‹ Œuvres de M. Villemain (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · VINGTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LEÇON

Progrès de l'école sceptique en France. — Elle devient ton t ;> (ait dogmatique. — Son influence sur la morale et sur le goùl. — Diderot. — Ses écrits philosophiques; ses romans licencieux. — D'Alembert. — Reflet de son génie mathématique sur ses études littéraires. — Sa philosophie et sa critique, — Réforme de la philosophie matérialiste. — Philosophie de Condillac considérée dans ses principes, sa méthode. — Influence qu'elle exerce.

Messieurs ,

Les écoles françaises de Berlin et de Genève , en reproduisant nos opinions sceptiques , travaillaient à les réformer étales combattre. Il y avait doute et partage dans les esprits ; chez quelques-uns , le sentiment religieux renaissait du libre examen ; et la philosophie expérimentale était ramenée , à travers les recherches les plus hardies , aux vérités instinctives du spiritualisme. Mais , à Paris , le scepticisme , peu contredit , devenait dogmatique , et il avait toute l'autorité et l'intolérance de la mode. Bientôt sa doctrine ne fut pas seulement une négation , mais une foi : aux doutes discrets , aux insinuations malignes , aux attaques partielles , à la raillerie qui respectait du moins quelques grands principes , succédait une destruction sérieuse et systématique de toute croyance religieuse et morale. Voltaire était dépassé et restait en arrière, non-seulement comme trop timide dans ce qu'il disait , mais comme trop faible au fond de

l'âme , et gardant encore le préjugé de Dieu. La doctrine contraire commença d'être prêchée avec hauteur : il y avait l'Apostolat de l'athéisme.

L'homme qui remplit cette mission avec le plus de talent et d'ardeur fut Diderot, esprit vaste, mais inconséquent , peu d'accord par sa nature avec ses propres opinions , enthousiaste et sceptique , bon homme exprimant parfois des vœux atroces , capable de vertu , et destructeur de toute morale. En Diderot se résume une école entière ; il n'en était pas seulement le chef avoué , mais le travailleur le plus actif; et indépendamment de tout ce qu'il a fait seul , elle n'a rien publié où il n'ait mis la main. Avec lui, nous avons eu tant d'écrits, graves ou licencieux , techniques ou déclamatoires , sortis de sa plume , sous son nom, et tant d'écrits ou adoptés par d'autres, ou furtifs et sans aveu, le Système de la nature, le Code de la nature y toute la bibliothèque polémique de d'Holbach , et les chapitres les plus hardis d'Helvétius , et ce qu'il y a de plus éloquent dans l'Histoire philosophique de Raynal , ou de plus curieux dans la Correspondance de Grimm.

Diderot représente une seconde époque du xvnr siècle , le passage du déisme à l'athéisme , de la licence aristocratique du Mondain au cynisme des Bijoux indiscrets, de la liberté frondeuse et de l'indépendance raisonnable à la haine de tout pouvoir , enfin du libre examen à l'abolition de tout principe.

Diderot , le plus remarquable de tous les hommes qui secondèrent ce mouvement, appartenait à la classe ouvrière. Né à Langres, en 1712, d'un père honnête coutelier, il commença d'excellentes études au collège des jésuites de sa ville , et vint ensuite les achever à Paris il. 8

par des cours de philosophie et de sciences. Comme presque tous les écoliers spirituels et sans fortune, il était destiné à l'état ecclésiastique. Son père l'y engageait ; et les jésuites d'abord , puis l'Université , tâchèrent de l'attirer : mais son frère seulement devint un assez bon chanoine. Pour lui , une autre ardeur l'entraînait ; il secoua le joug , et vécut à Paris de petits secours envoyés par sa mère , de leçons de mathématiques , et de tous les expédients d'un pauvre jeune homme.

Un de ces expédients fut de dire à un religieux en crédit, qu'il voulait entrer dans son ordre et se consacrer à Dieu, mais qu'avant de quitter le monde, il avait des dettes à payer. Le religieux l'accueillit , et lui prêta plusieurs fois de l'argent sur sa conversion future ; mais comme les demandes se renouvelaient , enfin il refusa. « Vous ne voulez plus me prêter d'argent? lui dit alors le néophyte. — Non, assurément. — Eh bien, je ne veux plus être carme. » Cette feinte nous paraît moins piquante et moins bonne que ne le croit un admirateur de Diderot; elle semble annoncer déjà l'art qu'eut souvent ce philosophe de prendre avec emphase des rôles un peu factices, et de s'imposer parfois à autrui, au nom de la philanthropie , de la vertu, de l'amitié.

Quoi qu'il en soit , les privations de sa jeunesse ne furent pas soutenues sans courage ; il étudia et travailla beaucoup, faisant des traductions pour les libraires, des sermons pour les prédicateurs, parfois même des mandements pour les évêques. Il s'était marié, et il avait une femme et une fille à nourrir. Cependant , au milieu de ce travail obscur et forcé et des dissipations d'une vive jeunesse, son talent se formait, et ne tarda point à paraître.

La littérature anglaise était alors la grande ressource1. de Diderot ; il y prenait ses premières vues encyclopédiques , et des idées nouvelles en critique et en philosophie. Goldsmith raconte quelque part une soirée où, dans son voyage à Paris, vers 1740, il entendit Fontenelle, Diderot et Voltaire discuter sur la littérature de son pays. Fontenelle , qui la connaissait assez peu , l'attaqua finement et sévèrement. Diderot en prit la défense longuement, et avec plus d'ardeur que de justesse, au jugement même d'un témoin intéressé. Voltaire le laissa dire ; mais lorsque , bien tard dans la soirée , Voltaire prit ensuite la parole et soutint la même thèse , sans exagération, sans emphase, avec un choix exquis de souvenirs et d'expressions, ce fut un charme qui retint tout le monde éveillé une partie de la nuit. Évidemment c'est à l'Angleterre bien étudiée, c'est à Richardson, c'est à Lillo , c'est à la liberté de la scène anglaise que Diderot emprunta plus tard son drame moral et l'expressive familiarité de ses récits. Mais il n'écrivit d'ouvrages d'imagination que dans sa maturité ; et il ne chercha d'abord chez les Anglais que l'érudition et la hardiesse philosophique. On le voit par son imitation assez littérale du traité de Shaftesbury sur le Mérite et la Vertu : en donnant parfois plus de vigueur et d'éclat aux raisonnements de cet ingénieux sceptique, Diderot le suit pourtant à la trace , et , comme lui , s'arrête encore à la croyance de Dieu. Mais cet ouvrage , fondé sur le principe d'un théisme presque chrétien , n'exprimait pas l'opinion vraie de Diderot ; et on ne peut y chercher que le talent d'écrire, et une forme à la fois logique et brillante.

Bientôt il se montra plus hardi dans un recueil de Pensées philosophiques publiées sous l'anonyme. Là t

Diderot est encore théiste, et de L'existence du monde il conclut le Créateur. Mais, sur tout le reste, il fait au dogme et à la morale une guerre assez ouverte ; et, sous le prétexte de ramener les hommes à la religion naturelle , il attaque déjà tous les cultes. Écrites d'un style vif et brusque , avec un mélange d'imagination et de saillies, ces Pensées eurent un grand succès, et furent attribuées à Voltaire, dont la moquerie plus circonspecte n'avait pas osé tant de choses en quelques pages.

Diderot redoubla, et fit paraître sa Lettre sur les aveugles, qui lui attira cette détention à Yincennes date célèbre du premier écrit de Rousseau. La Lettre sur les aveugles était moins claire que les Pensées philosophiques ; et je ne sais si elle eût été beaucoup lue , sans la persécution de l'auteur. Il y avait cette alliance de conjectures arbitraires et d'observations physiques , dont Diderot a souvent abusé. Le but de l'auteur était obscur, les déductions longues et embarrassées. 11 avait fait un grand pas cependant ; il arrivait à l'athéisme : mais en vérité, c'était par l'hypothèse la plus absurde. Certes, si la pensée humaine brille à nos yeux dans toute son activité immatérielle et spontanée, si nous sentons la force de cet axiome : je pense , donc je suis, c'est surtout quand nous voyons l'intelligence suppléant à l'imperfection des sens, et se passant parfois des plus précieux organes.

Si un homme aveugle-né a compris la lumière, et fait des leçons publiques sur la théorie de l'optique et la décomposition des couleurs , il y a là un des efforts de l'intelligence qui en marquent le mieux la sublime origine. Et cependant c'est un témoin de ce genre, c'est le célèbre Saunderson , que Diderot s'avise de produire en

preuve contre Dieu ; c'est dans la bouche de ce géomètre aveugle qu'il met ses objections à l'existence du Créateur. Historiquement , l'anecdote a été démentie par un compatriote de Saunderson , par le ministre anglican qui assistait à ses derniers moments : mais le raisonnement était encore plus faux que l'anecdote. Au reste, Saunderson, l'ami, l'élève de Newton, se fût-il montré aussi ferme et aussi bon athée que le veut Diderot, il faudrait peser sur ce point non pas son autorité, mais ses objections ; et celles que lui attribue la Lettre sur les aveugles sonj bien faibles.

Vous me citez des prodiges que je n'entends pas, dit-il, suivant cette lettre ; si vous voulez que je croie en Dieu , il faut que vous me le fassiez toucher.

Pour faire un argument de cette force , l'exemple de Saunderson n'était pas nécessaire ; un clairvoyant pouvait dire de même : « Si vous voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez voir. »

Hors de là , le raisonnement que Diderot prête à son philosophe aveugle se réduit à la vieille supposition que la matière en mouvement a pu se débrouiller d'ellemême , par une multitude d'essais successifs ; que les êtres informes ont péri , et qu'enfin quelques formations accidentellement régulières et viables ont duré. Yoilà le grand mot de la Lettre sur les aveugles.

Cet athéisme a son corollaire naturel , la destruction de toute morale. Suivant l'auteur, les idées mêmes les plus purement intellectuelles, les idées de vice et de vertu, sont, comme le reste, toutes dépendantes du corps. En voulez-vous la preuve? Les aveugles ne conçoivent pas la pudeur ; donc la pudeur dépend de la vue :

ils ont grande aversion du vol , aversion qui , selon Diderot , naît en eux de la facilité qu'on a de les voler sans qu'ils s'en aperçoivent, et plus encore peut-être de celle qu'on a de les apercevoir quand ils volent : donc apparemment les clairvoyants devraient être des fripons. Mais Diderot , sans s'embarrasser des conséquences diverses attachées à ces deux exemples , s'écrie gravement :

Ah ! madame, que la morale des aveugles est différente de la nôtre! que celle d'un sourd différerait encore de celle d'un aveugle, et qu'un être qui aurait un sens de plus que nous trouverait notre morale imparfaite , pour ne rien dire de pis !

Ainsi, point de Dieu, point de vérité absolue, point de morale. Nous voilà tombés bien bas, et bien loin de cette sphère élevée, où nous plaçait Montesquieu reconnaissant une raison primitive , et une justice antérieure aux êtres qui la reçoivent et l'appliquent. La matière organisée d'elle-même, et tout l'ordre moral soumis à la matière , ou plutôt point d'ordre moral ! Diderot s'enfonça dans ce chaos, de toute l'activité de son ardent génie. Là, il nage1, il plonge, il guée, il rampe et quelquefois il vole ou s'élance comme un météore, pour prendre toutes les expressions du poëte.

L'inutilité d'une cause première, la négation de la Divinité, la matière vivante et créatrice, l'absence ou l'incertitude de la loi morale, voilà ce qu'il croit, ce qu'il veut, ce qu'il affirme, ou ce qu'il insinue dans sa Réfutation de Maupertuis, dans son Interprétation de la nature, dans ses romans, plus contagieux que ses traités,

1 With head, hands, wings, or feel persues his way, And swims, or sinks, or wades, or creeps, or Oies.

dans sa Promenade du Sceptique ,dans son Rêve de oV Alembert, cynique ébauche où le matérialisme est mis en thèse et en action avec une impudence d'images égale à l'absurdité du raisonnement.

V Interprétation de la nature était imitée de Bacon, pour le titre et pour quelques formes philosophiques ; mais, à travers l'éblouissement des grands mots, on recueille peu d'instruction de cette lecture.

Bacon avait dit avec grandeur et vérité :

Ministre et interprète de la nature, l'homme n'agit et ne connaît qu'en proportion de ce qu'il a observé de l'ordre même de la nature. Il n'a pas d'autre science ; il n'a pas d'autre pouvoir. On ne commande à la nature qu'en lui obéissant. Ni la main seule , ni l'intelligence laissée à elle-même n'ont beaucoup de force. Il faut des instruments; ils ne sont pas moins nécessaires pour l'intelligence que pour la main. Les instruments de la main produisent ou règlent le mouvement : les instruments de l'esprit aident l'intelligence, ou la prémunissent. Il serait insensé et contradictoire en soi d'espérer que les choses qui n'ont jamais été faites puissent se faire , si ce n'est par des méthodes qui n'ont jamais été tentées.

Diderot exagère et parodie ce langage :

La véritable manière de philosopher, écrit-il, ce serait d'appliquer l'entendement à l'entendement et l'expérience aux sens, les sens à la nature, la nature à l'investigation des instruments, les instruments à la recherche et à la perfection des arts qu'on jetterait au peuple, pour lui apprendre à respecter la philosophie.

Rien, dans Diderot, ne réalise ce fastueux programme ; et personne moins que lui n'a observé cette première règle d'appliquer l'entendement à l'entendement; car ces paroles, si elles ont un sens, ne pourraient désigner

que l'observation interne, l'étude attentive des phénomènes de l'àme ; et c'est précisément ce que Diderot néglige ou méconnaît, pour chercher tout dans l'organisation physique.

Diderot ajoute qu'il existe une philosophie rationnelle et une philosophie expérimentale. Mais donne-t-il, comme Bacon, quelques règles précises et sûres pour diriger l'expérience? nullement. Il entasse quelques hypothèses sur l'origine des êtres, et n'exprime un peu distinctement que Yatomisme d'Épicure. C'est à ce sujet qu'il combat Maupertuis, ou plutôt que de la théorie de ce philosophe sur les forces vivantes qui concourent à l'ordre du monde, il tire de nouveau levieuxsystèmedu/?«wY^mwe, dont il semble l'obscur Hiérophante. Maupertuis avait tout subordonné à l'existence et à l'action de Dieu : Diderot n'admet d'autre Dieu que la matière, incessamment transformable et vivante. La conclusion qu'il en tire, c'est de conseiller aux hommes de laisser là ces questions futiles sur l'origine des choses, pour s'occuper seulement des recherches relatives à leur bien-être ; et le conseil serait bon, si le bien-être de l'homme était possible sans la culture de l'âme, et sans l'idée de Dieu, du devoir et de la vertu. Mais autant les hypothèses cos^ mologiques sont inutiles et inaccessibles à l'homme, autant lui importe et lui appartient la méditation sur lui-même, sur son Dieu et sur sa fin. Pour cela les instruments sont en lui : la lumière est à sa portée ; il voit dans son âme. Mais c'était cette lumière que le philosophe venait éteindre , en ne laissant ni Providence ni loi du devoir dans le monde : car c'est là ce qui sort, plus ou moins avoué, de la métaphysique de Diderot, et ce qui règne dans sa morale.

Cette Interprétation de la nature, confuse et déclamatoire, n'a d'importance que comme le manifeste d'un parti. Ce fut le novum organum de l'athéisme, au xvnr siècle ; et Diderot se chargea lui-même de le commenter et de l'étendre par ses conversations et par les écrits qu'il inspirait. Qu'y a-t-il, en effet, dans le Système de la nature, la Philosophie de la nature, le Code de la nature, Y Age de la raison de Thomas Payne , et cent autres pamphlets contre Dieu ? l'affirmation de ce que Diderot avait jeté comme un doute profond et mystérieux, savoir que la matière, active par elle-même, produit dans ses états successifs toutes les formes de l'être, le mouvement, la vie, l'intelligence.

Sans doute des esprits différents tiraient de cette doctrine commune des conséquences fort diverses. Et de même que Spinosa, dans son système de l'infinie substance, voyant, et, pour ainsi dire, touchant partout ce monde animé, seul Dieu qu'il reconnaisse, en parle avec une pieuse extase , dont les expressions ressemblent au pur amour de Fénelon pour la suprême intelligence ; ainsi, dans le xviif siècle, quelques esprits, conduits, par la perversion du raisonnement, à ne voir dans l'homme que matière, étaient pénétrés cependant d'un affectueux respect pour l'humanité. Mais une doctrine se juge par ses inductions naturelles, et non par quelques inconséquences ; et le résultat logique de l'athéisme , c'est l'anéantissement de la loi morale.

Quelques philosophes de bonne ou de mauvaise foi ont soutenu le contraire. Quand Dieu n'existerait pas, ontils dit, l'homme n'en est pas moins obligé d'être juste et bon. Obligé? devant qui? et par quelle loi? « Le patriarche (c'était Voltaire) ne veut pas se départir de son

rémunérateur vengeur; il raisonne là-dessus comme un enfant, » écrit quelque part Grimm, l'ami et le complice d'athéisme de Diderot. Voltaire pourtant n'allait pas encore assez loin. Ce n'est pas seulement comme rémunérateur et vengeur que Dieu est nécessaire à la morale ; c'est comme source de toute intelligence , comme règle de toute justice. S'il n'y a pas une intelligence supérieure, qui a tout précédé, si l'idée humaine du bien et du mal ne dérive pas d'une idée éternelle qui repose en Dieu même, si elle n'est qu'une convention terrestre, née ici-bas de nos intérêts et de nos besoins, elle n'est rien : elle n'a pas le droit de maîtriser l'homme, quand il peut y échapper ; et elle ne le maîtrisera pas. C'est en ce sens que j'entendrais le mot extraordinaire de Malebranche : « Dieu est le lieu des esprits, comme l'espace est le lieu des corps.» Pour qu'il existe une vérité absolue, une vérité intellectuelle, il faut qu'il existe un Dieu. Rien ne prouve mieux que les ouvrages de Diderot la justesse de cette déduction. Comme il a rejeté d'abord Dieu, il n'y a pas ensuite de principe qu'il n'ait mis en doute et attaqué. Nous l'avons vu, dans la Lettre sur les aveugles, faire varier la morale avec le nombre et la qualité de nos sens. Dans Y Entretien d'un père avec ses enfants, dialogue fort piquant d'ailleurs, Diderot arrive à conclure qu'il n'y a pas de loi pour le sage. Dans le Supplément au voyage de Bougainville, la pudeur est déclarée préjugé, et l'inceste chose indifférente. Et nonseulement les vertus sociales, la foi, la probité, mais les sentiments, les instincts de la nature sont mis en poussière. Diderot a écrit cette phrase :

Dites-moi si , dans quelque contrée que ce soit, il y a un père

qui , sans la honte qui le retient , n'aimât mieux perdre son enfant que sa fortune et l'aisance de sa vie?

0 philosophe, qui aviez une fille, dont vous parliez souvent, acceptez-vous cette indigne supposition pour vous-même? Auriez-vous donné la vie de votre enfant pour conserver la pension que vous faisait cette impératrice de Russie, comblée de vos louanges, quoiqu'elle eût fait assassiner son mari ?

Vous savez que l'école où régnait Diderot était principalement établie chez le baron d'Holbach, fort petit seigneur allemand , mais homme d'esprit et homme riche, tenant maison ouverte à Paris. C'est lui que l'abbé Galiani nommait le maître d'hôtel de la philosophie, parce qu'il a, pendant quarante ans, donné, deux fois par semaine, de fort bons dîners aux gens de lettres les plus célèbres, et surtout aux libres penseurs. J'ai connu, Messieurs, des personnes qui avaient passé leur vie dans cette société; car nous y touchons. Il n'y a guère que soixante ans, le salon d'Holbach était dans sa plus grande ferveur de hardiesse; et on y discutait le programme métaphysique de la révolution de 1789, aux crimes près. Il n'est pas une théorie de réforme, pas une innovation, pas une destruction qui n'ait été là rêvée, prédite, préparée.

L'abbé Morellet, homme fort paisible et grand ami de l'ordre, assure que nul de cette société si hardie n'était capable d'entrer dans le moindre projet de troubler le gouvernement. Cela est juste, à quelques égards. Les convives du baron d'Holbach n'étaient pas de vrais réformateurs politiques, des Harrington, des Sidney. Quelques-uns même n'avaient d'indépendance que sur la religion et sur la morale, l'abbé Galiani, par exemple,

qui se piquait de ne reconnaître, en politique, d'autre maître que Machiavel, et d'autre principe que le despotisme bien cru, bien vert; mais dans quelques autres fermentait une ardeur aveugle de liberté, qui parfois s'exhalait en vœux sinistres. Ce n'est pas à tort qu'on a reproché à Diderot d'avoir, même dans une espèce de saturnale philosophique, ou de rêverie dithyrambique, déclamé ces étranges vers :

Et mes mains ourdiraient les entrailles du prêtre , A défaut d'un cordon pour étrangler les rois.

Voilà, dans le vœu et l'image, ce cynisme de cruauté qui marqua plus tard des temps affreux, et semblait les annoncer. D'autres écrits, et Diderot prit part à tous, la Morale universelle, le Système social, renfermaient, avec quelques principes vrais de droit public et de liberté, une passion d'indépendance irrégulière et violente. C'est par là que la philosophie déplut à Frédéric , et que ce roi en vint lui-même à la réfuter. Mais ces premières rumeurs de l'esprit anarchique étaient encore enveloppées et comme couvertes par l'explosion irréligieuse. En fait, on ne conspirait pas contre le gouvernement de cette époque , vicieux à tant d'égards ; mais on conspirait contre le fondement sacré de tout ordre social, le fondement de la justice, de la morale, de la liberté raisonnable, encore plus que du pouvoir, la foi à l'existence de Dieu et à la spiritualité de l'homme. Cette conspiration toute spéculative, toute déclamatoire, tenait ses conciliabules chez le baron d'Holbach.

C'est là, nous dit l'abbé Morellet, que Diderot, que le docteur Roux et le bon baron lui-même établissaient dogmatique-

ment l'athéisme absolu, avec une persuasion . une bonne foi , une probité édifiantes.

Ajoutons même qu'il y avait une opposition déiste , qui soutenait le choc de son mieux, et n'était pas toujours battue, quand elle avait pour se défendre un certain argument moitié sérieux, moitié bouffon de l'abbé Galiani. Mais en général, c'était l'athéisme qui répandait son souffle glacial dans cette atmosphère de savoir et d'esprit, que traversa Rousseau, et d'où il s'enfuit indigné et plus éloquent.

Il nous restait à chercher dans les ouvrages de Diderot, et dans le caractère même de son talent, les conséquences de cette doctrine dont il fut le plus ardent apôtre. Malheureusement il est une partie de ses ouvrages qui sont jugés sous le point de vue moral, par cela seul qu'on ne peut les nommer ici.

Mais quel était le talent de cet homme qui , en face de génies bien supérieurs à lui, exerça beaucoup d'empire sur son temps et en conserve sur la littérature du nôtre ; écrivain remarquable , dont la verve ne resta pas accablée sous les in-folio de Y Encyclopédie, ne parut pas diminuée par tant d'emprunts qu'on lui faisait sans cesse , ni desséchée par l'aridité des études techniques, ni dissipée dans la stérile agitation des entretiens ; mélange du sophiste et du philosophe, dudéclamateuretdu savant; corrupteur de la morale avec une sorte d'effusion de cœur et de bonhomie , corrupteur du goût avec une éloquence remplie parfois de vigueur et de simplicité ?

Le rapport même des doctrines philosophiques de Diderot avec son goût et son style serait curieux à étudier. Dans le roman , dans le drame , dans la théorie de l'art , son imagination est matérialiste comme sa philosophie.

Ce qui domine en lui , c'est une sorte de chaleur des sens. Son style coloré , sanguin , nu , effronté, n'a rien de cette beauté intellectuelle qui reproduit , à travers dos images transparentes, les plus pures abstractions de l'âme. Chez lui , tout parle au corps. Sa poétique théâtrale prodigue la réalité jusqu'à la minutie , tout en y mêlant la déclamation.. Ses jugements sur les arts du dessin sont vifs , mais outrés, et dépassent la nature , en prétendant toujours y ramener.

Et toutefois , il est deux genres de composition où Diderot a vraiment excellé , où il a été original et judicieux, nouveau et vrai. Le premier de ces genres, Messieurs, quel nom lui donnerai-je ? je ne sais. Ce sera, si vous le voulez , le conte moral , mais non pas mondain et fardé comme celui de Marmontel , le conte moral bourgeois, populaire , le récit familier , les deux Amis de Bourbonne , par exemple , cette histoire touchante , où tout est si rude et si simple ; ou bien encore Y Histoire de mademoiselle de la Chaux et du docteur Gardeil. Cela était nouveau dans notre langue. C'est l'abondance de détails, l'exactitude pittoresque et sensible de Richardson, avec une expression plus serrée, plus nerveuse. Personne n'a mieux conté dans le xvnr siècle , non , pas même Voltaire.

On peut aussi , dans les grands romans de Diderot , clans ceux dont je ne parle pas , détacher quelques pages marquées de cette même empreinte , mais à travers combien de longueurs et de turpitudes !

Je reviens à un autre genre, la critique littéraire , où il a porté parfois une sorte d'invention aussi rare que piquante, et jeté en courant de petits chefs-d'œuvre. Ce n'est pas que là aussi Diderot n'ait été fort inégal, et, par

moments , faux et de mauvais goût. Il a surtout contribué à donner aux jugements littéraires cette chaleur extatique , cet engouement fantasque , ces emportements d'admiration ou de dédain , souvent éprouvés ou affectés depuis , et qui ne sont pas la vraie éloquence du genre , celle dont Cicéron , Fénelon , Voltaire ont animé la critique. Diderot, dans ses écrits, ressemble toujours à un homme de talent et d'humeur qui improvise. Il y a beaucoup à rabattre de ce qu'il dit , beaucoup à retrancher ; mais il y a déjà le fond et la forme, la sagacité , la vivacité et le hasard heureux de l'expression.

Diderot , comme critique , a quelque chose de la liberté de l'école allemande , quelque chose aussi de ses affectations. Ce qu'il veut , ce qu'il admire, c'est le naturel , le spontané , le simple , un homme enfin , et non pas un auteur. Ce qu'il est dans ses jugements, c'est un homme passionné et original , qui ne juge ni par règles , ni avec méthode , mais sous les impressions qu'il reçoit , ou par des vues de l'esprit qui lui sont propres ; mais ce qu'il est naturellement, il affecte encore plus de l'être. Il prétend toujours que sa critique soit neuve. De là bien des recherches. Parle-t-il de Thomas et de son Essai sur les Femmes ?

Quand on veut écrire sur les femmes, s'écrie-t-il , il faut, monsieur Thomas , tremper sa plume dans l'arc-en-ciel , et secouer sur sa ligne la poussière des ailes du papillon. Il faut être plein de légèreté , de délicatesse et de grâce ; et ces qualités vous manquent. Comme le petit chien du pèlerin , à chaque fois qu'on secoue sa patte, il faut qu'il en tombe des perles ; et il n'en tombe aucune de la vôtre.

La patte de Thomas , cela peut sembler plaisant ; mais

cette plume , cet arc-en-ciel et ces ailes ri*' papillon , du critique qu'il faut rire.

II y a bien aussi des choses ridicules, de l'enthousiasme à froid , des naïvetés d'apparat , de l'exagéré , du faux , dans l'éloge que Diderot a fait de Richardson ; ruais il y a, je crois, de la grâce et de l'éloquence. Ou voit Diderot , oisif et passionné , perdu dans la rêverie de ces beaux romans qui hantent sa vive imagination :

Vous qui parcourez ces lignes que j'ai tracées sans liaison, sans dessein et sans ordre , à mesure qu'elles m'étaient inspirées dans le tumulte de mon cœur, si vous avez reçu du ciel une âme plus sensible que la mienne , effacez-les. Le génie de Richardson a étouffé ce que j'en avais. Ses fantômes errent sans cesse dans mon imagination; si je veux écrire , j'entends la plainte de Clémentine ; l'ombre de Clarisse m'apparaît ; je vois marcher devant moi Grandisson; Lovelace me trouble', et la plume s'échappe de mes doigts. Et vous, spectres plus doux , Emilie , Charlotte , Paméla , chère miss Howe , tandis que je converse avec vous , les années du travail et de la moisson des lauriers se passent; et je m'avance vers le dernier terme, sans rien tenter qui puisse me recommander aussi au temps à venir.

Diderot est un critique supérieur, bien qu'il manque souvent d'une exacte justesse. Mais il sent ce qu'il juge ; il analyse avec feu. Son imagination se colore de celle d'autrui ; il prend le langage et l'accent des choses qu'il veut louer. Vous le croyez emphatique et déclamateur ; c'est qu'il dissertait sur Sénèque. Mais lisez quelques pages qu'il a écrites sur Térence ; on n'est pas plus simple, plus élégant, plus net ; on n'a pas plus de goût. Térence l'a frappé ; il en conserve l'image , comme un œil irritable qui s'est fixé sur une vive et distincte cou-

leur , en garde l'empreinte , et la porte quelque temps avec soi.

Diderot , dans ses causeries de salon , avait un jour parlé de Térence , comme il parlait de tout , avec feu , avec ravissement. Puis , il s'était enthousiasmé pour autre chose. M. Suard , homme d'esprit et qui faisait un journal , aurait bien voulu saisir au passage la première partie de l'entretien ; et il pria Diderot de la mettre par écrit. Diderot promit pour le lendemain , et des mois s'écoulèrent sans qu'il remplît cet engagement sans cesse rappelé. Enfin , un jour , de grand matin , arrive chez Diderot le domestique de M. Suard, qui vient chercher l'article sur Térence , attendu , dit-il, pour finir le journal sous presse. Diderot, pour la vingtième fois, renvoyait au lendemain. Mais le messager déclare qu'il a l'ordre de rester , et ne peut revenir sans copie, sous peine d'être chassé par son maître. Diderot pressé s'illumine de Térence; et , en quelques heures , il le réfléchit dans le délicieux fragment : Térence était esclave...

Diderot , à la vérité , vous paraîtra bien moins heureux dans sa longue dissertation sur la poésie dramatique : c'est que là il est inspiré non plus de Térence, mais de lui-même. Il écrit sous le reflet de ses propres drames , du Père de famille et du Fils naturel. 11 devient lourd et maniéré ; il fait une poétique fausse pour un genre faux. Il tombe dans une sorte de matérialisme théâtral : il en vient à donner aux minuties extérieures, à la mimique des choses insignifiantes une importance ridicule ; et après avoir pris l'insipidité pour le naturel, il y ajoute le jargon et l'emphase. Les prétentions de l'auteur ont gâté le sens du critique. L'un a voulu créer, dans la peinture de la vie , en ramassant ce il. 9

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que les maîtres avaient dédaigné ; et l'autre transforme en théorie ces expédients nés du défaut d'invention dramatique.

Là cependant la critique de Diderot se montre encore ingénieuse et neuve, dans quelques réflexions épisodiques sur les anciens, sur Homère, sur Térence, sur Lucrèce. Diderot connaissait l'antiquité ; il en avait particulièrement étudié les philosophes. C'est lui qui , dans notre littérature, a, le premier, fait une place à l'histoire de la philosophie; et, quoiqu'il ait surtout travaillé d'après Brucker, il a sa part de vues originales. Sans doute, on ne trouvera pas , dans son analyse des écoles grecques , la précision savante , la méthode de restauration inventive qui caractérisent quelques fragments sur la philosophie ancienne publiés de nos jours. Mais il a parcouru , dans ce genre , une immense carrière , embrassant , pour l'encyclopédie , tous les âges de la philosophie grecque , depuis les systèmes d'Heraclite et d'Anaxagore jusqu'au syncrétisme d'Alexandrie , et ensuite , reprenant le travail de l'esprit humain dans le moyen âge , depuis les premiers scolastiques jusqu'à Vanhelmont, vaste Babel , dont il est l'interprète un peu confus. Et cependant, comment n'être pas frappé de cet amas de connaissances et de cette active sagacité ?

Érudit et original, Diderot, malgré l'erreur de ses principes , peut-il être relégué , comme le veut la Harpe , dans la classe des sophistes? et après les quatre génies du xvme siècle , son nom ne doit-il pas venir le premier peut-être parmi les lettrés de son temps? Il n'en fut pas ainsi cependant. Sa réputation souffrit de ses doctrines ; fon talent resta, en partie, offusqué par le genre de ses travaux. Longtemps ami et associé de d'Alembert, il ne

sut pas, comme lui, se ménager une considération assurée; il ne put même entrer à l'Académie, malgré l'ascendant du parti philosophique et toutes les lettres de Voltaire, qui prétendait, pour cette bonne œuvre, employer de concert madame de Pompadour et l'abbé d'Olivet.

Cependant , depuis la Lettre sur les aveugles, nulle persécution ne vint le distraire. Entre le baron d'Holbach et quelques amis dont il était l'oracle , il poursuivit sans obstacle sa prédication d'athéisme, jusqu'à son voyage triomphal à la cour de Russie, dans l'été de 1773. Lorsque Euler, qui avait aussi vécu dans cette cour, l'eut quittée pour Berlin , une jeune princesse de Prusse s'étonnait de sa timide réserve : « Madame , lui dit le géomètre , c'est que je viens d'un pays où l'on est pendu quand on parle. » Diderot n'en parla pas moins devant Catherine. Du reste , cette philosophie épicurienne et vague n'avait rien d'incommode pour la conscience de la coupable souveraine. Elle combla de présents le philosophe, dont elle admirait , écrit-elle à Voltaire , l'imagination intarissable ; et elle le renvoya vanter dans les salons de Paris les lumières et l'humanité de Saint-Pétersbourg.

Diderot vieillissait , et un voyage précipité, un séjour de quinze mois sous le ciel de Russie avaient altéré sa forte constitution. Il languit depuis son retour ; mais son talent gardait la même vigueur. Une des pièces les plus originales qu'il ait écrites, le Neveu de Rameau, ce dialogue spirituel , déclamatoire , cynique , moral , censure ou apologie du vice , appartient à ses dernières années. Jusqu'à sa mort, en 1784, il continua de causer et d'écrire en sceptique , ou plutôt en athée dogmatique ; excellent homme d'ailleurs, pour tout ce qui ne contrariait pas son plaisir ou son goût, charitable , confiant , aileetueux,

et en tout un des hommes les plus extraordinaires du xvur siècle pour le savoir et la verve. Seulement c'est un regret amer de songer que des dons si rares , une intelligence si active et si cultivée, un naturel si riche , n'aient servi qu'à la prédication des plus désolantes doctrines. Diderot a fait , en cela, beaucoup de mal. Insidieux logicien et peintre corrupteur, il appelle la licence au secours du sophisme. Diderot ne s'est pas fait moins de tort à lui-même. Malgré son rare talent, il devint lourd et monotone par l'obsession d'une seule idée. Et quelle idée ! l'action indéfinie de la matière, et son passage de l'état inerte à tous les phénomènes de la vie et de l'intelligence. Voilà ce qu'il ramène sans cesse , en y mêlant , sous toutes les formes , l'image de la jouissance physique , et en tâchant d'ennoblir ce culte du corps par un prône de vertu et de bonté , contradictoire et démenti.

Dans l'ordre moral, Diderot ne saurait être trop blâmé ; car il a fait servir au ravalement de l'homme la chaleur même de l'imagination et de l'éloquence. Sous le rapport du goût, il ne pèche pas moins, comparé surtout à Voltaire: c'est Diogène, au lieu d'Aristippe. Là où Voltaire a passé, jetant quelques traits libres, Diderot professe longuement la corruption. Sa licence même devient doctorale et déclamatoire. Il a donné l'exemple funeste de se passer à la fois de raison et de pudeur ; et par là, si son nom et son talent doivent vivre, sans cesse on doit protester contre l'erreur de ses principes et la contagion de sa parole.

Rien de plus opposé à cette nature intempérante de Diderot que le caractère et l'esprit d'un autre écrivain , qui fut vingt ans son coopérateur et son ami : vous avez déjà nommé d'Alembert, l'auteur du Discours prélimi-

naire de l'Encyclopédie. L'influence réunie de ces deux hommes dut être d'autant plus grande que leurs talents étaient plus divers, et que la méthode, la précision, la justesse de l'un corrigeaient l'abondance irrégulière de l'autre. Il y a longtemps déjà, lorsque Napoléon fit placer la statue de d'Alembert dans un lieu public, on disputa pour savoir si cet honneur était rendu au philosophe ou au géomètre. La question ne sera pas douteuse pour la postérité. Créateur de plusieurs découvertes partielles et d'une grande application de la science, d'Alembert, nous le savons par ses successeurs, est un homme de génie dans les mathématiques. Il ne peut prétendre au même rang dans la philosophie et les lettres, quelque jugement qu'on porte d'ailleurs sur ses doctrines. Toutefois, par la partie , sinon la plus incontestable , du moins la plus connue de sa gloire, par son esprit, par son influence, il tient une grande place dans la révolution actuelle du xvme siècle ; et sa personne, non moins que ses écrits, doit nous occuper.

D'Alembert, comme un célèbre poëte anglais de la même époque, était né hors de la société, et sous la disgrâce qui s'attache à la violation d'une de ses lois. Fils naturel de madame de Tencin et du commissaire de marine Destouches , il fut désavoué , dès sa naissance , comme l'avait été le malheureux Savaye, fruit des amours Hlégitimes de lord Rivers et de lady Macclesficld . Plus maltraité même encore par l'indifférence de sa coupable mère, il fut exposé dans ses langes sous le portail d'une église, et recueilli par la pitié d'une pauvre femme. Mais Savage resta toute sa vie sous le poids de son origine, errant, proscrit ; et ne pouvant , par la célébrité littéraire , rentrer dans cette société d'où il était tombé par l'injuste

hasard de sa naissance, il languit dans l'humiliation et le vice. En vain, dans son poëme énergique du Bâtard, il dénonça et réclama sa mère. D'Alembert, sans jamais se plaindre de la sienne, par la seule force du talent, et par le caractère affable et bienveillant de la société française, trouva partout un honorable accueil : tant, il faut l'avouer, l'amour des lettres, l'ascendant de l'esprit avaient mêlé, dans notre ancien régime, d'heureuses compensations à l'inégalité des rangs !

Arrêtons -nous un moment sur cette destinée , qui appartient à l'histoire des mœurs, comme à celle des sciences.

L'enfant de madame de Tencin n'était pas tout à fait oublié dans l'abandon où il avait été jeté. Son père, sans pouvoir le reconnaître, lui assura du moins une pension, qui permit plus tard à sa pauvre nourrice de le faire élever avec soin. 11 fit d'excellentes études à l'Université, et obtint même, très-jeune, le titre de maître es arts. Si les jésuites avaient eu l'envie de s'attacher Diderot, il paraît que les jansénistes espérèrent quelque temps attirer d'Alembert. Un de ses professeurs, fort zélé pour la secte, en voyant avec joie l'esprit vif et caustique du jeune élève, attendait de lui de nouvelles Provinciales. Un goût passionné pour les mathématiques , tout en marquant mieux la ressemblance avec Pascal, changea fort cette vocation promise. D'Alembert, après les études classiques, essaya du droit et de la médecine, pour avoir un état; mais en vain. Ce qu'il avait entrevu de mathématiques, dans le cours de philosophie du collège, lui avait montré la science pour laquelle il était né. Il s'y dévoua tout entier, sans maîtres, et presque sans secours, allant consulter dans les bibliothèques publiques les

livres dont il avait besoin, et y retrouvant parfois les démonstrations qu'il avait déjà devinées.

Ce n'est pas ici, et à nous, qu'il convient de parler de dynamique, de calcul des différences partielles, de précession des équinoxes : nous ne pouvons un peu reconnaître que le philosophe et l'écrivain. Et si, sous ce rapport, le talent ne paraît pas égala la renommée, l'influence que ce talent exerça n'en mérite pas moins d'être notée dans l'histoire littéraire du xvme siècle.

Un savant célèbre de nos jours, parlant avec admiration du génie mathématique de d'Alembert, lui reprochait seulement de manquer d'élégance dans le calcul. Mais là d'Alembert était inventeur. Il n'en est pas de même dans ses autres écrits. Hors de la géométrie, l'originalité l'abandonne; et même, lorsqu'il ne prend que la philosophie des sciences, vous ne lui trouvez ni cette étendue ingénieuse de l'esprit de Fontenelle, ni cette belle clarté de Mairan, ni cette facile et éloquente démonstration de quelques savants nos contemporains. Son style est toujours froid et contraint. Quoique occupé de grandes choses, (qu'y a-t-il de plus grand que d'avoir créé une science , et médité sur toutes?) il manque de force et d'élévation dans l'expression. On a dit que c'était un système de sa part, et qu'à ses yeux le langage des sciences voulait une sévère simplicité. Ce n'est pas la simplicité que nous lui reprochons ; c'est parfois quelque chose déplus. D'Alembert s'ennuyait du style deButfon, et le trouvait fastueux et déclamatoire. Consulté sur ce jugement, un homme d'esprit répondit : « Que voulezvous? il n'est pas donné à tout le monde d'être sec. »

Le scepticisme qu'avait adopté d'Alembert, et qui se montre si fort à nu dans sa correspondance intime avec

Frédéric, n'était pas l'ait pour corriger cette disposition naturelle de son esprit; et la réserve qu'il s'imposa d'ordinaire, les précautions dont il enveloppait souvent ses pensées les plus hardies, devaient nuire également au naturel et à la vivacité de son style. Toutefois, lorsque, déjà célèbre en Europe par ses grands travaux mathématiques, et un peu rassasié de cette gloire par vingt ans d'études et de succès, il se tourna vers les lettres, son coup d'essai fut une œuvre de maître, le Discours préliminaire de l'Encyclopédie. Publié à peu d'années de Y Essai sur les mœurs, de Y Esprit des Lois, et des premiers écrits de Rousseau, cet ouvrage eut son éclat, dans le midi du xvme siècle.

La méthode et plusieurs idées étaient empruntées de Bacon. Mais le tableau de tout ce que les sciences avaient fait de grand depuis Bacon, une exposition plus précise, et cet ensemble de vues comparées, qui naît du progrès général, suffisaient à la gloire du nouveau travail : seulement on n'y sent pas assez ce qui domine dans Bacon, ce qui couvre ses omissions et ses erreurs, l'enthousiasme de la science. Ce n'est pas que l'àme de d'Alembert ne fût noble, plus désintéressée que celle de Bacon, et plus exclusivement éprise de la gloire des sciences : mais on dirait qu'il appliquait à tout les procédés rigoureux des mathématiques, au lieu de porter, dans cette science même, l'imagination élevée du métaphysicien. De là ce péristyle de Y Encyclopédie, correct et bien distribué, ne frappe pas les yeux par cet air de grandeur qui saisit à l'ouverture du livre de Bacon, Sur la dignité et les accroissements des connaissances humaines.

Dans la première partie de ce discours, après avoir établi que l'homme doit toutes ses idées aux sensations.

sauf cependant une loi naturelle qui se trouve au dedans de lui, exception très-fondée, mais qui détruit le principe, l'auteur esquisse la généalogie des sciences, en commençant par les notions intellectuelles du vice et de la vertu, de la spiritualité de l'âme et de l'existence de Dieu, et en passant successivement aux connaissances qui ont pour objet les besoins du corps, et la nature physique exploitée, comparée, mesurée. Il est à remarquer que, dans cet enchaînement et dans ce point de départ, d'Alembert s'éloigne tout à fait de Diderot, et exprime une tout autre croyance :

Les propriétés que nous apercevons dans la matière, dit-il , n'ont rien de commun avec la faculté de vouloir et de penser.

Ailleurs il reconnaît une égale certitude aux vérités morales et aux vérités géométriques. En tout, le caractère de ce discours est une philosophie judicieuse et ferme, qui n'a rien du scepticisme amer et découragé, fréquent chez d'Alembert.

Du reste, la généalogie des sciences qui remplit cette première partie n'est qu'une nomenclature plus ou moins arbitraire. L'éloquence y figure parmi les sciences d'observation, la poésie, que les anciens appelaient une éloquence plus sainte et plus auguste, sanctiorem augustioremque eloquentiam, parmi les arts d'imitation, à la suite de la peinture, de la sculpture, et même de l'architecture, « qui n'est, aux yeux du philosophe, que le masque embelli d'un de nos plus grands besoins. >» On n'en doit pas moins étudier avec soin cette espèce d'inventaire, où sous les divers numéros de mémoire, imagination, raison, se rangent tous les efforts et tous les produits de l'intelligence.

La seconde partie (lu discours est plus remarquable encore ; elle dut frapper vivement les contemporains ; elle les éblouissait de leur gloire, en retraçant les progrès de l'esprit humain en France et en Europe depuis le xvr siècle, et le point d'élévation où il était parvenu. Ce tableau était distinct de l'Encyclopédie, répertoire nécessairement indigeste et médiocre par son immensité même : aussi nous l'en avons détaché pour le considérer à part, et en marquer le noble et nouveau caractère.

D'Alembert n'eut pas dans la suite une pareille occasion de talent. Les nombreux Éloges d'académiciens qu'il a composés sont instructifs , pleins d'esprit et d'anecdotes, mais ne répandent pas sur les lettres l'intérêt et l'agrément que Fontenelle savait attacher aux sciences même les plus austères. Quelques Essais de d'Àlembert, sur des questions de littérature , manquent d'éclat , et parfois de justesse , au moins de cette justesse de goût , qui n'est pas celle de la géométrie , comme l'a remarqué Pascal. Sa traduction des fragments choisis de Tacite a de la concision sans force , et n'est , en général , ni éloquente ni fidèle. D'Alembert avait, du reste, dans l'esprit et dans l'humeur, une verve caustique dont son style a quelquefois profité. Nous le verrons aux prises, sans trop de désavantage, avec Rousseau même ; et son livre Sw la Destruction des Jésuites, sans être écrit du style de Pascal, comme le prétend Voltaire, est un vif et piquant récit, où l'impartialité même a sa malice.

Mais tout ce qu'on peut lire aujourd'hui de d'Alembert n'est qu'une image affaiblie de lui-même ; ses écrits ne donnent pas l'idée de la considération puissante et paisible qu'avait obtenue dans le monde cet homme qui n'était pas un sage, ni peut-être un grand caractère, mais

qui eut au plus haut degré, dans son temps, la dignité d'homme de lettres, avec beaucoup d'esprit pour la faire valoir, et une illustration à part dans les sciences pour la soutenir. On voit quelque chose de cette influence dans son Essai sur les gens de lettres et sur les grands ; elle s'y marque surtout par l'épigramme ; mais il faut la chercher dans sa vie , où elle se montrait bien mieux , par le désintéressement, l'honneur, l'amitié Adèle et la fierté délicate. D'Alembert, refusant tour à tour la présidence de l'Académie de Berlin, près d'un roi qu'il aimait, et le magnifique emploi de gouverneur du grand-duc à la cour de Catherine ; d'Àlembert, réduit à une modique pension d'académie, et recevant à ses petites soirées, dans son entre-sol du Louvre, d'anciens ministres, comme le duc de Choiseul, et des grands seigneurs, parfois gens de beaucoup d'esprit, d'Alembert, sans place, sans faveur, sans fortune, sans famille, était un des personnages les plus importants de Paris : c'était un triomphe du mérite pur , du mérite personnel , triomphe que permettait l'ancien régime avec tous ses abus , et qui ne se retrouverait pas dans l'égalité de nos temps plus libres , où la politique ne laisse guère de grande place hors d'elle.

D'Alembert jouissait beaucoup de cette estime , son unique bonheur, dans une vie laborieuse et simple , qui ne fut pas exempte de quelques tourments de cœur ; car il souffrit des passions, comme sa spirituelle et oublieuse mère avait su les peindre. Tous les mémoires du temps et les lettres de mademoiselle Lespinasse nous ont dit combien l'amour de d'Alembert fut malheureux et soumis : sa douleur, après la perte de celle qu'il aimait, fut inconsolable; et on la sent dans le témoignage de ses regrets, malgré je ne sais quelle affectation qui s'y mêle.

C'est un spectacle triste de voir, dans les dernières années de sa vie, cette belle et vive intelligence languir sous les infirmités physiques, sans la distraction de l'étude , sans l'espérance de l'avenir, et presque sans la douceur de l'amitié, n'ayant plus guère de consolation que les lettres assez rares et la froide philosophie de Frédéric.

D'Àlembert, du reste, très-éloigné du prosélytisme de Diderot, n'avait prêt»'1 au scepticisme qu'un secours indirect ; et, en vantant surtout la méthode des sciences, il avait voulu décréditer la métaphysique plutôt que la corrompre. Une place restait à prendre dans la philosophie , entre les anciennes doctrines appuyées sur la religion et les théories du matérialisme ; un homme s'y destina vers l'époque où Diderot et d'Alembert avaient commencé leur renommée. Fondateur d'une école, l'analyse de ses écrits pourrait être l'histoire d'une science : il ne nous appartient pas de le considérer ici sous un tel point de vue : ce qui nous est permis, c'est d'esquisser une différence, de marquer un contraste, et d'indiquer l'effet extérieur d'une doctrine plutôt que d'en discuter dogmatiquement les principes Je parlerai donc peu de Condillac, après ce qui en a été dit, et par les ingénieux continuateurs qui l'ont corrigé , et par les maîtres célèbres qui l'ont combattu.

Né à Grenoble, en 1715, dans une famille de robe, Condillac, élevé pour être abbé, devint philosophe, selon la destinée commune à la plupart des vocations ecclésiastiques du temps ; mais sa philosophie, au lieu d'être exclusivement novatrice et militante, se tourna toute en recherches spéculatives ; et il parut moins vouloir servir une cause que fonder une science : l'objet de cette science était grand, l'analyse de l'esprit humain. Il y

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consacra toute sa vie, car ses ouvrages, sur divers sujets, psychologie, logique, histoire, calcul, ne furent que des applications réitérées de la méthode suivie dans le premier, Y Essai sur l'origine des connaissances humaines. C'est le point de vue qui occupa pendant quarante ans Condillac, et d'où il a tiré une philosophie que sa clarté apparente et sa simplicité ont rendue justement célèbre.

Cette philosophie affecte surtout d'écarter les systèmes, et de s'appuyer sur l'observation et le raisonnement : elle parle une langue précise -et sans images, mais agréable par la justesse. A ce titre seul, et par l'influence qu'elle exerça sur les lettres, elle doit fixer notre attention ; elle le doit bien plus sous un autre rapport : elle marquait un point d'arrêt et un schisme dans le xvur siècle. Condillac fit douter sérieusement le matérialisme ; il cherche, examine, distingue là où le xvme siècle affirmait ; il voit la double nature de l'homme dans ce que Diderot, Helvétius, d'Holbach expliquaient par la fermentation de la matière et le jeu des organes. Comme eux, il part de l'action des sens ; mais, dans sa marche, il devient idéaliste; et cet interprète de la sensation a péché, pour ainsi dire, par trop de spiritualisme, en attribuant a l'esprit le pouvoir de créer les formes et les couleurs qu'il aperçoit.

Cependant, comme les hommes, et ceux même qui étudient la philosophie, se paient souvent d'apparences, Condillac a surtout été jugé sur les premiers mots de sa doctrine ; et c'est ainsi qu'il est appelé un odieux philosophe par le fougueux spiritualiste M. de Maistre, et qu'il est attaqué de nos jours comme le père du sensualisme.

Le caractère et les conséquences naturelles de sa phi-

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losophie avaient pourtant, dès l'origine, frappé les yeux des vrais matérialistes ; et la différence entre eux et lui avait tout d'abord éclaté. Diderot, en le louant publiquement pour quelques articles donnés à V Encyclopédie, s'indignait de certains passages de ses écrits, et le trouvait scolastique et idéaliste. C'est même, en partie, pour le combattre qu'il se jeta dans ses explications physiologiques de la pensée. Pour beaucoup d'autres, cependant, moins absolus et moins clairvoyants que Diderot, Condillac parut un adversaire utile de la métaphysique religieuse , un observateur favorable au scepticisme ; et il fut aussi loué que Bonnet de Genève était décrié, bien que leurs doctrines se touchent par plusieurs points. Il succéda presque, en France, à la grande réputation que Voltaire avait faite à Locke, comme fondateur d'une nouvelle et libre philosophie.

Condillac cependant ne suivait pas Locke d'aussi près qu'on l'a dit. Dès son premier ouvrage, il s'en sépare, et quelquefois pour les choses mêmes que Voltaire avait le plus louées dans le philosophe anglais.

Je ne sais, dit-il, comment Locke a pu avouer qu'il nous sera peut-être éternellement impossible de connaître si Dieu n'a pas donné à quelques amas de matière disposée d'une certaine façon la puissance de penser. Le sujet de la pensée doit être un : or, la matière n'est pas un.

Et tout ce qui suit établit avec force la distinction des deux substances. Condillac rejette également bien loin l'opinion de Locke, qu'il n'y a pas de morale innée, et ses tristes efforts pour montrer que les coutumes les plus barbares ont prévalu chez quelques peuples, comme bonnes et saintes. Faux et vain travail, pourrait-on dire

à Locke, démenti par vous-même qui le laites, et qui prétendez conclure, de la monstruosité de ces coutumes, l'absence du sentiment moral, à l'instant même où ce sentiment vous révèle qu'elles sont monstrueuses !

Condillac, sur bien des points encore, contredit les opinions du philosophe anglais, et il ne l'avoue jamais pour son maître. Je ne doute pas cependant qu'il ne l'ait beaucoup étudié, dans la traduction du moins ; car il ne savait pas l'anglais ; mais il a choisi entre ses pensées, et corrigé sa méthode.

Quant à la base même de cette philosophie, l'influence des sens sur la pensée, vous connaissez l'axiome antique : Nihil est intellectu, quod non prius fuerit in sensu. Mais vous savez aussi que Leibnitz a magnifiquement complété cet axiome par ces mots : Nisi intellectus ipse. «< Il n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été auparavant dans les sens, si ce n'est l'intelligence elle-même. » La théologie chrétienne avait compris cette vérité avant Leibnitz. « L'entendement humain, dit saint Thomas, dans l'état présent, ne conçoit rien sans images sensibles. » Nihil intelligit sine phantasmate. Mais saint Thomas ajoutait : « Les sens sont étrangers à toute idée spirituelle; ils ignorent même leur propre opération. La vue ne pourrait se voir, ni voir qu'elle voit. » Et ainsi, dans la prédominance même de l'action des sens, il montrait la nécessité du principe intellectuel.

Condillac n'a pas d'autre but. Il redit sans cesse : « L'âme seule sent à l'occasion des organes. » Il a même écrit cette phrase étonnamment idéaliste : « Les modifications de 1 aine deviennent les qualités de tout ce qui existe hors d'elle. » Mais suivez-le dans ses déductions détaillées et dans son analyse des sens, l'activité de l'àme

disparaît. 11 reproche à Locke d'avoir reconnu deux sources de nos idées, les sens et la réflexion. Il lui reproche d'avoir fait des facultés de 1 'âme autant de qualités innées, tandis qu'elles tirent leur origine de la sensation elle-même. La sensation transformée est tout : elle devient tour à tour attention, comparaison, jugement. Mais, dira-t-on, les bêtes ont des sensations; et cependant leur âme n'est pas capable des mêmes facultés que celle de l'homme. À cette objection, que répond Condillac? « C'est, dit-il, que l'organe du tact est moins parfait dans les bêtes. Or, c'est le tact qui surtout excite l'attention, et fait naître la réflexion. » Diderot n'eût pas mieux dit ; et voilà où le philosophe idéaliste est tombé par l'abus de sa méthode, et sa prétention d'avoir tout découvert dans l'analyse unique de la sensation transformée.

Mais il ne suffit pas d'une seule clef pour ouvrir l'esprit humain. La dualité même de notre nature ne permet pas qu'un seul procédé d'observation rende compte de tout notre être; et c'est ainsi que la philosophie de Condillac, faible et vulnérable par les côtés mêmes qui longtemps l'avaient rendue populaire, a vu tomber son influence, reniée d'abord dans le pays d'où elle avait tiré ses plus fortes armes, puis attaquée en France par un homme éloquent 4, qu'a suivi toute une école.

Une grande part lui reste cependant. Si les ouvrages de Condillac ne suffisent pas à l'interprétation psychologique de notre nature, si le philosophe a, plus d'une fois, dévié de son but, son travail du moins est instructif et fécond en précieuses expériences. Condillac a beau-

I ' M. Royer-Collard.

coup profité de deux esprits plus puissants que le sien, Hobbes et Locke ; mais il observait et pensait beaucoup par lui-même.

Pour son principal ouvrage, le Traité des sensations, il fut encore aidé par les ingénieux entretiens d'une personne douée, dit-on, du génie des spéculations métaphysiques, mademoiselle Ferrand. La mort lui enleva cette amie; et il écrivit seul l'ouvrage médité en commun. Mais peut-être, dans la forme délicate de ce livre, est-il resté quelque trace d'une semblable association d'idées. Par là le Traité des sensations offre une agréable et piquante lecture, bien qu'on puisse ne pas admettre cette fiction d'une statue animée sur laquelle l'auteur essaie et conjecture l'action successive des sens, qu'il ne connaît lui-même que par une épreuve simultanée. Deux choses ontsurtoutoccupéCondillacdansson étude expérimentale de l'esprit humain, l'association des idées et la puissance des signes. Ce qu'il en a écrit a fait naître une science tout entière, ou du moins une école, Yidéologie. Mais, avant Condillac, Hobbes avait eu cette opinion que les mots sont nécessaires pour la conception des idées. C'est lui qui avait dit, dans son latin barbarement expressif : Homo, animal rationale, quia orationale. Et ailleurs, il définit ainsi l'intelligence : « Une certaine représentation des choses qui se forme d'après la signification convenue des termes1. » Et ailleurs : « Une chose nommée, dit-il, est toute chose qui peut être conçue parla pensée, ou dénombrée par le calcul. « Yoici l'exemple qu'il en donne :

L'emploi des mots pour écrire les pensées , n'est nulle part

1 Est intelleclus imag'malio quaedam, sed quœ datur ex verborum signiticalione eonstitnta.

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