce mouvement de rénovation qui, même sous la monarchie abso-

lue, se développait en France avec rapidité. C'est une chose singulièrement curieuse d'examiner ce qu'était alors la société en Angleterre et ce qu'elle était en France. En France le pouvoir était souverain, illimité; mais l'opinion était singulièrement libre et novatrice. En Angleterre le pouvoir était contesté ; son droit même naissait d'une action démocratique, et cependant il y avait dans les formes générales quelque chose de régulier, de hiérarchique, de dominant, qui semblait asservir et intimider les esprits au milieu môme de l'indépendance politique qui leur était laissée : cela devait être. Une révolution avait été faite en Angleterre par une aristocratie toute-puissante, que ce grand essai de sa force avait rendue plus impérieuse : les whigs avaient changé le pouvoir en Angleterre ; mais ils n'avaient pas changé le pouvoir des whigs. La royauté avait été déplacée par la noblesse ; il restait donc une imposante coalition de toutes les grandes fortunes et de tous les grands noms de l'Angleterre; et au-dessous de cette autorité prédominante s'agitait, avec plus de bruit que de puissance, le flot populaire.

Des exemples vous feront mieux sentir ce que je cherche à exprimer. En France, depuis Louis XIV, qui prit plaisir à élever sa nation sans rien abandonner de son pouvoir, et même en l'exagérant, les lettres avaient commencé à devenir une dignité. Louis XIV disait à Boileau : « Souvenez-vous que j'aurai toujours une demiheure à vous donner. » Et je ne sais quel est le seigneur de la cour auquel il aurait dit davantage.

La protection accordée aux lettres était un éclat pour le trône : les lettres elles-mêmes étaient la seule liberté publique alors autorisée. En Angleterre, au contraire, la

liberté publique étant réelle pour les pouvoirs politiques, on s'inquiétait fort peu de la demander aux lettres. Les plus grands poètes de l'Angleterre, au lieu d'être admis à l'entretien de la reine Anne ou de Georges Ier, recevaient d'un ministre une pension sèchement accordée.

Telles étaient les mœurs, qu'il ne paraissait pas malséant à un poëte anglais du xvnr3 siècle de présenter à quelque lord une bien respectueuse dédicace, que j'allais appeler une pétition ; puis de recevoir directement, métalliquement, un salaire de son humble hommage.

Citons un exemple entre mille. Thomson , ce poëte naturel et vrai, ce premier chantre des montagnes d'Ecosse, né pauvre, destiné d'abord à l'état ecclésiastique, mais bientôt, au milieu de la controverse, saisi de je ne sais quel mouvement poétique qui lui fait, un jour, traduire en beaux vers un psaume, au lieu de le commenter théologiquement, Thomson est conduit à Londres par cet instinct, cette vague espérance du talent; il nous raconte lui-même qu'il manquait de souliers et n'avait pas d'asile. Il était cependant porteur de ce chant de l'Hiver, le plus beau de ses Saisons; il trouve à grand'peine un libraire qui consente à l'imprimer, et il le dédie à sir Spencer Compton. On était si préoccupé des affaires politiques, si dédaigneux de la poésie, que les vers admirables de Thomson restèrent d'abord ignorés du public et du protecteur, que le poëte avait invoqué. Enfin l'ouvrage fut lu, vanté ; et Thomson , enhardi par ce commencement de succès et par sa misère , se décide à se présenter chez sir Spencer. Il faut l'entendre lui-même raconter son audience :

Je vous ai écrit, l'autre jour, que j'avais vu sir Spencer samedi matin. Quelqu'un , sans m'en prévenir, lui avait parlé de

moi. Alors on lui demanda s'il lui serait agréable que je me présentasse chez lui. Il répondit que oui ; on me donna une lettre d'introduction. Sir Spencer me reçut avec ce qu'on appelle des manières polies, me fit quelques questions banales, et me donna vingt guinées. Je ne manquai pas de répondre que ce présent avait plus de valeur que mon ouvrage , et que j'en devais avoir obligation à sa générosité plutôt qu'à mon mérite.

Si vous songez, Messieurs, quel rang occupait en France la littérature au xvnr siècle, combien on ménageait Voltaire , même en décrétant ses livres , quelle considération s'attachait à Duclos et à d'Àlembert ; si vous vous rappelez les Mémoires de Marniontel, l'admiration que Marmontel inspirait , et les égards qu'il trouvait dans le monde, ne serez-vous pas frappés d'un grand contraste entre la France et l'Angleterre? C'est qu'en France , à défaut de toute liberté légale , la littérature était devenue un pouvoir politique ; la mode et l'engouement venaient s'y joindre dans une société spirituelle et désoccupée : de la ce culte pour le talent, et cette admiration que l'on avait, dans le xvme siècle , pour une foule d'hommes célèbres , maintenant ignorés, ou du moins très-peu lus. Sous ce rapport , le xvnr siècle , si remarquable en France par le mouvement général des esprits et la présence de quelques rares génies, fut l'âge d'or de la littérature médiocre.

On peut donc le dire , si les hommes de lettres ont travaillé , comme on les en accuse , à altérer la forme de l'ancienne monarchie , ils ont véritablement conspiré contre eux-mêmes ; car il n'y a pas de doute que là où des intérêts politiques publiquement et légalement défendus autorisent un talent qui efface le talent littéraire ,

qui passionne bien autrement les esprits, qui les intéresse bien plus utilement , qui leur paraît une force et un droit au lieu d'un amusement oisif, le bel esprit doit perdre beaucoup : pour se soutenir avec avantage, il faut qu'il se transforme et qu'il s'élève.

Dans le xvme siècle, les hommes de lettres, en France, avaient quelque chose du rang des lettrés de la Chine : ils étaient le grand corps, le corps dominant; on leur savait gré de leur docilité , et on avait peur de leur résistance ; sous la monarchie absolue , ils avaient une indépendance privilégiée , dont ils usaient quelquefois avec une hauteur applaudie par le public : sous l'aristocratie anglaise, au contraire, la littérature nous paraît, à la même époque, timide et respectueuse. Thomson, et Thomson pauvre et encore inconnu , ne sera pas le seul exemple de cette humilité du génie devant la richesse et le crédit. Je choisirai le plus mélancolique, le plus austère des poètes anglais, ce religieux Young, qui semble à notre imagination avoir passé sa vie dans les tombeaux, n'avoir médité que sur la vanité des grandeurs humaines. Faut-il le dire? Young employa une grande partie de son temps et de sa verve à composer une multitude de dédicaces; il débuta par en adresser une au duc de Wharton, lord-lieutenant d'Irlande , que Pope a désigné comme le plus scandaleux des hommes puissants. Avec une sorte de candeur, le simple, le timide, mais ambitieux Young adresse à Wharton d'incroyables flatteries.

L'imagination mélancolique de Young semble prédominée par ce besoin de servitude et de complaisance. Il consacrait des vers et des panégyriques à toutes les grandes familles d'Angleterre ; et il a trouvé le secret de flatter jusque dans un poëme sur le jugement dernier.

Il y place l'apothéose de la reine Anne qui vivait encore. Plus tard, il composa même une longue pièce à la gloire de Walpole, ce modèle des ministres corrupteurs ; et il s'écriait en finissant :

« Ah! combien je souhaiterais, enflammé par un si grand sujet , de lancer ton nom dans les profondeurs de la gloire et de l'éternité ! Mon cœur , ô Walpole ! brûle d'un feu reconnaissant ; les flots de la munificence royale dirigés par toi sont venus rafraîchir l'aride domaine de la poésie. »

Vous le voyez, Messieurs, ôtez les métaphores orientales ; il reste quelque chose de bien matériel et de bien humble.

Que conclure de tout cela, Messieurs? c'est que, dans la liberté anglaise du xvnr siècle, la puissance toujours conservée d'un hautain patronage, la forme exclusive et prédominante des pouvoirs et de la hiérarchie aristocratique effaçaient tout, faisaient disparaître les supériorités mêmes du talent et de la pensée. La France, au contraire , qu'on accusait alors d'être si fort arriérée , cette France que trop souvent les écrivains qui naissaient au milieu d'elle ont sévèrement jugée , avait, malgré les formes d'un gouvernement moins favorable à la liberté, quelque chose de naturellement plus libre et plus noble. Montesquieu a fait de l'honneur un supplément trèssalutaire à la liberté. Vous ne trouvez rien de semblable dans les habitudes de l'Angleterre. L'argent y dominait tout, même la liberté donnée par les lois.

Quelle devait être cependant l'influence de ces mœurs sociales sur les ouvrages où l'expression de ces mœurs ne se trouve pas visiblement empreinte, mais qui en ont nécessairement reçu le reflet? Croyez- vous que cette

espèce de servilité, de timidité d'esprit puisse s'accorder avec les grandes , les nobles inspirations? je ne le pense pas. Toutes ces pièces de Young, empreintes d'une uniforme et vulgaire flatterie, sont frappées en môme temps de froideur et d'insignifiance. Les ouvrages où Thomson n'a pas été inspiré par une passion forte et vraie, où il n'a fait que de la littérature de cabinet, sont également médiocres. L'imitation étrangère, l'imitation servile de la France , et l'ascendant d'une impérieuse hiérarchie sociale , telles étaient donc les causes qui, dans l'Angleterre de cette époque, restreignaient l'effort du génie. Toutes les fois qu'il s'en laissait dominer , sa marche était faible et contrainte. Il ne s'élevait qu'en découvrant quelque nouvel horizon , où il fût affranchi de cette double subordination de la pensée.

Essayons de le suivre : cherchons comment le génie a pu se frayer, en Angleterre, des routes inconnues jusqu'alors ; quel a été enfin le principe d'originalité qui est venu se mêler à cette littérature si timide et si factice.

Messieurs , c'est ici que vont se présenter des questions qui reviennent sans cesse aux esprits, et qui ne seront décidées que par les productions des grands écrivains , et jamais par les raisonnements plus ou moins ingénieux des critiques ; ces questions de nouveauté dans les arts , de vérité dans les sentiments ; ces questions de littérature du Nord et de littérature du Midi ; ces questions de littérature classique et de littérature libre, si on veut l'appeler ainsi. Qu'avait-il manqué au xvme siècle ? Quel genre de beauté pouvait encore être créé par une imagination forte et vraie ? Quel caractère avait eu la poésie en France? Que voulait-elle devenir ailleurs?

La poésie en France et dans Voltaire , qui fut toute la poésie du xvme siècle , était singulièrement l'expression d'une société élégante, polie , brillante. Voltaire ne s'est jamais occupé de la mélancolie , par exemple ; si le mot eût été fort à la mode de son temps, il s'en serait moqué ; dans la pratique , il n'y a jamais songé pour lui-même. S'est-il occupé davantage de la campagne? je ne le crois pas ; et on a dit assez spirituellement que dans son poëme épique de la Henriade, il n'y avait pas seulement de l'herbe pour les chevaux.

On trouve dans la Henriade une éloquente traduction en vers du système de la gravitation. La doctrine de la tolérance est très-habilement développée dans le ciel chrétien , où saint Louis conduit Henri IV. Toute cette poésie appartient au monde des idées ; du reste , Voltaire ne semblait pas avoir regardé la nature extérieure.

En effet , Messieurs , l'esprit de l'homme est tellement faible , même dans les plus grands génies , qu'il ne peut se'fixer sans s'absorber, être dominé par une prédilection sans que les autres intérêts , les autres perspectives ne disparaissent et ne s'effacent pour lui. La société était si brillante dans le xvme siècle, elle était si spirituelle, qu'elle était à elle-même son unique point de vue ; les salons avaient tant de grâce, qu'on n'ouvrait pas la fenêtre pour regarder les champs.

Voyez l'abbé Delille lui-même , ou, pour mieux dire , voyez surtout l'abbé Delille ; il a senti , à la fin du xvnr siècle, qu'il y avait un nouveau genre à exploiter. Il semble qu'il ait fixé les yeux sur la carte des productions de l'esprit , et qu'il ait aperçu un pays par lequel on n'avait pas passé depuis longtemps : c'étaient les champs, la nature. Alors, par un calcul de l'expérience

et du goût , il a dit : 11 faut aller là ; c'est une terre neuve. Mais a-t-il chanté la campagne parce qu'elle ravissait son âme? hélas! non. Dans son poème sur les Jardins, il peint les impressions et, si on peut le dire, les sites de la ville. Dans son Homme des champs, il décrit une partie de trictrac beaucoup plus longuement qu'un verger, un ruisseau. Il n'a pas cette émotion de Virgile, cet amour des champs. Ses retours, ses apostrophes , ses élans de l'âme appartiennent toujours aux souvenirs, aux passions, aux idées du monde, de la cour. Souvent ce sont des sentiments nobles et doux qui l'ont animé ; mais enfin c'est la vie sociale, et non la vie champêtre qui le préoccupe.

Virgile serait, au besoin, un maître de botanique. Ouvrez Virgile , vous ne trouverez pas une épithète qui ne prenne la nature sur le fait :

Cum vere rubenti

Candida venit avis longis invisa colubris.

Au sortir de cette enceinte , vous pourrez vérifier l'expression du poète, en voyant sur les arbres du Luxembourg poindre et rougir les premiers bourgeons , indices du printemps. Delille n'a rien de semblable dans ses vers. Il ne peint que le monde, et n'est inspiré ni par la nature ni par la solitude.

Ce sentiment de tristesse religieuse , cette rêverie de l'âme qui n'a point de place dans la composition dramatique, où le poète s'efface et disparaît, avait aussi presque manqué à la poésie de nos deux grands siècles. La Fontaine avait eu l'amour de la solitude; Racine l'aurait eu, si la cour de Louis XIV ne l'avait pas si vite-enchanté, et s'il s'était promené plus longtemps dans les vergers de

Port-Royal que dans les parcs de Versailles , où il y a tant d'art qu'il n'y a plus de nature ; mais la vive impression des champs sur l'àme du poëte n'en était pas moins presque étrangère à notre poésie élégante et pompeuse. Sous un ciel moins heureux , la muse anglaise s'empara de ce beau sujet , dédaigné par nos mœurs ; ce ne fut ni calcul ni théorie. Thomson devint poëte des champs, comme Virgile l'avait été. Virgile avait passé une partie de ses jours à la campagne ; c'était la vie romaine , la guerre et le labourage. Les malheurs mêmes des guerres civiles avaient donné quelque chose de plus touchant à cette prédilection pour les asiles si souvent violés par la force militaire, au milieu des partages que commandait la victoire, tantôt de Sylîa, tantôt d'Auguste. Aussi Virgile offrait-il dans ses vers deux caractères originaux : le goût des champs , qui appartenait à la vie romaine, et un sentiment de tristesse qui a quelque chose de nouveau dans les mœurs brillantes du polythéisme méridional , et qui lui était donné par les temps malheureux où il a vécu.

Mais , dans l'antiquité et dans quelques beaux génies du siècle de Louis XIV , le sentiment mélancolique se montre quelquefois, et n'est pas le fond même de la poésie. C'est une impression forte, rapidement effacée , ou par cette existence heureuse et vive, sous le beau ciel de la Grèce et de l'Italie , ou par ces formes régulières d'une vie sociale pompeuse et savante. Ce n'est donc pas seulement la différence du Nord et du Midi , comme le veulent d'ingénieux écrivains , qui détermine les caractères de la littérature ; c'est tout l'ensemble social. La splendeur imposante du siècle de Louis XIV ne permettait pas ces longs repos de l'àme sur elle-

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même ; ou du moins, si de telles impressions pouvaient naître, elles appartenaient tout entières à la religion. Elles avaient besoin de se séparer du domaine de la vie commune et vulgaire. C'était au fond de l'oratoire, an pied des autels, que la mélancolie venait se réfugier sous le nom sacré de religion.

Au contraire, dans un âge beaucoup plus détaché des formes austères de la religion, la mélancolie vint comme un supplément à ce besoin de l'homme , de s'élever par la méditation. La mélancolie fut une sorte d'idéalisme tourné en religion , exaltant l'âme sans la guider , lui donnant des émotions si prolongées , qu'elles devenaient monotones, et semblaient bientôt factices.

De même cet amour des champs qui , dans Virgile, est si spontané , si facile , qui s'unit au sentiment d'un si beau climat , et au plaisir de respirer la lumière presque orientale d'Italie , en passant sous le ciel du Nord , devient plus sévère et plus triste.

Maintenant quelles beautés véritables rachètent cette différence? Quelle part d'originalité, quel charme nouveau pour l'imagination , peut offrir cette poésie mélancolique et champêtre qui , dans l'Angleterre du xvnr siècle, inspira Thomson et Young, et qui fut d'abord accueillie par nous comme une mode étrangère , en échange de notre théâtre?

Lorsque la traduction du poëme des Saisons parut en France , quoique tous les esprits fussent préoccupés de philosophie , de vers et de littérature , qu'il n'y eût qu'une société raisonneuse et une société aimable , cependant ce climat du Nord , cette joie que donnent la tempête et l'orage , cette admiration pour les glaces qui couvrent les sommets des montagnes d'Ecosse, tout cela

charma comme une nouveauté , tout cela séduisit singulièrement les esprits, et les prépara à cette admiration plus grande encore qu'inspira , quelque temps après , la poésie factice d'Ossian.

Mais ce qui charme ; à titre de nouveauté , des esprits blasés , est-il pour cela essentiellement vrai ? C'est ici que nous allons entrer dans un détail bien court , qui sera peut-être un peu technique , mais qui aspirerait à être une leçon de goût , s'il est possible.

Ce qui caractérise Virgile , ce grand poète pour lequel notre admiration est émoussée par les redites du collège , et que l'on sent moins peut-être , parce que cette émotion même semble un lieu commun ; ce qui caractérise Virgile, c'est une admirable sobriété de détails, c'est la puissance de peindre , d'émouvoir et de passer rapidement ; c'est à la fois un haut degré d'imagination et de précision. Virgile dit :

0 fortunatos nimium suasi bona norint Agricolas !

Votre âme achève , si elle veut ; votre âme rêve sur ces paroles , sur ces paroles si mélodieuses , et qui passent si vite ; le poète ne nous retient pas , ne vous arrête pas longtemps , bien moins à la contemplation qu'à l'anatomie de la nature.

Maintenant voyez Thomson , qui cependant est un grand poète. Je traduis mal ; n'importe ; vous apercevrez l'anglais :

0 le plus heureux des hommes , s'il connaissait son bonheur, celui qui, loin des fureurs civiles, retiré dans un vallon, vit avec un petit nombre d'amis choisis, et boit les purs plaisirs de la vie champêtre !

II y a là trop de poésie, <it dès lors il n'y en a pas

assez. Au lieu de ces expressions charmantes et naturelles, sua si bona norinf , vous avez une phrase d'auteur, boit les purs plaisirs de la vie.... Il ne faut pas croire que la poésie soit toujours d'employer les images : elle consiste souvent à se servir du mot le plus simple , car elle est encore plus une âme qu'un langage.

Bien qu'il n'ait pas un magnifique palais , dont la porte orgueilleuse vomit chaque matin la foule rampante des flatteurs qui mentent, et auxquels on ment à leur tour.

Cela n'ajoute rien au mane salutantum totis vomit œdibus undam, et cela est moins rapide. Le poëte n'a pas besoin de tout dire ; il faut qu'il laisse penser , sentir ; le poëte éveille votre âme, mais il ne la fatigue pas.

Bien qu'il n'ait pas une robe brillante , dont les couleurs reflètent tout l'éclat de la pourpre orientale , et sont à la fois l'orgueil et l'admiration des sots.

Il y a là surcharge de philosophie. Le poëte n'est pas un philosophe , il ne commente pas les sentiments ; il les donne ; il n'est pas un moraliste épigrammatique ; il est ému ; et vous l'êtes avec lui.

Je ne prolongerai pas ce parallèle ; il suffit d'un commencement de critique achevé par votre goût. Cela n'empêche pas Thomson d'avoir par moment du génie. Mais quand nous comparerons sa richesse surabondante à cette pureté du goût virgilien , à cette imagination à la fois si poétique et si réservée, nous sentirons quelle distance sépare cette poésie diffuse , nous ne dirons pas de la poésie classique, mais de la poésie grecque. Elles se ressemblent comme une statue grecque , si élégante et si vive, exprimant la force et le mouvement par sa

seule attitude , ressemble à ces statues de l'Inde , où l'artiste a multiplié les bras , poursignifierla force. C'est l'àme qui fait tout dans un ouvrage grec ; et c'est, pour ainsi dire, la représentation matérielle qui veut tout dire dans un ouvrage d'Asie. Telle est la différence entre ces deux poésies , dont l'une est aussi simple et aussi vraie qu'elle est forte et naturelle, et dont l'autre supplée à la vérité , à la simplicité , par la surcharge des ornements, et ne veut rien laisser échapper , parce qu'elle n'a pas l'instinct et le bonheur de trouver d'abord ce qui remplace tout et suffit à l'imagination.

Quelle est donc la beauté qui cependant charme dans les vers de Thomson? Ce sont quelques élans de l'âme ; c'est une passion , la vérité du sentiment des champs et la vérité du sentiment religieux. Ce n'est pas un poète vulgaire qui commence ainsi la description de l'hiver :

Soyez les bienvenues, ténèbres chéries, ombres propices! Combien de fois, au matin de ma vie, lorsque , nourri par l'innocente solitude, je chantais la nature dans une extase sans fin , n'ai-je point parcouru aventureusement vos âpres domaines, foulant la neige des montagnes, moi-même aussi pur, aussi blanc qu'elle !

11 y a là-dedans un sentiment de cette piété puritaine et candide ; il y a quelque chose de cette exaltation naïve de l'Ecosse , qui s'anime par l'amour de la patrie , et d'une patrie du Nord , par le souvenir attachant de ce rude climat et de ces montagnes solitaires , et qui supplée par le sentiment religieux à ce qui manque à cette scène imparfaite de la nature.

Sous le beau ciel du Midi , la religion est trop souvent une pompe extérieure ; sous le ciel du Nord , elle a

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quelque chose de plus sérieux, de plus mélancolique.

Comme le spectacle matériel <lu inonde n'est pas assez beau pour séduire , pour arrêter les yeux , l'homme s'élève vers le créateur de ce spectacle, il demande au fond de son âme , dont il fait le temple de Dieu , ce qu'il ne voit pas dans ces aspects si tristes, dans ce ciel noir et courroucé qui semble s'interposer entre son Dieu et

lui.

Depuis Thomson , tout le monde a été mélancolique , tout le monde a entendu rugir les vents , les torrents grossis se précipiter; mais la création poétique appartenait à ceux qui, les premiers , ont rendu avec force ces impressions , ou plutôt elle appartient à tous ceux qui les éprouveront encore ; car , bien que ce genre d'impressions soit plus borné, plus monotone par lui-même , il y a cependant une telle puissance dans la vérité, que , même sur les sujets les plus restreints, l'émotion actuelle, immédiate , personnelle, vous rend l'originalité.

Il n'est pas besoin de dire que les parties du poëme de Thomson où il a célébré des aspects moins nouveaux pour nous , où il s'est arrêté sur une nature moins accidentelle , s'il est permis de parler ainsi , ont bien moins de charme et de puissance ; il a cependant toujours une passion ; l'amour de la patrie. Il y a vingt endroits de son poëme où , au souvenir de la gloire de l'Angleterre, de ses flottes qui , dès le temps d'Elisabeth , cherchaient le passage nord , à la pensée de cette patrie , si puissante dans les arts, si industrieuse, si habile, si agitée dans sa liberté , son âme s'élève et laisse échapper des expressions pleines de force et de grandeur.

Mais surtout la gravité du sentiment religieux se mêle à ses pensées, et consacre ses descriptions .

À-t-il détaillé avec toute la richesse de l'imagination pittoresque les accidents de l'hiver et comme les symptômes de cette mort de la nature, il s'arrête , et , dans une pieuse mélancolie, compare ce spectacle à la fin même de l'homme. Puis , du milieu des glaces et de la destruction , il prédit le printemps comme une image de la résurrection des êtres , comme une faible aurore de ce jour éternel qui doit être le printemps du monde , de cette seconde création, qui, lorsque ce globe terrestre aura passé , fera paraître devant Dieu toutes les âmes , et, suivant leurs vertus ou leurs vices , les appellera à la peine ou à la récompense.

La poésie semble prendre ici le langage de la chaire chrétienne agrandie par Bossuet. Ce langage enthousiaste et sublime est , en Angleterre , étranger à la prédication. Le prêtre y semblerait craindre d'appeler les terreurs de l'imagination au secours de la foi. Il raisonne, et ne peint pas ; il n'essaierait pas , comme Bossuet , de décrire avec un effrayant détail le travail progressif du tombeau. La poésie anglaise s'est saisie de ces dépouilles de notre éloquence sacrée.

L'immatérialité et l'avenir de l'âme , la mort , le tombeau , la résurrection éternelle , devinrent la méditation de ces poètes anglais qui avaient faiblement imité les formes de notre théâtre. Ce caractère, déjà marqué dans Thomson , est bien plus sensible dans Young , et fit la gloire du seul de ses ouvrages qui lui ait survécu. Ces deux écrivains ont d'ailleurs plus d'un rapport.

De même que Thomson , au milieu des images plus graves que riantes de la nature champêtre dans le Nord , est naturellement conduit aux vérités religieuses les plus solennelles et les plus terribles, Young mêle toujours

dans ses poésies lugubres l'image des champs, et un faible ressouvenir de ce qu'il a vu dans ce monde qu'il a quitté.

Nous devons , Messieurs , nous arrêter à cette poésie mélancolique. Sa puissance dure encore , et se retrouve dans les vers de Byron. Le scepticisme de Byron a sa passion , sa religion , s'il est permis de parler ainsi , comme la foi de Thomson ou de Young. C'est le sentiment mélancolique transposé, dénaturé ; mais c'est toujours cette même agitation de l'âme rêvant à sa destinée future. Au lieu d'un mélancolique religieux , vous avez un mélancolique sceptique et égoïste, vous avez la passion du doute , au lieu de la passion de la croyance. Excusez cette digression , je reviens à l'auteur des Nuits.

A l'époque où Thomson venait de ranimer la poésie anglaise par son beau poëme des Saisons , ce docteur Young, dont je ne vous ai parlé que pour vous dire qu'il faisait un grand nombre de dédicaces , fut tout à coup appelé à une autre poésie. A l'âge de près de soixante ans, il lui vint un nouveau génie, parce qu'il lui vint une passion de tristesse , une infortune véritable qui , en remuant son âme , le faisait passer du rang d'écrivain factice au rang d'homme éloquent. Young vit mourir , en peu de mois, sa femme, sa fdle et un jeune homme auquel il l'avait promise. Ces trois pertes rapides, les tristes détails de son malheur , ses soins furtifs pour ensevelir sur une terre étrangère et catholique les restes de cette fille chérie, tout cela vint agiter l'âme de Young et lui communiquer quelque chose qu'il n'avait pas connu. Son deuil le rendit grand poète.

Ce n'est pas , Messieurs , que cette poésie de Young , qui a tant excité d'admiration en France , et dont l'em-

preinte se conserve dans les vers de plus d'un poëte moderne , ce n'est pas , dis-je, que cette poésie me paraisse la plus vraie , la plus naturelle des poésies , que cette douleur me paraisse même la plus vraie de toutes les douleurs dans les formes qu'elle emploie. Il semble qu'il appartienne aux sentiments profonds de ne pas être si verbeux. Bien que la civilisation chrétienne ait développé dans l'homme des sentiments que l'antiquité polythéiste négligeait ou plutôt auxquels l'antiquité polythéiste ne parvenait pas ; bien que la religion ait ajouté une corde de tristesse à notre àme , il semble cependant que la vraie douleur ne trouve pas tant de paroles.

Lorsque Young , réfléchissant à la fragilité de notre nature, à cette vie si périssable, à ces espérances si souvent trompées , à tous ces lieux communs qui sont d'épouvantables vérités, s'est écrié éloquemment : Où est la poussière qui n'a pas vécu! je n'imagine pas qu'il ait besoin d'employer deux cents vers à répéter sous toutes les formes ce qu'il a déjà dit avec tant de force et d'originalité.

Toute cette mythologie de spectres, de sommeil, de songes , de nuit sur son char d'ébène , invoquée par Young , me touche moins que les vers simples de Gilbert mourant à l'hôpital , pauvre , sans secours , délaissé même de la gloire :

Au banquet de la vie , infortuné convive ,

J'apparus un jour, et je meurs, .le meurs.... et sur la tombe où lentement j'arrive ,

Nul ne viendra verser de pleurs.

Adieu, champs que j'aimais, adieu, douce verdure. Adieu , riant exil des bois ,

Ciel , pavillon de l'homme, admirable nature. Adieu pour la dernière fois.

Ici les expressions n'ont rien de forcé, les sentiments sou t beauconpplus vrais, et la douleur beaucoup pluséloquente.

Voilà mon objection contre Young : c'est une imagination forte et monotone ; c'est un écrivain mélancolique et factice. Il a des hardiesses singulières ; il est Anglais ; il est né sous le ciel de Shakspeare : comme lui , il bouffonne sur les tombeaux : il mène la Mort au bal. (Le traducteur a ôté cela ; il a eu peur de tout lexvme siècle.) Young habille la Mort d'ornements pompeux ; je crois même qu'il la fait danser.

Mais après ces caprices d'imagination , ces saturnales de mélancolie , s'il est permis de parler ainsi , il reprend une pompe monotone ; et les mêmes idées reviennent lourdement et longuement développées.

Quand je lis une lettre de Bourdaloue, du respectable, du vertueux Bourdaloue écrivant à son supérieur : « Je sens que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin; j'ai achevé ma course , et plût à Dieu que je pusse ajouter : j'ai été fidèle;... » je suis touché , ému. Quand je lis les paroles du religieux qui , interrogé sur l'emploi qu'il a fait de sa longue solitude , répond : Cogitavi dies antiquos, et annos œternos in mente habui,)e vois tout un infini s'ouvrir à ma pensée. Quand j'entends, à un siècle de distance, Bossuet parler de ses cheveux blancs, de sa voix qui tombe et de son ardeur qui s'éteint , ce pressentiment de la mort dans cet auguste vieillard , cette pieuse vocation qu'il réserve à ses dernières années , me saisit d'attendrissement et de respect. Je n'ai pas besoin qu'il m'inonde de ses larmes , qu'il fasse incessamment retentir à mon oreille des paroles sépulcrales. L'idée de

la mort est assez terrible ; l'imagination achève dans le silence et la crainte.

La morale littéraire de ces réflexions , c'est que la satiété tue , c'est qu'en tout il faut la sobriété du goût, c'est que la passion de la tristesse ne doit pas être épuisée plus qu'une autre ; c'est qu'il suffit de montrer, d'indiquer, d'exprimer une fois, d'une manière forte et vraie, et qu'il ne faut pas traîner les âmes sur le spectacle de la même idée. Je suis convaincu que la gloire de Young, qui s'affaiblit en Angleterre, s'affaiblira encore davantage, et que les productions dans lesquelles on renouvellera cette monotonie sépulcrale n'atteindront pas l'avenir; car, pour toucher l'âme de l'homme, il faut l'émouvoir, sans la fatiguer.

Je vais citer, pour finir, un poète contemporain. Ces impressions mélancoliques ont dû naturellement s'offrir à l'imagination de notre siècle ; il y a par conséquent à la fois imitation et vérité ; l'exemple peut venir du dehors ; mais l'impression nous était naturelle. En effet, les grands spectacles de nos troubles civils, les violentes agitations qu'ont ressenties les âmes depuis quarante ans, tant d'augustes infortunes, de si affreux mécomptes, de si grandes vertus immolées, de si grands talents égarés, tout ce redoublement de la fragilité humaine que manifeste le spectacle des révolutions, ne préparait que trop les esprits à la réalité de cette mélancolie impuissante, lorsqu'elle est factice.

Ainsi le goût des études sérieuses est l'esprit de notre époque ; quelque chose de triste, d'austère, de religieux en est la passion. Tous les temps ont un esprit et une passion. L'esprit seul fait les choses ordinaires de la \'\c active ; c'est la passion qui fait les grandes pensées. L'es-

prit fait les hommes qui agissent sur la scène du monde; la passion fait les poètes, les grands écrivains, les philosophes même. La passion de la foi, je vous demandepardon de cette expression, le sentiment religieux élève ou abaissé à la passion, dominait l'âme de Fénelon, de Bossuet : ils lui devaient leur éloquence.

Eh bien, l'esprit religieux aussi, mais sous une autre forme, l'esprit méditatif, mélancolique, sera la passion de notre âge. Les plus beaux ouvrages de notre époque portent l'empreinte de cet esprit. Ainsi, le roman célèbre de René, que je nomme dans une vue toute philosophique, est peut-être le plus beau livre d'imagination produit depuis un demi-siècle. Pourquoi? parce que c'est un homme de génie qui l'a écrit, et que c'est tout le monde qui l'a fait. C'est le genre d'originalité permis à notre siècle, c'est l'inquiétude rêveuse naturelle à une civilisation avancée, qui se montre dans toutes les expressions de ce drame singulier. Ce sont des idées qu'on n'eût pas comprises auparavant. Au ive siècle, je vous demande pardon de ces digressions et de ces secousses de mon esprit, au ive siècle, il y avait dans les ouvrages des chrétiens quelque chose d'une passion nouvelle, d'une insatiable curiosité sur les destinées de l'homme, d'un dédain de la terre, d'un élancement vers le ciel; c'est ce qui brille dans les ouvrages de Grégoire de Nazianze, d'Augustin. A la fin du xvnr siècle, sous une autre forme, c'est le même dégoût de la vie commune, c'est la même espérance de je ne sais quelle perfection : c'est enfin tout à la fois l'agitation et l'ennui qui prédominent les âmes. Je crois donc que cette nature d'émotions vraie, réelle, n'étant plus une passion de cabinet, doit se communiquer nécessairement à la poésie, et que

rien d'élevé , de vrai dans les arts d'imagination , dans l'éloquence, dans la poésie, ne paraîtra sans être marqué de ce caractère !

Mais quoique cette forme de composition nous soit maintenant indigène, qu'elle ne vienne plus seulement d'Angleterre, en copiant des pages de Young, il faut qu'elle soit toujours dominée par cette convenance et cette vérité qui bannissent les longueurs. Ce qui est monotone est toujours faible. Si vous vous arrêtez trop longtemps sur ces émotions tristes, vous ne pénétrez plus au fond de l'âme. Je préférerais aux Nuits de Young ce morceau touchant et court dans lequel un poëte a jeté quelques-uns des sentiments de son âme, s'est occupé, en passant, de la vie et de la mort, de Dieu et de l'avenir non pas avec la gravité orthodoxe d'un théologien, mais avec l'agitation d'une âme jeune, curieuse, mélancolique. Ce sont des élans du cœur, ce ne sont pas des traités ; si c'étaient des traités , longs comme les Nuits de Young, il pourrait y avoir du génie par accident ; mais cela me fatiguerait plus que cela ne me toucherait. J'y verrais une espèce de spleen littéraire qui pourrait bien finir parle suicide du talent.

Je ne raisonne plus, et je vais citer i : Mon cœur, lassé de tout , môme de l'espérance, etc.;

voilà, suivant moi, la poésie mélancolique, dans sa plus touchante expression. La voilà naturelle, éloquente, plus remplie de grâce encore que de tristesse, et surtout trèscourte et très-rapide, donnant à l'âme une émotion, et ne lui faisant pas le long commentaire de sa propre douleur, ne la prêchant pas sur sa souffrance.

1 Lamartine , Méditations poétiques.

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