VINGT-NEUVIÈME LEÇON
Nouvelles observations sur l'histoire. — De l'esprit philosophique et de la vie sociale du xvnr2 siècle dans leurs rapports avec le talent historique. — Trois formes principales de composition historique. — De Robertson considéré comme imitateur de Voltaire. — Défauts de son ouvrage. — Comparaison de Brantôme et de Robertson, racontant la catastrophe qui termina les jours de Marie Sluart. — L'historien doit être poète pour être vrai.
Messieurs ,
L'histoire est un genre de littérature si élevé , si profitable, si particulièrement conforme à l'esprit et à la vocation de notre temps, que vous me pardonnerez quelques développements sur un tel sujet.
Je l'avoue , je suis embarrassé de tout ce que j'aurais à dire. Cet embarras fait même une partie de ma leçon , en ce sens qu'il exprime la prodigieuse quantité de vues diverses et d'observations qu'il faudrait réunir pour avoir et pour donner une complète intelligence de la forme
historique Pardonnez, Messieurs : mais nous ne
sommes plus entre nous : il y a trop de personnes célèbres, de trop hautes supériorités qui m'écoutent.
Messieurs, dans la dernière séance, j'ai rapidement exposé quelques points de vue sur les qualités de l'historien : je vous ai soumis quelques critiques, quelques doutes plutôt sur la forme historique adoptée par Hume.
Je pourrais continuer cette tâche, examiner encore cet historien tant admiré dans le xvnr siècle, chercher ce qui manque à son talent, quelles en sont les hautes parties, en quoi ce talent peut servir de modèle; mais je me demande auparavant s'il est possible d'imiter une forme dans l'histoire, ou plutôt si chaque forme ne doit pas naître tout à la fois de la nature particulière du sujet, de l'époque de l'écrivain, et de son propre talent; et si dès lors l'histoire n'est pas nécessairement de tous les genres le plus libre, le plus varié, le plus incapable d'être assujetti à aucune règle, à aucun calcul d'imitation.
De cette idée doit-on conclure l'inutilité d'un cours littéraire appliqué à l'histoire? Non, sans doute; mais on y voit un nouvel exemple de cette vérité, chaque jour plus vivement sentie, que la littérature, science expérimentale au plus haut degré, s'étend, se renouvelle, se rajeunit suivant tous les accidents de la pensée humaine, sans pouvoir jamais être encadrée dans un type de principe ou dans un type d'exécution fait par le génie des hommes qui ont précédé. L'histoire est peut-être le champ le plus heureux pour cette éternelle indépendance du talent.
Malgré notre admiration pour le génie des historiens antiques, ce ne sont pas eux que nous proposons pour modèle exclusif.
Malgré notre admiration pour les grands talents historiques du xvie siècle, ce ne sont pas eux qui peuvent nous présenter la forme le mieux assortie à notre époque.
Mais un caractère essentiel à l'histoire, et qui doit s'y retrouver sans cesse , c'est la liberté d'esprit , c'est une
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vue de la vérité, indépendante de toutes les considérations secondaires, et des préjugés de la passion ou de la servitude. C'est là, sans doute, la gloire de Hume ; c'est là l'éloge que l'on peut opposer à toutes les critiques, à toutes les tentatives de critique que j'ai faites sur son ouvrage. Ce n'est pas seulement par le mot esprit philusupiiiquc que j'exprimerai ce genre de supériorité. Je ne crois pas qu'on ait besoin, comme Raynal, d'intituler son livre : Histoire philosophique de l'établissement et du commerce des Européens dans les deux Indes. Je ne crois pas que lemotphilosophique, inscrit en tête d'un ouvrage, ajoute rien au caractère du livre. Si la philosophie n'est (jue la liberté d'esprit, elle n'affecte pas un titre particulier, elle se révèle sous mille formes ; elle n'est pas dans l'adoption de tel ou tel système ; elle est partout répandue ; elle est inscrite dans la narration elle-même ; elle est l'àme de l'écrivain et la puissance qui agit sur le lecteur, et qui lui communique à la fois l'intérêt et la confiance.
Voilà souvent la haute qualité de Hume. Après cela, que, préoccupé de l'esprit de son temps, dédaigneux des controverses théologiques, il n'ait pas toujours compris la révolution d'Angleterre; que les pensées de liberté politique cachées sous les formes religieuses aient inspiré une sorte de répugnance à son esprit sceptique, j'en conviens. Que son àme raisonnable et froide ne se soit pas suffisamment animée des faits qu'il raconte, pour en conserver l'impression fidèle et vivante ; qu'il ait parfois manqué de vérité, parce qu'il manquait d'imagination , j'en conviens encore.
Mais il est une autre cause d'infériorité qui ne tient pas à son talent, qui tient à son époque, qui ne lui est
pas personnelle, mais qui s'étend aux historiens du même siècle. Essayons de l'indiquer. S'il est un genre de littérature où l'homme, pour ainsi dire, domine l'écrivain , où la vie active ait besoin de fortifier et d'éclairer les méditations du cabinet, certes, c'est l'histoire. Tous les historiens de la Grèce étaient hommes publics, excepté peut-être Hérodote , sorte de poète à une époque où la poésie était la puissance politique du temps, s'il est permis de parler ainsi, à une époque où Solon, pour faire changer une loi, venait réciter une élégie sur la place publique d'Athènes.
A partir de ces temps éloignés, partout, dans la Grèce, vous rencontrez des hommes à la fois orateurs, généraux et historiens. Leur talent de peindre et de raconter naît de tous les autres talents , de tous les autres exercices de leur esprit, au milieu d'une vie publique et agitée. Même caractère à Rome ; même caractère dans ce xvie siècle, curieux mélange d'imitation antique, d'imitation servile quelquefois , et d'originalité naïve et féconde ; singulière époque où l'on écrivait en latin par habitude , où l'on se transformait en citoyen de Rome , et où cependant on avait au plus haut degré cette ardeur de science, cette soif de curiosité , cette jeunesse de la nation et de l'individu, ce mouvement progressif de l'esprit humain dont se vante notre siècle, et qui portait alors tant de grands hommes à tant d'entreprises aventureuses , à tant de découvertes dans la pensée , lorsqu'ils n'en pouvaient faire dans la réalité, comme Christophe Colomb : car l'esprit d'aventure, réalisé d'une manière sublime par la découverte de Colomb, est le caractère non-seulement de l'action, mais de la pensée au xvie siècle.
Les noms dos historiens que cette époque nous présente, Machiavel, Guichardin, Davila, Fra-Paolo, de Thou, rappellent l'idée de la vie active mêlée à la spéculation littéraire. Tous furent hommes d'État, ambassadeurs, généraux, acteurs enfin dans les événements de leur temps.
Au contraire, depuis cette grande époque d'ordre et de régularité, qui s'appela le siècle de Louis XIV, et qui s'étendit plus ou moins sur toute l'Europe par l'influent ■«• du pouvoir ou par celle de l'imitation, l'activité politique devint presque toujours étrangère aux écrivains. Dans les pays mêmes qui conservaient les formes de la liberté, quelque chose de méthodique et de régulier est substitué aux passions du xvr siècle ; les lettres, dans leur audace même, semblent une profession isolée et paisible. Il y a de l'esprit d'aventure philosophique, mais sans mélange de vie active. Les hommes qui pensent ne sont plus les mêmes que ceux qui agissent ; lors même que l'état social leur donne l'action, ils la refusent, ils la dédaignent ; ils se font hommes de lettres de préférence à tout; et l'homme de lettres se regarde comme un penseur en titre d'office , comme un oisif privilégié qui doit agir sur l'esprit des contemporains, seulement par la supériorité de la raison et l'éclat du talent.
Eh bien! cette disposition d'esprit, commune à tout le xviir siècle , ne me paraît pas favorable à la perfection du talent historique. Dès lors, en effet, le travail littéraire , le soin du style , doit , chez l'écrivain , prédominer sur tout autre soin; l'intelligence des passions violentes doit lui manquer. Comment, d'un cabinet ou d'une académie , entendrait-il les cris du forum? comment distinguera-t-il ce qu'il y a de constant ou d'accidentel dans
les passions populaires? Étranger aux scènes dune vie tumultueuse, ne sera-t-il pas naturellement conduit à dédaigner, du haut de sa raison , tout ce qui ne ressemble pas à sa raison?
Ce défaut, visible dans Hume, tenait, pour ainsi dire, à la civilisation élégante et paisible, à tout le loisir littéraire du xvme siècle. Je le trouve dans Robertson comme dans Hume. J'admire cette école écossaise , cette belle colonie savante qui se forme tout à coup dans le Nord, cette élite d'esprits éclairés, qui établissent à Edimbourg une société libre, véritable académie, non de mots, mais de pensées, dans laquelle on s'exerçait sur tous les objets de l'intelligence humaine , en appliquant à cette noble étude le talent de la parole. Mais , malgré mon respect pour ces réunions savantes, je n'y trouve pas tout ce qui peut donner l'intelligence des passions et l'expérience du monde politique.
Je vois s'y former le talent d'un Dugald Steward v,t d'un Smilh, plutôt que le génie d'un Thucydide, d'un Salluste, d'un Tacite. Il n'y a pas assez d'activité dans cette vie studieuse ; il n'y a pas assez de contre-coup des passions humaines. Il y a trop de calme, trop de bonheur, trop de sécurité , quelque chose de trop régulier dans la vie d'un ministre d'Edimbourg, comme Robertson, ou d'un philosophe d'Edimbourg, comme Hume, pour que j'espère rencontrer dans leurs écrits la vive peinture des passions qu'ils n'ont jamais connues , l'intelligence profonde des révolutions qu'ils n'ont ni vues de près ni redoutées dans l'avenir.
Au contraire , dans certaines périodes voisines des grandes mutations sociales, l'intelligence historique appartient , pour ainsi dire , à tout le monde , et seulement
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est plus vive chez les hommes de talent , devenus les interprètes <le ht pensée commune.
Je ne dis point cela , Messieurs, pour flatter une vanité d'individu , ni même une vanité d'époque ; car souvent on vante son époque pour se vanter soi-même , parce que nécessairement on y est compris. Toute prétention à part, il est certain que, vingt ans , trente ans après la révolution d'Angleterre , dans l'ébranlement qui agitait encore les âmes, on devait entendre très-bien tout ce qui tenait au génie des troubles civils , on reconnaissait très-bien les passions politiques , habillées en formes religieuses. Voyez plutôt le livre de Burnet et celui de Clarenden.
De même, de nos jours, après cette commotion terrible de la France , après ces grands spectacles , si voisins de nous , dont la puissance a frappé toutes les imaginations , et subsiste toute vivante dans la pensée même de ceux qui n'en parlent pas, une intelligence politique nous a été donnée par cette rude école des événements ; c'est une sorte de rapide instinct et de facilité à comprendre dans l'histoire les passions analogues à celles dont le retentissement se prolonge encore pour nous par le souvenir. Par là nous sentons mieux ce qui trouble et bouleverse les États, que toute la philosophie du xvme siècle n'aurait su le faire, à moins que l'imagination , la première des puissances après la réalité , ne fût venue la suppléer. Mais l'imagination était précisément la qualité qui manquait à ces hommes supérieurs , à Hume , à llobertson; l'un et l'autre n'avaient que l'étude et la raison, et ils n'étaient pas aidés par le spectacle de grands événements. Or, l'étude et la raison, en l'absence delà réalité, ne sont pas assez puissantes pour retrouver l'impression contemporaine , pour rendre la \ qui est mort-
Robertson, Messieurs, est un homme d'une âme pure, d'une vie honorable et calme. Fils d'un ministre presbytérien d'Edimbourg, après de fortes études, il entra dans le ministère ecclésiastique, se dévoua sans relâche à des devoirs modestes , et cultiva toutes les vertus de famille , s'occupant à élever six jeunes frères qu'il avait. Je me trompe, Messieurs; dans cette carrière si paisible, il lui arriva cependant un événement politique. Au milieu de la paix du xvur siècle, vous savez que l'entreprise, plus hardie que sérieuse, du prince Edouard, fit soulever une partie de l'Ecosse. Dans sa chaleur de conviction presbyterienne,ïtobertson, quoique attaché au ministère ecclésiastique , se crut obligé d'aller combattre pour la maison régnante : il quitta Edimbourg , et courut s'enrôler dans l'armée royale. Mais l'expédition du prince Edouard, précisément parce qu'elle ne trouvait plus de passions assez violentes pour la soutenir, précisément parce qu'elle était une sorte d'anachronisme dans le xvnr siècle, était déjà tombée avant que Robertson eût appris à faire l'exercice.
Après cet essai de la vie active , si court , si promptement abandonné , le jeune Robertson reprit les travaux paisibles auxquels il était destiné par goût, par état. Il s'exerça beaucoup à la controverse, mais non plus avec la vieille ardeur puritaine, et cette véhémence de Knox qui jadis avait agité toute l'Ecosse et mis en feu l'Angleterre. Cette éloquence paraissait alors une passion hors d'usage. Robertson, au contraire, imitait la sage régularité et le bon goût d'expression des prédicateurs français. En même temps , écrivain soigneux et correct , il s'attachait à épurer son style de ces idiotismes écossais qu'affecte aujourd'hui le célèbre romancier d'Edimbourg ; du
fond de l'Ecosse, il se modelait sur le langage des écrivains tout à fait anglais qui vivaient au milieu de la ville de Londres.
Ainsi , Messieurs , et la nationalité presbytérienne , si Ton peut parler ainsi , et la nationalité écossaise , Robertson les perdait dans cette vie tranquille , dans ce goût de lecture cosmopolite , plus favorables à la supériorité de la raison qu'à l'énergie du talent et à l'éloquence.
Je ne parlerai point ici de Robertson comme orateur religieux. Il importe cependant de rappeler un de ses sermons , qui semblait déceler en lui le goût des études historiques : c'est un tableau de l'état du monde à l'avénement du christianisme. Ses grandes vues , à ce sujet , sont peu d'accord avec l'esprit sceptique et dédaigneux qui animait la littérature historique du temps , et ne faisait comparaître le passé devant la raison moderne que pour s'en moquer, et le juger de haut. Mais Robertson , en cela séparé de Voltaire , n'en est pas moins un disciple de ce maître célèbre , un de ceux qui ont étendu l'influence de l'école française dans l'histoire, en lui donnant plus de gravité. C'est là , Messieurs , le titre particulier de Robertson ; c'est là son genre d'originalité. Il a rendu sérieuse , mais un peu froide, une forme historique , sur laquelle le brillant génie de Voltaire avait jeté tant de grâce, de vivacité légère et moqueuse.
Ici je m'adresserai quelques questions nouvelles. Je ne chercherai plus , comme je l'ai fait dans la dernière séance , les qualités personnelles qui sont nécessaires à l'historien ; je considérerai les diverses formes d'histoire possibles , d'après la nature des circonstances et des sujets. Sous ce rapport, je conçois trois formes histo-
riques : la forme que j'appellerai conjecturale, c'est-àdire celle qui convient à l'histoire des temps antiques , sur lesquels il nous est parvenu un petit nombre d'ouvrages incomplets et mutilés , sans qu'on puisse y suppléer par des monuments originaux et primitifs : car je ne parie pas ici des compilations historiques. Prendre des pages dans Tite Live et dans Tacite , et les mettre en prose française , c'est traduire ; ce n'est pas écrire l'histoire.
Mais cette antiquité qui nous arrive , sans autres monuments que les créations des hommes de génie, peut offrir à la pensée un travail ingénieux et original ; c'est l'application de cet esprit moderne si exact, si investigateur , si curieux, à l'intelligence et à la critique de ces récits éloquents , mais rapides , incomplets , qu'a faits le génie de l'antiquité. Ainsi, lorsqu'un homme supérieur comme Niebuhr, s'appuyant sur l'étude d'un petit nombre de passages négligés ou mal compris, empruntant des conjectures , des analogies , des inductions à la connaissance des lois qui occupaient une si grande place dans la vie du peuple romain , cherche à refaire une partie de l'histoire romaine , j'appelle ce travail une histoire conjecturale. J'admets dans ce travail de hautes qualités de l'esprit , la sagacité , la divination du bon sens et celle de l'érudition ; mais c'est un genre d'histoire à part ; quand on devine , on ne peut pas décrire ; quand on conjecture , on ne peut pas conter avec naturel , avec aisance : on a trop besoin de l'appui d'une preuve pour se livrer au mouvement du récit, et pour détailler avec confiance ce qu'on n'a découvert soimême qu'avec un mélange de doute. Cette forme convient à notre époque toutes les fois qu'on voudra raison-
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ner sur l'antiquité , et refaire, avec l'esprit d'exactitude particulier à nos âges modernes , L'histoire des peuples qui ne sont plus.
Le second genre de littérature historique, suivant moi. c'est l'histoire critique ou savante; je la distingue de l'histoire conjecturale ; je l'applique spécialement à ces époques à la fois mal connues et remplies de monuments . où la vérité a besoin d'être cherchée, mais non pas d'être devinée ; je l'applique à ce moyen âge , par exemple , que l'on a généralement si mal compris, si mal raconté, si défiguré par un vernis moderne, mais qui cependant existe tout entier si on veut le trouver, car les sources ne manquent pas; une foule de Viêê des Saints et de recueils théologiques renferment , si vous savez y lire , toute l'image du temps ; on est accablé , pour ainsi dire , par le nombre des monuments. Là, seulement, il faut que la sagacité de l'écrivain refasse l'histoire avec des matériaux qui n'étaient pas destinés a cet usage ; il faut que le critique soit d'autant plus pénétrant, d'autant plus attentif, que les témoins ont été plus négligents , plus inhabiles , plus insouciants du véritable intérêt de la vie humaine : le travail de l'historien re semble alors à celui du magistrat qui , dans les déposi tions les plus confuses ou les plus passionnées, surprend la vérité à laquelle le témoin ne pense pas , qu'il ne veut pas, que souvent il ne sait pas bien lui-même. Je donne à cette histoire le nom de critique , ou de savante . a cause des recherches infinies qu'elle demande.
À Dieu ne plaise cependant que je lui refuse d'autres qualités ; elle peut même déguiser habilement son véritable caractère ; elle peut se transformer, et, au lieu de savante, paraître naïve, pittoresque. Mais, remarquez- le
bien , c'est l'étude seule des monuments primitifs, c'est le soin minutieux des détails qui fera la substance et l'originalité de cette histoire. De nos jours, par exemple, l'histoire d'un pays qui a disparu , d'une puissance qui n'a pas laissé de traces , a été vivement et heureusement racontée en dix volumes. Personne ne trouve le livre trop long. Les mêmes faits, abrégés par une autre plume , auraient peut-être lassé l'attention du lecteur.
L'intérêt alors vient tout entier des détails ; ces détails, disséminés dans le chaos du moyen âge, sont réunis par une adroite et ingénieuse érudition ; l'œuvre du critique se cache et disparaît , on ne voit plus que l'œuvre du peintre.
Ce qu'il importe, c'est que par une imagination toute locale, toute passionnée pour les circonstances les plus indifférentes, mais en même temps les plus réelles d'un temps qui n'est plus, vous nous fassiez comprendre, sentir, voir ce que la critique seule a pu démêler dans les monuments si nombreux et si confus du moyen âge.
Enfin j'arrive à une histoire que j'appellerai l'histoire complète, celle où vous êtes assez rapproché des événements pour que la critique ne soit plus de l'érudition, et que vos recherches ne soient plus égarées dans un dédale de documents incertains, contradictoires, bizarres : ce sont les temps qui nous touchent, ce sont les temps écoulés depuis le xv' siècle, depuis la découverte de l'imprimerie. À partir de cette époque, la civilisation s'est assez perfectionnée , même en gardant des traces de barbarie, les secours de la science sont devenus assez nombreux, tous les faits de la vie des peuples ont été assez soigneusement enregistrés pour que l'intelligence, aidée par le travail, découvre la vérité : depuis cette
époque aussi le degré de certitude des faits a commandé la multitude des détails à l'écrivain. Les détails n'ont plus été un ornement pittoresque, un moyen de vérité locale, mais une portion indispensable de l'histoire ellemême.
Ainsi, Messieurs, histoire conjecturale, histoire critique, histoire complète, voilà les trois formes principales que la diversité des sujets et des temps peut indiquer à l'écrivain.
L'histoire conjecturale n'a pas de règles précises, elle est toute dans la pensée de l'écrivain ; les applications en seront fort rares, autrement elles seraient souvent capricieuses et fausses : le bon sens rigoureux de Robertson n'a rien tenté de semblable.
L'histoire critique ou savante, c'est-à-dire le dépouillement de matériaux infinis, rebutants, barbares, mais qui renferment la vérité positive, était plus faite pour plaire à son esprit intelligent et laborieux : mais on peut traiter ce genre d'histoire de deux manières fort opposées, ou par le développement à la fois le plus judicieux et le plus détaillé, ou par des résumés exacts et rapides qui suppriment tout détail inutile à la connaissance de la vérité, qui ne gardent que ce que l'esprit de l'écrivain lui-même a créé en le faisant sortir de l'immense variété de ses notions et de ses souvenirs.
C'est la forme que le xvinc siècle préférait; c'est l'entreprise de Voltaire dans Y Essai sur les mœurs et l'esprit des nations. Cet ouvrage, fort vanté par les critiques anglais, par Blair en particulier, est le modèle qu'a suivi Robertson. Mais Voltaire lui-même, Messieurs, n'avait pas rempli tout le dessein de son ouvrage : il y a une sorte de contradiction entre le titre et la forme de son
livre. En effet, décrire les mœurs et l'esprit des nations, ce n'est pas raconter les événements historiques, tantôt avec éloquence, tantôt avec une ironie rapide et superficielle, puis s'arrêter, et vous avertir qu'à cette époque on avait tel usage singulier, telle habitude bizarre, telle superstition absurde. La véritable peinture des mœurs, c'est celle qui, fondue tout entière dans le récit, se manifeste sans que l'historien vous le dise, et vous saisit par l'originalité plus qu'elle ne vous instruit par l'érudition.
Ce qui a trop manqué même à Voltaire, Robertson ne l'a pas eu. On admire, on loue beaucoup son Introduction à l'Histoire de Charles-Quint : certes, il y a dans cet ouvrage un calme de raison, une sage distribution de parties, quelque chose de régulier et de progressif tout à la fois qui plaît à la pensée. Mais cette introduction est accompagnée d'un volume de notes; et, chose remarquable, c'est dans les notes que vous trouvez tous les détails originaux. Il semble que l'écrivain ait oublié cette vérité si simple, que, pour être court, il faut être caractéristique; que si vous dites peu de paroles, ces paroles doivent avoir quelque chose qui frappe et laisse un long souvenir. Vous supprimez beaucoup de circonstances ; réservez-en donc quelques-unes de tellement vives, de tellement singulières, que la pensée ne puisse s'en délivrer jamais.
Tout au contraire, Robertson nous dira que tel peuple barbare, envahisseur de l'Europe civilisée, avait au plus haut degré la passion et le fanatisme de la guerre. Voilà ce qu'il place dans son récit; mais les caractères de cette férocité sauvage, cette peinture si singulière du camp des barbares, cette multitude qui se presse autour d'un il. 26
barde de la furet, chantant des vers belliqueux, ces vieillards et ces enfants pleurant de ne pouvoir suivie leurs fils ou leurs pères au combat, tout ce détail enfin, racunté par l'ambassadeur romain, par Priscus, ave* la (erreur qu'il en a reçue, et qu'il a rapportée à la cour de Byzance, voilà ce que Robertson rejette dans ses notes, et ce qui manque dans son livre. Ce n'est pas atëc des auditeurs tels que vous, que j'ai besoin d'insister davantage. Un exemple suffit.
Ce n'est pas tout encore; Robertson, cet esprit si judicieux, si sage, a fait d'autres omissions, d'autres oublis qui ne nuisent pas seulement à la vérité locale et pittoresque, mais à l'intelligence complète des événements. Je citerai le plus grand de tous, les croisades. Robertson les juge comme Voltaire ; et il ne les explique pas assez, précisément parce qu'il les juge ainsi. Il vous dira d'abord ;
Tous ceux qui revenaient de la Palestine racontaient les dangers qu'ils avaient courus en visitant la terre sainte, et ne manquaient pas d'exagérer la cruauté et les violences des Turcs.
Puis il ajoutera :
Qu'un moine fanatique conçut l'idée de réunir toutes les forces de la chrétienté contre les infidèles , et qu'en doit attribuer à son zèle l'exécution de cette bizarre entreprise.
Ainsi, la cause, c'étaient les pèlerins qui revenaient de la Palestine; le moyen, c'était un moine fanatique ; le résultat, une bizarre entreprise. Cependant, Messieurs, que de choses, avant les croisades, qui les appelaient, qui les préparaient! Et parmi toutes ces choses, com-
ment l'écrivain oublie-t-il une de ces grandes physionomies qui seules caractérisent toute une époque de l'histoire? comment oublie-t-il Grégoire VII? Comment ne s'est-il pas souvenu qu'avant les croisades une tentative de suprématie religieuse et politique, une tentative de califat chrétien, avait été faite, en opposition à ce califat mahométan qui avait conquis l'Asie? Comment a-t-il oublié que Grégoire VII avait prêché une croisade, qu'il avait écrit à tous les mécontents de l'Europe, à tous les ducs en révolte contre les princes, à tous les princes en révolte contre l'empereur, qu'il s'était offert pour chef de cette croisade, et que, s'adressant à Henri IV lui-même, il lui écrivait :
Les chrétiens d'outre-mer, dont un grand nombre est chaque jour massacré comme des troupeaux , ont envoyé humblement vers moi, pour me prier de secourir nos frères, afin que la religion chrétienne ne soit pas de nos jours , ce qu'à Dieu ne plaise, tout à fait anéantie. Et moi, touché d'une vive douleur jusqu'à désirer la mort , car j'aimerais mieux mourir que de les abandonner, et de commander à l'univers au gré d'un orgueil charnel, j'appelle, j'anime tous les chrétiens à défendre la loi du Christ, à sacrifier leur vie pour leur frère, et à faire briller la noblesse des enfants de Dieu. Les Italiens et les ultramontains ont , par l'inspiration de Dieu , accueilli mes conseils. Déjà plus de cinquante mille hommes sont prêts, s'ils peuvent m' avoir, dans cette expédition , pour chef et pour pontife, à se lever en armes contre les ennemis de Dieu ; et ils veulent, sous sa conduite, parvenir jusqu'au tombeau du Seigneur.
Certainement quand de pareils manifestes se faisaient à une époque où l'on n'en faisait pas beaucoup, vous voyez combien cette idée des croisades, que Pierre l'Ermite a réalisée vingt ans plus tard, était déjà vivante.
Au lieu d'appeler Pierre L'Ermite un moine fanatique il fallait peut-être remarquer ce mouvement des esprits, constant sous diverses formes, qui fait qu'une idée s'exécute lorsqu'elle est devenue populaire, contagieuse, lorsqu'après avoir été le projet de l'homme de génie placé en haut, elle devient la passion de la foule. La croisade ! un pape l'avait prêchée inutilement, malgré sa toutepuissance ; il la voulut, sans pouvoir la faire, quoiqu'il fût Grégoire VIL Mais que cette idée fermente et mûrisse, vingt ans plus tard un simple ermite l'exécute!
Je demande pardon de ces remarques ; mais c'est surtout dans un ouvrage rapide et condensé, comme Y Introduction de Robertson, qu'il importait de saisir les causes, les traits caractéristiques des événements. Vous n'avez pas le droit de vous substituer à la vérité, de mettre des opinions à la place des faits, ni surtout d'oublier Grégoire VIL
Voilà quelques essais de critiques sur le bel ouvrage de Robertson. Que quelques-uns de mes plus jeunes auditeurs, les seuls que je puisse appeler un peu mes élèves, veuillent bien le relire dans cette pensée, et se demander si l'écrivain philosophe qui abrège et qui résume, leur tient lieu de la réalité des monuments originaux. S'il n'en est pas ainsi, il a tort; il n'a le droit d'abréger que sous la condition de tout dire.
Telle fut, en Angleterre, l'application du talent et de la philosophie à ce genre d'histoire, que j'appelle plus particulièrement critique et savante.
Si nous venons maintenant à l'histoire complète et détaillée, à celle qui embrasse des époques assez rapprochées de nous, pour que les circonstances en soient bien connues et bien comprises, nous verrons qu'elle impose
à l'historien de grands devoirs, et nous nous demanderons si l'école anglaise les a parfaitement remplis. Le premier de ces devoirs, c'est encore la vérité locale; c'est que l'histoire, en étant détaillée, devienne du moins une image entière et fidèle des temps qu'elle décrit. Pour cela , il faut un grand effort ; il faut que l'historien se sépare de son propre temps et des habitudes qui l'en tourent , En effet , ne croyez pas , Messieurs , qu'il n'ap partienne qu'au xvne siècle d'avoir commis la faute de donner sa propre couleur à toutes les époques. Sans doute, dans le xvir3 siècle, cet éclat même de la civilisation française , cette vive et orgueilleuse préoccupation que la France avait d'elle-même, cette espèce d'égoïsme qui, de Louis XIV, avait passé à toute sa nation, et qui nous faisait croire que nos idées étaient la raison même, qu'on ne pouvait pas la concevoir autrement, tout cela devait fausser pour nous la vérité dans l'histoire. Il y eut une tentative involontaire de répandre sur tous les temps la couleur de cette époque. Chose singulière ! les historiens se croyaient tous, en conscience, dans l'obligation d'atténuer ce qui était rude et grossier. Fleury , par exemple , le plus candide, le plus intègre des historiens, aurait dû, ce me semble, quand il raconte les premiers temps de l'Église, puiser dans l'admiration chrétienne le respect de la vérité locale. C'est ainsi que Racine avait peint les mœurs juives avec bien plus d'exactitude que les mœurs grecques. Mais cette même impression n'a pas empêché Fleury d'altérer le caractère des évêques du ive siècle, pour les rapprocher du type adopté dans la cour de Louis XIV. Saint Chrysostôme avait bien moins de convenance que Bossuet. Fleury fait passer une couche d'élégance et de régularité uniforme sur ces aspérités des
grands hommes et des grands caractères d'une époque de renouvellement.
De même, Messieurs, en Angleterre, l'école historique éprouvait le besoin de donner à toutes choses, non pas la régularité formaliste du xvuc siècle , mais une sorte do justesse philosophique. De même notre temps a peutêtre la tentation et l'habitude d'imprimer à toutes |gg époques une sorte de rationalisme politique , si je puis m 'exprimer ainsi.
A ce sujet, je hasarde une remarque sur l'ouvrage d'un homme que j'honore infiniment, M. de Sismondi. Par la même préoccupation qui faisait que l'abbé Velly donnait à la cour de Chilpéric quelque chose de l'élégance et des pompes de la cour de Louis XIV, M. de Sismondi donne à la monarchie de Hugues Capet quelque chose de la division administrative de notre temps ; il éprouve le besoin de porter la réminiscence de notre organisation politique , de nos formes de gouvernement et de liberté, dans des temps rudes et barbares où la liberté même était un accident, où rien n'était volontaire ni prémédité.
Lorsqu'on voit, à des époques éclairées, des hommes de talent tomber, sous une influence fort diverse, dans une faute analogue, on doit sentir combien la tentation qui nous pousse à cette faute est puissante et presque inévitable. Elle me frappe dans Robertson. J'en vais citer un exemple: c'est l'histoire de Charles-Quint, sujet heureusement choisi, et qui me paraît favoriser ce que j'appelle le développement de l'histoire complète, de l'histoire à la fois authentique et très- détaillée , parce que les monuments sont rapprochés et innombrables. Cette histoire de Robertson, parmi tant de beaux épisodes et d'événements singuliers, nous présente à la fois l'Amérique et la réforme.
Le xvme siècle s'est écrié : Quel admirable historien que Robertson ! comme il a été impartial en racontant l'histoire de la réforme ! comme il a fait exactement la part de Léon X et de Luther ! et tout le monde d'applaudir.
Messieurs, la réforme a changé le monde; elle est née de causes probablement inévitables ; mais elle a été déterminée par des hommes qui ajoutent quelque chose à la fatalité même, qui en sont l'instrument le plus actif, et qui partagent son empire. Sans les causes antérieures, on ne concevrait pas l'action de ces hommes ; et sans ces hommes, les causes paraîtraient encore impuissantes et seraient ajournées dans leurs effets. Peignez-moi donc les hommes ! Il ne suffit pas que Robertson se montre à moi impartial envers Luther et Léon X ; il faut que son récit soit assez complet , assez personnel , assez local , pour qu'en le lisant je conçoive et le rôle des deux personnages et la puissance qu'ils ont exercée l'un et l'autre.
J'ouvre ce livre, et je trouve le moment si décisif de la bulle publiée par Léon X contre Luther :
La publication de cette bulle, en Allemagne, dit l'historien, fit naître des sentiments divers, etc.
Luther ne fut ni déconcerté , ni intimidé par cette sentence , à laquelle il s'attendait depuis quelque temps. Après avoir renouvelé son appel au concile général, il publia des remarques sur la bulle d'excommunication; et persuadé pour lors que Léon avait été tout à la fois coupable d'injustice et d'impiété dans ses procédés contre lui, il déclara hautement que ce pape était l'homme de péché, ou l'Antéchrist, dont l'apparition était prédite dans le Nouveau Testament. Il exhorta tous les princes à secouer ce joug si ignominieux, et s'applaudit publiquement
du bonheur d'avoir mérité d'être l'objet de l'indignation ecclésiastique, pour avoir osé réclamer et défendre la liberté du genre humain.
Voilà ce que dit Robertson de Luther ; mais s'il en est ainsi, Luther est un homme fort raisonnable, fort calme ; comment a-t-il agité si violemment les âmes? Luther parle comme Robertson lui-même l'aurait fait. Si Luther a eu la fantaisie d'appeler le pape l'Antéchrist, cette expression singulière se trouve comme perdue et cachée dans une phrase grave de l'historien.
Voulez-vous savoir ce que c'était que Luther? pourquoi il agitait l'Allemagne avec des thèses latines ? Vous le savez mieux que moi. Cependant je vais vous le dire.
D'abord, l'érudition du xve siècle et les fortes études de ce temps peuplaient toute l'Allemagne d'une génération de jeunes étudiants pleins d'ardeur , pour lesquels la langue latine était à la fois une langue sacrée et populaire. Ainsi, quand Luther écrivait des thèses en latin, il parlait à un peuple ardent et passionné. Ce n'est pas tout : est-ce que ces thèses offraient des raisonnements pleins de gravité, comme aurait pu les faire Robertson lui-même pour réclamer la liberté du genre humain? Cette idée-là devint puissante trois siècles plus tard ; elle n'était pas née du temps de Luther. Ces thèses, quoique Luther soit un homme de génie, étaient bien rudes, bien grossières : il y avait à la fois une verve théologique et une verve populacière; c'était Rabelais en chaire, mais Rabelais plein de haine et de violence ; il ne publiait pas des remarques contre la bulle du pape, il lançait un pamphlet latin que tous les gens passionnés du temps pouvaient lire et comprendre; ce pamphlet était intitulé: Contre la bulle exécrable de V Antéchrist, Voilà ce qui saisit les
esprits; cela s'entend. Que disait-il dans cet écrit singulièrement intitulé? il ne réclamait pas la liberté du genre humain ; au contraire , il concluait de ses doctrines sur la grâce et la prédestination, qu'il ne fallait pas faire la guerre aux Turcs, afin de contrarier le pape qui, à cette époque, voulait qu'on la leur fît. Puis il disait :
Le pape est un loup possédé du malin esprit ; il faut rassembler tous les villages et tous les bourgs pour lui courir sus.
Ces paroles étaient accompagnées de quolibets latins : satanissimus, sanctissimus, comme en aurait fait Rabelais. Ces quolibets étaient commentés par des écoliers de vingt-cinq ans, dans les cabarets à bière d'Allemagne. Au milieu de ces bouffonneries, comme Luther avait une âme grande et hardie , comme c'était un homme de génie et un fondateur qui déguisait le sublime de l'audace sous le burlesque , il disait de ces paroles qui retentissent dans toutes les âmes fortes :
On m'appelle à Rome. J'attends, pour y comparaître, que je sois suivi de vingt mille hommes de pied et de cinq mille chevaux.
On m'a appelé à la diète de Worms; j'y suis allé. Le diable sait bien que ce n'est point par crainte. Lorsque j'ai paru à Worms devant l'empereur , rien n'aurait été capable de m'effrayer, quand même j'aurais été sûr de trouver autant de diables qu'il y avait de tuiles sur les maisons.
Messieurs, croyez-vous que lorsqu'on a corrigé Luther , comme Ducis corrigeait Shakspeare , quand on l'a réduit dans des formes académiquement dessinées , on a conservé Luther? Ces paroles cachées dans de gros infolio , et qui alors ont retenti dans toute l'Allemagne , ces paroles sont inséparables de Luther ; c'est à l'histoire
de les faire revivre. Autrement on n'a pas d'idée de < ette éloquence qui , connue il Je dit lui-même, ravageait les monastères. Si au lieu de cela on met des expressions froidement régulières , si on me donne une espèce de compte rendu au lieu d'un récit vivant , je ne vois plus l'homme , je n'entends plus sa parole, je ne mn< -ois plus sa puissance.
Voilà, Messieurs, ma plus grande objection contre Robertson ; cet esprit si sage , si éclairé , si raisonnable , cède involontairement au besoin de corriger ce qu'il raconte; il répand une couleur de régularité , de justesse , sur les caractères les plus violents, sur les temps les plus âpres , les plus désordonnés. Il en résulte que la forme du récit n'étant plus en rapport avec la violence des événements, on ne conçoit pas que quelque chose de si paisiblement raconté ait ébranlé le monde. Ainsi l'infidélité naît du malheur qu'a l'historien de n'avoir pas assez d'imagination et de passion. Un autre exemple va justifier cette remarque : dans un ouvrage justement estimé , Y Histoire d'Ecosse , Robertson a raconté la mort de Marie Stuart. Là , tous les souvenirs nationaux se présentent à lui ; il n'avait plus besoin de retrouver par l'érudition une époque éloignée de lui ; la tradition populaire avait conservé en Ecosse mille souvenirs de Marie Stuart ; une jalousie anti-anglaise faisait que la haine religieuse, d'abord attachée à la jeune et belle reine , était remplacée par un sentiment d'intérêt et de pitié. Cependant je veux prendre dans Robertson le récit de la catastrophe qui termina les jours de Marie Stuart, puis le relire dans un historien que vous croyez bien peu pathétique , bien peu fait pour sentir et pour plaindre le malheur , dans ce scandaleux Brantôme ; et vous verrez
comment le sentiment de la vérité , comment l'imagination passionnée donne à Brantôme plus de goût , plus d'éloquence que la sage et philosophe impartialité du talent ne pouvait en donner à Robertson. Je prends ce qui est caractéristique dans les deux récits :
Le 7 février, les deux comtes arrivèrent à Fotheringay, et demandèrent à voir la reine. Ils lurent en sa présence l'ordre de l'exécution , et lui dirent de se préparer à mourir le lendemain matin. Marie les entendit jusqu'à la fin sans émotion; et faisant le signe de la croix , au nom du Père , du Fils et du Saint- Esprit : « Une âme, dit-elle, n'est pas digne des joies du ciel, lorsqu'elle s'afflige parce que le corps doit endurer la main du bourreau ; et quoique je ne dusse pas attendre que la reine d'Angleterre donnerait le premier exemple de violer la personne sacrée d'un prince souverain, je me soumettrai à ce que la Providence a décrété pour moi. » Mettant alors la main sur la Bible qui était près d'elle, elle protesta solennellement qu'elle était innocente de la conspiration qu'on lui imputait contre la vie d'Elisabeth , etc.... Ses domestiques, pendant cette conversation , étaient baignés de pleurs ; et , quoique effrayés par la présence des deux comtes, ils cachaient avec peine toute leur douleur. Mais ils ne furent pas plutôt retirés , qu'ils coururent à leur maîtresse , et éclatèrent en expressions passionnées de tendresse et de douleur. Marie , cependant , non-seulement retenait un calme parfait d'esprit, mais elle s'efforçait encore de modérer leur excessive douleur; et, tombant à genoux avec ses domestiques , elle remercia Dieu de ce que ses souffrances touchaient à leur fin , etc.
L'auteur ajoute quelques détails ; je ne choisirai que ceux où il y aura contraste entre les deux récits :
Le lendemain, Marie est conduite au supplice. Le doyen de Péterborough commença alors un long discours convenable à
la situation présente , et offrit ses prières à Dieu en faveur de .Marie, mais elle déclara qu'elle ne pouvait en conscience l'écouter et se joindre à lui; et, tombant à genoux , elle répéta une prière latine. Quand le doyen eut fini ses dévotions, d'une voix qu'on entendit de toutes parts, Marie recommanda, en anglais , à Dieu l'Église affligée , et pria pour la prospérité de son fils et pour le long règne d'Elisabeth, etc.... Ensuite elle se prépara pour l'échafaud , en ôtant ses voiles et ses vêtements. Un des exécuteurs ayant voulu , avec rudesse , l'aider dans ce soin , elle le reprit avec douceur, et elle lui dit avec un sourire , qu'elle n'était pas accoutumée à se déshabiller devant tant de spectateurs , ni à être servie par de tels valets.
Singulière occupation de la pensée , qui fait que ces grands désastres, après plusieurs siècles , deviennent un sujet d'étude pour l'imagination , et qu'on peut , sans ridicule , raisonner sur le degré de talent et de vérité qui en reproduit l'image ! Ce récit a-t-il conservé Marie Stuart tout entière? Voyez-vous là et ce qui rend sa mort si touchante et ce qui l'explique ? voyez-vous là cette ironie de femme et de reine , cette finesse moqueuse d'esprit , qu'au milieu de sa détresse elle a conservée jusqu'au dernier moment? voyez-vous en même temps cette ardeur de la foi catholique et de la foi presbytérienne , ces deux croyances mises en face l'une de l'autre, et se signalant par des persécutions et par des martyres? vous expliquez-vous ces profondes antipathies qui faisaient que la belle , que la jeune, que la catholique Marie devait périr par un ordre de la moins belle , de la moins jeune , de la protestante Elisabeth? voyezvous ces choses dont Walter Scott, avec son beau talent, vous a donné l'idée dans ce roman de l'Abbé, qui est plus vrai que l'histoire?
Vous en trouverez la trace dans Brantôme, esprit aussi frivole que Robertson était sérieux , mais qui avait vécu dans le temps de Marie , et qui sentait , par l'impression contemporaine , tout ce que la gravité studieuse et solitaire de Robertson n'a peut-être pas bien entendu :
Le dix-septiesme donc de febvrier l'an mil cinq cent cinquante-sept, arrivant au lieu où estoit la reyne prisonnière, chasteau appelé Fotheringay, les commissaires de la reyne d'Angleterre , par elle envoyez (je ne diray point leurs noms , car il ne serviroit de rien) , sur les deux ou trois heures aprez midy, et estant en la présence de Paulet, son gardien ou geoslier, font lecture de leur commission touchant l'exécution à leur prisonnière ; lui desclarant que le lendemain matin ils y procederoient , l'admonestant de s'apprester entre sept ou huict.
Elle , sans s'estonner aucunement , les remercia de leuis bonnes nouvelles, disant qu'elles ne pouvoient estre meilleures pour elle, pour voir maintenant la fin de ses misères, et que dès longtemps elle s'estoit apprestée et résolue à mourir depuis sa détention en Angleterre ; suppliant pour temps les commissaires de luy donner un peu de temps et de loysir pour faire son testament et donner ordre à ses affaires, puisque cela gisoit. à leur volonté, comme leur commission porloit. A quoi le comte de Shrevvsbury lui dit assez rudement : « Non , non , madame , il faut mourir: tenez-vous preste demain entre sept et huict heures du matin. On ne vous prolongera pas le délay d'un moment. »
Cela me parait plus expressif, je l'avoue; cela rend mieux la vérité que l'espèce de réponse officielle placée, par Robertson , dans la bouche de la spirituelle et maligne Marie :
Quoique je ne pensasse pas que la reine d'Angleterre donnerait le premier exemple de violer la personne sacrée d'une prin-
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cesse souveraine, je me soumets à ce que la Providence a décrété pour moi.
Au lieu de cette phrase si grave sur ies droits des têtes couronnées , Marie avait répété plusieurs fois : « Je vois ce que fait pour moi ma bonne sœur. »>
Brantôme n'a pas oublié ce mot ; il rapporte également un détail bien touchant dont le génie de Schiller a tire un merveilleux parti, et que Robertson a négligé. Mais poursuivons ce parallèle .
Vous avez vu ce que Robertson a dit de ce ministre presbytérien qui adresse à Marie un long discours convenable à la situation présente. Mais pouvait-il y avoir un discours convenable à la situation de Marie , dans la bouche du valet théologien de ses persécuteurs ? Fallaitil que Robertson ne se souvint que de son attachement à l'Église presbytérienne? fallait-il qu'il ne conçût pas la nature humaine? n'était-il pas naturel que L'âme de Marie , non-seulement par sa foi , mais par sa colère , se soulevât tout entière contre ces prières hérétiques pour elle , et prononcées par l'homme qui approuvait sa sentence , et qui allait bénir sa meurtrière?
On lui amena un ministre pour l'exhorter, mais elle lui dict en anglois : « Ah ! mon amy , donne-moi patience , » lui déclarant qu'elle ne vouloit communiquer avec luy , ni avoir aucuns propos avec ceux de sa secte, et qu'elle estoit apprestée à mourir sans conseil, et que telles gens que luy ne luy pouvoient apporter aucune consolation ou contentement d'esprit.
Ce néanmoins voyant qu'il continuoit ses prières en son barragouïn , elle ne laisse de dire les siennes en latin , eslevant sa voix par-dessus celle du ministre; et puis redit qu'elle s'estimoit beaucoup heureuse de verser la dernière goutte de son sang pour sa religion , plus que de vivre si longuement, et qu'elle
ne pouvoit s'attendre que nature parachevast le cours ordinaire de sa vie, et qu'elle espéroit tant en celui qui estoit représenté par la croix qu'elle tenoit en sa main, et devant les pieds duquel elle se prosternoit.
On voit là , ce que Robertson n'a pas dit , toute l'émotion, toute la chaleur de la foi catholique opposée à la foi protestante ; on voit cette vivacité d'antipathie , qui rend insupportables à la douce Marie les paroles du ministre protestant , et les lui fait repousser avec une impression de haine et de dégoût si bien rendue par la triviale énergie de Brantôme.
Quel est le résultat littéraire de toutes ces réflexions? c'est qu'en rendant justice à l'école écossaise du xvnr siècle , en honorant au plus haut degré cette impartialité , cette liberté d'esprit , née en parti du bonheur des institutions anglaises , en partie de l'imitation de notre littérature , nous regrettons qu'il lui ait manqué un sentitiment plus vif de la vérité. Ajoutons de plus que l'imagination , qui se compose à la fois de vivacité et de sensibilité , cette imagination qui voit ce qui n'est pas devant ses yeux , qui est touchée de ce qu'elle n'a pas senti elle-même , est une qualité nécessaire du grand historien ; et l'on peut dire en ce sens qu'il a besoin d'être poëte, non-seulement pour être éloquent, mais pour être vrai.
ï I <> LITTÉRATURE
y 8 8 8 8 8 -g-8:-8 88888888888888.8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 g* TRENTIÈME LEÇON.
Suite de l'examen des historiens anglais formés à l'école française. — Gibbon. — Sa jeunesse studieuse. — Son scepticisme. — Nullité de sa vie parlementaire. — Séjour de Gibbon à Paris. — Observations sur son ouvrage. — Sa vue fausse des premiers temps du christianisme.— Citations de saint Justin. — Réflexions diverses.
Messieurs ,
On m'a fait l'honneur de m'écrire deux lettres critiques, mais bienveillantes : dans l'une, on m'accuse de juger trop vite les plus célèbres historiens de l'Angleterre ; dans l'autre , de m'écarter trop longtemps de la France. Il me faut une double excuse pour ce double reproche : je parle brièvement des écrivains anglais , parce que je dois surtout en parler sous le rapport de l'influence que la philosophie française exerçait sur leur génie ; je m'éloigne de la France , parce qu'au xviip siècle la France est partout , que sa littérature agit dans toute l'Europe, comme puissance intellectuelle et comme puissance politique. On donnerait , Messieurs , une idée incomplète et fausse du génie français au xvnr siècle , si on le séparait de l'Europe, si on ne saisissait pas le lien et le rapport qui l'unissaient à tous les efforts tentés ailleurs par l'intelligence humaine , si on ne cherchait point partout la trace et les monuments de son action.
Mais cil même temps j'éviterai toute digression qui ne se lie pas , qui ne se rapporte pas à la France. Il est quelques historiens anglais que je négligerai , parce que leurs talents et leurs ouvrages, remarquables en eux-mêmes, ne justifient pas ces rapports d'imitation et d'analogie que je cherche entre la France et les autres nations de cette époque. Fergusson , auteur d'une savante et curieuse histoire de la république romaine , ne nous occupera pas : Fergusson , qui s'appelle trop modestement un compilateur, n'est point un élève de l'école française, n'écrit pas sous l'inspiration de la philosophie promulguée par Voltaire.
Mais un des plus célèbres historiens anglais , un de ceux qui ont traité à la fois avec science et avec talent un vaste sujet, Gibbon , doit attirer nos regards. Il est , au plus haut degré, élève de l'école française. Il réunit à une érudition du Nord l'indépendance, les vues, les préjugés , les formes de style même , que la philosophie française affectait au xvnr siècle. Nulle part cette influence n'est plus sensible , et dans ce qu'elle a de libre, d'instructif, et dans ce qu'elle a de faux pour la critique et pour le goût.
Ici je suis encore singulièrement frappé des difficultés de l'examen que je me propose. Embrasser, en effet, dans un court espace , avec des notions incomplètes , cet immense spectacle du monde romain analysé , décrit par Gibbon , apprécier tant d'efforts d'érudition et de sagacité , énoncer un jugement, même timide, sur le travail d'une vie tout entière et d'une si haute intelligence , c'est, de ma part, une tentative à peine excusable. Cependant l'ouvrage de Gibbon est un monument historique d 'un ordre si élevé , la vie , les principes littéraires
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et philosophiques de Gibbon sont un événement si remarquable dans le xvnr siècle , et tellement lié à l'histoire de la littérature française , qu'il me serait impossible de ne pas m'en occuper avec vous.
LMugleterre s'était illustrée dans la carrière historique par ces ouvrages de Hume et de Robertson, qu'avait inspirés le génie de la France. Une place restait encore à prendre ; c'était dans l'histoire savante et critique appliquée à l'antiquité. Hume et Robertson avaient écrit les faits du moyen âge et les faits modernes; mais ce travail d'érudition et de conjecture qui démêle l'antiquité , cette histoire exacte d'un passé lointain restait encore à faire.
Cherchons d'abord quelle vocation naturelle et quelles études destinaient Gibbon à cette noble tâche. Vous ne me reprocherez pas , Messieurs , de mêler ainsi la biographie aux vues générales de critique et de littérature. C'est par la vie entière d'un homme, par le tableau de son caractère , de ses pensées habituelles que l'on peut acquérir la complète intelligence de ses ouvrages et de son talent.
Gibbon me paraît , dès sa jeunesse , avoir été appelé à cette grave et difficile mission de l'histoire philosophique. Je le vois , dès l'âge de quinze ans , préoccupé vivement, quoiqu'il eût une âme froide, de ces controverses théologîques , si attachantes pour les esprits qui ont quelque force et quelque curiosité. Un des premiers événements de la vie du sceptique, de l'indifférent Gibbon, c'est d'avoir changé de religion , non point par hasard , par pauvreté, par caprice, comme Rousseau, mais par réflexion et par conviction. A quinze ans, Gibbon qui, dans le ealme de la maison paternelle , avait déjà commencé des recher-
ehes historiques , avait médité une histoire critique , de quoi? du règne de Sésostris, Messieurs; Gibbon, saisi par la lecture de l'éloquent ouvrage de Bossuet sur les Variations des églises protestantes , se fait catholique.
Son père , élevé dans les habitudes de l'Église établie , fut très-mécontent de cette érudite et soudaine conversion. Pour punir Gibbon , l'enlever à l'influence de quelques docteurs catholiques de Londres et le remettre dans le sein de l'Église protestante , il l'envoie à Lausanne.
Là, Gibbon, dans un apprentissage à la fois assez rude et assez instructif , revint ou se laissa ramener à son ancienne foi. Son àme était peu faite pour la résignation aux sacrifices pénibles et la résistance à l'autorité. Il nous dit lui-même que la vie assez triste , et même la table assez mauvaise de la maison où il était retenu, hâtèrent sa conversion. Pardonnez, Messieurs, cette minutieuse circonstance ; mais l'homme qui a débuté ainsi dans la vie et dans la carrière théologique ne me parait pas bien disposé à concevoir l'enthousiasme désintéressé des martyrs.
Cependant, après sa conversion, le jeune Anglais prolongea son séjour à Lausanne. Un autre intérêt, le goût de la littérature, de l'érudition, l'attachait vivement. 11 se livra sans fin, sans repos, à d'immenses études.
Messieurs, tous les sentiments saisis avec sincérité, avec ardeur, sont des bienfaits pour l'âme ; et peut-être aucun ne mérite mieux ce nom que l'amour de l'étude. L'amour de l'étude , à votre âge , renferme en lui seul plusieurs vertus ; car il épargne bien des fautes, éloigne bien des faiblesses. Gibbon, instruit des langues anciennes et modernes, passa cinq années à Lausanne, lisant, et faisant
un journal de ses lectures. Il l'écrivait en français. ttien n'est plus intéressant qu'un journal de voyage, où chaque petit fait, chaque impression des lieux, chaque souvenir est naïvement déposé. Quelque chose de nouveau, qui semble avoir aussi son intérêt et son mouvement , c'est un journal de lecture, où sont enregistrés les faits, les vues que présente le cours d'une longue étude. On se plaît à voir un esprit attentif et laborieux, qui, comptant chaque jour le nombre des pages qu'il a lues, consigne dans une rapide analyse les idées qu'il recueille, les impressions qu'il reçoit, et pour ainsi dire les accidents, les rencontres de ce voyage intellectuel. Ainsi Gibbon, dès l'âge de vingt ans, lut successivement d'immenses recueils dont s'effraierait notre paresse actuelle : par exemple, les Antiquités romaines en douze volumes infolio de Grévius; puis il lut Y Histoire de l'Italie antique de Cluvier, ouvrage très-court, qui n'a que deux volumes in-folio, et qui cependant l'occupa plusieurs mois ; puis tous les poètes latins ; mais il les lisait avec cette attention, avec cette sagacité qui déjà révélaient l'historien s'attachant à tout étudier, les détails de moeurs, les singularités de costume, enfin cherchant l'histoire dans la littérature.
Vous savez que Lausanne est une ville toute française. Il n'y manque, Messieurs, que notre domination. L'usage familier de la langue française jetait naturellement Gibbon dans l'étude de notre littérature. La disposition sceptique de son esprit le préparait encore mieux à goûter les écrivains français du xvme siècle. Aussi , parmi ces lectures si graves et si savantes, que Gibbon marque sur les feuillets de son journal, après Spanheim, Nardini, Cluvier, on voit paraître un pamphlet de Vol-
taire ou un discours académique de Thomas. La candeur de l'étranger et du studieux disciple se montre dans l'admiration excessive que lui inspirent tous les beaux esprits de la France. A propos de Thomas, il écrit sur son journal :
J'ai achevé l'Éloge du duc de Sully. M. Thomas est un grand orateur. Quelle force dans la pensée ! quelle rapidité dans le style ! Il a l'âme d'un citoyen , l'esprit d'un philosophe et le pinceau d'un grand peintre. C'est Démosthène, mais Démo— sthène qui a sacrifié aux Grâces.
Voltaire, le prince des gens d'esprit et des moqueurs, ne trouve pas que Thomas sacrifie aux Grâces. Dans une de ces lettres où il jette des vers charmants avec la même facilité que des lignes de prose, il écrivait :
J'ai lu cet éloge éloquent Que Thomas a fait savamment Des dames de Rome et d'Athène.
On me dit : Partez promptement; Allez aux rives de la Seine , Et vous en direz tout autant , Avec moins d'esprit et de peine.
Mais Gibbon prenait l'élégance un peu affectée de Thomas pour de la grâce; comme il a cru lui-même, avec sa plaisanterie un peu lourde, atteindre la vivacité légère et gracieuse de l'esprit français. C'est encore une note pour l'examen de son ouvrage. Souvent, nous le verrons, il a mis une raillerie froide et pesante, une ironie à la fois insipide et cruelle , à la place de cette gaîté brillante, hardie, capricieuse de Voltaire.
Mais nous n'en sommes pas moins frappés de cette ardeur érudite, de cette investigation de l'antiquité, de ces
('•tndes si assidues, si variées, qui occupaient la jeunesse de Gibbon ; et nous nous souhaitons à tous la même force et la même patience.
Après cinq ans de lecture à Lausanne, car la lecture était la vie de Gibbon, il revint en Angleterre, où son père le trouva savant et converti. Là, ses premiers travaux indiquèrent à quel point et le goût des lettres et le goût de la langue française avaient préoccupé son esprit. Il écrivit un livre en français. La littérature se produisait, pour ainsi dire, à ses yeux, sous la forme de notre langue et de notre esprit. Cet ouvrage n'était d'ailleurs que l'expression du goût exclusif de l'auteur. Il avait peur titre : Essai sur l'élude de la lit ferai ure.
Te ne dirai point que ce soit un bon livre. On y trouve peu de vues, nulle originalité surtout, mais une grande passion littéraire, l'amour des recherches savantes et du beau langage. Gibbon, il nous l'apprend, cherchait alors à calquer son style sur deux écrivains dont il n'a guère égalé la nerveuse et rapide concision, Pascal et Montesquieu ; mais il travaillait à copier, à reproduire les formes de leur langage.
Ce livre de Gibbon n'eut pas, comme vous le pensez bien, grand succès à Londres. Le goût national ne s'accommodait pas beaucoup de cette importation, non-seulement des idées, mais des mots mêmes de la langue française. On répéta de tous côtés, à Gibbon, ce qu'Horace s'était dit à lui-même, pour ne plus écrire en grec :
In silvam ne ligna feras.
Quelque temps après ce début qui n'avait pas été favorable à la gloire du jeune écrivain, son goût pour l'érudition le conduisit en Italie. Vous eoneevez bien que cette
passion de lecture dont il avait été saisi dès la première jeunesse dut s'animer encore en approchant de cette Italie, espèce de monument vivant et perpétuel de l'antiquité. Son journal de voyage se confondit cette fois avec son journal de lecture. Je crois que, de tous les voyageurs qui regardent les lieux et observent les monuments, Gibbon est celui qui a le plus songé aux textes des auteurs.
Telle était encore cependant l'incertitude de son esprit sur l'étude à laquelle il se fixerait de préférence, telle était sa curiosité universelle , que nous voyons dans son livre de poste des lectures indiquées à la date de Gênes et de Florence, et qui ont pour objet les antiquités du Nord et la mythologie Scandinave. À Florence, il lisait YEdda du savant Mallet.
Enfin il arrive à Rome ; et c'est alors que toute cette studieuse ardeur qui, depuis dix ans, le préparait à l'intelligence de l'antiquité , c'est alors que ces lectures si longues de Grévius, de Gronovius, et de tous ces hommes qui avaient fouillé dans les décombres de Rome, agissent en lui, et qu'en présence des lieux, la pensée d'un grand ouvrage se révèle à son esprit. Il faut l'écouter lui-même :
Ce fut à Rome1, le 15 d'octobre 4764, que , rêvant assis parmi les ruines du Gapitole , à l'heure où des moines , pieds nus, chantaient les vêpres dans le temple de Jupiter, la pensée de décrire la décadence et la chute de cette ville s'éleva tout à coup dans mon esprit.
Un écrivain rempli de talent et de lumières, qui, fort jeune , a revu et enrichi de notes précieuses la traduction de Gibbon, s'est arrêté sur ce passage remarquable ;
1 Gibbon, Memoirs of my Life and writings, p. 100.
et, dans cette impression de Gibbon, il aperçoit la source de quelques-uns des préjugés qui ont trop dominé son ouvrage. Il lui semble que Gibbon , préoccupé de ce contraste entre les triomphateurs romains et quelques moines qui chantaient vêpres, n'a pas assez aperçu la grande, la salutaire influence d'un culte qui changea le monde, et fit sortir du milieu même de la barbarie tout le génie moderne.
Quoi qu'il en soit, cette vue immédiate des lieux saisissant un esprit qui avait reçu déjà toutes les notions de l'étude, Gibbon semblait mûr pour commencer son grand ouvrage. Mais, revenu à Londres, il s'arrête longtemps encore ; il reprend la collection de tous les écrivains de l'antiquité romaine ; il les relit dans une intention d'artiste et de savant tout à la fois ; il étudie dans tous les historiens grecs et latins les belles formes de la composition et du langage; et, la plume à la main, il parcourt de nouveau poètes, orateurs, critiques, jurisconsultes, glossateurs , cherchant partout les moindres éléments, les moindres indices de la vérité, pour servir à ce grand ouvrage qu'il préparait, sans le savoir, depuis si longtemps, et que la vue de Rome lui a, pour ainsi dire, commandé.
Je m'arrête avec complaisance sur cette ardente vocation, et à la fois cette patiente préparation du talent : c'est un bel exemple à suivre; et si tout à l'heure nous voyons que tant de travail, tant d'études, que cet enthousiasme de curiosité savante n'a pas suffi encore pour élever le monument historique à toute sa hauteur, combien l'idée que nous avons cherché à vous donner des devoirs de l'historien ne semblera-t-elle pas encore s'agrandir dans votre esprit!
Mais, Messieurs, nous l'avons dit, nulle part l'homme ne domine plus l'écrivain que dans la composition historique ; nulle part l'inspiration de l'âme n'est plus nécessaire que dans ce travail, où il faut tant d'art et tant d'étude.
Nous avons vu, jusqu'à présent, Gibbon, studieux disciple des anciens, des modernes, portant au plus haut degré la curiosité littéraire. Mais quand il revient dans son pays, n'a-t-il pas autre chose à faire? sa vie tout entière sera-t-elle celle d'un homme de cabinet, d'un contemplatif, d'un philosophe, d'un indifférent laborieux enfin ?
La naissance de Gibbon, la fortune de son père, lui permettaient d'aspirer au parlement ; mais il avait peu de goût pour les devoirs politiques. Il s'excusa d'abord, en disant qu'il était étranger aux passions de pays et de parti, qu'il n'était pas bon patriote, et il se replongea dans ses études. Quelque temps après, cependant, on lui offrit, c'est l'expression de salettre, un siège indépendant, et il l'accepta. Il entra donc à la chambre des communes en 1764; il y vit une grande époque du parlement britannique. Jamais, depuis un demi -siècle, de plus grands hommes n'avaient paru dans cette arène ; jamais de plus grands intérêts n'avaient inspiré la conviction et l'éloquence : il s'agissait des débats touchant l'Amérique, de l'insurrection généreuse des colonies, des lois arbitraires et violentes qui les avaient opprimées et poussées au désespoir, du démembrement qui menaçait l'empire. Que fit Gibbon ? il resta silencieux et ministériel. A Dieu ne plaise, Messieurs, que par ces paroles je prétende jeter sur lui trop de défaveur. Cependant il me semble que, pour un homme dont la vocation était l'étude de
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l'histoire et des grand» intérêts de l'humanité, jamais plus pressante occasion ne s'était offerte de prendre part à la vie active; jamais plus grave et plus haute question n'avait dû passionner son âme, et réveiller tout ee qu'il y avait en elle de chaleur et de talent.
Certes, Messieurs, devant ces grandes colères de lord Châtain, tantôt s'irritant contre la harharie politique d'un ministère qui soulève des hordes sauvages pour dévaster les colonies britanniques , tantôt s'indignant qu'après tant de violences on finisse par la faiblesse, qu'on démembre l'empire de la Grande-Bretagne, et qu'on reconnaisse l'entière indépendance de cette Amérique qu'on a si longtemps opprimée, certes, il y avait là plus d'un moment, plus d'une inspiration pour le patriotisme et l'éloquence. Aussi Gibbon fut-il tenté plusieurs fois de parler. Il raconte, dans une lettre datée de 1775, qu'il assistait exactement à de bien longues séances, depuis dix heures du matin, par exemple, jusqu'à trois ou quatre heures du matin le jour suivant :
.l'aime, dit-il, ces distractions d'affaires mêlées à mes études. Quant à savoir si la chambre des communes * peut devenir profitable à moi ou au pays, c'est une autre question. Je reste encore muet pendant le débat de nos affaires d'Amérique : j'ai eu quelquefois la tentation de parler; mais, quoique assez bien préparé pour le fond, j'ai craint ne pas réussir dans la forme, et je suis demeuré sur mon banc, sain et sauf, mais sans gloire. En tout, bien que je me flatte encore d'en faire l'épreuve, je doute que la nature , dont je n'ai pas à me plaindre sous quelque rapport, m'ait donné les talents d'un orateur; et je sens que je suis entré au parlement beaucoup trop tard pour les exercer.
1 Gibron's letterx, p. 3.Vi.
Cependant, Messieurs, il n'avait pas encore quarante ans ; il n'avait que trente-huit ans.
Quel parti donc tira-t-il de sa présence au parlement? il reçut du ministère la place de lord-commissaire du commerce, « place, dit-il, honnête et commode. »
Voilà pour l'utilité positive. Quant à l'utilité morale, il l'indique aussi :
Après quelques flatteuses illusions, dit-il, la prudence me condamna à rester dans l'humble rang de muet. Je n'étais pas armé par la nature ou par l'éducation de cette énergie de pensée et de voix :
Vincenlem slrepitus et nalum rébus agendis.
La timidité était en moi fortifiée par l'orgueil , et le succès même de mes écrits me décourageait d'essayer ma voix. Cependant je profitai beaucoup de cette assistance habituelle aux débats d'une assemblée libre. Huit sessions que je passai dans le parlement furent une école de cette science politique, la première et la plus essentielle qualité de l'historien.
J'ai toujours quelque peine de songer qu'un homme qui, par sa profession d'historien, était voué à l'indépendance et à la vérité, ait assisté si longtemps au parlement d'Angleterre sans que, malgré les craintes et les hésitations de l'amour-propre, le cœur lui ait dit de parler; et puis, si je vois que cet homme, pour prix (h* son assiduité et de son silence, était devenu lord-commissaire du commerce sous le ministère de lord North, de ce ministre à la fois despotique et malhabile qui violenta l'Amérique et la perdit; de ce ministre dont Fox a dit « qu'il égalait en sens inverse les conquêtes d'Alexandre, » c'est-à-dire qu'il avait perdu plus de pays que le héros macédonien n'en avait conquis, j'éprouve alors
quelque regret. Je commence à craindre que Gibbon n'ait eu l'âme un peu molle, un peu froide; et je doute que ce soit une disposition favorable pour le rigide et noble ministère de l'historien.
Cependant, Messieurs, au milieu de ces assiduités parlementaires, Gibbon avait enfin achevé la première partie de ce grand ouvrage, préparé par le spectacle des lieux et par des études si profondes : deux volumes de son livre avaient paru. Vivement accueilli, vivement critiqué, la réputation de cet ouvrage s'était répandue au loin. Gibbon vint donc en France recevoir le prix du succès; car c'était en France que l'on distribuait les couronnes. A cette époque, la France était comme cette Athènes pour laquelle Philippe et Alexandre faisaient la guerre, et dont le suffrage donnait la gloire.
Vous vous attendez, n'est-ce pas , à voir le philosophe Gibbon aussi bien accueilli que le philosophe Hume? Au risque de me répéter, je vais vous lire, d'après luimême, le procès-verbal de sa réception ; vous y reconnaîtrez cet esprit français du xvme siècle, si séduisant pour les étrangers :
J'ai vu , dit-il, le duc de Choiseul ; j'ai dîné par accident avec Franklin; j'ai causé avec l'empereur; j'ai été présenté à la cour, et successivement, ou plutôt très-vite, je me trouve lié avec tout ce qu'il y a de plus considérable dans Paris. Ils prétendent qu'ils m'aiment, et je les crois sincères. Pour moi , je me sens heureux et à l'aise dans leur société , et je regrette seulement de n'être pas venu deux ou trois mois plus tôt. Chaque jour , je suis contrarié par le départ des personnes que je commençais à connaître beaucoup....
Deux mots vous donneront une idée de ma journée.
Je vais aller à la bibliothèque du Roi , où je resterai jusqu'à
midi. Au retour, je m'habillerai pour dîner chez le duc de Nivernais. De là j'irai à la Comédie-Française, dans la loge grillée de la princesse Beauveau; et je n'ai pas encore décidé si je souperai chez madame du Deffant, chez madame Necker, ou chez l'ambassadrice de Sardaigne *.
Voilà cette vie élégante, douce, oisive, ce grand salon littéraire et philosophique de Paris, que Gibbon venait chercher, et pour lequel on quittait le parlement d'Angleterre, surtout quand on n'y parlait pas. {On rit.)
Enfin Gibbon , après cette excursion si brillante à Paris , retourne à Londres ; il continue avec une grande assiduité , une vive patience , ce vaste travail qu'il avait si fort avancé. Lord North tomba du ministère ; Gibbon tomba , par contre-coup , de sa place du commerce , et il se retira, peu de temps après, à Lausanne. C'est là qu'il a terminé sa grande tâche historique ; c'est là que nous le verrons reparaître à son avantage ; c'est là que cette passion pure et vive pour les lettres , que cet enthousiasme de l'étude qui , dans une âme douée de peu d'élévation et d'énergie, faisait germer du moins un noble sentiment , l'environnent à nos yeux d'une sorte d'éclat qu'on ne lui trouve pas au milieu des distractions du monde et des abaissements de la servitude au pouvoir : c'est là que j'aime à considérer Gibbon. La vérité des impressions qu'il éprouve alors lui communique une sorte d'éloquence touchante , et de sensibilité bien rare sous sa plume. Je crois que vous aimerez les dernières paroles de ses Mémoires, où il annonce la fin de son ouvrage :
Ce fut, dit-il, le jour ou plutôt la nuit du 27 juin 4787, entre 1 Letlers, l. I, p. 525.
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onze heures et minuit, que j'écrivis les dernières lignée «le nia dernière page, dans un pavillon de mon jardin. Apres a\oir posé ma plume, je fis quelques tours dans une allée couverte d'acacias, d'où la vue domine sur les champs, le lac et les montagnes. L'air était doux , le ciel serein; le disque argenté de la lune se réfléchissait dans les eaux, et toute la nature était dans le silence. Je ne dissimulerai pas que j'avais une première émotion de joie en ce moment qui me rendait ma liberté , et peut-être allait établir ma réputation. Mais mon orgueil fui bientôt abaissé, et une humble mélancolie s'empara de moi, à la pensée que je venais de prendre congé de l'ancien et agréable compagnon de ma vie, et que , quelle que fût la durée où parviendrait mon ouvrage, les jours de l'historien seraient désormais bien courts et bien précaires \
Dans cette mélancolie touchante d'un homme qui vient d'achever l'ouvrage de trente ans d'étude, qui espère un peu la gloire et qui songe à la brièveté de la vie , il y a quelque chose d'éloquent et même de naïf que jamais Gibbon n'a surpassé dans les endroits les plus ornés et les plus brillants de son ouvrage.
Nous venons, Messieurs, de parcourir la vie de l'historien ; nous savons à quel homme nous avons affaire : et cette précaution n'est pas inutile; car un historien est une espèce de guide, de cicérone, qui vous conduit dans le passé. Avant de vous fier à lui , de le croire sur sa parole , d'adopter ses opinions , de partager ses passions , il faut que , par une sorte de familiarité intime , vous l'ayez bien connu : telle erreur de son caractère vous prémunira contre une erreur de ses récits.
Jusqu'ici dans Gibbon nous n'avons reconnu qu'un seul noble et grand sentiment , la passion de l'étude.
1 Memoin of my life and writings.
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 43 t
Ainsi , tout ce qui dépendra de ce sentiment sera remarquable dans son ouvrage : profonde connaissance des monuments , lecture immense et soigneuse , recherche des matériaux les plus inconnus, comparaison ingénieuse de toutes les données que peut offrir l'histoire , reconstruction du passé par le travail et le calcul ; nous pouvons espérer chez lui ces rares mérites ; mais cela ne suffit pas encore. Gibbon avait entrepris une des plus grandes tâches que puisse se proposer l'esprit moderne : il racontait à la fois la fin de l'antiquité , le moyen âge , et tous les commencements du monde nouveau. Une foule de talents divers , indépendamment des talents nécessaires à l'historien, lui étaient commandés par l'immense variété de son ouvrage. Tantôt il lui fallait cette élévation antique qui convient à la peinture de ces temps reculés que l'éloignement nous fait paraître dans une sorte de perspective magique ; tantôt il lui fallait l'intelligence forte et naïve du moyen âge ; tantôt des couleurs graves et pompeuses; tantôt une peinture simple et familière ; quelque chose d'un Romain et quelque chose d'un Gaulois ; enfin il lui fallait, comme dans toute œuvre humaine , un principe d'unité , une pensée première qui l'inspirât et fût l'âme de son ouvrage. Cherchons quelle fut cette pensée.
Je le dirai , Messieurs ; il me semble que l'esprit de Gibbon , si peu sensible aux institutions de son pays , si peu frappé de l'heureuse image d'une nation libre, se gouvernant par ses propres lois, s'est trompé sur le véritable point de vue du sujet qu'il avait choisi. L'empire romain , tel que le despotisme et la force militaire l'avaient fait , lui parut le chef-d'œuvre de la civilisation. L'empire romain , gouverné par un bon et sage despote ,
lui parut le modèle désirable pour le genre humain. Le christianisme lui-même fut à ses yeux une espèce d'accident barbare qui dérangeait cette harmonie de domination et de servitude paisible. Voilà le point de dépari de Gibbon. Tout ce qu'il y aura de contraire à cette prépondérance régulière , à cette hautaine dictature de l'empire romain , tous les mouvements libres et sublimes de la pensée , toutes les hardiesses du dévouement , toutes les magnanimités du sacrifice le choqueront , le blesseront ; il ne se dira pas que , depuis trois siècles , un joug de fer , bien rarement allégé par la volonté passagère d'un bon prince et d'un grand homme , pesait sur le genre humain. Il ne se dira pas que jamais les hommes n'avaient si misérablement obéi. Non, il lui paraîtra qu'il y avait une puissance militaire forte et disciplinée , une obéissance entière et rapide, des préteurs, des préfets , des généraux, des empereurs, une cour , et qu'à tout prendre , les hommes étaient heureux , puisqu'on les dominait. Voilà sa vue de l'histoire romaine.
Il ne lui semblera pas que le christianisme était un contre-poids donné à l'esclavage du monde ; il ne remarquera pas cette révolution , qui faisait que la liberté chassée du forum et du sénat , s'était réfugiée dans le stoïcisme ; que , chassée du stoïcisme , et devenant plus populaire, plus cosmopolite, elle s'était réfugiée dans l'Évangile. Il ne sera nullement touché de cette revendication que la pensée humaine fait d'elle-même. Non , les chrétiens lui paraîtront des perturbateurs ; il lui semblera juste qu'on les immole; il sera sans pitié pour eux. Il vous dira qu'à tout prendre les lois de l'empire étaient rigoureuses , mais sagement exécutées. A ses yeux , la philosophie de Pline le Jeune excusera les rigueurs exer-
cées par ce proconsul de Bithynie contre les chrétiens ; il ne sera pas frappé de la profonde dégradation où était tombé l'esprit humain , pour qu'un homme tel que Pline fit conduire au supplice des hommes qu'il jugeait innocents , et qu'un prince tel que Trajan approuvât cette barbarie , et écrivît à Pline : Vous avez terni la marche qu'il fallait tenir. Ce flegme de la tyrannie , ces ordres hautains qui tombent du trône des Césars , qui commandent une exécution , qui autorisent une proscription, tout cela paraît à Gibbon un élément de cette grande et vaste prospérité de l'empire romain.
Eh bien ! Messieurs , j'avoue que je ne connais pas dans l'histoire une erreur plus grave et plus offensante pour la raison. Je ne parle pas ici dans une vue théologique ; je considère l'esprit humain en lui-même ; j'observe cet instinct de liberté morale qui se transforme , sans jamais périr, tantôt énergique et hardi , dans le forum, tantôt solitaire et contemplatif, dans le cabinet du stoïcien , tantôt ardent , passionné r enthousiaste , dans les catacombes des martyrs. Partout je reconnais la gran deur de la pensée humaine ; partout j'aperçois quelque chose qui élève l'homme , quelque chose qui commande le respect , l'admiration ; et lorsqu'il me semble que l'écrivain se met du parti des bourreaux contre les victimes, lorsqu'il me semble que, par un préjugé philosophique, préjugé comme un autre, il jette une dérision froide et cruelle sur des hommes qui enfin n'avaient d'autre tort et d'autre crime que de mourir pour leur croyance , que de ne pas sacrifier leur foi à leur vie, j'entre dans une espèce de colère contre l'historien qui fait servir l'érudition et le talent à fausser, à méconnaître la véritable dignité de la nature humaine. {Vifs applaudissements.) il. 26
Voilà, Messieurs, le côté moral de cette grande question ; les autres vues sont inférieures et secondaires ; elles n'intéressent que l'art et le goût. Toutefois, je dois vous faire remarquer, sous le rapport de la composition , le défaut du système adopté par Gibbon. Il retarde jusqu'au troisième volume l'exposition des progrès du christianisme ; il concentre dans deux chapitres tous les faits , toutes les vues que lui présente cette grande révolution. Mais n'auriez-vous pas éprouvé, pour l'intérêt comme pour la vérité , un vif et profond plaisir à voir plus tôt ce grand avènement du christianisme? Pourquoi ne pas me montrer, dès le règne de Marc Aurèle, les chrétiens dans un coin du tableau? Ils étaient déjà nombreux et puissants; ils présentaient des suppliques à l'empereur. Quel intérêt d'ailleurs dans ce spectacle d'un prince philosophe , généreux , et de ces hommes purs , innocents , persécutés sous son règne ! Quelle leçon de tolérance sur les erreurs de l'esprit humain! Un monarque sage et bienfaisant était sur le trône , et les chrétiens gémissaient dans les cachots, dans les mines. Antonin le Pieux et Marc Aurèle avaient un amour élevé de la vertu , l'enthousiasme du devoir et du sacrifice ; les chrétiens , obscurs et dédaignés , nourrissaient , sous les symboles de leur culte, les mêmes sentiments ; mais la forme séparait ceux que devaient réunir l'instinct et la vertu : le maître généreux persécutait les sujets innocents.
J'ouvre ce volume de saint Justin, et j'y lis ces paroles :
A l'empereur Tite Élie Antonin le Pieux, Auguste, César, à son fils, très-véridique et philosophe , à Lucius, fils de César par la nature , et d' Antonin par l'adoption , à l'assemblée sacrée du sénat et au peuple romain , au nom de ceux qui, parmi
tous les hommes , sont injustement haïs et persécutés , moi , l'un d'eux, Justin, fils de Priscus, habitant de la ville de Néapolis dans la Palestine, j'adresse ce discours et cette prière.
N'y a-t-il pas dans ce début si simple et si ferme , dans cet exorde du malheur, quelque chose qui me fait connaître , bien plus que les raisonnements de Gibbon , la puissance prodigieuse que devaient prendre ces hommes dans une société où la conquête et le despotisme avaient entassé tant de malheureux , de mécontents et d'esclaves? Ainsi , Messieurs , la fidélité dramatique eût été la fidélité historique. Gibbon oublie ce langage si sublime et si naïf; il me dit que les Pères de l'Église versaient les flots impétueux de leur diffuse éloquence. Ces expressions, dédaigneusement et frivolement critiques , ne me donnent aucune idée de cette éloquence simple et populaire , qui était le grand instrument de la réforme chrétienne. Je crois donc, Messieurs, qu'au lieu de réunir dans une dissertation ses vues et ses remarques sur l'influence du christianisme , l'historien aurait mieux fait de présenter les chrétiens dès qu'ils ont paru dans le monde , de faire incessamment contraster leurs progrès , leurs opinions , leurs souffrances avec le reste de l'Empire , avec la domination des Césars.
Mais la dissertation tardive et froide que l'historien a voulu substituer à ce vivant tableau est-elle au moins complète? Je ne crois pas qu'elle indique toutes les causes des progrès du christianisme, en les résumant ainsi : l'intolérance des chrétiens, la croyance d'une vie à venir, l'existence ou la supposition de faits miraculeux, les vertus chrétiennes , et la forte constitution de l'Église primitive. Et d'abord, sommes-nous ici dans l'histoire? I <'tte manière mathématique d'énumérer les causes me
fait-elle connaître, sentir, toucher les événements? n'est-ce pas un travail arbitraire de l'historien? Que m'importe la longue réflexion qu'il ajoute :
Dans les caractères les plus vertueux et les plus honnêtes , il est facile de démêler deux penchants bien naturels : l'amour du plaisir et l'amour de l'action.... Si l'amour du plaisir est épuré par l'art et la science, s'il est embelli par les charmes de la société, et qu'il soit modifié par les justes égards qu'exigent la prudence, la santé et la réputation, il produit la plus grande partie du bonheur que l'homme goûte dans la vie privée. L'amour de l'action est un principe d'une espèce plus forte , et dont les effets ne sont pas si certains.... Nous pouvons donc attribuer à l'amour du plaisir la plupart des qualités aimables; à l'amour de l'action, la plupart des qualités respectables et utiles. Un caractère sur lequel ces deux puissants mobiles agiraient de concert et dans une juste proportion, semblerait constituer l'idée la plus parfaite de la nature humaine.
Et que me fait cette homélie semi-stoïcienne, semiépicurienne? A-t-on jamais regardé l'amour du plaisir comme l'un des principes de la perfection morale? et de quel droit faites-vous de l'amour de l'action et de l'amour du plaisir les seuls éléments de l'être humain? Est-ce que vous faites abstraction de la vérité en elle-même , de la conscience et du sentiment du devoir? est-ce que vous ne sentez point, par exemple, que le sacrifice du moi à la justice et à la vérité est aussi dans le cœur de l'homme, que tout n'est pas pour lui action ou plaisir, et que, dans le bien, ce n'est pas le mouvement, mais la vérité qu'il cherche?
Et puis , Messieurs , dites-moi , Thucydide , Tacite , ces maîtres de l'histoire , ont-ils jamais introduit dans leurs récits un fragment de dissertation sur le plaisir et sur
Y action? Messieurs , sous le seul rapport de la vérité philosophique, l'éerivain, que je suppose, que j'admets sceptique , devait , pour expliquer cette prodigieuse influence , ce rapide progrès du christianisme, me retracer d'abord la profonde dégradation morale où était tombé l'Empire ; il fallait me peindre cette décrépitude des anciennes croyances , et pour cela me montrer cette vaste paix du monde romain à peine troublée par quelques misérables guerres à l'extrémité des frontières; puis, au milieu de cette paix, la sourde agitation d'un peuple immense , qui , n'ayant plus ni liberté ni institutions, voyait devant ses yeux les tyrannies fantasques et honteuses des princes, les vices des grands, les misères des esclaves, les rêveries des sophistes, et attendait dans une oisive anxiété quelque chose de nouveau dans le monde ; puis il me fallait rendre compte de ce besoin de la nature humaine , de cet amour du grand , du beau , de cette passion du sacrifice qui est innée dans l'homme , et qui veut que la vie matérielle , de toutes parts satisfaite , que l'aisance, la richesse, le repos, le plaisir le tourmentent bientôt, et qu'il s'élance d'une force indicible vers quelque chose d'inconnu et d'illimité....
Après que l'historien m'aurait montré ce caractère de l'homme, et combien il était froissé, dégradé par le misérable état de l'empire romain, il fallait qu'au lieu de se moquer de quelques hyperboles, de quelques métaphores orientales dont je ne me soucie pas, il se dit : Voyons ce que faisaient ces chrétiens; que sentaient-ils? que disaient-ils? tandis qu'il y avait un philosophe qui bavardait dans son école, un préteur qui commandait d'injustes et cruels supplices, un maître qui torturait ses esclaves, des lois barbares approuvées par Pline le
Jeune, et qui voulaient que, si un maître était assassiné dans sa maison, tous les esclaves fussent mis à mort : au milieu de cette abjection du genre humain arrivent des hommes qui s'écrient hardiment :
Continuez, magistrats, condamnez, frappez, tourmentez, exterminez nos corps. Votre injustice est une preuve de notre innocence : naguère, en condamnant une vierge chrétienne à la prostitution, vous avez confessé vous-mêmes que pour nous la souillure du vice était plus affreuse que tous les supplices et tous les trépas. Du reste, votre cruauté la plus inventive est sans pouvoir. Elle devient un attrait pour les âmes courageuses. Nous nous multiplions à mesure que nous sommes moissonnés : les chrétiens naissent du sang des martyrs. Plusieurs de vos sages , Cicéron , Sénèque , ont exhorté à la patience contre les douleurs et contre la mort; mais leurs discours font moins de disciples que nos exemples. Cette obstination même que vous nous reprochez est une instruction. Quel homme, à ce spectacle, n'est pas agité par le besoin d'en connaître la cause? Qui ne veut s'approcher de nous? et, après s'être approché de nous, qui ne veut souffrir comme nous, pour obtenir la miséricorde de Dieu, et mériter, au prix de son sang, le pardon de ses fautes? Aussi, nous bénissons vos arrêts de mort; instruits qu'il y a maintenant opposition entre le ciel et la terre, et qu'à l'instant où vous nous condamnez , Dieu nous absout et nous couronne. (Applaudissements.)
Voilà pour le côté moral. Maintenant, le point de vue historique échappe également à Gibbon ; il ne s'aperçoit pas de la puissance prodigieuse que ce culte nouveau, ainsi propagé par la douleur et l'enthousiasme, exerçait dans le monde; il fait des calculs arithmétiques; il compte qu'il y avait dans Rome probablement vingt fois plus de païens que de chrétiens ; il ne s'aperçoit pas que la puissance, que la domination, que le nombre
presque est dans l'ardeur du zèle, dans la grandeur des motifs qui vous inspirent et du dévouement qui vous immole : le savant historien néglige cela. Comment ne pas voir, cependant, que la vieille société tombait? comment croire que des supplices pouvaient l'étayer, lorsque, dès le ir siècle, un des orateurs du christianisme adressait ces paroles au gouverneur romain?
Une nuit et quelques torches suffiraient pour nous venger , s'il nous était permis de rendre le mal pour le mal. Mais à Dieu ne plaise qu'une religion divine se venge par les armes terrestres , et refuse des souffrances qui sont une preuve pour elle.
Que si, dédaignant une vengeance timide et furlive, nous voulions nous montrer ennemis à découvert, le nombre, le pouvoir nous manquerait-il? Croyez-vous que les Numides, les Marcomans , les Parthes, et tout autre peuple renfermé dans les limites d'un seul territoire, soient plus nombreux que nous, peuple du monde entier? Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons tout ce qui est à vous, les cités, les îles, les forteresses, les assemblées, les camps, les tribus, les palais, le sénat , le forum ; nous ne vous laissons que vos temples.
Nous qui donnons notre vie de si grand cœur, quelle guerre, quel combat n'aurions-nous pas soutenus, même à force inégale, si , dans notre sainte loi , il n'était pas ordonné de muurir plutôt que de tuer les autres? Mais bien plus, sans nous armer, sans nous défendre , nous aurions pu vous accabler , en nous séparant de vous. Si tout ce peuple nouveau, brisant ses nœuds , se retirait loin de vous, dans quelque contrée de l'univers, votre empire ne pourrait survivre à la perte de tant de citoyens , quels qu'ils soient : vous resteriez tremblants de votre solitude; et, au milieu du silence et de la stupeur do cette grande cité qui semblerait frappée de mort, vous chercheriez en vain sur qui vous pouvez régner.
Quelle cause a produit Terreur de Gibbon? est-ce un
retour sur le christianisme de son temps? Rien n'était moin s juste. Sans doute, quelqu'un qui aujourd'hui, d'un sentiment vrai d'enthousiasme pour cette époque héroïque de l'Église primitive, conclurait qu'il faut admirer le monachisme byzantin du xve siècle ou le monachisme ultramontain de nos jours, cet homme se tromperait étrangement; mais il faut que l'impartialité de l'historien et du sage distingue les époques, qu'il admire ce qui était grand, sublime à son origine, et qu'il blâme ce qui n'en est que la faible, l'impuissante, l'hypocrite parodie. {Applaudissements. )
11 me serait facile, Messieurs, de multiplier mes remarques sur les deux célèbres chapitres de Gibbon; je pourrais relever cette espèce de complaisance avec laquelle il explique, il justifie toujours les rigueurs du gouvernement romain. Je pourrais même relever le paradoxe bizarre par lequel il cherche à atténuer, quoi? la proscription de Néron. Et que lui importe la bonne renommée de Néron? en quoi s'étonne-t-il que le fléau du genre humain ait été le fléau des chrétiens? Ah ! que ces paradoxes sont bien réfutés d'avance par Tertullien, quand il dit, dans son langage inimitable, que je n'essaierai pas de traduire :
Tali dedicalore damnationis nostrœ etiam gloriamur. Qui enim scit illum, intelligere potest non nisi grande aliquod bonum a Nerone damnatum.
Oui, c'était sans doute un grand bienfait pour le genre humain que cette croyance proscrite par Néron.
Je ne m'arrêterai pas non plus à discuter quelquesunes des erreurs dans lesquelles une partialité bien étonnante a entraîné l'érudition non moins étonnante de
Gibbon. Je ne m'arrêterai pas aie voir discutant le martyre de saint Cyprien, et trouvant que parce qu'on lui a seulement coupé la tête, et qu'on a laissé recueillir son sang par les chrétiens, le gouvernement romain était très-indulgent et très-sage. Je ne suivrai pas non plus Gibbon , lorsqu'il nous dit ailleurs que les chrétiens étaient très-passablement dans les mines, dans les cachots ; qu'ils avaient l'espérance d'être délivrés à l'avénement d'un nouvel empereur. Eh quoi ! de ce que la barbarie de la politique et la barbarie même du fanatisme sont forcées de s'arrêter quelquefois , de ce qu'elles ont leur lassitude involontaire, de ce qu'elles ne peuvent pas tuer toujours, vous concluez qu'il faut être indifférent au sort des victimes, et vous les trouvez bien heureuses de n'être pas tout à fait mortes ! (Applaudissements.)
Enfin, Messieurs, après avoir relevé ces erreurs d'un grand esprit, d'un savant homme, d'un studieux historien, je devrais aussi, pour compléter cette portion pénible de ma tâche, indiquer certaines fautes de goût dans lesquelles il est tombé. Cette froideur d'àme, cette espèce d'insensibilité sèche et moqueuse, se mêlent trop souvent en lui à une expression lourde et maladroite. Je ne puis me faire h Gibbon (je vous demande pardon), disant que les évêques instituaient les prêtres, et que cette génération spirituelle les dédommageait du célibat qui leur était imposé. Àh ! combien il eût été plus intéressant et non moins philosophique de rappeler ce qui s'était passé au concile de Nicée, de montrer les évêques discutant sur la loi du célibat, et, au milieu de la foule «les rigoristes, un vieillard vénérable, un martyr, Paphnutios, l'un des confesseurs des églises égyptiennes, élevant la voix et leur disant : « Prenez garde, il ne faut
pas que le cœur de l'homme soit trop dénué d'affections ! » Combien ces peintures naïves et vraies du christianisme étaient à la fois plus favorables à la tolérance et plus d'accord avec la vérité que les lourdes épigrammes de Gibbon! Il imitait Voltaire, me dira-t-on. Au bas des pages de Voltaire , je lis cette inscription de l'Arioste : Ne touchez pas aux armes de Roland : n'allez pas, avec un esprit savant, laborieux, mais sans grâce, sans chaleur, n'allez pas saisir les flèches légères de ce brillant génie ; votre scandale sera sans excuse et sans charme. Puis-je me faire à Gibbon me racontant avec une froideur insultante le sac de cette malheureuse Byzance, de cette Byzance qui, j'espère, n'est occupée que provisoirement par les Turcs, quoiqu'elle le soit depuis trois siècles? (Applaudissements réitérés.) Puis-je me faire à Gibbon, au milieu des désastres de cette ville prise d'assaut, disant avec une gaieté qui fait mal :
Que parmi les jeunes vierges des monastères, traînées captives par les soldats, quelques-unes , sans doute, devaient préférer les grilles du sérail à celles de leur cloître?
En vérité , il faut que vous ayez un bien grand tonds de gaieté, une ironie bien inépuisable, pour rire ainsi au milieu des ravages de la force , du sang et des morts. Vous le dirai-je, Messieurs, comme l'a éloquemment remarqué mon collègue et ami M. Guizot? c'est surtout pour décrire les triomphes matériels de la force brutale , que l'historien réserve la pompe fastueuse de son langage. Il semble qu'il s'extasie quelquefois , comme un historiographe de Tainerlan , en présence des épouvantables exploits de ce destructeur. Ah ! je voudrais qu'il eut gardé son enthousiasme pour les triomphes, pour les
combats , pour les souffrances de la vie morale , qu'il eût moins admiré la force matérielle , et un peu mieux senti l'âme et la pensée.
Je sens que la parole m'emporte. Ces critiques sont justes, sont vraies, je le crois, puisque je les énonce; cependant elles auraient leur injustice , si elles fermaient nos yeux sur le grand mérite du travail de Gibbon , si elles nous faisaient méconnaître ce qu'il y a d'élevé , de fort , de progressif dans cette composition , dont quelques parties sont irrégulières et mal ordonnées. Non, sans doute , il faut admirer en lui un esprit rare, un talent qu'il est beaucoup plus facile de censurer que d'égaler. Si Gibbon , sous quelques rapports , est commentateur de Montesquieu , qui , peut-être un peu systématique et un peu théâtral dans la première partie de la Grandeur et de la Décadence des Romains, est admirable dans la seconde , il a cependant aussi sa part de création et d'originalité. Donnons-lui donc une gloire littéraire assez haute ; reconnaissons en lui plusieurs des grands dons du talent , ceux qu'il a souhaités surtout ; et, s'il lui a manqué les dons de l'âme , la chaleur , l'enthousiasme , la sensibilité , ajoutons qu'il ne paraît pas les avoir cherchés ; et mon dernier reproche , c'est de lui dire qu'il ne serait peut-être pas assez offensé de ce qu'on les lui refuse.