VINGT-SEPTIÈME LEÇON
Autre influence du génie anglais sur noire littérature. — Richardson; détails sur sa vie. — Quelques mots sur Paméla. — Clarisse; grand caractère de ce roman. — Jugements de Voltaire et de Diderot. — Art admirable de Kichardson.
Messieurs ,
Dans la seconde époque du xvme siècle, l'esprit français, si puissant au dehors, devint imitateur. Ce goût étranger qui, adopté avec réserve et reçu, pour ainsi dire, à correction, avait inspiré quelques-uns de nos grands écrivains, fut servilement suivi par la foule. On fut copiste en cherchant la nouveauté ; on mit la hardiesse seulement dans la singularité de l'imitation. J'ai parlé de quelques modèles que nous fournit à cet égard l'Angleterre, et d'ahord de ses poètes.
Quand il s'agit d'imagination et de génie, les poètes ont le droit d'être en tête du mouvement; ce sont eux qui agitent les premiers l'esprit de leur nation, qui jettent sa pensée dans des routes nouvelles, qui éveillent et développent ses sentiments.
Ainsi , en Angleterre , Shakspeare avait tout créé , la poésie, l'éloquence, le pathétique et l'observation des mœurs, le drame tragique et la" comédie ; ainsi notre Corneille, venu plus tard, eut peut-être une in-
fluence moins universelle, moins éclatante, remua moins de choses à la fois : et cependant sa trace se trouve dans tout ce que l'imagination humaine a fait de grand en France au xvne siècle.
Mais ces grands hommes, ces poètes qui mènent la pensée de leurs contemporains, qui la poussent en avant, il ne faut pas les espérer à toutes les époques même de splendeur littéraire. Young, Thomson, que j'ai nommés, n'ont pas eu cette puissance ; mais je ne pouvais oublier leur influence sur le goût français.
Une autre influence nous vint encore de l'Angleterre. Elle s'est formée indépendamment de la poésie contemporaine, quoiqu'on y reconnaisse la trace de la vieille poésie de Shakspeare ; c'est celle de l'imagination jointe à la morale, dans une prose éloquente.
A ce titre, personne de vous ne sera étonné de me voir fixer quelque temps votre attention, sur quoi? sur des romans. Et pourquoi non? Le roman moral, ce genre de littérature presque absolument inconnu à l'antiquité, est presque l'expression la plus vivante et la plus fidèle de notre civilisation moderne : il est l'histoire de la société, tandis que l'histoire elle-même n'est que la peinture des hommes publics et des événements extérieurs. De plus, ce reproche fait par un homme d'esprit à la nation française, de n'avoir pas la tête épique, appartient un peu à tous nos peuples modernes, si entravés dans les intérêts matériels de la vie, si préoccupés de tous les soins de leur civilisation élégante et industrieuse. Il faut le dire, Messieurs, le roman éloquent, le roman passionné, le roman moral et vertueux, est, sous certains rapports, le poëme épique des nations modernes. Sans doute ce nom ne sera réservé que pour un petit nom-
bre de romans privilégiés; mais ils le méritent. De même que chez les peuples poétiques de l'antiquité, au milieu de cette vieUoute musicale qui les transportait sous leur beau climat, les chants conservés de quelques bardes ravissaient les imaginations ; ainsi dans notre vie à la fois plus sociale et plus oisive, ainsi dans nos mœurs de salon substituées aux mœurs de Y Agora et du Forum, quelquesunes de ces inventions savantes, ou spirituelles, ou passionnées, qui régnent dans les romans, préoccupent tous les esprits, et produisent presque l'impression que ces chants populaires des premiers temps faisaient sur les âmes plus naïves des nations antiques.
Messieurs, ces paroles sont une espèce de prologue, et si vous voulez, d'apologie, pour me donner le droit de vous entretenir d'un romancier anglais qui a puissamment agi sur la littérature française du xvine siècle, qui a excité l'enthousiasme de plusieurs écrivains célèbres, et dont l'influence se retrouve dans toutes les innovations dramatiques méditées alors, et heureusement tentées aujourd'hui. Cet écrivain, c'est Richardson, homme qu'il est permis de nommer ici, et même avec respect; car, quelle que fût la vivacité séduisante de son imagination, quel que soit le coloris trop véhément et trop hardi de plusieurs de ses peintures, nul écrivain n'a fait aimer davantage la vertu, nul écrivain ne l'a sentie plus au fond du cœur. Cet éloge, je le justifierai par la sentence, même assez sévère, de l'un de ses contemporains, de l'un de ses compatriotes :
Richardson , dit le docteur Blair, est le plus moral de tous les romanciers; ses intentions sont toujours vertueuses et pures; on ne peut lui refuser du génie , quoiqu'il ail eu le malheureux talent d'allonger sans fin des ouvrages d'amusement.
La sévérité littéraire de ce jugement laisse toute sa force à l'éloge moral donné par un homme d'un esprit grave et d'une profewfon sainte. D'intéressantes observations viend^nt d'ailleurs se lier à l'examen de cet auteur ^tèbre ; il est pour nous l'exemple le plus éclatpnt de ces révolutions quelquefois inégales et contradictoires qui s'opéraient dans l'esprit des deux peuples. Ainsi l'Angleterre, à la fin du xvne siècle et au commencement du xvm% avait été remarquable par une sorte d'emportement sceptique et épicurien ; je parle du caractère de ses principaux écrivains. Les ouvrages des Collins, des Tindal, des Bolingbroke affichaient, il faut le dire, le plus spirituel et quelquefois le plus coupable mépris des lois austères de la religion et de la morale. On ne peut dissimuler que, dans les égarements semblables où fut entraîné le génie de plusieurs écrivains célèbres du xviip siècle, l'imitation anglaise est frappante et continue : singulier phénomène, synchronisme moral, qu'il importe de remarquer! Au moment où l'imitation de la licence anglaise agissait avec tant d'empire sur les beaux esprits de la France, et recevait un nouvel éclat, un vernis plus séduisant de la vivacité, de la légèreté naturelle à notre nation, l'Angleterre semblait se repentir de l'exemple qu'elle avait donné, et contredire sa propre influence : un retour vers les idées sévères de la morale s'opérait de toutes parts. Tandis qu'ici les ouvrages mêmes de pure philosophie s'imprégnaient trop souvent d'un sensualisme grossier et peu philosophique, en Angleterre, les fictions, les romans même se remplissaient de morale et de religion. Il importe, Messieurs, d'examiner ces vicissitudes, ces alternatives de l'esprit humain. Parmi les auteurs de cette révolution mémo-
rable dans la littérature anglaise, se place au premier rang Richardson, tout à la fois par l'éclat de son talent et par la popularité de ses ouvrages.
Nous allons entrer ici dans quelques détails sur la vie de Richardson , afin de mieux comprendre &«<; ou vrages.
Richardson était né à la tin du xvir siècle , au milieu même de cette époque de scepticisme anglais dont il devait démentir les exemples et les doctrines. Les premières années de sa jeunesse furent obscures et pauvres ; l'essor de son talent fut tardif. Cependant ce talent était reconnaissable dès son enfance ; mais , retenu d'abord par les soins d'une profession laborieuse, celle d'apprenti imprimeur, il attendit, au milieu d'un travail modeste et lucratif, l'âge de cinquante ans pour écrire et pour mériter cette réputation qui porta son nom dans toutes les parties de l'Europe. Nous lui demanderons à luimême les premiers aveux, les premiers pressentiments de son talent. Voici ce qu'il raconte dans une lettre :
Je me souviens que, dès mon jeune âge , on remarquait en moi le don de l'invention; je n'aimais pas à jouer comme les autres écoliers ; mes camarades me nommaient le Sérieux et M. Gravité. Cinq d'entre eux, surtout, se plaisaient à sortir avec moi , soit pour nous promener , soit pour aller chez leurs pères ou chez le mien , et ils me demandaient de leur conter mes histoires, comme ils disaient. Je leur en contais quelquesunes de vraies que j'avais lues, et d'autres que j'inventais, et qui souvent les touchaient beaucoup, etc. Toutes mes histoires, je suis fier de le dire, étaient d'une excellente morale.
Ce ne fut pas la seule étude de Richardson. Avec cette familiarité décente , commune dans les" mœurs anglaises de cette époque , il passait une partie de ses heures de
loisir dans la compagnie de jeunes filles nées de pauvres et honnêtes familles comme la sienne ; il leur racontait ses histoires , qu'il rendait alors encore plus touchantes. De plus , il avoue lui-même qu'il se faisait quelquefois le secrétaire de ces jeunes personnes, et se préparait ainsi à composer ces lettres , souvent un peu trop longues, qu'on lit dans Paméla, dans Grandisson et dans Clarisse.
Quoi qu'il en soit de cette première éducation de son talent , ce fut surtout par la méditation , par une sorte de taciturnité réfléchie, particulière aux Anglais, que Richardson amassa ce trésor de connaissances , d'idées et de nuances morales qui font le charme et l'intérêt de ses livres. Sa condition pauvre, à une époque où la haute société anglaise était encore très-fière de ses privilèges et très-séparée du reste de la nation , devait l'éloigner du grand monde ; mais une circonstance particulière le rapprocha d'un des modèles les plus originaux et les plus scandaleux que pouvait offrir cette société brillante qui lui était interdite. Imprimeur, Richardson se trouva engagé à publier les pamphlets politiques du duc de Wharton, intrigant plein d'audace et de talent, affichant scandaleusement le mépris de tous les principes, homme d'esprit au plus haut degré , depuis peu tombé du pouvoir, et alors écrivant.
Le duc de Wharton était , sous quelques rapports , il faut en croire les contemporains, digne de servir de modèle à ce héros de l'esprit et de la corruption que la main de Richardson a tracé avec de si vives couleurs , et dont le nom est devenu , pour ainsi dire , une personnification du vice élégant. Richardson, pour prix de ses communications avec lord Wharton, se trouva judiciai-
rement poursuivi comme imprimeur; cependant il ne perdit pas son brevet ; et dans la suite sir John Onslow , président de la chambre des communes , auquel le mélancolique Young a adressé tant de dédicaces flatteuses , chargea Richardson de l'impression , beaucoup plus paisible et moins compromettante , des procès-verbaux de la chambre des communes.
Messieurs , je vous donne ces détails pour vous rassurer sur l'existence de Richardson : vous êtes bien avertis que, par l'exercice d'une industrie modeste, de pauvre il était devenu riche , et que vers cinquante ans il put se livrer à ces mouvements d'imagination , à ces vagues inspirations de cœur, à ce besoin de penser, de sentir et d'écrire qui le tourmentaient depuis sa jeunesse, et qu'il avait ajournés, afin de s'occuper d'abord du sérieux et du prosaïque de la vie.
Voilà donc , à cinquante ans , Richardson , jusque-là imprimeur comme le fut Franklin, essayant enfin de faire des livres au lieu de publier seulement les livres des autres. Ce talent de conter et d'écrire des lettres, première occupation de sa jeunesse , lui revint naturellement ; ses études n'étaient pas variées ; il ne savait pas le latin, non plus que Shakspeare, non plus qu'Homère. Ainsi , quand vous trouverez dans ses romans de longues citations latines, sous la plume de quelque correspondant pédantesque , sachez bien qu'il les recevait probablement de quelques-uns des auteurs dont il imprimait les ouvrages.
C'est donc surtout dans les souvenirs et la vocation de ses premières années, c'est dans cet esprit sérieux et moral , dans cette gravité religieuse que les mœurs de famille et les controverses si communes en Angleterre1
ont également concouru à entretenir, c'est dans la réflexion solitaire ou le spectacle de la vie que Richardson puisa cette abondance d'idées et de sentiments qui remplissent ses ouvrages. Mais ce qui le caractérisait surtout, c'était une ardeur, une vivacité de préoccupation qui seule peut expliquer le puissant intérêt, le charme de réalité attaché à ses longues fictions.
Je parlerai peu de Paméla, ouvrage dont le sujet, d'une part , n'est pas assez sérieux , et , de l'autre , n'est pas assez pathétique pour nous ; car ce qu'un sujet aurait de profane à nos yeux serait couvert et corrigé par ce qu'il aurait de pathétique ; nous y assisterions comme à une tragédie , et cela deviendrait innocent : Paméla ne nous donne pas cet avantage. Mais , pour l'étude de l'art , et sous un point de vue dont la plus austère bienséance ne saurait s'alarmer , nous pouvons approcher sans crainte de cette riche , de cette brillante , de cette touchante invention de Clarisse. Je ne dis pas que nous aurons le droit ni le bonheur d'éprouver l'enthousiasme contagieux de Diderot, je n'ose me le promettre ; mais enfin nous dirons nos impressions sur ce livre qui a si vivement touché le dernier siècle , qui est certainement trop oublié aujourd'hui, et qui renferme des beautés immortelles, et surtout une puissance de naturel, de pathétique que rien peut-être n'a surpassé dans la littérature anglaise.
Rappelons d'abord , comme indice , comme témoignage du grand talent qui éclate dans cette composition , et la préoccupation de l'auteur, et celle des contemporains et des lecteurs. Richardson avait publié les quatre premiers tomes de Clarisse. Malgré la grosseur des voumes , l'ouvrage était encore bien peu avancé. Cepen-
dant l'intérêt des lecteurs était déjà puissamment agité ; on lui écrivait de toutes parts, on lui demandait, pour ainsi dire, des nouvelles de ces personnages dont l'histoire n'était pas encore développée tout entière dans son esprit : un vif intérêt , une sorte de passion s'attachait à leur destinée. Les uns, touchés de la sublime innocence de Clarisse, de cette ingénuité si pure, si élevée, si charitable , de cette chasteté d'âme unie à tant d'élévation , à tant de sagacité d'esprit, le suppliaient de faire que jamais ce beau modèle ne fut altéré ; d'autres lui demandaient au moins que sa vie fût sauve , qu'elle fût un jour rendue au bonheur ; d'autres enfin s'intéressaient à Lovelace. Il y a des lettres écrites, et précieusement conservées, où l'on voit des âmes de femmes qui ont demandé à Richardson , avec une sorte d'indiscrétion , s'il m'est permis de parler ainsi , et en même temps de piété presbytérienne, que si Lovelace devenait de plus en plus coupable , il le punît en ce monde , mais qu'au moins il sauvât son âme.
Richardson , dans l'obsession de sa pensée , était luimême inquiet , agité au seul nom de Clarisse ; il hésitait quelquefois à déshonorer, même indirectement , ce modèle qu'il avait conçu si chaste et si pur ; il hésitait à combler l'infortune d'une vertu si digne du bonheur ; puis une meilleure réflexion lui faisait sentir que la plus haute vertu ne peut pas recevoir sa récompense sur cette terre ; et, par respect pour elle, il poussait son malheur jusqu'aux dernières limites.
Enfin de nouvelles supplications venaient encore , après le cinquième et le sixième volume , demander en grâce à l'auteur de sauver Clarisse , de conserver Clarisse au monde : Richardson fut inflexible.
Eh ! Messieurs , sans cette innocente erreur de l'écrivain, sans cet enchantement que lui donnent à lui-même ses propres idées , comment voulez-vous qu'il ait le droit d'agir sur l'esprit des autres ; comment voulezvous qu'il vous touche , qu'il vous fasse pleurer , qu'il domine votre âme, si lui-même n'a pas été agité de toutes les impressions qu'il veut vous imposer? C'est là en partie le secret, la magie du talent de Richardson.
Richardson , précisément parce qu'il était tout préoccupé des êtres qu'il a créés , leur conserve, leur trouve une foule de nuances vraies qui ne ressemblent pas seulement à ce qu'on voit dans telle ou telle société , dans telle ou telle époque , mais qui ressemblent à l'homme en général. C'est, sous ce rapport, le plus grand et peutêtre le plus involontaire imitateur de Shakspeare ; comme lui , il est attentif surtout au développement des nuances infinies que renferme le cœur de l'homme dans toutes les conditions. Ces nuances , il les voit d'autant mieux qu'il s'est passionné pour les personnages qu'il imagine ; que ces personnages sont devenus une des formes de sa propre existence ; que c'est lui qu'il sent en eux. Et ce don du poëte , plus étonnant peut-être dans le poëte dramatique , parce qu'il n'a qu'un moment pour le montrer , Richardson le développe lentement , plus à son aise , mais avec plus d'illusion , de vraisemblance dans les longs volumes d'un roman où rien ne l'arrête , où sa plume court et s'égare librement comme sa pensée. Mais vous me direz que toutes les imaginations ne sont pas aussi vives à la fois et aussi patientes , que bien des gens se lasseront de suivre la composition et le développement de ces êtres que forge Richardson , et dont il raconte l'histoire en dix volumes.
Ici vient encore une autre observation . Non-seulement la littérature reproduit les mœurs de la société, mais encore elle dépend, dans ses formes , de certains accidents de cette société. Alors l'Angleterre politique, animée par ses débats , avait cependant dans ses mœurs quelque chose de domestique, de grave, de solitaire, qui permettait et les longues réflexions et les longues lectures. La science , l'esprit, le talent n'étaient pas encore des choses commodes , expéditives , qu'on veut acquérir en une heure , pour en user aussitôt. Dans la solitude des nombreux châteaux qui peuplent l'Angleterre , dans la paix de ces familles qui semblaient autant de clans, de tribus, pendant les longues soirées d'hiver , on lisait lentement un roman ; on était encore moins pressé que l'auteur ; on le suivait volontiers dans tous ses détours ; on se désennuyait par ses longueurs. Mais lorsqu'une civilisation plus avancée abrège également les travaux et les plaisirs de l'esprit , lorsqu'on fait tant de résumés , même des histoires les plus sérieuses, il faudrait faire un résumé des romans : la fiction n'a pas le droit de se faire écouter si longtemps, quand la vérité peut à peine trouver audience. Ce sont là des accidents de la société qu'il importe de constater ; puis , il faut les oublier un moment , quand on examine , dans la vue de l'art , un monument élevé par un homme de génie.
M'arrêtant donc à Clarisse , après avoir caractérisé la puissance générale de préoccupation et d'émotion qui appartient à l'auteur , je saisirai quelques-uns des traits de; cet ouvrage ; je les ferai ressortir , je les rapprocherai de quelques imitations essayées en France.
J'ai dit que le génie de Richardsoh avait quelque chose de commun avec celui de Shakspeare. Le plus grand
trait de cette ressemblance est dans l'art et dans la complaisance qu'ils ont tous deux lorsqu'il s'agit de tracer avec une minutieuse fidélité des caractères de femmes. Chose singulière ! ce Shakspeare, souvent cynique, vivant au milieu d'un siècle grossier, dont quelquefois même il exagérait la licence , a trouvé des couleurs d'une admirable pureté pour dessiner des personnages de femmes : Cordelia, modèle de piété filiale, Imogène, Desdemona, Ophélie , Jessica , toutes physionomies pures et gracieuses , à peine altérées par quelques traits d'un faux goût, et où respire une douceur inconnue dans le siècle de Shakspeare , et qui semble nous étonner davantage sous le pinceau d'un si rude et si mâle génie. Dans une civilisation meilleure , Richardson a le même talent. Henriette Byron , Clémentine , Paméla , Clarisse , miss Howe , toutes physionomies d'une admirable pureté , où brille le beau idéal de l'âme humaine parée de grâces et de vertus. Voilà le premier trait qui semble le distinguer comme créateur de caractères , comme ayant ajouté des êtres que vous reconnaissez à ceux qui existent dans le monde. Un autre attribut de son génie, c'est la puissance et la variété des inventions secondaires qui doivent taire ressortir une pensée principale. A la vérité , cette puissance et cette variété sont achetées par des longueurs dont se moque ou s'impatiente Voltaire :
J'ai lu Clarisse, dit-il, pour me délasser de mes travaux pendant ma fièvre ; cette lecture m'allumait le sang. Il est cruel , pour un homme aussi vif que je le suis , de lire neuf volumes entiers, dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent seulement à faire entrevoir que mademoiselle Clarisse aime un drbauché nommé monsieur de Lovelace. .le disais : « Quand tous ces gens-là seraient mes parents et mes amis , je ne pour-
rais m'intéresser à eux. Je ne vois dans l'auteur qu'un homme adroit, qui connaît la curiosité du genre humain , et qui promet toujours quelque chose de volume en volume pour les vendre.
Et ailleurs, au moment même où il était au milieu des horreurs de son Abrégé chronologique de l'Histoire d'Allemagne, faisant des recherches dans de gros volumes , il s'écrie :
Vient un roman de Clarisse en six volumes , que des anglomanes me vantent comme le seul roman digne d'être lu d'un homme sage ; je suis assez fou pour le lire ; je perds mon temps et le fil de mes études.
Il perdait le fil de ses études ; ainsi la distraction était forte. Voilà comment le plus brillant des esprits du xvnie siècle , comment l'admirable et profane Voltaire jugeait Clarisse. Voyons comment le sceptique et pourtant enthousiaste Diderot pensait du même livre :
Cet ouvrage m'a laissé une mélancolie qui me plaît et qui dure ; quelquefois l'on s'en aperçoit et l'on me demande : « Qu'avez-vous? Vous n'êtes pas dans votre état naturel; que vous est-il arrivé? » On m'interroge sur ma santé, sur ma fortune, sur mes parents, sur mes amis. 0 mes amis! Paméla , Clarisse et Grandisson sont trois grands drames. Arraché à cette lecture par des occupations sérieuses , j'éprouvais un dégoût invincible; je laissais là le devoir , et je reprenais le livre de Richardson. Gardez-vous bien d'ouvrir ces ouvrages enchanteurs , lorsque vous aurez quelques devoirs à remplir ' .
Voilà un enthousiasme bien vif, un peu singulier même ; car figurez-vous un homme qu'on interroge sur
1 Éloge de Richardson, par Diderot.
sa santé , sur sa fortune , et qui vous répond : « 0 mes amis! Paméla.... »
Ce n'est pas tout : Diderot , qui , avec un talent vif et fécond , a cependant écrit peu de pages durables ; Diderot avoue lui-même que Richardson était une des séductions qui le détournaient du travail : il lui impute tout le temps qu'il a perdu.
Ainsi voilà un ouvrage bien diversement jugé par le génie du xvuie siècle , par le xviir siècle personnifié , Voltaire , et par un esprit fort et brillant , Diderot. Et nous, quel jugement allons-nous essayer! Nous jugerons peu , nous raconterons , surtout nous abrégerons , et puis nous citerons quelques traits , et puis nous prendrons Voltaire lui-même à partie ; nous le saisirons au passage , un jour qu'il a imité Richardson , et nous lui montrerons qu'il est resté bien loin de ce grand maître de pathétique et d'éloquence. Oui , sans doute, il y a de prodigieuses longueurs dans Clarisse; oui , sans doute, pour me faire connaître toute la famille Harlowe , pour me faire connaître et Lovelace et ses amis, pour me peindre toute cette société , non pas factice , mais trèsréelle , qui , au milieu du xvme siècle , étalait en Angleterre le scandale de sa corruption aristocratique , Richardson remplit bien des pages , écrit bien des lettres. Mais était-il possible d'arriver à cette complète et minutieuse peinture de la vie , en étant plus rapide et plus court? La forme épistolaire , adoptée par l'auteur, n'était-elle pas à la fois le seul moyen de rendre cette peinture si fidèle et si vraie , et l'inévitable moyen de la rendre si longue?
Lorsque , dans une fiction morale , les pensées intimes de chaque personnage vous sont transmises par un per-
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sonnage à part et pour vous trop connu, c'est-à-dire l'auteur, il y a là sans doute un grand mensonge; mais il y a peu d'illusion. N'aimeriez-vous pas mieux croire lire vous-même ce qui se passe dans chacune des âmes? Après les confessions qui sont si rares, rien ne peint mieux l'homme que les lettres. Dans la vie réelle, les lettres, quoiqu'elles mentent quelquefois, sont, à tout prendre , les mémoires les plus authentiques sur les personnages célèbres de l'histoire. Quand vous lisez les Lettres de Jean Sobieski, vous le voyez conquérant tracassé par une femme hautaine ; vous le voyez de la tente du grand visir , du milieu des trésors qu'il a conquis , écrivant à cette épouse dont il ménage l'orgueil , dont il flatte la coquetterie , et lui promettant les riches dépouilles du harem du visir; vous le surprenez recommandant de faire mettre un bon article sur sa victoire dans la Gazette de Vienne. Sobieski même , écrivant des Mémoires, eût-il dit cela? Si, dans la vie réelle, les lettres sont ce qui met le plus l'homme à nu , il me semble que , dans le roman , la forme épistolaire sera la plus puissante et, pour ainsi dire, la plus vraie des illusions.
Maintenant quel doit être l'art de l'écrivain pour que les répétitions soient évitées, pour qu'un rapportou un contraste entre les divers correspondants fasse ressortir les faits, les idées qu'expriment leurs lettres? Cet art est admirable ; et jamais auteur ne l'a porté plus loin que Richardson. Quelques exemples suffiront pour indiquer ma pensée.
S'agit-il de raconter les derniers moments de la vertueuse, de l'admirable, de la désolée Clarisse, quel sera l'homme qui, par son caractère et son. nom, jettera sur ce qu'il raconte un intérêt, une originalité nouvelle? Ce
sera l'ami de Lovelace, ce sera l'admirateur de ses vices, ce sera l'imitateur de ses corruptions, ce sera un second Lovelace, touché de repentir et converti par le respect et la douleur. S'agira-t-il encore dépeindre les honneurs du deuil qui suit la mort de Clarisse ; s'agira-t-ii d'entrer dans l'intérieur de la famille Harlowe, de retracer toute cette scène lamentable; qui est-ce qui écrira? Ce sera le colonel Morden, un homme de guerre, le vengeur destiné de la malheureuse Clarisse. Le poëte, car Richardson est poëte, le poëte l'a senti; les anciens avaient tort avec leurs pleureuses à gages qui suivaient les funérailles. Ce n'est point par les cris et les pleurs de quelques femmes que l'on peut honorer assez cet héroïsme d'innocence et de pureté ; il faut faire tomber une larme des yeux stoïques d'un homme de guerre, d'un homme de sang. C'est ainsi que, par un admirable contraste entre le fait et le témoin, Richardson met toujours deux intérêts dans ses lettres : celui du récit et celui du narrateur.
Avec un art non moins habile, Richardson a tellement entrelacé les lettres de ses personnages, qu'elles vous jettent incessamment de la crainte à l'espérance, et vous agitent encore quand vous n'espérez plus. Ainsi, lorsque l'inflexible, l'orgueilleuse famille des Harlowe est enfin attendrie sur le sort de Clarisse, Clarisse meurt; et après le récit de ses derniers moments, arrive une série de lettres amicales et conciliantes, comme un vain cérémonial, comme une procession de politesses mondaines, pour louer, pour rassurer, pour consoler celle qui n'est plus, et qu'on a laissé mourir par ingratitude et par insensibilité. Création de grand écrivain ! L'inutilité même de ces lettres en fait le pathétique.
Tel est, pour la composition, l'art que l'on peut remarquer dans cet ouvrage ; ensuite, ou plutôt bien avant, il faut placer la morale et le style. Parle style, j'entends la passion, le naturel, l'àme mise en dehors par la parole.
La morale.... Oh! c'est là surtout que le génie de Richardson brille d'un immortel éclat. Soit que vous considériez la morale comme la science des caractères, soit que vous la considériez comme l'expression des devoirs, que le moraliste soit seulement un observateur du cœur humain, ou qu'il devienne un puissant apôtre de la vertu , il est impossible de porter plus haut que Richardson la sagacité qui devine et l'éloquence qui touche.
Ainsi cette foule de personnages que le poëte a rassemblés, tous ces acteurs qu'il fait concourir à son but, ont tous des physionomies distinctes et des traits qui s'accordent. Leurs paroles, leurs actions, leurs passions, leurs intérêts sont dans une étroite correspondance; vous reconnaissez chacun d'eux lorsqu'il parle; vous le pénétrez lorsqu'il ment.
En même temps il n'est peut-être pas de livre sérieux dont la lecture vous laisse une émotion plus touchante en faveur de la vertu. Toutes les idées de morale et de religion y sont ramenées, tantôt par les blasphèmes de ceux qui les nient, tantôt par les sacrifices et les adorations de celle qui les embrasse, comme son seul appui dans le monde.
Voltaire, Messieurs, je vous l'annonçais tout à l'heure, doit paraître devant vous comme imitateur de ce livre dont il s'est moqué. En effet, dans un de ses ouvrages que je ne nommerai pas, il a tracé la peinture d'une jeune femme coupable d'une faute involontaire, mourant déchirée de remords. Quelle scène a-t-il imaginée? quelles
expressions a-t-il trouvées? un mélange de pathétique et de bouffonnerie. Cela est bien anglais ; mais le goût anglais se le défend quelquefois ; et vous le verrez tout à l'heure sous la plume de Richardson. Auprès du lit de cette jeune femme mourante, Voltaire a placé un philosophe ému, touché, mais qui raisonne comme un physiologiste, et dit : « Quel est ce mécanisme incompréhensible qui porte le désordre dans notre sang, qui fait que nous mourons pour une idée? etc. » Cependant Voltaire représente la jeune victime mourant avec plus de douceur que de résignation ; et il peint, par ces belles et insuffisantes paroles, tout ce qu'elle souffre et tout ce qu'elle inspire :
Elle ne se parait pas d'une vaine fermeté ; elle ne concevait pas cette misérable gloire de faire dire à quelques voisins : « Elle est morte avec courage. » Qui peut perdre à vingt ans son époux, sa vie, et ce qu'on appelle l'honneur, sans regrets et sans déchirements? Elle sentait toute l'horreur de son état, et le faisait sentir par ces mots et par ces regards mourants qui parlent avec tant d'empire. Enfin elle pleurait comme les autres, dans les moments où elle eut la force de pleurer.
Eh quoi ! Messieurs, pas un mot dans cette peinture ne rappelle une émotion religieuse, si naturelle à la faiblesse et au malheur, si naturelle à l'innocence et au repentir! Est-ce ainsi que le génie de Richardson avait conçu sa Clarisse ? voulait-il qu'au moment où elle quittait la vie, aucune espérance céleste ne vînt voler autour d'elle ? voulait-il que ce lit de mort, si triste et si lamentable, ne fût entouré d'aucune consolation? Au lieu de réserver cette absence de tout sentiment religieux à l'heure de la mort, pour en faire la punition du crime,
aurait-il osé en faire l'état naturel, et pour ainsi dire la récompense d'une âme tendre et pure?
Si Voltaire a été conduit par les impressions de sou scepticisme personnel, il aurait encore, comme artiste, commis la plus grande des fautes. Mais je rougis de traiter ainsi la question. Richardson, au contraire, dans la peinture qui a servi de modèle à Voltaire, a réuni 1rs émotions religieuses à côté de toutes les menaces de la mort; il a fortifié le cœur de la jeune fille par une ardente piété : il rend ainsi son courage plus touchant et plus vrai ; sa mort semble une solennité sainte :
La mourante avait gardé le silence depuis quelques minutes, etc.
Voilà ce qu'a méconnu Voltaire; et cependant il avait fait Zaïre.
Encore une remarque, Messieurs, sur la touchante et religieuse peinture tracée par Richardson. Le récit est dans la bouche d'un témoin profane, quoique ému. Richardson vous en fait souvenir par un trait ; car il n'oublie jamais ses personnages. Celui qui raconte reconnaît à peine quelques-unes des prières chrétiennes murmurées par la bouche mourante de Clarisse; il croit seulement les avoir entendues une fois à des funérailles.
Il y a, Messieurs, dans ces sentiments tristes, dans ce pathétique religieux et mélancolique, quelque chose qui fuit pour ainsi dire la foule et le inonde. Mais dans cette vue secondaire, sans être frivole, qui nous préoccupe dans cette espèce de contemplation théorique du beau , dans cette recherche studieuse de toutes les richesses, de toutes les variétés de l'art appliqué au triomphe de la morale, ne sommes-nous pas frappés de la puissance qui
s'attache à cette peinture si naïve et si religieuse, et de ce qui manque à la peinture tracée par Voltaire?
Maintenant le dernier mérite qu'il me reste à indiquer rapidement dans Clarisse, c'est la variété, ce mérite qui est le génie même, ce mérite qui est inséparable de la vivacité, de l'imagination, de la fécondité des pensées.
Voulez-vous parcourir les deux extrémités de la pensée humaine , vous élancer tout à coup aux extrémités de la joie et de la tristesse , aux extrémités de la pureté d'âme et de la corruption hautaine et violente ; parcourez quelques-unes de ces lettres : ce sont des pays , des horizons opposés que vous allez franchir. Si vous entrez dans la famille des Harlowe , vous voyez toutes leurs douleurs avec des nuances prodigieusement distinctes. Quelques pages plus loin , vous retrouvez la vivacité impétueuse de Lovelace, son incorrigible folie, et cette gaieté non plus du vice, mais du remords, qui cherche à s'étourdir, à se distraire, à s'enlever à lui-même. Cette variété amène nécessairement les caractères et les nuances de style les plus fortement marquées et les plus originales.
Richardson n'est pas , comme Rousseau , un écrivain savamment artificiel , un grand maître de la parole oratoire. Non : les critiques anglais lui trouvent souvent un défaut de goût, lui reprochent une sorte de diffusion, de négligence ; il n'est éloquent que lorsqu'il est profondément ému ; il l'est , comme le voulait Pascal , nous disant : « On est tout étonné et ravi lorsque , dans un livre, au lieu d'un auteur, on rencontre un homme. » C'est là le mérite de Richardson. Ainsi , par ce don de l'émotion et du pathétique , les images les plus fortes , les plus hardies, arriveront naturellement sous sa plnme; il sera
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d'une éloquence; admirable par moment, par accident, comme le personnage est ému, Lorsque tous les longs détails des funérailles de Clarisse seront racontés par l'intrépide et fier colonel Morden, vous trouverez sous la plume de cet homme de guerre , touché de la mort de son innocente cousine, des expressions pathétiques, ardentes et parfaitement simples et vraies. Il vous dira, et cette fois je traduis sur l'anglais ; je ne suis pas très-content des traductions , et vous ne serez peut-être pas trèscontents de la mienne :
Une heure du malin. — « En vain j'ai essayé de prendre du repos, vous m'avez dit de vous donner beaucoup de détails; il me serait impossible de me les défendre ; ce sujet mélancolique remplit toute mon âme. Il est minuit; je vais continuer mon récit. A six heures , le char funèbre est arrivé à la porte de la cour du château ; l'église de la paroisse est à quelque distance ; mais le vent soufflait avec tant de force , qu'il nous apporta de loin le bruit des cloches, et qu'il fit sentir à la désolée famille un redoublement de deuil et d'angoisse, avant même que le char funèbre eût paru : nous apprîmes que le bruit de ces cloches était un témoignage de respect donné à la mémoire de la chère défunte par les habitants de la paroisse. Jugez maintenant par notre tristesse dans l'attente de ce moment funèbre , combien elle dut être plus grande lorsque le char arriva. Un domestique vint pour nous apprendre ce que le bruit sourd des lourdes roues du char sur le pavé de la cour nous avait dit d'avance; il ne parla pas, il ne pouvait parler; il nous regarda, il s'inclina et il sortit. Je me levai ; il n'y avait que moi qui pût se lever ; son frère cependant me suivit. »
Ce qui vous frappe dans ce récit , ce sont ces expressions si vives , si originales , et en même temps si naturelles ; c'est ce vent froid du nord , qui apporte d'avance le bruit de la cloche, qui fait sentir la douleur avant que
le deuil lui-même ne soit là, cette énergique vérité de détails étendue à tout , qui fait que ce domestique n'a point de paroles , qui fait de son silence une annonce si pathétique.
Si l'on suivait les détails , si nous pouvions avoir ici la patience d'un lecteur solitaire, quelle science prodigieuse de douleur n'apercevrions-nous pas dans toutes les nuances par lesquelles le poëte a gradué le désespoir de ses personnages ! comme il a marqué diversement une douleur de frère, une douleur de sœur, une douleur de père , une douleur de mère ! comme il a diversifié le remords et le repentir ! comme il a diversifié le regret du mécompte et la douleur de la faute commise ! comme , ensuite , il a eu soin de ne pas placer la douleur de la mère devant une épreuve trop forte pour elle , c'est-àdire devant le corps de sa fille ! il garde ce spectacle à celle qui devait beaucoup en souffrir, et pouvait le supporter plus qu'une mère, à l'aimable et jeune amie de Clarisse, miss Howe. Sa douleur va jusqu'au délire : c'est Ophélie , c'est Clémentine ; mais ces traits sont si touchants , que je craindrais de les profaner par la publicité de cette lecture.
Prenons donc une autre extrémité , touchons une autre corde du cœur, allons ailleurs ; voyons non plus le moraliste pathétique et touchant , mais le moraliste profond et accusateur ; voyons l'homme non pas qui se complaît à peindre les pieuses douleurs et le sublime de la vertu , mais qui pénètre dans une âme perverse et mobile , et la dévoile tout entière.
L'exemple que je prendrai, c'est une lettre de Lovelace.
Le remords a déchiré son âme , mais ne l'a point changée. Ainsi, par cet art anglais que nous prenons quel-
quefois pour de la barbarie , et que l'abbé Prévost avait eu trop soin d'effaeer, après des lettres déchirantes où le cœur de Lovelace semble torturé par les furies de l'enfer, on l'a vu retomber à ses joies profanes, à ses plaisanteries scandaleuses ; on l'a vu redescendre à lui-même. Mais ici la situation est encore changée. Comme le péril approche , son âme reprend quelque élévation ; elle reste perverse , mais elle est forte , hardie ; il y a de la haine contre lui , mais il n'y a plus de mépris : il va chercher la mort avec quelque chose de léger, d'insouciant, qui n'ôte pas le prix du courage , mais qui donne une sorte d'originalité à son dédain de la vie ; et puis de pénibles souvenirs , quelque chose de son crime et de son repentir paraît encore au milieu de ces joies à fleur d'âme, par lesquelles il veut se tromper lui-même :
Demain doit être le jour qui, selon toute apparence, enverra une ou deux ombres pour faire cortège aux mânes de ma Clarisse. Je suis arrivé ici hier ; j'ai demandé un gentilhomme anglais du nom de Morden. J'ai trouvé très-vite le logement du colonel : il était depuis deux jours dans la ville; il avait laissé partout son nom , afin qu'on me l'indiquât. Il était sorti à cheval; je laissai mon nom, et lui désignai le lieu où il me trouverait. Le soir , il me rendit visite ; son air était funeste et sombre ; le mien ne l'était pas du tout. Cependant il me dit que je m'étais montré homme de cœur dans ma lettre, et que j'avais agi avec honneur, en lui donnant si vite l'occasion de me rencontrer. Il ajouta qu'il aurait bien voulu que je fusse le même sous d'autres rapports, et qu'alors nous aurions pu nous rencontrer dans une meilleure occasion qu'aujourd'hui. Je lui dis qu'on ne pouvait révoquer le passé , qu'il y avait aussi des choses que je voudrais n'avoir jamais été faites, mais que récriminer était aussi offensant qu'inutile. J'ajoutai que je lui donnerais de 2rand cœur l'occasion de faire succéder les effets
aux paroles. — Votre choix, monsieur Lovelace, de temps, de lieu , d'armes , sera mon choix. — Comme vous voudrez, monsieur Morden ; le temps , demain , ou le jour suivant, s'il vous plaît. — Le jour suivant , monsieur Lovelace. Demain nous sortirons dès le matin pour fixer le lieu. — D'accord, monsieur. — Bien; maintenant, monsieur Lovelace, choisissez les armes. Je lui dis que je croyais que nous serions sur un pied plus égal en nous servant seulement de l'épée , mais que je n'avais pas d'objection contre l'emploi du pistolet. Il me répondit que les chances seraient plus égales à l'épée , mais qu'au reste il avait apporté des pistolets. Il ajouta que depuis qu'il savait se servir d'un pistolet , il n'avait jamais manqué personne à distance. Je lui dis qu'il parlait dignement, mais que je pouvais aussi me servir de la même arme. En effet, à moins d'un tour de mon mauvais génie, il serait bien singulier que moi , qui ai fendu une balle en deux sur la lame d'un couteau , je ne touchasse point un homme. Ainsi , je n'ai point d'objection; au pistolet, si c'est votre choix. Il n'y a pas d'homme qui ait la main et l'œil plus sûrs que moi.
Il ajoute négligemment quelques détails ; puis il continue , parlant d'une promenade qu'ils ont faite le lendemain , pour trouver le lieu du combat :
Je lui redis de nouveau que je me croyais si sûr de mon adresse à l'épée, que j'aurais voulu le choix d'une autre arme. Il me dit que l'épée était l'arme d'un gentilhomme, et que celui qui ne savait pas s'en servir ne méritait pas ce nom. Ainsi, mon ami , vous voyez que je n'ai pas pris d'avantage sur lui ; mais mon mauvais génie me trompe si demain , à six heures du matin , il ne reçoit pas de moi ou la vie ou la mort , etc.
Ainsi, Belford, l'affaire est arrangée : un grain de pluie ne m'a laissé rien autre chose à faire que de t'écrire, et dès lors j'ai fait cette lettre. Je pense cependant que j'aurais pu aussi bien la renvoyer à demain à midi , car je crois que je serai très en état de t'écrire et de me dire tout à toi.
Après cette lettre si vive, si fière, si sûre de la victoire , quel touchant contraste lorsque vous tournez la page de ce livre où les événements, dit-on, arrivent si lentement! C'est un domestique qui écrit humblement : « J'ai à vous informer d'une triste nouvelle, par l'ordre de M. Lovelace , à l'instant de sa mort. »
Le combat est raconté avec l'exactitude triste et naïve d'un témoin , et dès lors avec une parfaite éloquence , celle des faits , celle des choses :
Le chevalier jura qu'il n'était point atteint : c'était une piqûre d'épingle , dit-il, et aussitôt il fit une passe contre son antagoniste. Celui-ci, avec une dextérité merveilleuse, la reçut par-dessous son bras , et s'élança sur mon cher maître , et le frappa au milieu du corps. Le chevalier tomba, en disant : «La chance est pour vous, monsieur. 0 Clarisse!... » Il prononça encore au dedans de lui-même trois ou quatre paroles ; son épée tomba de sa main. M. Morden jeta la sienne, et courut à lui en disant en français : « Ah! monsieur, vous êtes un homme mort, recommandez-vous à la miséricorde de Dieu. »
Il n'y a pas d'éloquence au delà de ce récit ; c'est la nature retrouvée par le génie du peintre. Un domestique a pu l'écrire , s'il était témoin , s'il y a eu un duel , si Lovelace a existé , s'il a eu un serviteur fidèle et enthousiaste de ce nouveau don Juan qu'il a suivi , qu'il a vu mourir, et dont il raconte la mort. Si tout cela est une fiction du poète , il a fallu un homme de génie pour deviner les paroles qu'aurait dites le domestique. Voilà souvent quel est le triomphe de l'art.
Le temps me presse d'achever. Je m'oublie dans mes longueurs , comme Richardson dans les siennes ; et je n'ai pas la même excuse.
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