‹ Œuvres de M. Villemain (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · Tome II , p. GO · texte numérisé non relu

Tome II , p. GO

ni largeur, ni profondeur. Puis il blâme cette comparai son, sans y rien substituer.

Euler n'était pas entré dans cette belle voie de l'observation intérieure , qui suit les phénomènes de l'âme , et démontre son essence par son activité En reportant , comme tout le xvnr siècle , l'origine des idées à la sensation , il ajoute :

La liaison que le Créateur a établie entre notre âme et notre cerveau est un si grand mystère que nous n'en connaissons rien autre chose , sinon que certaines impressions faites dans le cerveau , où est le siège de l'âme , excitent en elle certaines idées ou sensations; mais le comment de cette influence nous est absolument inconnu.

Plus loin , cependant , il soupçonne qu'après la faculté de sentir, après la mémoire, après les idées simples et composées , il y a encore une autre faculté de l'âme , qu'on appelle l'attention. Puis, de cette faculté, qui précède toutes les autres ( car sans elle la sensation même est imperceptible ou confuse) , il dérive \ abstraction, qu'il appelle une nouvelle faculté , et qui le conduit au jugement. Toute cette rqarche est sans doute assez défectueuse ; et une dissertation mi-partie algébrique sur les signes et les procédés du langage , nous paraît ajouter peu de lumière à ces premières notions. Mais viennent ensuite de belles choses , dites avec simplicité , sur le bien et le mal dans l'ordre physique, sur la destination de l'homme, enfin sur la foi chrétienne môme et les vertus qu'elle inspire. En tout, cet ouvrage, dans sa forme négligée, était une noble protestation devant Frédéric et le xvnr siècle.

Cette espèce de réaction ou de dissidence , qui créait

un parti religieux dans la philosophie même , ne fut sensible que hors de France, du moins jusqu'à Rousseau, qui lui-même était un étranger. Nous ne parlons plus de l'Angleterre où ce contre-coup avait dû plusieurs fois se produire à la faveur même du droit de discussion; mais à Genève il parut très-marqué. A la place des théologiens dogmatiques, on y vit de pieux contemplateurs de la Providence si méconnue dans les cercles philosophiques de Paris. Tels furent, à des degrés différents, Abauzit et Charles Bonnet, libres penseurs religieux, purs et vertueux moralistes.

Abauzit ne fut guère connu en France que sur la parole de J.-J. Rousseau , et par une note de la Nouvelle Héloïse, où il était comparé à Socrate. Voltaire ensuite s'empara de son nom, et lui attribua quelques hardiesses du Dictionnaire philosophique. Abauzit, dont la famille remontait, dit-on, à un médecin arabe du moyen âge, était né à Uzès, vers le milieu du siècle de Louis XIV. Après la révocation de l'édit de Nantes, il fut, dans son enfance, arraché à sa mère, qui était protestante, et mis dans un collège catholique. Sa mère parvint à l'en retirer, le fit passer à Genève, et s'y réfugia près de lui. Ces prémices de persécution avaient dû inspirer au jeune homme l'esprit de tolérance et de liberté, en même temps qu'une grande variété d'études favorisait en lui le libre penser. Mais il n'en resta pas moins religieux. Il prit part à la traduction française de l'Évangile, publiée à Genève; et, pendant le cours de sa longue vie, il ne cessa jamais de s'occuper de théologie et de critique sacrée. Rien , dans ses travaux , ne porte le caractère du scepticisme. 11 y a plus de charité que de dogme, mais souvent le langage d'une persuasion vive, bien éloignée de la po-

lémique anti-chrétienne. Voltaire l'a nommé quelque part le chef des ariens de Genève; et il paraît en effet incliner au sentiment des unitaires : mais avec quelle réserve et quelle gravité religieuse! Ses deux écrits : Sur la connaissance du Christ, et Sur l'honneur qui lui est dû, ont inspiré les belles pages qui, dans la profession de foi du Vicaire savoyard, choquaient si vivement Voltaire, comme une inconséquence et un désaveu d'incrédulité. Admirable dans la modestie et la simplicité de ses mœurs, et possédant son âme en paix jusqu'à l'âge de quatre-vingt-huit ans, Abauzit fut, à Genève, le vrai et silencieux modèle de ce christianisme philosophique, dont nous verrons Rousseau devenir par moments l'incomparable orateur.

Un autre écrivain de Genève, Charles Bonnet, eut bien plus de célébrité en Europe. Sa renommée s'appuyait sur l'étude approfondie de l'histoire naturelle. Cette science, qui, au xvnr3 siècle , parut s'absorber tout entière dans la gloire de deux hommes aussi différents par le but que par le génie , un grand classificateur et un philosophe éloquent, Linné et Buffon, avait produit, à la même époque, de pénétrants observateurs, qu'on a tort de ne pas compter parmi les écrivains. Tel fut Réaumur, dont les recherches sur l'histoire des insectes font partie de la science, et, lues par fragments, peuvent offrir, à l'ignorance même, un vif intérêt.

Charles Bonnet se forma par les écrits de Réaumur, et avait reçu comme lui le génie de l'observation. Né à Genève, en 1720, d'une famille riche et patricienne, et n'ayant jamais quitté les pittoresques contrées de la Suisse, ses premières études se portèrent sur la botanique et Y entomologie. Il y fit de précieuses découvertes,

qui n'intéressaient pas les savants seulement. Le célèbre

historien Mûller, admis, dans sa jeunesse, près de ce docte naturaliste, écrit à son ami Bonstetten :

Bonnet fait imprimer ses nouvelles observations sur les insectes : cela est beau comme un roman ; l'araignée surtout vous étonnera.

C'est qu'en effet le naturaliste genevois à la patiente sagacité de l'observateur joignait l'imagination et la sensibilité. Par là, dans la diffusion un peu incorrecte de son style, il est cependant écrivain; et, soit qu'il étudie la création dans les infiniment petits, ou dans les phénomènes du règne végétal, soit qu'il décrive la reproduction merveilleuse au puceron hermaphrodite , ou la formation et la texture des feuilles, il étonne, il attache, il parle aux yeux et à l'âme.

En lui, comme dans Haller, l'étude des sciences naturelles avait nourri le sentiment religieux; et lorsque la fatigue de l'observation microscopique le tourna vers d'autres travaux, son esprit fut tout préoccupé de méditations métaphysiques et religieuses. Il les appliqua d'abord à l'étude de sa science favorite, dans deux ouvrages d'une haute généralité, les Considérations sur les corps organisés, et la Contemplation de la nature, ouvrages dont l'illustre Cuvier a loué la méthode et la profondeur. Puis il se vit amené à l'objet principal de la métaphysique, l'étude et l'analyse des facultés de l'âme ; mais il y porta nécessairement les habitudes de l'observation physique.

Par là sa philosophie parut singulièrement se rapprocher de celle de Locke, et des théories qui expliquent tout par l'organisme, ou par la faculté de penser com-

muniquée à là matière. Le but cependant était fort (liftèrent; car il n'y eut jamais d'écrivain plus religieux, et, en dernier résultat, pins spiritualiste que Bonnet. Seulement, dominé par ses études de naturaliste, et moins exercé à l'observation interne, à l'étude de l'âme sur elle-même, qu'aux procédés de l'inspection anatomique, il ne conçoit la pensée que comme une fibre intellectuelle. L'âme est pour lui une nature mixte et indestructible, dont la vie est l'épreuve, et la mort le perfectionnement. Ces idées allaient mal au xvme siècle. Quelques théologiens orthodoxes y trouvaient un reste de matérialisme. Les sceptiques, et Voltaire, à leur tête, s'en moquaient comme d'une rêverie mystique. Bonnet se défendit avec candeur contre les premiers, et il s'expliqua pour tous, dans sa Palingénésie philosophique , belle spéculation qui se termine à une pure et savante profession de la foi chrétienne.

Ce n'est pas que cet ouvrage n'offre de singulières opinions ; l'anatomiste métaphysicien expliquait la permanence du principe pensant par celle d'un petit corps organique impérissable , « vrai siège de l'âme , dit-il , et qui est comme la monade de la pensée. » Cette immortalité qu'il assure à l'homme, il ne peut la refuser même aux animaux; il s'occupe de leur état futur, et prévoit pour eux une seconde vie , plus parfaite par le développement du petit corps organique de matière éthérée, qui renferme aujourd'hui leur âme , et qui doit la perpétuer. Dans cette perspective, il ne craint donc pas d'écrire :

L'homme , transporté dans un autre séjour plus assorti à l'éminence de ses facultés, laissera au singe et à l'éléphant cette première place qu'il occupait parmi les animaux de noire pla-

nète. Dans cette restitution universelle il pourra se trouver, chez les singes et chez les éléphants , des Newton et des Leibnitz.

L'imagination de l'auteur , en même temps qu'elle voit la brute monter, dans une vie à venir, au rang de l'homme , se demande si la plante ne passera pas également de l'être végétal à l'être animé ; il appuie cette idée de poëte par de savantes observations sur les nuances successives , les dégradations imperceptibles qui rapprochent les divers règnes de la création. Dans ce rêve d'une âme bienveillante , il y aurait de l'avancement pour tout le monde ; tout dans la nature monterait par degrés vers la sensation , la vie active , l'intelligence , et enfin la béatitude.

Nous nous arrêtons : et bien qu'il y ait dans cette théorie quelque chose qui appartient àLeibnitz , à ce Leibnitz dont les erreurs mêmes, comme on l'a dit éloquemment1, sont comptées parmi les titres de gloire de l'esprit humain, nous avouons que tout cela est bien étrange. L'ouvrage de Bonnet n'en est pas moins une belle et curieuse lecture ; la dernière partie surtout ne doit pas souffrir des illusions qui précèdent ; et elle mérite d'être étudiée à part comme un des plus curieux efforts de l'esprit philosophique , remontant, par le raisonnement , vers la foi. L'examen de l'Évangile surtout, d'après les probabilités ordinaires des témoignages , est un chef-d'œuvre d'induction originale.

Cet homme , qui s'était ainsi partagé entre la plus minutieuse observation des faits et la spéculation la plus haute , coula ses jours en paix dans l'étude de la nature

1 M. Royer-Collard.

et la méditation du grand Être. Comme ce religieux de la Trappe interrogé sur l'emploi de sa vie solitaire, il aurait pu répondre : Cogitavi dies antiquos, et annosœternos in mente habui. Mais à cette sublimité rêveuse il avait mêlé la pratique de toutes les vertus sociales.

Cet homme est un être presque divin ; je n'ai rencontré , ni dans le monde ni dans l'histoire , un plus vrai philosophe , un caractère plus noble et plus aimable.

Voilà le témoignage que lui rendait le sceptique Millier, après avoir passé plusieurs mois près de lui et de sa femme, dans sa campagne de Genthod, agréable retraite d'où sont datés ses principaux ouvrages. Genthod , modeste habitation d'un sage , tu n'as point rivalisé avec ce bruyant Ferney où Voltaire , à la même époque , attirait les grands et les philosophes, où il déclamait le rôle de Lusignan et écrivait Candide; tu seras moins célèbre aussi dans l'avenir que cet autre château du voisinage illustré par les noms de Necker et de Staël ; mais l'ami de la science et de la vertu ne t'oubliera pas, en traversant la Suisse !

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