VINGT-HUITIÈME LEÇON
De Hume considéré comme imitateur de l'école française. — Détails biographiques. — Séjour de Hume à Paris. — Ses relations avec Rousseau. — Vues générales sur la composition historique. Application de ces principes à l'ouvrage de Hume.
Messieurs ,
Dans cette vaste revue que j'essaie avec vous, l'ordre naturel pour moi, c'est la variété; et ma seule progression, c'est le changement de sujet. Image fidèle des libres mouvements de l'esprit humain, cette longue histoire que je vous raconte doit s'élever, s'abaisser, s'empreindre de mille couleurs, ou riantes ou sévères. Je vous parlerai tour à tour d'unpoëte, d'un orateur, d'un romancier, d'un historien, d'un moraliste. Sous ces formes diverses, je cherche toujours les plus vives manifestations de l'âme et de la pensée humaine ; je saisis, déplus, des rapports, des analogies qui me permettent de rallier autour de la France tous les pays qui ont reçu l'impression de son génie , ou qui lui ont communiqué quelque chose du leur.
J'ai choisi Richardson, comme inspirateur de Rousseau, et comme premier modèle du pathétique familier, exagéré par Diderot. Maintenant je cherche dans l'école historique anglaise l'empreinte de Montesquieu et de
Voltaire, et cette libellé philosophique, cette raison supérieure dont ils donnèrent l'exemple.
Le premier écrivain qui se présente parmi leurs imitateurs, celui qui généralisera pour toute l'Europe l'histoire philosophique, qui portera dans ce genre, encore nouveau, beaucoup d'élévation, d'élégance, de noblesse, d'art enfin, sera Hume. En parlant de Hume, il me faudra, je l'avoue, écarter une portion de mon sujet, ne pas l'embrasser tout entier ; je ne verrai cet écrivain célèbre que dans son rapport avec la France, et dans ses études historiques. Cependant il me serait difficile de ne pas me souvenir un peu de ce qu'il a fait, de ce qu'il a essayé dans la carrière du scepticisme , et de ne pas entrevoir fugitivement une affinité secrète entre sa propre philosophie et ses formes historiques.
C'est d'ailleurs un grand et premier point de vue que cette action de l'esprit français, qui tout à coup, dans 'Ecosse puritaine, dans un pays dont on n'entendait pas parler en France au xvir siècle, fait briller une littérature nouvelle, pensante, libre, philosophique. En effet, Robertson lui-même , le sage , le religieux Robertson , comme le sceptique Hume, suit partout la trace de Montesquieu et de Voltaire. Je me répète, Messieurs ; j'éprouve en ce moment quelque trouble; vous m'avez accoutumé à cette nombreuse affluence ; mais elle a quelque chose aujourd'hui que je redoute davantage.
Je vais, pour sortir d'embarras, me jeter d'abord sur la biographie , c'est un moyen même d'éclairer les questions générales; et, raconter soutient toujours un peu.
Ce n'est pas tout , Messieurs , de vous montrer la France avec sa civilisation littéraire, qui était tout pour elle, liberté, droits, puissance; de vous la montrer agis-
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saut sur toute l'Europe , ayant des disciples sur les trônes, Frédéric faisant la cour, non pas à Voltaire, c'était presque tout simple, mais aux moindres beaux esprits du xvme siècle; l'impératrice Catherine s'occupant à traduire, non pas les meilleurs auteurs français, mais Bélisaire, en distribuant les chapitres à quatorze personnes de sa cour, et gardant le plus beau pour elle. Ce n'est pas tout de vous montrer cette immense popularité , cette vogue du génie français au xviir siècle; il faut chercher quelques-unes de ses influences plus sérieuses ; il faut le voir agissant sur l'esprit libre, sagace, laborieux des savants d'Edimbourg.
Les livres de Voltaire, de Montesquieu, et la philosophie subalterne du xvme siècle, propagés par la gloire et par le scandale, ont couru l'Europe, et sont arrivés en Ecosse aussi bien qu'ailleurs. Voici un jeune homme , Hume, qui, dès vingt ans, est saisi par ces études hardies. On lui donne à lire, pour faire son droit, Voèt et Vinnius ; mais , studieux imitateur de l'antiquité classique , il dévore Cicéron et Virgile, puis les écrivains français : c'était la nouveauté, la grande création du temps. Ce culte des lettres que la France avait au plus haut degré, qu'elle portait, communiquait partout, était si vif alors, qu'un Anglais ayant devant lui le spectacle de la liberté publique et des grands intérêts qu'elle fait naître, des nobles passions qu'elle excite et des récompenses qu'elle prépare , était cependant bien plus séduit par cette gloire toute littéraire, toute libre de la pensée. Hume vous le dit lui-même, il n'aspira, pendant trente ans de sa vie, qu'à être un homme de lettres ; il ne voit rien de plus beau que de perfectionner dans la solitude, éloigné des affaires et du monde, ce grand instrument de la pensée.
avec lequel la littérature française semble agiter l'Europe, beaucoup plus que ne pouvait le faire le parlement d'Agleterre avec tous ses discours. Ainsi le voilà dévoué sans retour aux études philosophiques et littéraires , n'ayant pas d'autre ambition, d'autre perspective pour l'avenir. Cette même admiration pour les écrivains français le conduit de bonne heure en France , où , sous un gouvernement absolu, il espérait trouver du repos, je ne sais quelle aise et quelle facilité de vivre qui semblaient faire le caractère de la France au xvme siècle.
Après cette première éducation de Hume dans les écrivains français, il en cherche une seconde sur le sol de France. Il vient se retirer en Anjou, à la Flèche, et là il étudie la métaphysique ; il l'étudié sous l'inspiration de Locke, aiguisé , enhardi , s'il est permis de parler ainsi , par Voltaire; il l'étudié, plus sceptique, moins spiritualiste qu'elle ne l'était dans l'origine ; et par ce travail d'un esprit vigoureux qui n'est pas contenu dans les idées des autres, ni même dans ses propres idées, se lassant de cette doctrine trop étroite de la sensation , il se jette dans un idéalisme illimité, qui, pour lui, n'est qu'un scepticisme plus complet. Il arrive à la négation des effets extérieurs et à la négation de la cause. Ce sont là les pas les plus hardis que peut faire le plus py rrhonien de tous les esprits. Quand il en est là, il s'arrête , en dépit de soi.
Ces premiers travaux de l'intelligence de Hume étaient soutenus par le même principe qui les avait fait naître, par l'amour de cette gloire littéraire alors si puissante dans toute l'Europe. Impatient d'écrire et d'être célèbre, il fait un traité de la Nature humaine. Il revient bien vite à Londres pour le publier ; mais on était si occupé des intérêts politiques , des débats parlementaires , de la
chute de lord Chatam , tombé du pouvoir et pouvant y remonter, que son traité ne fut pas même lu. « Je n'eus pas même la joie, dit-il, de scandaliser les dévots. >• Il y a peu de véritable philosophie dans ce regret. Malgré ce revers, Hume, toujours fidèle à sa vocation, reprend à la campagne, auprès de son frère et de sa mère, une vie tranquille, exempte de soins et d'ambition, et toute dévouée à la poursuite de ses études, et de la gloire qu'elles semblaient lui promettre, et qu'elles lui faisaient attendre un peu : il passa ainsi plusieurs années. Ensuite, ce besoin, non pas d'avancement, mais de fortune, auquel il est si difficile d'échapper, lui fait accepter une chaîne. 11 est quelque temps précepteur d'un grand sei gneur anglais; puis, quelque temps, secrétaire du général Sainclair, qui devait aller au Canada, et qui n'y va pas ; il le suit plus tard à la cour de Vienne et de Turin. Au milieu des douceurs de cette vie nouvelle dont le philosophe s'accommodait volontiers , il s'occupait de refaire son traité de la Nature humaine , sans pouvoir le rendre assez sceptique, assez scandaleux pour réveiller l'apathie de l'orthodoxie anglicane.
Après ces expéditions sur le continent, il vint se fixer à Edimbourg , sa patrie , et y continuer de sérieuses études sur la morale : il publie divers traités. Enfin son talent, sa réputation deviennent assez éclatants pour inquiéter sur ses doctrines : on s'aperçoit combien il est hardi, sceptique. Le clergé presbytérien d'Ecosse, qui, pour être indépendant , n'en a pas moins sa petite portion d'intolérance, se scandalise, s'anime ; et Hume, qui, revenu des tentations honorifiques du monde, n'avait accepté que la place de gardien de la bibliothèque des avocats d'Edimbourg, fut contraint de la quitter. Une
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autre ambition l'avait tenté un moment ; il avait voulu obtenir la chaire de philosophie morale cui venait d'être élevée à Edimbourg ; mais ses doctrines sceptiques ayant trouvé un antagoniste plus zélé que redoutable dans le docteur Balfour, celui-ci fut récompensé de l'orthodoxie de ses ouvrages par la place qu'avait espérée Hume. Ces désappointements décourageaient le philosophe, lui faisaient regretter la France, où l'esprit philosophique semblait si accrédité au milieu même des commencements de persécution qu'il éprouvait. Cependant la libre disposition qu'il avait eue de la vaste bibliothèque d'Edimbourg avait tourné son esprit vers les études historiques ; et avec ces préparations purement sceptiques , avec ces préliminaires de pyrrhonien, dont nous avons parlé, il se détermine à écrire l'histoire.
Vous savez qu'il a raconté lui-même naïvement la mésaventure de ses premiers volumes :
Whigs, torys, anglicans, non conformistes, courtisans patriotes, tout le monde éleva, dit-il, une clameur de blâme et de haine contre mon ouvrage. On ne put me pardonner d'avoir donné une larme généreuse à Strafford et d'avoir plaint Charles I".
Ainsi voilà, par une erreur du goût contemporain, l'ambition de Hume encore une fois trompée. La plus intéressante partie de sa grande histoire passe sans aucun succès : cependant, par une sorte de confiance et de sécurité opiniâtre qui lui était naturelle, il reprend, il continue hardiment son entreprise : l'élévation de vues qui caractérisait son ouvrage , l'élégance noble et soignée du style finissent par vaincre l'indifférence publique. D'ailleurs, les idées philosophiques , venues d'abord d'Angleterre en France, réagissaient alors de la France sur l'Angleterre ; les esprits commençaient à être singuliè-
rement flattés de ce dégoût pour les controverses théologiques, de cette haine , de ce dédain des vieilles querelles du puritanisme qui remplissaient l'histoire de Hume; aussi son succès s'accroît rapidement; il commence à sentir tous les plaisirs de cette célébrité qu'il avait tant cherchée.
Mais le succès qu'avaient obtenu les derniers volumes de l'histoire de Hume en Angleterre n'était rien en comparaison du succès que lui-même devait trouver en France. La ferveur des opinions philosophiques y était bien autrement vive, précisément parce qu'elle était combattue . et combattue par un mélange d'arbitraire et de faiblesse. L'ouvrage de Hume, en arrivant en France, avait excité un concert d'enthousiasme ; on croyait voir la manière de Voltaire en partie reproduite, en partie surpassée.
Une circonstance heureuse le conduisait d'ailleurs en France sous les plus favorables auspices pour l'amourpropre et le succès; il fut nommé secrétaire d'ambassade. Il faut que vous sachiez de lui-même comment il fut reçu en France ; et dans une lettre curieuse , que je suis enchanté d'avoir découverte hier, vous en apprendrez plus sur le caractère du xvme siècle, sur la coquetterie du pouvoir envers le talent, sur l'état des idées et des mœurs, que je ne pourrais vous en dire par un long récit. J'ai traduit cette lettre, et j'apporte avec moi l'original anglais comme pièce à l'appui.
Hume écrit à Robertson, de Paris, sous la date du 1er décembre 1763:
Me demandez-vous , cher Robertson *, quel est mon train de vie? Voici tout ce que je puis vous dire : je ne me nourris que
1 h'fp of David Hume by Edward Ritchie, p. 183.
d'ambroisie, ne bois que du nectar, ne respire que l'encens, et ne marche que sur des fleurs. Tout homme que je rencontre, et encore plus toute femme, croirait manquer au plus indispensable des devoirs , si elle ne m'adressait un long et ingénieux discours à ma gloire.
Ce qui m'arriva la semaine dernière, où j'eus l'honneur d'être présenté aux enfants du Dauphin, à Versailles, est une des scènes les plus curieuses où je me sois encore trouvé. L'aîné de ces jeunes princes, le duc de Berri , un enfant de dix ans, s'arrêta droit devant moi, et médit combien j'avais d'amis et d'admirateurs dans ce pays , ajoutant qu'il se mettait luimême du nombre , par le plaisir qu'il avait trouvé dans la lecture de beaucoup d'endroits de mon ouvrage. Quand il eut achevé, son frère, le comte de Provence (Louis XVIII, Messieurs), de deux ans plus jeune , prit la parole, et me dit que j'avais été longtemps et impatiemment attendu en France, et qu'il espérait pour son compte un grand intérêt de la lecture de ma belle histoire. Mais , ce qui est le plus curieux, quand je fus devant le comte d'Artois, qui n'est âgé que de quatre ans, je l'entendis balbutier avec grâce quelques mots qui me parurent faire partie d'un compliment qu'on lui avait sans doute appris , et que l'enfant n'avait pas retenu tout entier.
On conjecture que cet honneur m'était rendu par l'ordre exprès du Dauphin, qui, dans toute occasion, ne m'épargne pas les louanges.
Ce Dauphin, Messieurs, était le prince vertueux et tant regretté dont Thomas a célébré la mémoire dans un éloge un peu emphatique , mais plus naturel qu'à lui n'appartient, grâce à l'impression vive de la douleur publique.
Du reste , à la lecture de cette lettre vraiment historique , notre esprit se fait plus d'une question. N'y avaitil pas quelque contradiction entre les rigueurs alors exercées contre Rousseau et ces séductions aimables que la puissance voulait indirectement employer, par les or-
ganes les plus ingénus et les plus augustes , pour flatter, pour captiver un philosophe anglais non moins hardi et bien plus irreligieux que Rousseau?
Cela tient à l'incertitude sociale de tout le xvme siècle, partagé entre d'anciennes habitudes et de puissantes nouveautés, hésitant, pour ainsi dire, à chaque pas, entre les réminiscences du pouvoir, les traditions du siècle de Louis XIV, que rien ne soutenait plus , et cette indépendance de la pensée qui sortait de toutes parts , de la France*, de l'Angleterre , de l'Ecosse , de l'Italie même. Ainsi le pouvoir se montrait tantôt menaçant , tantôt séducteur, toujours sans force , et dominé lui-même par les opinions qu'il voulait réprimer.
C'est par là , Messieurs , que le séjour de Hume en France est intéressant à nos yeux , et non parce que le philosophe écossais y fut secrétaire d'ambassade , ou même chargé d'affaires après le départ de l'ambassadeur.
Ce fut, sans doute, de plus, l'époque et la cause de sa liaison avec ce célèbre , ce malheureux Rousseau, pour lequel on me reproche une admiration exagérée , quoique j'en aie fait des critiques vraiment exagérées ellesmêmes.
Depuis trois ans Hume était en France , où , comme vous le croyez bien , il se plaisait infiniment , à tel point qu'il en devenait ingrat pour son pays. Je veux rester ici, écrivait-il à Robertson ; les gens de lettres et les lettres y sont bien mieux traités qu'au milieu de nos turbulents barbares de Londres. J'imagine que par ces mots il entendait les whigs et même les torys , quoiqu'il fût un peu tory lui-même ; mais il désignait surtout le parti religieux qui s'était à la fin réveillé au bruit des succès de
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Hume, et qui, par l'organe de l'impétueux Warburton ou de ses disciples, lui adressait des censures aussi amères de style que fortement raisonnées.
Cependant , après trois ans de séjour et de faveur publique en France, Hume se résolut à retourner en Angleterre. Je ne sais s'il remarqua lui-même la contradiction qu'offrait sa faveur à la cour et le bannissement de Jean- Jacques , et s'il se fit un scrupule , un remords de conscience d'être si bien accueilli , lui pyrrhonien déterminé, lui incrédule incorrigible, lorsque Jean-Jacques, ardent défenseur du théisme et du spiritualisme , était proscrit , chassé par toute l'Europe. Quoi qu'il en soit, il offrit généreusement à Rousseau de lui procurer un asile en Angleterre, et se chargea de l'y conduire.
Ici , Messieurs , je ne veux pas abuser de cette facilité de détails biographiques ; je ne veux pas vous raconter de nouveau la querelle de Jean-Jacques et de Hume : je croirai volontiers que Rousseau se fâcha trop vite, qu'il était trop ombrageux, trop irritable, injuste même. Je remarquerai seulement qu'il y avait une antipathie primitive et naturelle , non pas entre Rousseau et Hume , si l'on veut, mais entre les doctrines élevées de Rousseau et les doctrines de Hume, tout imprégnées de la philosophie d'Holbach.
De plus , tout ce parti encyclopédique et épicurien que Rousseau avait attaqué, qu'il avait humilié de son génie, tout ce parti qui, disons-le, avait la dévotion de l'athéisme, et en avait par conséquent l'intolérance , vit avec humeur, avec colère , Jean-Jacques amené triomphalement à Londres , et accueilli par les membres les plus considérables des deux chambres, comme Rousseau n'a pas manqué de le dire.
On écrivit de Paris à Hume qu'il devait se défier du caractère inquiet , haineux de Rousseau ; on lui dénonçait Rousseau presque comme un apostat de la vraie philosophie , de celle qu'on prêchait dans la maison du baron d'Holbach. Je m'imagine qu'entre deux esprits plus ou moins orgueilleux, comme l'étaient alors les gens de lettres , plus ou moins jaloux , comme sans doute ils ne le sont plus , de petits mécontentements devaient sans peine éclore. De plus, Hume, depuis qu'il n'était pas simplement philosophe , depuis qu'il avait été chargé d'affaires en France, avait les précautions, les méticulosités d'un homme de cour. Il voulut faire donner à Rousseau une pension par le roi d'Angleterre , mais une pension secrète, pour ne heurter personne. D'une autre part, Rousseau voulait que la pension fût honorablement et publiquement donnée : autre cause de dissidence et d'amertume entre les deux amis.
Après cela , Rousseau , depuis sa querelle , raconta mille choses singulières. Il prétend que Hume voulut le perdre dans la bonne société anglaise ; il prétend qu'un jour, ayant manqué la visite qu'il devait faire à un grave théologien anglais, au Musée britannique, Hume, pour l'excuser, eut la malice de dire: « Que voulez-vous? M. Rousseau a mieux aimé aller hier au spectacle avec madame Garrick ; on ne peut aller partout. »
Ce sont là de grandes pauvretés, Messieurs. Un homme plein d'esprit et de goût, M. Suard, a cependant exposé tout ce débat; les correspondances du xvnr siècle en sont remplies ; je vous les donne comme un échantillon de la petitesse d'esprit que le xvnf siècle mêlait à sa hardiesse. En France, on n'était si fort occupé de tracasseries que parce qu'on n'avait pas d'institutions.
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Mais oublions cette, malheureuse querelle. Ne citons pas même une lettre de Hume à Horace Walpole, peu
généreuse, et qui semble accuser la franchise du philosophe écossais ; ne rappelons pas sa complaisance pour les coteries parisiennes, ennemies de Rousseau, et l'amertume de ses écrits contre un ami chagrin et malheureux, à qui la persécution et la célébrité avaient un peu tourné la tète. Laissons tout cela, et disons qu'après cet incident , qui a peu dérangé la tranquillité philosophique de sa vie , Hume fut appelé encore une fois aux honneurs : il fut sous-secrétaire d'État, dans le ministère du général Conway. Cette administration eut d'ailleurs peu d'éclat; car j'ai cherché dans beaucoup de livres avant de découvrir à quel département Hume fut attaché ; c'était le département des affaires du Sud , c'est-à-dire des colonies d'Amérique. Lui-même ne paraît pas avoir mis une grande importance à sa participation aux affaires ; il se contente de dire qu'il en revint avec plus d'argent et de revenu. Cette remarque serait une minutie, si je ne devais pas en tirer une conséquence sérieuse : c'est que ce grand esprit resta tout français dans les habitudes de sa vie. Il n'eut pas le sentiment sérieux des institutions de son pays, et l'amour de la gloire politique dans un État libre. Les affaires ne furent pour lui qu'un passage heureux qui servit à améliorer sa fortune et à faciliter son indépendance. 11 ne mit pas sa réputation dans le parlement de Londres , mais dans les salons de Paris. Il était moins un patriote anglais qu'un concitoyen de ces philosophes français dont les écrits enchantaient toute l'Europe. Il est vrai qu'au xvme siècle , l'importance politique s'était réellement déplacée ; et bien que le bonheur des institutions semblât la mettre en Angleterre , l'ascendant
prodigieux de l'esprit de Voltaire et le charme d'une innovation puissante la reportaient en France.
Cependant , au milieu de cette vie , Hume avait élevé son grand monument. J'ai différé jusqu'à présent de l'examiner en lui-même; j'ai voulu faire connaître l'homme avant d'étudier l'ouvrage. Que de réflexions vont se présenter ici, et combien je me sens, combien je m'avoue inférieur à cette partie de ma tâche !
Le docteur Samuel Johnson , accusant la stérilité de l'Angleterre en historiens, donnait, dans le genre historique, la première place au docteur Knolles. Avez-vous lu, Messieurs, le docteur Knolles? Vous ne l'avez pas lu, ni moi non plus. Seulement, d'après quelques citations, et d'après le caractère même du talent de Johnson, je m'imagine que le docteur Knolles est un écrivain emphatique, assez semblable au Père Maimbourg. Son ouvrage est une Histoire des Turcs. Je suis convaincu que dans cette Histoire il n'y a pas un détail naïf et vrai, rien de local, rien de pittoresque, mais des phrases vagues et pompeuses, comme les faisait le Père Maimbourg, et comme les aime assez le docteur Johnson.
Rien donc, Messieurs, dans la littérature anglaise, au milieu du xvme siècle, n'avait atteint ou même approché ce grand caractère de la composition historique, dont l'antiquité nous a laissé de si admirables modèles.
Quels en sont les traits, Messieurs ? Essaierai-je de les indiquer tous? me demanderai-je ce qui nous manquait avant Hume? quelles ont été les tentatives de l'esprit moderne? en quoi ces tentatives sont plus difficiles que celles des anciens? quelle variété d'éléments divers doit concourir à la création de l'œuvre historique parmi nous? quels sont les défauts que lui impriment nos mœurs mo-
dernes? comment éviter ces défauts? quel est le caractère de composition historique le plus vrai , ou , s'il y en a plusieurs également vrais, comment on peut les réunir ?
Je ne vous ferai pas, Messieurs, un lieu commun sur les historiens de l'antiquité. Je ne vous parlerai pas même du traité de Lucien, Sur la manière d'écrire l'histoire. Lucien est le plus spirituel des rhéteurs, un rhéteur qui se moque des autres; mais enfin , c'est un rhéteur. Il n'est attentif qu'aux procédés du langage ; et dans cette revue si piquante, si maligne qu'il a faite des historiens de son temps, il ne voit que la forme extérieure, que le vêtement de l'histoire.
Dans nos temps modernes, avant Voltaire et la rénovation historique qu'il a faite , et que Hume a suivie , trois hommes me paraissent avoir laissé une trace profonde dans la carrière de l'histoire, Machiavel, de Thon, Bossuet. Ces trois hommes sont trois types prodigieusement divers; et aucun d'eux, ce me semble, n'est le type qui conviendrait à notre époque.
De là cette conséquence naturelle que l'histoire n'est assujettie à aucune forme nécessaire et précise, quelle est de tous les genres peut-être le plus varié, le plus multiple ; qu'elle laisse toujours une place nouvelle au talent ; que, suivant le point de vue où se place l'écrivain, suivant le caractère de son génie, de son époque, ou le but spécial qu'il se propose, l'histoire change , se transforme, et se présente également vraie de divers côtés.
Machiavel est à la fois moderne et antique : voilà son originalité. A l'antiquité, il emprunte cette vigueur d'âme, cette expression énergique qui grave plus qu'elle ne peint : il lui emprunte ces discours éloquents qu'il dé
place , qu'il met dans la bouche d'un Albizzi, d'un conspirateur de Florence, transformé presque en citoyen de Home. Mais il a en même temps cette sagacité pénétrante et cette exactitude que donnent les temps modernes. Par la nécessité de son sujet, il est conduit à cette vue rapide du passé, à ces résumés vastes et philosophiques qui réunissent, sous un seul coup d'œil, tous les caractères d'une nation, d'une époque. Rien de plus beau, sous ce rapport, que le premier livre de Y Histoire de Florence Là, toute la barbarie du moyen âge est condensée, pour ainsi dire, en quelques pages, sans que la profondeur de la réflexion ôte rien à la vérité des couleurs.
Après lui se distingue de Thou par d'éminentes qualités que j'appellerai toutes modernes; car l'impartialité consciencieuse, le calme de raison et de justice qu'on remarque en lui, étaient des mérites presque inconnus aux anciens, et presque impossibles pour eux. Les passions des républiques anciennes , ces querelles si vives mire tant de petits États de la Grèce, et entre les partis qui formaient autant d'États dans chaque démocratie, semblaient exclure cette intégrité , cette indépendance , où la philosophie élève de Thou, dans un temps de fanatisme et de fureur.
Après ce grand homme de bien s'élève Bossuet, supérieur par le génie. Ce que l'expérience du monde, ce qu'une connaissance pratique et dédaigneuse de la vie commune avait donné à Machiavel, la pensée chrétienne le donne à Bossuet, sous une autre forme. Du haut de sa chaire d'évêque, plutôt que de son pupitre d'historien, il rassemble les histoires des peuples ; il fait passer devant lui les races humaines , il les pousse, il leur dit : « Marche! marche! » selon l'éloquente allusion de l'un de si
plus ingénieux panégyristes. Il les précipite vers l'abîme, et semble avoir prédit ce qu'il raconte. Quelque chose de grand, de solennel, est attaché à cet air de prophète : ce n'est pas la vocation de l'historien, mais la puissance, et si vous le voulez , le prestige de l'orateur.
Combien ces trois formes sont diverses, et combien elles sont loin cependant d'avoir épuisé, entre elles trois, la variété infinie du génie historique !
Je m'imagine, Messieurs, que si l'on voulait choisir et dénombrer les qualités morales et les qualités intellectuelles de l'historien, on serait effrayé de tout ce qu'il faut lui demander. Cicéron s'est donné bien des peines pour former son introuvable orateur ; il lui a imposé bien des conditions onéreuses de science, de facilité, de génie ; il lui a commandé bien des études et bien des talents à la fois. Je crois que le devoir de l'historien n'est pas moins vaste, ni moins difficile à remplir. Ainsi, pour les qualités morales, je lui demanderais d'abord l'amour de la vérité, c'est-à-dire le zèle de l'exactitude, la patience portée jusqu'au scrupule et à la passion. Dans cet amour de vérité je comprendrai non-seulement le besoin de connaître la vérité sèche et morte, enterrée dans les cartons diplomatiques, mais la force de retrouver, de sentir, de refaire la vérité contemporaine et locale, de dessiner de nouveau les physionomies des personnages , de les mettre en mouvement, sans se souvenir du temps où l'on vit soit-même, et en leur rendant leurs passions et leurs costumes. Voilà donc une qualité du caractère qui devient elle-même, dans l'historien, une qualité du talent. Après cela je lui demanderai l'amour de l'humanité ou de la liberté; vous voyez que je ne suis pas exigeant. Je conçois que, suivant la diversité des temps et des pays.
il est certains sujets où l'amour de la liberté, trop manifeste dans l'historien, est une espèce d'anachronisme et de disparate au milieu des personnages et des faits qu'il décrit.
Je demande donc à l'historien l'amour de l'humanité ou de la liberté. Sa justice impartiale ne doit pas être impassible. Il faut, au contraire, qu'il ait un intérêt, une passion ; il faut qu'il souhaite, qu'il espère, qu'il aime, qu'il souffre ou soit heureux de ce qu'il raconte. Voyez Tacite, il est le plus grand des historiens, parce que, en étant le plus intègre, il est, j'ose le dire, le plus passionné , parce qu'il discerne comme un juge, et dépose comme un témoin encore tout ému et tout en colère de ce qu'il a vu. {Applaudissements.)
Enfin, je demande encore à l'historien, dans certaines occasions du moins, l'amour du pays.
Je ne pense pas, comme Lucien, qu'il doive être un étranger sans patrie, sans autels ; je ne pense pas, comme un écrivain du xvme siècle, qu'il doive n'être d'aucun pays, d'aucun parti, d'aucune religion. Non!... Vous devez croire à l'historien; et comment croirez-vous à celui qui ne croit rien lui-même? Il faut que l'historien ait une foi à lui; il ne vous l'imposera pas ; mais il vous rassurera, parce qu'il a cette foi ; et si, du milieu des croyances qui lui sont propres, vous sentez une raison ferme et élevée qui reconnaît et proclame le vrai, alors l'historien vous entraîne tout ensemble et vous éclaire.
Voilà pour les qualités morales de l'historien. Quant aux qualités intellectuelles, elles me paraissent effrayantes, infinies. C'est une chose injuste qu'il soit encore plus difficile d'avoir des talents que des vertus; et cependant cela est vrai .
Ainsi. Messieurs, pour nos temps modernes surtout, chargés de tant de faits, de tant de science, pour cette Europe qui renferme tant de grands États dont chacun est un monde, et qui, elle-même, s'agite dans un univers qu'elle touche et domine par tous les points; au milieu de cette multiplicité infinie de lois politique^ civiles, d'institutions plus ou moins perfectionnées ; dans cette complication de guerre, de marine, de finances, de biographie sociale, s'il est permis de parler ainsi, et de biographie privée, je suis épouvanté de tout ce que l'historien doit avoir de connaissances acquises et de capacité intelligente et docile : car l'intelligence universelle, pour ainsi dire, la connaissance de tout et de chaque détail dans tout, me paraît presque la qualité de rigueur dans l'historien. Comment fait-on des histoires cependant? C'est qu'on les fait, comme moi, avant d'avoir pensé à cela.
De plus, quand l'historien aura reçu ces qualités morales dont je fais l'âme de son talent ; quand il aura réuni ces connaissances infinies dont je viens de parler; quand il aura cette souplesse, cette ardeur, cette facilité d'intelligence, toujours prête à concevoir et à apprendre, il n'a pas encore achevé sa tâche : il lui faut le talent de la composition ; il lui faut l'art de distribuer, de graduer ces trésors de connaissances et d'idées ; il lui faut l'intérêt et la progression. Je sais bien que c'est une chose convenue, pour ainsi dire, non pas comme le prétend Cicéron, que l'histoire amuse, de quelque manière qu'elle soit écrite, mais que l'histoire a droit d'être ennuyeuse, sans qu'on puisse s'en plaindre.
Prenez, en effet, ces multitudes d'histoires écrites jusqu'au xviiic siècle; prenez Mézerai, le servile et fanatique
Daniel, le savant, mais diffus et froid Ilapin de ïhoiras : quelle que soit la grandeur des événements, à l'exception de quelques moments où la réalité a été plus forte que l'historien, vous êtes fatigués, rebutés ; et cependant l'histoire, qu'est-ce autre chose que le tableau de la vie? et qu'y a-t-il de plus animé, de plus intéressant, de plus t'ait pour les regards de l'homme que le spectacle de la vie? Pourquoi sommes-nous sans cesse spectateurs si curieux, si passionnés des événements contemporains? et pourquoi ces mômes événements, ensevelis dans un livre d'histoire, sont-ils si souvent, pour notre pays comme pour les autres, fastidieux et rebutants? La faute en est aux historiens sans doute : mais, pour échapper à cette faute, je suis effrayé de tout le talent qu'il faudrait. Ce talent, je le réduis, je le résume tout entier sous ce mot : l'art de la composition, c'est-à-dire l'art de disposer de la réalité, comme l'imagination elle-même dispose de ce qu'elle invente; l'art de se servir d'un terrain que vous ne pouvez changer de place, comme la poésie orientale dispose de ces fabuleuses contrées qu'elle se plait à créer dans le vide des airs.
La vie humaine est un procès dont tous les détails intéressent les contemporains, mais qu'il faut abréger pour l'avenir. L'historien doit choisir dans ce nombre infini de faits ce qui mérite de survivre, ce qui est durable, c'est-à-dire dans un rapport éternel avec la nature de l'homme, et dans un rapport anecdotique avec la nature des hommes à telle ou telle époque.
Reste maintenant le style ; mais, nous l'avons dit souvent, il ne faut pas croire que le style soit une chose à part qu'on puisse en quelque sorte enlever ou remettre, et qui ne tienne pas à toute la pensée. Dans le ivr siècle,
, les écrivains chrétiens s'imaginèrent un moment que, pour détruire le paganisme , il fallait enlever le style d'Homère et de Ménandre, et le transporter sur des sujets chrétiens. De nos jours, une adroite industrie détache de la voûte et des murailles des temples les chefs-d'œuvre de la peinture, et les dépose sur une toile qui les conserve. Mais, dans les choses de la pensée, cette superficie de style n'est rien. Les ouvrages artificiels, que les premiers chrétiens composèrent ainsi de pièces de rapport, ennuyaient ceux pour qui même on les faisait. Lorsqu'au contraire les chrétiens ne séparaient pas leur Style de leurs pensées, ni leurs pensées de toute leur existence ; lorsqu'ils faisaient seulement des discours pour exhorter ceux-ci au martyre, ceux-là au repentir, ils étaient sublimes, et ils trouvaient un style qu'on ne pouvait non plus enlever, et qui était intimement uni à la pensée, comme le sont l'âme et le corps.
Voilà, Messieurs, ma manière de concevoir le style. Je n'en parlerai donc pas isolément : il découlera de toutes ces qualités de l'esprit et de l'âme que nous avons indiquées. Ainsi, de cette intégrité sévère, de ce besoin, de ce zèle de la vérité dans tous ses détails, de cette imagination amoureuse de tout ce qui peut compléter pour elle l'image du vrai, naîtront la chaleur de l'expression, l'intérêt du coloris.
De cette distribution savante et graduée entre toutes les parties d'un ouvrage, de cette immensité de connaissances qui vous aura permis de réunir tous les détails de mœurs, d'arts, de sciences, toute la variété enfin de la vie humaine, naîtront le mouvement, la grâce, la nouveauté de la diction.
Ainsi, le style sera compris dans toutes les vertus et
les talents que j'ai demandés à l'historien : mais sa condition n'en est pas pour cela plus facile.
Maintenant venons à l'application. Hume a-t-il réalisé ce type que j'essaie de tracer? Il s'en faut de beaucoup. Sa raison est élevée, son esprit plein de sagacité, son style élégant et pur; mais presque aucune des fortes qualités de l'âme ne se trouve dans son ouvrage. Ce zèle ardent d'exactitude, Hume ne l'a pas; il se satisfait aisément. Les documents transmis par des historiens intermédiaires ne lui laissent pas le besoin de remonter aux sources primitives. Il dit lui-même qu'en France on lui offrit de consulter quatorze volumes des mémoires manuscrits de Jacques II, et toute la correspondance de nos ambassadeurs à Londres , et que , préoccupé des plaisirs de Paris, il a tout à fait négligé cette précieuse occasion .
Aussi, dans Hume, vous trouverez souvent des erreurs matérielles, qu'il aurait facilement rectifiées s'il avait eu la curiosité d'aller feuilleter lentement les procès-verbaux de la chambre des communes. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? C'est que Hume, dans quelques parties de son ouvrage, avait le dédain de son sujet.
Il a écrit qu'il ne conçoit pas la puissance de Cromwell sur les assemblées, parce que Cromwell s'énonçait comme un paysan grossier; ce sont ses paroles. Son goût académique , pardonnez - moi ce mot , choqué de quelques expressions grossières , véhémentement théologiques, qui sortaient de la bouche de Cromwell, n'apercevait pas cette verve ardente et sombre qui brillait au fond de ses paroles. Il trouvait ridicule que Cromwell dît : Je ne me suis pas appelé moi-même à cette place; d'autres m'ont appelé à cette place, etc., subdivi-
sant son discours eu trois parties, comme un sermon. Mais si, sans être choqué de quelques expressions dures ou pédantesques, il eût pénétré plus avant, il eût senti la puissance vibrante qui agissait sur les âmes, et il eût tour à tour expliqué la parole de Cromwell par sa puissance, et sa puissance par sa parole.
Je ne trouve pas non plus dans Hume , au degré où je le souhaiterais (j'hésite et je m'humilie dans ces critiques. Messieurs, d'autant plus que le xvme siècle regardait Hume comme le premier des historiens , et que cette opinion est encore répandue) ; mais enfin je ne crois pas assez voir dans Hume l'amour de l'humanité et de la liberté. Hume , sans doute , aime la liberté des discussions, l'existence des chambres, la liberté de la presse ; ce sont des lieux communs en Angleterre ; il n'y a pas de ministre même qui ne pense ainsi ; mais il les aime par convention , par habitude , et non avec cet instinct énergique et pur qui se nourrit de lui-même. Il raconte les iniquités dures et prolongées du règne d'Elisabeth, du règne de Charles Ier, en les analysant, mais sans paraître en souffrir ; il est inattentif à ce mouvement sourd et continu de la liberté anglaise, qui se démêle à travers tant de formes gothiques , qui soulève tantôt un poids , tantôt un autre ; qui , quelquefois repoussée , mais bientôt reprenant pied , avance sans cesse. Il ne voit pas ce mouvement ; il reproche même à quelques-uns de ses critiques d'en avoir supposé l'existence. C'est une erreur de l'historien, une erreur de l'érudit, une erreur de l'homme. 11 ne l'a pas vu ce mouvement, parce qu'il n'y prenait pas intérêt, qu'il ne se plaisait pas à reconnaître le principe de sentiments généreux et de droits sacrés, même sous des formes grossières et surannées. N'est-ce pas
Hume qui vous dit, pour expliquer toute la révolution d'Angleterre :
Les offenses qui surtout enflammèrent le parlement et la nation, surtout la nation, furent les surplis, les balustrades autour de l'autel, les révérences exigées pour en approcher, la liturgie, la violation du dimanche, les chapes brodées , les manches de linon , etc. C'est pour cela que les partis travaillaient à jeter l'État dans de si violentes convulsions.
C'est la manière de Voltaire : mais cela n'en est pas plus vrai. Ces choses, décrites ironiquement par Hume, étaient la forme extérieure , l'habit de la révolution. Mais des passions violentes, réelles, profondes, s'agitaient en dessous ; il y avait des regrets, des désirs, de nobles ambitions , des ambitions coupables ; il y avait toute la nature humaine en mouvement ; il n'y avait pas seulement des chapes et des surplis.
C'est la méthode de Voltaire, dans Y Essai sur les mœurs, de s'amuser du genre humain, de le supposer toujours dupe, et, pour cela, de faire sortir sans cesse un grand effet d'une petite cause ; mais cela est-il la vérité?
Cet amour du pays dont je faisais une vertu de l'historien, je ne le trouve pas non plus assez dans Hume. Je ne voudrais pas certainement de déclamations ; mais j'aimerais à sentir l'âme d'un vieil Anglais; j'aimerais à la voir s'attachant à son pays , comme à un ami dont on suit la fortune au milieu de tous les hasards de la vie ; qu'on voit grandir, se développer, arriver à la gloire , à l'importance dans le monde. Ainsi , j'aurais voulu le voir assister, tantôt avec tristesse, tantôt avec orgueil , avec joie , à la fortune de l'Angleterre , au développement de cette grande et imposante souveraine. J'aurais voulu voir cela ; je ne le vois pas.
Maintenant, pour suivre ma division, qui est presque aussi régulière que celle du sermon de Cromwell, sans doute les qualités de l'esprit sont plus marquées dans l'ouvrage de Hume que les qualités de l'âme. Il a une haute intelligence ; mais cette intelligence est de raison , et non pas d'imagination; il explique très-bien tous les faits matériels, il expose avec netteté, il distribue avec ordre, avec méthode. Pénètre-t-il avec une profonde sagacité dans les passions humaines? j'ose en douter; j'ose croire que toutes ces âmes républicaines et royalistes , déployées , mises en mouvement, mises en présence par la révolution anglaise , n'ont pas été toujours comprises par Hume. Il prétend que les whigs lui ont reproché d'avoir pleuré Strafford ; mais je crois qu'il n'a pas suffisamment senti peut-être l'âme de cet homme, et que ses larmes mêmes, s'il a pleuré, ne rendent pas une entière justice à Strafford. En effet, Hume vous a-t-il raconté la généreuse résolution de Strafford , qui pressa le roi de souscrire à la condamnation portée par la chambre des pairs, il ajoute ces paroles :
Peut-être Strafford espérait-il que cette marque singulière de générosité engagerait plus fortement le roi à le protéger ; peut-être abandonnait-il sa vie, parce qu'il la jugeait perdue sans retour, et que, se voyant dans les mains de ses ennemis, il désespérait absolument d'échapper aux périls multipliés qui l'entouraient de toutes parts.
Ainsi l'offre de Strafford était un calcul , une espèce d'expérience faite sur la volonté du monarque , ou bien la résolution désespérée d'un homme qui abandonne ce qu'il ne peut pas garder. Non ! ... et les whigs eux-mêmes n'ont pas J'ose le dire, proféré contre Strafford un plus
injuste anathème que cette supposition, dont Hume luimême cependant n'a pas compris l'offense. Il a cru justifier la prudence de Strafford, et il ne s'est pas aperçu qu'il insultait à un grand caractère. C'est ici que l'on surprend peut-être une fâcheuse liaison entre les habitudes sceptiques du philosophe et ses points de vue en histoire. Avec cette doctrine de l'intérêt personnel, que Hume a désavouée dans un de ses traités , mais où toute sa philosophie semble aboutir, il y avait un peu d'embarras pour comprendre le dévouement désintéressé de Strafford et son abandon héroïque de la vie ; aussi Hume l'a-t-il méconnu.
Enfin , Messieurs , cette qualité générale de la composition , je ne crois pas que Hume la porte asez loin , malgré sa haute intelligence des faits et des événements. Ici ma critique sera plus exclusivement littéraire : Hume me paraît imiter tout à fait la manière de Voltaire , qui , tout grand homme qu'il est , n'a pas été heureux dans la distribution des parties d'un ouvrage historique. A son exemple , Hume morcelle l'intérêt, divise par chapitres la vie humaine et la vie des nations, jetant isolément d'un côté les arts, le commerce, la littérature, les sciences sous toutes les formes , et puis mettant de l'autre les hommes et les événements. Une citation très-courte expliquera ma pensée.
A la fin du règne de Jacques 11 , comme à la fin du règne d'Elisabeth, il s'arrête, et, en tête d'un long chapitre qui porte le titre d'Appendice, il vous dit :
Il convient ici de faire une pause , et de prendre une vue générale du royaume sous le rapport du gouvernement , des mœurs, des finances, de l'art militaire, du commerce, des sciences. Si on ne se fait pas une jusle notion de tous ces dé-
tails particuliers, l'histoire peut difficilement être instructive, et à peine peut-elle être intelligible.
Qu'avez-vous donc fait jusque-là? ce récit qui précède a donc manqué d'instruction et de clarté? Je suis étonné qu'un grand esprit ne se soit pas préservé d'un tel défaut.
Sans doute la distribution de toutes les parties de la vie humaine et de la vie sociale , arrangées dans l'ensemble et dans la progression d'un récit, est infiniment difficile ; il faut au talent de l'historien des ressources singulières pour varier à ce point l'attention sans l'éblouir : mais c'est une méthode imparfaite et grossière de jeter ainsi à part ce qu'on n'a pas su placer, de reléguer dans un coin du livre ce qu'on aurait dû encadrer au milieu du sujet même , et de rendre compte de ce qu'on aurait dû montrer vivant et agissant au milieu de la réalité des choses humaines.
Croyez-vous , par exemple , que , lorsque , dans le chapitre des arts, je trouve une demi-page de critique sur Shakspeare , je conçoive aussi bien le règne d'Elisabeth que si, dans quelque endroit du récit, on m'avait montré Shakspeare jouant, sous les yeux d'Elisabeth, sa tragédie de Henri VIII, où Catherine d'Aragon , l'épouse légitime sacrifiée à la mère d'Elisabeth , est présentée sous les traits d'une vertu sublime et résignée?
Pourquoi n'ai-je pas ailleurs entendu ce vers du poète. applaudi par le public , où , pour flatter Elisabeth , il la nomme la belle vestale assise sur le trône d'Occident! Si l'historien eût ajouté quelque part que la prude, la sévère Elisabeth demandait à Shakspeare de lui remettre sous les yeux le personnage un peu cynique de Falstaff , celle anecdote ne m'en eût-elle pas dit plus sur Shak-
speare et son temps qu'un morceau de critique littéraire? Mais Hume a dédaigné ces anecdotes qui peignent les mœurs et font la variété du récit.
Je n'ai pris que l'exemple le plus simple pour indiquer, toujours craignant de me tromper moi-même, combien cette méthode adoptée par Voltaire dans le Siècle de Louis XI V, et qui consiste à morceler l'imitation de la vie, à diviser, et arbitrairement, ce qui a été compacte et réel , est éloignée de l'intérêt dramatique qu'on doit chercher dans l'histoire, et qu'avait connu l'antiquité.
Il me reste encore une observation à faire. Le style de Hume est élégant, pur, noble, ingénieux avec mesure. Mais toutes ces qualités que je demande à l'historien , et toutes ces formes qu'elles doivent prendre à vos yeux , auraient communiqué à son style une variété que le langage de Hume est loin d'offrir.
Sur les époques si diverses de l'histoire d'Angleterre il a jeté presque indifféremment la noble monotonie de la même élégance ; la vie barbare , la vie rude , irrégulière des premiers temps ne lui a guère donné d'autres couleurs que la vie élégante et civilisée de l'époque même où il écrivait; il me paraît donc avoir tout à fait manqué de cette intelligence de la vie barbare, qui se manifeste autant par le langage que parles vues de l'historien.
De nos jours, un grand écrivain , M. de Chateaubriand, dans un ouvrage étranger à l'histoire, a le premier, ce me semble , saisi ces vives et fortes couleurs par lesquelles on met sous les yeux la réalité de ces mœurs barbares, qui ne vous plaisent plus si vous les adoucissez, dont l'originalité tout entière est dans leur rudesse, et qui doivent être repoussantes pour intéresser,
il. *ft
Depuis, un jeune écrivain , M. Thierry, dans 17//.*toire des Normands ( et la eomparaison avec Hume est ici naturellement appelée par la conformité des suj s étant pénétré fortement de ces temps barbares, s'étant associé, par une imagination érudite et intelligente, a ces mœurs dures , à cette vie aventureuse , à toute cette existence de révolte et de pillage , qui semble l'état social du temps , a ressuscité pour nous des mœurs originales et des peuples perdus. Je vous demande pardon , c'est une redite de louanges; mais ce pauvre M. Thierry est si éloigné du monde , si privé d'assister à ses propres succès, que j'aime du moins à répéter son nom, à raviver son image dans votre souvenir. {AppJavdisscments.j
Messieurs , il me resterait à vous présenter quelques considérations sur des points de vue historiques ouverts parle talent de Hume; je dois surtout vous entretenir encore de cette hauteur de raison qui distingue le célèbre historien écossais , et qui , lorsqu'elle s'applique aux époques les plus modernes , est une supériorité analogue au sujet; mais le temps me manque, et je borne ici cette première esquisse.
J'ai quelques mots à vous dire maintenant sur un fait personnel. Il y a quelques mois, je me suis plaint beaucoup d'être sténographié; je me suis opposé à la publication de ces leçons improvisées : maintenant j'ai autorisé à mon égard l'emploi de ce que j'avais blâmé. On a, dans le temps, sténographié mes objections contre la sténographie : je suis donc exposé à paraître en contradiction avec moi-même. Je pourrais dire peut-être, comme bien des gens, que tout simplement j'ai changé d'opinion; mais je veux expliquer mon changement. Je crois toujours, Messieurs, qu'il est trcs-fàcheux d'être pris
en flagrant délit de toutes ses paroles : je crains toujours cette épreuve. Mais je l'avais remarqué, ma résistance et mon refus n'empêchaient pas la reproduction plus ou moins incomplète des idées et des expressions que je vous soumettais : on m'accusait même d'après ces exposés infidèles; dès lors j'ai dû préférer ma réputation morale à ma réputation littéraire ; je me résigne à laisser paraître des choses fort incorrectes sans doute , mais innocentes du moins. Moi , qui n'aspirais guère qu'à un certain mérite de pureté, qui avais à cet égard une sorte de droit académique, me voilà frappé au cœur; mais si l'on voit mes expressions dans leur négligence , on les verra dans leur impartialité, dans leur loyauté : ce sera là mon excuse, et peut-être mon titre d'honneur. Un autre motif, Messieurs, m'a déterminé; c'était le désir de ne point me séparer d'une association qui m'est honorable et chère : la solidarité avec de tels collègues m'a paru , s'il est possible , plus flatteuse encore que la comparaison n'était effrayante.
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