‹ Œuvres de M. Villemain (volume 3)Chapitre 10 sur 19 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

désavoué les doctrines qui, suivant moi, sont l'âme des lettres, comme elles sont l'honneur et la vie des peuples dignes de mémoire -, mais, je n'avais pas ici pour objet principal de les célébrer, ou de les défendre-, et je voulais rassembler surtout des Essais d'analyse critique, des Études de goût et d'art, pour ceux qui s'y plaisent encore , et que l'amour des lettres rend indulgents à tout travail indépendant inspiré par elles.

ET

RAPPORT

' SUR

Messieurs,

Quel que soit aujourd'hui le vif intérêt des études d'histoire nationale, et quelque grands travaux que leur promettent l'émulation et la liberté des esprits, l'Académie n'a point encore à déplacer la couronne qu'elle décerne, depuis plusieurs années, au même écrivain et au même ouvrage. M. A. Thierry conserve le Prix, qui semble avoir été fonde dans la prévoyance d'une destination si juste. L'estime publique ne s'en plaindra pas. Elle sait que le célèbre historien n'a pas fait de cette décoration de sa retraite un motif de repos et d'inaction : et dans cette enceinte même, la lecture applaudie d'un fragment plein de vues originales, sur une des époques du Tiers-État en France, a signalé naguère quel nouveau titre de gloire allait compléter l'œuvre historique couronnée par l'Académie,

et que n'a surpassée nul travail récent d'une autre main. L'Académie maintient également à M. Bazin le Prix obtenu par son Tableau du règne de Louis XIII ; et malgré l'étonnement que peut exciter cette coïncidence de deux exceptions, elle y voit une double justice.

En dehors de ses prix ordinaires, l'Académie avait à juger cette année des recherches d'érudition et de goût sur notre langue. C'était l'essai d'un nouveau concours. Dans une étude détaillée du style de Molière, elle avait voulu constater le travail commun du génie d'un homme et de l'esprit d'un siècle, et cela dans la forme d'ouvrage qui, par la peinture des passions éternelles du cœur et des accidents de la vie sociale, par le jeu des conditions et des caractères, permet au langage le plus d'énergie, de naturel et de variété. Pour cette épreuve, elle prenait la meilleure époque, celle où l'idiome français, souple et ductile comme le métal fondu, gardait profondément l'empreinte de la pensée. Les langues sont un domaine commun , où le génie se fait une propriété particulière. De même que par une invention de nos jours, les objets extérieurs, les masses, les détails même se gravent spontanément sur une surface préparée, que la lumière frappe de leur image, ainsi, dans l'idiome d'un peuple se reproduisent d'euxmêmes, au grand jour de la vie, ses usages et ses mœurs. Maiscà côté de ce dédoublement d'un siècle dans sa langue, et de cette imitation des choses par les paroles, le génie et la passion, qui est le génie du moment, ajoutent la création à la copie. Le fonds général d'une langue, c'est la peinture par reflet, par l'action seule de l'objet et de la lumière; le style, c'est l'œuvre inspirée du peintre.

Sans doute, il n'est pas besoin d'un vocabulaire, pour discerner ces deux origines. On les juge mieux cependant par cette étude. En la demandant, l'Académie, sur onze ouvrages, a obtenu deux travaux remarquables : l'un, inscrit

sous le n° 3, distribue et explique clans un vaste recueil toute la diction de Molière; l'autre, le n° 10, en réunit les traits les plus expressifs dans un choix qui n'oublie rien.

Des considérations instructives précèdent les deux ouvrages, entre lesquels l'Académie a partagé le Prix qui vient d'être doublé. Leur mérite comparé a été apprécié dans un rapport que nous ne pouvons lire à cette séance, ni abréger, sans l'aflaiblir. Les auteurs, que leurs noms désignent assez, sont MM. Genin et Guessard. Une première mention est encore accordée au n° 1 1 , et une seconde au n° 8.

En décernant le Prix d'utilité morale, fondé par M. de Montyon , l'Académie a souvent compris dans ses jugements des ouvrages de formes très-diverses, où le talent ne touchait au but proposé que d'une manière indirecte et spéculative.

Aujourd'hui, comme la société devient sans cesse plus pratique dans ses vues d'amélioration, l'Académie l'a été dans ses choix ; et elle a désigné d'abord les écrits mêmes qui se liaient à quelque œuvre de bienfaisance publique. Les soins de la charité si active, depuis quinze ans, avaient laissé longtemps un grand vide dans la protection accordée aux enfants du peuple. Les écoles élémentaires si rapidement multipliées étaient loin de suffire. Les salles d'asile ont été créées, comme un passage entre le foyer du pauvre et l'école. A peine formées, les salles d'asile ont averti la société d'un autre besoin à satisfaire, d'une autre précaution charitable à prendre.

Ce n'était pas seulement l'enfance déjà capable d'instruction qu'il fallait recueillir : c'était aussi la plus faible enfance, celle que la mère nourrit encore, mais que, dans beaucoup de familles pauvres, elle ne pouvait garder assidûment, ni confier à d'autres mains assez soigneuses, même en donnant, pour les rétribuer, la meilleure part du

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salaire gagné par son travail. De là est venue dans le cœur d'un généreux citoyen la pensée des Crèches. Le succès rapide de celte pensée en a montré la sagesse et Futilité. Le compte rendu de l'œuvre par le fondateur, l'exposé des moyens employés, des secours obtenus, du bien commencé, l'intention et le résultat, voilà le livre en action qu'a dû considérer l'Académie. Règlements d'bygiène, sollicitude morale, précautions prises pour aider la mère, sans l'éloigner, pour suppléer sa force et non sa tendresse et, en la ramenant aux heures, où elle nourrit son enfant surveillé par d'autres soins, lui conserver son lien et sa vertu maternelle, telle est l'institution honorée dans la médaille décernée à M. Marbeau.

Simple récit d'une bonne action qui s'étend et se perfectionne, pendant qu'on la raconte, son écrit renferme déjà, sur la puissance des saines habitudes, dans l'âge le plus tendre, et sur l'éveil précoce et régulier de l'intelligence, d'utiles observations qui vont s'accroître avec l'œuvre nouvelle. Cet avantage est commun aux salles d'asile et aux écoles primaires ; et la pensée saisit avec espérance les heureux effets que ces Institutions, s'aidant et se suivant l'une l'autre, peuvent avoir pour la santé du corps, pour la santé de l'âme, et pour un progrès de bienêtre et de bonne morale, dans les classes populaires. Ainsi se réalise ce que renfermaient de praticable les théories et les vœux de quelques esprits spéculatifs. Il ne s'agit pas d'une communauté chimérique, ou oppressive, à établir entre les hommes, mais d'un appui salutaire à donner aux commencements de la vie, pour en rendre la suite plus facile et meilleure. Ici, comme partout, l'œuvre d'humanité est œuvre de politique. Elle préparera pour la famille, pour l'État, une population plus nombreuse, plus saine et plus forte, pliée de bonne heure à des habitudes d'attention et d'ordre, qui sont des germes de discipline sociale.

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Cette vue et toutes les applications qu'elle entraine font le grand mérite des Conseils sur la direction des salles d'asile , par mademoiselle Marie Carpantier, directrice d'un asile. L'expérience ressemble ici à une utopie réalisée. On voit, pour une réunion de jeunes enfants de la condition la plus pauvre, tous les soins de la culture morale la plus attentive mêlés à la surveillance physique. Précisément, parce que l'étude, à cet âge, est encore peu de chose, l'éducation a pris une grande place et s'applique à tous les actes de la vie naissante. L'auteur, en qui nous devons louer d'autant plus le talent d'écrire avec émotion et justesse qu'il faut y reconnaître le témoignage et le reflet de la pratique môme exposée dans son livre, l'auteur vous étonne par l'à-propos et la variété des leçons qu'elle fait naître de l'organisation si régulière et des accidents si simples d'une salle d'asile.

Origine des sentiments affectueux, élévation du cœur vers Dieu , premiers instincts de dignité morale , et , pour ainsi dire, premier point d'honneur de l'âme excite dès l'enfance, habitude et goût de l'obéissance sortis du développement même de l'être moral, et destinés, non pas à détruire la volonté, mais à la rendre judicieuse et ferme, répression plus assortie aux caractères qu'aux actes, pour améliorer toujours, au lieu de punir, voilà ce que le dévouement au devoir et la sagacité du cœur découvrent et mettent en œuvre dans le cercle étroit d'un asile. La sage directrice le voudrait peu nombreux, pour être mieux régi. Mais alors, que les établissements soient très-mu Itipliés et que les essais en soient partout reproduits, s'ils doivent ressembler au modèle qu'elle en a tracé !

Quelle sera sur le bien-être des classes pauvres l'influence de ce système d' 'asile et d'instruction propagé dès l'enfance? Dans quelle proportion ce qui doit améliorer

l'homme préviendra-t-il la misère? On l'entrevoit, on l'éprouve déjà. Les maux de l'indigence existent aujourd'hui moins nombreux, moins extrêmes qu'à d'autres époques de splendeur sociale; mais ils sont grands encore, et tels que la pensée ne saurait se fixer sur cet état de la société sans émotion, et sans désir d'y porter soulagement. Un livre qui va chercher ce désir dans les cœurs et l'excite par l'énergie des peintures et des reproches, est une œuvre utile. Telle est la pensée, telle est l'action de l'écrit intitulé : // y a des pauvres à Paris et ailleurs. Je n'examinerai pas si dans la gravité ironique de ce titre et dans l'accent général de l'ouvrage il n'y a pas quelque oubli de tout ce que la charité publique et privée fait de sacrifices et d'efforts, dans noire temps. Le zèle et le but de l'auteur justifient ce langage; son âme compatissante et sévère ne réclame pas seulement des secours matériels, mais de la charité morale, c'est-à-dire l'aumône, consolante pour celui qui reçoit, et salutaire à celui qui donne, l'aumône persistante qui soulage, qui conseille, qui dirige, qui ne fait pas de ses dons un abonnement avec le malheur, mais une dette toujours acquittée, toujours renaissaute.

Ainsi conçue, la bienfaisance est une sorte d'apostolat, et la voix généreuse qui la recommande a toute l'ardeur de la mission chrétienne. Elle a pu cependant se tromper quelquefois. On a besoin de dire à l'honneur de la civilisation, que dans cette grande ville le sort de l'ouvrier n'est pas aussi malheureux que l'affirme l'auteur. Il y a le bienfait général de l'époque présente , celui qui résulte de l'ordre, de la paix, du travail multiplié, qu'elle encourage; il y a l'esprit d'équité qui fait que la prospérité croissante des grandes industries rejaillit sur la classe laborieuse qu'elles emploient. Cette vérité même admise, la tâche de la charité n'en est pas

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moins immense; et madame Agénor de Gasparin a raison dans ses exhortations et ses avis, pour écarter les prétextes de ne pas secourir, pour indiquer la manière de bien secourir, et de mêler l'influence chrétienne au soulagement matériel, sauf à donner parfois sans motif, de peur de ne pas donner assez. Sa parole est passionnée; mais, c'est sur les vérités évidentes qu'il faut de la passion ; car c'est là qu'il importe non de convaincre, mais de réveiller l'àme, et de lui faire sentir ce qu'elle sait et ce qu'elle néglige. Honorons le talent, lorsqu'il est le feu vivifiant des bonnes œuvres!

L'Académie, malgré les mérites littérairement inégaux des écrits, que nous venons de nommer, n'a pas voulu graduer les récompenses, lorsque le but des auteurs était également respectable. Elle décerne à chacun d'eux une médaille de 3,000 francs, dont profitera la cause, qu'ils ont servie.

Parmi les ouvrages qui, sans application directe à quelque perfectionnement ou à quelque réforme, ont un caractère d'utilité morale par l'objet des recherches et la pureté des principes, l'Académie a remarqué et récompensé d'une médaille de 2,000 francs de nouveaux Essais d'Histoire littéraire de M. Gérusez, et une Étude sur la Boëtie, par M. Léon Feugère. Le premier recueil, écrit avec talent, renferme, sur l'éloquence religieuse du moyen âge, sur Fénelon, sur Rousseau d'attachantes analyses, où la leçon de goût est prise à la souree du sentiment moral. Sans doute ce mérite, inséparable de toute critique élevée, n'est pas particulier à l'auteur; mais l'Académie l'a trouvé assez fortement marqué, pour l'honorer d'une distinction spéciale.

Elle a aimé aussi le nouvel hommage rendu à Montaigne, dans la personne et sous le nom de celui qu'il appelait un autre lui-même. La douleur de Montaigne avait

été la gloire de la Boëtie. Un souvenir d'admiration si vif inspiré à un homme de génie, un regret si profond laissé dans une âme, qu'on soupçonnait de scepticisme, et qui semblait du moins plus réfléchie que tendre, quel plus grand témoignage d'une supériorité rare et d'une affection méritée? Quelques pages de la Boëtie lui-même n'en disaient pas moins; elles montraient une de ces âmes formées à l'antique, et élevées par l'étude au niveau des vertus, dont l'occasion leur était refusée. Raconter ce qu'il fut, réunir ses premiers, ses derniers écrits, toutes les traces de ses pensées, de ses études, cette part si grande de la vie dans les talents moissonnés de bonne heure, c'est là un utile travail, un modeste et touchant commentaire de la plus belle inspiration de Montaigne , son chapitre sur l'amitié. Sachons-en gré, comme d'une offrande bien choisie pour l'honneur de la philosophie et des lettres, puisqu'elle est la peinture fidèle d'une vertu nourrie à leur école, sous l'empreinte du seizième siècle.

L'Académie, qui voit avec plaisir ces retours d'admiration vers les monuments du génie de notre vieille France, veut les encourager; et elle propose, pour un de ses prix à décerner dans deux ans, l'éloge de Jacques Amyot, c'està-dire une recherche d'histoire et de goût, un libre jugement sur cette vie si humble d'abord, puis élevée si haut, sans tomber, ni faillir, et sur cette éloquence naturelle qui, dans le commerce assidu des grandes âmes de l'antiquité et de leur peintre immortel, se bornant à sentir et à traduire, trouva des couleurs, dont l'éclat dure encore.

L'Académie, en renouvelant ainsi le sujet d'une des anciennes épreuves maintenues par elle, sous les titres trop exigeants peut-être de Prix d'éloquence et de poésie, sait combien l'une et l'autre sont rares et ont besoin de naître librement. Elle ne craint pas cependant d'être sévère dans les jugements qu'elle en porte; elle ajourne le prix, quand

il n'est pas enlevé par le talent; elle va plus loin; elle fait attendre le talent, lorsque l'art et le goût n'ont pas assez réglé ses efforts. Parmi les nombreux essais de poésie, qu'avait appelés le sujet proposé, l'invention de la vapeur, deux surtout ont frappé l'attention , l'un sous la forme lyrique mêlant l'éclat et parfois la grandeur à l'exagération des images, offrant de beaux traits et des fautes choquantes, de la force et l'excès de la force ; l'autre, sous une forme simple, piquant, mais inégal, plein de vers excellents et de vers faibles, œuvre d'un poëte facile qui ne manque d'aucune des qualités du style familier, même de la concision, que cependant il néglige un peu trop. Ces deux ouvrages, dont chacun pris à part eût réussi peut-être, mis en contraste, ont paru mériter d'être rendus meilleurs par une reprise de travail qui, sans diminuer la verve, y joigne la correction.

Le concours est donc prorogé; et, en même temps, l'Académie propose un autre Prix de poésie. Le sujet qu'elle indique répond à une pensée, à un intérêt de notre temps, à ce mouvement né à la fois de la force et de la raison, qui avertit les grandes nations de s'abstenir entre elles de luttes désormais trop dispendieuses et trop terribles, et de porter leur effort vers l'occupation graduelle et protectrice des pays encore barbares. La France a pris une grande place dans cette œuvre du siècle présent et de l'avenir. Le caractère qu'elle y déploie, l'empire qu'elle peut y fonder sur la puissance des armes, sur l'humanité dans la guerre et sur les travaux de la paix mêlés à la victoire, se résument dans ce titre mis au prochain concours, V Algérie, ou la civilisation conquérante.

Le progrès social, sous toutes les formes, est aujourd'hui l'instinct public et comme l'action naturelle des Institutions acquises à la France. Dans cette noble préoccupation des hommes de notre temps, leurs regards doivent se

porter volontiers sur ceux qui, à d'autres époques, ont eu le pressentiment ou l'ambition du bien qui s'accomplit de nos jours. Nulle tradition n'est plus sainte que celle des premiers et vertueux efforts, qui ont précédé et comme prédit les grandes réformes. Ces efforts avaient deux mérites éminents, la prévoyance et la pureté, la grandeur des idées, sans l'alliage un peu trouble que vient y mêler trop souvent l'agitation de la lutte.

Dans cette pensée surtout, l'Académie avait proposé X Eloge de Turgol : elle y voyait une justice de notre siècle envers un de ses plus nobles précurseurs. De même que dans les sciences exacles, les travaux des génies inventeurs sont utiles à étudier, et instruisent encore par la hardiesse de la méthode, lors même que la solution est devenue vulgaire, ainsi, nous avait-il semblé, dans la science du perfectionnement social, les idées et les essais d'un grand esprit du dernier siècle, quoique dépassés aujourd'hui sur plusieurs points, doivent être pour notre temps une contemplation inspirante et féconde. L'épreuve a réussi : presque tous les discours adressés à l'Académie offrent de saines nptions; et dans ceux qu'elle a distingués la connaissance exacte, quoique plus ou moins profonde, et le vif sentiment du sujet, ont trouvé l'appui de fortes études et de talents exercés.

Ce mérite éclate surtout dans le premier discours, le n° 15, portant pour épigraphe :

11 ne cherche le vrai que pour faire le bien.

(Voltaire.)

L'homme de bien, le philosophe, l'administrateur éclairé .par la science, le ministre sagement réformateur y sont loués, y sont montrés avec vérité et avec âme. L'exactitude, technique sur quelques points, n'a pas ralenti le talent, mais, au contraire, a rendu sa marche plus rapide et plus

sûre. Turgot, comme les esprits vastes et les volontés fortes, avait eu de son temps quelques admirateurs enthousiastes, parmi ceux dont l'admiration peut compter. Réunissant les mérites les plus divers avec une qualité directrice, la supériorité de la raison, instruit par deux éducations profondément distinctes, la Sorbonne et la philosophie, gardant beaucoup de l'une et de l'autre, mais transformant, c'est-à-dire corrigeant, d'après sa nature, ce qu'il recevait du dehors, il eut sinon l'éclat du génie, au moins une de ses conditions essentielles, l'indépendance du jugement et la création propre de l'idée.

Aussi, l'examen de la postérité lui est-il plus favorable encore que ne le fut la première surprise des novateurs, qu'il modérait, en les éclairant. Cet homme qui jeune se fît respecter de Voltaire, ce penseur qui, par ses vues, imposait aux spéculations presque illimitées du méthodique et ardent Condorcet, ce philosophe qui rectifiait quelque chose à toutes les idées de son temps, trouve aujourd'hui, dans l'établissement paisible, ou dans la victoire prochaine de quelques-unes des vérités qu'il avait proclamées, un hommage plus grand que ne pouvait l'oifrir aucune solidarité contemporaine d'opinion et de parti. Son nom, déjà consacré par le triomphe des principes de tolérance, d'égalité civile et de liberté, le sera chaque jour davantage par l'application croissante des mêmes principes aux relations commerciales des peuples; et son souvenir grandira par le progrès social, dont il avait fait son espérance. L'auteur de l'ouvrage couronné, M. Baudrillard, a senti et marqué dignement ce caractère. De là pour nous la force et l'unité de son travail. Rien d'exagéré ni de déclamatoire dans la vivacité même de la louange, l'homme jugé par les actes, et les actes annoncés par les principes. L'esprit puissant et impartial qui, dans un discours latin en Sorbonne, substi-

tuait à la thèse des vertus antiques et de la décadence moderne la théorie de la perfectibilité, mais, en plein dixhuitième siècle, rendait au christianisme sa part immense dans ce progrès, cet esprit ne pouvait toucher à l'administration et au gouvernement que pour innover avec sagesse et réformer, sans destruction. Ses utopies étaient de la science; ses études sur la production de la richesse, sur l'impôt, sur le crédit, ne le rendaient que plus habile et par conséquent plus modéré dans les affaires.

Ce mérite, l'auteur de Y Éloge l'a parfaitement caractérisé, dans son jugement du ministère de Turgot. Il montre que ce théoricien savait agir et que, s'il existait une réforme capable de prévenir une révolution , un tel homme avait tout ce qu'il faut pour concevoir et achever telle réforme, l'invention, le courage et la persévérance. Mais il fut arrêté, au premier essai. Il n'arriva point à la terrible épreuve qui emporta son roi et son ami, Louis XVI et Malesherbes. Il mourut dans le calme de l'étude, avec ce reste de sérénité, que laisse aux âmes fortes l'avenir encore à demi voilé, devant elles.

Son éloge demeure une instruction. Les jeunes écrivains qui viennent de l'essayer témoignent par leur exemple, à quel point cette instruction est au goût de notre siècle. Leur facilité à comprendre et à juger ce qui étonnait dans Turgot marque un progrès des esprits, dont ils ont profité. Très-vive et très-heureuse dans le premier discours, cette sagacité se montre aussi à un rare degré, dans le discours qui obtient la mention après le prix, le n° 13, ayant cette devise bien justifiée par l'ouvrage : « Ce sont les faits qui louent. » L'auteur, M. Bouchot, professeur d'histoire au collège de Versailles, connaît et juge parfaitement les choses, dont il parle. Ce discours étendu, nourri de faits et d'idées, est une exposition instructive des pensées de Turgot, précédée d'un bon morceau d'histoire sur son

temps. Le discours n° 5, qui obtient la seconde mention, sans annoncer la même variété de connaissances, indique aussi le goût de la vérité et la précision du savoir, comme du langnge; l'auteur est M. Dareste, professeur d'histoire au collège Stanislas.

Son travail et le précédent attestent ce que votre jugement éclairé sentira tout cà l'heure bien vivement, h la lecture môme incomplète de l'ouvrage couronné , c'est-àdire, combien la bonne foi dans le travail, la réalité de l'étude et la sincérité des opinions ajoutent de force au talent.

Un dernier prix nous reste à annoncer, celui que M. de Maillié-Latour-Landry a fondé pour l'artiste ou le jeune écrivain, dont le talent mériterait encouragement. L'Académie le décerne à M. Lafon Labalut, aveugle et poëte, et mêlant à l'inspiration du malheur celle des plus nobles sentiments. Ce prix est temporaire; mais M. le ministre de l'instruction publique le rend durable en quelque sorte, en accordant sur les fonds de l'État, pour les années suivantes, une indemnité à l'homme de talent, que le suffrage de l'Académie lui a paru désigner à sa bienveillance.

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RAPPORT

SUR

Messieurs,

La pensée toute française qui, pour susciter d'éloquents travaux sur notre histoire, a réservé au talent une sorte de majorât annuellement électif, reçoit de nouveau la destination que lui avait indiquée, dès le premier jour, le suffrage public. L'auteur des Considérations sur V histoire de France, le grand peintre aveugle, qui vient de tracer, d'une main si ferme, le frontispice du monument élevé aux anciennes Communes de France, et qui, dans cette vaste étude des origines et des progrès du Tiers état, nous fait assister au développement même de la nation , M. Thierry conserve le Prix fondé par le baron Gobert. Nulle concurrence ne s'est présentée; nulle comparaison n'a été possible. Le second Prix, attribué au narrateur instructif et piquant du règne de Louis XIII et du siècle de Richelieu, est également maintenu. En annonçant la première de ces décisions, l'Académie ne craint pas de paraître décourager l'émulation par l'immobilité de la récompense. Il est un degré de talent heureux et de travail

inspiré, qu'on ne surpasse pas souvent. Reconnaissons-le d'ailleurs : notre concours est nécessairement mutilé. De grands et récents travaux n'y sont pas admis. Tout arc de triomphe élevé à notre histoire, toute peinture brillante, tout panorama poétique de nos troubles civils, toute image fidèle, ou transformée de leurs terribles héros n'a pas été comprise dans notre examen. Tout récit politique et animé des créations et des batailles de l'empire, toute description sagement sévère de l'ancien blocus de l'Europe par la France n'est pas tombée de plein droit sous nos Couronnes. Les auteurs étaient au rang des juges.

Ainsi , il est une grande part de l'esprit historique de notre temps, une somme immense d'imagination et de sagacité appliquée à nos annales, et dont nous n'avons pas eu cependant à connaître. Dans notre cercle même le plus assidu et "le plus éloigné des distractions de la vie publique, le vétéran de la narration contemporaine vient d'en retracer les plus grands souvenirs avec une vivacité jeune encore, qu'il ne nous est pas permis de désigner par nos éloges. En nous bornant donc aujourd'hui à renouveler la proclamation d'ouvrages historiques déjà couronnés plusieurs fois, nous constatons la permanence d'un suffrage mérité; mais nous ne donnons pas la statistique de nos dernières richesses, dans un ordre de littérature si conforme au génie des Institutions et du siècle.

Une autre fondation, vous le savez, Messieurs, moins fixe dans son objet, permet à l'Académie d'accueillir, sous le titre d'ouvrages utiles aux mœurs, un choix de productions fort diverses. L'Académie en a distingué plusieurs, inégales de mérite, ditïérentes de caractère, mais rapprochées par quelque point de la pensée de M. de Montyon. Au premier rang s'est placé un savant travail apprécié déjà par le sullrage d'un illustre magistrat, un travail d'histoire et de jurisprudence sur le Duel considéré dans

son origine, question grave que l'antiquité n'avait pas connue, apanage de la première barbarie des temps modernes, conservé, ou même aggravé dans le premier éclat de leur civilisation, et tout à la fois le préjugé le plus contraire au christianisme, et le seul peut-être qui ne se soit produit que chez les peuples chrétiens. Prendre ce préjugé à sa source et dans sa puissance, lorsque, sous le nom de combat judiciaire, il était une institution; puis, quand le combat judiciaire a été restreint, réduit à de rares autorisations, et enfin supprimé, montrer le duel qui, repoussé par la loi, se réfugie dans les mœurs, et lutte contre la Justice et le Pouvoir, le suivre dans cet état d'exception interdite, sous les impulsions. diverses que lui donnent le sentiment plus raffiné de l'honneur, le contre-coup de la Ligue et de la Fronde, l'instabilité du système de répression, et quelquefois l'excès même de sa rigueur, expliquer enfin l'influence qu'ont exercée sur cette question la philosophie, la révolution, la liberté, c'était là, sans doute, une curieuse étude et un tableau vraiment moral. L'auteur en a parcouru toutes les parties et toutes les époques avec un art qui n'oublie rien d'utile, intéresse en abrégeant, et mêle à propos les vues générales aux faits caractéristiques. Puis, à cette étude d'histoire savante et nette, dans laquelle se trouvent mises en action les principales données du problème, succède le travail du jurisconsulte moraliste, plaçant la question dans notre temps, ne la séparant pas du reste de la vie publique, et comparant la nouvelle solution qu'elle a reçue de la jurisprudence avec la législation, que lui appliquent d'autres pays également libres, ou qui croient être également éclairés. La conclusion manque sans doute. Le publiciste n'est pas législateur. Il a fait son œuvre, lorsque , secondant ou avertissant l'opinion , il a donné des armes à la raison publique, ôté des prétextes à Ter-

rcur, et rendu la réforme légale ou plus facile, ou moins nécessaire, deux moyens différents d'atteindre au même but. Tel est le mérite scientifique et social du livre de M. Cauchy, et le motif de la préférence que lui décerne l'Académie, en y attachant un prix de 3,000 francs.

Un autre ouvrage dont le sujet, la forme, les détails sont dans un incontestable rapport avec la destination originaire du prix, obtient de l'Académie une égale récompense. Ce sont les Entretiens de village, publiés par portions à diverses époques , récemment augmentés de nouveaux dialogues dans une édition corrigée, que reconnaît et que signe l'auteur. Là, presque tous les conseils du bon sens applicables à la famille et à la commune, tout ce qui peut aider par l'opinion l'influence des lois se trouve réuni : enseignement primaire sous diverses formes, combinaisons auxiliaires pour y préparer, l'étendre, et prolonger son action, en l'appropriant aux divers emplois de la vie, concours donné à la religion, association empressée à toutes ses œuvres, esprit de travail encouragé comme principe de tout bien, et prémuni contre les mécontentements injustes et les mécomptes accidentels, esprit d'ordre lié à l'esprit de travail et devenant la dignité comme la prudence du pauvre, hygiène populaire substituée à une dangereuse ignorance, notions de justice et d'administration rendues faciles et ramenant l'intérêt privé à servir le bien public, sentiments d'émulation locale excités à propos, sentiments d'ambition et d'honneur réduits, ou plutôt élevés à ce qu'il y ,a de mieux pour l'homme, le besoin de l'estime autour de soi, celle qui ne peut ni tromper, ni faillir, voilà en partie le programme de cet ouvrage, incomplet sans doute, mais qui ne renferme que des choses utiles, des vues saines exprimées avec une vivacité concise et forte. Un sujet d'éloges que nous n'omettrons pas, ce sont les corrections qu'a faites

l'auteur, et la pensée, l'aveu hautement moral qui les a dictées. Il y a là une leçon muette, qui n'est pas la moins utile de celles que renferme l'ouvrage. Longtemps jeté dans la vie politique, mêlé aux passions plutôt qu'aux combats de la tribune, et les reportant avec éclat dans la presse, par l'âpre habileté du style polémique, l'auteur avait, dans la première publication de quelques-uns de ces entretiens, associé parfois la controverse de parti aux conseils de l'expérience et de la charité. Il avait été amer, même en voulant être bienfaisant; il aurait pu, contre son gré, exciter la passion là où il ne voulait porter que l'instruction et le calme d'esprit, sans lequel l'instruction ne profite pas. Un sage retour a partout effacé cette première empreinte. Et rien dans les nouveaux entretiens ne s'écarte de l'esprit bienséant et modéré , dont l'exemple inspire ce qu'il recommande. On pouvait faire plus encore, et proclamer ce que la France doit au pouvoir, sous lequel les esprits sont appelés à tant de progrès salutaires ; mais ces progrès du moins ne sont pas méconnus, et de sages conseils sont donnés pour en étendre le bienfait et par conséquent la reconnaissance. Que M. de Cormenin soit accueilli dans cette voie nouvelle d'écrivain populaire sans passion, cherchant l'amélioration matérielle pour aider au bien moral, et le bien moral pour faciliter la soumission aux lois! c'est un noble emploi du savoir et du loisir.

L'Académie, dans sa libre répartition, a compris d'autres ouvrages fort divers, une histoire de France écrite pour la jeunesse, un poëme que nous appellerions domestique et familier, où sont retracés quelques détails de mœurs d'une province de France. Le premier de ces ouvrages semble d'abord un abrégé comme beaucoup d'autres, un choix sommaire dans nos immenses annales. Mais c'est un choix fait par un maître qui a des vues philosophiques

dans l'esprit et du patriotisme dans le cœur. Il n'a pas cherché seulement la brièveté, mais l'intérêt moral, laissant à l'écart ce qui serait stérile pour l'âme, insistant sur l'exemple généreux et sur l'idée féconde, toujours sincère, mais grave et réservé dans le langage, partial, mais seulement pour la patrie, et pour cette tradition de nobles sentiments qui reparaît toujours en elle, ne méconnaissant aucune gloire , ne sacrifiant aucun grand souvenir, mais montrant et faisant aimer la naturelle et invincible progression qui, à travers tant d'épreuves, a conduit la nation française à l'union du pouvoir et de la liberté, sous la garantie d'un droit réciproque et solidaire. Le livre de M. Ozaneaux est une bonne intention bien réalisée. L'Académie lui décerne une médaille de 2,000 francs.

Le poëme des Bretons, qu'elle a réservé pour une distinction du même ordre, n'est pas également travaillé, ou également inspiré dans toutes les parties. La négligence s'y montre parfois à côté du talent; et ce n'est pas seulement la sévérité d'une école littéraire, mais l'impartialité de tout esprit juste, qui demanderait à l'auteur, jusque dans le plus libre mélange des tons, une correction plus constante et une simplicité plus soutenue. Mais, il s'agit de poésie, c'est-à-dire, d'une des plus grandes difficultés de ce monde; et si le nouvel essai de M. Brizeux était aussi parfait dans l'ensemble qu'il a souvent de pathétique et de naturel, s'il avait toujours l'élégante originalité de son poëme de Marie, il eût fallu le préférer à tout. En lui décernant seulement une médaille, l'Académie veut surtout honorer ce qu'il y a de poétique et de pur dans cet ouvrage inégal, par système peut-être. Elle veut honorer aussi ce qu'il y a de rare et de noble dans l'auteur, poète par le cœur comme par le talent, vivant de peu dans la solitude, se soumettant à traduire en prose le Dante, pour

gagner quelques loisirs de liberté rêveuse et d'inspiration pour son compte, dans une chaumière, où il est retiré, et d'où la célébrité le ramènera quelque jour.

D'autres poésies ont encore fixé le suffrage de l'Académie; et il ne faut pas s'en étonner, quand même le philosophe fondateur du prix n'en eût pas ainsi prévu et dirigé l'emploi. Qu'y a-t-il de plus moral que de beaux vers? Et s'ils s'échappent d'une vie simple et d'un cœur maternel, s'ils ont pour premier éclat la candeur même de l'âme, si les événements, qui les inspirent, sont des exemples de piété domestique, si leurs joies, si leurs douleurs sont saintes comme la vertu et touchantes comme la souffrance imméritée, n'est-il pas juste de les déclarer utiles aux mœurs, sauf le tort de s'être servi d'une expression trop faible?

Tel nous a paru le recueil intitulé : Poésies du Foyer, par madame Guinard, dont quelques vers, aussi purs de sentiment que d'harmonie, avaient déjà rendu le nom célèbre. L'auteur d' Auguste et de Noémi est une de ces imaginations heureuses qu'a touchées la flamme poétique tombée, il y a plus de vingt ans, de la bouche inspirée du chantre des Méditations. Elle n'imite pas, elle sent comme celui qu'elle admire. Nous ne prouverons pas nos éloges. Il faut lire et espérer, ou pleurer avec le poëte. L'Académie se plaît à couronner cette poésie naturelle, cette âme qui a du talent; elle y voit un exemple pour le goût, comme pour la morale.

Un roman, Madeleine, par M. Jules Sandeau, obtient de l'Académie une autre médaille; un roman judicieux et pur, qui peut donner d'utiles conseils à la vie ordinaire, à la vie du jeune artiste, de l'orpheline pauvre et laborieuse, un roman de bon exemple, qui relève et rachète par le travail, met la faiblesse sous la garde même de sa passion et de son dévouement, et d'un danger de séduction

fait sortir la réforme morale, et de la réforme le talent et le bonheur. Je n'ajouterai pas que celui qui a conçu ce simple et touchant drame l'a écrit avec grâce, avec feu, que son expression, comme sa fable, est vive et retenue, qu'elle donne aux plus vulgaires détails cette dignité qui vient du cœur. Peut-il en être autrement? et la pensée dominante d'une œuvre n'en fait-elle pas le style, comme la préoccupation d'une âme se peint sur la physionomie?

Des contes moraux pour l'adolescence, sous le titre de Sagesse et bon cœur, ont paru à l'Académie rentrer dans le système d'éducation que le fondateur de nos prix voulait encourager. Un récit attachant y conduit par l'affection au* devoir, et fait aimer le bien plus qu'il ne l'enseigne en théorie. L'auteur, madame Achille Comte, déjà connue par des ouvrages instructifs avec élégance, sait mêler la fiction aux solides études, et plaît doublement à la raison. L'Académie décerne à son ouvrage une médaille, comme à celui de madame Guinard. Puis, revenant avec faveur à la poésie, dont il faut accueillir tous les efforts quand la pensée en est pure, et par cela même inspiratrice, elle encourage d'une récompense à part les Études poétiques de madame de la Verpillière, essais où se trahit l'inexpérience de l'art, mais où les sacrifices qu'a sentis et partagés l'auteur n'ont pas été perdus pour son talent.

A ces prix nombreux, l'Académie avait joint, sur les fonds réservés dont elle dispose, un prix spécial de traduction. Elle ne le décerne pas à un seul travail, comme elle eût fait volontiers , si quelque beau monument de philosophie ancienne ou étrangère, quelque ouvrage important, né hors de notre pays, avait suscité un habile interprète qui, le reproduisant avec talent, et l'éclairant de vues préliminaires, nous apporterait un livre nouveau dont il aurait sa part. Cette condition ne s'étant pas offerte , l'Académie divise la récompense qu'elle avait

proposée. Elle fait ce partage entre des essais de même nom, mais fort différents, et presque disparates, la traduction élégante et facile d'un ouvrage de saint Augustin, la version littérale de chants populaires inédits, la lutte en prose et en vers contre deux rudes jouteurs de la grande décadence romaine, de cette décadence hâtée contre nature par la tyrannie, et où le génie, tourmenté dans sa force, était, comme l'empire, souffrant mais immense.

En décernant une première médaille à la traduction de la Cité de Dieu, l'Académie a considéré non pas seulement le mérite, mais l'utilité du travail qui remet sous nos *yeux une œuvre de l'art chrétien, moins accessihle que les chefs-d'œuvre classiques, et non moins nécessaire pour la connaissance de l'antiquité. Dans celte tâche, le traducteur n'est pas constamment attiré par l'éclat des détails. L'ouvrage d'Augustin est une grande conception, plutôt qu'un grand monument. Le siècle et l'art manquaient. L'ordonnance du sujet ne saisit pas d'abord l'esprit. Les vues originales sont mêlées de redites. Le style n'atteint pas à l'ancienne éloquence; et il est moins sévère que dans les premiers écrits d'Augustin, encore marqués de l'empreinte des grands modèles profanes , dont il étudiait avec ardeur la doctrine et le génie, tout en rejetant leur culte. Maintenant, il est plus éloigné de ces sources antiques de l'humaine raison; il est plus théologien et moins orateur. Il prodigue l'érudition et les pieux souvenirs, plutôt qu'il n'enchaîne les faits dans un ordre lumineux. Mais quel trésor moral dans cette abondance de savoir et d'imagination, au service d'un noble cœur! Et quand on a passé sur l'étonnement et parfois la fatigue, que donne l'irrégularité du goût romain au quatrième siècle et en Afrique", quel intérêt dans le commerce de ce génie touchant et naturel, au milieu de sa subtilité même ! Quel attrait dans la lecture du plus savant ouvrage

de ce religieux penseur, qui mêle son âme à tout ce qu'il sait, et met dans tous ses écrits quelque chose du charme de ses Confessions! Le traducteur, M. Moreau, a saisi ce caractère, et le fait sentir par son langage.

Des chants populaires, empruntés à l'ancien idiome local de quelques cantons de France, n'ont rien de cet intérêt de science et de génie. Mais, on concevra qu'à noire époque de civilisation si active, lorsque le mouvement même doit amener l'uniformité, un soin curieux recherche ce qui peut rester encore d'antiquités indigènes, non-seulement sur le sol de notre patrie, mais dans le souvenir de quelques-uns de ses habitants. La Bretagne, distincte par son site et longtemps séparée par ses mœurs, la Bretagne résistant jadis à la monarchie absolue par ses vieilles libertés, puis à la liberté par ses vieilles coutumes, conservant dans quelques-unes de ses campagnes une langue à part, et dans cette langue des chants transmis de siècle en siècle , la Bretagne aujourd'hui si française sous le drapeau national, le niveau bienfaisant de l'industrie et la sage protection du pouvoir, méritait qu'on rassemblât quelques traits de son antique physionomie. C'est le travail déjà réimprimé, qu'un homme de lettres, M. Hersartde la Yillemarqué, s'est proposé. On y trouve, pour quelques-uns de nos départements, dans un dialecte qui a grand besoin d'être traduit, des fragments de ce Romancero demi-barbare, premières annales de toute nation. Tout dans ce recueil ne paraît pas également authentique. Précisément parce que le vieil idiome s'est conservé, il serait facile à l'art moderne d'en contrefaire la rudesse. Quelques pièces aussi sont d'une date trop rapprochée de notre siècle pour offrir une originalité véritable. Mais la plupart, évidemment très-anciennes, sans être toujours poétiques, ont un caractère de vérité locale, et parfois de talent natif, qui peut intéresser le goût. Le tra-

d uctcur, antiquaire et écrivain, a fait une étude que l'Académie récompense, comme le précédent ouvrage.

Ce n'est pas que nous voulions flatter cette admiration, tant soit peu paradoxale, qui négligerait les chefs-d'œuvre des grandes époques pour les accidents de la barbarie. Nous croyons au contraire qu'on ne peut trop rappeler les esprits à la contemplation, à l'analyse des monuments célèbres, soit ceux dont la perfection élégante et simple égale la grandeur, soit ceux où le génie moins pur pèche, dans son élévation et sa force, par le raffinement et l'effort. Ce sont deux écoles, ou plutôt deux dates diverses de l'histoire de l'ait; mais c'est toujours l'art, dans sa splendeur et sa puissance. Les œuvres de la seconde époque n'en sont pas moins placées au premier rang, lorsqu'une vraie passion les anime, et que l'écrivain a senti et souffert ce que représente l'énergie laborieuse de sa parole. Mais alors, pour le traduire, il faut quelque chose du feu qui l'inspira. Essayer cette tâche, même après bien des devanciers, recommencer ce combat, où on ne vaincra jamais, est une noble épreuve. A force d'admiration, retrouver, après des siècles, dans une autre société, dans un autre monde, quelque chose de l'ardeur qui, devant la réalité, passionnait l'auteur original, c'est un salutaire exercice pour l'âme : c'est , dans l'ordre du talent , une méditation semblable à ce combat spirituel, à cet effort d'obéissance, d'attention et de ferveur, par lequel, dans certains noviciats, les esprits se préparaient au dévouement et à l'empire sur eux-mêmes et sur les autres. Enfermé avec Juvénal et Tacite, en face de cette indignation brûlante et tumultueuse, ou de cette tristesse pleine de pensées profondes et de bienséante colère, l'écrivain qui, dans leurs paroles, aura senti leur âme, qui, par moments, aura pris leur accent, sortira de cet entretien plus digne des lettres et de la vérité. 11 fait œuvre d'artiste,

en les traduisant. Atteindre à la poésie de Ju vénal, l'égaler en vers français serait un grand effort de talent, et presque d'originalité. Môme à travers les échecs inévitables d'une pareille entreprise, les torts d'exécution ou de système, de négligence ou d'exagération, avoir souvent réussi, avoir quelquefois touché aussi haut que son modèle, c'est un titre éclatant pour M. Jules Lacroix, pour le poëte inégal , mais le poëte qui a traduit Juvénal.

Que dirons-nous de Tacite, plus difficile encore à suivre de près, plus grand dans un ordre de composition plus élevé, le juge majestueux et le peintre sublime de ces temps dont Juvénal n'était que l'éloquent accusateur public, Tacite qui, par le malheur de son siècle et non par le choix de son génie, a retracé la vertu bien plus rarement que le crime et la honte, mais d'un burin non moins ineffaçable, qui grave la récompense, comme il imprime le châtiment? Lutter contre un tel maître, reprendre l'œuvre qu'abandonna Rousseau, qu'ont essayée tant d'autres, était-ce chose utile et favorable à nos yeux? L'Académie l'a pensé. Le nouveau traducteur, M. Louandre, n'efface pas dans l'ensemble la diction parfois nerveuse, le récit rapide, et surtout l'intelligence politique qui recommandait, il y a quarante ans, la traduction célèbre alors de Dureau de la Malle. 11 n'a pas, ou du moins il ne montre pas l'érudition saine et précise, la profonde exactitude d'un autre et plus récent interprète de Tacite. Mais il a senti fortement le caractère de génie, qu'il voulait rendre et étudié notre langue, en vue de ce qu'il a senti. Sa fidélité l'inspire; et il donne l'exemple d'admirer, par son effort pour traduire. Nous avons cru juste de signaler un tel travail avec éloge. L'Académie, non pour rétribuer, mais pour honorer l'application aux études sévères, décerne une médaille de 1,000 francs à cet ouvrage, comme à la traduction de Juvénal.

L'Académie devait, dans cette séance, proclamer deux prix de poésie, l'un sur un sujet que la tribune discutera longtemps encore ; l'autre sur une de ces inventions scientifiques, dont l'avenir seul connaîtra toute la puissance. Pour le sujet le plus récemment proposé, Y Algérie ou la civilisation conquérante, l'Académie ajourne le prix, et proroge le concours. La première épreuve a paru faible. Une seule pièce avec des inégalités et des longueurs, un plan trop étendu, ou plutôt deux plans qu'il est possible de mieux lier ensemble, offrait de l'invention, du talent, et la matière d'un succès légitime, en effaçant les fautes, et en rapprochant les bons vers, qui sont déjà nombreux. Faire attendre l'auteur, c'est lui préparer la chance d'un meilleur ouvrage, et de concurrents plus redoutables : l'Académie l'a voulu.

Un semblable retard vient de profiter, en partie, au concours proposé sur la découverte de la vapeur. L'Académie peut couronner aujourd'hui une épître dont la familiarité piquante est devenue très-poétique , et où la correction sévère, et la concision qui naît du travail ne coûte rien au naturel. Beaucoup d'esprit et d'art, autant de justesse et de vivacité dans la pensée que dans la description, nulle déclamation et de la verve seulement, voilà les principaux mérites de l'ouvrage inscrit sous le n° 40, et portant pour épigraphe le vers :

Il faut fléchir au temps sans obstination.

L'auteur est M. Amédée Pommier.

Le retard n'a pas également réussi à tous les candidats. 11 est des talents élevés et libres que la lenteur de la révision semble gêner et refroidir. Dans le n° 29, portant pour épigraphe un passage latin de l'Evangile : Quœrite regnum Dei et juslitiam ejus ; et hœc omnia adjicientur vobis, le poëte, auquel l'Académie accorde Yaccessit et

une médaille d'or, a changé plutôt que corrigé les défauts qui se mêlaient d'abord à l'éclat lyrique de son ouvrage; mais de nobles pensées, de beaux vers et une aspiration vers l'avenir pleine de morale et de poésie réclamaient la distinction que l'Académie lui décerne, et qui n'a pas fait sortir de l'anonyme un nom destiné, nous le croyons, à la gloire.

Deux autres mentions sont accordées au n° 30 et au n° 11, ayant pour épigraphes, l'un, ces paroles bibliques : A Domino faclum est istiid, et est mirabile in oculis nosiris, l'autre, ces deux mots de Bossuet : Marche, marche !

L'auteur du n° 30 est M. Lesguillon, dont le poëme offre des traits d'imagination et de force, mais moins de vérité que d'éclat dans le souvenir de Napoléon visité à Sainte- Hélène par cette découverte de la vapeur, qu'il se reproche de n'avoir pas devinée et envahie, au profit de sa puissance.

Un style pur et des vers élégants auraient porté plus haut le n° 11, si l'auteur, habitué à de plus grands succès, et sévère à lui-même, n'avait pas, dans les ajournements de ce concours, trop corrigé son ouvrage.

Mais je m'arrête : cette analyse doit faire place à la lecture publique; et c'est elle qui, par votre approbation, donnera les meilleurs motifs du jugement de l'Académie.

RAPPORT

SUR

(17 août 1848).

Messieurs,

Au milieu de la révolution qui agite le monde, nous ne pouvons parler trop simplement de quelques travaux littéraires; mais, nous en parlerons sans défiance, assurés que la liberté, si elle est vraie, doit accueillir tout ce qui sert à l'action paisible de la pensée. Vous savez quels encouragements sont confiés à l'Académie; voici l'emploi qu'elle en a fait cette année. Elle avait proposé pour sujet de prix une étude sur un des plus anciens maîtres de notre langue, sur un écrivain original en traduisant , qui s'est montré grand peintre, dans des copies d'après l'antique, X éloge d'Amyot tant admiré de Montaigne, de Racine et de Rousseau. Son attente n'a pas été tout à fait remplie. Sur dix-neuf discours qu'elle a reçus, plusieurs sans doute offrent, à des degrés différents, une saine instruction, des idées justes et quelques traits bien inspirés; mais le sujet n'est complètement traité dans aucun.

L'éloge d'Amyot, sans doute, ne devait pas être l'histoire des lettres françaises au seizième siècle, à cette époque si féconde par l'érudition et l'indépendance; mais il pouvait éclairer un côté de ce vaste tableau, montrer le point de contact, non plus des savants, mais du grand nombre, avec l'antiquité, et l'alliance de l'esprit moderne sortant du moyen âge avec les grands souvenirs des républiques anciennes, à la voix d'un naïf interprète, qui, rapprochant par le langage ce qui était si loin par le culte et les moeurs, ôtait à la science son privilège, et faisait sentir et aimer de tous ce que d'abord elle avait seule compris. C'était la contre-partie plus heureuse de l'effort fait à la même époque, pour écrire en langue morte l'histoire et la pensée du temps; ou plutôt, c'était, comme cet effort même, un moyen nouveau de communication et de lumière. En parlant latin par la voix de l'éloquent de Thon et de quelques autres, la pensée française agissait déjà sur l'Europe ; en traduisant l'antiquité grecque et romaine, elle s'enrichissait elle-même, et étendait l'inspiration à ceux qui n'avaient pas le savoir.

Cette influence populaire donnée à l'esprit de l'antiquité fut utile à l'avancement de la raison commune, qu'on ne peut élever sans élever le génie. Amyot en a été le plus heureux promoteur, mais non le seul. A côté .de lui, après lui, d'autres hommes, saisis de cette grande image de l'antiquité et la reproduisant à ses âges divers, depuis Thucydide, Platon et Démosthènes jusqu'à Pline, l'encyclopédiste romain, venaient de toutes parts jeter dans l'idiome national un courant nouveau de faits et d'idées. Des érudits, des philosophes, un martyr de la liberté religieuse, un ambassadeur, un grand magistrat, Louis le Roy, Etienne Dolet, l'évêque de Turin Seyssel, le chancelier Duvair travaillaient sous cette forme à la naturalisation de la pensée antique dans notre langue; et

par les libres sentiments, dont ils importaient l'expression nouvelle, par les accents de fierté grecque et romaine qu'ils mêlaient à la franchise bourgeoise, par cette empreinte directe enfin du génie sur des formes encore indécises et changeantes, ils servaient à préparer à la pensée française un instrument puissant et varié, comme elle, l'idiome que le siècle suivant marqua de tant de grandeur, et dont un siècle et demi de philosophie, de révolution et de liberté promise et tentée n'a pas épuisé l'énergie.

Nous avons regretté que, dans le meilleur Discours adressé à l'Académie pour l'éloge d'Amyot, ce travail particulier de notre littérature au seizième siècle, cette seconde action de l'antiquité sur les esprits, par les traductions en langue vulgaire, n'ait pas été plus remarquée et plus soigneusement décrite. Quelques recherches que fera l'auteur, et les vues qu'en recevra son esprit, ajouteront au mérite d'un discours où l'Académie déjà se plaît à reconnaître une étude vraie de quelques parties des lettres antiques, et le sentiment du génie de langage d'Amyot, si heureux à corriger, comme à populariser ses modèles, traduisant l'âme dé Plutarque et sa bonté morale, plutôt que son art un peu sophistique, et dans la fable de Daphnis et Chloé remplaçant les grâces trop étudiées d'une diction vieillissante par le charme d'une langue toute nouvelle, qui donne à l'expression la même jeunesse qu'aux personnages.

L'auteur du discours où ce charme est le mieux senti, en abrégeant quelques détails un peu languissants, fera bien de multiplier les rapprochements instructifs, et d'exprimer davantage la communication si fréquente au seizième siècle entre la littérature ancienne et la langue indigène. Les plus savants puisaient aux sources populaires; les plus illettrés recevaient quelque chose de l'antiquité partout répandue. De là, à côté de cette grande

érudition et de cet art si chargé de souvenirs, ce parler si nerveux et si simple, et leur mélange égal dans Rabelais. De là ces rapports, ces affinités d'éloquence qui, dans des hommes de vocations si diverses, rapprochent l'austère et correct génie du savant Calvin, semblable souvent à Démosthènes, et la rudesse familière et grave du soldat Montluc, qui se propose hardiment d'imiter César dans ses mémoires, comme dans ses guerres.

Cette année encore, l'Académie, dépositaire du grand prix fondé pour l'ouvrage le plus éloquent sur l'histoire de France, ne déplace pas la récompense que, depuis plusieurs années, elle attribue au môme nom et au même ouvrage. Laissant à part des travaux récents et célèbres que le titre académique des auteurs exclut du concours, elle déclare que les Considérations sur l'Histoire de France, et les récitfe de M. Thierry, n'ont été surpassés par aucun nouvel ouvrage, et que la primauté leur reste justement acquise. Elle ne veut pas sans doute décourager l'émulation; elle ne renonce pas au droit de changer son vote, et de désigner un autre grand talent; mais elle se demande avec confiance, si la distinction méritée qu'elle maintient à M. Thierry ne paraîtra pas en ce moment même répondre à toute la pensée du fondateur, et justifier sa prévoyance, en montrant que, dans nos jours de prodigieux changements, quand la faveur manque, quand les pouvoirs passent, quand la société renouvelée se bouleverse, une récompense littéraire, glorieusement acquise, peut s'arrêter longtemps sur la même tête consacrée par le talent et le malheur, et survivre aux avantages qui semblaient le plus durables.

Ajoutons seulement, que l'année dernière n'a pas vu s'achever quelques importants travaux d'histoire, dont la concurrence était attendue. L'examen de l'Académie, borné à peu d'ouvrages, ne lui a pas fourni de nouveau

choix pour le second prix, et ses suffrages le conservent à l'histoire si élégamment instructive du règne de Louis XIII, par M. Bazin.

L'Académie avait, cette année même, à décerner un autre prix qui ne s'adresse pas à l'ouvrage, mais à l'auteur, aux promesses d'un jeune talent, le prix qu'a fondé M. MaillieLatour-Landry, en souvenir, disait-il, de Malfilâtre et de Gilbert. Ce prix, l'Académie le décerne aujourd'hui, non pas seulement à l'espérance, mais au succès sans fortune, et dans un écrivain jeune encore, dans M. Alfred de Musset , elle couronne un nom qui rappelle les rares talents poétiques, auxquels pensait le fondateur.

Le concours pour les ouvrages le plus utiles aux mœurs nous a présenté, comme les années précédentes, une grande variété d'intentions et de formes, depuis l'histoire philosophique jusqu'aux essais de poésie. Un livre surtout a fixé l'attention de l'Académie par la science, la méthode et leur application à des questions d'humanilé, qui naguère se discutaient encore. C'est l'Histoire de l'esclavage dans l'antiquité, vaste étude présentée comme introduction à quelques vues d'affranchissement, que l'auteur, M. Wallon, dans un mémoire à part, proposait pour nos colonies.

Ces vues, quel qu'en soit le mérite, ne sont pas le grand travail de l'auteur. L'esclavage dans le passé, l'esclavage en Orient, en Grèce, à Rome, dans son origine, dans ses sources de renouvellement, dans l'influence qu'il subit et qu'il exerça, l'esclavage dans ses degrés divers et sa part fatale d'uniformité, sous toutes les lois, depuis la loi mosaïque jusqu'à l'avènement du christianisme à l'empire, voilà le sujet tout entier; sujet bien choisi, livre bien conçu, formé de recherches presque toutes originales, de notions précises et d'idées généreuses, sans autre ornement que la clarté, la justesse, et cet intérêt que donne au langage la parfaite conviction de l'esprit. L'érudition

et la sagacité y sont appropriées à une seule fin, la réprobation de tout ce qui affaiblit et dégrade, et la haine de la servitude, parce qu'elle corrompt doublement, et le maître autant que l'esclave. Nulle déclamation ne s'y mêle ; le caractère de l'auteur, c'est d'être vrai, de ne parler ni pour l'imagination, ni pour la passion.

Ne voulant rien exagérer, même pour la cause qu'il aime, il ramène tout à l'exacte réalité. On attribuait au christianisme la condamnation immédiate de l'esclavage. Le nouvel historien ne conteste pas le bienfait, ni la charité plus grande encore que le bienfait; mais il en explique le caractère et les gradations, montrant l'action tardive de la philosophie, comme celle du dogme chrétien, le secours de sympathie populaire, l'encouragement à l'humanité que l'une reçoit de l'autre, leur influence commune sur la législation, lors même que l'empereur n'était pas philosophe, et longtemps, avant que l'empire ne fût chrétien; puis, quand le christianisme disposa souverainement de la loi, les obstacles qu'il trouva dans la passion intéressée de beaucoup de ses sectateurs, et alors sa persévérance et sa modération, son art charitable d'étendre l'émancipation par le progrès des mœurs religieuses, et d'en faire une œuvre de foi, plutôt qu'un principe de droit civil. Dans trois savants chapitres, Y Église et Y Esclavage, Y Église et la Liberté, Y Église et la Loi, cette vérité est mise en lumière par le choix des textes, la comparaison attentive de la législation et de l'histoire, les détails de mœurs et les vues générales. La religion, dans son zèle d'affranchissement, fut invariable, mais prudente. Elle n'interdit pas d'abord ce que, d'une part, elle ne pouvait détruire, et ce qui de l'autre lui semblait presque conforme à l'ordre du monde, comme épreuve de souffrance et comme occasion de charité. L'ardeur même de son espérance lui faisait tolérer un

mal qui se consommait sur la terre, et comptait pour le ciel. Mais, en le tolérant, elle l'adoucit, elle l'épura; elle en préparait l'abolition, qu'elle inscrivit enfin dans les lois, aux derniers jours de l'empire, pour la recommencer bientôt après, sous l'invasion barbare, et en léguer le principe à la liberté moderne. L'ouvrage, où ce grand fait de morale et d'histoire est dignement étudié, méritait un des premiers prix Montyon. L'Académie décerne à l'auteur, M. Wallon, un prix de 5,000 francs.

C'est encore un ouvrage d'histoire que l'Académie réserve pour le second prix, et un ouvrage qui se rapporte moins directement à la pensée du fondateur, mais, il nous a paru qu'on pouvait ramener à cette pensée, et désigner comme moralement instructif un livre qui peint, par les faits, l'application au devoir dans les grandes fonctions, et le point d'honneur du service public porté dans l'ancienne société aussi haut qu'il puisse atteindre dans l'émulation patriotique d'un État libre. Ce livre est la vie d'un ministre de la monarchie absolue; mais ce ministre est Colbert, un de ces hommes qui, par leurs grandes qualités, contre-pèsent et corrigent les vices du système dont ils font partie. Son historien, sans avoir connu tous les documents originaux de ses vingt ans de ministère, en a consulté beaucoup d'inédits, et n'a rien écrit que sous leur dictée, marquant à chaque page l'effort de prévoyance et de travail, que faisait l'homme qui veillait aux finances, à la marine, au commerce, à la splendeur d'un grand État, son inquiétude du bien public, seule cause d'erreur dans ses doctrines, la variété de ses vues, et sa patience des détails, le zèle qu'il inspirait par son exemple, sa joie des succès glorieux pour d'autres et que sa vigilance avait préparés, les vertus enfin de cette âme austère, encore plus dévouée qu'ambitieuses

L'histoire de la vie et de l'administration de Ctlberl

par M. Pierre Clément, neuve sur plusieurs points, est écrite d'un style simple, sans apparence de panégyrique, mais avec le sentiment vrai des grandes choses qu'elle fait bien connaître. Les leçons qu'elle donne, sur l'assujettissement du pouvoir à l'intérêt commun et la loi de travail qu'imposent les premiers rangs, sont de bon exemple pour toutes les époques. L'Académie décerne à cet ouvrage un prix de 3,000 francs.

De ces grands sujets, dont le terme n'est jamais atteint, l 'Académie passe à l'examen de travaux modestement utiles. Elle est assurée de toucher au but particulier de la fondation, en récompensant d'un prix de 2,000 francs un livre qui mérite d'être populaire, quelques réflexions publiées sous le titre de Direction morale pour les Instituteurs, par M. Barrau. La pensée d'un homme de bien et d'un maître habile anime ce court tableau, qui prend l'instituteur primaire au début de sa vocation, le suit dans son école, dans sa famille, dans tous ses devoirs publics et privés, ne lui permet que l'ambition de son état, mais la lui présente pure et noble, imposant autant de bienséances que de vertus. Le zèle du travail, le respect de soi-même, le sentiment du bien à faire et le bonheur de l'avoir fait, sont partout exprimés dans ce livre, avec un goût de simplicité, une convenance naturelle, qui sont à la fois une leçon et un exemple donnés par l'auteur.

D'autres ouvrages fort divers, choisis sur un grand nombre, obtiennent chacun également une médaille de quinze cents francs. C'est d'abord un travail équitable autant qu'instructif qui, sous le titre de Lettres à une dame sur les institutions de charité, rappelle tout ce qu'en France, et à Paris surtout, le zèle individuel et public a fondé d'œuvres bienfaisantes et d'institutions secou râbles à quelque malheur. En indiquant combien ce zèle avait redoublé d'elfort par l'instinct d'une difficulté crois-

santé, et plus encore par un progrès de bienveillance sociale, l'auteur, M. Dufau, administrateur d'un grand établissement de charité, laisse pressentir, dans la justice qu'il rend au passé, tout ce qui reste à faire à la philanthropie, pour étendre graduellement le bien-être, que la liberté ne saurait donner que par l'ordre et le respect immuable du droit.

Deux ouvrages étrangers à tout intérêt public sont ensuite désignés par l'Académie : un recueil de vers naturels sur des souvenirs de famille et sur les incidents d'une vie simple dans l'émotion de la jeunesse, les Mères chrétiennes, poésies par M. Hippolyte Violeau ; un roman ou récit moral, Madeleine, qui, en retraçant une faute domestique, la montre fatalement punie, malgré tout ce que le charme du caractère et le repentir inspiraient d'indulgence, et tout ce que la tendresse voulait en accorder.

L'Académie n'a pu disposer de la fondation particulière réservée pour encourager le talent d'un jeune poète, sans regretter plus d'un nom digne d'être choisi ; elle reporte volontiers une des récompenses destinées à une œuvre morale, sur un brillant essai de M. Barbier, le drame intitulé un Poêle. Elle ne juge pas ici l'œuvre d'art dans son ensemble inégal ; elle distingue quelques belles inspirations, quelques annonces d'un vrai talent, que recommande l'extrême jeunesse.

Sans se croire trop indulgente, en distribuant ainsi une part des récompenses qui lui sont confiées, l'Académie veut rester plus sévère dans le jugement des prix, dont elle indique le sujet. Là, elle demande souvent au talent qu'elle estime une nouvelle étude, un travail plus complet. C'est ce qu'elle a fait pour un sujet deux fois proposé, V Algérie ou la civilisation conquérante.

La difficulté des nuances à garder, pour rendre, ou laisser poétique une réalité si près de nous, devait ajouter à

l'attention exigeante des juges. L'Académie, tout en remarquant le talent, ne décerne pas le prix. Elle ne veut pas cependant prolonger le concours, ni méconnaître, pour quelque erreur d'art, les traces d'une verve heureuse. Parmi les nombreux essais qu'elle a reçus, sur trente-quatre pièces de vers, dont plusieurs offrent des traits de naturel et de force, un poëme l'avait frappée par l'invention, c'est-à-dire, la manière vive de mettre en scène la résistance arabe et sa défaite, sa défaite par les idées, comme par les armes. En approuvant la forme, tour à tour narrative et lyrique, qu'a prise l'auteur, elle eût voulu, avec le même contraste de couleurs, une correction plus égale. Elle souhaitait que, fidèle à l'exemple qu'il a donné dans un autre concours, rejetant de son style familier tout ce qui n'était pas expressif et rapide, et cherchant la nouveauté de ses vers dans l'énergie des sentiments, plutôt que dans la surcharge de noms étrangers, il rendit partout à son talent la vivacité libre et pure, pour laquelle il est fait. Ce conseil n'a pas été assez suivi. L'Académie décerne au poëme inscrit sous le n° 27 et la devise : Gesta Dei per Francos, une première mention honorable et la plus grande part du prix. L'auteur est M. Amédée Pommier.

Une autre mention honorable, et une médaille réservée sur le prix, sont accordées au poëme inscrit sous le n° 23 et portant pour devise : Parcere subjectis et debellare superbos. L'auteur, M. Bignan, distingué souvent par de plus heureux succès, et qui joint au talent la constance des grands travaux, a voulu laisser son nom dans ce concours. Il ne pouvait y prendre part sans jeter dans ses vers quelques nobles et religieuses pensées.

Le public connaîtra les deux ouvrages. Les fragments choisis que vous allez entendre prouveront que le talent n'a pas manqué au sentiment national.

Qu'il en soit ainsi pour d'autres souvenirs ! C'est dans la vérité des sentiments qu'il faut chercher l'inspiration; c'est dans les vertus, dont nous sommes encore les^ témoins, qu'il faut étudier la grandeur morale, que les arts de la pensée doivent s'efforcer d'atteindre. Une belle action sentie par un peuple élève plus les esprits que tous les conseils du goût. Elle rend visible cette beauté suprême de l'âme qui fait la poésie; et quand les belles actions se succèdent et se répondent, quelque terrible que soit l'épreuve qui les fait éclater, il faut bien augurer d'un peuple, et n'attendre pas moins de son génie que de son courage.

C'est dans cette pensée que l'Académie appelle la jeunesse poétique à célébrer un des grands exemples que nous avons admirés avec douleur, la mort de l'archevêque de Paris. Dans ce nom, qu'elle présente seul, l'Académie sent bien que d'autres dévouements admirables doivent être compris ; elle les place sous la consécration du martyr , en leur laissant toute leur gloire de courage militaire et de dévouement civique; et elle est sûre de Finstinct de justice qui saura exprimer pour ces vertus le culte de reconnaissance et d'émulation, que leur garde la patrie.

En même temps, cherchant dans un passé plus lointain, comme dans celui que chaque jour emporte, les noms qui représentent, au plus haut degré, l'amour de la liberté, de la dignité morale et des lettres, l'Académie propose, pour sujet du prix d'éloquence à décerner en 1850, l'éloge de madame de Staël.

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