DIX-NEUVIÈME LEÇON
Progrès et popularité croissante de la philosophie nouvelle. — Ce qu'elle avait emprunté aux sciences mathématiques. — Maupertuis , précurseur et maître de Voltaire dans l'explication des découvertes de Newton. — Conséquences de ces découvertes dans l'ordre métaphysique. — Diverses écoles de philosophie française formées à l'étranger : matérialisme ; théisme; christianisme rationnel. — Les ouvrages de la Mettrie. — L'Académie de Berlin. Les Lettres d'Euler à une princesse d'Allemagne. — Philosophes genevois ; Abauzit, Charles Bonnet.
Messieurs ,
Le caractère de la philosophie française, dans le xviir siècle , fut d'être universelle , de prendre toutes les formes , de se mêler à tout. Je ne crois pas, du reste, qu'elle ait découvert beaucoup de vérités , ou même inventé beaucoup d'erreurs ; mais ce qui était dispersé à différentes époques de l'histoire de l'esprit humain, elle le réunit et le reproduisit à la fois , reprenant sous d'autres noms les paradoxes sceptiques des sophistes grecs , depuis Carnéade jusqu'à Lucien , et mêlant les rêveries d'Épicure au théisme de Socrate et à l'animosité de Julien. Surtout elle fut une secte , une opinion active , encore plus qu'une science. Comprimée d'abord en France , elle eut au dehors des missionnaires et des prosélytes; et bientôt, par sa colonie de Berlin , elle anima ses disciples de Paris. C'est ce point de vue que nous étudions de pré-
férence , et qui fait le mieux ressortir l'état des lettres et de la société.
En effet , que la philosophie produise par l'observation une nouvelle analyse des facultés humaines, ou qu'elle donne une nouvelle démonstration de la loi morale , ces précieux et austères travaux peuvent être longtemps le partage d'un petit nombre d'esprits , et rester sans influence sur la foule ; car cela veut être étudié pour être bien compris , et ne peut agir que par une lente réflexion. Mais les opinions qui affranchissent d'un joug, qui détruisent une croyance , se répandent bien plus vite ; et si , en ébranlant quelques grandes vérités , incommodes aux passions , elles attaquent aussi des préjugés et des abus que le bon sens ne peut défendre, quelle faveur , quel appui ne doivent-elles pas trouver ! Ainsi , dans la France du dernier siècle, chaque jour devait voir s'accroître et se précipiter le mouvement de la philosophie nouvelle, licencieuse et réformatrice, épicurienne et amie de l'humanité, mêlant des choses contraires et même incompatibles , mais flattant par-dessus tout l'indépendance de l'esprit.
Nous avons vu comment cette philosophie s'était produite d'abord , à la suite et à l'abri des sciences mathématiques , et avec l'ingénieuse circonspection de Fontenelle ; puis comment Voltaire l'avait enhardie à se moquer de tout , et avait attaqué les croyances avec le secours des vices élégants du monde ; et comment un autre génie , plus patriotique et plus sage , avait tourné la liberté de penser vers un but plus noble , l'empire des lois , le respect des institutions , le décri du pouvoir arbitraire. Mais combien d'autres efforts l'esprit philosophique n'avait-il pas tentés dans cet intervalle ! Nous le chercherons d'à-
bord dans la route que Fontenelle avait ouverte, celle des sciences mathématiques rendues intelligibles et populaires.
Descartes, si grand comme philosophe , avait été inventeur dans les sciences ; mais il avait mêlé les systèmes arbitraires aux découvertes, et régné sur les esprits à la fois par l'erreur et par la vérité. L'impartial Fontenelle lui-même fut exclusivement cartésien r et se montra tel jusque dans l'éloge de Newton. Après Fontenelle , qui avait répandu tant de lumière et d'agrément sur les sciences , il restait donc à énoncer encore en langue vulgaire leurs plus grandes et leurs plus récentes découvertes.
L'exposition complète de la philosophie naturelle de Newton fut, pour la France , une nouveauté hardie , dont Voltaire eut le principal honneur , mais qu'un autre avait préparée. Ce rival malheureux du grand poète qui chanta et expliqua clairement l'attraction et la gravitation , ce fut Maupertuis , homme plutôt singulier que supérieur , qu'on ne peut comparer ni à Fontenelle ni à Mairan , mais qui doit garder une place dans la philosophie scientifique du xvme siècle.
Né en 1698 , d'une famille noble de Saint-Malo , et d'abord mousquetaire , puis officier de cavalerie , et studieux , comme Yauvenargues , dans le loisir des garnisons , un goût vif pour les mathématiques et l'astronomie lui fit quitter promptement l'état militaire , et lui mérita , dès vingt-cinq ans , une place à l'Académie des sciences. Il y fut le premier défenseur des principes de Newton , et y composa quelques Mémoires estimés dans le temps. Il fit le voyage de Londres pour se fortifier dans la philosophie naturelle , comme on disait alors, au
lieu où elle était le plus avancée et le plus libre. Il y fut, avant tout autre Français , reçu membre de la Société royale , et il revint plein de l'esprit de ces grandes découvertes, alors peu connues et suspectes en France. Son Discours sur la figure des astres précéda de six ans les Éléments de la philosophie de Newton , publiés par Voltaire ; et on ne peut douter que Maupertuis n'ait aidé , dans la composition de cet ouvrage , l'auteur de Zaïre , dont il était alors l'ami , et qui se plaisait à le nommer son maître.
Un voyage plus lointain venait de jeter sur Maupertuis un grand éclat de faveur publique ; il était parti en 1736 avec le savant géomètre Clairault et deux autres membres de l'Académie , pour mesurer sous le cercle polaire un degré du méridien , tandis que de la Condamine allait prendre une mesure semblable sur les montagnes du Pérou. Le but de ces observations était de connaître l'exacte dimension de la terre, en vérifiant si elle était aplatie vers les pôles. Maupertuis , à son retour , accueilli à Versailles et célébré par Voltaire , fit un savant et ingénieux récit de son voyage et du travail de ses associés, et il jouit quelque temps de la plus grande faveur dans les salons de Paris.
Ce fut à cette époque sans doute que , familier dès longtemps avec les recherches mathématiques de Newton, il revit l'élégante analyse qu'en faisait Voltaire entre sa tragédie d'Alzire et les entretiens de madame du Chàtelet. Imprimé à l'étranger en 1738 , le livre de Voltaire ne pénétra pas sans quelques obstacles en France ; mais il y répandit promptement la gloire de Newton et l'idée générale de ses immortelles découvertes. Les Anglais ne se méprirent pas cependant sur l'influence qu'avait eue
Maupertuis à cet égard. Un de leurs écrivains que ootu
citons , parce qu'il n'était en cela que le témoin de l'opinion commune , Goldsmith * , écrivait en 1760 :
C'est M. de Maupertuis qui le premier attira sur les philosophes anglais l'admiration du reste de l'Europe... La philosophie de Newton et la métaphysique de Locke avaient paru ; mais , comme toutes les vérités nouvelles, elles rencontraient à la fois de l'opposition et du dédain. En Angleterre, cependant, elles étaient étudiées , comprises , et par conséquent admirées. Il n'en était pas ainsi sur le continent. Fontenelle , qui semblait présider la république des lettres , ne voulant pas reconnaître qu'il avait consumé toute sa vie dans une philosophie erronée , et unissant sa voix à la désapprobation universelle , les philosophes anglais restèrent presque entièrement inconnus. Maupertuis cependant les étudia. Il crut pouvoir attaquer les opinions de son pays sur la physique , et n'en être pas moins bon citoyen. Il défendit nos compatriotes; il écrivit en leur faveur, et enfin , comme il avait la vérité de son côté , il fit triompher sa cause. Les écrits de Maupertuis étendirent la réputation de son maître Newton , et associèrent sa renommée à celle de notre grand prodige.
Aujourd'hui le Discours sur la figure des astres par Maupertuis est à peine connu, même des savants : Voltaire seul est cité. Mais on conçoit que, dans un temps où les découvertes de Newton étaient encore combattues, le suffrage d'un géomètre ait été plus compté par les Anglais que celui d'un poëte.
Maupertuis , d'ailleurs , avait donné dans ce discours le modèle d'une exposition nette et précise , moins ornée que celle de Fontenelle; mais il n'avait pas cette vivacité , cet agrément naturel qui suit partout Voltaire et le
1 Goldsmith's Miscellaneous Works, t. iv, p. 130.
fait toujours lire : de plus , il n'avait adopté les découvertes de Newton qu'avec une sorte de circonspection scientifique. Voltaire les proclamait comme une hardiesse philosophique , et n'était pas fâché d'inquiéter les orthodoxes avec cette puissance nouvelle de l'attraction communiquée à la matière. Ce n'est pas que Voltaire ne crût en Dieu , et qu'il n'ait placé cette croyance à la tête de son analyse de Newton ; mais il faut avouer que , dans ce premier chapitre , il est un disciple trop peu fervent de Newton ; que, tout en reproduisant ses preuves de l'existence de Dieu, il en affaiblit presque la force.
Ainsi , après avoir reconnu avec Newton la nécessité d'un être intelligent pour première cause, il ajoute : « Cet être intelligent est-il absolument distinct du grand tout qu'il anime? existe-t-il à part? » Et plus loin : « La philosophie nous montre qu'il y a un Dieu ; elle est impuissante à nous apprendre ce qu'il est;... s'il est dans la matière, ou s'il n'y est pas. » Et ailleurs encore il convient que , dans le système qui admet un Dieu , il y a de grandes difficultés à surmonter, tout en ajoutant que dans les autres systèmes on a des absurdités à dévorer.
Ce Dieu qui serait dans la matière ressemble bien au monde éternel de Pline : œternus , immensus , totus in toto, imoveroipse totum. C'est le matérialisme même; et cela est bien loin des idées pures et sublimes que Newton se fait de la Divinité , en appuyant l'induction morale sur les faits mêmes de la science. Pourquoi Voltaire, au lieu de ces petits arguments épars et déchiquetés , n'a-t-il pas traduit le sublime épilogue du livre des Principes ?
Les corps célestes persisteront dans leur mouvement circulaire par les lois de la gravitation ; mais ils n'ont pu , dans
l'origine, recevoir de ces lois mêmes la place régulière de leurs orbites.... Les révolutions des six planètes principales qui tournent autour du soleil , et des dix lunes qui tournent autour de la terre , de Jupiter et de Saturne, tous ces mouvements invariables, ne proviennent pas de causes mécaniques, puisque les comètes font un circuit tout à fait excentrique , et se portent librement dans toutes les parties des cieux. Cette belle coordination du soleil, des planètes et des comètes n'a pu se former que par la sagesse et par l'empire d'un être intelligent et puissant ' . Et si les étoiles fixes sont des centres de systèmes semblables , tous ces systèmes, construits avec une sagesse semblable , sont nécessairement soumis à l'action d'un seul maître. La lumière des étoiles fixes étant de même nature que la lumière du soleil, et tous les systèmes envoyant réciproquement la lumière à tous les systèmes, pour que les étoiles fixes ne soient pas précipitées l'une sur l'autre par leur poids, c'est encore lui qui a mis entre elles un immense intervalle. C'est lui qui régit tout, non pas comme l'âme du monde , mais comme le maître de toutes choses ; et à cause de sa souveraineté, on le nomme ordinairement le Seigneur Dieu, le Tout- Puissant*.
Ce mot de Dieu n'est qu'une expression relative, et prise dans le point de vue de ceux qui le servent; sa divinité, c'est sa domination , non sur sa propre substance , comme le croient ceux pour qui Dieu est l'âme du monde, mais sur tout ce qui lui est soumis. Dieu est un être éternel, infini et absolument parfait. Mais un être , quelque parfait qu'il soit , s'il n'a pas de sujets , n'est pas le Seigneur Dieu. Nous disons, en effet, mon Dieu , votre Dieu , le Dieu d'Israël , le Seigneur Dieu ; mais
' Eleganlissima hœcce solis, planelaruin et comelarum compares non nisiconsilio et dominio enlis intelligenlis et potenlis oriri potuit. (Philosopliîœ naturalis Principia.)
2 Hic omriia régit, non ut anima mundi, se<l ul universorum dominus etpropter dominium su uni Dominus Deus, navrozpâTwp dici solet. {Philosophiœ naturalis Principia,)
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nous ne disons pas mon éternel , votre éternel , l'éternel d'Israël ; nous ne disons pas mon infini , mon parfait. Ces appellations ne sont pas relatives à celui qui sert. Le mot Dieu signifie généralement maître; mais tout maître n'est pas Dieu. La domination d'un être spirituel constitue Dieu.
De cette domination véritable , il suit que le vrai Dieu est vivant, intelligent et puissant; de ses autres perfections, il suit qu'il est souverainement parfait. Il est éternel et infini , toutpuissant et tout sachant. Il dure de l'éternité à l'éternité; il assiste de l'infini à l'infini. Il n'est pas la durée et l'espace ; mais il dure et il assiste ; il dure toujours , il assiste partout ' ; et, par son existence continue et universelle , il fait la durée et l'espace. Comme chaque parcelle de l'espace existe toujours, et que chaque moment indivisible de la durée existe partout, pour le créateur et le maître de toutes choses, il n'y a pas de jamais, il n'y a pas de nulle part.
Toute âme qui perçoit, dans des temps divers, avec des appareils divers de sens et de mouvement, est une personne une et indivisible. Des parties se succèdent dans le temps et coexistent dans l'espace ; mais ni l'un ni l'autre n'a lieu dans la personnalité de l'homme, ou dans son principe pensant, et bien moins encore dans le principe pensant de Dieu. Tout homme , en tant qu'il perçoit les choses , est un seul et même homme , dans tous et dans chacun de ses organes , tant que sa vie dure. Dieu est un seul et même Dieu, toujours et partout. Son omni-présence n'est pas seulement une faculté virtuelle, mais une réalité ; car la faculté ne peut subsister sans la réalité. En lui sont contenues et se meuvent toutes choses, mais sans contact réci-
1 Mternus est et injinitus, omnipotens et omnisciens, ici est durât ab œterno in œlernum, et adest ab infinito in infinitum, omnia régit et omnia cognoscit quae fiunt aut sciri possunt. Non est œternitas vel infinitas, sed seternus et infinilus; non est duratio et spaliuni; sed durât et adest. Durât semper, et adest ubique. (lbid.)
proque. Dieu n'est pas affecté par les mouvements des corps; les corps ne rencontrent aucun obstacle de l'omni-présence de Dieu. Que Dieu soit un être souverainement nécessaire; c'est une chose avouée ; et par la même nécessité , il est toujours partout.
De là il est en tout semblable à soi, tout œil, tout oreille, tout cerveau, tout brps, tout entier puissance de sentir, de comprendre et d'agir, mais d'une façon nullement humaine, d'une façon nullement corporelle, d'une façon absolument inconnue pour nous. De même que l'aveugle n'a pas l'idée des couleurs , ainsi nous n'avons pas l'idée des modes par lesquels la souveraine sagesse de Dieu sent et comprend toutes choses. En effet, il est dépourvu de toute forme, de toute figure corporelle; il ne peut être vu , senti , touché, il ne doit être honoré sous l'image d'aucun attribut corporel.
Nous n'avons nulle idée de ses attributs; mais nous ignorons quelle est la substance de quelque chose que ce soit. Nous voyons seulement les formes extérieures des corps et leurs couleurs , nous entendons seulement les sons, nous touchons seulement les superficies, nous respirons seulement les odeurs, nous goûtons seulement les saveurs : quant aux substances mêmes, nous ne les pénétrons par aucune action des sens , par aucun effort de la réflexion ; et nous avons bien moins encore l'idée de la substance de Dieu. Nous le connaissons seulement par ses propriétés et par ses attributs, par la sagesse et l'excellence de ses œuvres , et par les causes finales qu'il s'est proposées. Nous l'admirons pour ses perfections , nous le révérons et nous l'honorons pour sa puissance, nous l'honorons comme ses sujets ; car Dieu , sans sa souveraineté , sans la Providence et les causes finales, n'est pas autre chose que la fatalité et la nature '.
1 Deus eniin sine dominio , providenlia et causis finalibus, nihil aliud est quam fatum et natura. (Philosophice naturalis Principia.)
Non-seulement Voltaire n'a pas rendu l'ensemble , et par conséquent la force de cette belle démonstration ; mais à une analyse peu fidèle il joint, selon son usage , des anecdotes douteuses. « Plusieurs personnes, dit-il , qui ont beaucoup vécu avec Locke, m'ont assuré que Newton avait avoué à Locke que nous n'avons pas assez de connaissance de la nature pour oser prononcer qu'il soit impossible à Dieu d'ajouter le don de la pensée à un être étendu quelconque , c'est-à-dire à la matière. » La matière pensante ! la matière capable de vouloir et de réfléchir, comme de graviter, comme de végéter, comme de croître ! Voilà le principe qu'insinuait dès lors Voltaire , qu'il ramenait sans cesse , et qui régna , plus ou moins avoué, jusqu'à la protestation de Rousseau.
Mais cette prétendue confidence de Newton à Locke n'est-elle pas démentie par tous les ouvrages du premier, depuis les plus sublimes jusqu'à son Commentaire de l'Apocalypse ? Quoi ! Newton , presque mystique, n'aurait pas même été spiritualiste? Quoi! il aurait si faussement appliqué la règle sublime qu'il avait découverte? De ce que la matière gravite sous la loi de l'éternel géomètre, y a-t-il motif de conclure que, divisée en fractions, elle raisonne, elle veuille , elle soit un être moral? N'est-ce pas là une contradiction dans les termes , ou une dénégation insignifiante? car , si par ce don de penser, ajouté, communiqué à la matière , vous entendez non pas une faculté dont elle est douée , mais une personnalité distincte qui s'unit à elle, n'est-ce pas l'âme elle-même que vous avez nommée, en voulant la méconnaître?
En attaquant l'immatérialité de l'àme , Voltaire , par une conséquence naturelle , supprimait la liberté de l'homme et arrivait au fatalisme , toujours à l'occasion
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des découvertes de Newton, le plus religieux des philosophes. Maupertuis, qui avait précédé Voltaire clans l'intelligence de la philosophie newtonienne, était loin d'en tirer un semblable corollaire ; mais il en abusait autrement. L'attraction , démontrée comme la loi du mouvement des corps célestes , lui parut le principe universel applicable à la formation de tous les êtres : il en fit donc la base d'un système sur/« génération, qui fut très-contesté. Maupertuis , en guerre avec les savants , comme Voltaire l'était avec les hommes religieux, se lassa plus vite ; il n'avait pas assez le génie des sciences pour y être inventeur ; et il n'était pas assez habile écrivain pour plaire toujours , comme Fontenelle , en rendant compte des inventions d'autrui. Son voyage au cercle polaire passa de mode au bout de quelque temps.
Ne pouvant pas , comme Voltaire , rajeunir à chaque instant la curiosité publique par quelque création nouvelle , il aima mieux changer de théâtre ; et lorsque Frédéric , en 1740, reconstitua l'Académie qu'avait fondée Leibnitz à Berlin, il se laissa facilement attirer en Prusse par le monarque , qui cherchait dans toute l'Europe des savants et des lettrés , comme le roi son père y avait longtemps recruté , à tout prix , des hommes de six à sept pieds. Maupertuis d'abord plut beaucoup à Frédéric, qu'il suivit à la guerre pendant deux campagnes. Après cet apprentissage , renonçant à la France , quoique toujours pensionné de Versailles , il épousa une noble dame de Poméranie , et s'établit tout à fait à Berlin. Fontenelle , lorsque le régent avait voulu le faire directeur perpétuel de notre Académie des sciences , s'était excusé , disant : «< Ah ! monseigneur, pourquoi voulez-vous m'ôter la douceur de vivre avec mes égaux ? >» Maupertuis , moins sage,
et dont l'amour-propre avait souffert de trouver à Paris beaucoup d'égaux et quelques supérieurs , se fit nommer par le roi de Prusse président perpétuel de l'Académie de Berlin ; et il en fut réellement le chef.
On sait comment sa domination, d'abord assez paisible , fut troublée par Voltaire, devenu son commensal aux soupers de Potsdam. Maupertuis était-il ingrat, tracassier et jaloux, comme le prétend Voltaire? peu importe, et nous ne le savons pas. Le mathématicien Kœnig, qu'il lit rayer de l'Académie, avait-il supposé la lettre de Leibnitz, où était pressenti et réfuté le principe de la moindre action, dont Maupertuis se disait l'inventeur ? nous ne sommes pas juges à cet égard. Mais, ce qui tient à la peinture du xvur siècle, c'est que de là sortit la moins philosophique de toutes les querelles, Voltaire publiant contre Maupertuis un pamphlet qu'il désavouait sous serment, Maupertuis dénonçant avec fureur Voltaire au roi, et le roi, dans une lettre colère etmal orthographiée, écrivant àVoltaire : « Si vos ouvrages vous méritent des statues, votre conduite mé» riterait des chaînes. » 0 philosophie , ô douce égalité entre un sage couronné et de libres penseurs , où étiez-vous ? Ce qui reste de ce débat , c'est que Frédéric , dans sa petite cour littéraire, rappelait la fable du léopard jouant à la main chaude , et frappant à son tour de pair à compagnon, n'était le sang qui coule sous la griffe royale. Quant à Voltaire , on lui donné raison , sinon pour la forme , au moins pour le fond , en lisant Maupertuis.
Les écrits de Maupertuis contre Kœnig , ses Lettres sur le progrès des sciences , sont là pour justifier la diatribe du docteur Akakia , que Frédéric fit brûler par la main du bourreau, sur les places publiques de Berlin. On y rencontre plusieurs vues bizarres, qui prouvent ou II. 7
que la géométrie n'empêche pas de déraisonner , ou que l'orgueil du paradoxe fausse étrangement l'esprit. Tantôt l'auteur avance que L'âme , qui , dans l'état ordinaire , voit le présent , pourrait , dans un état plus exalté , voir clairement l'avenir ; tantôt que , si on trouvait l'art de ralentir la végétation de nos corps , on augmenterait de beaucoup la durée de notre vie , comme on conserve longtemps les oignons dans une cave , en les empêchant de germer. Ailleurs , l'auteur espère un peu la pierre philosophale ; ailleurs , il voudrait qu'on creusât une immense cavité pour pénétrer dans l'intérieur de la terre ; puis il propose de faire sauter avec de la poudre une des pyramides d'Egypte , pour voir ce qu'elle renferme. Tous ces projets, assez ridicules, le parurent encore plus, commentés par les plaisanteries de Voltaire.
Mais une chose vraiment incroyable, autant que révoltante , c'est la proposition que voici , pour tourner au profit de la science le supplice des criminels :
Peut-être , dit Maupertuis , ferait-on bien des découvertes sur cette merveilleuse union de l'âme et du corps , si on osait en aller chercher les liens dans le cerveau d'un homme vivant ? Qu'on ne se laisse pas émouvoir par l'air de cruauté qu'on pourrait croire trouver ici. Un homme n'est rien, comparé à l'espèce humaine; un criminel est encore moins que rien.
Disséquer des cerveaux vivants pour prendre la pensée sur le fait, cela passe encore la barbarie de ces rois d'Egypte qui livraient au scalpel les criminels condamnés à mort, afin que la médecine pût mieux observer sur le vif le mouvement interne des organes et le jeu des nerfs * .
1 Longe oplime fecissc ITcrophilum el Erosislralum, qui nocen-
Cette froide et cruelle folie , écrite par Maupertuis , méritait à elle seule la diatribe du docteur Akakia.
Aces bizarreries, le président de l'Académie de Berlin joignit peut-être un autre tort, aux yeux du roi : il n'était pas athée, et il mêlait à ses paradoxes scientifiques une sorte d'imagination religieuse. Son Système de la nature, ou Essai sur la formation des corps organises, a partout pour objet d'établir la nécessité d'une première cause intelligente et active. Cet écrit remarquable, publié en 1751, d'abord en Prusse, et à côté des immondes ouvrages de la Mettrie , fut combattu , en France , par Diderot, que nous verrons, à cette époque, commencer son fervent apostolat de matérialisme. Maupertuis, après avoir banni Voltaire de Potsdam , s'y trouvait donc déplacé lui-même. Sa santé s'altéra; son humeur inquiète devint une mélancolie profonde. Il se plaignait du fardeau de la vie; et l'Académie, Potsdam, Berlin lui étaient insupportables. Le roi le laissa partir pour un climat plus doux. Il erra quelque temps, revit son pays natal, s'arrêta en Provence, et vint mourir en Suisse, entre deux capucins, dit Voltaire, qui ne l'épargne pas même à l'agonie.
Ce ridicule jeté sur les derniers moments d'un ennemi était odieux et faux. Le tour d'imagination de Maupertuis, le caractère même de sa philosophie expliquaient assez d'ailleurs les sentiments religieux qui ont marqué sa fin. S'il montra souvent un amour-propre inquiet et exigeant, son âme n'en était pas moins disposée aux affections
les homines, a regibus ex carcere acceptos, vivos incîderint, consideraiïntque , eliamnum spirilu rémanente, ea quœ nalura ante clausissel. (Cels. lib. I.)
vives. 11 fut longtemps inconsolable de La mort de son père, comme Oïl le voit par une lettre de Montesquieu, dont l'esprit calme et libre prenait plus doucement les chagrins de la vie.
Ses écrits, malgré quelques paradoxes bizarres, avaient eu, dès l'origine, un caractère moral et spiritualiste. 11 y avait persévéré à la cour de Frédéric, bien qu'il dût lui en coûter beaucoup de contredire le roi et d'encourir son ironie. Aux soupers pyrrhoniens de Potsdam, il avait défendu la cause qui n'était pas le plus en faveur, celle de Dieu et de l'âme immortelle. La Mettrie, avec son matérialisme médical, d'Argens, avec son érudition antichrétienne, et jusqu'au baron de Polnitz , avec l'histoire de ses trois ou quatre apostasies, amusaient davantage le roi : car il y avait là le courtisan athée , selon la prédiction de la Bruyère, qui n'avait encore sous les yeux que le courtisan dévot.
C'est un incident remarquable dans l'histoire que cet appui donné par un souverain au scepticisme le'plus destructeur. Les livres de la Mettrie sont, en eux-mêmes, d'une grande médiocrité, et monstrueux sans être saillants. Les uns , comme Y Art de jouir et le Discours sur le bonheur, n'offrent qu'une grossière licence, et seraient insipides parmi les mauvais livres. Les autres, où l'auteur veut raisonner, tombent encore au-dessous. L'Homme machine, le Traité de Vâme ne font que ressasser, en termes assez plats, les sophismes que Lucrèce avait animés d'une si belle poésie. La Mettrie s'efforce de voir dans les organes l'homme tout entier ; il le rapproche du singe, de la brute, et il ne s'aperçoit pas même que, plus ce rapport de l'organisation physique est marqué, plus est merveilleuse la différence incalculable des deux êtres,
plus éclate dans l'homme la présence d'un esprit supérieur, descendu sur la matière. Ce n'est pas tout de mal raisonner. Ce qui rend infâme les livres de la Mettrie, c'est qu'il corrompt systématiquement toute morale, qu'il veut détruire toute conscience. Lucrèce, dans sa négation de la divinité, avait paru croire encore à la vertu, et en faire un principe de bonheur. Le lecteur du roi de Prusse écrivait qu'il n'y a pas de remords, et que l'homme doit se livrer au vice et au crime, si le vice et le crime le rendent heureux.
Quand on lit ces choses dans des ouvrages imprimés à Berlin, sous la protection du roi, et tout remplis de plates invocations à son génie, on se demande où Frédéric voulait mener l'Europe , et si c'était en lui calcul de despotisme pour avilir et dégrader les hommes, ou simplement débauche d'esprit philosophique.
Mais Voltaire lui-même, qui blâme ces écarts du libre penser, et qui nomme quelque part la Mettrie un philosophe ivre, n'avait-il pas trempé parfois dans ces complots contre la dignité de l'espèce humaine ? On peut le croire en lisant certain Traité de métaphysique qu'il avait achevé dès 1736, mais qu'il ne publia pas de son vivant. Là Dieu est encore conservé ; la nécessité d'une première cause paraît démontrée : mais toutes les vérités morales sont méconnues. Là, Voltaire, au fond, et sauf les grâces de l'esprit et du langage, argumente comme la Mettrie. En affectant le doute, il va jusqu'à la négation absolue de la spiritualité de l'âme. Après avoir affirmé que l'âme ne pense pas toujours, « il est donc absurde, dit-il , de reconnaître en l'homme une substance dont l'essence est de penser. » De là, il part naturellement pour refuser toute liberté à l'homme, pour le soumettre à la loi des
sens , les seuls maîtres de son intelligence, et pour supprimer toute relation entre le Dieu qu'il a reconnu et la créature intelligente qu'il dégrade. Il supprime aussi les remords, et met à la place le gibet et la roue dont il menace les méchants.
Voltaire, à la vérité, se contredit dans cet ouvrage. Après avoir tourné en ridicule les idées innées et répété l'axiome que toutes les idées viennent par les sens , il reconnaît dans l'homme des dispositions instinctives :
La bienveillance pour notre espèce est née , par exemple , avec nous ,
dit-il. Et ailleurs :
Quoique ce qu'on appelle vertu dans un climat soit précisément ce qu'on appelle vice dans un autre , et que la plupart des règles du bien et du mal diffèrent comme le langage et les habillements , cependant il me paraît certain qu'il y a des lois naturelles , dont les hommes sont obligés de convenir partout l'univers, malgré qu'ils en aient.
C'est-à-dire que cet esprit si net et si juste ne peut , malgré qu'il en ait, aller jusqu'au bout du matérialisme qu'il adopte. Il en abandonne les dernières conséquences repoussées par le fait comme par le raisonnement; et il se fâche , quand elles sont reprises par la logique grossière de la Mettrie. Mais s'il y échappait lui-même par une contradiction , il n'en a pas moins posé le faux principe d'où sortent ces conséquences. La vérité morale est la loi des intelligences immortelles ; les nier , c'est nier cette vérité même. Et lorsque ensuite , forcé de la reconnaître , vous la comparez à l'instinct de l'abeille , et que vous assimilez une abstraction sublime ou
un sentiment pur aux alvéoles d'une ruche , vous ne faites que matérialiser l'idée du bien et du mal, comme vous avez matérialisé l'âme ; vous faites un non-sens , dont se moquait à son tour la Mettrie.
Quoi qu'il en soit , Frédéric , qui s'était amusé souvent du débat des deux opinions , paraît avoir incliné de préférence vers le matérialisme complet et conséquent : il ne rougit pas de composer un éloge funèbre de la Mettrie. Cependant la pensée du roi ne prévalait pas, sur ce point, devant sa propre Académie , où il fit lire cet éloge. Soit indépendance d'opinion, nécessaire aux lettres, soit candeur allemande, il s'y était formé un parti de philosophes chrétiens. Deux hommes célèbres, entre autres , Lambert et Euler , appliquaient à la démonstration des vérités religieuses les découvertes et la méthode de la science.
Nous ne citons que sous ce point de vue Lambert qui, bien que né à Mulhausen , en France , appartient exclusivement à l'Allemagne par sa langue. Ses Lettres cosmologiques sont un nouveau traité de l'existence de Dieu , démontrée par la grandeur et la régularité de l'univers neivtonien. Le mathématicien est poète , dans le ravissement que lui donnent ces prodigieux calculs , ces distances infinies, ces soleils innombrables, ces myriades de mondes , et cette lumière en route depuis plusieurs milliers d'années avant d'arriver jusqu'à nous ; et , du milieu de cet infini , il élance son âme vers le Créateur , dont il surprend partout la puissance dans la merveille de ses œuvres. L'ouvrage de Lambert est l'hymne de la science , et le plus bel exemple de l'appui qu'elle peut donner au sentiment religieux.
Euler démentit de plus près encore la philosophie
française du xvnr siècle, tout en lui empruntant sa langue pour la combattre. Ce n'est pas seulement l'existence de Dieu , la nécessité d'une cause première qu'il entreprit de défendre dans ses Lettres , écrites, en français, à la nièce du roi de Prusse, la princesse ftAnha.lt : quelques-unes de ces lettres sont une complète profession de foi spiritualiste et chrétienne. Je sais que , de nos jours , on les a trop vantées peut-être, dans la joie qu'on éprouvait à trouver si orthodoxe un savant, un géomètre. Il semblait que ce suffrage comptait double, et qu'on ne pouvait le priser trop haut. À vrai dire, cependant, il suffisait de remonter un peu en arrière , pour rencontrer partout cette alliance de l'esprit mathématique et de l'esprit religieux, dans Pascal, dans Fermât, dans Kepler, dans Tycho-Brahé , dans Galilée ; et c'était le génie du siècle , bien plus que celui de la science , qui avait rendu ce rapport si singulier et si rare.
Quoi qu'il en soit , ce qui nous frappe dans la métaphysique d'Euler, c'est sa persuasion même , plutôt que les motifs de cette persuasion. Attaque-t-il , par exemple, les philosophes « qui se sont imaginé que la matière pourrait être douée de la faculté de penser? » il se borne à leur objecter que « les propriétés des corps sont l'étendue , l'inertie et l'impénétrabilité. » Il ne dit rien de l'attraction et de la gravitation ; il n'explique point la différence entre les propriétés et les lois de la matière , entre les qualités qu'elle a et l'action qu'elle peut recevoir. Ailleurs il assure que le siège principal de l'âme est dans le corps caleux1 : ou bien, pour en donner l'idée, il la compare au point géométrique, qui n'a ni longueur,