JUILLET
Messieurs,
Dans la liste des récompenses littéraires que décerne aujourd'hui l'Académie, c'est un nom dès longtemps célèbre qu'elle doit placer le premier. Le Prix pour l'ouvrage le plus éloquent d'histoire de France, cette dotation, dont la forme s'est trouvée justifiée par la rencontre d'un grand talent et d'une destinée à part, reste encore, selon la prévoyance du fondateur , acquis au même écrivain et au même ouvrage. Nulle comparaison même n'a été possible. Bien que, depuis un an, d'immortels souvenirs aient été dignement retracés par des hommes mêlés chaque jour à notre histoire nouvelle, nul travail ramené dans les conditions du concours n'a été proposé à notre examen : et l'Académie déclare seulement que le grand prix fondé par le baron Gobert est maintenu aux Considérations sur l'histoire de France de M. Augustin Thierry.
L'Académie maintient également le second prix à l'on-
vrage instructif et nouveau de M. Bazin, à l'histoire* non surpassée du règne de Louis XIII.
Jamais le prix d'utilité morale fondé par M. de Montyon ne parut plus opportun que de nos jours. Ce sage avait surtout en vue d'encourager l'enseignement dont Franklin a donné l'incomparable modèle, ces leçons de vertus domestiques, de modération et de travail, qu'il adressait à la démocratie des États-Unis, ces écrits sainement populaires où le gouvernement de l'âme sur elle-même est réclamé en proportion même de l'excès de la liberté publique. Mais la vraie mesure de tels écrits , le degré de science qu'ils comportent , la puissance de raison familière et vigoureuse qu'jjs exigent, cet art de persuader par le bon sens, ne se rencontrent pas aisément. Écrire pour le peuple sans le flatter comme un maître, accroître en lui non l'orgueil de la force, mais le respect des lois comme première condition de dignité et de bien-être, c'est une œuvre qu'on ne saurait trop estimer, que peu trouveront accessible, et qui veut autant de supériorité d'esprit que de prudence. A défaut de tels ouvrages, parmi ceux du moins que l'Académie a le droit de couronner , un livre a fixé son attention, comme offrant au nom du passé des avertissements d'une impartialité non suspecte et d'une évidence utile.
C'est l'histoire du Communisme, par M. Alfred Sudre. Non que dans cet ouvrage rapidement conçu, l'auteur ait employé deux ordres de considérations, dont quelques talents élevés ont récemment fait sentir le pouvoir, en opposant à l'esprit de sophisme et de violence le raisonnement philosophique et les notions de l'économie politique. La rigueur de méthode qui poursuit dans ses dernières conséquences les théories du Communisme, et les réduit à l'impossible, sur le terrain même de l'abstraction, n'est pas à l'usage du nouvel écrivain, L'analyse des
conditions nécessaires de la production et de la richesse, et, par elle, la démonstration de la stérilité autant que de l'iniquité d'une doctrine qui anéantirait ce qu'elle veut partager, occupent également peu de place dans son livre. Mais il raconte; et ce genre de preuve a son éloquence.
Partant de quelques exemples antiques trop étrangers à la question moderne et trop incomplètement expliqués, il suit, à travers le moyen âge et la civilisation croissante, les essais de folies identiques sous des noms divers, et les conséquences toujours les mêmes du même faux principe. Entre quelques sectaires des premiers siècles et quelques utopistes du dix-huitième siècle, il nous fait assister au retour périodique des mêmes illusions, des mêmes malheurs, de la même impuissance à rien fonder sur la ruine de la propriété. On trouve là d'avance, avec le démenti anciennement donné par les faits, toutes les exagérations de l'avenir, de telle sorte qu'il n'y a pas une négation téméraire du droit, pas une formule de spoliation annoncée comme la découverte la plus récente, qui ne soit une redite, autant qu'une erreur funeste. Et cependant le tableau n'est pas complet. Le Communisme fanatique tenté devant Cromwell, et si puissamment réprimé par sa parole et sa main, comme un bouleversement introduit en fraude, à la suite d'une révolution politique, manque au récit de l'historien. Mais il montre le Communisme soit athée , soit menteusement mystique, rêvé par quelques hommes en France, de 1789 à 1800, mêlé comme un ennemi furtif au mouvement social, et toujours repoussé si loin par l'esprit généreux de liberté, par l'instinct même violent de la révolution, et par le génie du gouvernement et de la gloire, par la Constituante, par la Convention, par le Code civil. Cet exemple dit assez combien tous les principes du droit privé sont des fondements immuables , non pour telle forme de pouvoir, mais pour l'existence de la nation, et
combien le sophisme qui les attaque est anti-patriotique et anti-social.
Tel est l'intérêt tout historique de cet ouvrage, auquel l'Académie décerne un prix de 3,000 francs.
Un travail instructif, la peinture d'un vertueux magistrat dans un temps de guerre civile, Y Essai sur la vie et les ouvrages d'Etienne Pasquier, par M. Léon Feugère, obtient le second prix. Quoi de plus moral en effet que la modération courageuse d'un de ces politiques hommes de bien du seizième siècle, avocat, juge, membre des États, tour à tour proscrit et vainqueur, toujours fidèle à la justice, et cultivant les lettres, parmi les dangers de la vie publique, dans un pays déchiré de factions? L'auteur a bien montré cette physionomie d'Etienne Pasquier, demeuré immortel à côté de ses grands contemporains, des princes héroïques et des écrivains créateurs , parce qu'il eut le génie du bon sens, qu'il fut égal en raison et en lumières aux plus illustres, et que, par ses études, comme par sa vie, il fut un des meilleurs Français de son temps.
Un écrit plus simple, destiné à de jeunes lecteurs, a intéressé l'Académie. C'est une légende de piété domestique, où sont retracés la patience, le dévouement mutuel d'un vieillard et d'un enfant, de l'aïeul et du petitfils, retenus loin de tout secours par un désastre d'hiver qui les surprend, dans une chaumière des Alpes. Trois onois sous la neige! Ce livre est une bonne oeuvre pour les âmes. On doit honorer l'imagination qui sait ainsi rendre vraisemblables les plus étonnants efforts de courage, en leur donnant pour appuis la bonté du cœur et la confiance en Dieu. L'auteur est M. Porchat, un pasteur prolestant d'une de ces frontières qui tiennent à la France par une communauté d'affection et de langage. L'Académie décerne à cet ouvrage une médaille de 1,500 fr.
Elle souhaite que de telles lectures se multiplient, et
que souvent le talent s'occupe d'écrire pour l'enfance et le premier âge qui la suit. Dans notre littérature si grande, si variée, parmi tant de chefs-d'œuvre salutaires à l'intelligence, combien sont rares les livres parfaitement appropriés à la première jeunesse, n'excitant son imagination que pour la conserver plus pure, ne parlant à sa raison que pour la rendre judicieuse et ferme! On écrit pour l'opinion, pour la passion, pour la vérité, dans ses manifestations les plus éclatantes. On a moins heureusement écrit pour cette vérité modeste et toute d'application qui convient à la première jeunesse. Un bon livre de plus, un livre où nulle impression, nulle idée ne serait séparée de la leçon morale, ne remplirait-il pas la plus vraie destination du Prix? Ne doit-on pas le demander sous plusieurs formes et pour différents degrés de première jeunesse et d'étude? N'y aurait-il pas h faire le livre de lecture, la distraction instructive du jeune artisan qui ne peut beaucoup lire, et dont un livre peut décider rame'/ Y aurait-il pour un noble esprit doué de l'invention qui plaît, et de la parole simple qui persuade, une meilleure gloire que d'écrire ce livre et d'être le Franklin de la jeunesse? Dans d'autres pays le zèle de secte, l'esprit puritain a tenté cette épreuve; et il y a eu dans le dernier siècle tel livre de ce genre répandu en nombre vraiment prodigieux dans l'Angleterre et dans l'Amérique. Comment ne ferait-on pas même chose aujourd'hui pour un état social qui en a plus besoin peut-être? Que ce livre religieux, moral, attrayant pour l'imagination et le cœur, populaire par une simple et naturelle expression, que ce Télémaque des enfants du peuple sorte de quelque plume bien inspirée! Jamais la prévoyance de M. de Montyon n'aura paru plus juste.
Dans un temps déjà bien éloigné, par le changement plus que par la durée, l'Académie avait proposé de rocher-
cher les caractères de l'invention originale et l'influence qu'ont exercée sur elle le culte religieux, les institutions politiques, les grands événements, le progrès des sciences, et généralement l'âge de civilisation, auquel un peuple est parvenu.
La réponse à cette question spéculative nous est venue. Quatre ouvrages seulement ont été présentés. Un seul a dû fixer l'attention de l'Académie : c'est un Mémoire inscrit sous le n° 2, et portant pour épigraphe ce vers du Dante :
Morti li morti, e i vivi parean vivi.
L'auteur sans doute n'a pas tout étudié, ni toujours saisi le vrai, dans un sujet si vaste et d'une démonstration si délicate; mais, il a évité le lieu commun et jugé par luimôme. Connaissant de l'antiquité classique les grandes choses, et familier par l'étude des langues avec quelques régions de ces mondes nouveaux, que la littérature a créés dans la seule Europe, il tire de cette comparaison des réponses précises, dans l'ordre de la question proposée. S'il donne d'abord de la faculté qui produit l'invention une définition, dont les termes peuvent être contestés, il fait habilement ressortir les caractères et les effets de l'invention même, par des exemples pris aux points opposés, dans l'idée commune, l'invention de tout le monde, cette matière première de l'imagination, et dans la création accidentelle du poëte, dans ce qui est général et dans ce qui est variable, dans la vérité de tous les temps et dans la croyance ou la passion d'une époque, dans l'invention des personnages et dans celle des détails et de la forme.
Expliquant comment l'invention est inépuisable, non dans chaque nation, mais dans l'humanité, il montre que pour aucune nation le déclin n'est une loi d'avance irrésistible aboutissant, par des degrés égaux, à un terme
fatal. Si le génie souvent ne s'est renouvelé qu'en se transférant d'un peuple à l'autre, souvent aussi, sur la même terre, dans la même race, il retrouve un âge, ou du moins un jour heureux. Tout ce qui sert à la vie des nations rend des chances à la puissance créatrice des arts ; et même quand tout manque, il reste encore le hasard, ou plutôt le don providentiel du génie, qui peut naître en dépit et en désespoir de toutes choses.
Mais cet exemple est rare; et, ce qu'il fallait chercher d'abord, c'est la variété des influences sociales qui excitent et secondent l'invention. La Grèce, ses cités et ses îles, son culte semblable, ses lois différentes, et avant tout, le merveilleux génie de la démocratique Athènes, fournissent au tableau, qu'essaye l'auteur, quelques traits aussi bien exprimés qu'heureusement choisis. D'Homère à Théocrite, d'Eschyle à Ménandre, quelle puissance diverse d'invention! Que de rapports de l'imagination aux événements, aux guerres, à la liberté, à la gloire de cette nation grecque, une et multiple, accrue par ses divisions et ses rivalités, comme pour offrir sur une même terre et sous un même nom plusieurs formes de génie national et, dans chacune de ces formes, les libres créations du génie particulier !
Cependant cette heureuse puissance qui devait avoir encore de glorieux retours dans la Grèce d'Europe et d'Asie, allait passer à un autre peuple, inventeur d'abord comme il fut conquérant, par imitation, en prenant aux autres peuples leurs meilleures armes, pour les manier avec une vigueur et une tactique nouvelles. L'auteur explique bien ce que le génie de ce peuple avait d'individuel en force et en gravité, et comment sa première poésie, quoique inspirée d'Homère, dut être tout historique, et par là fut originale et semblable à lui-même. Si, dans le théâtre romain et ailleurs, il ne parait pas assez reeon-
naître cette empreinte nationale, cette création puissante de formes sous les importations du génie grec, si surtout l'invention de grandeur et de mélancolie, que Lucrèce ajoute à la liberté sceptique d'Épicure, ne le frappe pas assez, si la part d'originalité du siècle d'Auguste enfin n'est pas marquée dans ce court tableau comme elle doit l'être, on y sent du moins avec force les caractères nouveaux d'imagination que la Rome impériale reçut de ses souffrances.
Rome chrétienne, du vivant de l'empire, manque à ce récit. Mais l'auteur, qui la voit partout au moyen âge, essaie de retracer sa suprême influence sur ces temps d'imagination populaire, où tout était poésie, depuis le chant de l'Église jusqu'à l'enfer et au ciel du Dante. Et ce n'est pas sans quelque effort heureux, au moins pour la justesse des vues, qu'il touche à ce grand sujet du moyen âge, tant étudié de nos jours, chaos non de barbarie, mais de civilisation étrange, dont le principal caractère est cette espèce d'unité confuse qui en rassemblait toutes les parties, rapprochait par un symbole commun les génies encore enveloppés des différents peuples, et rendait partout la pensée du poète plus semblable à celle de la foule, faisant du préjugé populaire le fonds de l'invention, et de l'invention une réalité présente qui dominait la vie.
Dans ce monde de faits et d'idées, si difficile à parcourir tout entier, l'auteur semble avoir habilement résumé, sans admiration paradoxale, quelques traits principaux de l'imagination imparfaite et inépuisable qu'avait le moyen âge.
Mais une lumière nouvelle apparaît : et les nations, qu'elle éclaire à divers degrés, se séparent et se distinguent davantage. L'invention, depuis la renaissance, l'invention devant l'antiquité, et devant la réforme, au midi et au nord de l'Europe, et chez cette nation limitrophe aux deux génies, comme aux deux climats, c'était pour la critique
un bien vaste sujet. L'auteur y saisit, entre ces grands peuples modernes qui tous ont eu déjà plusieurs époques dans l'histoire des arts, les grandes différences de l'invention; ici, plus générale et plus humaine, là, plus locale et plus indigène; ici, inspirée par la liberté religieuse et le débat civil ; là, par l'ardeur et l'unité de la foi, ailleurs, par l'élévation même du pouvoir, et une sorte de liberté noble qu'ont gardée les esprits; ici, plus rapprochée du moyen âge, là, de l'antiquité, se servant de tout, même de l'érudition, et plus heureuse, selon qu'elle est plus conforme à la vérité, celle non d'un siècle, mais de l'humanité.
Lorsqu'il s'approche de ces grands inventeurs en poésie, Shakspeare, Milton, Corneille, Goethe, il montre comment l'invention change tantôt de sujet et d'idée, et tantôt seulement d'horizon, reprenant, à diverses reprises, un type qu'elle transforme ou qu'elle achève. Dans cette revue de tant d'immortels souvenirs, dans ce travail pour distinguer la part du temps et celle du génie, le mérite de l'auteur est de comprendre les grandes choses les plus diverses, en aimant surtout les plus naturelles. Expliquant ce qui est indigène, admirant ce qui est universel, il croit que la gloire de la France est surtout grande dans les arts à ce dernier titre, et que souvent son génie a paru cosmopolite parce qu'il était vrai. 11 ne craint pas de trouver Racine plus inventeur que Lope ou Caldéron; et il l'affirme, non pas en classique d'obéissance et d'habitude, mais comme un esprit indépendant et juste qui revient au sentiment de la discipline et des lois, les jugeant plus fécondes pour la liberté même. On peut le contredire; mais partout on sent le travail d'un homme qui ne veut admirer qu'en y réfléchissant, et qui de ses impressions sait tirer des idées.
Le style est parfois trop empreint de formes abstraites, ou étrangères. Mais ce défaut, qui n'empêche pas le talent, ne pouvait être un obstacle au jugement favorable de
l'Académie. Elle couronne l'étude et la pensée, et laisse à l'auteur le soin de perfectionner son ouvrage, qui déjà est un livre. L'auteur est M. Edmond Arnould, professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Poitiers. Si on ne peut entendre ici son ouvrage, que du moins l'estime publique accueille un éloge dont bientôt elle sera juge!
De ce travail souvent heureux, esquisse rapide d'un sujet immense, l'attention de l'Académie s'est portée sur l'étude de langage et de style qu'elle avait proposée pour la seconde fois, l'Éloge d'Amyot, c'est-à-dire un chapitre seulement de l'histoire littéraire du seizième siècle. Les généralités sur l'art excitent la pensée ; un seul point bien étudié peut former le talent. Lïnfluence singulière de ce précepteur de Charles IX, qui rendit populaires en France les héros de la liberté grecque, les créations de cet écrivain qui n'a fait que traduire, mais qui, remontant par un génie libre et naïf au delà du siècle raffiné de Plutarque, semble dater moins de l'historien que de ses personnages, et les peindre d'original, c'était pour l'homme de goût une attachante étude. Sur vingt et un ouvrages présentés à l'Académie, deux ont, à distance inégale, approché du but; tous deux attestent un vrai savoir et le sentiment de l'antiquité. L'Académie a préféré celui dont le mouvement facile, l'expression naturelle représente le mieux le génie simple et le tour gracieux d'Amyot, cette unité de sa vie et de son œuvre , cette gloire acquise modestement et gardée toujours.
Sans digression, sans peinture générale du siècle, sans autre intérêt que le récit d'une pauvre et laborieuse jeunesse qui conduit à tout, et que l'examen attentif et délicat de quelques traductions aussi durables que notre langue, puisqu'elles survivent à ses changements, l'auteur a fait un ouvrage qui instruit et qui plaît. L'Académie
décorne le prix à ce discours, inscrit sous le n° 15, et portant pour devise ces paroles de Montaigne : « Je donne la palme à Jacques Amyot sur tous nos écrivains français. » L'auteur est M. Amédée Pommier.
Le discours inscrit sous le n° 20, et portant môme devise, n'obtient que l'accessit; mais, en méritant une grande part d'éloges. On y reconnaît une instruction solide, des vues justes, et, dans un style travaillé souvent avec art, des signes incontestables de talent. L'auteur est M. de Blignières, agrégé-professeur de rhétorique au collège Stanislas. D'autres succès ne peuvent lui manquer, dans ces recherches d'érudition française et de goût liées à notre histoire, et qui plaisent aux époques paisibles.
Le dernier sujet proposé par l'Académie porte l'empreinte d'un autre temps ; c'est le souvenir qui vous est présent à tous, la mémoire du douloureux sacrifice qui consternait Paris, il y a un an, et dont l'anniversaire à failli nous affliger de nouveaux malheurs, la mort de l'archevêque de Paris. Ce nom et les autres dévouements qu'il rappelle avaient été désignés aux concurrents du Prix de poésie. Un grand nombre d'essais, plus de cent pièces de vers ont été adressées à l'Académie; beaucoup ne répondaient pas à la pensée publique : ce qui émeut n'inspire pas toujours. Mais, il conviendrait peu de s'arrêter à de minutieuses censures. Qu'il suffise de'dire que la parole du martyr n'est pas tombée sur une terre aride, et que dans les efforts pour célébrer une vertu héroïque, il s'est trouvé quelques accents du cœur et une voix qui vous touchera!
Deux pièces de vers portaient cette même devise du bon pasteur qui donne sa vie pour son troupeau. L'une est une ode inscrite sous le n° 101, où quelques nobles sentiments, exprimés avec élégance, ne suffisaient pas à la grandeur du sujet. L'autre ouvrage, inscrit sous le n° 97, a obtenu le Prix. Le poète a su inventer avec naturel, dans
une vérité si terrible et si récente; ou plutôt, à côté de ce qui frappait toutes les âmes, de ce dévouement sublime auquel la pensée ne peut rien ajouter, il a conjecturé ce qu'il est douloureux et instructif de croire; il a expliqué sans haine, et pour le guérir, le fanatisme de l'erreur, comme il a peint avec attendrissement l'héroïsme de la vertu ; il a voulu effrayer ce fanatisme, bien moins des dangers qu'il peut courir, que du mal qu'il peut faire, au delà même de sa première pensée; et en mettant sous nos yeux le désespoir dont un égarement coupable est frappé, la punition du remords ici-bas, et, plus haut, la clémence divine, il a, dans des vers éloquents, fait sortir d'une affreuse journée des inspirations de concorde et de paix.
L'auteur de ce poëme est l'écrivain que l'Académie vient de couronner pour Y Eloge d'Amijot, M. Amédée Pommier, voué aux lettres dès la première jeunesse, et seulement et toujours, mêlant le labeur savant à l'imagination, et redevable d'un talent plus fort aux épreuves d'une lente et rude carrière. Déjà couronné, les années précédentes, les deux supériorités qu'il obtient aujourd'hui de critique et de poëte, en le désignant avec éclat, sont une marque du bienfait de ces concours publics, libre protection toujours offerte au talent.
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RAPPORT
SUR
(8 août 1850)
Messieurs,
L'Académie doit au public ami des lettres les motifs de son jugement sur quelques-uns des travaux qui les honorent, sur ceux du moins qu'elle désigne par les récompenses dont elle est dépositaire. Le premier de ces Prix, celui qui, par une disposition particulière, peut s'attacher plusieurs années de suite au même ouvrage , n'a donné lieu cette année à aucun examen nouveau. Nul ouvrage historique, dans les conditions du concours, n'était présenté; et le grand Prix fondé par le baron Gobert pour le morceau le plus éloquent d'histoire de France est maintenu aux Considérations sur l'histoire de France, de M. Augustin Thierry. L'Académie a regardé seulement comme un titre de plus à la durée de cette exception éclatante le travail non terminé, que vient de publier M. Augustin Thierry, Y Introduction à la collection des monuments inédits de V histoire du tiers état en France. Il lui a
52 UAPPORTS ACADÉMIQUES,
paru que l'intention du généreux fondateur n'était pas trompée, si le privilège qu'il a préparé pour le talent et l'indépendance qu'il a voulu lui assurer ont permis à l'auteur de poursuivre une telle œuvre, à travers tous les obstacles de la souffrance et tous les changements du sort.
Incoinnlète encore, mais allant déjà des communes barbares c! • la Gaule romaine envahie jusqu'au règne de Louis XI \ , cette introduction est le substantiel et savant résumé des progrès de la civilisation en France, et de cela: promotion graduelle du pays, longtemps puissante par sa gradation même, de cette succession d'efforts commencés dans les premiers rangs, suscités dans tous, et concourant de toute part à la grandeur commune, et enfin de l'action croissante que prenait ce Tiers état qui serait un jour la France, et aurait à la régir et à la défendre. Dans la justice de l'auteur envers le passé, dans sa ferme espérance, dans le sentiment d'unité française, dont il anime tout son Discours , dans le sujet môme de ce Discours, dans ce fonds national partout pressenti, et qui s'élève sans cesse sous l'influence de la royauté laborieuse, il y a comme la suite, l'ensemble et la conclusion entrevue des travaux de M. Augustin Thierry sur notre histoire. Espérons qu'il achèvera, en portant cette impartiale analyse jusqu'à 1789 et au delà; et, dès à présent, honorons ce courage d'esprit qui, du milieu de la cécité et de l'immobilité presque entière du corps , fait sortir l'œuvre nouvelle d'une science si exacte, et d'une pensée si vivante et si libre. L'Académie maintient également à Y Histoire de la France sous Louis XIII, par M. Bazin, le second Prix obtenu par un ouvrage qui, dans plus d'un autre concours, aurait eu la première place.
Parmi les nombreux ouvrages présentés aux Prix Montyon, l'Académie a dû distinguer d'abord quelques écrits d'un ordre plus philosophique, où la pensée morale a pour
but la vérité abstraite, et pour instruments l'érudition et la science. Un de ces ouvrages, qu'elle n'a juge qu'en partie, et dont elle n'adopte que l'intention principale et les nobles déductions, se propose de concilier deux puissances trop souvent séparées, l'esprit d'investigation scientifique et la foi spiritualiste. Cette intention est celle qui, de Descartes à Newton, à Euler et à leurs disciples immédiats, inscrivait sur toutes les recherches de science le beau nom de philosophie naturelle. L'auteur du nouvel ouvrage, pour dire à notre siècle la môme vérité, appelle son travail Philosophie spiritualiste de la nature. Initié par une forte étude aux sciences physiques, les prenant à leur degré actuel de précision sévère et quelquefois encore de hardiesse conjecturale, ne négligeant aucune observalion, ne s'etïrayant d'aucune idée, il s'attache à démontrer que, découvertes et systèmes, laborieuse conquête de l'analyse, ou téméraire intuition de la pensée, tout aboutissait, ou pouvait être invinciblement ramené à cette vérité suprême qui a précédé et formé le monde, et qu'enfin la nécessité de Dieu éclatait d'autant plus que la lumière des sciences était plus grande.
Cette vue constante, le grand travail de l'auteur, son effort pour faire entrer dans le nombre des vérités applicables de nouvelles séries de faits et d'idées, la gravité de sa conviction et de ses études marquée dans celle de son langage, tout commandait l'attention pour cet ouvrage d'un savant jeune homme. On pouvait regretter qu'il n'ait pas, à l'exemple de Fontenelle, de Mairan, de Bailly et d'autres plus récents, entouré toujours d'une vive clarté le passage des faits scientifiques dans le domaine commun de l'intelligence. On pouvait penser qu'une science plus haute encore rendrait l'exposition plus limpide, Mais à nos yeux déjà, réserve faite de quelques points peu accessibles ou contestés par les maîtres, il restait dais les belles
considérations de l'auteur sur Tordre général du monde, dans sa réfutation de quelques théories étrangères, dont l'idéalisme excessif devient un matérialisme nouveau , dans le rapport cherché entre les réalités de la science et les vérités non moins certaines de la psychologie, entre ces vérités et les instincts du cœur; il restait dans les prémisses, dans quelques développements et dans la conclusion de l'ouvrage, un grand titre à l'estime, et un service rendu aux lettres et à la jeunesse. C'est là ce que couronne avec confiance l'Académie. L'auteur est M. Henri Martin, doyen de la Faculté des lettres de Rennes.
Un autre travail plus visiblement rapproché de l'objet du concours, la Morale sociale, par M. Garnier, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Paris, a également obtenu les suffrages de l'Académie. Aucune des questions que le titre de l'ouvrage rappelle ne manque sous la plume facile de l'auteur. On peut même s'étonner qu'il ait encore étendu un sujet si vaste, en y comprenant l'étude des diverses formes de gouvernement et des théories politiques. Dans un livre entier de son ouvrage, sous le titre & Organisation du pouvoir, il touche des questions qui ne tiennent pas à la morale, ne sont pas résolues par elle, et qu'on juge imparfaitement, si on ne compare tous les faits. Ainsi, dans la monarchie représentative d'Angleterre , dans son aristocratie durable et renouvelée , dans sa chambre des communes, où tant de puissance pour la réforme s'unit à la stabilité, il a méconnu ce que devinait Montesquieu, ce qu'un siècle a constaté depuis, et ce que dira l'avenir sur la force de ce gouvernement qui avance sans tomber, et se modifie sans s'altérer. 11 s'est exposé de même, en jugeant les États-Unis d'Amérique, à blâmer avec trop peu de fondement quelques règles de leur constitution, et, par exemple, à prendre une précaution pour un défaut de logique, et un correctif
calculé du suffrage universel1 pour une inconséquence. Enfin, dans son examen rapide des constitutions successives de notre patrie, bien des choses peuvent être contestées; mais là, du moins, on reconnaît toujours, avec l'étude attentive des lois, le sens patriotique de l'auteur et sa modération courageuse.
Toutefois, c'est en dehors des systèmes de gouvernement et d'organisation constitutionnelle, c'est dans les vues de l'auteur sur la société domestique et civile que l'Académie a cherché le caractère de l'ouvrage. Là, sans doute, se rencontre aussi la question politique, mais celle qui tient aux racines mêmes de toute agrégation humaine, à la propriété, à la famille, aux premiers éléments d'équilé et de liberté, celle enfin qui faisait définir l'homme par un philosophe un être politique, c'est-à-dire sociable. En reconnaissant à la propriété pour principe et pour cause d'extension le travail, depuis le travail de la guerre jusqu'à celui du commerce et des arts, l'auteur montre la transmission de cette propriété aussi nécessaire et aussi juste que son origine. Car l'acquisition immédiate serait mal garantie et moralement peu précieuse, sans le droit de transmission qui assure la famille. Cet enchaînement des devoirs et des prévoyances de la terre, les conditions morales de la famille, l'éducation qui vient à son aide, les principes enfin de l'homme formé pour la société civile, les obligations qu'elle lui impose et les appuis
1 II s'agit de la sage et profonde disposition qui confie la nomination du président des États-Unis à un choix peu nombreux d'électeurs temporaires élus eux-mêmes pour cette seule destination. Grâce à cette diversité d'origine, en effet, le président de V Union peut songer d'autant moins à élever son droit électif contre celui des assemblées permanentes de la nation, et à les remplacer, au nom d'un même principe de délégation souveraine, qu'il prétendrait concentré dans sa seule personne.
qu'elle lui donne, tel est le sujet que résume l'auteur avec un mélange de raisonnements justes et de faits bien choisis. La section de son ouvrage, où il traite de l'éducation, offre particulièrement ce mérite. Sur une question tant discutée, il n'innove pas; mais il expose dans un langage intéressant et calme le but de l'enseignement, sa destination morale, avant tout, sa puissance très-grande pour prévenir et même pour réformer. Parcourant tous les degrés, toutes les formes d'instruction qui conviennent chez un grand peuple, depuis la plus élémentaire jusqu'à la plus complète, il montre quelle place doit toujours y conserver l'étude de ces vérités philosophiques, qui prouvent à la raison ce que la religion enseigne au cœur. L'homme ainsi préparé, il l'introduit dans cette société où tant d'efforts lui seront imposés , pour n'être pas inutile. Ces efforts, il voudrait les accroître encore, en demandant pour tout emploi public des conditions d'épreuve qui représentent ce qu'exigent de labeur le noviciat et le progrès de la réputation, dans les professions libres. Sans discuter ce principe, dont tout changement politique proclame la nécessité et dérange un peu l'application, on y reconnaît l'honorable pensée du livre : étendre à toute fonction déléguée par l'État les scrupules de la morale privée, et élever encore cette morale par le sentiment de l'honneur public et du devoir envers l'État. C'est ce dessein bien marqué et bien rempli que l'Académie approuve dans l'ouvrage de M. Garnier.
Un autre travail tout philosophique a paru également digne du prix d'utilité morale : c'est un examen sévèrement méthodique de l'opinion d'Aristote sur le problème qui importe le plus à l'humanité, ou plutôt sur la certitude la plus consolante pour elle. L'auteur a pensé qu'il ne fallait pas laisser à la doctrine sceptique l'avantage qu'elle a pu tirer de quelques paroles douteuses d'un si
concours de 1850. 57
grand homme, ou de quelques fausses interprétations de ses disciples. 11 lui a semblé que ce génie analogue à la science moderne par l'observation et l'étendue devait être revendiqué, comme un des premiers témoins de l'étude intérieure de l'âme, et de sa puissance à constater ellemême son immortelle nature. Profitant pour cette recherche des difficultés mêmes qu'elle offrait, c'est-à-dire, dos vues si variées d'Aristote, de la grande diversité de ses ouvrages, de cette attention infinie qui va des classifications du monde matériel aux catégories du raisonnement, et de la métaphysique à la législation positive et à la poésie, il a partout détaché et finement saisi ce qui, de près, de loin, directement ou par induction, touchait à cette haute question de la spiritualité humaine; et il a su, par un effort habile, rétablir à nos yeux, sous le nom moderne de Psychologie d'Aristote, la démonstration éparse dans le travail de ce grand esprit remontant par degrés de la matière végétative, de la matière animée et sentante, de l'âme sensitive à l'entendement pur, à l'abstraite et immortelle pensée, dans l'homme d'abord, puis en Dieu. Et cette étude, il l'a reproduite avec une simplicité rigide, comme sa conscience d'érudit et de penseur, sans digressions, sans ornements, se refusant même quelquesunes de ces grâces austères de la beau té grecque, quelques-uns de ces traits d'imagination et de lumière semés par intervalle dans le style d'Aristote, et qu'il aurait pu recueillir. Mais il a voulu, dans l'exposition des actes de l'entendement pur, en imiter le procédé sévère, et ne donner à son langage d'autre éclat et d'autre passion que la vérité. Enfin, à cette restauration de l'antique il a fait succéder, sous la forme la plus précise, le supplément de la science moderne. Après la pensée d'un homme, il a résume le travail des siècles, faisant d'autant mieux ressortir la grandeur de cette pensée, que tant de siècles et
58 RAPPOKTS ACADEMIQUES.
de lumières nouvelles n'y ont pas beaucoup ajouté. Et, maintenant, si cet écrit est celui d'un jeune homme, si c'est, dans l'origine, un essai destiné pour les épreuves de l'enseignement classique, il n'en doit pas être moins précieux pour nous; et on aime à penser que l'ouvrage où un point important de la philosophie ancienne est mieux traité, plus complètement éclairci qu'on ne l'avait fait encore, et où la première des vérités naturelles et sociales trouve un digne interprète, est en même temps un témoignage de l'élévation actuelle des études françaises. L'auteur est M. Waddington-Kastus , professeur agrégé de philosophie.
L'Académie, sans établir de gradations entre des mérites plus divers qu'inégaux, décerne à chacun de ces ouvrages une médaille de trois mille francs.
Ce concours appelait d'autres écrits, ceux qu'a demandés surtout M. de Montyon, des lectures instructives et faciles, des enseignements populaires. L'Académie a voulu accueillir, à ce titre, quelques noms honorés dans les lettres. Une femme, dont la jeunesse fut inspirée du talent poétique, et qui a fait des vers qu'on n'oubliera pas, madame Desbordes- Valmore, a publié, sous le titre des Anges de la famille, quelques touchants récits, où se retrouve un heureux naturel de langage.
Le môme mérite, avec une nuance de finesse dans la leçon, distingue quelques contes moraux composés par une femme dont l'esprit délicat s'était montré dans des romans et des œuvres de goût applaudies au théâtre. En écrivant les Soirées des jeunes personnes, madame de Bawr, par la grâce et la brièveté, rend aimables les avis les plus sévères. Ses deux premiers récits surtout ont un charme qui plairait à de difficiles lecteurs.
A ce nom se mêle un nom nouveau. Sous le titre : Liberté, Égalité, Fraternité, ramenant à l'Évangile ces
termes de la loi politique, madame de Challié, née de Jussieu, les commente avec cette élévation de langage, que le respect de la vérité inspire à une âme jeune et sincère. Cet écrit est le noble gage d'un talent qui s'annonce.
Un livre très-élémentaire , fait avec supériorité, l'£ii« seignement pratique dans les écoles maternelles, honore le zèle et l'esprit distingué de madame Pape, née Carpentier, qui avait déjà publié sur l'institution des salles d'asile un excellent essai couronné par l'Académie.
Paul Morin, par madame Monmerqué, un recueil où des actes de vertu et de sages conseils sont heureusement rappelés dans les entretiens d'un instituteur, a paru un ouvrage utile, écrit avec art, sous des formes simples. L'Académie décerne à chacun de ces ouvrages une médaille de deux mille francs ; et elle souhaite que des esprits élevés par l'étude des lettres s'occupent de cet enseignement populaire, où l'imagination peut tant pour la raison. L'Académie, sur les libéralités du même fondateur, avait ouvert un concours pour l'œuvre dramatique qui réunirait le mieux l'intention morale à la poésie. Tel avait été déjà, il y a quarante ans, l'objet d'un de ces Prix décennaux institués, au milieu des splendeurs et du silence de l'Empire. Mais alors, quand celui qui voulait honorer l'intelligence sans l'affranchir eut établi solennellement ces épreuves et ces prix offerts à toute œuvre d'imagination, de science, d'art, de philosophie, d'érudition historique ou littéraire que désignerait l'Institut, le jugement préparé avec tant d'éclat ne put être prononcé. Quelquesuns des poëmes déclarés dignes du Prix déplaisaient au souverain. D'autres ouvrages désignés pour d'autres Prix déplaisaient à des opinions puissantes. Une grande controverse remplaça le triomphe attendu ; et la question indécise se perdit plus tard dans le changement du monde.
Peut-être, en effet, sur ces œuvres d'art que le talen adresse à la pensée publique est-il trop difficile de rendre des jugements, non pas seulement vrais, mais consentis de tous. Peut-être cette intention de se porter arbitre de toutes les concurrences du génie, et de décerner la plus personnelle et la plus enviée de toutes les gloires, dépassait-elle même un si grand Pouvoir. Aussi, de cette pensée d'un Concours universel il n'est resté que l'institution de quelques Prix autorisés par l'État, et dans ce nombre celui que l'Académie décerne à l'art dramatique.
Dans le choix qu'elle a fait de deux ouvrages, dans le premier rang qu'elle donne à l'un, dans la part d'honneur qu'elle réserve à l'autre, il n'y a pas oubli d'autres ouvrages lus avec intérêt, ou représentés avec succès. Ce que l'Académie n'a pas approuvé dans ces ouvrages laisse place à toute l'estime du talent, et ce qu'on peut y louer fait pressentir assez de force pour que les auteurs ne doivent être nommés ici que lorsqu'ils pourront être proclamés. Tragédie ou comédie , drame classique ou de forme irrégulière, imitation de Sophocle ou de Shakspeare, noblesse soutenue de langage ou libre mélange de tous les tons, l'art est infini dans sa variété ; et ce n'est au nom d'aucune forme particulière qu'il faut le borner ou l'avertir. Son indépendance est complète; son droit d'invention illimité. Mais, sous toutes les formes qui lui sont loisibles, à travers toutes les libertés qu'il peut prendre, il est poursuivi de certains principes de justesse et de vraisemblance , de certaines nécessités de la raison poétique qui viennent, non d'Aristote, ou de Racine, mais de la nature, et qui subsistent et commandent, en proportion de l'absence de toute règle convenue et de toute tradition impérieuse, à peu près, s'il est permis d'appliquer à l'imagination ce qu'on peut dire des peuples ; à peu près comme il arrive à un grand peuple qui, plus il
est libre, plus il a rejeté tous les jougs, hormis celui de sou universelle volonté, plus il a besoin de prévoyance et de calme, de sagesse et de force avec lui-môme et avec les autres.
Telle est maintenant la première et la dernière condition de l'art dramatique, dans l'indépendance absolue dont il jouit : point d'entraves, rien d'arbitraire dans les formes de l'art, mais rien de faux dans l'invention ; point d'unités de temps ou de lieu; mais le bon sens et la vraisemblance; point de bienséances artificielles ; mais la grandeur vraie de l'histoire, ou la peinture vraie ou bien choisie de la vie commune ; en un mot, une plus grande sévérité, un plus grand effort, parce qu'il y a plus de liberté. C'est en ce sens que l'Académie a dirigé son choix. Elle a préféré les ouvrages qui se rapprochaient de cette idée simple. Ainsi, dans une comédie morale par l'intention et d'un effet puissant au théâtre, la comédie de Gabrielle, par M. Emile Augier, sans approuver l'exagération d'un rôle secondaire et quelques autres défauts accessoires, elle a reconnu le talent; et elle en a aimé l'usage. En mettant sur la scène, après tant d'autres, une crise de la vie domestique, l'avoir élevée à la poésie par l'honnêteté de l'àme, et là où souvent la leçon n'avait été que moqueuse et l'exemple de la séduction plus dangereux qu'instructif, avoir rendu la leçon grave et la séduction ridicule, ce n'était pas un mérite vulgaire. Quelques bienséances peuvent avoir été négligées; mais bien des traits de nature ont été fortement saisis. En partageant inégalement les torts, en montrant ceux que peut se donner une vie même laborieuse et dévouée, et ceux où peut tomber une imagination de jeune femme laissée sans défense, l'auteur a rendu la hardiesse du sujet qu'il a choisi vraisemblable, et il a tiré du seul contraste des caractères le nœud et le dénoûment du drame. Écrivant avec naturel et du style de la bonne
comédie, il a su parfois y mêler, dans le personnage de la femme et dans celui de l'honnête homme, du mari, du père, quelques accents plus hauts, animés de grâce poétique et d'éloquence. C'était assez pour faire une œuvre d'art et pour mériter la distinction proposée.
Un autre ouvrage , cependant moins éprouvé par le succès au théâtre, a fixé aussi les suffrages de l'Académie,' et lui a paru mériter une récompense détachée du prix. C'est le drame de la Fille d1 Eschyle, par M. Autran, réminiscence gracieuse plutôt que forte imitation de l'art antique, mélange d'harmonie et de vers négligés, d'intentions heureusement nouvelles et de situations trop connues. 11 a semblé à l'Académie, malgré les défauts de l'ouvrage, que cet effort d'un homme de talent vers la simplicité devait être honoré, et qu'il était bon de montrer comment un souffle d'Athènes pouvait encore animer, en la réglant, notre liberté théâtrale. Rien de moins complexe que la fable de l'auteur, quoiqu'elle renferme presque une double action. Le poète Eschyle, dans sa vieillesse, accusé de sacrilège par le grand prêtre, au fils duquel il a refusé sa fille, est défendu devant l'Aréopage par le jeune Sophocle, aimé d'elle. Au moment où il va récompenser son sauveur, en l'acceptant pour fils, il est vaincu par lui au Concours de poésie dramatique, dans les fêtes d'Athènes. Sous le poids de cette défaite, accrue par une dérision populaire, dont Aristophane nous a gardé plus d'un exemple, il se bannit loin de sa patrie et de son vainqueur, emmenant sa fille, dévouée avec désespoir à son infortune. Tel est le sujet que le poète a fondé à demi sur l'histoire. De nobles pensées et parfois de beaux vers, qui font excuser la témérité d'avoir prêté des sentiments et tout un langage à ces grands génies, qu'on a peine à traduire, l'enthousiasme de l'art, l'instinct de l'émulation poétique vraiment senti, et élevé à un sérieux de passion
que le poëîe n'eût pas éprouvé peut-être dans la peinture de douleurs plus tragiques, mais plus loin de son âme, ce sont là des causes d'intérêt, que nulle critique sévère ne pouvait détruire. L'Académie a voulu honorer cet ouvrage. En décernant la plus grande part du prix à l'auteur de la comédie de Gabrielle, M. Emile Augier, elle décerne une médaille de trois mille francs à l'auteur du drame de la Fille d'Eschyle, M. Autran; et elle l'invite à chercher dans le grand art des anciens une inspiration qui convient à son talent, et qui doit l'élever, en le rendant plus pur.
L'Académie avait à décerner cette année le prix fondé par M. de Maillé Latour-Landry, pour l'encouragement du talent littéraire. Elle a désigné un jeune écrivain qui donne plus que des espérances, M. Lacaussade, traducteur bien inspiré d'Ossian, poëte lui-même dans quelques souvenirs de son ciel natal des Antilles, et critique instruit avec goût.
En dehors de ces fondations successives, libre témoignage de l'intérêt, que l'esprit français porte aux lettres, il reste à proclamer un prix, dont vous allez juger tout à l'heure. L' Académie avait proposé, dans l'éloge de madame de Staël, un juste hommage et une grave étude. 11 n'y avait pas seulement à considérer ce rare talent, cet esprit très-divers et la constante unité de ce noble cœur : partout apparaissait l'histoire du temps, depuis les espérances sans limites de 1789 jusqu'à l'Empire et à la Charte, cet épisode guerrier et cette station apparente d'une révolution reprise tant de fois. Le nom de madame de Staël, par de généreux principes et des protestations courageuses, s'était mêlé à tout ce qu'on avait conçu-et cherché de grand depuis un demi-siècle. Près des réalités les plus formidables , l'anarchie, la conquête, la dictature, elle avait représenté pour une grande part le travail de la
pensée spéculative et gardé l'honneur de la pensée indépendante. Pour la juger, pour la louer, il fallait, sans agrandir avec effort ce qu'elle avait noblement osé, mesurer d'un œil libre ce qui s'était élevé au-dessus d'elle et au-dessus de tout, et n'avait pas dominé son âme.
A ce côté politique venait se joindre un autre intérêt plus durable : la gloire de l'écrivain, son empire à lui, son influence sur les choses d'art et de goût, et par elles, comme par la liberté même, son action favorable à la dignité de l'homme, ce qu'avait fait en cela madame de Staël, ce qu'elle avait reçu des littératures étrangères, ce qu'elle tenait de son âme, le caractère de son génie enfin, mélange rare et presque égal d'imagination et de sagacité critique , et par là même puissant interprète d'une critique nouvelle, et créateur à son tour dans la philosophie des lettres et le sentiment du beau.
Dans presque tous les discours adressés à l'Académie, cette part du sujet a été trop peu saisie; le talent même de plus d'un concurrent éprouvé s'est égaré dans des digressions de polémique et d'histoire générale. Cette brièveté, qui est souvent un conseil de prudence, toujours une règle de l'art, a été négligée; et on a fait de longs mémoires pour n'avoir pas su composer un discours. Sur dix-neuf ouvrages présentés au concours, et presque tous marqués de cette faute, deux ouvrages où elle est évitée avec goût, et remplacée souvent par des qualités supérieures, ont fixé tout l'intérêt de l'Académie. Dans le discours inscrit sous le n° 12, et portant pour épigraphe: « La gloire ne saurait être pour une femme qu'un deuil éclatant de bonheur, » l'auteur analyse quelques côtés de l'âme de madame de Staël avec une élévation métaphysyque et une délicatesse de sentiments et de vues, qui auraient fait vivement souhaiter que toutes les parties de l'ouvrage se soutinssent au même degré. Ce discours, qui
n'obtient que l'accessit, mais annonce un talent d'un ordre distingué, est de M. Elme Caro, professeur de philosophie au lycée d'Angers.
La plupart des mérites, que demandait le nom de madame de Staël à célébrer, ont paru réunis dans le discours inscrit sous le n° 14, et portant pour épigraphe cette parole d'elle : « Le génie ne doit servir qu'à manifester la bonté suprême de l'âme. » Dans ce discours, médité avec un savoir exact et une raison élégante, la biographie et l'histoire bien comprise, les peintures piquantes de la société, et quelques idées justes et graves en politique, la fine intelligence des caractères et cette affectueuse admiration qui fait mieux sentir les secrets d'une noble nature sont mêlées habilement. Malgré quelques lenteurs, l'ouvrage intéresse toujours. La louange bien choisie y paraît servir seulement à la vérité des principes; et d'utiles leçons sortent de cette étude sur une des plus hautes intelligences et des plus généreuses âmes qui aient commencé avec éclat pour ce siècle l'œuvre laborieuse, qu'il poursuit encore. L'auteur de ce discours, que vous allez entendre en partie, est M. Henri Baudrillart, déjà désigné avec honneur par un éloge de Turgot.
L' Académie, après cet heureux exemple, ne doit pas négliger de ramener l'admiration de nos jeunes écrivains sur les grandes renommées encore récentes, sur les talents originaux qui touchent à notre époque, et lui parlent encore par des affinités et des souvenirs, que n'a point effacés ce renouvellement si rapide du monde. Elle propose, pour sujet du Prix d'éloquence à décerner en 1852, l'Éloge de Bernardin de Saint-Pierre, élève de Rousseau, précurseur de Chateaubriand, et gardant sa gloire à lui, entre ces deux grands noms.
Pour le Prix de poésie à décerner en 1851, l'Académie a choisi une des bonnes œuvres de notre temps si fécond
en pensées charitables. Elle propose pour sujet la Colonie de Mettray, sachant bien que le talent, inspiré par le spectacle de nos jours, saura, comme l'a fait à l'étranger plus d'un poète philanthrope, dégager des misères et des dégradations de la vie l'élément divin qu'elle renferme, et montrer ce qu'il y a de beau dans cette rédemption morale des âmes commencée ici-bas, et dans cette vertu de l'éducation qui vient encore à temps pour transformer : tant il lui serait facile d'éclairer et de prévenir !
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RAPPORT
SUR
(28 août 1851)
Messieurs,
Nous devons an public ami des lettres quelques détails sur les Prix nombreux, que va décerner l'Académie; et c'est une satisfaction de pouvoir ainsi rendre justice à une part du moins des travaux littéraires, qui signalent en France la constante activité des esprits. La première de ces récompenses devenues nationales, dont dispose l'Académie, est celle qui semble le plus répondre au caractère de notre temps , si fécond en événements et en récits. Quand même les hommes se lasseraient de la noble occupation des lettres , quand même ils la négligeraient par intervalles pour la passion politique, ou la sacrifieraient aux affaires et aux soins de la fortune, ils aimeraient encore l'histoire, pour s'instruire et se consoler; ils y chercheraient encore des exemples et des prévoyances; ils s'y chercheraient eux-mêmes. — Le jour, où Louis XIV vint au monde, il y avait dans la chambre de la reine Anne d'Autriche un astrologue qui dressait le thème de
nativité du jeune prince et tirait l'horoscope de son règne. 11 n'y a plus aujourd'hui, pour les princes et pour les peuples, de prédictions que dans l'histoire. On la consulte comme un oracle incorruptible, mais parfois obscur, ou muet sur des situations sans parallèles. On lui demande tour à tour l'expérience et la renommée. Par un sentiment honorable, on réclame d'elle, on lui fait donner, en avance de la postérité, ce qui vaut mieux encore pour l'homme que la sécurité, ou le bonheur, c'est-à-dire l'estime des autres, l'approbation de ce qu'on a soi-même fait, ou pensé, l'honneur du nom enfin , et pour quelques-uns , dans quelques moments, la gloire.
De là, messieurs, sans doute, ce que nous voyons paraître chaque année, ces étonnantes improvisations d'histoire actuelle, ou contemporaine, ces vastes toiles déployées tout à coup à nos yeux éblouis, et peintes aussi vite que sait peindre aujourd'hui la lumière, mais avec un éclat qu'elle-même ne donne pas à ses ouvrages. Fascinante résurrection d'un passé qui nous touche et qui nous échappait! Fantasmagorie nouvelle et éclairée d'en haut, qui transforme ce qu'elle ranime ! Singulier dédoublement de l'action par le récit, qui met les révolutions en drames, avant qu'elles s'achèvent et pour aider à leur marche! De là, sans doute aussi, ces grands travaux d'exposition historique, conçus, distribués, écrits avec un art analogue à cette compréhension exacte et diverse, à cette science rapidement amassée, précise cependant, que veut la tribune; merveilleux effort d'une intelligence qui se démêle, toujours supérieure et facile, au milieu de l'encombrement des faits militaires, diplomatiques, civils, économiques, expliquant les affaires, comme elle peint les événements, organisant les armées , comme elle les fait mouvoir, et rendant compte de tout ce qu'elle décrit!
Mais si notre époque, Messieurs, doit justement s'ho-
norer d'une telle puissance d'esprit, si l'histoire colorée, comme nous la fait la poésie, et l'histoire pragmatique, comme la nommait Polybe , si l'histoire par l'imagination et l'histoire par la science communicative et pratique enrichissent pour nous chaque année qui passe de volumes avidement lus en Europe, et que recherchera l'avenir, nous ne pouvons, vous le savez, offrir à ces ouvrages le grand Prix qu'un généreux citoyen, le baron Gobert, a fondé pour le morceau le plus éloquent d'histoire de France : nous n'en avons pas le droit. Le même obstacle écarte du concours d'autres livres récents, d'autres noms respectés, que l'opinion publique désignerait , mais qui appartiennent aussi de trop près à l'Académie pour être jugés par elle, et dont elle s'honore, sans les couronner.
Personne ne s'étonnera donc que, dans une époque si abondante d'ailleurs en productions historiques, l'Académie s'attache longtemps à un même nom, à un même titre, qui rappelle les succès de toute une vie et la vocation exclusivement historique d'un rare et laborieux talent. L'Académie maintient de nouveau cette année aux Considérations sur l'Histoire de France, de M. Augustin Thierry, le grand Prix fondé par le baron Gobert. Elle le maintient pour ce titre en lui-même, pour ce passé si glorieux, à part les travaux importants et non terminés, dont s'occupe incessamment M. Augustin Thierry; elle le maintient, pour le mérite éminent du livre et pour l'influence qu'il exerce, de nos jours, sur l'étude forte et vraie de notre ancienne histoire : et elle se félicite que la prévoyance du fondateur, que la clause étrange en apparence, qu'il avait attachée à sa donation datée d'un village d'Egypte, où il mourait à trente ans, la pensée pleine de la gloire de la France, nous permette d'acquitter une dette nationale, et d'assurer encore à l'écrivain célèbre, que l'instabilité des temps privait de ses autres appuis, une noble récompense
devenue plus nécessaire à ses maux aggravés, et à cette infirmité douloureuse qui ne laisse intact en lui que la pensée, et fait un martyr vivant de la science de cet homme, qui en est la gloire et le travailleur toujours zélé.
Que ne nous a-t-il été accordé aussi, Messieurs, de conserver longtemps un autre écrivain digne de tant d'estime, celui à qui le suffrage de l'Académie, approuvé du public, avait décerné le second Prix dans ce concours, l'auteur de Y Histoire de France sous Louis Xlll, M. Bazin, esprit sage et libre, cultivant les lettres à loisir avec une sagacité supérieure, unissant à la lenteur des recherches le sens rapide du juste et du vrai. Hélas! il a été enlevé, lorsque tout faisait espérer de lui une suite heureuse à ses premiers travaux. C'est une tristesse amère de songer qu'un des hommes qui avaient le mieux médité notre histoire, un homme qui, dans nos jours troublés, ne vivait que pour l'étude curieuse et délicate des choses du passé, ait cessé de vivre, dans l'âge de la force et du talent, et doive être regretté par ceux qui furent, il y a longtemps, ses maîtres, et qui s'instruisaient dans ses écrits. Que du moins l'estime publique s'attache à sa mémoire! et plus durable que les autres protections de la terre, qu'elle garde fidèlement le dépôt qu'il a laissé pour seul vestige de luimême, ce livre couronné plusieurs années de suite, œuvre de raison fine et de recherches originales, achevée avec la patience que demande l'histoire, et animée par l'aisance et la vivacité de l'esprit! œuvre durable qu'on n'aurait pas pu préférer toujours à des titres croissants, à des travaux plus étendus et plus hardis dans leur correction moins sévère, mais qui doit tenir une place à part, entre les bons livres d'histoire de notre temps, comme l'auteur avait un caractère particulier, parmi les savants et les gens du monde.
L'Académie, dans ses regrets, a jugé qu'elle avait à
disposer d'un prix que rendent si honorable et le nom qui d'abord l'avait obtenu et les noms qui pourraient y prétendre. Pour le transférer, son attention s'est fixée sur une section importante et nouvelle d'un vaste travail d'histoire entrepris, il y a bien des années, et dont plusieurs volumes, traitant de notre moyen âge et de nos guerres religieuses ont reçu d'une savante Académie le grand Prix que, dans sa double pensée d'illustration nationale, le baron Gobert a fondé pour la science des recherches historiques, en môme temps qu'il nous confiait un autre grand Prix pour ce qu'il a nommé l'éloquence du récit. C'a été, Messieurs, un mémorable honneur acquis aux premiers efforts de M. Henri Martin, auteur de Y Histoire de France depuis les temps les plus reculés, et parvenu maintenant au seizième volume de cet immense travail. Sans doute, il doit en partie à cet éclatant témoignage, à cette garantie de savoir décernée par l'Académie des inscriptions et belles-lettres l'ardeur dont il a poursuivi sa tâche, et dont il achève aujourd'hui cette œuvre de grand courage et de grande force, comme un ancien le disait d'une moins vaste entreprise '.
A peine sorti du moyen âge, de l'amas des capitulaires, des chartes et des chroniques latines, il a su s'orienter à travers les innombrables monuments des temps qui suivent et s'y avancer avec la force de la jeunesse et la puissante activité d'un travail méthodique. De cette sorte, M. Henri Martin, se séparant de tout, hors son grand ouvrage, sans distraction et sans ambition, étudiant toujours, et n'étudiant que pour une seule fin, s'attachant aux monuments originaux, pour y chercher les traits distincts de l'histoire et de la vie françaises, s'éclairant des hautes vues et des vives couleurs, que quelques esprits
1 Hem magni animi agressus et corpoiïs. Just. in Prxfat.
supérieurs de notre temps ont jetées sur de grandes parties de cette histoire, et lisant, à leur lumière, ce qu'a trouvé son infatigable labeur, a vu graduellement décroître ces montagnes entassées devant lui. Il a aperçu ce jour lumineux qui se fait dans l'esprit, à la suite d'un long travail, et il a marché d'un pas plus confiant et plus sûr. Il s'est dégagé davantage de l'anachronisme d'idées et d'expressions, en parlant d'un passé lointain. Il a conçu les grandeurs d'une autre époque, à part son opinion, ou son vœu dans le présent. Il est devenu impartial, à force d'études; car, c'est le prix que tient en réserve la science à ceux qui l'ont sincèrement cherchée: elle élève, autan t qu'elle éclaire. Ce progrès s'est plus sensiblement marqué, à mesure que l'auteur approchait des temps les plus grands de notre histoire , et par une juste rencontre, son esprit s'est trouvé plus ferme et plus mûr pour la pleine maturité du peuple, qu'il avait à peindre. Ayant monté par degrés et avec rudes efforts vers cette cime éclatante de la grandeur française, il en a mieux saisi l'horizon et perçu la lumière. Surtout, il a senti pour son travail, pour le sujet agrandi de son livre, cette passion, cette ardeur d'amour ', sans laquelle, comme a dit quelqu'un qui s'y connaissait, et dans la vie et dans l'éloquence rien de grand ne peut être fait. Par là bien des imperfections, des faiblesses, inévitables dans une œuvre si étendue, ont été couvertes et consumées; et le tableau, sans être toujours assez complet ou assez correct, a été reconnaissable et vivant. Quel honneur, Messieurs, d'approcher de la tâche d'historien d'une grande nation, et de suivre d'un pas, qui ne semble point trop inégal, cette vie déjà longue d'un héros qui ne meurt jamais et se renouvelle sans cesse, à travers les vicissi-
1 Sine quo, cùm in vità, tùm in eloquentià nihil magnum effici queat,
tudes que lui fait et la fortune et la mobilité trop constante de son propre génie.
Dans cette œuvre que personne encore n'avait achevée, les concurrences cependant étaient décourageantes, les matériaux sans nombre, abîme inépuisable, les secours même accablants. Comment décrire le siècle de Louis XIV après Voltaire qui en a si bien recueilli, non la foi, mais la tradition, qui lui a tout emprunté, politesse de langage, génie, grâce, harmonie, tout, hormis la gravité? Comment continuer, ou suppléer un tel peintre? Comment essayer de rendre ce qui n'a pas encore, il est vrai, revécu dans un tableau unique, mais ce que conservent épars tant de médailles du dix-septième siècle, ses mémoires, ses lettres incomparables des Sévigné, des Maintenon, des Fénelon, ses grands ouvrages, monuments immortels du génie humain et symboles privilégiés du nôtre, et les écrits courants, les paroles actives, les élans d'âme ou les notes méditées de son roi, de ses grands généraux, de ses négociateurs, de ses ministres, seule histoire peutêtre digne d'un tel temps et sa seule et complète image? Il était utile cependant, il était possible de tenter ce travailles exemples partiels en avaient été donnés avec éclat. Bien des archives s'étaient ouvertes, depuis les confidences de cour, dont héritait malignement Voltaire; bien des choses, que son impatient génie ne regardait pas, ou ne devinait qu'à demi, avaient été éclaircies, ou trouvées. La science politique de nos avant-dernières années avait réagi sur la manière de comprendre le passé, et elle y avait alors découvert des travaux qu'elle admire. Une publication surtout avait paru, qui plus qu'aucune autre jusqu'à ce jour, plus qu'aucune louange contemporaine faisait honneur à Louis XIV, et qui, en donnant une idée aussi grande que nationale de sa diplomatie secrète, en mettant sous les yeux du monde, après plus d'un siècle,
le but, les difficultés, le travail, les pièces même d'une négociation à lointaine échéance, avait admirablement montré, avec le génie gouvernant du prince, la puissance naturelle de la nation, et ce que la suite et la durée des desseins ajoutent à cette puissance. Ce beau et savant travail de M. Mignet sur la succession d' Espagne avait ouvert tout un côté de l'histoire internationale d'un règne, dont les ressorts intérieurs étaient en même temps mieux expliqués par tant d'utiles recherches sur les finances, le commerce et toute l'administration municipale et publique de la France, au dix-septième siècle.
C'est avec de tels modèles et de telles ressources d'études que M. Henri Martin a conçu et dessiné son nouveau travail sur l'histoire de France, durant le règne de Louis XIV, depuis les premiers jours de la régence et l'administration de Mazarin, jusqu'aux grandes épreuves du gouvernement personnel du roi debout, après tant d'efforts et de revers et, à cet âge de soixante-douze ans, qu'un autre dominateur de la France souhaitait ne pas atteindre sur le trône, jetant, le 12 juin 1709, son intrépide et dernier manifeste à l'Europe inutilement coalisée.
Il a paru, Messieurs, que dans cet intervalle de qWtnze ans d'une minorité agitée, mais glorieuse au dehors, et de cinquante ans d'une pleine monarchie partout active et éclatante, le tableau historique était assez vaste, quoique le règne ne fût pas achevé. L'Académie a su gré à l'auteur de sa forte étude d'un tel sujet, de sa composition facile et bien ordonnée, de son intelligence générale des grandes choses, et de son habile choix des détails. Elle a remarqué la manière instructive encore, dont il touche des points de récit, où le génie avait passé, par exemple, les campagnes de Condé partant de Rocroy, et les guerres de Flandre et de Hollande, à décrire, après Bossuet et Voltaire. Elle a reconnu sa constante application à produire,
non pas des vues systématiques, mais des faits mieux circonstanciés et des notions plus précises sur les ressorts visibles, ou cachés qui servent aux événements. Elle a dû surtout apprécier l'analyse exacte et les conséquences bien déduites des négociations, des traités, de tous ces actes qui préparent, ou confirment les faits militaires, et donnent un sens et des dates mémorables à l'histoire. Elle a trouvé là, comme dans les points principaux du récit, comme dans le tableau de la Fronde surtout, cette équité d'esprit qui, ne croyant pas qu'une seule forme de gouvernement, la démocratie, soit légitime, admire et préfère, selon le temps, la forme qui, chez un peuple, représente le mieux et avance le plus la grandeur publique.
A ce titre, l'Académie, après les savants travaux qu'elle a couronnés sur Colbert , ne pouvait qu'approuver dans le nouvel ouvrage le soin donné à la gloire de ce grand ministre, cligne assesseur du grand roi, et le compte rendu de sa puissante administration, et des réformes, d'où sortit pour la France une prospérité qui résista longtemps aux charges de la guerre, aux abus de la cour et à la plus grande faute du règne. En retraçant cette faute, sans déclamation, mais avec une effrayante exactitude, en montrant ce que coûta aux armes, à l'industrie, à la richesse de la France, la révocation de ïêdit de Nantes, l'auteur ne dissimule pas que l'erreur du prince fut celle du pays. Là, comme ailleurs, il ne sépare pas de l'histoire des faits l'histoire des idées, ni ne méconnaît ces courants de fausses opinions qui, sous tous les régimes, asservis ou libres, aristocratiques ou populaires, entraînent parfois la puissance publique. A cette histoire des idées, qui, sous la (orme religieuse, occupe alors tant de place, et qui fut représentée dans l'Église par deux hommes aussi admirables que différents, devait se joindre l'histoire des lettres; et c'était justice de lui faire grande part dans un tel siècle.
Voltaire en avait donné l'exemple, avec une grâce rapide, à laquelle on n'atteint pas. Mais il restait beaucoup à dire sur l'affinité de cette grande littérature avec la royauté du temps; comment elle en était la modératrice et l'alliée ; comment elle était la première liberté du pays, et déjà en préparait une autre; quelle influence elle prenait en Furope, et quel secours elle y donnait à l'ascendant politique de la France : tout cela brièvement, et sans sortir des bornes de l'histoire.
L'auteur a-t-il eu à la fois cette généralité de vues et cette réserve? A-t-il toujours assez distingué de la dissertation, ou de la biographie littéraire le coup d'œil historique sur les lettres? Nous en doutons.
Thucydide a raconté vingt et un ans de l'histoire d'Athènes, à l'époque de ses plus grands poètes, sans faire une seule fois mention d'Aristophane, qui en avait mis les incidents sur la scène et parodié les personnages, pendant qu'ils agissaient. Thucydide encore a parlé dans ses récits des mouvements d'une flotte athénienne commandée par Sophocle, sans rappeler, par un seul mot, que cet amiral était célèbre par ses tragédies. Nous ne proposons pas pour exemple aujourd'hui cette austérité historique. A Dieu ne plaise! Mais fallait-il, dans l'histoire politiquement si remplie du règne de Louis XIV, introduire à sa date avec un jugement analytique chacune des comédies de Molière? Fallait-il surtout, à l'occasion de l'une d'elles, Amphitryon , supposer entre le grand roi et le grand poëte, entre la délicatesse de l'un, même dans ses faiblesses, et la probité de l'autre, un commerce de protection intéressée et d'allusion corruptrices, indigne de tous deux? Nous ne le croyons pas; et nous prions l'auteur de rayer ce passage d'un livre qui doit durer.
Mais qu'est-ce que des erreurs éparses, dans un si grand et si difficile travail? Ce qui importe, c'est que le vrai do-
mine, c'est que l'auteur le poursuive et l'aime, c'est qu'avec un esprit fait pour le saisir, il ne recule pas devant l'amas de recherches , qu'exige l'étude de notre monde moderne surchargé d'événements et de témoignages. C'est surtout qu'il s'attache à ces grands principes, non pas seulement de vérité historique, mais de vérité morale, qu'on ébranle aujourd'hui dans le passé, comme ailleurs. 11 a besoin de cet appui pour l'œuvre qui lui reste à faire pour la peinture entière de ce dix-huitième siècle, dont il n'a fait que toucher les bords et dont il a quatretre-vingts ans à décrire. Pour cette époque, on peut le dire, la philosophie de l'histoire, la philosophie politique elle-même est toute dans le jugement moral.
Puisse-t-il, dans ce grand travail et sous la marée montante de 1789, porter toujours et faire prévaloir cette conviction, qu'il n'y a pas deux morales dans le monde, l'une privée, l'autre publique, l'une petite, l'autre grande; Tune pour les individus obscurs, l'autre pour les gouvernants, soit rois, soit peuples; mais qu'au contraire, la même loi de modération et d'équité, la même abstention de toute irrégularité violente est imposée à tous, plus grande seulement pour un plus grand pouvoir; et qu'enfin, comme s'exprimait un homme d'État de la révolution, pour être libre, il faut, avant tout, savoir être juste! Malheureusement cette maxime de la liberté qui lutte, une révolution victorieuse souvent l'oublie. Mais, vous historien, ne l'oubliez pas; n'admettez jamais qu'il puisse exister une souveraineté même au nom de tous, ou au nom du génie, qui n'ait pas besoin de raison pour valider ses actes. De bons juges ont lu avec regret, dans le livre de M. Henri Martin, une maxime contraire qui les inquiète, et que, suivant eux, il faut ôter du monde, pour qu'aucun pouvoir n'en abuse. C'est dans les pages qui précèdent la partie même de l'ouvrage, que couronne l'Académie. L'auteur
peint, à sa dernière heure, ce grand et terrible Richelieu mourant, après tant de vengeances, avec une telle sécurité qu'un pieux et libre témoin de ce spectacle ne peut s'empêcher de dire tout haut : « Voilà une assurance qui m'épouvante. » Et cependant l'historien, dont cet homme a pris le rôle et la fonction morale, s'associant à l'orgueilleuse confiance du mourant, se contente de dire : « Appa- « remment, ces grands envoyés de la Providence sentent « qu'ils seront jugés sur des principes que ne peuvent « comprendre les âmes vulgaires. » Non, Monsieur1, pour la Providence, non plus que pour la conscience humaine, qui est son plus bel ouvrage, il n'y a pas deux ordres de vérités morales, deux justices inégales. Ne supposez ni pour un homme, ni pour un peuple une dictature du génie, ou du nombre, une mission providentielle, ou fatale, n'importe le nom , qui donne droit de violence et d'iniquité. C'est pour prouver le contraire que l'histoire est faite et que vous êtes digne de l'écrire.
Cette vérité de bon sens vulgaire que vous approuvez, Messieurs, nous conduit naturellement à ces autres Prix, dont un généreux citoyen a rendu l'Académie dépositaire: ils ont aussi pour objet d'accréditer, dans tous les rangs, les principes d'une morale, dont l'application s'étend, mais qui, Dieu merci, ne change jamais. Le premier ouvrage que choisit l'Académie , dans l'ordre des ouvrages utiles aux mœurs demandés par M. de Montyon, répond à cette destination sous la forme la plus haute, et dépasse peut-être la pensée du fondateur, mais pour la mieux remplir.
Nous le disons sans détour, c'est un livre de métaphysique et de biographie savante ; c'est, de plus, l'histoire
1 Cette réflexion si simple, qu'avait méconnue ou plutôt dangereusement démentie le savant historien, excita dans un nombreux auditoire l'adhésion la plus universelle et la plus marquée.
d'une Académie étrangère; et toutefois, parle sujet, par le talent, par l'influence, ce livre appartient éminemment au Concours actuel et l'honore. Ce que tout à l'heure l'ouvrage de M. Henri Martin nous montrait du dix-septième siècle ne nous permet pas d'oublier qu'après le sage Colbert, quand un zèle trompé révoqua l'édit de Nantes, il n'y eut pas seulement perte de richesse, de bras et d'industrie. Une élite de savants français s'exila, les uns pour porter dans les prêches de la Hollande une colère, qui ne fut pas sans puissance, les autres, pour cultiver au dehors l'érudition et la philosophie, dans un repos, que leur refusait leur patrie. De ces derniers se forma l'Académie de Prusse, qui eut pour législateur Leibnitz, si Français de langage, dans sa science universelle, pour membres fondateurs, quelques calvinistes de France, pour langue commune, notre langue, pour étude, toutes les conséquences spiritualistes du génie français de Descartes uni à l'esprit religieux de dissidents persécutés.
A ce titre seul, le sujet, vous le voyez, redevient pour nous national. Comment ne pas regarder avec affection et regret ces concitoyens qui, fugitifs ou bannis par une aveugle rigueur, n'attaquèrent jamais leur patrie, mais furent à l'étranger les apôtres estimés de la meilleure philosophie et de la science, Lacroze, Ancillon, Lenfant, Beausobre, et plus tard, Lambert, petits-fils de Français réfugiés, qui, mathématicien célèbre, redevenu Allemand par la langue, resta Français de cœur et d'éloquence, et a mérité que ses paroles aient été citées de nos jours, à la tribune française, par un savant illustre?
A ces paisibles émigrés de France se joignaient quelques-uns de ces Français hors frontière, que forme le rayonnement de notre grande patrie en Suisse et sur la rive allemande du Rhin. C'étaient, entre autres, Begelin, mathématicien et philosophe admiré de d'Alembert; Mé-
riau, qui, né à Bâle d'une ancienne famille indigène et municipale, cultiva surtout notre langue, dont la netteté convenait à sa pensée limpide, et qu'il enrichit d'excellents écrits ; Euler, qui, cosmopolite par son génie et ses voyages, choisit la clarté de notre langue, pour y développer dans un style naturel, avec la plus subtile méthode géométrique, des vérités religieuses ; c'étaient enfin les lettrés genevois, Prévost, Cramer, Abauzit, Charles Bonnet, ces tranquilles citoyens de la ville libre française qui devait un jour nous laisser comme un prêt immortel le génie de Rousseau, le génie et l'âme de madame de Staël.
A ce premier rapport d'origine et de ressemblance, qui rapprochait de nous l'Académie de Berlin, se joignait un autre intérêt plus général, celui du rôle salutaire, qu'elle prit dans la philosophie et du noble exemple qu'elle donna, école de science et d'urbanité sous un roi vandale, le père de Frédéric, sanctuaire de spiritualisme et de saine philosophie sous Frédéric lui-même, dont le scepticisme moqueur pouvait être une tentation plus oppressive encore que sa puissance.
« Le courtisan dévot, avait dit La Bruyère en regardant Versailles, est celui qui, sous un roi athée, seroit athée. » Je ne sais quelles conversions se firent en ce sens à la cour de Potzdam ; mais l'Académie de Berlin, devant ce roi si lettré, si absolu et si matérialiste, resta d'un spiritualisme tout à fait édifiant. Tandis que Frédéric, qui en était non pas seulement protecteur, mais membre, lui faisait lire son éloge de Lamettrie, si bien nommé par Voltaire Y athée du roi, comme s'il s'agissait d'une charge de palais, l'Académie poursuivait dans une série de dissertations savantes et fines la démonstration des facultés actives de l'âme, du libre arbitre, de la Providence, du sens moral et de la loi morale, comme pour miner, sous le trône guerrier du monarque incrédule, tout son terrain
spinosiste et machiavélique, et le ramener doucement luimême à la loi de Dieu et au droit des gens.
Indépendamment de cette protestation intérieure, l'Académie de Berlin appliquait aussi, pour la France et pour l'Europe, par la plume de Mérian et d'Ancillon, les saines méthodes d'observation interne et d'examen psychologique, dont a tant profité la philosophie écossaise de la fin du dernier siècle, et qu'il y a quarante ans un homme éloquent, M. Royer-Collard , animait tout à coup du feu de sa parole. Enfin cette Académie occupait sagement et fortement ce qui est si difficile à remplir, l'intervalle entre deux génies créateurs, le demisiècle qui sépare le dernier écrit de Leibnitz et l'enseignement nouveau de Kant.
Tel est, Messieurs, le sujet d'intérêt humain et français, la très-morale étude qu'a choisie récemment, pour l'approfondir, un homme de talent et d'érudition variée, M. Christian Bartholmess, qui a fort étudié la philosophie ancienne, celle de la renaissance et celle de nos jours, s'est occupé de l'Allemagne, comme de la Grèce, est versé dans les langues et dans les systèmes divers, et a gardé, parmi tout cela, un fonds insurmontable de clarté française. C'est avec un tel interprète, concitoyen par la patrie et la doctrine de nos réfugiés de France, qu'on aime à les suivre dans ce monde germanique, dont il connaît le génie, aussi bien qu'il les connaît eux-mêmes. 11 les y montre plutôt maîtres que disciples, exerçant, eux et leurs descendants, plus d'influence qu'ils n'en subissent, jusqu'au moment du moins, où la langue française est vaincue dans Berlin et où l'Académie, qu'elle avait formée, se refait entièrement allemande, par précaution contre d'autres conquêtes que celles de la philosophie. Par là même, ce règne intermédiaire et tout intellectuel d'une colonie française en Prusse, cet établissement passé, mais d'un
souvenir durable et pur, méritait fort d'être décrit, et ne pouvait l'être par une main plus habile. C'est pour nous un titre de noblesse intellectuelle, retrouvé au dehors et réuni à nos grandes archives nationales.
Quant au doute, si un tel sujet, traité dignement, avec sagesse, avec talent, avec âme, est utile au progrès moral et rentre dans le Prix proposé, nous aurions peine à le concevoir. Un tel sujet, un tel livre est, sous la forme philosophique, un des meilleurs exemples, que la science puisse apporter au soutien des doctrines, sur lesquelles repose la société civile. C'est la guerre au matérialisme abstrait, le devancier ordinaire du matérialisme brutal et destructeur, cet ennemi que le grand Leibnitz voyait à l'horizon de la brillante Europe, il y a plus d'un siècle , dont Thomas Payne, Godwin et tant d'autres ont imprudemment porté l'étendard, et qui, après tant de ruines, menace encore. Et, qu'on ne dise pas, en France surtout, que contre ces désordres du raisonnement, précurseurs de l'anarchie violente, une résistance puisée dans de hautes spéculations est mal choisie, qu'elle est trop savante et trop sérieuse, qu'elle n'est pas assez lue, assez comprise pour être efficace. Il n'en est pas ainsi. Un bon livre agit de près et de loin. Une philosophie forte et religieuse, qui raffermit, au nom de la plus haute science, ce qu'avait ébranlé une science médiocre et une perverse ignorance, est œuvre de haute utilité publique. Elle se reproduit; elle s'interprète. Elle descend dans tous les rangs; ou plutôt, elle rencontre des esprits qui montent au-devant d'elle et reçoivent volontiers sa lumière ; et, ce qui semblait écrit pour un petit nombre devient salutaire à tous. C'est dans cette confiance que l'Académie décerne au travail savant et neuf de M. Christian Bartholmess, à V Histoire philosophique de V Académie de Prusse, le premier Prix du concours Montyon pour l'ouvrage le plus utile aux mœurs.
Par le rapport naturel entre la philosophie et le bon sens, de ce docte et intéressant ouvrage, l'Académie a porté son attention sur un livre technique et populaire, les Conseils aux ouvriers, par M. Barrau. L'auteur est un homme très-lettré, mais plein d'expérience, exercé à l'observation, comme à l'étude, occupé de législation, d'histoire, d'économie publique, et doué de cette sagacité attentive qui suppléerait à la science. Il appartient par toute sa carrière à cette Université de France, honorée en moins d'un demi-siècle par tant de travaux, tant de maîtres habiles, tant de jeunes talents plusieurs fois renouvelés, et qui de nos jours, s'il est permis de le dire, a plus besoin de stabilité que de réforme. Habitué à instruire et à diriger, ayant longtemps, par l'ordre et la discipline, entretenu dans la plus grande prospérité un établissement communal, M. Barrau a cru bien occuper son loisir, en traitant à fond des devoirs, des intérêts et du bien-être de la classe, non pas seule laborieuse, comme on affecte trop de le dire, mais laborieuse et pauvre. Son livre est une œuvre simple en apparence, faite avec un grand art, claire, instructive, morale, affectueuse. De même qu'au dernier siècle, un écrivain célèbre1 avait assidûment fréquenté les ateliers et les chambres des ouvriers, pour y surprendre et pour décrire dans son Encijclopédie les procédés des plus humbles métiers ; ainsi, par une pensée meilleure encore, M. Barrau a pénétré dans la vie intérieure, dans la famille de l'ouvrier, pour y porter consolation et lumière, pour juger des mécomptes et des peines du travail, pour l'aider à propos, pour enseigner la puissance de l'ordre et de l'économie, et donner, à la manière de Franklin, la raison éclairée pour fondement à l'honnêteté et au bonheur. Tout a place dans cet écrit,
1 Diderot.
depuis l'hygiène jusqu'à la précise application de la loi, depuis l'avis pour le magistrat jusqu'aux persuasions amicales pour la souffrance et le malheur. Ce livre attire et intéresse par la brièveté et le bon choix de l'enseignement, par d'attachants récits, par cette méthode qui va vite, sans rien omettre d'utile, par ce bon goût de langage qui ne s'obtient qu'à force de culture, mais dont tout homme sensé est excellent juge. Aussi, cet ouvrage plaît-il beaucoup à ceux, pour lesquels il a été fait: et nous savons quels suffrages experts ont précédé le nôtre, et comment un livre qui ne flatte aucune passion, n'excite aucun orgueil, ne parle que devoir, modération, pénibles efforts et joies sévères de l'honneur est lu en commun, cité, applaudi dans de laborieux auditoires d'ouvriers, qui semblent le mettre en pratique, en l'écoutant. M. de Montyon l'aurait singulièrement goûté, et aurait trouvé là plus que partout peut-être cet ouvrage utile aux mœurs que demandait sa philanthropie plus confiante et moins éprouvée que celle de nos jours. L'Académie est fidèle à la fondation généreuse, dont elle a accepté le dépôt, en honorant ici d'un Prix à part et l'auteur et l'ouvrage. Elle décerne à M. Barrau un Prix de trois mille francs, dont profitera la charité, comme la science.
Une instruction positive et parfois élevée, la science du jurisconsulte et les observations acquises de l'ancien magistrat, tout cela s'appliquant à des problèmes actuels, recommandait un autre ouvrage qui rappelle un nom respecté dans les lettres, celui de l'historien de Fénelon. Digne de ce nom, auquel il appartient, M. Beausset de Boquefort a voulu traiter des droits de l'homme et de ses devoirs dans la société, ce qui comprend surtout la société présente. Nous séparons de ce livre une conclusion hypothétique jetée dans les dernières pages, un plan conjectural pour le repos de la France et la colonisation de l'Ai-
gérie. Nous ne nous permettons là ni de croire, ni de blâmer. Mais, dans le reste de l'écrit, dans l'introduction, dans les vues générales, on ne peut qu'approuver le ferme raisonnement de l'auteur sur le principe des lois, sur le droit primordial de la famille, d'où résulte la propriété, comme l'attribut même de la prévoyance et de l'équité humaines, et enfin sur la spiritualité de l'homme, sa première liberté, comme elle est toute sa grandeur. Puis, par un rapprochement assez rare, ce même ouvrage, qui renferme de si nobles spéculations, présente, sur des points techniques, sur les rapports de la population au travail, sur les nombres divers de travailleurs pour l'agriculture et pour l'industrie, sur les conséquences de cette proportion , des chiffres précis , des résultats aussi nouveaux qu'instructifs.
L'Académie décerne à cet ouvrage une médaille de deux mille francs; et elle souhaiterait que l'auteur, cherchant au sein de l'Institut les juges le plus spécialement autorisés h connaître des questions, auxquelles il semble si bien préparé, réunisse ses vues de bien public dans un ensemble digne de leur être offert.
L'Académie ne prétend pas juger en détail , mais elle distingue volontiers un autre écrit , œuvre facile d'un homme de haute expérience traitant des intérêts, qu'il étudie par goût et par devoir. C'est le livre des ouvriers en famille par M. Audiganne, chef de service au ministère du commerce. L'auteur a pris pour devise : Être utile. Et ce but de sa fonction est sans doute le mérite de son livre, qui, familier et court, résout bien des problèmes par la loi nettement expliquée et par la raison pratique. Parmi beaucoup de notions précises , on remarquera les excellentes réflexions de l'auteur sur le pieux et philanthropique repos du dimanche; il semble qu'on ne pourra 1 >rendre avis plus expérimenté, quand cette question na-
guère si retentissante sera remise à l'ordre du jour de la discussion calme et de l'intérêt public.
À côté de M. Audiganne jetant avec simplicité quelques résultats de sa science positive et de ses observations sur le mouvement du travail et sur le sort des ouvriers, il n'était pas sans intérêt d'entendre un homme qui, placé lui-même dans la classe ouvrière, s'est élevé aux travaux de pure intelligence, a fait des vers naturels et écrit, d'un style ferme et sensé, sur son premier état, dont il se souvient, et pour d'anciens compagnons restés ses amis. Connaissance des choses et cordiale affection pour les hommes, c'est le mérite qu'on sent à chaque page du livre de M. Hippolyte Violeau, intitulé les Soirées des ouvriers, s'adressant surtout aux ouvriers de Bretagne. Sans tout approuver dans cet ouvrage, l'Académie récompense l'auteur, et lui décerne une médaille de quinze cents francs, comme à l'administrateur habile, dans les livres duquel il peut s'instruire encore.
Un travail plein de saines notions sur la pratique de l'enseignement primaire, les Leçons de pédagogie, par M. Dumouchel, ancien chef d'une école modèle, et recteur actuel d'une académie, ont paru dignes de l'estime, que commande le soin scrupuleux des détails, dans un sujet , où rien de petit n'est sans importance et où tout s'ennoblit par le zèle constant du Devoir. Une médaille de douze cents francs est décernée à cet ouvrage. La récompense de l'auteur est dans le bien qu'il peut faire , en contribuant à guider utilement une classe d'hommes, qu'il ne faut pas trop abattre, après l'avoir élevée, et sur laquelle un conseil amical aidé de l'exemple a tant d'empire. Enfin, l'Académie, dans un ouvrage en partie romanesque, Un Philosophe sous les toits, méditation quelquefois piquante, toujours animée de sentiments honnêtes, accueille la direction morale et populaire,
que donne à son talent un homme de lettres connu, M. Emile Souvestre; et elle lui décerne pour cet écrit une médaille du même rang que la précédente.
De cette littérature accidentelle et presque militante, l'Académie a toujours hâte de revenir aux travaux les plus durables, aux spéculations paisibles. C'est là que s'adressent surtout ses Prix. Provoquer de fortes études sur quelque sujet grave; ouvrir par un concours difficile la chance heureuse d'un bon ouvrage ou d'une recherche originale; appeler l'introduction de richesses étrangères, le libre échange des idées : voilà son devoir et son effort. C'est en ce sens qu'elle avait proposé un grand Prix pour la meilleure traduction de quelque ouvrage moral de l'antiquité, ou des littératures modernes. Cette traduction pouvait être ou une œuvre d'art, une étude de goût et de style sur quelque monument de génie, ou l'importation de quelque récent ouvrage célèbre à l'étranger, et instructif pour tous. La première supposition n'était pas la plus vraisemblable. Comment atteindre à cette perfection de l'antique? Ou, comment reproduire la grandeur étrange et trop inégale de quelques créations du moyen âge? Pourquoi l'essayer? Pourquoi traduire en vers Aristophane ou Sophocle? ou vouloir rendre en prose française ce beau style du Dante qui lui a fait honneur, dit-il naïvement lui-même, et qui si souvent nous étonne? Pour mieux les sentir, répondrons-nous. Dans cet effort salutaire, ce qui ne suffit pas au succès profite encore au talent. Si nous avons eu le regret de ne pouvoir couronner d'honorables tentatives, où la lassitude d'un lon^ et pénible travail avait laissé trop de fautes; si parmi bien des essais parfois heureux sur les hautes routes de l'antiquité, un seul a prévalu devant des juges sévères, nous n'en pensons pas moins que M. Faguet, laborieux et brillant jeune homme qui a tenté la traduction impossible de tout
Sophocle en vers français; que M. Robin qui a eu la même ambition quelquefois heureuse; que M. Anquetil, savant et ingénieux humaniste qui a voulu retrouver la grâce lyrique d'Horace; que M. Fallex, qui a rendu en vers toute une comédie de l'intraduisible Aristophane, méritent grande estime et trouveront faciles bien d'autres tâches, après ce début.
Quoi qu'il en soit, l'Académie désespérant de voir fidèlement reproduite la beauté de l'art antique, a cherché de préférence quelque œuvre nouvelle, quelque récent produit du savoir moderne. Un grand nom, un grand travail a fixé son attention : et cette fois l'illustration de l'auteur original profitait à l'interprète, au lieu de l'accabler. La curiosité était reconnaissante du présent fait à notre littérature. 11 s'agissait du nouveau monument scientifique d'une des plus nobles vies, que l'Europe et l'Amérique aient sous leurs yeux, depuis un demi-siècle. L'amateur de toutes les sciences, le maître dans plusieurs, le célèbre écrivain allemand et français qui, parti dès 1799 pour traverser l'Amérique, avait employé quatre années à l'investigation des régions équinoxiales, était revenu, dans la force de la jeunesse, publier en Europe ses découvertes, avait passé bien des années actives dans l'atmosphère puissante de l'Institut de France, dans le commerce égal des Laplace, des Fourrier, des Cuvier, et le mouvement littéraire de la France déjà libre, puis, était parti de nouveau pour explorer le nord de l'Asie , et fouiller en naturaliste ces montagnes de TOural qui ajoutent aujourd'hui tant d'or à tant de puissance, ce voyageur unique, réunissant à la science multiple qui attaque la nature par tous les côtés à la fois, une imagination capable de la décrire, M. de Humboldt enfin, couronne sa carrière par un compte rendu des connaissances humaines appliquées à l'ensemble et aux forces vivantes de l'univers. Il inscrit
sur ce monument le nom de Cosmos, qui semble le symbole et la devise de sa vocation infatigable et de son vaste savoir.
Dans le cours de quatre années seulement, troisvolumes de cette œuvre ont paru. De grandes parties d'un tel travail nous sont fermées sans doute. L'habileté de la rédaction nous les rendrait-elles accessibles, elle ne peut nous en faire juges. Mais aussi, par son étendue même, cette œuvre admet pour les lecteurs une subdivision naturelle. La traduction en est la preuve; elle a cbangé de mains. Un savant célèbre, membre de l'Institut, M. Faye, avait traduit le texte et les notes du premier volume, tableau scientifique du monde stellaire, et des découvertes qui appartiennent aux divers domaines des sciences mathématiques et des sciences naturelles. Un jeune et habile érudit a traduit le second et les premières pages du troisième, section à part, plus rapprochée de l'usage commun, et où l'auteur s'applique surtout à étudier l'impression si complexe et si féconde des grands spectacles de la nature et des grandes découvertes sur l'imagination et la pensée de l'homme. Un tel plan se conçoit. En eflèt, du monde créé par Dieu et soutenu par la géométrie sublime de ses lois, du monde graduellement dévoilé par le génie passant des mortels , l'illustre écrivain n'a pas voulu séparer le monde senti et réfléchi dans l'âme humaine. Il s'est donc arrêté, après cette première marche à travers l'espace et la durée, après cette contemplation de l'infinie matière ; et il a cherché dans les lettres, dans la poésie descriptive, dans la fiction, dans la morale, les contre-coups et les reflets du merveilleux appareil qu'avait décomposé la science. Pensée grande, sans doute! Plus grande peut-être que vraie; car si lidée croissante des phénomènes du monde physique, si le Cosmos mieux connu avait, pour inspirer les arts imitateurs, toute la puissance, que semble espérer l'illustre
écrivain, il y aurait, de nos jours, dans ces arts une supériorité comparable au progrès des sciences. Mais, s'il faut renoncer à cette perfectibilité indéfinie de l'imagination, si, pour l'honneur même de l'âme humaine, en témoignage de sa nature immortelle plus grande que tout ce qu'elle voit, la poésie la plus sublime a précédé la science et peut renaître, sans elle, il n'en est pas moins instructif de suivre dans ses applications diverses cette Esthétique littéraire d'un savant universel. On s'étonne et on s'instruit devant une critique vraiment cosmopolite qui voyage d'un hémisphère à l'autre, passe des Idylles de Théocrite à Sacountala, ou au Nuage messager du poëte Kalidasa, nous entretient, avec une égale aisance, de l'antique et du moderne, de la civilisation et de la barbarie, des poésies hébraïques, grecques, romaines, et des épopées finoises, de la peinture chrétienne dans les catacombes, et de la peinture de paysage chez les Indous, marque l'influence des cultes sur la nature même, comme celle de la nature sur les arts, retrouve dans les vergers orientaux des monastères de Bouddha, et dans les sites pittoresques des premiers cloîtres chrétiens mille heureux emplois de la nature végétale qui viennent aviver la poésie, et mêle ainsi tous les phénomènes, toutes les nuances, toutes les couleurs sur la palette inépuisable de la passion et du génie.
Ensuite, sans quitter l'art qu'il aime, reprenant la science, son arme favorite, et mesurant à plusieurs fois le monde connu, M. <ie Humboldt montre, comment il s'est déployé sous les yeux de l'homme, d'abord par l'Egypte, la Phénicie et les navigations parties de la Judée vers Ophir; puis, par Alexandre qui réunit la Grèce et ouvre l'Asie; puis, par la domination savante des Ptolémées; puis, par la puissance romaine qui reçoit des ambassadeurs du rajah de Ceylan, et en envoie jusqu'à la (ihine, au temps même, où le christianisme, dans l'unité
violente de l'empire, proclamait l'unité sainte de la race humaine; puis encore, par l'invasion à la fois barbare et civilisatrice des Arabes; puis enfin, par les grandes découvertes océaniques, et ce merveilleux accroissement de la terre, que couronnent à la même époque des découvertes plus grandes dans les cieux.
Reproduire ces hautes vues, porter légèrement le poids de tant de souvenirs, rendre avec clarté dans notre longue cette diction encyclopédique, c'était œuvre difficile, à part la difficulté première de l'idiome original, dont quelques-uns seulement, parmi nous, étaient juges. Sur leur témoignage, nous avons accueilli le travail du traducteur, son intelligente fidélité paraissant d'ailleurs garantie par la facilité qu'on éprouve à lire sa version. Ce traducteur est M. Galusky. En s'associant pour la partie la plus populaire à l'hommage si juste et si prompt rendu à la gloire de M. de Humboldt, il a bien mérité des lettres dans les deux pays. L'Académie, divisant inégalement le prix qu'elle avait proposé , décerne à M. Galusky, sous les auspices illustres, dont il s'est montré digne, une médaille de deux mille francs.
Une autre part du prix a été réservée pour une de ces tentatives d'imitations classiques trouvées en général trop faibles. L'Académie a su gré à un homme du monde, que le sort a jeté dans la retraite et dans la poésie, de s'être inspiré d'Horace, et d'avoir, dans une traduction des odes, rencontré parfois de ces hardiesses heureuses que nulle correction soutenue ne remplace, et qui rachètent bien des fautes. Quelques maîtres de l'art en ont ainsi jugé. L'Académie, qui sait combien un peu de poésie vraie est plus rare que beaucoup même de bonne critique, décerne à M. de Cournol une médaille détachée du Prix, pour un petit nombre de traits d'Horace bien sentis et bien rendus.
Restait, Messieurs, une autre entreprise plus hardie,
plus insolite qu'avait proposée l'Académie. Dans son désir d'attirer à l'étude de l'art pour l'art lui-même, d'animer et d'élever le talent, elle avait cru à propos d'inviter les jeunes lettrés à la contemplation laborieuse de quelque chef-d'œuvre lointain et moins connu de tous, comme on envoie d'ici, par récompense, les jeunes artistes dans les galeries de Rome, et sur les ruines de la Grèce. Pour sujet de cette étude, l'Académie avait choisi un grand poète, antérieur de plusieurs siècles à notre ère, très-célèbre et peu lu, purement poète, sans le drame, sans le récit épique, par cette seule puissance de l'expression s'exerçant sur des choses, dont la grandeur a passé, et que la poésie seule avait animées. Elle a proposé à nos jeunes savants, à nos jeunes poètes, de relire Pindare, de comprendre assez cette poésie pour ne pas la croire monotone, et pour sentir, sous ces jeux guerriers hors d'usage, palpiter la vie d'un peuple héroïque; puis, d'essayer alors de rendre dans notre idiome, dénoué par trois siècles de génie, quelques accents de cette voix étrangère.
On s'est dit, que les longues admirations ne trompaient pas; qu'il fallait seulement retrouver l'orient du ciel qui les avait d'abord éclairées , et ne pas craindre alors de montrer en face à un monde nouveau ce que les âges anciens avaient admiré. On s'est dit encore, que notre temps, plus libre et qui s'effarouche moins aisément, permettait cet effort. Sans flatter ce temps, et tout en sachant bien que les accidents heureux du talent n'appartiennent qu'au talent seul, et n'entrent pas dans le domaine commun, il a semblé que les nouveautés éclatantes osées, de nos jours, avec tant de succès, dans l'ode, dans l'élégie, dans la méditation poétique, rendaient la langue française plus facile et plus prompte à recevoir l'empreinte du génie le plus lyrique de l'antiquité; que la prose même si enhardie par M. de Chateaubriand, et agitée de nos jours
par un si grand poëte et par tant de vives paroles, devait atteindre davantage à ces nombres sans lois, à ce torrent de hardiesses dont parle Horace, et saisir du moins l'effet poétique de ces mètres variés, si libres, que l'érudition moderne n'a pu les calculer à coup sûr, et qu'ils s'envolent avec chaque hymne du barde thébain.
Étude d'antiquité et d'histoire, étude de goût, étude philosophique sur le fond moral de cette poésie, et sur l'enthousiasme religieux et presque hébraïque qu'elle couvre de ses splendeurs, inspiration enfin d'audace et de pureté, de magnificence et de simplicité; il y avait là, Messieurs, labeur utile pour la passion des lettres et pour le talent. Notre espérance n'a pas été tout à fait remplie, Pindare, négligé en France même au dix-septième siècle, peu senti et faiblement traduit dans le siècle suivant, n'a pas trouvé dans ce Concours son dernier interprète. Ceux même qui l'ont bien compris n'ont pas été assez hardis à le répéter exactement; ils se sont trop défiés de notre langue, ou ne l'ont pas assez connue. Ils ont voulu adoucir, ou parer ce qu'il fallait rendre.
L'effort général était bon cependant; et sur les nombreux essais qu'a reçus l'Académie, sur quatorze ouvrages inscrits, il en est plusieurs où se retrouve, avec l'instruction positive, quelque trace de cette salutaire étude du beau, si difficile et si longue. Dans les ouvrages réservés, l'Académie n'a pas trouvé l'œuvre entière qu'elle demandait. Après un examen laborieux, après une étude pour juger, personne n'a pu lui dire : l'épreuve a réussi. Cette force de poésie qui anime l'original, cette simplicité magnifique, ou ces images éclatantes, cette magnanimité, ou cette grâce d'expression qui ressemblent souvent au langage inspiré du plus sublime de vos orateurs, et qui charmaient le peuple de l'antiquité le mieux né pour les arts, vous allez, après plus de deux mille ans, les voir en partie
reparaître, comme ces mosaïques dégagées de la cendre de Pompeï, avec leur éclat et leur coloris.
Si donc, comme aux jeux d'Olympie et comme à ce premier âge de pur enthousiasme, l'Académie avait à décerner seulement un symbole de victoire, une feuille d'ache ou d'olivier, cueillie dans le bois sacré du temple, elle prorogerait le Concours ; elle demanderait une nouvelle épreuve; mais elle renonce à cette illusion. Elle a sous les yeux de savants ellbrts, non pas la copie vivante du modèle, mais un calque instructif, non pas le sentiment complet de cette poésie, mais l'analyse intelligente de quelques-unes de ses beautés; elle ne veut pas laisser, dans les degrés divers où il se montre, cet effort sans récompense.
Elle a distingué d'abord un travail étendu, portant pour épigraphes ces vers d'un poëte de race lyrique, André Chénier :
0 terre de Pélops ! avec le monde entier, Allons voir d'Épidaure un agile coursier, Couronné dans les champs de Némée ou d'ÉIide.
Et elle croit être juste, en décernant à l'auteur une première part du Prix, une médaille de deux mille francs. L'auteur est M. Faustin Colin, professeur de littérature ancienne à la faculté des lettres de Strasbourg, bien placé dans une chaire de la patrie de Brunck, et comme ce célèbre helléniste, sachant admirer avec passion ce qu'il commente : il a refait pour ce concours un premier essai déjà publié, et a su tirer du travail une ardeur qui n'est pas sans force. 11 a respecté son modèle; et il a parfois dans ses notes et dans son enthousiasme de critique une verve de langage trop rare dans sa traduction. L'Académie n'impose pas un nouvel effort à ce courageux athlète; et elle le couronne avec estime*
Une saine érudition, une décomposition exacte des paroles du poëte caractérisent la traduction inscrite sous le n° 5, et portant pour épigraphe ces vers de Pindare :
A'XX* iu.ot y.èv cûtûç àsôXo; Û7TCîcsLa=Tat* tu iïk npà^iv cpîXav ^îc^ot.
Moi, j'affronterai ce combat; Et vous, assurez-en le succès.
Pindare, Olymp., 1, 85.
On regrette que dans cette œuvre d'un helléniste, accompagnée de considérations savantes et justes, une expression trop peu précise et trop prosaïque affaiblisse parfois le sens en général si bien compris. L'auteur est M. Dehèque, ancien agrégé de l'Université de France.
Une érudition moins sûre et un plus grand soin de langage appartiennent à la traduction inscrite sous le n° 9, et portant pour épigraphe :
« Sans le secours des Muses, la gloire des belles-lettres meurt ensevelie dans l'oubli. » L'auteur, dont le style trop timide a du moins approché quelquefois de la gravité simple, qui est une des beautés de l'original, est M. Albert Henri Constant Poyard.
Une autre enfin des traductions réservées est en vers, inscrite sous le n° 4, et portant pour épigraphe cette demi-phrase de Platon :
Xe'^'Et^e Triv^apc; /.xi âXXot ttgXXutwv ttoiyîtwv * oXctci 6coI eîaiv.
Plat., in Menon.
C'est un premier essai, dont il serait injuste de compter les imperfections trop nombreuses, et où il suffit d'avoir remarqué quelque sentiment de l'art, dans un si difficile travail, pour devoir une distinction à l'auteur, M. Frêne Mont val.
L'Académie décerne une médaille de mille francs à chacun de ces ouvrages, que les auteurs voudront sans doute revoir avec un soin sévère.
Ici s'arrêtent les récompenses à décerner. L'Académie les voudrait plus nombreuses, contre tant de distractions décourageantes, que rencontre aujourd'hui l'amour des lettres; et elle se félicite, quand elle peut sous plus de formes venir au-devant du talent, par des Prix nouveaux qu'il lui est permis d'instituer. Mais en même temps, elle ne croit pas qu'il faille les décerner aisément. Elle les souhaite divers et difficilement accessibles; elle est sévère pour le jugement de son antique Prix de poésie , qui ne doit être ici qu'une étude de goût et de vérité dans l'art. Elle avait proposé pour sujet la colonie de Mettray. Comme elle a reçu plusieurs poëmes, où le sujet, senti par des âmes honnêtes, n'est pas cependant rendu tout entier, où le talent se montre et ne se soutient pas, où la déclamation gâte parfois des intentions heureuses et des élans de cœur, elle ajourne le Prix et croit montrer en cela son estime des concurrents, et son respect d'une noble et charitable institution, dont il ne faut parler que pour la louer dignement et dans l'intérêt social qu'elle veut servir.
RAPPORT
SUR
(19 août 1852)
Messieurs,
L'ancienne protection offerte aux sciences, aux lettres, aux arts, cette protection des Médicis, ou de Louis XIV, magnifique, délicate, reconnaissante même au nom de la gloire du pays, semble, il faut le dire, avoir passé sans retour. Il reste un autre encouragement, le premier de tous, lorsqu'il est libre et éclairé, la faveur publique, l'adoption du talent par le commun suffrage. Mais cette distinction si flatteuse et si inspirante est rare, difficile à obtenir et à fixer longtemps. Elle veut, dans le peuple qui la décerne, un loisir et une tranquille préoccupation des esprits, une sécurité d'espérance, un mélange de mouvement et de calme, que connaît bien peu l'instabilité de nos derniers temps, si pressée, si affairée entre des intérêts positifs à défendre et des institutions toujours nouvelles à consolider. « Chacun de nous, » disait La Bruyère, dans un siècle de grandeur affermie, « chacun de nous, par la « disposition de son esprit, de son cœur ou de sa fortune,
« est froid sur les conceptions d'autrui. » Cela est bien plus vrai encore de notre siècle, et de tout le monde à la fois, du public entier, que tant de soins sérieux emportent et distraient.
C'est là sans doute un motif d'apprécier d'autant plus ces Fondations immuables que de généreux citoyens ont établies à l'honneur des lettres et des sciences, et qui sont pour les travaux de l'esprit une sorte de protection impartiale et désintéressée, attendant la venue du talent, et ne lui demandant que d'être fidèle à sa vocation et à sa noble nature. Combien cette vérité nous est plus sensible, en ce moment, où de concert avec vous, Messieurs, nous allons, pour la douzième fois, attribuer au peintre aveugle et immortel de notre histoire la dotation annuelle, que le fils d'un général de l'Empire, filleul de Napoléon, le baron Gobert, a fondée sur le riche héritage de son nom éteint prématurément?
L'Empire qui, dans son goût de la gloire, aurait, sans aucun doute, décerné plus tard à l'éloquent auteur de la Conquête de V Angleterre par les Normands la couronne décennale, qu'il destinait en 1809 à la touchante et prophétique Histoire de V Anarchie de Pologne, l'Empire a disparu devant l'insurrection du monde. Les deux Monarchies tempérées qui, parmi d'autres actes d'intelligente faveur, encouragèrent le rare et laborieux talent de M. Augustin Thierry, n'ont pas duré âge d'homme : le prince aimable et jeune qui s'était empressé d'offrir au savant historien, jeune alors, ses dons personnels, la garde honorifique et rétribuée de sa bibliothèque, a cessé de vivre, avant les autres adversités de sa branche royale ; et la richesse, comme le pouvoir, manquerait aujourd'hui à la continuation de son bienfait.
Au milieu de cette triste incertitude des munificences les plus justes, parmi ces révolutions qui atteignent le
talent, comme la puissance, il est consolant de penser que le don commis à la loi publique par le baron Gobert, pour récompenser à perpétuité une des plus nobles applications de l'esprit français, vient de nouveau couronner M. Augustin Thierry, et pourra protéger longtemps encore l'activité de son travail, la dignité de sa retraite, la sûreté de sa vieillesse. La seule condition régulière, en effet, pour qu'il en fût privé, ce serait la dépossession par une œuvre d'un mérite supérieur, par un livre d'histoire plus original et plus vrai que les siens.
Cette condition, Messieurs, l'Académie ne la croit pas encore remplie par un candidat nouveau ; non que d'importants travaux récemment achevés n'aient fixé notre plus sérieuse attention. L'histoire, et l'histoire nationale, celle du pays et parfois celle du jour, est une étude maintenant fort accréditée. Le mouvement rapide et extraordinaire des événements a suscité, pour ainsi dire, l'émulation des récits; mais, on le conçoit, Messieurs, et cette remarque n'est pas un blâme ; ce qui dans les récits s'attache surtout à l'époque présente, ou parfois ne remonte plus haut que pour la retrouver encore et pour teindre le passé môme des plus vives couleurs de nos intérêts contemporains, peut difficilement prendre place dans les régions sereines de la science.
Tant que l'histoire est un champ de bataille pour des passions encore vivantes, on peut y tresser des couronnes à ses amis et à sa cause; on n'y remporte pas la paisible couronne de l'art. C'est ladilïcrence du plaidoyer qui passionne l'auditoire, au jugement qui satisfait la conscience publique et instruit l'avenir. C'est la différence d'une déposition, souvent sincère et attachante, mais partielle et incomplète, au résumé du juge qui compare tout, et dit la vérité. Ce n'est pas un défaut en contraste avec un mérite : ce sont des efforts et des buts différents.
Peut-être, dans la comparaison entre ces formes diverses de l'histoire, est-il permis de dire que l'éloignement des époques à peindre, la perspective du temps est particulièrement favorable au talent de l'historien, pouvant seule lui donner cette passion plus haute qui se nourrit par l'étude, s'anime dans la contemplation du vrai et du juste, et retrouve par la seconde vue de l'intelligence ce qui n'est pas sous les yeux, au lieu d'altérer quelquefois l'évidence même par l'intérêt, ou le système du moment.
Dans cette pensée, Messieurs, tout en estimant beaucoup celles des histoires récentes de la Révolution qui pouvaient tomber sous notre examen, l'Académie s'est abstenue d'y choisir un modèle et un objet de préférence. Pour le second, comme pour le premier Prix fondé par le baron Gobert, elle n'a pas hésité à se reporter vers l'horizon plus libre d'un passé plus lointain : là, elle a retrouvé sous la plume d'un écrivain, qu'elle avait cru devoir avertir, même en le couronnant, cette sagesse de vues que facilite l'éloignement. Un nouveau et intéressant volume publié par M. Henri Martin a confirmé le titre, qui méritait déjà de rester attaché à son premier travail. Le long règne de Louis XIV achevé par l'historien, sans distraction et sans lassitude, les derniers moments du grand roi rendus avec vérité, le. compte de sa gloire impartialement dressé, la minorité de Louis XV décrite dans les justes proportions du sujet, comme l'avait été celle de Louis XIV, avec le cardinal Dubois, au lieu du cardinal Mazarin, et le système de Law, au lieu de la bataille de Rocroy, les temps meilleurs et paisibles du cardinal de Fleury et le mouvement des esprits, dans le déclin du pouvoir, tout cela forme un tableau , dont plusieurs traits habilement recueillis manquaient encore à notre histoire. L'Académie, en conservant le premier Prix aux Considérations et aux Récits de M. Augustin Thierry, maintient donc aussi à
M. Henri Martin la seconde place, dont il s'honore. Puisse-t-il , en s'avançant vers une époque plus récente , rester fidèle à ces habitudes de modération et à ce goût de la vérité, que donne l'étude des âge anciens! C'est à ce prix que l'historien n'est pas trompé par sa propre opinion, et peut tirer son coloris du fond même des choses, et son éloquence de l'éternelle vérité morale.
L'Académie n'aura point à regretter aujourd'hui d'immobiliser ainsi'les deux premières récompenses, dont elle dispose pour l'histoire. La générosité d'un autre fondateur, et une juste interprétation de son bienfait, nous permettent de réserver pour un troisième ouvrage historique une distinction du même ordre. L'Académie couronne, à titre de livre moral, Y Histoire des quatre Conquêtes de l'Angleterre, ouvrage de M. de Bonnechose. Le sujet et l'idée de l'auteur sont en effet ici ce qu'il y a de plus satisfaisant pour le sentiment inné de la justice, et pour la conscience de l'homme civilisé : c'est la puissance imprescriptible du droit, et cette indomptable renaissance morale qui, sous les coups réitérés de la force, sous le poids d'invasions successives, reparaît toujours, surmonte tous les obstacles, et fait lentement, sortir du chaos des droits confondus la souveraineté de la justice et de la raison, personnifiée dans l'histoire d'un peuple libre et marquée par des époques, qui sont comme autant d'épreuves et de degrés d'une même vérité. La leçon est ici un drame expressif, analogue à l'œuvre politique et morale que l'Académie couronnait, il y a dix ans, dans l'important et généreux ouvrage de M. Gustave de Beaumont sur l'Irlande. Ainsi comprise, l'histoire est la plus sainte prédication du devoir et de la vertu civile; elle tient le milieu entre le sens moral et la science politique, entre ce qu'il y a de plus nécessaire à l'homme et ce qui fait la vie et la grandeur des États.
Aussi, Messieurs, vous le savez, c'est à un ouvrage de cet ordre que s'est appliqué le Prix le plus éclatant qu'ait jamais décerné l'Académie, comme dépositaire de la haute et libérale fondation de M. de Montyon. C'est ainsi qu'elle a couronné solennellement et signalé à l'attention de l'Europe, il y a six ans, un des livres les plus éminents et les plus durables de notre siècle, Y Histoire de la Démocratie américaine, par M. Alexis de Tocqueville, ouvrage que les Américains nous envient, et dont les maximes élevées et les sages prévoyances ont paru chaque jour plus instructives et mieux vérifiées. V Histoire des quatre Conquêtes de V Angleterre n'offre pas sans doute ce même caractère de bon sens prophétique et de vérité présente. C'est un livre du passé; mais, il est animé de cet esprit moral qui entretient les bons principes en politique, et de ce talent qui renouvelle, sans l'altérer, l'image des actions généreuses.
L'Académie décerne à M. de Bonnechose la première médaille du concours.
De là, Messieurs, elle a porté volontiers son examen et son choix sur des études plus spéculatives encore, sur des travaux qui n'intéressent que la vérité abstraite et l'art. Elle aime à s'y renfermer; elle y trouve la forme la plus féconde et la moins offensive de cet enseignement moral, qu'au nom d'une fondation digne des meilleurs temps, elle a charge d'encourager. A ce point de vue, deux grands noms étrangers, que "la science française entreprenait de naturaliser parmi nous, deux importants ouvrages, qu'il s'agissait non pas seulement de traduire, mais d'éclaircir, d'analyser habilement, déjuger avec indépendance d'esprit, ont occupé longtemps l'étude et les délibérations de l'Académie : l'un est Y Esthétique du célèbre Hegel, l'autre, la Critique de la raison pure, de Kant; deux grands problèmes, Messieurs, le rapport du goût, du ju-
gement fin dans les arts à la morale, la recherche des sources de la morale elle-même, l'origine du droit et du devoir. Toucher ces grands sujets, s'approcher lihrement dos intelligences supérieures qui les ont traités, c'est faire plus que traduire; et l'Académie n'étonnera personne, en fixant sa préférence sur des travaux sévères et difficiles appliqués à de tels monuments. Si Platon, pour définir le beau dans les arts, Ta nommé la splendeur du bon, si notre Vauvenargucs a dit avec une justesse, dont il était la preuve vivante : « 11 faut avoir de l'âme pour avoir du goût, » une grande étude de métaphysique littéraire, une théorie des beaux-arts, une interprétation savante du plus pur des enthousiasmes ne saurait être déplacée dans ce concours des ouvrages le plus utiles aux mœurs.
Mais, une autre objection s'élevait et préoccupait d'éminents esprits : on avait défiance et crainte de la philosophie d'Hegel, soit dans le fondateur lui-même, soit du moins dans quelques disciples suspects d'exagération, comme tous les imitateurs, soit enfin dans l'apparence et la renommée de cette philosophie ; car toute grande doctrine devient un peu responsable des faux bruits qu'on répand sur son compte, comme de ses propres conséquences. On doutait qu'il fût séant et exemplaire d'admettre, même à discussion, une théorie des arts inaugurée sous les auspices d'une philosophie qui passait pour avoir inquiété la morale et méconnu la Divinité. Ce n'était plus, comme il y a trente ans, un scrupule classique; c'était presque un scrupule de conscience, qui repoussait l' Esthétique hégélienne.
En honorant de tels motifs, l'Académie ne les a pas crus applicables celte fois. Elle a jugé, au contraire, précieux et instructif de constater, en bien des points, l'heureuse et nécessaire inconséquence du hardi novateur, et de prendre sur le fait l'imagination souvent ingénue
d'Hegel, contrevenant d'elle-même à son système, et la puissance salutaire du beau, l'idée épuratrice du grand et du sublime le ramenant sans cesse dans son Esthétique à la présence divine, cette grande poésie de l'univers, et au spiritualisme , cette réalité immortelle de l'âme, qu'il avait l'une et l'autre trop oubliées, ou trop voilées dans sa philosophie dogmatique.
Il nous a paru qu'il y avait là une belle protestation de la sensibilité humaine contre les excès et les dangers de l'esprit de système, et que d'ailleurs, dans ce dernier travail de sa vie, l'heureux instinct d'Hegel pour les arts, plus fort que sa doctrine, jetait souvent de grands traits de lumière sur l'antiquité, le moyen âge, les temps modernes, sur la poésie lyrique et chantée des Hébreux et des Grecs, sur le théâtre d'Athènes, sur les affinités des arts entre eux et leur rapport à la vie sociale; que si, parfois, il est bizarrement injuste, et porte, par exemple, d'étranges décisions sur Molière et sur Corneille, la littérature française est assez puissante pour être généreuse, et n'en pas moins accueillir la science et les réflexions curieuses d'un penseur sceptique envers sa gloire, comme envers beaucoup d'autres vérités reconnues par le monde.
Sous toute réserve donc, et sauf toute objection à l'auteur original et parfois au savant traducteur, M. Bénard, qui n'a pas toujours assez fortement combattu ce qu'il désapprouve dans Hegel, l'Académie décerne à ce travail utile et neuf un prix de trois mille francs.
Elle n'a pas éprouvé le même doute sur l'introduction dans notre langue de la Critique de la raison pure, par Kant. Cette méthode de démonstration aiguë et pénétrante avec lenteur, comme la vis enfoncée dans le chêne, peut lasser l'impatience française; cette phraséologie, même corrigée par l'habile traducteur, peut paraître étrange et pénible; mais certes, pour le fond, il n'y a pas
de philosophie plus irréprochable, plus austère et plus généreuse. Kant part du même principe que Pascal : « La « raison est le tout de l'homme. » Mais de ce principe il tire plus directement, par une voie tout humaine, et sainte cependant, l'énergie des preuves qu'il apporte et l'évidence des vérités qu'il affirme, faisant du devoir moral la loi suprême, et trouvant dans la nature spirituelle de l'homme l'origine et la cause du devoir.
Ce même génie, plus logiquement et plus sûrement que le philosophe Hegel, a cherché aussi le beau dans le vrai, le beau et le vrai dans la vertu, dans la rectitude de l'âme élevée à sa plus sublime abstraction. C'est la théorie des arts esquissée par une conscience stoïcienne, et une leçon émanée du Portique, autant que de PÀcadémie. Quelle que soit la préférence du goût individuel, on ne peut que profiter à ces fortes lectures, et remercier le talent érudit qui nous lés rend accessibles, non pas seulement par une version expressive, mais par une analyse, une révision, une contre-critique aussi bien rédigée que substantielle et savante. L'auteur est M. Barni, un des esprits distingués qu'a formés la science philosophique depuis vingt ans, digne de cette science par sa sévère et laborieuse sagacité, aimant avec passion l'étude, et ce qu'il croit la vérité, et méritant de ne les chercher jamais hors du cercle assez vaste de cette sagesse chrétienne, qui contenait et n'entravait pas Bacon, Descartes et Leibnitz.
Tout en rapportant à la morale les théories mêmes de la poésie, l'Académie, non certes par froideur pour notre poésie française, mais par la haute idée qu'elle a de ce grand art, admet assez rarement des œuvres en vers parmi les ouvrages appelés aux Prix Montyon. Dans la poésie, en etfet, l'excellent seul est utile. Là cependant où le but est placé si haut, l'effort si laborieux et trop souvent méconnu, n'est-il pas juste d'honorer le succès même incom-
plet et le talent à demi vainqueur de tant d'obstacles? C'est le titre qui recommandait à nos yeux un recueil de poésies, trop peu varié de forme, mais d'une inspiration élevée, souvent inégal, mais où l'auteur, M. Boulay-Paty, déjà couronné pour un noble chant sur Y Arc de Triomphe, a mis une précieuse empreinte de sentiment moral et d'amour de l'art, d'émotion naturelle et d'expression savante. L'Académie décerne à ce nom et à cette œuvre une médaille de deux mille francs.
Elle n'oublie pas, Messieurs, qu'un ordre tout différent d'ouvrages s'est introduit d'autorité dans ce concours, et apporte souvent sous ses yeux des questions de bien-être social, de science économique, difficiles en elles-mêmes, et dont elle n'est pas juge privilégié, bien que ceux qu'elle couronnerait soient prêts à la reconnaître. Elle ne repousse pas de tels ouvrage, à Dieu ne plaise ! mais, on le conçoit, elle ne les admet qu'avec réserve, tâchant d'éviter également ce qui lui paraît trop technique, ou trop conjectural, et cela par égard pour la science, pour les concurrents et pour le public. C'est ainsi que les précieuses recherches statistiques, la longue et savante vocation de bien public, les utiles et incontestables résultats qui honorent le nom de M. Moreau de Jonnès n'ont point paru à l'Académie rentrer assez directement dans sa compétence sur les Prix Montyon.
C'est ainsi qu'elle a cru également, après une étude attentive, ne pas devoir prendre sur elle de juger même, par des récompenses bien méritées sans doute, les observations détaillées, les vues d'amélioration, les projets étendus d'un autre écrivain philanthrope, M. Moreau Christophe.
Ici le fondateur des prix lui-même approuverait notre modeste scrupule, et renverrait l'examen au pouvoir et à la science officielle de l'État.
Deux ouvrages seulement par leur forme, pour ainsi dire, d'intérêt usuel, ne nous ont pas paru commander cette discrétion. Le premier surtout, Y Eloge de l'Économie, par M. Mézières, dans sa méthode simple et piquante, avec une instruction très-vraie, rappelle un peu ces petits livres moraux de Franklin, délassements d'un homme de génie, lus et goùlés par tout le monde. Là, ce qu'il y a de science, emprunté aux meilleures sources, est acquis au bon sens général, et rendu plus persuasif et par conséquent plus utile, par une expression toujours précise et juste. Inspiré de ce modèle, l'ouvrage de M. Mézières est un livre comme les demandait M. de Montyon, et comme il en avait donné lui-même l'exemple, dans quelques Essais d'une parfaite justesse sur les choses de la vie, et pleins au même degré de clairvoyance pour soi-même et d'attention affectueuse pour autrui.
Le même esprit d'observation , la même défiance de l'erreur et du système, appliqués dans un ordre plus élevé, à des faits plus généraux, ont produit, par le concert de deux hommes d'expérience amis du bien public, MM. G. de Lurieu et H. Romand, les Éludes des colonies agricoles de mendiants, jeunes détenus, orphelins et enfants trouvés.
Ce livre n'est point une théorie, un projet. C'est un intelligent examen des faits, la description de l'entreprise, des vicissitudes et du résultat final de quelques colonies agricoles essayées dans un actif et judicieux pays, la Hollande. LAcadémie décerne à l'ouvrage de M. Mézières une médaille de deux mille francs; elle partage une médaille semblable entre les deux auteurs du livre des Colonies agricoles, dont la première récompense est dans l'honneur du sage et ferme conseil qu'ils ont donné.
L'Académie cependant, Messieurs, a pensé qu'en dehors de ces Prix si divers et si justes, elle avait encore à
décerner un Prix extraordinaire, un Prix à part, et qu'elle pouvait, à double titre, acquitter, sur les bienfaits et selon la pensée de M. deMontyon,une dernière dette envers l'art et la morale , envers le talent de bien dire employé à faire le bien, sous la forme à la fois la plus brillante et la plus populaire. Elle n'a pas craint de ramener ici, dans un rang fort élevé par la récompense, le recueil, et nous dirons presque la vie entière d'un écrivain, Français, autant qu'on peut l'être, d'intention et d'esprit, mais qui ne parle dans ses vers qu'un des patois provinciaux,, d'où est sortie notre langue, et qu'elle a rejetés. Lorsque le choix de l'Académie paraît s'écarter ainsi de la loi grammaticale, qu'elle-même impose ou du moins recommande, il faut prévenir chez quelques bons esprits un doute qui serait une injustice pour le talent, que nous voulons honorer.
Dans le silence, ou l'exil de plus d'une voix illustre, on pourrait croire qu'un zèle qui cherche des consolations nous fait curieusement découvrir et vanter au delà du vrai les moindres étincelles d'un feu près de s'éteindre. Il n'en est rien. Aux jours les plus actifs de l'émulation littéraire, dans le plus grand luxe de ces plaisirs de l'esprit, chers aux peuples heureux et contents d'eux-mêmes, dans l'élégante liberté des salons parisiens du dernier siècle, ou dans l'atmosphère hardie du goût britannique, le talent que nous allons nommer eût rencontré partout justice et faveur. Car ce talent est celui d'un vrai poète; et rien, dans une vocation déjà longue, dans une destinée modeste et pure, dans l'emploi moral de l'art, dans sa noble, dans sa secourable influence, n'a dérogé à la dignité d'un tel nom. Comme le poète écossais Burns, Jasmin enrichit de son dialecte et de son àme poétique la grande littérature nationale, dont il ne parle pas la langue. Jasmin, le perruquier d'Agen, le poète du Midi,
qui fait accourir les foules à sa voix, qui embellit les fêtes de l'opulence, qui assainit les joies du peuple, qui dote, en passant, des établissements de charité, et achève ou rebâtit des églises, Jasmin, cette gloire de sa patrie locale, dans la patrie commune, mérite d'être adopté par la France entière et proclamé par elle.
Racine ne nous en blâmerait pas, lui qui, durant ses loisirs solitaires de jeunesse, dans le prieuré d'Uzès, formait, à l'école antique et moderne des idiomes du Midi et aux accents sonores des deux Italies, le beau langage dont il nous a charmés; et, de nos jours, l'Académie française, et pour dire plus encore, l'Institut national, peuvent-ils oublier que c'est un des leurs, et des plus illustres, M. Raynouard, érudit, poëte et législateur citoyen, qui a rendu à l'Europe savante et à nous une moitié de l'ancien esprit français, par la restitution de cette langue romane du treizième siècle, dont les monuments s'étaient comme perdus, sous la gloire du français de Rouen et de Paris, du français de Corneille et de Molière?
Aujourd'hui, ce n'est plus le souvenir lointain et l'écho retrouvé des anciennes chansons du Languedoc, c'est la voix même, la voix vivante de son enfance et de son peuple, qu'il nous est donné de saluer et de reconnaître, sous une forme agrandie. Ce réveil poétique et populaire, nous le devons au talent d'un homme qui marque de l'empreinte de l'art et du feu de la passion les formes longtemps dédaignées du langage vulgaire de l'ancienne Provence, et en fait une langue écrite, parce qu'il en fait une langue éloquente, et une langue éloquente, parce qu'il en fait un instrument d'œuvres honnêtes et de vertueuses pensées, de charité fraternelle et de patriotisme méridional et français.
Tacite l'a dit quelque part : la renommée ne se trompe pas toujours; parfois elle choisit souverainement : Non
semper errât fama; aliquando eligit. Nous l'éprouvons aujourd'hui. Cette approbation enthousiaste et sans contradicteur de plusieurs grandes provinces de France pour un poëte populaire ne pouvait être une méprise; elle nous désignait le dernier, et ajoutons, peut-être le plus grand des troubadours. D'habiles maîtres de la Critique en ont ainsi jugé, A part Tétrangeté gracieuse de son idiome sonore, à part, si vous voulez, un peu de prévention actuelle pour ce qu'on réputé naïf et populaire, le poëte d'Agen est de la meilleure famille des poètes, naturel et travaillant avec art, facile, inspiré, pathétique, rapide et concis dans ses tableaux, heureux et neuf dans ses images. Quelques-uns de ses récits en chant, Y Aveugle de Castel-Cuillié, Françounetto, sont des créations que le talent tire, à lui seul, de quelque bloc vulgaire, et qu'il élève à l'immortalité de la poésie; parfois même ce sont des drames, où le mot du cœur déchirant et simple a a été rencontré de génie.
Une autre gloire de ce talent original, un titre qui le désigne à la couronne littéraire préparée par les bienfaits d'un sage, c'est de ne respirer que les sentiments les plus droits et les plus purs, Dieu, la patrie, la famille, l'amour bien placé et fidèle, l'amitié reconnaissante , le zèle pour les pauvres, les orphelins, les souffrants, pour l'église du village, pour le presbytère en ruines du bon curé, pour la statue du héros. Bien rarement une autre émotion que ces souvenirs a passionné la voix mobile et vibrante du poëte. Soit qu'il célèbre, sur des tons héroïques, un des plus vaillants associés et des plus nobles martyrs de la gloire impériale, le maréchal Lannes, soit qu'il trouve des accents d'admiration et de respect pour le talent seul de la parole encore ennobli par une occasion de dévouement délicat et de courage, pour Martignac, partout il sent avec âme ce qui est élevé, généreux, utile au monde; et il y ajoute
aussitôt une couronne par le don privilégié du poète.
Tel, dans les joies ou dans les douleurs publiques, dans le luxe des riches et commerçantes cilés, dans les châteaux, dans les villages, de Bordeaux à Toulouse, de Lyon à Marseille et à Pau, de Lectoure et de Marmande à Vaucluse et à Nérac, Jasmin a mérité de plaire, et de plaire toujours à cette brillante et spirituelle tribu de notre Midi, à cette contrée que Rome victorieuse se plaisait à nommer, moins une province de l'Italie1 qu'une Italie elle-même, et que vous tous, au souvenir de Montaigne et de Henri IV, de Fénelon, de Massillon, de Montesquieu, de Mirabeau et de Masséna, de bien d'autres encore, passés, présents et à venir, vous nommez avez orgueil une des plus belles régions de la France éloquente, libérale et guerrière.
Nous croyons répondre à ce sentiment, Messieurs, et à la destination patriotique de tous ces Prix de moralité littéraire et d'actions vertueuses, en décernant ici, devant vous, au poète Jasmin, une médaille frappée pour lui, la médaille du poète moral et populaire.
Maintenant, Messieurs, il restait à l'Académie à juger les travaux qu'elle a demandés, et pour ainsi dire, suggérés elle-même, dans ces intérêts de science politique et sociale, dont elle n'accepte qu'avec précaution l'examen, si bien fait ailleurs. De ce nombre sans doute était la question qu'elle avait proposée sur la charité dans les premiers siècles chrétiens, sur le caractère essentiel de cette charité considérée comme une vertu pour celui qui l'exerce, non comme un droit absolu pour celui qui l'obtient, fondée enfin également sur le respect de la pro-
1 Agrorum cultu, virorum morumqne dignatione, amplitudine opum, nulli provinciarum posti'eienda, breviterque Italia, veriùs quain provincia. Plin., Hist. nat., lib. xiv.
priété que consacre la loi de Dieu, et sur l'amour de l'humanité que cette loi commande.
L'Académie ne peut que se féliciter d'avoir indiqué ce but, proposé ce travail. D'excellents essais d'histoire et de jurisprudence morale en sont sortis. Les monuments des premiers siècles chrétiens, la législation païenne, la philosophie, l'éloquence religieuse comparées avec soin ont offert, en réponse aux paradoxes anarchiques, une précieuse tradition de faits incontestables, d'idées justes et vraies, de sentiments vertueux et puissants sur les âmes.
Ce sujet, digne de notre temps, avait attiré des esprits graves. Douze traités manuscrits ont longtemps occupé les juges. Deux ouvrages surtout ont fixé leur estime par une connaissance approfondie du sujet, par une méthode judicieuse et ferme, par une tendance au vrai et à l'utile, inséparables ici, comme ailleurs, par le dégoût enfin de ces falsifications du passé, qui voudraient le plier au service des paradoxes actuels et, entre autres impostures, assimiler ce qui se ressemble le moins dans le monde, l'austère abnégation, le détachement spirituel de la morale évangélique, et Tégoïsme violent, le matérialisme armé de Thomas Payne et de tant d'autres.
Des deux ouvrages réservés les premiers, l'un, inscrit sous le n° 4, porte pour épigraphe cette belle parole de saint Augustin : « Là où la charité n'est pas, la justice ne peut pas être; Ubi caritas non est, non potest esse justitia. 11 est digne d'une telle devise. C'est un savant ouvrage, écrit avec l'émotion d'un homme de bien. Les textes curieux de la littérature profane et chrétienne, des jurisconsultes romains et des Pères de l'Église grecque ou latine, des empereurs et des sophistes y sont habilement employés, et partout indiqués ou transcrits. On recueille là le témoignage complet de l'antiquité sur une grave question, avec la méthode sûre d'une critique et parfois
les vues d'un penseur, en qui la science aiguise la réflexion, et qui, sous des formes un peu lentes et étrangères, fait sortir d'une scrupuleuse étude l'autorité morale, l'intérêt constant, et accidentellement l'éloquence de l'âme et du langage.
L'autre ouvrage, également à part, inscrit sous le n° 5, porte pour épigraphe : « A Dieu, dans les pauvres; » Deo in pauperibus.
S'il est moins chargé de témoignages et d'autorités textuelles, et s'il se développe par de moins rigoureuses déductions, il n'en est pas moins écrit d'après une étude profonde et ancienne des premiers âges chrétiens. Cela même apparaît dans la marche plus libre de l'auteur. Ce qu'il dit suppose la connaissance de ce qu'il néglige. Familiarisé, par un précédent travail qu'a couronné l'Académie des inscriptions, avec l'histoire de la chute du paganisme, et par conséquent de l'établissement et des bienfaits soudains et graduels du christianisme, il s'oriente facilement, à travers cette immense question de la charité; il la comprend, il l'explique en judicieux antiquaire, en historien qui sait peindre, et en ami religieux de l'humanité; il la rapproche des influences oratoires du prosélytisme chrétien ; et il sait la confronter aussi à nos expériences et à nos spéculations modernes, avec une science analogue à celle de son docte concurrent, et par des formes et des procédés d'esprit différents, sans être inférieurs.
Ces deux ouvrages nous paraissent donc s'appuyer, se compléter l'un l'autre, et offrir la plus instructive, la plus morale solution du problème posé. La décision de l'Académie, qui leur partage le Prix, ne paraîtra, nous le croyons, à tout lecteur attentif, qu'un juste hommage à deux rares mérites, entre lesquels l'estime même interdit la préférence. En même temps, Messieurs, l'Académie a
I i 1 RAPPORTS ACADÉMIQUES.
pensé que la valeur du prix devait être élevée; et d'après sa demande, autorisée par le ministre de l'instruction publique et des cultes, le Prix proposé de trois mille francs, porté à cinq mille francs par un prélèvement sur la dotation Montyon, formera deux prix égaux décernés aux deux savants autours, M. Charles Schmidt, professeur à la faculté de théologie de Strasbourg, et M. Etienne Chastel, professeur à Genève.
L'Académie a dû remarquer encore et honorer d'un accessit et d'une mention, précieuse dans un pareil concours, deux ouvrages moins érudits et moins méthodiques, mais où la science et la sagacité n'ont pas fait défaut cependant au sentiment moral; ce sont : l'ouvrage inscrit sous le n° 8, avec cette épigraphe : « Gardez-vous « de mépriser aucun de ces petits, » et l'ouvrage inscrit sous le n° 9, portant pour épigraphe : « L'Évangile n'a « pas dit au peuple : Monte et grandis; il lui a dit : Con- « tente-toi de ta condition, tu as la meilleure part. » L'auteur est M. Martin d'Oisy, honorablement connu par d'autres travaux du même ordre.
De ces diversions, par des recherches d'histoire et d'antiquité tournées vers quelque objet d'utilité morale, nous revenons volontiers, Messieurs, à des sujets plus exclusivement littéraires. Là cependant, nous éprouverons que, par la disposition actuelle des choses et des esprits, ce qui touche seulement aux lettres attire moins d'émulation et d'efforts.
Une étude demandée sur l'influence de la littérature italienne en France au seizième siècle et dans le commencement du dix-septième n'a donné qu'un concours peu nombreux et des travaux diversement incomplets. Sur trois ouvrages présentés, deux supposent la connaissance du sujet.
Dans le premier, inscrit sous le n° 1, et portant pour
épigraphe un poétique salut de Filicaja à la belle et malheureuse Italie, l'auteur, évidemment très-maître des langues du Midi, joignant aux études italiennes l'intelligence, plus rare parmi nous, de la langue espagnole, connaissant beaucoup de ce monde si vaste et si tumultueux du seizième siècle, a failli surtout par un effort de généralités trop vagues, et pour avoir trop évité cette précision de détails et cette abondance d'analyses particulières et de parallèles, que son savoir et son talent lui rendaient faciles. En prenant plus d'étendue, et en étant plus entremêlé d'exemples, son travail, souvent ingénieux, deviendrait d'une lecture plus attachante et d'un intérêt durable.
L'Académie ne décerne pas le Prix, parce que le sujet n'est pas rempli; mais elle reconnaît le talent; et elle accorde la plus forte part du Prix à l'auteur de ce premier ouvrage, facile à perfectionner. Cet auteur est M. Edmond Arnould, professeur de littérature étrangère à la faculté des lettres de Poitiers.
Un second travail, incomplet aussi, mais très-digne d'estime dans sa forme un peu négligée, réclamait l'attention de l'Académie. Sur quelques points ici, Tétude est plus détaillée, plus anecdotique. Mais si l'auteur a évité l'écueil des vues trop générales, si avec les inconvénients de l'esprit de système il a épargné à ses lecteurs la monotonie d'abstractions trop continues, son travail, un peu court pour tant de détails, a besoin également d'être étendu et fortifié, pour atteindre à la grandeur du sujet.
L'Académie, en accordant à l'auteur, M. Rathery, sousbibliothécaire au Louvre, une médaille de mille francs, a voulu, sans proroger le concours, récompenser dès à présent le mérite inégal des deux tentatives, bien sûre que les deux auteurs compléteront chacun son œuvre, par la
seule ambition de travailler pour une publicité, dont leur savoir, leur amour des lettres et leur talent sont dignes.
C'est le devoir, c'est la satisfaction de l'Académie d'exciter ainsi le libre travail des lettres. Le talent s'inspire seul, sans doute, en s'exerçant. La recherche du vrai et du beau dans les arts est à elle-même son premier encouragement : et ainsi, de quelques essais honorables, mais incomplets, sont nés souvent d'utiles ouvrages.
INous avons une récente et triste impression de cette vérité. 11 y a deux ans, le concours sur Amyot, ce grand disciple de la Grèce, un des pères de notre langue, nous avait offert, à la seconde place seulement, l'écrit déjà solide et attachant d'un savant jeune homme, M. Auguste de Blignières, que son nom, sa rare intelligence, son amour passionné de l'étude dévouaient avec honneur à l'enseignement public. Cette distinction obtenue ne lui a pas laissé de repos qu'il n'ait fait davantage, et que, dans le cercle agrandi des mêmes recherches, il n'ait achevé, sur les traductions et sur la langue française du seizième siècle, un précieux travail , qui sera consulté longtemps après lui.
Malheureusement sa force n'a pas suffi à cette vocation si zélée. Malade, et quelque temps ranimé sous ce ciel d'Italie, où son maître Amyot s'était autrefois formé à la vive intelligence des beautés antiques, le jeune de Blignières a consolé ses dernières soulïrances et honoré son nom, en achevant et en publiant une nouvelle et complète étude, qui dépasse bien et son premier travail et nos premiers suffrages. Elle nous laissait l'obligation de rendre ici ce témoignage public à sa mémoire, et de placer son souvenir honoré dans cette suite mélancolique, qui nous est présente, de jeunes et laborieux candidats des lettres , auxquels la vie a manqué , pour remplir tout
leur talent et développer le don que Dieu avait, mis en eux.
Puissent du moins à cette fragilité de la vie ne pas se joindre trop souvent, dans la noble carrière des arts, les rigueurs du sort et les découragements qu'elles donnent! C'est l'obstacle qu'a voulu prévenir, ou diminuer un généreux ami des lettres, M. de Maillé La Tour-Landry. L'Académie est fidèle au mandat qu'elle a reçu de lui, en décernant aujourd'hui le Prix de mérite et d'espérance, qu'il a fondé, à un écrivain jeune encore, mais d'un talent déjà sûr dans une voie peu fréquentée, M. Robert, auteur de deux drames : le Connétable de Bourbon et Luther, où le sentiment de la vérité dans l'histoire et l'art des vers naturels répandent un intérêt qui attache le lecteur, et peut un jour se produire heureusement sur la scène. L'Académie a choisi son nom, après avoir lu ses ouvrages.
L'Académie décerne enfin, cette année, le Prix de poésie qu'elle avait proposé sur le sujet de la colonie de Mettraij, sujet difficile, hasardé peut-être, où le point de vue touchant qui s'offre d'abord à la pensée est obscurci par des ombres, où le talent pourrait aisément se méprendre sur la mesure de la vérité descriptive, et la force des impressions à produire.
11 s'agit ici de dégager la part de poésie, c'est-à-dire d'élévation morale, de puissance du bien ou du repentir, cachée dans le sort le plus humble, et parfois dans la dégradation même, comme la flamme dans le plus grossier minerai. C'est le succès, c'est la bonne œuvre de l'imagination qu'ont cherchée des poètes étrangers, Cooper, Woodsworth, dans leurs esquisses sur la vie populaire.
Beaucoup d'art est nécessaire, pour intéresser à ce qui parfois rebute, et beaucoup d'âme, pour rendre touchants les plus infimes détails. Une femme douée de talent devait réussir dans cet effort délicat. Sur quarante et un
ouvrages offerts à l'examen de l'Académie dans ce concours renouvelé, la pièce inscrite sous le n° 16, et portant pour épigraphe :
Dieu fait part au pécheur de sa grâce infinie.
Ce Dieu touche les cœurs
Polyeucte, Corneille.
a paru se distinguer par le tour heureux et libre, l'effet dramatique de la composition tet quelques-uns de ces vers qui saisissent le souvenir. Le prix est décerné à cet ouvrage, que l'assemblée doit entendre et que son émotion jugera : l'auteur est madame Louise Colet.
La pièce inscrite sous le n° 30, et portant pour épigraphe des vers du Dante, dont l'auteur s'est heureusement inspiré, présente, avec un style pur, quelques traits fortement expressifs et naturels. L'ouvrage mérite une mention très-honorable. L'auteur est M. Edmond de Beauverger, député au corps législatif.
Pour le prix d'éloquence, une noble étude d'histoire littéraire et de goût avait été proposée à nos jeunes écrivains, l'éloge de Bernardin de Saint-Pierre, élève de Rousseau , précurseur de Chateaubriand , résumé qui se présente de lui-même à l'esprit, et qui promet, pour épisode, toute une grande filiation littéraire, et, pour sujet, l'analyse d'un talent original jeté dans un siècle d'innovation politique et de satiété. Ici, comme dans l'éloge récent et bien compris du caractère et du génie de madame de Staël , l'Académie avait voulu lier l'étude aux souvenirs récents et personnels, et appeler l'émulation des élèves de l'art vers un de ces modèles doublement instructifs, et parce qu'ils sont encore près de notre temps, et parce qu'ils en diffèrent.
L'image de Bernardin de Saint-Pierre n'est pas encore, en effet, eiïacée de toutes les mémoires; et, pendant qu'un généreux orgueil de patriotisme local et national se plaît à l'honorer, et consacre sa statue dans une fête, dont les lettres françaises remercient la ville du Havre, les traits de sa physionomie vivante, le son même de sa voix nous sont encore présents, à quelques-uns de nous du moins.
Ici même, à cette place, il y a plus de quarante ans, les yeux d'un bien imposant public étaient fixés sur lui, sur le profil antique de sa noble tête ornée de longs cheveux blancs. L'auditoire, pressé, trop nombreux, comme naguère ou bientôt, à la réception d'un membre illustre des anciennes chambres, était choisi, paré, gracieux, comme toujours. Les bancs de l'Institut, envahis à moitié par la foule, ainsi que nous le souffrirons encore, cet hiver, brillaient de noms célèbres, qu'on se montrait au doigt. Tout dans la salle, depuis quelques grands-croix de l'Empire et des royaumes nouvellement créés, jusqu'à d'humbles uniformes de lycée, était attentif, immobile, dans l'attente d'une parole rare et admirée.
C'était en novembre 1807, à deux jours d'une grande fête militaire, dans la semaine où, par un nouveau et rare cérémonial digne des soldats de César, la vieille garde, arrivée du champ de bataille de Friedland et des revues de Tilsitt, venait d'être reçue en pompe par le Conseil municipal de la ville de Paris, et félicitée solennellement, comme l'image visible de l'Empire, en l'absence de l'empereur, qui, au delà du Rhin et de l'autre côté des Alpes, successeur des Othons, comme de Charlemagne, était alors occupée à prendre la couronne de fer, à Monza.
Dans cette halte de victoire, qu'on appelait la paix , au bruit de ces crosses de fusil posées un moment à terre, se célébrait aussi, dans Paris, la fête paisible, où trois hommes
de lettres, un vieillard1 ingénieux, chansonnier célèbre alors, mais d'une renommée moins vivace qu'Anacréon et Béranger, et deux autres écrivains durables, le poëte des Templiers, l'intègre et éloquent Raynouard, et le descendant dramatique, reconnaissable encore, de Molière et de Le Sage, le facile et naturel Picard, étaient reçus ensemble à l'Académie par le peintre des Études de la Nature et de Paul et Virginie.
Quel contraste, pour toutes les âmes, entre ces purs, ces gracieux souvenirs et ce ciel d'airain ! Quelle émotion grave et presque terrible dans l'assemblée, lorsque le mélodieux orateur, comme le Nestor d'une autre Iliade, mais Nestor qui flattait, au lieu d'avertir, avec sa voix encore accentuée , sous la faiblesse de l'âge , abordant le sujet inévitable, retraça les derniers prodiges du Conquérant, qu'il nommait le Libérateur, et que, lui cherchant un symbole dans les objets de la nature et les types de la gloire humaine, il s'écria, pour le montrer à nos imaginations éblouies : « Ainsi l'aigle s'élance au milieu « des orages : en vain les autans le repoussent et font « reployer ses ailes; il accroît sa force de leur furie; et, « s'élevant au haut des airs, il s'avance dans l'axe même « de la tempête. »
A cette image hardie, nouvelle, qui semblait suspendre la foudre sur toutes les têtes, y compris l'aigle impériale qui la portait, l'auditoire se souleva tout entier d'enthousiasme, et ces voûtes parurent près de s'abîmer, au bruit des applaudissements. Ils se renouvelèrent plus faibles, pendant que l'éloquent panégyriste suivait la course du guerrier partout triomphant, au sommet des Alpes, en Egypte, en Syrie, en Allemagne, au Midi, au Nord. Seulement, auprès de sa belle physionomie, qui paraissait
1 M. Laujon.
toute radieuse de l'ardeur et de l'effet de ses paroles, on pouvait contempler, en s'instruisant, une autre physionomie de vieillard, bien plus majestueuse, éclatante comme celle d'un grand poëte, sévère comme celle d'un juge incorruptible, dont un triste et incrédule sourire effleurait les lèvres, au moment où l'orateur proclamait le monarque tant de fois victorieux un héros philosophe , organisé pour V empire. Ce témoin, c'était Ducis; son regard, son immobile aspect, c'était, je le crois, le jugement de l'histoire et de l'avenir.
Vous pardonnez, Messieurs, l'exactitude de ces souvenirs, un de ces privilèges du temps, que le talent seul des jeunes candidats ne suppléerait pas. Les autres vues, les autres observations de critique et d'histoire morale que l'étude, la science et le goût pouvaient faire sur Bernardin de Saint-Pierre , nous les laissons toutes à ceux qu'avait appelés le Concours proposé par l'Académie. Ils ont rempli dignement leur tâche. Sur vingt-cinq discours présentés, trois, en particulier, ont dû fixer l'attention, et annoncent, avec l'étude méditée du sujet et de l'époque, le goût éclairé des lettres en général, et cette sensibilité intelligente qui fait l'écrivain. Un de ces ouvrages cependant, celui que nous aurons le regret, et je dirai presque l'injustice de ne pas lire en entier dans cette séance, a prédominé dans la comparaison, et mérité le prix. C'est le discours inscrit sous le n° 2, et portant pour épigraphe : Toute la physique est là en sentiments religieux, et toute la religion en monuments de la nature (Préambule de VArcadie).
L'auteur est M. Prevost-Paradol, élève sorti de l'École normale. L'action des fortes études littéraires, le goût de l'antiquité et des excellents modèles qui lui ressemblent, ce goût si nécessaire, pour bien juger un des plus heureux et des derniers génies formés par ce double enseignement,
a marqué toutes les pages de ce premier essai public d'un rare et brillant jeune homme. On peut y souhaiter plus de méthode , une science plus exacte , une diction plus sévère; mais il y a déjà l'étude et le talent, ces deux gages de l'avenir; et on ne saurait que féliciter l'Université de France d'avoir formé si jeunes de tels maîtres.
Un autre discours inscrit sous le n° 12, et portant pour épigraphe : Élève de Rousseau, précurseur de Chateaubriand, n'a mérité que Y accessit, tout en étant supérieur dans quelques parties. C'est môme l'œuvre d'un esprit évidemment plus mûr, quoique moins heureux, cette fois, dans la composition et l'ensemble de l'ouvrage. Quelques pages en particulier, l'analyse morale et admirative de Paul et Virginie, sont les plus délicates et les plus touchantes, qu'un philosophe ému ait pu écrire sur le chefd'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Et s'il est vrai de dire que l'homme est tout entier dans sa meilleure pensée et dans le meilleur effort de son âme, on pourrait ajouter, en un sens, que l'auteur de ce seul morceau, s'il n'a pas fait le plus oratoire et le plus complet discours sur Bernardin de Saint-Pierre, est cependant peut-être celui qui l'a mieux loué. Cet auteur est M. Caro, professeur de philosophie au lycée de Rennes.
Un discours inscrit sous le n° 9, et portant pour épigraphe : L'étude de la nature console de celle des hommes, a sa part aussi du mérite et du sentiment vrai, que nous venons de signaler. 11 témoigne et d'une étude choisie des monuments de l'art, et d'une philosophie généreuse, dont s'inspire l'auteur, M. Poitou, jeune magistrat du tribunal civil d'Angers. L'Académie, en réservant une mention à son ouvrage, désigne en lui un écrivain appelé à bien d'autres succès.
Ici, Messieurs, se termine la série toujours insuffisante des encouragements offerts à l'émulation de nos nobles
études. D'autres prix, d'autres programmes, non moins dignes d'efforts, sont annoncés déjà pour les années suivantes. L'Académie y ajoute encore aujourd'hui. Pour notre vieux Prix d'éloquence, fondé vers 1660 par Balzac, et à décerner de nouveau en 1854, elle a désigné le plus libre, le moins artificiel écrivain qui fût jamais, et un des plus éloquents par passion et par nature, l'immortel auteur des Mémoires sur Louis XIV et la Régence, le peintre du plus grand siècle de notre histoire, le duc de Saint-Simon.
Pour le Prix de poésie, non moins ancien, et en dehors duquel nous concevons tant de libres et heureux succès, l'Académie a voulu gêner le moins possible l'indépendance du talent; elle s'est rappelé seulement un des grands spectacles, un des incidents glorieux de notre siècle, un souvenir d'antiquité, de génie et de courage, ce qu'entreprit la Grèce, il y a trente ans, ce que fit la France pour elle, ce qui subsiste aujourd'hui et s'accroît en silence, ce que la science et les arts découvrent chaque jour dans les ruines de la Grèce affranchie; et elle a proposé pour sujet V Acropole d'Athènes, en laissant au talent des candidats le soin de justifier un programme si court, après un si long rapport.
RAPPORT
SUR
(18 août 1853)
Messieurs,
Qu'il nous soit permis, plus particulièrement aujourd'hui, de nous féliciter des récompenses littéraires décernées dans cette enceinte! car nous avons à proclamer d'abord un précieux travail, visiblement né sous leur influence et avec leur appui. Un nom souvent prononcé devant vous, mais dont votre justice ne se fatigue pas, vient de s'honorer par une œuvre nouvelle consacrée à cette grande tradition des souvenirs français, pour laquelle un ami de la gloire et des lettres a déposé dans les mains de deux Académies de l'Institut un Prix d'érudition critique et un Prix d'éloquence, c'est-à-dire un hommage à la véracité savante qui éclaire nos annales, et une couronne à l'éloquence simple et vraie qui les illustre.
M. Augustin Thierry a terminé, et le public a maintenant sous les yeux Y Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers état en France. Patient résultat d'une immense lecture et d'une réflexion plus longue en-
cote, précis original d'une infinité de faits, et d'un choix de vues supérieures rassemblées dans cette tête aveugle et pensante, où s'est retirée toute la vie du courageux écrivain, ce livre a été dicté, du fond même de l'intelligence méditative, à la lumière d'une vérité plus calme et plus haute que celle qu'on peut hâtivement recueillir, au milieu des études variées et des distractions inévitables du monde. Une admirable unité de tons est attachée à cette manière de composer, à ce besoin d'amasser d'abord et de concentrer en soi toutes les choses essentielles au récit, à cette nécessité pour l'auteur de les mêler, de les incorporer d'avance à ses propres idées, ne pouvant à chaque instant les saisir, ou les vérifier d'un coup d'œil, et forcé ainsi de porter longtemps en lui-même son œuvre entière, avant de la produire.
Par là, cette forte conception du sujet, cette vue première d'un vaste ensemble et de toutes ses parties, que Buiïon prescrivait comme la condition du grand talent, a été le procédé naturel et l'inspiration même de M. Augustin Thierry. Usant avec invention de ce que la science étrangère et française de notre siècle a découvert ou éclairci, depuis les vues si neuves de Savigny jusqu'aux démonstrations si savantes et si complètes de M. Guérard, consultant surtout les vieux témoignages contemporains, la lettre même du passé, non pas seulement, pour le comprendre, mais, pour le reproduire sous ses vraies couleurs, M. Thierry a su resserrer en un seul volume l'analyse et la peinture du plus grand fait de notre histoire, l'origine, la croissance et la durée de la tige nationale, de ce qui devait être un jour la nation même, et, à certain jour, la nation et le gouvernement à la fois. Ainsi il a pu donner aux quatorze siècles de notre durée quelque chose d'analogue, dans l'ordre du développement intérieur, à ce que, dans l'ordre de l'agrandissement et de la conquête, un
historien romain avait nommé la course continue de l'empire : Procurrentis imperii impetvs1; et pour stations, pour bornes milliaires sur cette longue route de la vie d'un peuple, il a eu les plus glorieux règnes de notre histoire, qui ont toujours été des époques d'avancement relatif pour l'esprit humain : il a eu Charlemagne, saint Louis, Philippe le Bel, Louis XII, François Ier, Henri IV, Louis XIÏI et Richelieu, Louis XIV avec Colbert et après Colbert. A Louis XIV, en effet, M. Augustin Thierry a voulu et a pu arrêter ses recherches et son récit. L'histoire est ainsi conduite de l'époque, où le tiers état, naissant à peine, était comme perdu et caché sous les noms de colons, de lites et de serfs, jusqu'à ces jours féconds et puissants, où déjà il remplissait les conseils politiques du monarque, son clergé, sa magistrature, ses académies, et fournissait tant de noms illustres aux armées, à la marine, aux professions savantes et à tous les arts de la pensée et de la main, si honorés sous ce grand règne : et dans l'opinion de l'historien, grâce à cette influence, la révolution était dès lors assurée pour l'avenir; et elle n'a pas besoin d'être racontée , pour être comprise.
Cette idée de Louis XIV, roi niveleur, a-t-on dit, préparant par le pouvoir absolu l'avènement de la démocratie, n'est pas une assertion nouvelle en histoire. A part même le duc de Saint-Simon, elle a compté de nos jours deux habiles interprètes partis de points opposés, Lemontey et le comte de Montlosier. Mais entre les rancunes personnelles du duc de Saint-Simon, les paradoxes rétrogrades de Montlosier et les épigrammes de Lemontey, jamais cette idée n'avait reçu le degré d'évidence instructive et calme, que lui donne l'impartiale méditation de M. Augustin Thierry. Seulement, à cet exposé si net des
1 Tn Annœi Flori EpU.
laits, à cette vue si claire de l'avenir, qui semble une déduction irrésistible du présent, il manque l'accompagnement d'une autre vérité, non moins authentique en histoire, non moins précieuse à la conscience : c'est que le progrès de la démocratie n'est pas le seul ni même le plus grand progrès social, c'est qu'il en suppose, qu'il en réclame un autre, le progrès ou simplement la stabilité du droit et des garanties légales.
Une nation pourrait, sans avoir obtenu, ou sans conserver ce dernier avantage, être démocratique dans son ensemble et offrir presque l'image d'une république non libre, comme disait Montesquieu. Le tableau si instructif, tracé par M. Augustin Thierry, cette belle introduction à l'étude de nos archives communales, ce premier et vaste dépouillement de Y état civil du peuple français peut donc se compléter d'une leçon indirecte de plus : c'est de dire à la démocratie, à cette démocratie fille du travail et du temps, accrue en forces, en richesses, et sans doute en lumières, c'est de lui dire qu'elle n'est pas tout, ou plutôt qu'elle pourrait un jour n'être rien, si elle n'avait constamment pour appui le respect et le maintien des droits privés, des libertés légales, des juridictions immuables et limitées, de toutes ces règles enfin qui fondent le Pouvoir et l'ordre sur la justice et l'opinion éclairée.
Mais, combien déjà le travail de M. Augustin Thierry, dans son expression précise et dans ses conséquences naturelles, peut aider à juger notre histoire, au point de vue le plus élevé, la vie collective et l'accroissement moral de la nation ! Sous ce rapport, Messieurs, ce nouvel écrit est le couronnement des belles Considérations sur l'Histoire de France, auxquelles reste attaché, depuis douze ans, le majorât littéraire fondé par le baron Gobert. Nous ne le déplacerons pas encore, cette fois. M. Augustin Thierry ne s'est pas surpassé lui-même ; mais il s'est heu-
reusement continué. Son ancien et éloquent ouvrage sur le» sources et le cours naturel de notre histoire, sur le sens véritable et les interprétations longtemps arbitraires de nos monuments , sur les caractères distinctifs qu'on peut y démêler et le génie dominant qu'il faut y reconnaître, cet ouvrage reçoit aujourd'hui, non pas seulement un surcroît d'évidence, mais une application vivante. Ce que l'auteur avait conseillé, il le fait; le résultat qu'il avait annoncé, il le décrit; et la lumière, qui dirigeait sa méthode, est devenue la vérité môme qui explique et découvre plusieurs siècles de notre histoire.
Laissons donc, Messieurs, selon la pensée du Donateur, laissons à l'ouvrage fondamental élevé par l'esprit ferme et pénétrant de M. Augustin Thierry la récompense qui lui est acquise ; et félicitons-le d'accroître son titre à cette récompense par des travaux, qui démontrent à la fois la justesse de ses premières vues et leur fécondité pour la science! Dans ce sentiment, Messieurs, l'Académie maintient, à titre ancien et nouveau, à M. Augustin Thierry, le Prix dont ses Considérations sur V Histoire de France étaient en possession jusqu'à ce jour.
Quelque rare que semble ce succès, le même principe d'équité nous prescrit même chose pour le second Prix. Là aussi, dans une proportion différente, le talent achève son œuvre. M. Henri Martin, que l'Académie avait honoré, dans ce Concours, de la première place après M. Augustin Thierry, pour la plus importante section de son vaste travail sur notre histoire, vient de publier un nouveau volume digne des précédents , et où l'esprit d'analyse est heureusement appliqué à l'histoire des idées et au jugement des lettres durant une partie du dixhuitième siècle.
Que l'auteur poursuive cette étude, comme il Ta commencée, sous l'inspiration spiritualiste et généreuse qu'il
a justement datée des premiers jours du siècle présent, et il aura scellé d'une empreinte durable le monument qu'il va bientôt terminer, et que, jeune encore, il doit mettre sa vie entière à revoir, à corriger, à rendre de plus en plus irréprochable, aux yeux de la parfaite justice et de la vérité morale, plus exigeantes encore et plus difficiles que le talent et l'art! En exprimant ce vœu, nous sommes sûrs de n'excéder en rien le droit de l'Académie et le domaine des lettres.
Depuis la plus haute métaphysique jusqu'à l'histoire la plus savamment exacte, tout est secours et lumière pour les lettres; et elles ne seraient rien si, dans la mesure des esprits honnêtes et libres, elles ne tendaient à l'étude et à l'expression de toutes les vérités.
C'est là ce qui, Messieurs, à travers des chances d'erreur, marqua toujours leur noble vocation; c'est là ce qui, sous des formes diverses, a fait le but et l'honneur de toutes les Académies de l'Institut, et ce qui, même dans nos concours ordinaires, ramène si souvent de si hautes questions.
En acceptant, avec l'approbation de l'État, le legs mémorable de M. de Montyon, l'Académie française devait s'attendre à juger souvent des ouvrages, où seraient traités les plus grands intérêts de la conscience et de la société, les devoirs de la vie privée, les devoirs et les droits de la vie publique. Il y a près de trente ans déjà, elle en faisait l'épreuve; elle couronnait un ouvrage de législation constitutionnelle et de sévère morale écrit par un publiciste plus indépendant qu'éloquent, M. Charles Comte, un des fondateurs du recueil politique nommé le Censeur européen. S'étonnera-t-on qu'aujourd'hui elle distingue par une récompense éminente une étude à la fois morale et savante sur le premier publiciste du seizième siècle, sur Bodin, ses ouvrages, son influence, et particulière-
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ment ses six livres de la République, témoignage instructif de l'alliance des idées antiques avec les croyances réparatrices et les vertus du christianisme?
On peut, à la première vue, concevoir quelque doute sur la grande place faite à l'auteur de la Démonomanie dans le titre de l'ouvrage que lui consacre M. Baudrillart : Bodin et son siècle. Mais si Bodin ne semble pas en effet, par le génie seul, contre-peser le dix-septième siècle, fécond parmi nous en esprits puissants, un Montaigne, un Calvin, un Michel l'Hospital, un de Thon, un Henri IV, on a pu dire cependant avec raison que, par l'étendue des connaissances et par l'emploi de la spéculation savante au service de la liberté et du bien-être des hommes, il représentait ce grand siècle, sous le plus noble aspect, autant du moins qu'il en avait reproduit les crédules faiblesses par le sujet du livre, qui fait sourire à son nom. C'est là ce que M. Baudrillart a conçu et démontré avec une grande précision, examinant à fond les ouvrages de Bodin érudit, publiciste, économiste, législateur, théologien, trouvant sur chacune de ces routes, sinon les pas d'un inventeur, au moins la trace utile des recherches, sinon la création, au moins le pressentiment et quelquefois l'ébauche assez avancée de la science future.
C'est ainsi que dans son premier Essai, la méthode pour la facile connaissance de f histoire, Bodin démêle et saisit les principes essentiels de la philosophie du droit et de la philosophie de l'histoire : de même encore, dans une polémique accidentelle, en réponse à un maître des comptes du temps, il éclaircit les causes alors si obscures de la richesse, les conditions de la liberté commerciale, et tous ces faits complexes de la vie ordinaire, si mal observés dans l'existence tumultueuse des peuples du moyen âge, et qui forment de nos jours une vaste science de spéculation et de pratique.
concours de 1853. 131
Mais c'est surtout le grand travail de Bodin, sa République, qui devait intéresser un juge habile de notre temps, cette République, non pas idéale, comme celle de Platon, ni comme Y Utopie de Thomas Morus et Y Atlantide du chancelier Bacon , mais tout historique et toute contenue dans la comparaison des faits et des diverses inductions sorties d'exemples divers. A la vérité, le type suprême en ce genre existait, de la main d'un grand génie, Aristote, composant sa Politique; et bien des siècles après, ce type devait être renouvelé avec une merveilleuse vivacité de détails et d'expressions par un autre écrivain de génie, Montesquieu, dans ï Esprit des lois; de telle sorte que Bodin se trouve pressé, à son désavantage, et offusqué de toutes parts, entre un si grand modèle et un si ingénieux et si puissant imitateur, qui, venu tard, et lui-même original, écrase tous les copistes intermédiaires.
Peut-être cette infériorité n'est-elle pas assez reconnue par le savant historien des travaux politiques du seizième siècle, ni une part assez grande faite, avant tout, à Tincomparable méthode et à la divination d' Aristote sur ces mêmes sujets. Mais, en revanche, l'étendue si vaste de l'horizon que parcourt Bodin, l'action compliquée des sociétés modernes, la grande diversité des forces qui les composent, les influences supérieures d'une religion morale et réprimante, les formes nouvelles de la liberté politique, et de ce qu'on peut appeler la liberté privée, plus grande, à certaines époques de l'ancienne monarchie, que dans aucune république de l'antiquité, tout cela parfaitement résumé, rapproché, mis en lumière par M. Baudrillart, montre le livre de Bodin comme un des ouvrages les plus durablement instructifs, qui aient précédé notre grand dix-septième siècle, et sur quelques points l'aient déliassé. Dans cet habile extrait, le résumé successif de tant de problèmes importants fait illusion sur la grandeur
réelle de l'ouvrage auquel ils sont empruntés; et l'impression qu'on reçoit ailleurs de l'étendue même du génie d'Aristote, on en ressent ici quelque chose, devant l'infinie variété des faits et des questions, où s'est appliquée la pensée de Bodin.
L'Académie ne pouvait qu'estimer beaucoup le curieux travail qui, en plaçant si haut l'ouvrage de notre vieux Publiciste, jetait en même temps une grande lumière sur l'esprit du seizième siècle, et faisait sortir d'une époque si violemment agitée ces idées de progrès moral, de justice prédominante et de bien-être public, sans lesquelles la science politique n'est que le reflet plus ou moins affaibli du Prince de Machiavel. En se félicitant que M. Baudrillart, signalé déjà par deux succès dans nos Concours, par deux belles Études consacrées aux noms immortels et purs de Staël et de Turgot, ait depuis un an mérité de se faire entendre au Collège de France, l'Académie lui décerne encore un des premiers Prix, dont elle dispose aujourd'hui.
Elle a réservé son autre grand Prix au travail de toute une carrière, au résultat de tout un enseignement, à l'ouvrage étendu qu'un professeur habile a publié sur le fond même et l'essence de la philosophie, au Traité des facultés de famé, par M. Adolphe Garnier, professeur à la Faculté des lettres de Paris. Ce n'est, sous un tel titre, ni un livre d'exposition élémentaire, ni un essai de conjectures paradoxales que l'Académie a pu choisir pour le couronner; mais il est un point où la science spéciale touche à la raison publique, où la partie la plus incontestable des hautes connaissances devient le principe commun du raisonnement des esprits éclairés.
Ce point, cette époque de la civilisation littéraire, pour ainsi dire, mérite d'être fixé dans un bon livre, à la fois savant et net, commentaire intelligent des grandes vues
du génie, compte rendu fidèle des inspirations de l'antiquité et des progrès de la méthode moderne, ramenant vers nous les pensées de tous les sages sur un grand sujet, et par une judicieuse analyse nous rendant présentes, dans un cercle limité, les curieuses recherches et les belles spéculations de l'esprit humain, dans lous les siècles.
Tel est le mérite, je dirai presque le charme de l'ouvrage de M. Garnier; car il nous remet en mémoire, ou nous apprend, pour la première fois, tant de découvertes de l'esprit humain sur lui-même, tant d'observations fines et pourtant fort anciennes , tant de solutions vraisemblables ou de rêves hardis , tant de hautes inductions nécessaires à la dignité même de la vie pratique, tant de vérités enfin de l'ordre le plus vrai, de l'ordre purement intellectuel, éparses sur les tablettes philosophiques de tous les temps, depuis Aristote et Platon jusqu'au noble et ingénieux philosophe, si dignement regretté, dont nous avons entendu naguère, à cette même place, avec une émotion ineffaçable, la biographie toute morale et l'analyse éloquente.
Telle est la revue de savants souvenirs, que nous offrait le nouvel historien des Facultés de l'âme. Rarement, cette étude d'une science, qui se compose surtout des pensées de quelques hommes de génie sur d'immortels problèmes, a été maniée avec autant de scrupule et d'art. En ce sens, un tel livre est grandement utile par les autorités qu'il ajoute à la bonne doctrine, et les démonstrations parfois oubliées, ou inconnues, dont il la fortifie. Ce n'est pas sans surprise que nous y avons trouvé, sous le nom d' Aristote, des choses qui avaient échappé même à M. Waddington Kastus dans le livre qu'il a écrit sur la Psychologie d'Aristote, et que l'Académie couronnait, il y a trois ans, comme une œuvre d'excellente morale et d'excellent goût.
Au mérite d'avoir si exactement parcouru l'Antiquité, à l'investigation méthodique , au classement habile de ses pensées, en si haute matière, M. Garnier joint une notion non moins précise des systèmes nouveaux. Kant ne lui est pas moins familier que Platon; et par la clarlé simple qui lui est naturelle, il n'en dégage pas avec moins d'évidence les hauts principes de spiritualité, de conscience et de devoir absolu où, Dieu merci, l'esprit humain peut aboutir par des voies de raisonnement différentes.
Un regret cependant vient se mêler à l'intérêt de cette lecture. Spiritualiste, autant qu'on peut l'être, par la conviction et le but, l'auteur est d'une autre école pour le style. Disciple de Platon, de Leibnitz et de Mallebranche pour la doctrine, il écrit en disciple de Condiilac. Il a la justesse et la netteté, bien plus que l'éloquence. Cela peut parfois affaiblir l'effet de son ouvrage, mais non l'estime qui lui est due.
De nos jours, l'éloquence est rentrée dans la philosophie, en même temps que les doctrines le mieux faites pour élever l'âme et passionner la parole. L'éloquence est la gloire et la couronne de la philosophie! Elle la rend cornmunicative et souveraine, agissante sur les esprits d'élite et sur la foule; mais elle n'est pas pour elle une condition interne et absolue. S'il est permis de le dire, c'est un accident de sa substance ; ce n'est pas sa substance même. Un des esprits philosophiques les plus pénétrants de notre époque, et par là même un des plus zélés sectateurs de la spiritualité de l'homme, M. Maine de Biran, était tout à fait privé de ce don de l'éloquence; sa diction, aussi froide au moins que celle de Condiilac, était bien moins précise et moins correcte; et sa belle étude de l'âme, ses délicates et profondes observations sur le moi f déduites, développées , reprises , modifiées
dans plusieurs volumes de sa main, n'ont été puissantes, n'ont vécu, pour ainsi dire, que resserrées et colorées dans l'extrait impérissable qu'en a fait, en tête du livre, le philosophe éloquent qui les a publiées. Mais ce don est bien rare; et il faut garder pour la netteté judicieuse, dans les grands sujets, et l'élégance unie au savoir, de l'estime et des palmes, récompenses semblables à ces lettres de félicitations entourées de lauriers qu'on adressait parfois aux généraux romains, à défaut des pompes du (jrand triomphe, qui n'étaient plus d'usage sous l'Empire. A la philosophie, à l'histoire vient naturellement s'associer, dans ces Concours, la critique littéraire, l'étude de l'esprit humain appliqué aux choses d'imagination et de goût. Heureux, quand cette étude n'est pas seulement un amusement et une curiosité, mais qu'elle poursuit un but patriotique et moral, et qu'elle étend, pour nous élever nous-mêmes, le cercle de nos souvenirs et l'horizon de nos travaux futurs! D'habiles écrivains ont bien mérité de l'estime publique, en nous ouvrant les littératures des autres grandes nations modernes et en nous vantant la pensée étrangère, pour instruire et exciter la nôtre. Une étude restait à faire plus complète, ou à reprendre, sur plusieurs points : c'était de suivre la pensée française à l'étranger, soit dans nos concitoyens, à diverses époques, bannis ou émigrés par quelque coup du sort, ou quelque obligation de la conscience, soit dans les étrangers naturalisés Français par la langue et l'esprit. Déjà nous avons honorablement accueilli de semblables recherches dans l'utile et noble ouvrage de M. Christian Barlholmès sur l'Académie de Berlin. Un homme de savoir et de talent applique de nouveau la même étude, sous des formes plus diverses, en recherchant, à partir du seizième siècle, tout ce qui s'est écrit de français hors de France, ou en France, par des étrangers.
Dans ce plan, l'idiome, le cadre extérieur de la pensée est pour ainsi dire la patrie commune, dont le savant critique raconte l'histoire, commençant par saint François de Sales pour finir par Hamilton dans cette première partie, et réunir plus tard également Frédéric II et M. de Maistre, Horace Walpole et Schlegel. Peut-être aurait-on préféré un lien d'unité moins fortuit et plus moral, tel, par exemple, que l'a choisi M. Weiss, dans son ouvrage tout récent sur Y Histoire religieuse et littéraire des protestants français réfugiés. Mais ta part ce doute, en suivant l'ouvrage de M. Sayous comme un recueil d'attachantes biographies, comme une galerie de portraits, on est entraîné par une succession de récits variés, de recherches toujours agréables et parfois rares et neuves.
On goûte un style naturel, abondant, plus facile que pur. On découvre ça et là, ce qui est un grand plaisir, des noms oubliés et dignes de mémoire, ou des mérites de plus, sous des noms déjà connus. Dans ce dernier ordre, il est des noms célèbres, Saint-Évremont, Saint-Réal, Bayle, sur lesquels l'auteur a su jeter, à propos pour leur gloire, un intérêt nouveau. Mais il en est aussi, Descartes, Leibnitz, de trop grands, de trop universels, pour être considérés par un seul côté, ou pour avoir besoin de l'être par un côté de plus. Descartes, le plus puissant promoteur de l'esprit français, à l'entrée du dix-septième siècle, appartient-il à l'histoire de la littérature française à l'étranger, parce qu'il séjourna quelques années en Hollande et qu'il mourut en Suède? La disgrâce du sort, qui arrache à son pays un homme supérieur, dans la force de l'âge et du talent, n'a pas le pouvoir de changer son origine, ni de lui rien ôter de cette nationalité, dont il augmente la gloire. Voltaire restait aussi Français d'esprit à Berlin qu'à Paris; et il semblerait qu'un déplacement, qui dépayse si peu, n'est pas une marque assez distincte
pour former une division systématique dans l'histoire des lettres.
Mais l'objection ne diminue pas l'intérêt de l'ouvrage, ni le désir d'en voir bientôt la suite, et d'être conduit par l'esprit juste et fin de l'auteur jusqu'à nos jours. Qu'il cherche donc la littérature française a l'étranger dans le dix-huitième siècle, et plus près de nous encore ! Il la trouvera non pas seulement dans sa langue transplantée, mais dans son esprit greffe sur d'autres idiomes. Plus encore que l'adoption de notre langue, il rencontrera partout l'adoption de nos idées; et il pourra jeter quelque regard indirect sur cet apostolat glorieux que la France a commencé par son génie de religion, d'éloquence et de poésie, qu'elle a continué, non sans mélange d'erreurs, mais avec de grands bienfaits pour le monde, par ses découvertes dans les sciences, et par ses principes de tolérance et d'humanité, ses vues de bien public et de réformes sociales, et qu'enfin, durant plus d'un quart de siècle, elle a rendu si puissant sur l'esprit et les institutions des peuples, par le progrès public de sa législation, et le spectacle de sa tribune, libre, morale et honorée.
C'est un ouvrage conçu sous cette dernière et noble influence que l'Académie place à côté du livre de M. Sayous, et qu'elle distingue par une médaille du même ordre. Un jurisconsulte, ancien député, M. Béchard, a, dans un ouvrage savant et pratique, recherché, pour la France en particulier, ce que l'érudition critique a récemment approfondi pour les premiers siècles du christianisme. Il a considéré l'état du Paupérisme dans notre pays, et les remèdes à y opposer, sous les rapports civils, religieux, industriels, politiques.
Dans un travail étendu, mais précis, divisé en cinq livres, il a donné la description des faits, l'analyse des théories, le tableau des institutions efficacement appli-
cables aux différents degrés de besoins et d'indigence, à l'enfance d'abord , à l'activité adulte et valide, mais dépendante du travail et du pain de chaque jour, aux souffrances, aux infirmités naturelles, aux misères accidentelles. Un sentiment vrai d'humanité , le dédain des exagérations déclamatoires anime partout cette œuvre de savoir et d'expérience. L'auteur veut prévenir et corriger le paupérisme par un concours d'efforts empruntés aux combinaisons de la loi, à l'action des mœurs, au principe de liberté sagement, mais partout appliqué, à ce principe seul qui vivifie la commune et lui donne à la fois le zèle et le pouvoir de la bienfaisance. Il fait une grande part à la religion; mais il ne sépare pas cette influence de celle du pouvoir civil, qu'il veut partout présente, dans l'organisation des écoles élémentaires, dans le développement des écoles professionnelles, dans la liberté régulière du travail, dans la liberté d'association, cette force nouvelle de l'industrie, qu'interdisait l'esprit despotique de l'empire romain, et dont a besoin la société moderne.
L'Académie, qui n'admet qu'avec réserve les ouvrages de science spéciale sur des sujets d'intérêt public, devait accueillir dans celui-ci ce qu'il renferme de vues générales et élevées, de polémique instructive et de notions d'histoire aussi bien exprimées que véridiques et généreuses. C'est à tous ces titres qu'elle décerne à l'ouvrage de M. Béchard une médaille de deux mille francs.
Un ouvrage de pure littérature, un livre bien écrit sur la manière d'étudier nos grands écrivains devait encore fixer l'attention de l'Académie. L'éducation en France a toujours été littéraire; et il importe qu'elle le soit encore, non pas pour former autant d'auteurs que d'élèves, mais parce que les lettres sont l'éducation supérieure de l'àme, l'éducation de l'homme civilisé, tel qu'il doit être, pour se préparer avec avantage à toute profession de choix, à
toute application particulière de son intelligence et de ses talents. Que serait en effet l'éducation professionnelle d'un magistrat, d'un officier, d'un administrateur, d'un représentant actif de la société qui n'aurait pas eu d'abord cette culture d'esprit, ce sentiment de la langue et du génie français, cette participation intime à l'histoire et aux traditions de notre pays, qu'il n'appartient qu'aux lettres de donner? Dans la France surtout, et à cause du grand nombre d'heureux génies qu'elle a portés, l'enseignement des lettres doit rester national, et faire une partie de notre patriotisme héréditaire.
Tout effort habile pour aider cette étude instinctive, pour lui laisser, pour lui imprimer, sous toutes les formes, un caractère de pureté, de dignité morale, doit obtenir estime et faveur. C'est dans cette vue que l'Académie réserve au même honneur que les ouvrages précédents Y Histoire de la Littérature française, par M. Gérusez, ouvrage trop court pour le titre, mais exact avec goût, instructif avec intérêt, n'offrant à la mémoire et au cœur que de beaux souvenirs commentés à propos.
Le mérite de l'auteur est d'avoir suivi d'un coup d'œil attentif toutes les parties, toutes les époques de notre littérature et, en gardant un culte fidèle aux types les plus corrects, d'en avoir recueilli, dès les premiers temps, l'heureuse ébauche, d'avoir vu préparer la toile, mélanger les couleurs, et de nous conduire ainsi au pied des chefsd'œuvre mieux compris et mieux admirés. Une diction naturelle et vraie, exprimant des idées justes et de nobles sentiments, quelque nouveauté dans les recherches, sans paradoxe dans les jugements, cela suffit pour rendre profitable encore à la jeunesse ce que l'auteur inscrit au bas de la statue des grands écrivains, qu'il nous montre comme les témoins et les interprètes glorieux de l'unité française.
L'Académie, Messieurs, aurait souhaité pouvoir faire
dans le Concours actuel une part plus grande à d'autres études, à d'autres formes de talent, à celle qui est la parure et la vie des lettres, à la poésie; elle n'oublie pas quels noms elle a parfois, à ce titre, ramenés sous ses couronnes; et elle sait combien l'art des vers s'unit par une affinité naturelle au sentiment moral. Mais bien des doutes se sont élevés sur un choix à faire en rapport avec l'objet du prix; et même l'ouvrage préféré n'a pas été admis sans obstacle.
Il s'agissait d'une innovation apparente et d'une entreprise douteuse, que la perfection seule pourrait pleinement justifier. L'auteur du poëme idéal de Psyché, un des noms les plus cités de nos jours, après les grandes voix élégiaques et lyriques que nous n'entendons plus, M. Victor de Laprade a réuni ses poëmes tirés de l'Évangile •, et le public, en s'empressant de les accueillir, les recommandait à nos suffrages. De graves censures cependant s'adressaient à la tentative même et signalaient les écueils qu'elle offre au talent. La traduction poétique ici n'est-elle pas une contre-vérité? La simplicité naïve et profonde de la parole évangélique s'accommode-t-elle à l'artifice du vers, et, pour dire encore plus, au luxe harmonieux du vers moderne? Ce n'est pas scrupule d'orthodoxie, mais objection de goût.
Dans la réalité cependant, M. Victor de Laprade était moins novateur qu'il ne le paraissait; et il aurait pu se défendre par l'autorité même de la tradition. Dès le quatrième siècle de notre ère, aux jours de la foi vive et du culte chrétien triomphant, au sein même de cette foi et de ce culte, à Rome, un obscur fidèle, Arator, était admis à lire publiquement au Vatican les récits des quatre apôtres mis en vers, sans parure, il est vrai , mais aussi sans rien qui conserve la précision sublime et la simplicité du texte sacré.
La Grèce, pour qui ces beaux récits n'avaient pas besoin d'être traduits , et qui chaque jour les puisait aux eaux courantes de sa langue vulgaire, n'en fut pas plus scrupuleuse à les revêtir des formes de la poésie.
Dans le cinquième siècle, au milieu de ce monde presque chrétien de l'Asie Mineure et de l'Egypte, Nonnos, un Grec de Panopolis, le même qui, par une réminiscence allégorique de l'ancienne mythologie, a composé le long poème des Dionysiaques, mettait en hexamètres grecs l'évangile de saint Jean, prodiguant a cette œuvre pieuse les épilhètes artistement construites et les images brillantes, daus des vers d'une élégance vague et mélodieuse, comme en fait le talent aux époques de déclin pour le génie. Chose remarquable! le seul tableau que le poète ait retranché, dans sa reproduction à la fois littérale et fausse de couleur, c'est le récit de la femme adultère , dont l'authenticité était alors mise en doute. La rigueur des Ascètes de la Thébaïde et la science théologique du cinquième siècle ne comprenaient plus la sage miséricorde du divin législateur, abolissant la sévérité sanglante de la loi mosaïque; mais un docte religieux du seizième siècle, éditeur du poëme de Nonnos, a réparé cette lacune en traduisant lui-même en vers grecs, avec une facilité qui nous étonne, le chapitre retranché. Il faut donc le dire, l'objection ne doit pas venir d'une pieuse crainte d'imiter aucune partie du texte divin : elle est dans la difficulté de cette imitation, dans l'inconvenance littéraire de tout alliage mondain , dans le contraste fâcheux des ornements dune autre date, dans un anachronisme d'imagination et de langage presque inévitable, et qui deviendrait une parodie de la beauté première, qu'on n'a pu rendre. Le talent même, en eflet, ne suffit pas pour plaire dans une oeuvre semblable : toute invention poétique, toute fiction de personnages y choque le goût,
parce qu'elle diminue la vraisemblance et détruit l'émotion. Et cependant, Messieurs, un talent supérieur ne peut faillir dans l'ensemble, ou les détails, sans laisser encore trace de lui-même. Aussi cette empreinte se retrouve dans bien des parties du périlleux travail de M. de Laprade, surtout dans la touchante unité à laquelle il le ramène, en invoquant sa mère au début et à la fin de son poème, dans des retours fréquents sur lui-même, où le poète est effacé devant l'homme, et dans quelques traits enfin de simple et naturel langage, jetés au milieu de la pompe des vers, comme un reste de cette heureuse humilité du cœur qui, selon l'apôtre, élève celui qui s'abaisse.
En décernant une médaille à cette œuvre, l'Académie a regretté de ne point étendre la même distinction à d'autres essais poétiques où le talent ne s'annonce pas sans éclat, à quelques beaux vers dus à la plume savante de M. Leconte, de Lille, à quelques inspirations touchantes d'un jeune écrivain, M. Lacaussade, déjà recommandé par une distinction publique. Mais l'Académie n'était pas libre dans son vœu. 11 s'agissait du Prix Montyon ; et elle avait une dette à acquitter envers un de ces modestes ouvrages, que le Fondateur a eus surtout en vue, un livre écrit avec une vraie simplicité par une judicieuse et pieuse femme, une peinture exacte de mœurs villageoises, mêlée d'une fiction assez semblable à la vie pour être instructive, et de conseils assez appropriés aux esprits pour être utiles. A ce titre, un livre populaire, la Petite Jeanne, de madame Caraud, a pu obtenir dans une médaille de même rang que la précédente la récompense qui, nous le savons, ne servira qu'à faciliter davantage le charitable et constant apostolat de l'auteur.
L'Académie avait cette année, Messieurs, plusieurs prix encore à juger, dans l'ordre des travaux tout littéraires, son premier objet. Elle est obligée d'en ajourner quelques-
uns. Le talent et l'art ne répondent pas à l'appel, aussi vite que les bonnes intentions. Et puis, il est des sujets cpie la méditalion doit mûrir et dont l'intérêt se montre mieux, ou même s'augmente en réalité par le temps. L'Académie avait proposé pour sujet du Prix de poésie l'Acropole d'Athènes; et depuis ce court programme, tout récemment encore, la docte industrie d'un jeune Français a dévoilé davantage la grandeur même matérielle de ce souvenir, et comme dégagé une part plus grande de la statue de la déesse.
Ainsi, la France n'aura pas eu seulement l'honneur de mettre à Navarin et en Morée une main si puissante dans la libération de la Grèce; elle n'aura pas seulement, par une heureuse et noble idée, réclamé comme unique prix de son secours une place dans Athènes pour une école française d'érudition grecque, de même que nous avons une école célèbre de peintres français à Home. Fidèles, dans leur condition d'étudiants, à l'esprit généreux de la France, les élèves de l'école française d'Athènes aideront les nouveaux Hellènes à se retrouver sur leur antique sol, et viendront y faire, avec eux, des découvertes qui n'accroissent plus que le trésor savant de la patrie grecque.
L'impression des faits accomplis déjà, le spectacle d'Athènes renaissante , l'admiration des grandes images que ce spectacle fait lever devant nos yeux n'a pas manqué sans doute à tous les essais poétiques que le titre du Concours avait attirés. Des traits heureux, de nobles inspirations de talent s'y rencontrent; mais tantôt la surcharge des souvenirs érudits, tantôt l'affectation ou la négligence ont déparé de remarquables efforts. L'Académie, par prédilection pour le sujet, et dans l'espérance de le voir dignement rempli , proroge le concours à l'année prochaine.
Elle s'impose le même devoir de sévérité pour deux
Prix extraordinaires qu'elle avait proposés , et dont les difficultés ont attiré peu de concurrents : l'un, qui se rapporte à l'étude plus attentive et vraiment nationale qu'on fait aujourd'hui de notre vieille langue, avait pour sujet la poésie narrative en France, au moyen âge, c'està-dire l'origine, l'histoire, l'analyse de ces grands poèmes de la seconde moitié du douzième siècle, et du treizième tout entier, où de doctes étrangers ont prétendu maligne- .ment reconnaître le plus bel âge du génie français, et qui certes présentent du moins un grand fonds d'imagination romanesque et piquante, dont l'invention poétique des autres peuples a souvent profité.
Ce sujet demandait à la fois un philologue dans la langue des Trouvères et un homme de goût dans la nôtre; il demandait peut-être aussi plus de temps que n'en avait d'abord assigné l'Académie. Elle est tentée de le croire, en voyant aujourd'hui dans les deux manuscrits, qu'elle a reçus, plutôt des matériaux que des ouvrages. La science n'a pas manqué; mais le livre est à faire. Il reste le soin de mettre en ordre, de réduire pour les citations, d'étendre pour les idées, de faire saillir par les contrastes, de rendre sensible enfin, par une diction vive et simple, ce qui a été savamment rassemblé, et peut encore se compléter pour les faits et les vues, et s'abréger pour l'expression.
D'après ces motifs, l'Académie ajourne le concours au 1er avril 1855.
Égale difficulté et même décision pour la seconde question que l'Académie avait proposée : le Travail de l'esprit français dans le XV IT siècle, avant le Cid et le Discours sur la Méthode.
Il y avait là pour l'étude de la langue, pour l'étude plus élevée, mais identique, à quelques égards , du génie national, pour l'intelligence du passage d'un siècle à l'autre et des signes distinctifs de chacun d'eux, matière à de
curieuses considérations. 11 y avait à suivre et à marquer le progrès continu, mais lent et presque caché du pays en général, et ce progrès de secousse et d'impulsion que fait sentir tout à coup la domination politique, ou l'ascendant intellectuel de quelques génies venus à propos. Il y avait encore à démêler l'influence de différents esprits trèscultivés, mais actifs surtout dans les choses de la vie, évêques , magistrats , négociateurs , députés même aux états de 1616, et à calculer ainsi la hauteur des eaux du fleuve qui se formait de tant de sources et de tant d'affluents divers.
L'Académie, sur ce vaste sujet, n'a eu à comparer que trois manuscrits, dont deux fort étendus, il est vrai, mais incomplets. Un de ces laborieux essais toutefois offre dès à présent plusieurs caractères du talent; un autre, le cadre d'un bon livre. Un troisième mémoire, évidemment trop abrégé, se fait lire avec intérêt, et n'a besoin que de développer les idées justes qu'il indique. C'est le moment de laisser l'épreuve ouverte, et de demander à tous de nouveaux efforts. A qui s'est bien souvenu du seizième siècle, et en a dessiné, non sans force, quelques physionomies, rappelons qu'il faut saisir avec la même vérité ce qui leur succède, expliquer le prodigieux changement qui s'opère si vite alors, en chercher partout la trace, et ne pas négliger tel grand controversiste ou tel soigneux artisan du langage, un Bérulle, un Coeffeteau, qui n'ont pas eu le génie, mais dont la parole agite ou prépare le génie naissant. L'Académie attend une concurrence nouvelle et une révision sévère qui corrige, qui supplée, qui donne au travail sur un tel sujet plus de précision, de vigueur et de coloris, comme il convient, aux approches de cette grande littérature nationale et classique , originale et régulière qu'allait inaugurer la France. L'Académie remet ce Concours à la même date que le précédent.
Un autre Lut encore, Messieurs, avait été proposé par l'Académie, non plus un travail d'archaïsme et de goût sur notre langue, mais un travail d'histoire érudite et d'art sur l'antiquité.
L'Académie avait demandé une étude approfondie, littérale et conjecturale sur les fragments conservés d'un des heureux génies de la Grèce, d'un créateur dans cet art dramatique, le raffinement le plus poli que l'ancien monde ait laissé entrevoir aux peuples modernes, de Ménandre, dont le plus heureux émule chez les Romains n'était, au dire de César, qu'un demi-Ménandre, de ce poêle enfin qu'Horace, dans sa bibliothèque de voyage, mettait à côté de Platon, et qui fut le maître de la comédie de mœurs et le plus grand peintre de la vie privée, comme Aristophane avait été le démon de la satire politique et le publiciste moqueur et populaire de la Démocratie.
L'étude exigée était difficile et délicate : il n'est point parvenu jusqu'à nous une seule scène de Ménandre. Les plus longs de ses fragments authentiques n'ont que de dix-huit à vingt vers. Une foule d'antres, plus courts, sont des parcelles de caractères, des débris d'intentions comiques , des nuances de descriptions morales ou de peintures de la vie élégante, détachées çà et là d'une centaine de comédies perdues, sans qu'on puisse deviner sûrement la place, ou l'emploi de ces restes précieux. A ces médailles dépareillées de la société grecque, à ces sentences en un seul vers, à ces fragments nombreux, mais presque imperceptibles, à cette poussière du marbre brisé il faut joindre encore ce que la comédie latine nous a conservé de Ménandre dans quelques fragments de ses vieux poètes et ce qu'on peut soupçonner, ce qu'on peut découvrir de lui, sous la fine et élégante douceur de Térence. Enfin, il restait à chercher dans toute l'Antiquité
grecque, qui n'est elle-même qu'un magnifique débris, tout ce qui pouvait sembler un vestige, un souvenir des inspirations que Ménandre avait recueillies d'Athènes et du pouvoir charmant qu'il avait eu sur elle.
Le savoir et l'esprit n'ont pas fait défaut à cet appel que leur adressait l'Académie. Sur six mémoires qu'elle a reçus, cinq au moins dénotent la connaissance exacte du sujet et de ce qui sert à l'éclairer, l'intelligence et l'amour de l'antiquité.
Tel ouvrage que l'Académie ne peut couronner, et qu'elle n'a pas voulu désigner par une mention inférieure, offre encore la marque d'une main savante et d'un esprit très-éclairé. Mais ici, trop de détails ont surchargé la critique et rendu l'érudition moins précise et moins piquante. Là, les vers ont nui à la prose; et la tâche que s'est imposée l'auteur de nous faire juger le style exquis de Ménandre par une version poétique de sa main a parfois trop démenti l'admiration, qu'il exprimait pour son modèle, et choqué doublement le goût du lecteur. Et cependant, les ouvrages qui ont encouru tel ou tel blâme oifrent beaucoup à louer. Les numéros 2 et 6 en particulier supposent une grande étude d'Aristophane et des lettres grecques. Mais, l'Académie a dû préférer des discours, où le sujet seul était traité et bien traité, dans une juste mesure d'érudition et de saine élégance.
A ce titre, deux manuscrits ont fort occupé l'attention de l'Académie, ont été relus et comparés devant elle et, par des mérites divers, ont obtenu le partage égal du Prix. Un premier caractère commun à tous deux, c'est un vrai savoir classique, la complète intelligence, la familiarité la passion de cette belle poésie grecque, dans son art le plus parfait, avant la décadence, c'est-à-dire dans un art simple encore, délicat sans subtilité, gracieux et d'une grâce presque naïve par le bon goût facile de l'expression.
148 rapports académiques.
Mais les échantillons de cet art, les débris sur lesquels il fallait travailler, tout précieux qu'ils sont, laissent beaucoup à la conjecture , pour y retrouver le génie de Ménandre, tel que Plutarque l'a célébré de préférence à tout le reste de la comédie grecque. Les deux auteurs y ont fait de leur mieux : l'un plus méthodique, plus net, plus sûr et plus pressé dans sa marche; l'autre mêlant à des notions justes aussi des vues plus libres et des digressions plus éloignées du sujet, bien qu'elles plaisent encore.
La question d'histoire littéraire et de goût, que donnait le programme, était assez étendue par elle-même. Elle touchait à tant de choses de la Grèce, aux vicissitudes de la fortune d'Athènes, au changement des institutions, au progrès de la philosophie morale, à tout ce qui explique enfin le passage de la licence d'Aristophane à l'honnête liberté de Ménandre ! Elle se liait nécessairement à d'autres parties des lettres grecques ; elle exigeait, l'étude et le sentiment de Yatticisine dans quelques-uns au moins des Dialogues de Platon, dans les Récits et les Dialogues de Xénophon, dans la Poétique et les Morales d'Aristote, dans les Discours de Lysias et dans les sobres peintures de Théophraste; et cependant, à côté de cette perfection du goût hellénique, elle était déjà sur la limite d'une autre époque, et se rapportait par la date à la naissance des temps alexandrins, et de cet art subtil, de cette molle élégance que la monarchie des Ptolémées faisait succéder aux mâles inspirations de la liberté grecque.
Ces points de vue si divers, ces nuances de civilisation et d'art, ce progrès de la vie privée, et ce génie d'imitation qui s'occupe à loisir de la peindre, dans l'affaiblissement de la vie publique et des éloquentes passions qu'elle excitait, tous ces incidents, toutes ces dépendances heureuses du sujet ont à propos inspiré les auteurs des deux
Mémoires couronnés, sauf pourtant quelques torts de sécheresse ou de diffusion, d'exactitude un peu technique ou de négligence un peu abandonnée, qu'entraînaient leurs manières diverses de penser et d'écrire.
Les deux auteurs savent beaucoup. A la première vue, le savoir de l'un doit être de date plus ancienne que celui de l'autre; car ce savoir est plus concis et plus discret. Mais là où le plaisir d'avoir appris est encore tout nouveau, l'exposition parait plus animée, le langage didactique même prend une émotion; et jusque dans les détails de critique savante, on sent une joie de curiosité satisfaite qui se communique au lecteur.
Dans les épisodes et les considérations générales qu'amenait naturellement le sujet, époques diverses de Yancienne et de la moyenne comédie, révolutions d'Athènes, état des femmes dans la Grèce, caractères successivement introduits à la scène, les deux auteurs se sont rencontrés souvent pour les faits et les vues, jamais pour la forme : l'un résume ce que l'autre développe; l'un fait une remarque, ou un raisonnement de ce qui donne à l'autre un tableau. Mais cette différence même, avec égalité de savoir et d'intérêt littéraire, a confirmé l'Académie dans son vote de partage égal du Prix.
De ces deux ouvrages, le n° 5 a pour épigraphe un vers que l'auteur attribue à Ménandre, vers fort connu dans le latin de Térence :
Homo sum, et humant nihil a me alienum puto;
et rendu, avec moins de justesse, dans la langue de l'original :
« Je suis homme, et tout ce qui est de l'homme me tient au cœur. » L'auteur est M. Benoit, agrégé de l'Université
de France, ancien élève de l'École française d'Athènes, où il a médité sur la poésie et l'éloquence des Grecs, devant les chefs-d'œuvre et les ruines de leurs arts, et mesuré, à la lumière du ciel de l'Attique, le site et la forme de leur théâtre.
L'autre ouvrage couronné, inscrit sous le n° 4, a pour épigraphe quelques mots d'Horace, ce juge admirable et cet émule du style de Ménandre :
Disjecti membra poetœ.
Urbani parcentis viribus, atque
Extenuantis cas consulta.
L'auteur est un jeune homme qui porte de bonne grâce un nom illustre, et promet de le soutenir, M. Guillaume Guizot, élève en droit de première année, que de fortes études .classiques ont préparé pour la haute littérature, et en qui ces premiers et excellents dons de la jeunesse, la vive mémoire, la rapide intelligence, l'admiration ingénieusement animée ont déjà pris la forme de la critique comparative et du talent nourri d'études et d'idées.
Puisse, Messieurs, cet exemple prématuré de travail et de succès attirer d'autres jeunes esprits, favorisés peutêtre des mêmes dons naturels, sans avoir la même inspiration de gloire domestique! Puisse l'amour laborieux des lettres, cette vertu de cœur du premier âge, qui promet d'autres mérites encore et d'autres couronnes à l'âge viril, amener dans ces Concours d'autres noms inconnus jusque-là, et dont nous serons heureux de commencer ici la noblesse et la célébrité !
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RAPPORT
SUR
(24 août 1854)
Messieurs,
Lorsqu'un sage, parmi les philosophes du siècle dernier, un homme de bien qui cherchait l'utile, en le voulant honnête et judicieux, institua nos Prix pour les ouvrages utiles aux mœurs, et que la première couronne fut, en 1786, décernée à l'ouvrage mondain et froid de madame d'Épinay, les Conversations d'Emilie, le fondateur et peut-être les juges étaient loin de prévoir toutes les destinations futures de ce nouveau Concours, et quelles graves études, quels religieux traités viendraient un jour y prendre place.
Ainsi tout change, avec le temps : tout se transforme, même en gardant des noms semblables; et l'intelligence, toujours en mouvement, n'a souvent d'autres progrès qu'un retour salutaire. Dans une époque d'ancien pouvoir absolu tempéré par l'opinion, dans des années de paix, de loisir élégant, d'ingénieuse mollesse, on s'était enfin aperçu d'un défaut grave à cette société florissante; elle
ne sentait pas assez l'inspiration et le frein de la discipline morale; on songea comment y suppléer; et, selon la langue du temps, on proposa pour but à l'esprit de se rendre utile aux mœurs. Mais n'y a-t-il rien de plus à concevoir entre ces deux choses ainsi rapprochées, entre le travail de la pensée studieuse et la bonne conduite de la vie? N'y a-t-il pas les croyances, les institutions, la religion, la vertu civile, tout ce qui élève l'espérance de l'homme et lui fait battre le cœur?
Oui, certes; et notre siècle, à travers tant de vicissitudes, a recueilli du moins cette vérité. De la morale usuelle, recommandée par le bon sens et l'intérêt bien compris, il est remonté à la source de toute morale, au pur spiritualisme; et par le spiritualisme, il a touché naturellement à la religion, où il rencontrait les mêmes principes, sous une sanction sublime et sainte. Ainsi s'est confirmée de nouveau cette expérience de l'antique sagesse que, dans les choses de l'intelligence, l'utile c'est l'idéal; que, pour se retrouver tout entier, l'homme doit se reporter vers Dieu, que pour bien vivre sur la terre, il doit la dépasser de ses vœux et de sa ferme croyance, et que le bon sens, comme l'élévation d'âme, a ses racines dans les cieux.
Cette marche du sentiment moral parmi nous , Messieurs, on pourrait presque la vérifier, époque par époque, dans le travail même de ces Concours. On les a vu partir d'abord de quelques conseils de modération , de science économique, et, pour ainsi dire, d'hygiène morale, puis arriver, par un long détour, aux contemplations doucement enthousiastes et déjà toutes chrétiennes de notre ancien candidat et vénéré confrère , feu M. Droz , puis s'arrêter avec éclat aux grandes applications de l'esprit religieux et de l'Évangile dans la vie publique , telles qu'un jeune et rare talent, M. de Tocqueville, les avait saisies et admi-
rablement décrites, sur le modèle vivant des États-Unis d'Amérique, là où elles sont le contre-poids et la sauvegarde de la plus grande liberté qu'ait encore obtenue et portée l'espèce humaine; puis enfin, sous une forme scientifique et spéculative, on peut voir, comme aujourd'hui, ces Concours embrassant , à la lumière de la tradition religieuse et de la raison épurée, les plus hauts problèmes de l'existence mortelle et de la loi divine.
Société brillante du dix-huitième siècle, esprits souvent trompés, mais doux et philanthropes, qui aviez cru refaire et diriger le monde par de subtiles analyses de la sensation transformée , et par la recherche du bien-être privé , voulez-vous savoir ce qui , dans les institutions mêmes préparées par vous , est venu graduellement remplacer vos doctrines, écoutez ce que l'Académie couronne aujourd'hui, un livre ascétique et savant sur la Connaissance de Dieu par un prêtre du nouvel Oratoire, un traité abstrait et éloquent sur les obligations morales de l'homme, sur l'origine, l'essence, la nécessité divine du Devoir, par un maître de l'enseignement laïque! Que nous sommes loin des Conversations d'Emilie , des théories antimorales de Diderot et de Saint -Lambert , et même de la réfutation qu'en avait projetée Rousseau , et qu'avec un peu de complaisante faiblesse pour ses adversaires, il intitulait la morale sensitive ou le matérialisme du sage! Quel horizon plus noble est rendu maintenant à nos regards !
Ce n'est pas sans doute, Messieurs, qu'une autre question ne puisse naître, à la vue d'un des ouvrages couronnés aujourd'hui, et de ce titre moins complet en apparence que celui d'un immortel traité du dix-septième siècle, la Connaissance de Dieu et de soi-même , par Bossuet. Estil besoin, dira-t-on, de faire sur une telle vérité une nouvelle leçon? et cette leçon, quelqu'un peut-il oser l'écrire,
après Bossuet et Fénelon? Oui, répondrons-nous : l'éternelle vérité, lors même qu'elle a reçu l'éclatante démonstration du génie, peut encore emprunter des témoins éloquents à chaque siècle qui passe. Les contradicteurs de cette vérité ne se relayent-ils pas, en effet, pour la combattre? Ne rencontre-t-elle pas devant soi d'autres prétextes, d'autres tentations d'erreur? Et n'est-il pas bon dès lors de varier l'antidote , pour l'approprier aux nouveaux symptômes du mal ? Près de nous, un exemple a été donné de cette perpétuelle renaissance d'une lutte identique et diverse : c'était à l'occasion même de l'avancement des sciences physiques et de leur empire plus étendu chaque jour. Pendant que notre illustre Cuvier retrouvait les âges réels du monde, et, décomposant les couches de la surface terrestre , dénombrait les ordres divers d'existences aujourd'hui perdues, qui avaient précédé l'espèce humaine, un illustre étranger, dont les vues généreuses étaient servies par sa richesse, s'est un moment inquiété d'une investigation si hardie: et il a voulu en assurer la concordance avec les traditions sacrées.
Renouvelant avec plus d'éclat la fondation célèbre de Robert Boyle, il a suscité, parmi d'autres travaux, ces magnifiques études géologiques de Bucklancl, dont nous avons, ici même, accueilli la version savante. Dès lors, la vérité religieuse a resplendi elle-même de tous les phénomènes, quel'exactitude illimitée de l'observation moderne découvrait, en fouillant le passé de l'univers; et les titres généalogiques de l'homme ont grandi, pour ainsi dire, par l'étude des ruines immémoriales du monde qu'il habite et des révolutions matérielles antérieures à l'avènement de son intelligence.
Avec moins de nouveauté sans doute, pareil progrès ne semble-t-il pas possible dans la pure abstraction Rappliquant aux vues essentielles de la morale primitive? Il tau-
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dra, pour cela, unir l'érudition à la sagacité méthodique, connaître à fond ce qu'avait pensé la philosophie ancienne, le confronter à la sagesse révélée, et savoir écouter cette disposition éternelle de la raison humaine interrogée sur Dieu et sur elle-même. Tels sont, en effet, les secours qu'a réunis le prêtre catholique et philosophe, dont nous avons eu à considérer l'ouvrage. A ces forces d'étude et de réflexion il joignait encore ce que la science ne donne pas, ce qui manque à la méthode de Glarke, cette ardeur naïve de l'âme, cette candeur persuasive d'un pur enthousiasme, qui a ses raisons, que la raison seule ne trouverait pas.
Toutefois le caractère éminent du livre de M. l'abbé Gratry, c'est la juste et grande part faite au discernement libre de l'homme et à la lumière naturelle, dans l'étude de la vérité. Notre époque a pu juger des dangers de la prétention contraire. Au milieu du mouvement religieux, dont elle s'honore, elle avait vu d'abord cet heureux retour encouragé, prêché, recommandé au nom d'un seul principe, le principe d'autorité : c'était, il y a trente ans, le drapeau de la croisade inaugurée par un homme éloquent, dont la parole impérieuse, s'attaqnant à des âmes indifférentes, semblait vouloir les humilier, encore plus que les convaincre. Irrité contre la raison , en haine des erreurs qui souvent lui échappent, il n'aspirait qu'à la dispenser d'elle-même, par une soumission implicite et sans réserve. Mais, qu'arriva-t-il de cette inexorable théorie'/ L'esprit orgueilleux qui la propageait, comme le droit divin de sa propre pensée, étant un jour contrarié luimême par l'autorité suprême qu'il avait adorée jusque-là, changea tout à coup la forme et l'objet de son dogme toujours absolu; et il passa brusquement de l'infaillibilité du pape à celle du peuple; mémorable exemple d'un homme de génie égaré qui, pour avoir exagéré la doctrine de la
soumission intellectuelle, a fini par être en schisme avec la foi, comme avec la raison !
Pareil danger ne peut jamais atteindre le sage interprète de la nouvelle congrégation de l'Oratoire. Comme il croit à la puissance de la raison, il cherche dans les monuments mêmes de l'esprit humain les premiers degrés de la longue déduction qu'il déploie sous nos yeux, et qu'il enchaîne aux bases immortelles de la foi révélée. Platon, Aristote, puis les élèves chrétiens de ces grands hommes, saint Augustin, et, dans la suite des âges, saint Thomas d'Aquin, sont pour lui des moniteurs assidus qu'il interroge, qu'il compare, qu'il fait parler sans cesse, et dans lesquels il démêle avec une pénétration puissante jusqu'où va l'intelligence créée de Dieu, et ce que Dieu lui dit encore, l'œuvre naturelle de l'esprit humain, et la promulgation divine qu'elle reçoit.
Cette revue savante est-elle complète ? L'auteur , en dénombrant ainsi, sur la route du temps, les colonnes milliaires de la science humaine, n'a-t-il omis aucun grand nom, aucune station digne de souvenir? Je ne le prétends pas. Une autorité philosophique et généreuse qui nous est chère lui a reproché tout récemment d'avoir négligé un des flambeaux du moyen âge, qui brillait avant saint Thomas, et qui, sur cette grande idée de la connaissance de Dieu, découvrit dans le fond même de l'esprit humain le plus noble, comme le plus irrésistible argument, celui dont Descartes et Leibnitz ont hérité, faute de pouvoir inventer au delà. Nous laisserons M. l'abbé Gratry répondre ou satisfaire à la critique de l'éloquent historien de saint Anselme. Peut-être, dans son oubli volontaire, le savant oratorien a-t-il pensé que la belle preuve de Dieu énoncée par l'évêque de Cantorbéry était une de ces vérités trop analogues à l'esprit humain pour avoir une date certaine, et pour n'avoir pas été trouvées plusieurs
fois, comme l'Amérique fut découverte et reperdue, longtemps avant Colomb ?
Une objection plus grave naîtrait pour nous, non d'un oubli du savant auteur, parmi tant d'éludés approfondies, mais d'une réminiscence trop forte, d'une préoccupation trop vive de celle même de ces études qui toucbe le moins à la grande et universelle vérité, dont il a entrepris d'accroître aujourd'hui l'évidence. Est-il vrai, comme il le dit plusieurs fois , comme il l'établit une fois sous la forme d'une équation algébrique, est-il vrai que le calcul infinitésimal, la découverte simultanée de Newton et de Leibnitz ait ajouté à la démonstration de l'existence de Dieu? Manquait-il, sous ce rapport, quelque chose à la conviction de leur prédécesseur Descartes et du siècle qu'il a rempli de sa lumière? la clef des vérités morales était-elle suspendue a un problème de géométrie? Sans doute, comme l'a dit Leibnitz, il y a de la géométrie partout : et, bien avant Leibnitz, Platon proclamait la même vérité, quand il avait nommé Dieu l'éternel géomètre. Mais, de ce rapport entre la loi suprême des intelligences et les lois immuables qui régissent la matière, fallait-il conclure comme l'auteur, et faire, d'une découverte mathématique, même la plus sublime, le fondement nouveau de la première des vérités morales ?
N'était-ce pas plutôt le cas de distinguer avec Pascal, ce que ce grand génie appelait l'esprit de géométrie et ce qu'il appelait l'esprit de finesse , en comprenant sous cette dernière et insuffisante expression tous les arts du raisonnement délicat et profond, et, s'il faut parler d'infini, l'infini de l'âme et du cœur?
C'est de la sorte en elfet, c'est par cette grande roule de l'intelligence humaine que s'étaient avancés dans la connaissance de Dieu tous ces précurseurs de M. l'abbé Gratry, dont il recueille les voix, après celles des philo-
sophes anciens, et que souvent il leur préfère. Entre ces puissants interprètes du christianisme et le génie chrétien des Bacon et des Descartes, devant cet immortel Pascal, que M. l'abbé Gratry n'aurait dû, par aucun respect humain, accuser d'égarement d'esprit, pour avoir fait les Provinciales, qu'il nous soit permis de demander l'entière démonstration de Dieu aux seules notions, que présentent Platon, saint Augustin, Descartes, Bossuet, Fénelon, Newton, dans sa sublime scolie à la fin de son Optique, Euler, dans ses Lettres métaphysiques, et tous les bons esprits dans ce qu'ils observent , et ce qu'ils écrivent d'après la méthode de ces grands hommes, et leur tradition, qui est celle de nos plus illustres contemporains ! Le champ est assez vaste; car il embrasse l'infini moral, plus grand encore que l'infini géométrique.
Ces remarques, ou plutôt ces doutes n'ôtent rien, Messieurs, au travail du savant religieux qui nous atteste aujourd'hui, par un ouvrage plein de mouvement et de vie, la renaissance de l'ancien ordre de l'Oratoire. Tout ami de la science et de la vérité doit honorer de son respect ces vies saintement studieuses, qui , de ce monde si mobile, si affairé, se reportent, dans la solitude, à d'édifiants travaux. Pourquoi la retraite monastique aujourd'hui ne nous paraîtrait-elle pas aussi légitime, et parfois aussi nécessaire, qu'elle le fut à d'autres époques? Comme la barbarie , l'extrême civilisation a ses froissements , ses dégoûts , ses périls , qui fatiguent certaines âmes , et, pour leur rendre, en paix, la pleine possession d'elles-mêmes, les renvoient au désert, ou seulement les obligent à le créer autour de soi, par la règle et l'étude, tout à travers le bruit et les intérêts agités des villes. Avant le moyen âge, tout le monde avait vu semblables exemples, dans la longue durée de Borne et de Byzance. Notre siècle peut les revoir et leur être redevable , soit de patients
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labeurs auxquels ne suffit pas la vie distraite et pressée du siècle, soit de savants et nobles ouvrages , tels que le livre de M. l'abbé Gratry, digne présent que le cloître fait à l'Académie , et que l'Académie se plaît à honorer de l'une des deux premières médailles du prix Montyon.
Auprès de cette œuvre métaphysique écrite d'une main ferme, avec toute la puissance de la raison et toute la ferveur de la foi , il sied bien de placer une sévère étude de l'intelligence philosophique sur la question la plus décisive, de la vie. Elles aboutissent à quelque chose en effet, elles ont une vertu pratique, ces belles doctrines qui, de la croyance à Dieu, à la Providence, à l'âme immortelle, conduisent à la direction intérieure de l'homme, à ses devoirs, à sa fin. Avoir un parti pris sur toutes ces choses, voilà précisément l'éducation morale. Les dédaigner, ne pas y croire, ou ne pas y penser, cest précisément la stupide insensibilité, dont Pascal accusait une grande partie des hommes, et qu'il voulait corriger exclusivement par la foi. Moins une nation comptera de ces esprits vacillants, faibles, esclaves de l'intérêt, s'estimant positifs, parce qu'ils sont bornés, plus cette nation sera capable de grandes choses , de dévouement religieux et civil , d'amour éclairé des lois; plus elle aura chance de s'honorer dans les travaux de l'esprit et d'accroître la liste des noms chers à l'humanité.
« Si, par beaucoup de lectures et d'enseignements, » disait au Forum l'orateur romain , « je ne m'étais pas « convaincu , dès ie premier âge , qu'il n'y a de grandece ment désirable dans la vie que la gloire et l'honnêteté, « et que, dans cette poursuite, toutes les peines infligées u au corps, tous les périls de mort et d'exil doivent être « comptés pour peu, jamais je ne me serais jeté, pour u votre salut, au milieu de tant de luttes, et livré en « proie aux assauts journaliers des méchants. » Un pareil
témoignage , un pareil orgueil du devoir accompli n'appartient qu'à bien peu d'âmes dans le monde; mais le principe, dont il émane, est à la portée de toutes les intelligences droites et fermes, et peut, dans des proportions infiniment variées, servir d'encouragement et d'appui; car le devoir est partout dans la vie. Là où bien des hiérarchies sont détruites , seul il est encore la règle puissante de l'estime publique.
« Tout est dit sur les mœurs, et on vient trop tard pour « écrire, » remarquait La Bruyère, « depuis plus de sept « mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. » Le devoir cependant, Messieurs, son origine vraie, ses lois inflexibles, ses applications infinies, sa récompense assurée et sainte comme lui-même, peuvent paraître encore une source actuelle de vérités applicables. L'homme de talent qui vient de traiter ce sujet, avec la faveur publique, s'y était préparé, s'en était rendu digne par de suffisantes épreuves. Plusieurs années d'enseignement supérieur, soutenu dans une chaire célèbre, avec un grand éclat de savoir philosophique et de parole improvisée, un livre érudit, impartial, sensé, sur l'école d'Alexandrie, ce dernier rendez-vous de la science et des erreurs du inonde antique, un long noviciat de retraite et d'étude, un honorable et court essai de vie publique : c'étaient là les titres qui recommandaient à l'attention le nouvel ouvrage, l'ouvrage substantiel et sévère de M. Jules Simon; un tel augure n'a pas été trompé.
Deux choses trop souvent séparées distinguent hautement cet ouvrage, la rigueur, la fermeté du sens philosophique, l'intelligence, le respect, la prédication indirecte de la vérité religieuse : noble accord, qui ne doit pas être une trêve, un traité de paix seulement, mais plutôt un rapprochement sincère et durable, né du savoir et de l'expérience, fondé sur une philosophie, non pas plus
timide, mais plus haute, et dès lors, tout conforme à la maxime fameuse de Bacon et au testament religieux de Leibnitz !
Il est remarquable, en effet, que, traitant de la théorie et de la loi du Devoir, l'auteur, disciple de Kant sur quelques points, sans se départir d'une rigoureuse analyse, dans les choses même du sentiment et de la foi, est conduit à reconnaître, et se plaît à marquer les rapports profonds de la croyance chrétienne, et de son culte le plus complet avec la nature intime de l'homme. Et, pour le lecteur éclairé, ce langage, et c'est par là qu'il intéresse, n'est pas une bienséance, mais l'aveu d'un esprit méditatif et convaincu, qui vous fait assister à son étude et partager son émotion.
Salutaire et puissant exemple, soit qu'on le compare aux excès récents d'athéisme anti-social, où sont tombés quelques adeptes égarés de la philosophie étrangère, soit qu'on l'oppose à cette indifférence du bien et du mal, à ce doute de toutes choses, excepté du succès, où se réfugient ailleurs tant d'esprits froissés par la perpétuelle instabilité du monde !
L'ouvrage de M. Jules Simon ne satisfera pas toujours les plus zélés lecteurs des pages les plus touchantes de M. l'abbé Gratry ; mais, il y a dans les deux livres, ici avec la sûreté calme de la foi, là, avec la dignité de la recherche sincère, un fond commun d'élévation morale et de pureté spéculative. L'Académie ne croit pas suffisamment récompenser les deux nobles écrivains du bien qu'ils feront à des esprits différents, et parfois aux mêmes âmes; mais elle croit être fidèle au caractère des lettres, en honorant publiquement les deux ouvrages, et en y attachant les deux premières médailles du Concours.
Après ces efforts de science et de talent appliqués à de grandes vérités morales, l'Académie a voulu placer dans
un ordre à part et récompenser de la seconde médaille un livre, qui est bien moins un monument de l'art qu'une œuvre d'exemplaire piété pour le malheur, et une funèbre enquête sur le plus grand crime peut-être, qu'ait sciemment commis la tyrannie démagogique. Le public a beaucoup lu cet ouvrage de M. de Beauchène : Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort; et le public ne s'est pas plaint de l'excès d'émotion et de la torture morale, que fait sentir à l'âme ce pathétique affreux de la réalité, le long supplice d'un jeune martyr né pour le trône, et tué à loisir, par de vils malfaiteurs, sous le poids des maux et des dégradations pires encore, dont une férocité stupide peut briser et détruire un faible et délicat enfant, qui portait en soi, avec le sang de son vertueux père, quelques gouttes du sang héroïque de Marie-Thérèse, transmises à travers le cœur de femme et de mère le plus déchiré qui fût jamais.
Tout révoltant que puisse être le récit minutieux de ces horreurs, lorsqu'il s'était rencontré de tels faits dans la vie des peuples, l'histoire même la plus majestueuse et la plus austère n'avait pas refusé de les décrire.
Le grand justicier de Dieu et de l'humanité sur les Césars de Rome, Tacite, raconte avec soin comment, après la captivité et la mort en prison d'un des derniers fils de Germanicus, Tibère, apparemment pour bien constater cette mort, fit lire en plein sénat le journal, où le centurion, gardien du jeune prince, notait presque heure par heure ses souffrances, ses murmures, les coups dont il était souvent frappé, toutes les angoisses de son agonie et toutes les malédictions de son désespoir, jusqu'à la dernière mêlée à son dernier soupir. « Les Pères con- « scrits, » dit l'historien vengeur, « interrompaient avec « un bruit confus, comme en signe de détestation. Mais « dans toutes les âmes pénétrait une sorte de terreur et
« d'étonnement , que ce maître, jusque-là si rusé et si « ténébreux à cacher ses crimes, fût arrivé à ce point de « confiance, qu'abattant pour ainsi dire les murailles, il « montrât lui-même son petit-fils sous le fouet du cen- « turion, entre les coups des esclaves, sollicitant en vain « les derniers aliments de la vie1. »
La tragédie cachée derrière les murailles de la tour du Temple était plus touchante encore, comme doivent l'être l'extrême innocence et l'extrême faiblesse, sous une oppression qui consume lentement, pour ne pas être accusée d'homicide. C'était le renouvellement de la scène de mort du jeune Arthur, dans le Roi Jean de Shakspeare. Mais le grand poëte anglais, si fidèle à l'histoire, avait trouvé luimême cette horreur trop forte : et, quand il avait mis le gardien chargé du supplice tête à tête avec l'enfant royal, recevant ses plaintes, ses reproches mêlés d'innocentes saillies, il avait montré ce méchant lui-même, vaincu de je ne sais quelle pitié, après avoir appelé les exécuteurs dont il doit s'aider, les renvoyant machinalement, sans oser achever : et puis même, ces hommes brutes qui servent seulement au crime, le poëte avec ce cri de nature que son génie donne à tout, faisait dire à l'un d'eux : « Je « suis bien content2 d'être dehors de ce coup-là. »
Ici, dans les instruments grossiers, comme dans les ordonnateurs du crime, personne n'eut cette pitié ; ou du moins elle ne vint à quelques subalternes que lorsqu'une longue agonie avait rendu déjà la mort infaillible. Conservons la procédure aujourd'hui détaillée et complète de cet horrible crime, commis par les Tibère de l'anarchie,
1 Obturbabant quidem Patres, specie detestandi, etc., etc.
Tacit., Ann. lib. v.
2 I ara best pleased to be from such a deed.
King Jokn, act. IV, se. i.
qui cependant n'osèrent jamais l'avouer en public. Que, par les recherches religieuses, les scrupuleux efforts de l'historien, le récit s'en conserve, comme une sainte et douloureuse légende !
Déjà, il a appartenu à la Puissance et à la Poésie de rappeler ces souvenirs d'une affreuse époque, avec des expressions, qui en conservent l'immortelle horreur, sans l'exagérer ni l'affaiblir.
Dans la variété de faits et de citations, que M. de Beauchène réunit habilement à son sujet, il a rappelé à propos, d'après les véridiques et précieux Mémoires du comte Moliien , la belle parole de Napoléon nommant la princesse étrangère devenue l'épouse d'un souverain le plus sacré des otages, et trouvant ainsi dans le meurtre de Marie-Antoinette quelque chose au delà même du régicide. On peut regretter que M. de Beauchène n'ait pas également rappelé, avec le même culte d'admiration littéraire, l'ode si b lie et si pure consacrée de nos jours à la mémoire de l'enfant supplicié sans échafaud, qui fut nommé Louis XVI I.
C'était un bel enfant qui fuyait de la terre ; Son œil doux du malheur portait le signe austère; Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants ; Et les vierges du ciel, avec des chants de fête, Aux palmes du martyre unissaient sur sa tête La couronne des innocents.
On entendit des voix qui disaient dans la nue : Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue ; Viens, rentre dans ses bras, pour ne plus en sortir; Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges,
Séraphins, prophètes, archanges, Courbez-vous, c'est un roi ; chantez, c'est un martyr. Où donc ai— je régné, demandait la jeune ombre? Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi.
Hier je m'endormis au fond d'une tour sombre. Où donc ai-je régné, Seigneur, dites-le-moi? Hélas! mon père est mort d'une mort bien amère; Ses bourreaux, ô mon Dieu ! m'ont abreuvé de fiel. Je suis un orphelin ; je viens chercher ma mère, Qu'en mes rêves j'ai vue au ciel.
Ayons du souvenir, Messieurs, pour tout ce qui porté l'empreinte d'une grande justice, d'un noble désaveu national ; et, si nous sommes contraints à recueillir et à garder les longs procès-verbaux des malheurs et des crimes, n'oublions pas au moins de placer à côté les immortelles réclamations morales, inspirées au génie du prince ou du poëte !
Nous sortons de ces images trop présentes des malheurs qu'a vus notre siècle, pour revenir aux leçons moins directes, que donne l'histoire de tous les temps ; et ces leçons salutaires, nous aimons à les retrouver mêlées aux grandes œuvres de l'art.
C'est à ce titre, Messieurs, que l'Académie a fixé son attention sur un effort de langage et de goût, que nous appellerions impossible, si l'auteur n'avait pas assez souvent réussi. Un jeune écrivain d'un esprit étendu, d'une littérature variée, mais que rien jusqu'à ce jour ne désignait poëte, a entrepris de traduire en vers français les naïfs et sublimes tercets du Dante, et ce style si naturel et si fort, si antique et si neuf, né, ce semble, du même coup que la langue italienne, dont il est resté à la fois la racine et le faîte. M. Louis Uatisbonne n'a osé encore cette épreuve que sur Y Enfer ; et il vient d'achever ce terrible portique de l'épopée dantesque.
Buflon, dans le dernier siècle, louait beaucoup un brillant esprit du temps d'avoir tenté cette oeuvre en prose. 11 appelait, la traduction de Y Enfer par Rivarol une suite de créations. Ce jugement ne serait pas confirmé de nos
jours; et on ne doit y voir que le premier et grand effet de surprise, dont quelques beautés du poëte, transparentes sous le coloris souvent fardé de l'interprète, frappaient notre goût classique. Le tort de Rivarol était presque toujours la paraphrase et l'élégance, au lieu de l'énergique vérité. Seulement, il n'avait pas éteint tout à fait ce rayon du poète qui brillait, comme la lumière du jour, s'échappant par quelques fentes de nuages, enflamme et embellit les vapeurs même qui la couvrent. L'art du nouveau traducteur est tout différent; il ne cache, il n'intercepte rien ; il cherche à voir et à montrer le Dante tel qu'il est, par son ciel, sa langue naissante, son âme altière, son génie sans scrupule et sans voile. Seulement, nos yeux sont-ils assez préparés à cette vision de gloire? et l'interprète luimême est-il assez maître de sa main et assez sûr de ses couleurs, pour en approprier les teintes aux grands effets qu'il veut rendre? Nous ne le croyons pas. Autrement, de quels hommages ne faudrait-il pas le saluer? quelle couronne ne faudrait-il pas lui offrir?
Tel qu'il est cependant, des juges délicats, des maîtres en poésie, autant qu'il nous en reste, ont applaudi à l'art parfois très-heureux du fidèle traducteur.
Une de leurs remarques, entre autres, c'est qu'il ne faut pas chercher cet art seulement à quelques endroits célèbres, lieux communs de toutes les mémoires, la porte d'Enfer, Françoise de Rimini, Ugolin. De même que le Dante, injustement loué, quand il ne l'est que par parties, est presque en tout admirable, et, dans ses vastes récits, vous arrête au détour le plus inattendu par de merveilleuses surprises d'énergie, de grandeur ou de grâce, ainsi le nouvel interprète a souvent jeté et, pour ainsi dire, caché, dans les moindres replis de son œuvre immense, un vers heureux et simple, un reflet digne du poëte. 11 a paru seulement que son travail d'imitation fidèle, que sa
précision calquée sur un si grand modèle atteignait mieux à la force qu'à la grâce et à la douceur, ces autres puissances non moins visibles de l'Homère toscan. C'est un avis peut-être pour le traducteur, de redoubler à la fois de naturel et d'effort, de soin sévère et d'harmonie facile, s'il veut approcher maintenant les beautés mélodieuses et plus insaisissables des deux autres mondes poétiques, environnés par Dante d'une trop sereine et trop inaccessible lumière. Mais, disons-le ; même avant de franchir ces derniers horizons du ciel poétique, quelle noble étude, quelle inspirante préoccupation pour un jeune écrivain que de s'être avancé jusque-là, d'avoir aimé le grand et le beau avec ce patient amour, et d'en avoir quelquefois fait passer la lueur lointaine dans ses vers !
Un des devoirs de ce Concours, Messieurs , c'est de recommander, c'est d'accueillir tout ce qui marque une vocation pure et, pour ainsi dire, des goûts élevés dans les lettres. A ce titre, des études, même purement érudites, des essais de recherche curieuse appellent une juste attention de notre part; et, lors même qu'elles manqueraient un peu d'exactitude rigoureuse et de méthode, elles peuvent encore mériter par de précieux détails d'être offertes à l'attention publique. C'est la pensée, qu'a justifiée pour nous l'examen attentif du livre de M. Amédéc Fleury : Saint Paul et Sénèque, ou Recherches* sur les rapports rlu philosophe avec l'apôtre.
Nous n'ignorons pas les dangers de l'imagination et même du zèle pieux, dans la critique. Nous savons que c'est un écueil, pour un écrivain studieux, que de vouloir démontrer en deux volumes le paradoxe brillant, la vue rapide, l'assertion impérative et courte d'un écrivain de génie; et cependant, Messieurs, après avoir relu quelques pages des Soirées de Saint-Pétersbourg, tout en reconnaissant les côtés faibles, les citations peu concluantes,
les inductions parfois excessives de M. Amédée Fleury, il est impossible de ne pas s'intéresser au problème spécieux qu'il a reproduit, de n'en pas suivre les détails, les hypothèses, les solutions apparentes. Rome et le Calvaire, Néron, Sénèque, saint Paul, quels souvenirs ! quelles rencontres ineffaçables, dans la mémoire du monde ! L'apôtre qui avait, en Aehaïe, comparu au tribunal du préfet Gailion, le frère môme de Sénèque, et en avait obtenu l'impunité ou l'oubli, ce même apôtre, traduit quelques années plus tard, encore par des accusateurs juifs, devant un autre gouverneur romain, qui de Judée l'envoie à Rome sous la garde d'un centurion, pour être remis aux mains du préfet du prétoire, Rurrhus, et de là, comme citoyen romain, présenté au jugement même de l'empereur, cet apôtre, que de tels intermédiaires semblaient rapprocher du précepteur et du ministre de Néron, de ce philosophe si curieux de toute science, si chercheur de toute nouveauté, a-t-il en effet été connu de lui? l'a-t-il entretenu? lui a-t-il écrit? Une sorte de vraisemblance favorise, et l'imagination souhaite pareille entrevue de l'ancien monde et du nouveau, du stoïcien et du chrétien, des deux martyrs de Néron enfin. On se dit d'abord que, d'après le texte d'une épître de l'apôtre, il y avait des chrétiens parmi ce monde d'esclaves, d'étrangers, d'artistes, qui formaient la maison de César. On se dit que, dans une autre épître de l'apôtre, l'épître d'adieu, avant le supplice, ce lion devant lequel il a paru, dit-il, dont il vient à peine d'éviter la gueule rugissante, ne saurait être que Néron lui-même ; et on se figure volontiers Sénèque comme assesseur du jeune tyran, et assez touché peut-être des paroles de l'apôtre pour que, grâce à lui, à ce moment du moins, un accusé survive à l'interrogatoire de Néron.
Puis, viennent alors les légendes du temps, la tradition anciennement vulgaire du christianisme de Sénèque, les
expressions de quelques Pères, Seneca prope noster, la correspondance, évidemment apocryphe, de Sénèque et de saint Paul, mais aussi les rencontres, les analogies de langage entre certains passages de l'apôtre et certaines maximes, certaines expressions des écrits du philosophe ; difficile et parfois trompeuse étude , où un détail de philologie servirait à démontrer un curieux problème d'histoire !
Ce problème, Messieurs, reste au moins indécis, nous le croyons, après le travail de M. Fleury. Quelquefois même sa confiance trop affirmative, son empressement à saisir de faibles lueurs comme une pleine lumière, l'erreur manifeste de quelques-uns de ses rapprochements ont affaibli de premières présomptions. On ne s'étonne plus alors que de grands esprits n'aient pas, avant lui, adopté cette opinion, que Bossuet, si versé dans toute antiquité, avec une imagination si amie de toute grandeur, n'ait rien dit de cette communication prétendue entre le philosophe et l'apôtre, dans les pages incomparables et toutes pleines d'allusions romaines, qu'il a écrites sur saint Paul.
On s'étonne encore moins que tout récemment deux savants docteurs de l'Église anglicane, dans l'ouvrage ' érudit et pénétrant qu'ils ont achevé en commun, sur l'origine, la vie, les voyages de saint Paul , en appliquant à cette étude toute l'habileté de la critique moderne et la connaissance approfondie des textes , des monuments et des lieux , ne donnent aucune place dans leur vaste travail au rapprochement hypothétique de Sénèque et de saint Paul. Manifestement, ce que de premiers indices font supposer, une science plus approfondie le dément
1 The life and Epistles of saint Paul, by the Rev. W. J. Conybeare, etc., and the Rev. J. J. Howson, etc.
170 RAPPOHTS ACADÉMIQUES.
ou du moins, pour cette science, la conjecture ne devient jamais un fait démontré. En rapprochant les dates, les circonstances, les situations des personnes, l'évidence critique n'apparaît nulle part. Des sentiments, des maximes qu'on suppose empruntés directement par le philosophe à l'apôtre, se retrouvent, sous une date antérieure à l'un et à l'autre , dans des souvenirs de philosophie grecque.
Quant aux détails anecdotiques , ceux qu'a recueillis l'auteur, et d'autres même qu'il oublie, ne peuvent qu'entretenir le doute, mais non produire la conviction, telle que l'exige la critique moderne. Au lieu de voir, par exemple , dans le récit de Tacite sur les derniers jours de Sénèque, ce que le grand historien certainement ne soupçonnait pas, une préparation toute chrétienne à la mort, comment M. Fleury n'a-t-il pas cité, interprété tel passage de Sénèque lui-même sur ses premières austérités philosophiques, sa diète pythagoricienne et les soupçons qu'elle excita? « Le temps de ma jeunesse *, » dit-il, « se « rencontrait avec l'époque du règne de Tibère , où les « cultes étrangers étaient bannis de Rome. Entre les mar- « ques d'affiliation superstitieuse, on plaçait l'abstinence « de certaines viandes. A la prière de mon père, qui n'a- « Tait pas tant peur de la délation que répugnance de la « philosophie, je revins à l'ancienne coutume; et il reperce suada sans difficulté de me remettre à mieux souper. »
Ainsi Sénèque, bien avant saint Paul , et sous d'autres auspices, avait, pour ainsi dire, touché par les bords ces
1 « In ïiberii Caesaris principatum juventœ tempus inciderat, Alienigenarum sacra movebantur. Sed inter argumenta superstitionis ponebatur quorumdam animalium abstinentia : Pâtre itaque meo rogante, qui non calumniam timebat, sed philosophiam oderat, ad pristinam consuetudinem redii ; nec difficulter mihi ut inciperem melius cœnare, persuasit. » ' Sënec, Ëpist. 108.
croyances de l'Orient, que certainement il n'adopta jamais , et devant lesquelles -, même un demi-siècle après lui, le préjugé romain fermait les yeux clairvoyants de Tacite et de Pline le Jeune.
Mais, ce qui peut manquer sur quelques points à la critique de l'auteur ne diminue pas l'intérêt moral du livre. Le problème biographique n'est pas résolu ; mais, sur la question générale de l'état du monde, de son aspiration vers un ordre meilleur , des salutaires émanations de la source divine ouverte en Judée, de l'influence déjà sensible de la chrétienté primitive, par la réforme de la vie et l'empressement à la mort , combien de touchants détails, de belles et saintes leçons recueillies par l'auteur, et rendues partout dans un langage sincère et simple! L'Académie est sûre de rencontrer l'assentiment du savoir le plus éclairé, en décernant à ce travail incomplet, mais honnête et pur, une médaille d'honneur. Que l'auteur, si ce témoignage le flatte , s'attache encore à ces inspirantes études, qu'il abrège et qu'il fortifie son travail, et qu'en méditant sur ces merveilleux rapports de la conscience humaine avec la foi de l'Évangile, et sur ce progrès de souffrances, par où les âmes s'avançaient à la lumière , il consulte davantage les premiers apologistes chrétiens, et spécialement celui qui disait, à la fin du second siècle, en souvenir de Néron : « Nous tirons gloire ' d'un tel inaugurateur de notre proscription; quiconque le connaît peut comprendre que ce qui était condamné par NéFUB était quelque grand bienfait pour le genre humain. » Cet anathème au nom de l'humanité, cette émancipation chrétienne qui s'honorait de dater de Néron, comme du
1 « Gloriarrmr tali dedicatore damnationis nostrae. Qui enim scit illum potest intelligere non nisi grande aliquod generi humano bonum a Nerone damnatum. » (Tertoll. in Apolog.)
172 RAPPO^S ACADÉMIQUES.
représentant de la folie despotique et barbare devant la liberté de l'Évangile, c'est là surtout la leçon d'histoire religieuse et sociale que l'auteur a besoin de compléter dans son livre.
L'attention de l'Académie s'est encore attachée à d'autres études d'un intérêt moins grand. Car que peut-on comparer à de tels souvenirs? quel fait, quel événement, quel homme du moyen âge peut intéresser à ce degré le sentiment humain?
Bien des noms, bien des choses s'effacent, dans le progrès du monde ; et ce que le goût des recherches historiques découvre, ou réhabilite, devra souvent se perdre de nouveau dans l'accroissement continu de l'histoire générale.
Honorons cependant toute recherche scrupuleuse et libre, qui restitue un caractère digne de mémoire, relève quelque vertu ou quelque vérité longtemps méconnue, fait surtout ressortir, à quelque époque que ce soit, la noblesse des travaux de l'esprit et le prix inaltérable du dévouement à la science ! C'est ce côté moral de la biographie qui a désigné au suffrage de l'Académie trois ouvrages encore de formes très-diverses : une histoire de la vie singulière et des écrits presque inconnus de Savonarole, une vie étendue de Jacques Cœur, une étude sur Henri Estienne.
De ces ouvrages, le plus nouveau pour l'observateur, celui qui remplit une lacune dans la galerie déjà si serrée de l'histoire moderne, c'est la vie de ce religieux de Florence, personnage longtemps problématique entre le charlatan et le martyr, Savonarole , réformateur plutôt que factieux, mais par là même destiné, dans un siècle corrompu , à être puni d'une entreprise toute morale, comme d'un attentat sur la liberté commune. Ainsi s'explique -et la puissance éphémère et l'abandon absolu de
Savonarole, dont le nom est resté cher encore à quelques cœurs italiens. Avoir étudié cette tradition sur les lieux mêmes, dans l'entretien de "^quelques-uns des doctes et pieux successeurs du téméraire dominicain, avoir cherché partout les traits défigurés de son histoire et les restes inédits de ses pensées et de sa parole puissante, réunir enfin toutes ces notions dans un récit impartial, attachant, et dans un choix d'extraits habilement traduits : tel est le travail d'un professeur distingué, M. Perrens, travail qu'il suffira de louer en peu de mots ici, mais qu'à l'avenir il faudra consulter, comme le témoignage indispensable, sur un point curieux de l'histoire politique du quinzième siècle.
Une autre physionomie, moins difficile à définir, après deux savants mémoires de l'Académie des inscriptions, le négociant, le ministre, le condamné Jacques Cœur, a paru le digne sujet d'une nouvelle étude à l'écrivain dont, sur d'autres questions, trois académies ont déjà distingué les recherches originales, le savoir précis et la judicieuse sagacité. Nous devons tous à M. Pierre Clément de mieux connaître et d'admirer à coup sûr le génie de Colbcrt, et la part qu'il eut au règne de Louis XIV : son travail curieux et piquant à la gloire du ministre déjà si célèbre parut aux plus habiles, souvent une découverte, toujours une justice nationale noblement rendue.
Sur Jacques Cœur et sur le quinzième siècle, sur les finances, le commerce, les arts de ce temps, M. Pierre Clément a peut-être moins cherché et moins trouvé qu'il ne l'avait fait plus près de nous, sur le dix-septième siècle et les premiers temps qui suivirent; mais l'objection ne détruit pas le mérite. Si l'auteur n'a pas ajouté cette fois à la science des savants, il a du moins écrit, pour les lecteurs intelligents, un livre attachant et véridique, où l'intérêt naît de l'exactitude, et où, parmi trop de détails
peut-être empruntés à l'histgire générale, se détache, en récits instructifs et touchants, la vie d'un homme de bien et d'un homme public, plus avancé que son temps, et, par là même, puni de ses lumières et de ses services, comme d'autres l'ont été de leurs fautes. A ces titres divers, l'Académie a retenu et distingué ce dernier travail de M. Pierre Clément, à qui la science économique et la saine critique en histoire ont le droit de demander bien d'autres études encore et des vérités plus rares.
Cette fidélité aux engagements pris par un premier succès, nous aimons à l'honorer dans l'excellent travail de M. Feugèré sur Henri Estienne et sa vie de labeur érudit et de persécutions. Maître dans les langues anciennes, et curieux des origines de la nôtre, M. Feugère s'est attaché, depuis plusieurs années, à ce seizième siècle, qui, même dans les lettres, doit compter comme un des grands siècles de notre histoire, pour l'étendue de la science, la hardiesse des esprits, les passions et les périls de la vie active, mêlés à la persévérance des profondes études. Quelle que soit en effet l'élévation des lettres françaises dans les deux grandes moitiés du dix-septième siècle , leur éclat continué et leur puissance dans une partie du siècle suivant, quel rang ne faut-il pas laisser dans notre histoire au siècle d'Amyot, de Rabelais, de Calvin, de d'Aubigné, de Montaigne, de l'Hôpital, de Marguerite de Valois et d'Henri IV, et, pour ainsi dire, à toute cette veine du génie français d'alors, si remuant et si fier, si savant dans sa négligence, si spirituel,, dans sa rudesse, si plein de l'antiquité, et pourtant si original et si libre!
Étudier à part quelques physionomies de cette époque tumultueuse, remettre à leur place quelques-uns de ses grands travaux, bien comprendre et faire goûter sa langue expressive, c'est ce que M. Feugère a déjà fait, et ce qu'il applique heureusement au nom d'Henri Estienne, à ce
nom immortel comme l'art mêmede l'imprimerie, et inséparable des deux idées sœurs de science et de liberté d'examen.
Henri Estienne, par son ardeur mobile, ses imprudences, ses merveilles de travail et de sagacité dans une vie si troublée, n'est-il pas quelque peu lui-même une image de l'esprit français alors et plus tard? Que l'auteur ajoute à ce portrait d'autres physionomies du même temps, quelques-uns de ces grands magistrats à qui l'étude de l'antiquité donnait une àme romaine ! et il aura bien mérité de notre histoire littéraire et de nos annales politiques, en montrant le lien puissant qui les unit.
L'Académie décerne à chacun des ouvrages, que nous venons de nommer, une médaille de 1,500 fr.
Par la libéralité d'un nouveau fondateur, M. Bordin, elle aime à penser qu'elle aura bientôt l'occasion et le devoir d'accueillir encore quelques travaux de plus dans la critique savante et l'histoire , ces deux carrières que le temps semble plus particulièrement nous ouvrir. Déjà nons devons à une intention semblable le bonheur de pouvoir, depuis douze ans, immobiliser, pour ainsi dire, le grand prix annuel d'histoire de France sur un nom universellement honoré.
Un jour, nous n'en doutons pas, cette justice de l'Académie et du public envers M. Augustin Thierry, cette exception si singulière et si incontestée, dont il aura joui , seront cités comme un exemple de l'amour éclairé de notre siècle pour les lettres, et de cette équité qui s'y trouvait dans tous les esprits, pour saluer l'illustration et consoler les souiïances d'un grand talent.
En maintenant aujourd'hui aux Considérations sur l'histoire de France de M. Augustin Thierry, le premier prix-Gobert, l'Académie se croit obligée à une justice pareille pour le titulaire actuel du second prix, M. Henri
Martin , dont le remarquable travail sur la France de Louis XIV s'est augmenté d'un volume, écrit dans les mêmes conditions de recherche attentive et de sentiments vrais.
Dans la voie qui conduit à de tels succès , l'Académie cherche, Messieurs , à préparer de jeunes émules. C'est l'objet des prix extraordinaires qu'elle a proposés pour quelques études sur l'antiquité et sur le moyen âge : elle n'a pas craint de paraître trop classique , en demandant un travail d'érudition et de goût sur Tite-Live ; et elle a ouvert un Concours à d'autres égards non moins instructif sur Froissart.
Entre ces deux tâches si diverses, l'appel à l'antiquité a été le mieux entendu. Parmi les ouvrages présentés, il en est un qui dénote un assez grand savoir d'humaniste et un esprit piquant et libre : c'est un discours ou plutôt un volume sur Tite-Live, avec cette épigraphe : In historié orator. Qu'a-t-il manqué à l'auteur pour obtenir le prix que plus d'un suffrage voulait déjà lui décerner? Un peu de gravité dans la forme, et une admiration plus sentie et plus exprimée pour les grands souvenirs et l'imposant génie, qu'il avait à juger.
Ce n'est pas sans doute que, dans ces études proposées depuis quelque temps à l'émulation littéraire, nous demandions par préférence ce qu'on a nommé des éloges académiques. Mais, l'intelligence de la grandeur dans la vie humaine et du beau dans l'art, et l'étude du génie romain dans un historien qui en était pénétré, c'était par soi-même une œuvre, où la science, la réflexion, la critique même se résument dans un sentiment d'admiration qui, en donnant du prix à tous les détails, en n'y laissant rien de superficiel et de négligé , devait y répandre non l'exagération de la louange, mais le sérieux et la vie de l'éloquejice. Une part de ce travail pouvait être la re-
production même de quelques-uns des récits de Tite-Live, et comme l'écho de sa voix. Mais, partout le soin sévère du style, la dignité du langage devaient marquer, par le sentiment profond du peintre, le respect qu'il a lui-même pour son sujet.
Un nouvel effort, plus médité sur quelques points, un sentiment plus vif, sortant parfois d'une analyse plus courte, assurera le succès d'un travail, où se marquent déjà bien des qualités heureuses de raison et de talent. L'Académie se félicitera d'avoir suscité, au profit des études classiques, une bonne leçon et un bon exemple de plus.
L'essai d'étude demandé sur Froissart a été moins heureux. Serait-ce que déjà nous nous lassons du moyen âge, étudié avec tant d'ardeur, il y a vingt ans? Ces beaux récits, cette langue heureuse, ce naturel charmant de Froissart, qui plaisaient tant au génie si antique et si poli de Fénelon, ne méritent-ils pas l'attention de notre siècle curieux du passé? Lorsque l'institution si heureuse de l'École des chartes promet à nos antiquités nationales une succession d'habiles interprètes, ne trouverons-nous pas un homme de savoir et de goût, dont la critique nous prépare à l'intelligence et à l'admiration de notre incomparable chroniqueur? L'Académie a meilleure espérance : elle proroge à 1856 le Concours sur Froissart, et à l'an prochain le Prix sur Tite-Live.
Elle se résigne à la même sévérité sur un autre sujet plus récent, mais non plus facile, dont le titre avait appelé de nombreux concurrents, les Mémoires de Saint-Simon, ce trésor posthume du dix-septième siècle, d'autant plus inestimable pour nous que, découvert tout entier seulement de nos jours, il flattait, pour ainsi dire, notre esprit nouveau, par sa hardiesse de franchise et de génie, en même temps qu'il nous offrait la grande et curieuse image d'un temps si éloigné du nôtre.
Saint-Simon, un siècle après Louis XIV, a pris notoirement place entre les écrivains créateurs de cette grande époque par une originalité différente et toute à lui, plus ancien et plus neuf que la plupart d'eux, tenant par un des bouts de sa longue carrière aux souvenirs de Louis XIII, et par l'autre à la Régence. Soit pour l'histoire des cours, soit pour la peinture générale des mœurs, soit pour l'étude du langage et de tous les mouvements, où le plie la passion, il n'est pas dans notre littérature de type plus expressif et plus inépuisable. Mais, le bien saisir, le suivre dans tous les détours, où il suit les autres, est-ce l'œuvre de l'inexpérience, même aidée par le talent? Pour reviser les jugements de Saint-Simon, quelle étude du dix-septième siècle, quelle connaissance de tous les faits, de tous les monuments ne semble pas nécessaire !
Pour la seule analyse de son génie de peintre et d'écrivain, que de choses à savoir des usages et de la langue de l'ancienne France!
L'Académie cependant a-t-elle eu tort de donner ce sujet? Non ; mais, il faut un grand travail pour répondre à son appel et pour la justifier de l'avoir hasardé : il faut ce sérieux précoce qui vient par l'ardeur de l'étude, et qui colore de la vérité même des faits la réflexion et le style d'un jeune écrivain. L'Académie, qui a remarqué dans les quatorze ouvrages quelle a reçus plus d'une promesse remarquable de talent, et plus d'un bon ouvrage commencé, proroge le Concours à l'année prochaine.
De ses Prix ordinaires, l'Académie ne décerne cette année que le Prix de poésie, déjà deux fois proposé, sur un sujet bien présent à la pensée par les souvenirs de 1825 et les événements de nos jours : l'Acropole d'Athènes.
Sans trop présumer d'aucune influence d'encouragement et de conseil, pour animer ce grand art de la poésie,
qui naît de lui-même et ne trouve guère sa puissance que dans sa liberté, l'Académie cherche toute occasion de le reconnaître et de le signaler à l'horizon ; c'est ainsi que, dès l'année dernière, elle annonçait, en dehors de tout Concours, le talent grave et noble d'un jeune écrivain, tout préoccupé de la langue et de l'harmonie des Grecs, et leur empruntant, sous le titre de Poèmes antiques, quelques beaux essais d'une forme tour à tour austère et gracieuse. Cette année, elle décerne à l'auteur du recueil qu'elle désignait alors, à M. Leconte de Liste, le prix Maillé Latour-Landry, généreusement préparé pour aider au début de la carrière difficile des lettres. Puisse le souvenir persévérant de l'Académie encourager un noble esprit et soutenir son espérance, que doit réaliser un jour la faveur publique !
Mais revenons, Messieurs, au Concours même de cette année et à Y Acropole aV Athènes.
Parmi les nombreux essais qu'avait attirés le nom poétique d'Athènes , plusieurs ont intéressé vivement les juges, soit dans les limites du sujet bien rempli, soit même en dehors du sujet, par certains traits d'imagination, mêlés de pathétique.
Ainsi Y accessit même du Prix et deux mentions obtenues offrent, avec des fautes et des négligences, un sentiment élevé, quelques détails bien choisis et quelques vers inspirés d'un souflle de génie antique , tel que le donne parfois à des talents novices la première ferveur et le premier charme de l'étude. Le jeune auteur du poëme désigné pour Y accessit est M. Arthur Boissier.
L'impression des grands souvenirs de l'histoire et de l'art, sensible dans ce brillant essai, apparaît mieux encore dans l'œuvre d'un talent plus fort et moins réglé peut-être, s'abandonnant à sa verve et à sa rêverie jusqu'à s'égarer loin d'Athènes, mais pour rencontrer un pur et
mystique enthousiasme qui remonte d'Athènes au Thabor, et de Socrate au Christ. L'Académie n'a pas classé cet ouvrage ; mais, en le laissant hors du concours, elle a voulu, par une exception bien rare et spécialement autorisée, attacher une récompense publique, une médaille distincte du Prix à quelques-unes des beautés de cette œuvre inégale et touchante, que recommande encore le nom de M. Adolphe Dumas.
Le Prix môme, le Prix unique était réservé au poëme inscrit n° 18, sous l'invocation bien sentie de quelques vers de Byrou. Là, Messieurs, l'inspiration du talent et de l'étude a renfermé dans un cadre heureux la variété naturelle du sujet, et a su mêler aussi quelques traits originaux à une composition généralement sévère et pure. L'analyse et l'éloge ne sont pas nécessaires à cet ouvrage de madame Louise Collet, plusieurs fois couronnée. Le public va bientôt le juger par ses applaudissements; et pour de bons vers qu'on doit entendre lire, le seul panégyriste utile, c'est un bon lecteur.
SUR
(30 août 1855)
Messieurs,
Tous les arts, toutes les industries, qui servent à la vie et à la puissance matérielle de l'homme, ont aujourd'hui leur Concours solennel et le privilège d'une Exposition qui s'étend au monde entier. Quand Paris est, à son tour, la métropole de cette grande fête du travail humain, quand la France y contribue pour une part si magnifique, le même esprit de progrès et d'unité ne sera-t-il pas tenté de demander aux sciences morales et aux lettres quelque chose qui ressemble à ce merveilleux amas de tant de produits si divers, de tant de mécanismes si habiles, ou si profitables y Pourquoi la pensée abstraite n'obéirait-elle pas, comme l'intelligence appliquée? Pourquoi ne pourraitelle pas, incessamment aussi varier, renouveler, multiplier ses efforts et satisfaire à la curiosité, comme l'industrie satisfait au bien-être?
11 y avait apparemment quelque idée semblable dans l'esprit du grand dominateur, lorsque, aux jours de sa
triomphale dictature, il décrétait pour toutes les œuvres de l'imagination, du génie, de l'érudition et du goût, une organisation complète de Prix décennaux. Mais, là même se montrait autant d'illusion que de grandeur. Alexandre avait pu conquérir, avec les bras des Grecs, une moitié de l'Asie; il aurait pu, s'il l'avait voulu, réalisant le plan d'un de ses architectes, faire tailler le mont Athos en statue gigantesque, dont une main étendue devait porter à sa surface une ville entière, et l'autre verser un grand fleuve; il pouvait créer ces prodiges et bien d'autres encore : il ne lui a pas été donné de voir s'élever un poëte tragique, ni un poëte lyrique, même pour le chanter. C'est la nature et l'honneur des lettres d'être soumises à des lois plus hautes qu'aucune volonté sur la terre, de ne se former, de ne s'accroître, de ne se maintenir que par une réunion de causes morales, d'accidents heureux, de libres développements, que la gloire et la puissance peuvent accueillir, peuvent seconder, mais qu'elles ne font pas naître. Les institutions le plus favorables aux lettres, le mieux calculées pour les honorer et les soutenir, n'embrassent qu'une faible partie de leur vaste et insaisissable domaine. Tous nos Prix s'appliquent à peine à quelques essais dans cette science si variée. Nul concours ne saurait prévoir, ni dès lors diriger ce qu'une étude approfondie, un sentiment vrai peut inspirer au talent le plus isolé de tout appui.
N'en gardons pas avec moins de zèle, Messieurs, ce foyer d'études, qu'une tradition vraiment française a perpétué parmi nous, ce culte intellectuel qui, sans cesse entretenu des sentiments les plus salutaires à l'âme, le goût du vrai et l'admiration du beau, avertit le travail et le talent qu'ils ont devant eux une carrière encore ouverte, et qu'en dehors même de cette gloire d'une œuvre à part, toujours accessible à quelqu'un, dans l'étendue des let-
très, il y a, fou jours aussi, pour qui les cultive dignement, des sources d'élévation morale et de bonheur.
Sans trop présumer de la puissance de nos conseils, n'oublions jamais l'intime et naturelle affinité de la philosophie et des lettres avec l'esprit français. Le changement des mœurs, l'activité des intérêts, le mouvement commercial du monde peuvent entraîner la foule dans d'autres voies; mais, la France ne cessera jamais d'aimer ce qui a fait sa gloire. Lors même qu'elle s'en laissera parfois détourner, elle voudra toujours y revenir; et, dûtelle se passer d'orateurs, il faudra toujours qu'elle ait des penseurs, des poètes, des philosophes, des historiens, des hommes qui lui parlent quelquefois la langue, dont elle a si longtemps charmé et dominé l'Europe. Les noms rares, mais incontestés, qui de nos jours rappellent cet ascendant, vous plaisent à entendre, Messieurs; et aujourd'hui même, je vais placer encore sous les auspices d'un de ces noms la suite des travaux, que nous avons à couronner.
Le maître de nos études d'antiquités nationales, celui qui a le mieux compris le moyen âge (car, il l'a le mieux peint), M. Augustin Thierry, voit confirmer pour la quinzième fois le Prix décerné à ses Considérations, chaque jour agrandies, sur l'histoire de France. Cette récompense que nous lui renouvelons, il la mérite sans cesse, il la mérite plus que jamais par le savant et sage préambule qu'il vient de donner au Recueil des documents sur le tiersétat, avec cet infaillible coup d'oeil qui mesure toute la portée et tout l'horizon du monument, dont les matériaux s'accumulent encore.
Notre persévérante justice envers l'auteur et l'ouvrage est pour nous-mêmes une règle utile : elle ne nous permet d'admettre, après son nom, que ce qui se rapproche de cette étude sévère des textes originaux, de cette fidélité à
les rendre, et de ce soin à perfectionner le travail qu'ils ont inspiré.
Ces qualités, Messieurs, nous ont paru remarquables aussi dans une section du vaste ouvrage, que consacre à la France M. Henri Martin, et qu'avec un laborieux scrupule il retravaille, à mesure qu'il le publie de nouveau. Notre suffrage en sa faveur s'est exclusivement attaché aux quatre volumes, qui renferment le tableau complet du règne de Louis XIV et ses premières conséquences. C'est ce travail que nous confirmons dans la possession du second Prix fondé par le baron Gobert. La récompense n'est, vous le savez, que le dixième du Prix principal; mais l'honneur de cette récompense que sentira M. Henri Martin, c'est de partager encore cette fois avec M. Augustin Thierry une exception, qui semblait faite pour lui seul.
Nos Concours, Messieurs, même dans le cercle plus varié, que semble avoir ouvert pour nous la fondation littéraire de M. de Montyon, doivent souvent comprendre des études d'histoire. C'est le goût des esprits, la préoccupation naturelle du temps, et, pour ainsi dire, une image réfléchie des réalités trop changeantes de nos jours. Mais, pour justifier cette préférence, il faut que l'histoire sache nous élever au-dessus des passions récentes, même quand elle nous en parle ; il faut que, dans le cadre même des faits à peine accomplis, elle cherche, avant tout, l'évidence de la loi morale et l'invariable devoir de l'honnête homme et du citoyen. L'historien peut se tromper parfois dans ses conjectures; l'important, c'est qu'il ne se trompe pas dans ses principes, et, pour cela, qu'il les emprunte à une règle qui n'est jamais obscure ni douteuse.
Tel est le premier caractère, le caractère de véracité morale qui recommandait à l'Académie les Etudes sur l'histoire du gouvernement représentatif en France, de
1789 à 1848. Ces deux dates ainsi rapprochées, Messieurs, sont assez éloquentes. Quel siècle elles embrassent ! quels germes elles voient non pas seulement naître, mais grandir tout à coup , ébranler le sol où ils ont pénétré, porter des fruits de mort et de fécondité, et couvrir toule l'Europe de leur ombre ou de leurs débris !
Au milieu de cette vaste et étourdissante étude, de cet amas d'idées et d'événements, de promesses et d'accablants démentis, c'était un noble travail de demander à la religion, à la morale, au droit public, aux expériences comparées de l'histoire un certain nombre de vérités essentielles et de conditions nécessaires à tel peuple et à telle époque. C'est le but que se proposait, dès 1792, le sageMounier, écrivant à Genève, dans l'exil, un livre intitulé : Recherches sur les causes qui ont empêché les Français de devenir libres. Mais alors , le pilote découragé n'était encore qu'au moment du départ : il jugeait l'avenir, d'après une épreuve de quelques mois. 11 calculait sur quelques tempêtes l'instabilité de l'Océan. Combien, à soixante ans de distance, les mêmes perspectives offrent-elles plus d'enseignement et de pathétique grandeur ! C'est l'avantage du point de vue embrassé par le nouvel écrivain , M. Louis de Carné : il ne s'y est pas renfermé, cependant. La philosophie, la politique, la société du XVIIIe siècle, dans ce qu'elles eurent de noblement spéculatif et de fatalement erroné', ont fixé son étude; et, en quelques pages courtes, parce qu'elles sont fortement méditées, la littérature et l'esprit général du siècle entier servent d'introduction à ce que l'auteur appelle les idées de 1789, mélange mémorable de sagacité et d'inexpérience , de vérités immortelles et d'illusions.
En marquant cette séparation, en la plaçant, sur quelques points, ailleurs qu'on ne le fait d'ordinaire, l'auteur
a le mérite de ne rien rétracter d'équitable et de généreux, de ne point désavouer ces belles et prudentes formes de liberté, que la France eut le tort de ne pas adopter assez intimement, tout en exagérant la théorie, dont elles ne sont que l'application historique. Il signale les omissions et les fautes ; il pressent les écueils; mais il accepte, il embrasse l'intention de donner un but à la civilisation française et de compléter, par une profonde réforme du droit public et un sage équilibre de pouvoir et de liberté, l'œuvre laborieuse de tant de siècles de monarchie. Le vice fatal aux idées de 1789, le manque d'un point d'appui et d'un point d'arrêt, se révèle, avec la rapide logique des faits, par la prompte apparition du parti Girondin, que va remplacer le gouvernement de la Terreur, c'est -à-dire la tyrannie, au nom de la foule. Cette terrible succession, ces degrés et ces rapports des choses, si souvent décrits, trouvent dans M. Carné mieux qu'un peintre : ils y trouvent un juge incorruptible à toute séduction du sophisme, à toute excuse de la nécessité , et faisant partout sortir de la violence et de l'iniquité le malheur et la catastrophe , de telle sorte que la négation de la loi divine et des principes de justice humaine paraisse nécessairement la plus destructive des fautes politiques, comme elle est le plus grand des crimes.
Mais, nulle part, chez lui, on ne voit ce désespoir du bien, après l'excès du mal, ce découragement systématique et anticipé, que l'épreuve de nos temps d'anarchie a souvent inspirés à quelques esprits extrêmes, dans des partis différents. Ni alors, ni soixante ans plus tard, M. de Carné ne croit la liberté légale impossible en France, parce qu'elle a subi dès l'abord un immense échec, diversement renouvelé. Cela même est une des déductions de son ouvrage, un résultat final, qu'il résume dans ces fermes paroles : « Si la monarchie représentative a sombré
« deux fois en France, ce n'est ni parce qu'elle est opposée « à nos traditions historiques, ni même parce qu'elle est « incompatible avec notre génie; ce n'est pas davantage « parce que la France ne possède point une puissante « aristocratie territoriale. » Et chacune de ces assertions est appuyée de raisons et d'exemples, qu'il ne nous appartient pas d'indiquer ici. C'est assez de remarquer l'esprit même du livre, la noblesse des vues, la probité des maximes. Que l'auteur, dans la partie narrative de son ouvrage et dans l'analyse de l'homme extraordinaire, qui en occupe le point le plus élevé, nous paraisse s'éloigner de la vérité sévère et pécher par excès d'admiration; qu'il veuille reconnaître entre le consul de 1802 et l'empereur de 1805 un heureux contraste, au lieu dune continuité croissante, un génie tout de réparation et de justice, avant le génie de conquête et de despotisme, l'avenir l'en blâmera sans doute, mieux que nous ne pouvons le faire; mais cela même, en suscitant l'objection, ne diminue pas l'intérêt du livre. La première illusion de l'auteur n'aifaiblit pas la rectitude de son dernier jugement : et son culte pour la grandeur souveraine, tout empreint qu'il est d'une partialité respectueuse, conçoit quelque chose audessus, la puissance des lois et la dignité morale des peuples. Ce sont les caractères qu'il cherche surtout à dégager du milieu de nos troubles civils et qu'il aime à constater sous le régime de paix, où la France rétablit sa force inépuisable et se reposa, dans des luttes légales, de vingt-cinq ans de gloire militaire. M. de Carné décrit habilement cette occupation intérieure d'un grand peuple, le bien qu'elle fit à nous-mêmes et au monde, les fautes qui s'y mêlèrent, et les deux essais de monarchie limitée qui se succédèrent, avec leurs écueils divers et leurs avantages.
11 n'est besoin de dire que, dans cette histoire politique
d'un siècle de trente ans, l'auteur, sévère pour les fautes des pouvoirs et des partis, s'est appliqué surtout à marquer les heureux retours et les heureux progrès qui se firent en France, les habitudes d'ordre, de surveillance, d'économie accrues par la discussion publique, les réformes salutaires, les principes généreux introduits dans les lois, le mouvement d'activité morale et d'industrie tout ensemble qui s'étendit dans la nation. Les hommes qui furent les interprètes et les auxiliaires de cette transformation légale de la France, les Laîné, les de Serre, les Foy, les Royer-Collard, les Sainte-Aulaire, les Casimir Périer, les Sébastiani, et d'autres qu'il n'est pas temps de nommer, donnent une réalité vivante aux résumés souvent abstraits, aux généralités presque toujours impartiales, où se complaît notre intègre publiciste. Son livre, noble et vrai dans les principes, est donc juste envers les hommes. Il ne célèbre ou ne regrette que les convictions qui donnent de la force à l'àme, de la modération aux désirs, de la dignité à la retraite. Il loue de notre passé récent ce qu'en imite dans ses Institutions actuelles le peuple piémontais, ce vaillant et fidèle voisin de nos frontières de France et de nos drapeaux de Crimée.
Surtout, à part sa préférence pour une forme de gouvernement plus équitable et plus libre, sans être moins forte, il s'attache à montrer l'indispensable appui que la politique doit toujours emprunter à la morale, c'est-à-dire le fonds de croyances publiques, de vertus domestiques, de droits inviolables, sur lequel a besoin de s'appuyer l'action de l'État. Puis, à cette théorie générale, à ce sentiment élevé de la civilisation moderne il joint tout le scrupule inquiet, toute la probité du patriotisme, ne séparant pas ce qu'il désire de ce qu'il juge praticable, croyant la liberté nécessaire, mais ne la voulant que graduelle et judicieuse, et estimant que, sur cette route difficile, il
CONCOURS DK 1855. 189
peut y avoir des stations et des repos, mais que jamais le principe ne doit être oublié, ni le but abandonné.
Près de cet ouvrage si grave et si sincère, l'Académie, dans ses récompenses, place un autre livre parti de la main d'un missionnaire. C'est encore un monument d'histoire contemporaine, mais d'une histoire placée si loin de nous, qu'elle prend, à nos yeux, une forme toute de curiosité spéculative et archaïque. On sait combien, dans le grand siècle de la France et dans les années qui suivirent, la Chine avait attiré l'observation savante. Les Lettres édifiantes, ce recueil célèbre tant admiré de Montesquieu, ne renferment rien de plus historiquement original que les nombreux volumes consacrés aux Missions de la Chine; et, parmi tant de noms célèbres, dont s'honore l'érudition française, elle compte peu d'hommes aussi éminents que ces religieux, mathématiciens, astronomes, polyglottes, peintres, artistes, diplomates, qui, bravant tous les périls par la foi, désarmant les préjugés par leurs pieuses adresses, étaient parvenus à siéger parmi les mandarins de la Chine, pour de là correspondre avec l'Académie des sciences de Paris, et satisfaire aux questions curieuses de Fontenelle et de Mairan. Devant la vie et les travaux de ces hommes , des pères Gerbillon , Tachard, Parennin, Gaubil, Amiot, Cibot, Prémare, devant l'infatigable sagacité de Duhalde qui analysait et publiait ici leurs immenses recherches, l'Europe savante s'était inclinée et avait reconnu ce titre de plus à la France.
Aujourd'hui l'habile missionnaire qui, après quatorze ans de séjour dans le Thibet et la Chine, a d'abord publié, sur le premier de ces deux États, un ouvrage curieux et neuf, nous donne encore le tableau de l'empire chinois. Par là, ce voyageur, de retour d'un pays, où sont malheureusement restés tant de martyrs, vient non pas ajouter à l'ancienne prééminence des Sinologues français, mais
en renouveler, à quelques égards, la popularité. Ses deux ouvrages ont été beaucoup lus et déjà traduits en plusieurs langues. L'Académie, au jugement de laquelle le second était présenté par l'auteur lui-même, a partagé l'intérêt public. Elle n'a point ignoré diverses objections : il ne lui est pas échappé que, dans ce tableau relativement incomplet de Y Empire chinois, aux impressions directes de l'auteur, c'est-à-dire à ses épreuves, se mêlaient, dans une proportion trop grande, des récits empruntés ailleurs, des fragments, des extraits d'histoire générale. Elle a conçu, non pas la censure, mais la surprise, que suscitait parfois la forme de l'ouvrage, plus mondaine, plus séculière que ne le promettait le titre de l'auteur, et, nous ajouterons, sa vocation courageusement remplie ; mais, elle n'en a pas moins reconnu le réel et piquant intérêt du livre. Si, pour plaire au grand nombre, le voyageur se montre plus que le missionnaire, s'il n'a pas dans son récit moins de prestesse hardie qu'il ne lui en a fallu peut-être dans son périlleux ministère, il a cependant ajouté aux notions contemporaines un précieux supplément. Comparé aux immortelles Missions des deux derniers siècles, son témoignage, moins savant et moins authentique, semble même avoir un mérite à part, celui d'avoir regardé plus bas, d'être descendu davantage dans les rangs inférieurs et la vie commune de la Chine.
Par leurs succès mêmes, par les privilèges singuliers qu'ils avaient obtenus , nos premiers grands missionnaires, dans leur long séjour et leur étude profonde du pays, avaient dû considérer surtout la Chine officielle. Les plus accrédités d'entre eux habitaient dans le palais, fréquentaient la Cour et les Académies, suivaient l'empereur dans ses grandes chasses d'automne; et, quand cet empereur était savant et poëte, ils travaillaient sous ses yeux, et parfois étaient chargés de le traduire. De là, peut-être,
l'admiration excessive que quelques-uns de ces apôtres si favorisés mêlèrent au récit de leur apostolat soumis d'ailleurs plus tard à tant de funestes retours et de souffrances. Également éloigné de ces deux points extrêmes, le nouveau missionnaire, fort étranger à la cour, s'est mêlé davantage au peuple : non pas libre de tout danger, mais protégé par le nom de la France, il a parcouru, dans une condition moyenne, pour ainsi dire, une grande partie de la Chine, vu de près non pas le couronnement, mais les degrés secondaires, les ressorts et les roues de cette grande machine, qu'à d'anciennes époques un soulèvement subit a plus d'une fois transférée de main, sans la briser. Il en décrit donc le mouvement intérieur, l'enchaînement, l'action matérielle et le principe moral, si ce mot convient là où il n'existe en haut que violence et corruption, en bas que crainte servile et fraude.
Conduit de ville en ville, logé tour à tour dans des palais municipaux ou dans des auberges , reçu par les magistrats, admis dans quelques familles, mêlé à la foule du peuple, il abonde en traits expressifs, en détails curieux sur cette singulière nation, ou plutôt sur cet amas d'hommes entassés au midi et au nord d'une si vaste portion de l'Asie. C'est là le côté philosophique, la grande et instructive leçon de l'ouvrage. On y voit jusqu'où peut tomber, sous la loi unique du travail matériel et de l'utilité pratique, une nation d'ailleurs civilisée ; on y étudie à quel point la suppression de toute spéculation généreuse, de tout idéal divin, l'athéisme paisiblement appliqué sous le règne silencieux de l'arbitraire, peut énerver les âmes et faire coïncider le plus grand abaissement moral avec l'assiduité la plus laborieuse et parfois la plus intelligente dextérité. Toute préoccupation exclusive étant voisine de l'abus, l'Europe elle-même, l'Europe si habile dans l'application des arts, peut regarder avec fruit cet
exemple, que donne la Chine. La Providence étale à nos yeux chez le peuple chinois, à côté des plus riches produits de la matière et des merveilles du travail patient, la prodigieuse dépression du sens moral, et avec elle le malheur et la ruine, comme pour confirmer historiquement le précepte évangélique : V homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu ; c'est-à-dire que ce sont les croyances divines, la responsabilité morale de l'âme immortelle, l'amour de la justice, la sainteté de la famille et le courage civil et militaire des hommes qui font la puissance, la vie et la renommée historique des peuples. Par ces vérités , qui sortent du récit, sous des formes tantôt spéculatives et graves, tantôt moqueuses et presque légères, l'auteur a fait un livre pour le penseur et pour la foule, un livre, dont les défauts ne détruisent pas le curieux intérêt, et que l'Académie ne pouvait accueillir, sans le mettre au premier rang du Concours, en décernant à M. Hue une médaille de premier ordre, comme à M. de Carné. A cette place, en effet, elle doit admettre les ouvrages les plus divers, quand un certain signe de supériorité les rapproche. Elle n'évite, elle ne repousse, dans son impartiale équité, ni la politique, ni la science, ni même la poésie, quoi qu'on en ait pu dire.
Un compatriote de M. Louis de Carné, un autre enfant de la Bretagne, imbu non pas de ses traditions de parlement et de ses anciens essais de libertés provinciales, mais de ses vieilles mœurs, de ses chants indigènes et du spectacle de ses bruyères et de ses rivages, viendra partager le prix du publiciste et du missionnaire, avec un petit volume de vers parfois rudes et négligés, mais où le souffle du poëte a passé. Vous savez combien est rare un peu de vraie poésie, et combien ce don mérite de préférence et rachète de fautes. Un ancien nous l'a dit, au milieu des
âpres mépris qu'il jetait à son siècle : « Mais le poëte d'é- « lite, dont la veine ne soit pas chose banale , qui ne « sache rien développer de vulgaire, qui ne frappe pas son « vers à l'empreinte commune de la monnaie courante, « le poëte tel que je ne puis le montrer, et que seulement « je le sens, ce qui fait ce poëte, c'est une âme libre d'in- « quiétude, à l'abri de toute souffrance amère, éprise des « forêts et pouvant boire aux fontaines des nymphes « d'Aonie '. »
Quel contraste ce portrait, esquissé sous les Césars, il y a dix-huit siècles, n'offre-t-il pas avec les mœurs d'alors, ou même avec la corruption affairée, les ambitions de gain et les sollicitudes de nos grandes sociétés modernes''' C'est assez dire que le poëte n'est pas aujourd'hui moins difficile à trouver qu'au temps de Juvénal, mais qu'on peut encore, s'il existe, le reconnaître au même signalement, le rencontrer, pour ainsi dire, aux mêmes lieux. Tel, en effet, nous avait paru l'auteur des poëmes de Marie et des Bretons; tel, il nous paraît encore dans ses histoires poétiques, souvenirs du même sol, élans du même cœur, les Missionnaires en Bretagne et en Amérique , les Pécheurs, les Ecoliers de Vannes, les Moissonneurs, Y Église, et tant d'autres aspirations ou naïves, ou savantes, d'un talent à la fois solitaire et populaire, unissant à la couleur indigène la grâce originale et, sous ses vers et sous l'accent de son pays, faisant partout sentir le battement de son âme. Qu'il ait été parfois moins heu-
1 Sed vatem egregium, cui non sit publica vena,
Qui nihil expositum soleat deducere, nec qui Communi feriat carmen triviale monetâ, Hune, qualem nequeo monstrare et sentio tantùm, Anxietate carensanimus facit, omnis acerbi Impatiens, cupidus sylvarum aptusque bibendis Fontibus Aonidùm.
reux dans ses théories que dans ses exemples ; que sa poétique nouvelle prête à l'objection, et, parmi de beaux vers renferme, çà et là, des témérités de jugement plus encore que de poésie , nous le regrettons , sans priser moins ce talent heureux , qui tout récemment vient de peindre avec énergie les deux Proscrits^ comme il a peint avec une ineffable douceur ce qu'il appelle la fleur de la tombe» Que M. Brizeux, ce poëte-né, si fidèle à son origine, attaché, dans son âge mûr, aux naïfs et religieux souvenirs qui enchantaient sa jeunesse, demeuré toujours hors des faveurs du monde, non par misanthropie, mais par modestie, aimant de sa terre natale jusqu'à la pauvreté, qui trop longtemps l'y retient, dans un obscur village, que M. Brizeux, avec une médaille du même rang que les précédentes, reçoive pour ses vers et pour luimême la couronne de l'estime publique!
D'autres études, où l'érudition se mêle à l'intérêt historique, appelaient le suffrage de l'Académie. Un livre surtout devait fixer son choix par le sujet qu'elle-même avait recommandé, et qui est incessamment à l'ordre du jour, dans des Concours littéraires fondés par M. de Montyon : ce livre, ce sujet, c'était la Charité chrétienne, aux premiers siècles de l'Église. Déjà, dans un concours sur la question plus générale de la Charité, après les ouvrages couronnés de M. Schmidt de Strasbourg et de M. Chastel de Genève , ce précieux fragment de l'histoire de la Charité avait été particulièrement remarqué. Reproduit cette fois dans son vrai cadre , accru de faits nouveaux empruntés aux lois romaines comme à celles de l'Église, retraçant, par le côté le plus touchant, la grande lutte de l'ancienne société à son dernier âge et les efforts du christianisme, pour humaniser l'empire romain, cet essai de M. Franz de Champagny est une haute leçon morale donnée par l'histoire. Les analyses habiles de l'auteur
dans un sujet si pathétique, son double principe de l'aumône en général, et de la protection des faibles, la manière dont il en recherche l'application, à l'égard de l'enfant, de la femme, de l'esclave, du prisonnier de guerre, du coupable même, tout cela forme un ensemble instructif et curieux, et une consolante image de l'amélioration, que peut recevoir l'humanité , dans le déclin même de la société politique. Ainsi décrite, ainsi mise en action, la Charité apparaît comme le rayon divin, qui devait encore guider le inonde , dans la nuit prochaine des invasions barbares, et se retrouver en tête de la civilisation future , pour grandir sans cesse avec elle. Unissant à l'élévation spéculative l'attention aux détails, cherchant jusque dans les prodiges de Y ascétisme le point d'utilité pratique , se rendant compte des ressources et des besoins de l'ordre civil , comme des ardeurs de l'enthousiasme religieux, l'auteur a renfermé dans un court espace un savant travail, qui partout honore la vertu, exhorte au bien et nourrit le cœur de sentiments généreux et sages. Qu'il persévère dans cette noble voie, qu'il contribue pour sa part et de sa science judicieuse à cette grande revendication du Christianisme dans le passé, gage immortel du perfectionnement moral de l'avenir !
Ce qu'un esprit élevé a fait ainsi, pour un chapitre important de l'histoire philosophiquement considérée, on Je voit avec intérêt s'étendre à tout enseignement historique, et modifier heureusement les études et les idées de la jeunesse. C'est, sous ce rapport, que l'Académie a placé très-haut dans son estime un livre modeste de titre : les Récits de l'histoire de trance, ne comprenant encore que la Gaule romaine et les Mérovingiens. Élémentaire pour la forme, cet ouvrage est très-avancé pour le fond ; car il arrive à la vérité, en substituant aux traditions convenues et monotones de ces temps barbares l'image de ce
qui s'y mêlait de mœurs originales et de vertus naïves. Les crimes obscurs des descendants de Clovis, les descriptions exagérées et fausses de leur puissance prendront là moins de place, sans doute, que les sacrifices et le courage de tel pieux évêque, ou de tel solitaire. Mais cela même peindra le siècle, qu'il s'agit défaire connaître; et ces temps , dont l'histoire semblait atroce et fastidieuse, attacheront le souvenir et la réflexion , non par aucun ornement fictif, mais par le seul emploi et par la découverte du vrai, qu'on avait trop négligé. En cela même, le nouvel historien n'est pas inventeur : il applique le conseil et l'exemple d'un maître éminent ; mais c'est beaucoup d'innover, même à la suite, en rendant populaire et familier dans l'enseignement ce qu'un autre avait aperçu par la science, et ressuscité pour l'imagination et pour le goût. L'Académie décerne aux deux volumes de M. Courgeon, comme au bel et attachant travail de M. Franz de Champagny, une médaille de deux mille francs.
Elle réserve la même distinction à l'œuvre morale et poétique d'un homme de lettres, chez qui beaucoup de savoir n'a pas détruit le tour libre de la pensée et le naturel de l'expression. 11 s'agit encore d'un recueil de Fables, entreprise à la fois téméraire et fréquente. Au premier abord , il semble que dans notre langue on ne devrait plus faire de Fables proprement dites; que c'est un genre désespéré, une forme épuisée par la perfection suprême du modèle, que nous en avons eu : et cependant, vous le savez , quoiqu'il n'y ait pas un second fabuliste en titre, après celui qui, pour nous, est le nom même de la fable, il s'est fait, et il se fait encore çà et là des apologues excellents par le tour piquant des vers et le bonheur de l'épigramme. Quelques-uns, et c'est beaucoup, pourront être empruntés désormais au recueil nouveau de M. Halévy. Une tristesse, dont la langueur même
n'est pas sans grâce, y fortifie parfois la leçon morale, en la rendant plus touchante. L'auteur , exercé dans sa jeunesse à de difficiles études, sur la poésie des Tragiques grecs, mérite de reprendre aujourd'hui cette œuvre, et d'en faire sortir, comme le permet le goût de notre temps, quelques essais d'imitation, d'autant plus éloquents qu'ils seront plus fidèles.
L'Académie lui décerne une médaille du même ordre que les deux précédentes. Elle ne regrette pas d'avoir cette année recueilli dans le cercle du prix Montyon deux talents poétiques; car une juste sévérité ne lui permettra pas d'ailleurs de décerner son Prix ordinaire de poésie, sur un noble sujet proposé : les restes de saint Augustin rapportés en Ajrique. Ce n'est pas que l'attention publique ait manqué à ce récent et religieux souvenir. Plus de cent pièces de vers nous sont parvenues; mais, l'émulation empressée n'est pas le talent : et, sauf quelques vers heureux, trop rares et trop entremêlés de fautes , l'Académie a dû trouver que le sujet choisi par elle avait inspiré bien peu ceux qu'il attirait en si grand nombre. Elle ne renonce pas cependant à l'appel qu'elle avait fait : elle laisse encore les noms de saint Augustin et d'Hippone , inséparables de cette Afrique septentrionale , aujourd'hui française , susciter par la réflexion quelque jeune talent qui peut-être nous écoute; elle ajourne le Prix.
Nous n'exagérons rien, Messieurs. Dans la solennité de ces Concours, dans le renouvellement de ces épreuves, nous n'avons pas l'orgueil de croire former à volonté des poètes : c'est beaucoup d'entretenir le goût, le respect de la poésie; c'est quelque chose de contribuer à maintenir en France, sous toutes les formes, cet amour des lettres, cette admiration sévère de la beauté antique et de l'art moderne, qui fait depuis deux siècles une si noble part de
l'esprit français et de son ascendant au dehors. C'est à ce point de vue même que, depuis plusieurs années, l'Académie, dans ses jugements et ses programmes, a cherché de préférence ce qui se rapportait aux plus fortes études de littérature classique, aux études, où le savoir approfondi sert à l'inspiration, où la hauteur et la variété des modèles agrandissent la théorie, où l'esprit se fortifie par la comparaison et s'élève, en admirant. De là, Messieurs, ces problèmes d'érudition et de goût que nous avons posés, ces études que nous avons demandées, que nous avons obtenues sur de grands noms soit de l'antiquité, soit des siècles modernes.
Cette fois l'Académie avait désigné, pour sujet d'un tel travail, un des plus grands maîtres de la narration antique, ou plutôt du génie historique, dans tous les temps; car les diversités de mœurs et de costume, les accidents de climats et d'institutions laissent trop de place à l'homme lui-même, à l'inépuisable fonds des passions humaines, pour que l'art de les pénétrer et de les peindre aujourd'hui ne soit pas encore, dans sa multiple richesse, ce qu'il était, il y a deux mille ans. De même que la statuaire hellénique avait su enfermer et faire saillir, sous la perfection majestueuse de la forme, toutes les émotions de l'âme, ainsi les grands historiens de la Grèce et de Rome, sous cette beauté d'éloquence, que parfois on leur reproche et qui est une portion de leur vérité même, ont ineffaçablement gravé les traits toujours renaissants de la grandeurvirile,oude l'abaissement moral, aux prises avec l'ambition, la gloire, la liberté, l'esclavage. Se pénétrer de leurs récits, c'est apprendre la vie publique : c'est plus encore, c'est étudier, avec le génie des époques différentes, la nature de l'homme, les lois auxquelles il n'échappe jamais, et qui sont comme les conséquences de cette nature même, et les volontés de Dieu sur elle.
Une telle étude est vaste ; et l'examen, qu'avait demandé l'Académie sur Tite-Live, n'était rien moins qu'un livre de critique savante, de philosophie appliquée au droit public et à la morale, d'art oratoire et de goût. Ces conditions élevées et diverses ont été presque remplies par un homme de talent, qui s'y est repris à deux fois : et l'Académie, sur trois laborieux ouvrages qu'elle avait reçus dans un Concours prorogé, a la satisfaction de couronner un travail solide et neuf, où le sentiment de l'antiquité et la méthode moderne s'unissent à propos, et qui met habilement sous nos yeux toutes les questions de certitude historique, de vérité locale, d'enseignement solide, de passion dramatique et de goût, que font naître les Annales de Tite-Live, ce monument mutilé, mais si grand encore, érigé à la mémoire du peuple, dont la trace est demeurée partout sur notre Europe.
Depuis les érudits du seizième siècle et les penseurs leurs contemporains, depuis Glareanus et Machiavel jusqu'au sceptique inventeur Niebùhr, que de témoins à consulter, que de jugements à revoir, pour les corriger l'un par l'autre et en tirer l'évidence! Mais ce que l'auteur a surtout heureusement interrogé, c'est Tite-Live luimême confronté avec son temps, avec la législation, les mœurs, la littérature générale de son pays. Pour cela il fallait un lettré, autant qu'un philosophe, un homme de goût, autant qu'un érudit; car Tite-Live, c'est l'image même de l'urbanité romaine, dans sa splendeur élégante, après les maux de la guerre civile, mais avant les abjections de l'empire, et lorsqu'il restait encore de la liberté disparue comme un reflet de noblesse nationale et de gloire.
Pour atteindre là, le jeune et habile érudit, vainqueur dans ce Concours, a dû faire un morceau d'histoire, autant qu'une œuvre de critique. Il n'a pas séparé le peintre
du modèle, et le poëte historien de tous les grands souvenirs et des traditions magnanimes qui ont fait sa poésie. C'est l'intérêt puissant du travail étendu, que récompense aujourd'hui l'Académie : non que l'auteur ait nulle part pris le ton du panégyrique, ni qu'il ait naturellement l'esprit trop admirateur. Sa réflexion fine et sévère est plutôt disposée à trouver le côté faible de la grandeur, et à relever des excès dans la louange, autant que des torts dans la gloire. Son style net et juste, parfois énergique et nouveau, lorsqu'il exprime ses propres idées, ne se prête pas toujours à rendre avec assez d'émotion et d'éclat l'éloquence de son modèle. Il n'a pas, devant Tite-Live, l'éblouissement de ces étrangers qui, venus des confins les plus reculés de la Gaule et de l'Ibérie, pour voir le grand historien, repartirent après cette entrevue, sans regarder au delà, et donnant cet exemple inouï, nous dit saint Jérôme1, d'avoir cherché dans Rome autre chose que Borne elle-même. Notre sévère et ingénieux critique ne partage pas cette préoccupation littéraire. En jugeant Tite-Live, il porte sur beaucoup d'autres sujets une attention curieuse et libre. L'épigraphe même qu'il a choisie, In historié orator, et plusieurs pages de son livre destinées à la justifier, pourraient faire croire que, par ce titre d'orateur, dont il salue Tite-Live, il n'est pas, dans la louange même, assez juste envers le grand historien. Les discours, en effet, mêlés par Tite-Live à ses récits et parfois inférieurs à quelques paroles originales qui nous sont par-
1 Ad Titum Livium lacteo eloquentiœ fonte manantem de ultimis Hispaniae Galliarumque finibus quosdam nobiles venisse legimus; et quos ad contemplationem suî Roma non traxerat, unius hominîs fama perduxit. Habuit illa aetas inauditum omnibus saeculis celebrandumque miraculum, ut tantam urbemingressi aliud extra urbem quœrerent. (InEpist. ad PaulamS. Hieron.).
venues d'ailleurs1 dans leur primitive rudesse, ces discours peuvent être chez lui souvent une heureuse parure de la narration : ils n'en sont pas la substance et l'âme ; ils laissent dans toute sa supériorité originale un autre et plus constant mérite de l'historien, le naturel éclatant du récit, la vérité des caractères et des peintures, cette passion dans la parole, enfin, qui est la vie nouvelle des temps anciens ressuscites pour l'avenir; c'est en cela, c'est par là que le récit de Tite-Live, sans être trop oratoire, est admirablement éloquent, est l'éloquence même, aussi grande que ce qu'elle raconte, aussi grande que Rome. Félicitons cependant l'auteur, M. Taine, de ce noble et savant début dans les lettres classiques; et souhaitons de tels candidats à nos Concours et de tels maîtres à la jeunesse de nos écoles !
Un autre sujet d'étude, emprunté à ce que j'appellerais notre propre antiquité littéraire, a été moins heureux. L'Académie, dans son attention aux progrès de la tradition française pour la langue et les lettres, frappée de la révolution mémorable qui s'est préparée et décidée, entre les dernières années du seizième siècle et la première partie du dix-septième, avait appelé sur cette époque intermédiaire les recherches et la réflexion des esprits cultivés. Elle y voyait plusieurs problèmes à résoudre, l'ascendant de la vie active sur la spéculation studieuse, l'influence des grands débats religieux, des émotions civiles sur le caractère général des lettres, le travail simultané des esprits, leur croissance, pour ainsi dire collective, et, à certains moments de maturité, non plus seulement la grandeur isolée, mais l'impulsion du génie qui s'élance et élève son siècle, après lui. De sérieux travaux, d'estimables efforts ont été tentés avec zèle par plusieurs
1 Vid. in Aul. Gell. Noct. Attic. lib. IV, c. 18.
concurrents et se remarquent surtout dans un des ouvrages soumis à notre examen. Mais l'œuvre n'est pas faite encore; le but n'est point atteint; l'exemple surtout n'est pas donné; et, dans un savant Mémoire plein de recherches curieuses et de nobles sentiments, l'auteur n'a pas assez témoigné du succès de sa propre étude pour luimême, par ce goût de saine élocution et de sobre élégance, que doit donner la connaissance approfondie de notre langue, d'Amyot à Descartes. L'Académie, espérant un bon ouvrage, ajourne encore une fois le Concours.
Elle n'usera pas de la môme rigueur là où l'épreuve était plutôt d'érudition que d'art, et où les secours moins abondants, moins accessibles, imposaient plus d'efforts. Sur une autre question qu'elle avait proposée, la Poésie narrative au moyen âge, l'Académie, sans décerner le prix, ne proroge pas le Concours. Depuis deux ans, un seul ouvrage lui était parvenu, comme pour attester que cette étude difficile et neuve est demeurée dans le domaine du bien petit nombre ; que, malgré les publications faites depuis vingt ans, le procès n'est pas instruit encore; que bien des pièces manquent, et qu'on ne peut comparer assez, pour généraliser et conclure. Déjà, cependant, à l'étranger, on a fait des systèmes, là ou il faudrait encore faire des éditions. Tel écrivain du Nord, qui refuse à nos trois derniers siècles l'imagination et l'esprit poétique, déclare que les Français en eurent cependant jadis, qu'ils l'ont perdu sur la route, mais qu'au douzième siècle ils avaient composé plusieurs épopées admirables. Réduire un peu ces paradoxes, et, sans croire que nous avons autrefois surpassé Corneille, Racine et la Fontaine, chercher au vrai la valeur de notre enfance poétique et retrouver dans nos vieux récits, en stances monorimes, les prémices de la langue et du génie français, c'était, il semble, une heureuse et nationale étude. Le livre qui la
rendrait populaire n'est pas écrit encore ; mais le travail préparatoire est presque achevé par un homme érudit et sagace, M. Chabaille, aussi intelligent des vieilles traditions de notre langue que versé dans la connaissance littérale des plus anciens manuscrits qui les'conservent. Ce qu'il n'a pas fait, depuis deux ans, l'Académie ne l'attend pas aujourd'hui d'un autre. Elle arrête ici le Concours; et, sans décerner le prix, elle en attribue la moitié au savant et judicieux mémoire de M. Chabaille. Elle souhaite en même temps que le vœu souvent exprimé et la promesse récemment faite d'une publication des poëmes chevaleresques de notre moyen âge vienne compléter bientôt, par une précieuse série, nos monuments d'histoire nationale. Les légendes de l'imagination et du courage sont une partie des Annales de France.
A travers toutes ces recherches, proposées par l'Académie, nous arrivons à son ancien Prix d'éloquence. Cette fois, elle avait adopté pour sujet d'une telle épreuve le grand écrivain le plus dédaigneux en apparence des règles de langage, qu'elle recommande et qu'elle observe, depuis deux siècles : elle avait choisi le duc de Saint-Simon. L'Académie n'avait pas eu jadis l'avantage d'inscrire sur sa liste, même comme grand seigneur, cet homme de génie posthume, dont l'inimitable éloquence ne fut pas soupçonnée des contemporains, et qui trouva sans doute dans le secret absolu de sa parole écrite un surcroît de hardiesse originale et de liberté sans frein : l'Académie s'en dédommage aujourd'hui, en le ramenant sous cette loi commune de l'éloge public, qu'elle a décerné souvent à ces maîtres de la parole, à ces peintres de la vie humaine, à ces penseurs éloquents, parmi lesquels Saint- Simon a pris enfin son rang de préséance, ou d'égalité ajourné, pendant un siècle et demi.
Nous ne devons pas empiéter ici, Messieurs, sur la ma-
nière solide, ingénieuse, dont ce triomphe est expliqué dans deux discours, entre lesquels l'Académie n'a pas voulu marquer une préférence : tant ils sont l'un et l'autre bien sentis et bien écrits ! Un mot seulement sur cette justice envers Saint-Simon, d'autant plus complète qu'elle a été plus retardée. N'est-il pas vrai, en effet, pour tout studieux appréciateur de nos deux derniers siècles, que le duc de Saint-Simon, cet antagoniste solitaire de Louis XIV dans sa cour, cet inflexible et malin frondeur, dans le siècle de l'admiration , cet indépendant féodal sous le pouvoir absolu, et enfin ce demeurant de la vieille foi et des vieilles mœurs jusqu'en pleine Régence et dans le flot croissant du scepticisme épicurien, a singulièrement gagné pour sa gloire au séquestre prolongé de ses écrits et à leur complète apparition, vers 1829 seulement?
Leur temps n'était pas encore venu, même dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Les esprits les plus libres d'alors, Voltaire, Duclos, auxquels on avait entr'ouvert ces précieux Mémoires, ne les goûtaient qu'à demi, plus choqués peut-être encore des licences du style que de l'âpreté des jugements. 11 fallait, pour ainsi dire, le profond bouleversement que traversa la France, cette secousse sans limites suivie d'une réaction presque égale, cette révolution des mœurs passée dans le langage, ces règnes successifs de l'anarchie, du despotisme et de la liberté, pour qu'enfin, dans une société si remuée et si nouvelle, la voix antique de Saint-Simon, cette déposition passionnée, capricieuse, éloquente d'un témoin si pénétrant, cette histoire testamentaire de tout ce qui avait péri, fût avidement reçue, étonnât sans trop heurter, piquât la curiosité, sans offenser le goût, et devînt, pour notre admiration, le dernier et presque le plus original monument de notre grand siècle littéraire. Cependant, après le premier éblouissement de cette
révélation tombée si à propos, après l'engouement parfois excessif pour le style si indiscipliné de ce peintre de notre âge classique, il restait encore à demander un jugement impartial sur la vie et l'ouvrage du plus partial des historiens. Le vœu de l'Académie n'a pas été stérile. Quatorze discours, dont plusieurs attestent autant d'esprit que d'études, ont été offerts à notre examen. Deux ont paru des travaux également distingués par la justesse et la liberté des vues, l'accent de l'honnête homme et le talent de l'écrivain.
Le discours n° 1, ayant pour épigraphe ces mots de Montesquieu : « On trouve dans les histoires les hommes « peints en beau, etc.; » est d'une main rapide et sûre. Avec la connaissance précise et l'image vraie des événements historiques, on y sent ce qui est plus rare encore, l'intelligence de la vie et l'étude de l'homme. L'auteur écrit bien, parce qu'il sait beaucoup, qu'il choisit dans son savoir, et qu'il rend avec force ce qui touche à son sujet exactement compris. Dans ce discours, la vie du duc de Saint-Simon, c'est-à-dire sa naissance, son éducation, ses prétentions, ses attentes, ses mécomptes sont le commentaire de ses Mémoires. Ce double sujet d'analyse, l'homme et le siècle, le courtisan éconduit, devenu peintre incomparable, et le règne, la personne du grand roi se trouvent habilement réunis, sous l'œil du critique qui seul est, à l'égard de tous deux, au point de vue de la postérité, sans aveuglement, mais non sans admiration. L'auteur de ce discours est un magistrat, comme notre France en a toujours porté, d'un esprit droit et libre, unissant au noble attrait des lettres la philosophie pratique donnée par la science des lois. Son nom est M. Eugène Poitou, juge au tribunal civil d'Angers.
Plus étendu dans quelques parties, le discours n° 11, qui partage, à titre égal, le prix, n'a pas moins intéressé
l'Académie par l'étude délicate du temps où vécut Saint- Simon, le vif sentiment de son génie, et l'art de juger ses faiblesses d'ambitieux, ou de courtisan, de manière à reviser ses injustices d'historien, tout en faisant ressortir son admirable énergie de censeur misanthrope et de peintre irrité. L'auteur a su bien louer à la fois Saint- Simon et Louis XIV ; et il réunit quelques vues saines et nouvelles en histoire à l'admiration finement instructive d'une des œuvres les plus étonnantes de notre grande prose française du dix-septième siècle.
Le seul désavantage actuel de ces deux discours, ce que nous ne saurions racheter par aucune louange, c'est l'impossibilité de les faire immédiatement connaître dans une lecture complète, d'en citer même tout ce qu'on pourrait en détacher d'expressif et de remarquable par des mérites divers. Pour la confirmation entière de notre jugement , nous renverrons , mais avec confiance , à la publication prochaine des ouvrages couronnés; et, en proclamant, auprès du nom de M. Eugène Poitou, celui de M. Amédée Lefèvre-Pontalis, avocat à la cour d'appel de Paris, nous offrirons seulement à cet auditoire quelques fragments trop courts de deux excellents écrits, qui seront lus en France.
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RAPPORT
SUR
(28 août 1856)
Messieurs,
Cette réunion toujours chère aux lettres, dont la première récompense est l'attention publique, doit aujourd'hui paraître attristée pour nous, par la perte de l'homme que nous avons, depuis quinze ans, couronné ici même d'une distinction annuellement renouvelée. Personne ne s'était lassé d'une si longue justice rendue à l'éminence du talent historique et à l'empire de l'esprit et de la volonté sur les défaillances du corps. La mort seule fait cesser, à l'égard de M. Augustin Thierry, cet hommage singulier qu'une fondation généreuse avait rendu possible, et que des conditions uniques justifiaient pour lui.
N'hésitons pas même à le dire : ce sera pour le caractère de notre temps une marque honorable qu'il y ait eu de nos jours cet accord si constant des juges, des concurrents et du public à proclamer tant de fois un même nom, à maintenir si longtemps une même préférence.
N'admettons pas que, sous l'ascendant des applications
pratiques et de l'industrie lucrative, l'intelligence de cette grande nation soit tentée de devenir moins sensible aux travaux délicats du goût, aux œuvres de l'art, pour l'art lui-même. L'éclatante équité de l'opinion en faveur de M. Augustin Thierry serait là pour répondre. Elle a survécu aux variations du temps, aux changements de pouvoir, à l'instabilité des plus augustes patronages; et les remplaçant, pour ainsi dire, elle a, par cette noble substitution, protégé jusqu'à la fin le travail et la vie de l'illustre écrivain, qu'elle dotait d'honneur et d'indépendance.
Ce privilège est épuisé, Messieurs. Fondé sur un des anciens ouvrages de M. Augustin Thierry, les Considérations sur r histoire de France et les Récits mérovingiens, il s'attachait aussi à YHistoire des Communes, que sa mort laisse interrompue. Désormais la récompense de M. Augustin Thierry ne dépend plus que de la gloire, et ne sera donnée que par l'avenir ; sa place y est assurée. La louange contemporaine est parfois aveugle, excessive; mais elle ne se trompe pas toujours. « J'augure de tes histoires, « écrivait Pline le jeune à Tacite, qu'elles seront immor- « telles1; » et dix-huit siècles écoulés ont fait de ce présage une réalité qui s'accroît encore. Quels que soient aussi nos augures, ou plutôt nos certitudes pour la durée du nom de M. Augustin Thierry, nous avons aujourd'hui à déplacer, sinon à transférer complètement cette couronne destinée, disait le fondateur du prix, au travail le plus éloquent sur notre histoire.
Comment répondre à ce programme un peu ambitieux ? L'éloquence, la vraie éloquence est bien rare partout, bien rare dans l'histoire. M. Thierry lui-même, si pénétrant et si vrai dans ses récits , si expressif pour le détail
1 Auguror (nec me fallit augurium) historias tuas immortales futuras. Plin., \\b,\u,Epist, 33.
des mœurs, si naïvement associé aux émotions populaires qu'il décrit, n'atteint à ce don de l'éloquence que dans les grands tableaux de la conquête de l'Angleterre par les Normands ; et c'est l'éclat de ce petit nombre de pages impérissables qui a dû se réfléchir, à nos yeux, sur l'ensemble de ses écrits.
Que si maintenant, Messieurs, dans le môme ordre, non de génie, mais d'études, un homme jeune encore, animé d'une imagination assez vive pour avoir à s'en défendre et, en même temps exact, sur les recherches, s'imposant avec scrupule la vérité dans les choses, et cherchant la justice envers les hommes, que si, dis-je, un homme de talent, ainsi dirigé, a fait lire successivement de nombreux volumes sur notre histoire, s'il a, malgré les erreurs et les fautes d'une si longue tâche, ajouté souvent à l'intérêt des faits connus, et marqué de quelques traits de plus nos époques mémorables, si l'instinct de la patrie, l'amour éclairé de sa gloire, le culte de ses grands hommes respirent dans tout ce qu'il écrit sur un tel sujet, ne peut-on pas avec justice lui décerner cette récompense, qu'un autre avait obtenue par la perfection d'un art plus irréprochable?
L'Académie décerne cette année à Y Histoire de France de M. Henri Martin le grand Prix fondé par le baron Gobert. En accroissant ainsi la récompense , pour l'étendre à l'ouvrage entier, l'Académie comprend sous son vote des parties de travail déjà couronnées par une autre classe de l'Institut: elle se félicite de cette indirecte sanction à son propre jugement. Mais, elle sait aussi que, dans une composition si vaste, elle rencontre bien des sujets de doute et de critique; elle le sait, et n'en est pas arrêtée; elle n'adopte et ne veut honorer ici que ce qui est bon, judicieux, salutaire dans l'œuvre immense et inégale d'un i oeur honnête, d'un esprit actif, ingénieux qui , à travers
nos jours d'ambition impatiente et de gloire rapide, a dévoué vingt ans d'infatigables études à l'achèvement d'un labeur, qu'il corrige sans cesse. Mais ces corrections sontelles toutes à l'abri du reproche? Nullement, Messieurs ; et le Prix que nous décernons n'en a pas besoin. Aujourd'hui même, nous indiquerons librement combien l'auteur nous paraît, dans la révision récente de ses premiers volumes, et dans un des plus beaux épisodes de notre histoire, s'être écarté du vrai, par son admiration pour les Druides et par l'influence qu'il leur attribue sur le génie de la France.
Ici tout manque au paradoxe , le témoignage des faits, la logique des conséquences. Le Druidisme bien mal connu, malgré quelques lignes de César et quelques vers de Lucain, n'a pas servi de modèle à la constitution de notre Église; il ne portait pas dans son sein Vidée de la France ; il ne s'est pas retrouvé jusque dans l'héroïsme de notre moyen âge. Pourquoi cette préoccupation ? dirons-nous à l'historien. D'où vous vient cette lumière, que vous n'aviez pas d'abord aperçue? Ce ne sont pas les druides, immolateurs sauvages de victimes humaines, ce sont les martyrs chrétiens , victimes volontaires des tyrannies de l'empire, qui, de Jérusalem jusqu'à Rome, d'Alexandrie, de Smyrne, de Corinthe jusqu'à Lyon et à Lutèce, ont relevé l'esprit humain, en lui attestant par leur sérénité dans les supplices, sa céleste origine et son immortelle nature. Ce n'est pas une tradition Druidique, infiltrée à travers les âges, qui, d'un obscur hameau de France, suscita Jeanne d'Arc, comme une autre Velléda : ce fut l'esprit chrétien, dans une âme simple et sublime; ce fut la passion du dévouement, l'ardeur de mourir pour son pays , et pour ses frères , sans verser soi-même le sang d'un ennemi, et en marchant au combat, comme une victime sainte réservée au sacrifice , après le triom-
phc. Mais je m'arrête : il est facile de blâmer, clans un grand travail. L'honneur .de M. Henri Martin, c'est d'obtenir, même pour un temps, la distinction qu'a possédée , à titre inamovible, celui qu'il appelait son illustre maître.
L'Académie a déjà regretté que, dans l'intention du fondateur, le second Prix ait été si éloigné du premier ; et toutefois, ce Prix, elle le partage aujourd'hui entre deux concurrents nouveaux. Elle le décerne par moitié à de savantes et lines observations sur le gouvernement intérieur de la France , et à l'histoire curieuse d'une des fondations de Louis XIV, la maison de Saint-Cyr. Les deux auteurs sont destinés à d'autres succès et distingués par d'autres ouvrages. M. Ghéruel est un des hommes qui connaissent le mieux la France du dix-septième siècle, ses lois, son gouvernement, ses mœurs , sa littérature. ïl réunit à la précision des vues la nouveauté des recherches. M. de Lavallée , auteur d'une histoire de France utile et souvent réimprimée, n'y a pas seulement porté, dans les détails géographiques , une exactitude habilement calculée pour l'intérêt, comme pour l'intelligence des faits ; il se livre avec ardeur à cette étude des sources historiques les plus détournées , où de grands talents pénètrent aujourd'hui de toutes parts , pour en tirer par la peinture des caractères et le détail des mœurs , une interprétation du passé à la fois plus piquante et plus vraie.
En honorant ainsi à part la science de l'histoire, l'Académie aime à conserver aux Prix fondés par le baron Montyon leur destination toute morale. Mais, dans ce cercle, elle étendra beaucoup ses choix; et elie n'hésite pas à les rapprocher de ce qui peut paraître à certains esprits trop spéculatif, ou même chimérique. Elle place aujourd'hui dans le premier rang des ouvrages utiles aux
mœurs un recueil de poésies sans apparence dogmatique, une variété d'accents mélodieux sortis d'une âme émue sous l'impression des lieux, des souvenirs d'études , ou des élans d'affection. Et en effet, Messieurs, si, dans la pensée des anciens législateurs, et selon l'expérience de plus d'un peuple moderne , la musique est douée d'une grande action morale, la poésie, cette musique intérieure de l'âme, n'a-t-elle pas droit au même empire? Et quand elle y met tout son effort, quand elle se propose pour lui t les vérités mêmes de la philosophie ou les promesses divines de la religion, ne peut-elle pas devenir la forme d'enseignement la plus persuasive pour le cœur'/ L'enthousiasme du bien ne peut-il pas donner l'inspiration, comme la charité donne l'héroïsme?
Ainsi nous ont frappés les Symphonies de M. de Laprade, œuvre de méditation et de candeur, mélange d'inductions métaphysiques, de sentiments austères avec tendresse, et de vives émotions empruntées au spectacle de la nature, et rapprochées toujours des grandes vérités inscrites au cœur de l'homme , comme sur la voûte des cieux. Ah ! sans doute, cet ouvrage ne pouvait utilement concourir avec tel ou tel produit de l'intelligence appliquée, tel ou tel résultat de l'observation scientifique. Il n'y avait point là de mesure commune. Au calcul qui vérifie, par un procédé nouveau , la vitesse de la lumière sur la zone terrestre, on ne saurait comparer le libre et pur essor de l'âme vers le Créateur de la lumière et des mondes; à telle expérience sur la matière éthérée on ne saurait opposer cette aspiration d'amour qui donne des ailes à la pensée, selon la parole de Platon. Mais, qu'en dehors du cadre factice d'un parallèle impossible, on lise ces poésies variées de sujet et de forme, sous une seule passion , l'amour de l'idéal dans l'homme , de l'ineffable dans Dieu, on se sentira comme touché d'un
souffle bienfaisant , on aimera cette pureté d'âme parée d'imagination , autant que d'innocence , on la goûtera comme la plus poétique des vérités et la plus vraie des poésies , une poésie presque au delà des paroles , indépendante de quelques fautes et de quelques négligences, et conforme au cœur de l'homme, parce qu'elle en vient. Parfois ce sont des stances simples et courtes, la rêverie d'un promeneur dans les bois, au déclin de l'automne, sa tristesse devant les feuilles qui tombent et l'année qui se dépouille, comme la vie ; puis, son retour courageux sur lui-môme, et son élan de résignation :
Fais tes adieux à la folle jeunesse; Gesse, ô rêveur ! abusé si souvent, De souhaiter que la feuille renaisse Sur tes rameaux desséchés par le vent.
Ce doux feuillage obscurcissait ta route; Son ombre aidait ton cœur à s'égarer ; La feuille tombe, et, sillonnant la voûte, Un jour plus pur descend pour t'éclairer.
Oui! si les bois, l'ombrage aimé du chêne, Ont trop caché la lumière à mes yeux, Soufflez, ô vents, que Dieu si tôt déchaîne, Feuilles, tombez ; laissez-moi voir les cieux !
Ailleurs ce même charme d'allégorie mélancolique semble plus expressif encore dans un souvenir tout personnel au poëte, à son séjour, à sa pensée solitaire et pure, parmi les tumultes d'une grande cité. C'est une rêverie le long des quais du Rhône, entre les bruissements du fleuve et ceux de la foule, mais en vue des cimes du mont Blanc qui domine à l'horizon, et fait au loin resplendir sa blanche lumière, comme le spectateur, qui la contemple, sent
lui-même s'élever du fond de son âme un sommet idéal de pureté religieuse et de libre grandeur.
Cette élévation de cœur, cette enthousiaste mélodie, est l'accent naturel de M. de Laprade. Elle lui a inspiré la plus belle ode de son recueil, celle qu'on peut nommer une ode épique par l'étendue qu'elle embrasse, les êtres vivants qu'elle fait agir, les symboles qu'elle personnifie. Mais, comment donner l'extrait d'un poëme ? Comment résumer l'imagination d'un poëte? Un mot seulement, Messieurs, de cette belle fiction, où les Alpes sont animées et font entendre leur voix, sous les noirs sapins et les glaciers qui les défendent, et où la voix d'un proscrit, d'un fugitif, d'un mécontent du monde, se mêle à cette nature âpre et déserte, chez laquelle il cherche moins un asile que la place d'un suicide ignoré. Mais, tout à coup la cloche de l'hospice du grand Saint-Bernard vient l'avertir, le sauver; et un chœur de religieux hospitaliers l'entoure, le ranime de ses soins, et le rend à Dieu et à l'humanité par ces paroles d'une harmonie douce, comme la voix des bienfaiteurs :
L'âme qui sait atteindre à la cime où nous sommes S'y rapproche de Dieu, sans s'éloigner des hommes; Elle est là pour descendre et monter tour à tour ; Et, des sommets parés de neige et de bruyères, Elle s'élance au ciel en gerbes de prières, Et revient sur la terre en semences d'amour.
Près de cette poésie que votre émotion a jugée, nous placerons ce qui lui ressemble le moins, ce qui n'est pas populaire comme elle, mais ce qui lui prépare une sève salutaire, cette métaphysique généreuse inspirée par l'âme et fondée sur la science. Tel est le caractère d'un ouvrage de M. Christian Bartholmess sur les doctrines religieuses de la philosophie moderne : vaste sujet qui, dans la juste
conception de l'auteur, remonte jusqu'à Descartes, ce maître puissant d'où sont sorties des écoles diverses, mais dont la parole bien comprise est le spiritualisme même, comme l'attestent ses écrits et le génie du grand siècle , qu'il a marqué de son empreinte.
De Descartes et de la part de création faite à la France, l'auteur passe à ce Leibnitz qui réunit presque toutes les grandeurs de l'esprit humain, géomètre inventeur, métaphysicien profond , érudit universel , écrivain original , même clans une langue qui n'était pas la sienne. C'est assez dire tout ce que l'étude d'un tel penseur, le plus savant, comme le plus dédaigneux adversaire des écoles matérialistes, devait apporter de force et de lumière à la grande cause défendue par M. Bartholmess, Sous le rayonnement du génie de Leibnitz, la docte Allemagne se borna longtemps à commenter en détail quelques vues transcendantes de cette philosophie, que la France ignorait alors, ou n'apprenait que par les railleries de Voltaire.
Puis, après cet intervalle d'activité secondaire qui souvent succède , dans l'ordre intellectuel , au règne d'un grand esprit, un nouveau et puissant maître s'éleva de Kœnigsberg, essaya de tout refaire, fut mécontent de Leibnitz lui-même, osa beaucoup, toucha sur plus d'un écueil, mais, soutenant sa métaphysique par sa morale, mérita bien du genre humain par son immortelle théorie du devoir, la plus utile comme la plus noble application du spiritualisme. Que si la philosophie allemande descendit plus tard de ces hauteurs, si la rivalité des systèmes, si l'enchère des innovations ramena pour elle , sous des titres nouveaux, les plus vieilles erreurs, le panthéisme, le matérialisme, la matière pensante; si l'orgueil humain se fit lui-même Dieu et s'adora, sous le nom d' humanisme, l'analyse impartiale, la discussion piquante et variée de ces folles doctrines ne saurait être qu'une
excellente leçon de vérité morale et religieuse. Le spectacle de l'ivresse, où jettent certains systèmes, rappelle aussi les âmes à la sobriété. En voyant jusqu'où se sont égarés quelques disciples d'Hegel, et comment l'excès de la spéculation subtile est venu rejoindre les théories grossières de Laméttrie ou de Thomas Payne, on apprend à se défendre d'une première erreur de raisonnement, et à s'attacher d'autant plus aux vérités primitives, comme à la seule sauvegarde infaillible contre les dernières erreurs.
La place qu'occupe l'esprit français, dans ce savant tableau, en accroît l'intérêt pour nous. Voltaire, Rousseau, y sont jugés d'un point de vue extérieur, pour ainsi dire, qui n'en est pas, à quelques égards, moins pénétrant et moins vrai. Érudit et bienveillant, l'auteur ne déclame jamais; il accuse rarement. Là même où il blâme, il aime à trouver quelque adoucissement à la censure, à dégager quelque bien du mal ; peut-être même a-t-il péché, sous ce rapport, par excès de précautions; mais l'indulgence, faute pardonnable, n'ôte rien à la sincérité, à l'autorité, à l'indignation même de l'auteur, lorsqu'il s'agit, non des personnes, mais des doctrines. L'Académie décerne à chacun de ces deux ouvrages une médaille de trois mille francs.
Un travail d'une main habile a fixé son attention, sans remplir toute son espérance : c'est la traduction par M. Saisset de la Cité de Dieu, ce livre original d'un grand et pieux génie, dans une époque de décadence. Familier par la science avec le travail qu'il entreprenait, M. Saisset n'a pu faire qu'une bonne et instructive traduction ; mais, peut-être ne s'est-il pas assez imposé cette ingénieuse patience qui seule aurait su rendre, dans tous les détails, le style de saint Augustin et les couleurs si riches de cette imagination moins exacte que vive et touchante.
La belle introduction qui précède ce travail, tout en
résumant avec une rare sagacité et une précision remarquable la philosophie de saint Augustin, nous laisse aussi le regret de ne pas lire, sous la même autorité, un travail plus complet, une plus longue analyse. Cette œuvre, nous la demandons à M. Saisset, en le couronnant. Penseur et écrivain également distingué, unissant la méthode à l'étendue des connaissances, éclairant des lumières d'une saine et libre philosophie tous les sujets qu'il traite, sa place n'est pas marquée par le rang qu'obtient aujourd'hui son ouvrage.
Près de ce travail d'un esprit supérieur, qui n'a pas déployé toute sa force, nous nommerons un livre, où le savoir et le talent ont surtout voulu se rendre utiles par une œuvre accessible à tous. Cette œuvre se compose de quelques leçons prononcées au Cours de philosophie d'une ville de France, qu'ont honorée à diverses époques des noms célèbres dans les lettres, la patrie de Brunck et la première école de Goethe. Il y a quinze siècles, un Grec éloquent, un prêtre chrétien, élève d'Athènes, charmait les habitants d'une ville d'Asie, en leur expliquant, le soir, dans des homélies familières, la création du monde et l'œuvre des sept jours, selon la foi et selon la science du temps. Un jeune et habile maître de nos écoles a pris pour sujet d'un Cours public, à Strasbourg, la famille, les devoirs qu'elle impose, les vertus qu'elle exige, les conditions de sacrifice qu'elle amène, le bonheur qu'elle réserve, les maux dont elle console, et la sanction suprême, l'espérance divine, dont elle a besoin; et cette étude de la vie ainsi faite au nom de la science, cet enseignement à la fois abstrait et familier de ce qu'il y a de plus essentiel et de plus pratique pour l'homme attirait, retenait un nombreux auditoire, sous la parole précise du jeune orateur. Aujourd'hui publiées, ces instructions aimables et sévères ne seront pas lues avec moins d'in-
térêt qu'elles furent écoutées. Le fondateur de nos Prix eût goûté dans une telle application cette philosophie qui n'était pas celle de son temps, et volontiers couronné ce touchant ouvrage, que la sensation transformée de Condillac n'aurait jamais inspiré. Une médaille de deux mille francs est décernée à l'ouvrage de M. Paul Janet, comme à la traduction de la Cité de Dieu.
La même morale, avec des formes plus polémiques, anime un recueil d'ingénieux fragments publiés par M. Caro, sur des questions et même sur des renommées récentes encore. L'auteur, s'il n'a pas fait un traité complet, a du moins partout l'unité d'un même sentiment, d'un même amour du bien, et aussi d'une même verve maligne contre le paradoxe et l'erreur. Occupé de combattre le faux, l'exagéré, l'immoral, dans les systèmes et dans les romans, dans le sérieux et le frivole, on peut trouver parfois quelque amertume à sa parole, surtout, quand on la juge séparée de ce qu'elle réfute. Mais, l'intention est toujours droite, la pensée réfléchie, quoique vive, et, sauf quelques traits injustes et durs, la leçon profitable. A côté du suffrage ainsi décerné, une médaille de même rang est offerte, sous une impression de respectueux intérêt, à l'ouvrage calme et serein d'une douce vieillesse, aux Contes de l'Enfance, par madame de Bawr. On doit toujours reconnaissance aux esprits rares et délicats, lorsqu'ils se chargent d'un travail facile en apparence, mais qu'on ne saurait trop bien faire. La finesse élégante, la grâce moqueuse dont s'animaient quelques scènes dramatiques inspirées à madame de Bawr par la vue des salons, est ici remplacée par l'étude intelligente de la destinée du pauvre, de son éducation, de ses épreuves, de la promotion naturelle qu'il peut tenir du travail et de la probité. Ce petit livre inspire l'émulation du bien et la confiance en Dieu. On croit sentir ces der-
mers rayons, dont la chaleur tempérée mûrit encore et colore ce qu'elle touche de sa lumière.
Après ce sage et gracieux: écrit, l'Académie, parmi bien des ouvrages de poésie et de prose, a distingué ce que ni la renommée ni l'art ne lui recommandaient, ce qui est moins un livre qu'un portrait ingénu, le petit volume d'une simple ouvrière, Reine Garde, d'Aix, dont la vie fut un pieux dévouement que, sans y songer, elle trahit par son talent. Rien ne peut-il être blâmé dans cet ouvrage? N'y sent-on pas surtout la plainte, et quelquefois l'impatience du malheur? Cela môme ne serait pas un motif d'oubli. Que le talent, qui se révèle, en accusant sa souffrance et son obscurité, que la pauvre ouvrière qui se croit ensevelie sous un insurmontable dédain, reçoive de personnes inconnues d'elle une marque d'honneur applaudie par cette assemblée, vous l'aurez doublement servie, er. lui donnant un peu de bonheur pour elle-même et plus de justice envers le monde, grâce à l'intérêt que ce monde si lointain et si disirait ne lui aura pas refusé. L'Académie accorde à madame Reine Garde, d'Aix, une médaille de mille francs.
Ne désertons sur aucun point, Messieurs, la pensée des généreux fondateurs qui, à divers degrés, ont voulu con« tribuer au bien moral de la société, par l'encouragement des bonnes actions ou des grandes études. Un récent émule de M. de Montyon vient d'établir un prix annuel de haute littérature à décerner par nous. Que le nom de M. Bordin demeure consacré par cette noble intention et par l'application qu'elle recevra! Aujourd'hui même, et pour le premier essai de ce Prix nouveau, nous aurions pu hésiter entre plusieurs travaux remarquables par l'importance du sujet, l'étendue des recherches. Ce mot de haute littérature nous a paru désigner surtout ce qui est à la fois savant et inspiré, ce qui ne se sert des lettres
que pour parler à l'âme, ce qui ne conçoit et n'applique l'art d'écrire que sous les formes les plus graves et les plus pures.
A tous ces titres, un nom, un talent célèbre et regretté devait préoccuper notre souvenir et fixer nos suffrages. Ce nom, ce talent, c'est celui de M. Ozanam ; ce sont ses leçons publiques, sa vie justement honorée et les derniers travaux de cette vie si courte. Lorsqu'il s'agit de pareils droits littéraires, aussi durables que purs, personne sans doute n'alléguera, comme un obstacle à ce choix de si bon exemple, que l'auteur a cessé de vivre. La couronne du talent ne s'attache pas seulement à la personne vivante de l'auteur : elle suit sa mémoire; elle protège sa famille. Si M. Ozanam n'a pas joui lui-même de la publication de son meilleur ouvrage, formé de ses leçons recueillies au pied de sa chaire, c'est un motif de plus pour nous de rendre publiquement à son nom tous les honneurs, que méritait ce travail inédit de son vivant. Dans les longues * études, et parfois les succès un peu lents imposés au culte exclusif de la haute littérature, il y a de la part de l'auteur désintéressement et sacrifice; il n'y en aura que plus d'équité de la part des juges à prolonger, après lui, la récompense dont il était digne, et à la reporter tout entière sur ce qu'il aimait plus que lui-même.
La jeune femme et la jeune enfant de M. Ozanam recevront, comme un dernier don de sa main, le Prix dû à son rare talent, au monument inachevé de cette vocation ardente qui leur a coûté si cher. Rien, en effet, n'a surpassé la fièvre studieuse, l'effort à la fois d'application et de verve qui consumait Ozanam, et dont ses écrits gardent la trace. Langues anciennes, langues modernes du Midi et du Nord, histoire de tous les temps, littérature classique, ou barbare, à ses degrés divers, science du Droit religieux et civil, étude des arts, il avait tout embrassé
d'un travail méthodique et pourtant inspiré, dont les échos, pour ainsi dire, se répondaient dans sa vaste mémoire et dans son intelligence toujours excitée. Ces signes, marqués dès l'origine, s'étaient fortifiés, en s'étendant. Sa thèse sur le Dante, travail supérieur, mais inégal , avait été dépassée par la science et la diction de ses Etudes sur les Germains : et ces deux précieux fragments n'étaient pour lui que l'essai du grand travail, où il voulait comprendre la ruine et la mort de l'ancien monde, et sous la fermentation de ses débris, la naissance des sociétés modernes apparaissant de toute part, comme une terre immense et nouvelle, qu'il voyait se défricher, s'animer, s'embellir, à%la lumière de ces vérités chrétiennes, que lui-même avait saisies d'une foi profonde et d'un cœur passionné.
Les cruelles épreuves, que la maladie vint mêler à cette vie de laborieux enthousiasme, les langueurs du corps, les inquiétudes nées de la souffrance, les voyages, les séjours en Italie pour tâcher de guérir, n'ôtèrent rien à ce zèle de religion et de science, et servirent plutôt à l'enflammer. On le voit alors même, par les recherches si neuves de l'auteur sur les écoles d'Italie, aux temps barbares, et sur les poètes franciscains, au début de la renaissance. Mais le grand titre qui, entre les premières fatigues d'Ozanam et son repos forcé, signala dans le haut enseignement un orateur, un écrivain de plus, animant le style par la parole, et relevant la parole par tous les secrets heureux de l'art, c'était le livre que nous couronnons aujourd'hui, la Civilisation au cinquième siècle, testament de l'âme et du talent de l'auteur, publié par les soins d'un maître célèbre1, son émule et son ancien dans l'ardeur et la variété des plus nobles études.
1 M. Ampère.
Savant et naturel, dominé d'une môme pensée et rayonnant de mille souvenirs, exact et plein d'illusions charmantes, ce livre, formé de vingt leçons et de quelques notes, est une œuvre éminente de littérature et de goût. 11 élève la critique à l'éloquence; et l'éloquence même, il la conçoit, il la cherche, il la trouve dans sa source la plus haute, dans son type qui ne meurt jamais, ou plutôt qui renaît toujours, dans l'instinct naturel de l'âme émue par le beau et le divin, par les seules grandeurs ici-bas, la vertu, la liberté, la science et par les grandeurs d'en haut, celles que promet la foi et l'espérance chrétienne.
En retrouvant là toutes les paroles recueillies de la bouche d'Ozanam, ses impatientes analyses de la décadence antique, ses pieux hommages d'admiration et de joie à la lumière nouvelle, sa ferveur studieuse qui passionne jusqu'à la grammaire, son ingénieuse tendresse qui rassemble et devine les premiers bégayements du moyen âge, on est saisi d'une amère tristesse; on se redit avec douleur que tant de savoir et d'intelligence, tant de dons heureux, n'ont pas achevé leur œuvre, que ce rare et brillant écrivain, qui grandissait en sagesse impartiale et en sentiment profond du vrai et du beau, n'a guère atteint que la moitié de la vie et a été moissonné, dans le progrès de sa force et le rêve de tous les travaux si purs, qu'embrassait son ambition d'étude, et que sa pensée croissante avec le travail promettait d'accomplir. Devant de tels regrets et un tel mécompte pour les lettres, c'est une trop faible consolation, mais une grande justice, d'oiïrir à M. Ozanam sur sa tombe le nouveau prix fondé à V honneur de la haute littérature. Jamais la condition qu'exprime ce mot ne sera mieux remplie.
De ce cercle étendu, où se placent les libres productions de talents célèbres, nous revenons, Messieurs, aux sujets
de prix que propose l'Académie, aux travaux qu'elle demande et qu'elle se plaît à diriger.
Il en est un qui tenait à sa prédilection pour l'histoire noire langue : l'Académie avait proposé une étude sur les Chroniques de Froissart, sur la vie, le génie, l'art de ce peintre si vrai, de cet Hérodote du moyen âge, admirable pour le détail des mœurs, et, comme le dit encore Fénelon, pour ce je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné, que l'auteur même de Télémaque enviait à notre ancienne langue.
Sur ce sujet instructif et piquant, un travail a été distingué par l'Académie ; c'est le mémoire inscrit sous le n° 1 et portant pour devise : « Or, peut estre que ce livre « n'est mie ordonné si justement que telle chose le re- « quiert. » La condition de Froissart, sa vie errante et sa poésie de troubadour, sont là décrites avec soin et sagacité. Toutes les recherches de curiosité érudite se succèdent, dans un esprit aussi juste que pénétrant. Mais la question de langue et de style, l'art, ou, si vous voulez, l'inspiration du narrateur, l'excellent goût français de ce natif de Valenciennes, qui vécut plus en Belgique et en Angleterre qu'en France, tout ce côté finement littéraire du sujet n'a pas assez occupé le savant biographe. L'Académie ne veut pas cependant prolonger une épreuve, dont le succès différé ne serait peut-être pas plus complet. Elle décerne sur le Prix une médaille de quinze cents francs à M. Kervyn de Leltenhove, au docte écrivain belge, à l'homme de savoir et d'esprit qui, tout en célébrant Froissart presque avec l'orgueil d'un compatriote, et en éclairant sa vie et son temps de mille précieuses lumières, n'a pas eu souci de nous montrer assez à quel point ce conteur provincial, cet écrivain de frontière, est demeuré par sa prose vive et charmante un des modèles non surpassés, une des sources originales de notre langue.
Une autre question, proposée depuis trois ans par l'Académie , demandait encore plus d'efforts. Il s'agissait d'étudier les progrès de l'esprit et de l'idiome français, dans les trente premières années du dix-septième siècle, avant la secousse imprimée par deux puissants génies, et, pour ainsi dire, sous l'impulsion ralentie du siècle passé et le mouvement de la France elle-même, dans le siècle commençant. C'était un travail où la philosophie de l'histeire , l'étude des Institutions et des mœurs devaient prendre place, non pour exclure, mais pour éclairer la question d'art et de goût. L'Académie, ne voulant ni retirer cette question du Concours, ni qu'elle soit à demi résolue, proroge de nouveau l'épreuve jusqu'au 1er octobre 1857. Elle rappelle combien l'étude attentive du mouvement graduel de la langue et la recherche des causes qui le modifient doivent dominer ici sur les détails de biographie littéraire ; et, en ajournant de nouveau le Prix, elle demande aux concurrents des notions plus précises, une analyse plus sévère, et cette science de langage et de style qui fait ici partie du sujet même.
Il n'y a pas cette année de remise semblable pour les Concours ordinaires de l'Académie. Les sujets proposés ont eu faveur dans la jeunesse encore occupée du goût des lettres. Ils ont amené de nombreux concurrents, et quelques remarquables essais.
Citons d'abord le prix de poésie, qui faisait appel à un des grands souvenirs de la religion et de l'éloquence, devenu plus particulièrement pour nous un souvenir national. Les restes de saint Augustin rapportés en Afrique, cette consécration dernière de la conquête française d'Hippone, ont naturellement éveillé la poésie, ou du moins cette ardeur d'esprit qu'on prend quelquefois pour elle. L'Académie dans ce Concours a reçu cent ouvrages. Sur ce grand nombre, plusieurs poèmes nous ont frappés par des
traits heureux d'imagination, des promesses de talent. L'Académie n'a pas hésité cependant sur le prix même et sur le premier rang à donner à la pièce inscrite n° 84, et portant pour épigraphe : « Illuminare his qui in tenebris et in timbra sedent. » L'auteur est M. Jullien Dallières, membre de l'Université.
Studieux souvenirs et naïve admiration du génie d'Augustin , succession d'images empruntées aux premiers siècles chrétiens et à la gloire récente de la France, dans les mêmes lieux, devant le même autel et le même tombeau, poésie correcte, harmonie mêlée d'émotion, il y a beaucoup à louer dans ce poëme, dont une partie seulement vous sera lue et n'aura besoin d'autre recommandation que le sujet même et la voix de l'auteur qui s'en est inspiré.
Mais auparavant nous avons encore d'autres justices à rendre : il nous faut nommer M. Alfred Des Essarts dont le poëme, inscrit sous le n° 53, obtient une seconde médaille. M. le maréchal ministre de la guerre, présidant par intérim l'instruction publique, a volontiers autorisé cette exception. Une mention est aussi décernée à M. le docteur Eugène Villemin, qui, dans un sujet si grave, a introduit, avec une fiction douteuse, des vers d'un tour libre et piquant. Deux pièces encore, les nos 37 et 82, ont offert un sentiment vif des plus nobles souvenirs et quelques traits de naturel et de force.
Nous n'exagérons pas, Messieurs, ces indices de talent, auxquels il faut joindre, vous le savez, des choses trop rares, la liberté et la dignité du loisir, la passion du travail, l'heureux choix des modèles. Mais, il nous appartient d'accueillir et d'honorer, sous toutes les formes, ce qui fait partie de la civilisation en France, le goût de l'art et des lettres. A ce titre, nous avons des mandats à remplir, des récompenses à décerner: ici, c'est une personne
obscure, s'étant elle-même formée dans une condition pénible, madame Blanchecotte, qui, pour un recueil devers parfois heureux, Rêves et Réalités, obtient le prix Maillé- Latour-Landry ; là, c'est un poëte mûri dans la retraite et l'étude, dont nous saluons le nouvel avènement par le don que la fondation Lambert réserve à l'homme de lettres digne d'une marque d'intérêt public. M. Leconte de Lisle, auteur des Poèmes antiques, publiés il y a deux ans, et des Poésies nouvelles., à peine annoncées, est un talent à part qui, loin des routes ordinaires de la fortune, ou même du succès, aspire à la haute poésie. Son art est à la fois savant et hardi, plus digne de la gloire que sûr de la popularité.
C'est sous l'inspiration de pareils exemples que nous aimerons à proposer à la jeunesse amie des vers un nouveau sujet, pour le prochain Concours.
L'Académie, sans rien prescrire sur la forme d'une œuvre, dont le talent saura choisir et restreindre les limites, indique, pour le Prix de poésie à décerner en 1857, la Guerre d'Orient. Aujourd'hui même , vous entendrez les préludes de ce patriotique souvenir, dans l'hommage rendu aux sentiments religieux et guerriers qui, de Bone à Constantine, et des Portes de Fer aux rivages d'Alger, ont fait de l'Afrique française une si puissante école pour les généraux et les soldats vainqueurs en Crimée, ou dignes de l'être. L'Académie attend la suite de cet hommage.
L'Académie n'a pas été moins satisfaite d'un autre Concours de cette année. Elle avait proposé pour sujet Y Éloge de Vauvenargues, de ce jeune officier qui fut un sage, l'ami respecté de Voltaire dont, par son âge, il eût été l'élève, âme forte et pure, supérieure aux vices de son temps, auquel il n'emprunta que l'esprit de recherche et le libre penser, en leur donnant de plus sévères limites et
une portée plus liante. Cinq ouvrages au moins, sur quarante-deux présentés à ce Concours, offraient des traces de fortes études et de talent heureux. Un discours sous le n° 38, portant pour épigraphe : « Les maximes des hommes décèlent leur cœur » (Vauvenargues , maxime 107), a paru le plus complet avec art, le plus ingénieux avec justesse. La supériorité de ce discours paraîtra surtout, quand on pourra le lire tout entier. Une autre louange lui viendra du mérite de ses concurrents, soit que, dans le n° 9, dont l'auteur est un magistrat, M. Poitou, déjà couronné dans nos Concours, on remarque la haute raison et le style de l'écrivain, soit que , dans un autre discours, n° 42, on apprécie le tour facile et vif, et l'abondance d'idées d'un jeune homme de vingt-deux ans, M. Théagène Cerfbeer. D'autres mérites, et surtout une spirituelle analyse de la philosophie de Vauvenargues, distinguent le n° 25, portant pour épigraphe : Sursum corda ! L'auteur est M. Edmond Blanc, jeune avocat, qu'une vocation de nom et d'études appelle à d'autres succès. Un cinquième ouvrage , enfin , dont l'auteur est trop distingué pour ne réussir qu'à demi , montre, par quelques pages seulement, tout ce que la même main aurait pu faire.
En se félicitant de cette intéressante recherche sur Vauvenargues, l'Académie décerne le prix à M. Gilbert, auteur du discours n° 38, comme au meilleur interprète de ces maximes qui décelaient dans Vauvenargues un des plus nobles cœurs, dont se soient honorés les lettres. De cette étude approfondie tout à la fois et bien sentie, vous n'allez entendre, Messieurs, que des fragments trop courts et des pages détachées. Mais , dans le naturel et l'art heureux de quelques détails, votre goût éclairé devinera le mérite de l'ensemble, à ces signes de talent, que vous aimez à reconnaître.
SUR
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ESSAI SLR LA LITTERATURE ANGLAISE, ET CONSIDERATIONS SLR LE GÉNIE DES HOMMES, DES TEMPS ET DES RÉVOLUTIONS.— LE PARADIS PERDU, DE MILTON, TRADUCTION NOUVELLE, PAR M. DE CHATEAU- BRIAND.
L'illustre écrivain qui, de nos jours, a porté dans la prose française tant d'imagination et d'éloquence ne pouvait rien essayer de plus difficile, même pour lui, qu'une vraie traduction du Paradis perdu, de Milton; et une telle entreprise, partie d'une telle main, doit exciter au plus haut degré la curiosité des gens de goût. Car, malgré ce que laisse entendre M. de Chateaubriand sur les motifs accidentels qui lui ont imposé semblable tâche, on sent qu'il aura dû faire comme ces grands peintres de l'Italie qui, dans le travail le moins volontaire et le plus monotone, gardaient tous les scrupules de leur art et toute la beauté de leur coloris.
Quelque laborieuse d'ailleurs que fût cette tentative de traduire en prose française le poëte le plus savant et le plus hardi d'une langue plus hardie que la nôtre, l'auteur des Martyrs y était admirablement préparé par tous ses souvenirs et par ses propres inventions.
Elève de Milton, avant d'être son traducteur, nourri comme lui des images bibliques et, comme lui, dans la
mûre vigueur d'un talent qui ne vieillit pas, ayant épuré plutôt qu'affaibli sa verve, il semble fait pour rendre le génie du vieux barde anglais, si ce génie peut se rendre, et si nos modernes artifices de rudesse et de simplicité n'en viennent pas altérer la sublime expression , au lieu de la reproduire.
En se livrant à cette œuvre de patience, mais d'une patience mêlée d'ardeur et d'attrait poétique, M. de Chateaubriand n'a pu séparer le Paradi s perdu des autres ouvrages de Milton, ni Millon lui-même de son siècle, ni ce siècle des temps qui l'ont précédé, et même des temps qui l'ont suivi. Et ainsi, par l'entraînement naturel d'une vive pensée, il s'est trouvé conduit à donner pour préface à sa traduction nouvelle un Essai sur toute la littérature anglaise. Ajoutons que là, comme dans la traduction même, M. de Chateaubriand était aidé et attiré par d'anciennes études, et qu'il avait des fragments épars à réunir, des esquisses à terminer.
Dans une histoire littéraire ainsi faite, de souvenir, par occasion, par accident, on ne peut espérer beaucoup d'exactitude et d'unité. C'est assez si, avec l'éclat du talent, elle offre des généralités intéressantes, quelques vues nouvelles, et quelques points approfondis, à côté des omissions et des lacunes inévitables, dans un travail trop rapide et trop vaste.
En réunissant d'ailleurs à l'histoire littéraire, déjà si étendue, des Considérations sur le génie des hommes, des temps et des révolutions, c'est-à-dire sur toutes choses, l'auteur s'est donné nécessairement une grande liberté , s'arrêtant à ce qu'il sait le mieux, négligeant ce qu'il sait moins, tantôt exact et détaillé, tantôt superficiel, ou même tout à fait oublieux ; et cela, dans une proportion presque fortuite, et qui ne se mesure nullement à l'importance des sujets et des questions.
sir la littérature contemporaine. 233
Cette marche un peu capricieuse ne déplaît pas d'abord : elle donne à un ouvrage didactique par le fond quelque chose des libres allures d'une conversation familière, enrichie d'ailleurs de réflexions élevées et de traits fort éloquents. Toutefois, après le plaisir d'une première lecture, ou même, tout en lisant, naissent bien des objections, des doutes et des regrets.
On se demande pourquoi tel nom est omis, ou jeté en passant, pourquoi telle analyse est si courte, telle notice si tronquée, tel jugement si hasardé.
On n'attendait pas de l'éloquent écrivain une longue et souvent minutieuse histoire, comme celle dont le savant Ginguené a surchargé la littérature italienne. Mais, dans un cadre resserré par le talent même, dans une revue philosophique, qui devait s'attacher surtout aux grands noms, aux influences durables, aux caractères dominants de la littérature anglaise, on aurait voulu que le travail fût fondu d'un seul jet, et non formé de pièces de rapports, ou parfois de citations également étrangères à l'auteur et au sujet. On aurait voulu que ce livre de critique eût, dans son genre, l'ordre, la suite, les justes proportions d'une composition originale.
Nous dirons quelque chose de ce qui manque pour cela, dans le plan et l'exécution de l'ouvrage.
L'auteur, très-brièvement, mais avec son expression piquante, remonte d'abord à la langue, d'où sont sortis les idiomes d'une partie de l'Europe. Mais, en parlant du latin, source de ces idiomes, fallait-il dire? « La langue « grecque dorique, la langue étrusque et osque des hymnes « des Saliens et de la loi des Douze Tables, dont les en- « fants chantaient encore les articles en vers , du temps « de Gicéron, ont produit la langue rude de Duillius, de « Gœcilius et d'Ennius.... » Ge qui nous reste des fragments de la loi des Douze Tables, dans Gicéron et ailleurs,
234 choix d'études
n'est ni versifié, ni écrit en langue étrusque, ou en langue osque : on y reconnaît la langue latine, rude encore, mais déjà distincte et formée.
M. de Chateaubriand parcourt et caractérise par d'expressives épithètes, attachées au nom de chaque écrivain, les âges divers et les dégradations successives de la langue latine. Mais ,on s'étonne, dans cette revue, de voir à côté l'un de l'autre, et comme deux anneaux consécutifs de la même chaîne, les grammairiens Quintilien et Macrobe, que séparent une si prodigieuse inégalité de goût et de talent, et quatre siècles d'intervalle.
Descendu de la corruption de la langue latine à la première formation des langues romanes, l'auteur passe à l'idiome anglais, qu'il met au nombre des langues néolatines. Il le divise en cinq époques principales : 1° l'époque anglo-saxonne ; 2° l'époque danoise-saxonne; 3° l'époque anglo-normande; 4° l'époque normande-française; 5° l'époque purement dite anglaise, quand l'anglais fut écrit et parlé tel qu'il existe aujourd'hui.
Mais cette dernière époque est elle-même bien variée, et renferme plusieurs âges distincts, tandis que les deux époques anglo-normande et normande-française se touchent et se confondent.
Échappé bien vite des landes grammaticales, où nous le ramènerons un moment encore, M. de Chateaubriand effleure, en passant, ce moyen âge, qui a souvent offert à son génie tant de gracieuses peintures. 11 en rappelle, par un petit nombre de traits heureux et choisis, les monuments, les costumes, les fêles, les mœurs. Là, son imagination se retrouve et s'anime, en traçant quelques tableaux qui doivent le dédommager des ennuis et des difficultés de la philologie. Puis, il entre dans la première des époques qu'il a indiquées, et il remonte directement jusqu'au chef calédonien Galgacus, dont il traduit en partie le
SUR LA LITTÉRATURE COiNTEMPORAINE. 235
célèbre discours, d'après Tacite, tout en comparant, à cet égard, la fiction de l'historien romain à celle de Macpherson. M. de Chateaubriand aurait pu de même rapporter, d'après Dion Cassius, le discours moins connu et moins éloquent de la reine Boadicée aux Calédoniens. Mais, ce qui importait davantage à son sujet, il ne prouve nullement que la vieille langue anglaise, celle qui commence à paraître dans des monuments postérieurs à l'expulsion des Romains, puisse être appelée le moins du monde une langue néo-latine.
Il ne recherche pas non plus par quelles causes Rome, qui domina plusieurs siècles dans une partie de la Grande- Bretagne, qui y maintint de nombreuses armées et des colonies, y a laissé comparativement si peu de traces, dans les mœurs, les usages et la langue. Le César Constance, mort à York, a tenu quelque temps sa cour à Londres, comme le César Julien, à Paris.
Bien avant lui , dès l'époque d'Agricola , les indigènes de la Grande-Bretagne s'étaient adonnés à la culture de la langue romaine, qu'ils avaient longtemps repoussée. Ils commençaient à rivaliser, dans cette nouvelle étude, avec les Gaulois, devenus tout Romains eux-mêmes.
Juvénal nous le dit :
G allia causidicos docuit facunda brilannos,
« La Gaule éloquente a l'orme des avocats bretons, » et Tacite, avec plus de détails, montre comment, dès lors, « on « fît instruire les fils des chefs dans les arts libéraux, et on « affecta de préférer le génie des Bretons à l'art studieux « des Gaulois, de telle sorte que ceux qui d'abord avaient « rejeté la langue de Rome ambitionnèrent son éloquence : « Jam verô principum filios liberalibus artibus erudire, « et ingénia Britannorum studiis Gallorum anteferre, ita
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« ut qui modo linguam romanam abnucbant, eloquentiam « concupiscerent. »
Plus tard, la Grande-Bretagne fournit à Rome des empereurs, des écrivains, des hérésiarques. Si cependant l'empreinte romaine y est peu restée, ne doit-on pas surtout l'attribuer à cette continuité d'invasions du Nord, qui, sous des noms divers, vinrent, depuis le cinquième siècle, fortifier dans la Grande-Bretagne et renouveler sans cesse le même fond de génie septentrional ? Ainsi, cette vieille souche bretonne, qu'avait ébranchée la faulx romaine, avivée plutôt que détruite par les Angles, les Saxons, les Danois, continua de pousser sous la domination des Normands, et fournit, en grande partie, de sa sève, l'idiome demeuré national et devenu la langue anglaise.
Ce caractère même peut se remarquer dans beaucoup de mots, que nous avions, au quinzième siècle, et que, selon M. de Chateaubriand, l'Angleterre nous a pris. Ceux de ces mots, que nous n'avons plus, sont retournés la plupart à leur origine, en redevenant exclusivement anglais. Nous les avons perdus, parce qu'ils étaient hétérogènes dans notre langue : frisk s'est effacé comme isnel, et par la môme raison. Ces mots du Nord ressemblaient, parmi nous, à des plantes exotiques qui, ne trouvant ni leur sol, ni leur climat, ni leurs homogènes, disparaissent promptement.
Le caractère tout septentrional de la langue anglaise n'a guère été modifié qu'artificiellement, bien moins par la langue des usurpateurs normands aux prises avec l'instinct du pays, que par l'influence tardive des savants et des lettrés» Sous ce rapport, la langue anglaise a pris de la nôtre beaucoup plus de mots et de tours, dans le dix-huitième siècle, qu'elle n'en avait gardé de toute la conquête normande.
C'est là ce que l'illustre auteur de YEssai semble ne pas avoir suffisamment remarqué, lorsqu'il place l'anglais parmi les langues néo-latines. Prenez l'anglais à son point de maturité; prenez trente vers de Spencer, ou de Shakspeare: à peine y trouvez-vous quelques mots où, sous l'âpreté de l'accent du Nord, on démêle encore une origine romaine. Prenez une ode de Malherbe, une page de Corneille, à peine y Irouverez-vous un seul mot qui ne soit pas un dérivé, et comme une variante du latin. La richesse superflue que les Anglais se sont donnée depuis, en créant chaque jour de nouveaux mots, empruntés du français ou du latin, n'a pas détruit ce caractère primitif, mais a seulement doublé leur nomenclature.
Ce fait marque une différence profonde entre la langue anglaise et la langue française : l'une est de race teutonique, l'autre de filiation toute latine. Le génie français, par cette origine même, ne peut jamais trop se rapprocher des études classiques, dont le génie anglais a luimême profité, mais qui ne sont pas autant son lait maternel. A cet égard, nous n'avons pas bien compris la pensée de M. de Chateaubriand, lorsqu'il se plaint « que a le calque de la littérature latine a détruit, dans notre « littérature, l'originalité du génie frank. » Quel était ce génie frank? Comment, apporté par quelques milliers de barbares, aurait-il pu s'incorporer dans toute la Caule romaine, malgré les différences de climats et de races? Et ce calque prétendu de la littérature latine a-t-il détruit l'originalité de style de nos écrivains, les plus hardis ou les plus sages, depuis Corneille et Bossuet jusqu'à Boileau? Ne sont- ce pas, au contraire, à partir de Rabelais et de Montaigne, les génies les plus imprégnés de latin qui ont le plus enrichi notre langue, et lui ont appris des mouvements inaccoutumés, comme dit Montaigne? Notre originalité, c'est d'être, dans l'ordre intellectuel, de race
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latine, avec cette condition particulière de clarté et de vivacité que le vieux Caton attribuait au langage des Gaulois de son temps : « Duas res gallica gens industriosis- « simè persequitur, rem militarem et argutè loqui. »
Quant à la langue anglaise, il était impossible qu'elle ne survécût pas à la Conquête normande ; car c'était l'idiome commun de tous les peuples qui avaient occupé le pays; et les Normands de Guillaume, tout vainqueurs qu'ils étaient, n'y apportèrent qu'un contingent proportionné à leur nombre. De même qu'ils avaient perdu, en Normandie, l'idiome septentrional transplanté par leurs aïeux, ils devaient perdre, en Angleterre, l'idiome de leur récente patrie française, et adopter insensiblement la langue de leur dernière Conquête , si conforme à leur ancienne langue natale.
V Essai sur la littérature anglaise est moins juste que piquant, lorsqu'il nous dit : « Il n'a tenu à rien que les « trois royaumes de la Grande-Bretagne ne parlassent « français : Sbakspeare aurait écrit dans la langue de « Rabelais. » Cela tenait à tout, au contraire; et si la langue anglaise s'est établie, ce n'est pas parce que le parlement de 1483 a rédigé ses bills en anglais; mais, il les a rédigés ainsi, pour être entendu.
Quoi qu'il en soit, bien avant cette époque, l'idiome anglais avait porté1 d'heureux fruits. Nous regrettons que l'illustre auteur n'ait accordé que peu de lignes au vieux poëte Chaucer, et n'ait pas même parlé de sa traduction du Roman de la Kose. Poëte lettré et poëte populaire, imitant les Latins, les Italiens,, les Français, et ayant au plus haut degré Y humour anglaise, le tour d'esprit sérieux et moqueur, Chaucer méritait une place plus étendue, dans cette brillante esquisse des lettres anglaises. Il n'atteste
1 Ellis s spécimens ofearly poels.
pas moins que Gower la longue rivalité des deux langues anglaise et française, puisqu'il a fait quelques pièces de vers, où il les entremêle, par un refrain alternatif. Mais ses Contes de Canterbury sont, pour le style, comme pour les détails, la plus complète peinture de la vie et de la société anglaise du temps. On y voit, pour premiers personnages, un chevalier, un écuyer, un médecin, une abbesse, un moine, un huissier de la cour ecclésiastique, un étudiant, un vendeur d'indulgences, qui, réunis dans une auberge, à Southwark, où ils sont venus visiter la châsse de saint Thomas Becket, se racontent des histoires, pour amuser l'oisiveté de la soirée.
Sans comparer, comme a fait Dryden, Chaucer à Ovide, sans analyser sa vie et ses ouvrages en deux volumes in-4°, comme a fait Godwin, la critique littéraire aurait beaucoup à dire sur ce vieux troubadour anglais, qui parfois a conté comme Boccace, s'est moqué de la chevalerie, avant Cervantes; et qui, fort poétique d'expression dans ses vers un peu rudes et négligés, a donné en même temps à sa langue les premiers modèles d'une prose régulière et concise. Nous regrettons que Y Essai soit si laconique sur Chaucer, et se borne presque à le traiter de courtisan lancastrien, wiclefisie, infidèle à ses convictions, traître à son parti, tantôt banni, tantôt voyageur. Chaucer n'était ni plus courtisan, ni plus voyageur, ni plus infidèle à ses convictions que notre bon Froissart, qui recevait de si beaux présents des rois d'Angleterre : et la part même qu'il prit aux premiers essais du schisme, en Angleterre, donne un grand intérêt historique à ses ouvrages. Quelques détails à cet égard auraient pu se lier à la belle digression, que fait M. de Chateaubriand sur les hérésies qui ont précédé Luther, et sur Luther lui-même, sur ses opinions, ses combats, sa vie privée.
Quelle que soit l'étendue de ce dernier épisode, dans la
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brièveté de l'ouvrage entier, M. de Chateaubriand a jugé, sans doute avec raison, que la réforme religieuse avait occupé trop de place parmi les éléments du génie anglais, pour que l'historien de ce génie ne dût pas donner quelque souvenir au plus grand des réformateurs. 11 l'a fait avec sa vigueur habituelle de pinceau, et parfois en se servant des paroles et des aveux mêmes de Luther, qu'il cite d'après les fragments si bien traduits par M. Michelet.
Mais est-il bien vrai de dire que Luther n'avait point de génie? N'avait-il pas au moins le génie de la controverse et de l'invective? Ne montra-t-il pas aussi quelque génie d'à-propos, dans le moment qu'il prit pour éclater, et même quelque génie politique, dans le choix des secours, dont il étaya son audace? Bossuet pensait mieux de Luther, et lui fait une part plus belle. Par là, nous n'entendons pas systématiser la Réformation, où, comme dans tout événement, les circonstances accidentelles ont joué leur rôle. Mais, parmi ces circonstances, il faut placer le génie de Luther, son incomparable hardiesse, sa fougue et sa ténacité, sa bonhomie et son irrésistible violence. Le système serait de croire que les événements se développent, sans les hommes, et que les causes abstraites et générales agissent d'elles-mêmes, sans force vive qui les représente et les personnifie.
Tel fut Luther : et quant à la réforme, sans la juger ici, on peut s'étonner de la nature des reproches que lui fait l'illustre écrivain, quand il l'accuse d'avoir été la cause indirecte des meurtres de la Saint -Barthélémy, des fureurs de la ligue, de la révocation de l'édit de Nantes et des dragonnades. Il est trop certain qu'il n'y a pas de crimes sans victimes; mais l'existence de la victime n'est jamais donnée comme la cause du crime. Est-il vrai également que les guerriers formés par le protestantisme soien nécessairement inférieurs à ceux du catholicisme? Tu-
renne ne gagnait-il pas aussi bien les batailles, avant sa conversion? Et enfin n'y a-t-il pas^u d'admirables capitaines, pleins de mouvement et de vie, qui n'étaient ni protestants, ni catholiques?
Quoi qu'il en soit de ces diverses inductions, M. de Chateaubriand revient, avec plus d'avantage, à chercher l'influence de la réforme sur la littérature et particulièrement sur la littérature anglaise.
Là se rencontrent de curieux souvenirs, Knox, Buchanan, Henri VIII aux prises avec Luther, et défendant contre lui le pape et le célibat monastique, Elisabeth enfin et son siècle. C'est là cependant, il faut l'avouer, qu'à côté d'admirables esquisses, on sent le plus les omissions de Fauteur. Dans les monuments littéraires du moyen âge anglais, s'il y a beaucoup pour l'histoire, il y a peu de choses pour le goût; et on conçoit que l'illustre écrivain ne se soit pas fatigué à un déchiffrement aussi laborieux qu'il est souvent stérile. Mais, le siècle d'Elisabeth voulait plus de détails : on ne peut en donner l'idée, avec deux pages sur Spencer, et une notice, même étendue , sur Shakspeare.
On conçoit bien des oublis inséparables d'un travail immense et précipité. Des noms intéressants pour la bibliographie britannique pouvaient ne pas arrêter M. de Chateaubriand; mais, on devait croire que, contraint de beaucoup abréger et de beaucoup supprimer, il s'attacherait surtout à deux ordres de souvenirs, ceux qui se liaient à l'histoire du génie de Milton, première occasion de cet Essai, et [ceux qui pouvaient offrir de riches tableaux à la critique littéraire.
Sous le premier point de vue, Spencer, un des trois poètes anglais qu'étudiait sans cesse Milton, celui-là même qu'il reconnaissait pour son modèle1, en parlant à Dryden,
1 « Milton lias acknowledg'd to me, that Spencer was his original, m Dryden's Préface to Fables, etc.,
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Spencer, dont il imite souvent les expressions vieillies et les nombres harmonieux, ne méritait-il pas quelque attention? Suffit-il de le dire ennuyeux et glacé? Sans adopter toute l'opinion des critiques anglais modernes, qui ont démesurément loué le siècle littéraire d'Elisabeth, et n'ont vu de poésie qu'à cette époque, faut-il ne tenir aucun compte de l'admiration qu'inspirait Spencer à ses contemporains? Et peut-on, en le parcourant, n'être pas frappé du vif éclat de ses peintures? L'allégorie sans doute y est fréquente : mais n'admire-t-on pas l'allégorie de la mollesse dans Boileau, et tant d'autres allégories dans Ovide? n'admire-t-on pas celle de l'injure et des prières dans V Iliade? L'allégorie, où Spencer a personnifié le désespoir, est digne du génie antique et comptée parmi les plus beaux vers de la langue anglaise. En dehors de toute allégorie et de la fade apothéose d'Elisabeth , il y a d'ailleurs, dans la Reine desjées, un roman de chevalerie, quelquefois amusant et animé, comme Arioste, et qui réfléchit avec splendeur les faits d'armes et les jeux du moyen âge : on y reconnaît les fêtes d'Elisabeth et le génie aventureux et brillant de quelques hommes de son temps.
Nous regrettons que cet ouvrage n'ait pas réveillé dans la pensée de M. de Chateaubriand le nom de l'homme, auquel il est dédié, de ce célèbre et infortuné Walier Raleigh, courtisan, écrivain, guerrier, navigateur, douze ans prisonnier d'État, après une condamnation capitale, puis, délivré pour commander une expédition maritime, et mis à mort, à son retour, en vertu de son ancien jugement, mais, au fond, pour avoir trop bien combattu les Espagnols, les ennemis de son pays. On eût aimé à revoir ce souvenir sous l'énergique pinceau de l'auteur de Y Essai.
Raleigh, qui, par ses propres écrits, occupe une place dans la littérature anglaise, avait été le protecteur et l'ami le plus éclairé de Spencer; ils avaient partagé le triste
séjour de l'Irlande, et vécu ensemble sur cette terre de spoliation et de conquête, où Spencer composait des Pastorales, par un mensonge commun aux poètes, comme le dit ailleurs M. de Chateaubriand.
Dans une de ces pièces mêmes, intitulée le retour de Colin Clont, l'influence poétique de Raleigh sur son ami est heureusement exprimée.
« Un jour, dit-il, je me tenais assis, comme c'était ma a tâche, au pied de la montagne de Mole1, gardant mon « troupeau, parmi les frais ombrages des aunes verts qui « bordent le rivage de la Mulla : c'est là qu'un berger « inconnu vint à me découvrir, soit attiré par la douceur « de ma flûte, dont les doux accords se faisaient entendre « au loin, soit conduit vers moi par quelque hasard. Et, « quand je lui demandai de quel lieu il venait, et coince ment il se nommait, il me dit qu'il se nommait le berce ger de. l'Océan, et qu'il venait de bien loin, dans la « haute mer. Et, s'asseyant près de moi sous la même « ombre, il me pressa de jouer quelque air agréable; et, « quand il eut entendu la musique que je faisais, il se « sentit lui-même tout charmé; et, pour rivaliser avec « moi, il prit en2 main ma flûte, qui avait excité l'émula-
One day, quoth lie, I sat, as was my trade, Under the foot of Mole, that mountain hore, Keeping my sheep, amongst the cooly shade Of the green alders, by the Mulla's shore.
. . . . + himself he did ycleep
The shepherd of the Océan by name,
And said he came far from the main sea deep.
Yet œmuling my pipe, he took in hond My pipe, before that œmuled of many, And played thereon ; for well that skill he conned , Himself as skillful in that art as anv.
a tion de tant d'autres, et il en joua lui-même; car il « était autant qu'un autre habile en cet art... »
Nous ne suivrons pas le chant pastoral attribué par le poète à l'entreprenant et valeureux Raleigh. Mais n'y a-t-il pas une grâce singulière dans l'allusion aux hardis voyages de ce berger de l'Océan, qui avait équipé et conduit tant de flottes, découvert la Virginie, fait trois expéditions à la poursuite du chimérique pays &' Eldorado, et qui venait s'asseoir près du poète solitaire, et sous la même ombre?
Raleigh d'ailleurs devait se plaire à cette alliance ; car, parmi toutes ses ambitions, il avait celle de la poésie. Le temps, et peu nous importe, a fait disparaître son poème de Cinthia^ dont Spencer a vanté les vers délicieux, parfumés de nectar, à la louange d'Elisabeth. Mais, sous la rude main du malheur, Raleigh devint plus noblement poète : lui, que ses calomniateurs avaient accusé de tout, même d'athéisme, il fit dans sa prison quelques hymnes chrétiennes d'une grande beauté pour les sentiments et l'harmonie.
Avec tous ces titres de vie active et de talent littéraire, comme esprit original, et comme illustre malheureux, nous regrettons que Raleigh n'ait pas obtenu de M. Chateaubriand quelques-unes de ces lignes expressives qui caractérisent et fixent un souvenir. Comment n'est-il pas même nommé, dans la nomenclature un peu surabondante des plus fameux contemporains de Shakspeare1 ?
Parmi les omissions du même genre, il faut encore indiquer le silence presque absolu gardé sur Bacon. Car la mention rapide de ce grand nom, à côté de ceux de Surrey et de Thomas More ne suffirait pas, quand même il ne s'agirait que de poésie. Nul écrivain britannique, en
1 Tome Ier de V Essai, p. 295.
effet, n'a parlé sa langue avec plus d'imagination que Bacon, et ne l'a plus enrichie. En laissant de côté ici et sa méthode philosophique, et toutes les notions qu'il a fait passer des sciences dans l'usage, Bacon devrait figurer dans YEssai, comme un des premiers maîtres de l'éloquence anglaise. Ses Essais de morale sont, à cet égard, un modèle qu'on ne peut trop étudier. Toujours ingénieux, expressif et coloré, quelque langue qu'il parle, Bacon, quand il écrit en latin, mêle fréquemment à la vivacité des images la barbarie, ou le néologisme scol astique des termes; mais, dans sa propre langue, il n'a pas moins de correction que d'éclat. Le mérite d'habile et noble écrivain ne lui a jamais été contesté par ceux mêmes qui ont attaqué ses opinions et sa méthode, avec le plus de rigueur et d'amertume. Sa vie de Henri VII, qu'on ne peut juger sur une citation moqueuse de Voltaire, est un des meilleurs ouvrages historiques de l'Angleterre : son Atlantide, imitation de Y Utopie de Thomas More, mais bien supérieure au modèle, est une œuvre d'exquise élégance, quoique non terminée. Et, en tout, Bacon a exercé tant d'influence et répandu tant d'idées, que l'on conçoit difficilement un ouvrage sur la littérature anglaise, où il n'occupe aucune place. Le seul motif qu'on puisse donner de ce silence, c'est apparemment la célébrité même d'un tel nom : De Carthagine silere, quàm paritm dicere, satins puto. C'est aussi sans doute l'impatience qu'avait l'illustre traducteur de Milton d'arriver à Shakspeare, et de rouvrir cette large source de controverse et de poésie. Shakspeare et Milton, les deux grandes renommées, les deux puissances originales de la poésie anglaise, offrent, en effet, un singulier contraste : l'un le plus inculte, le moins lettré, l'autre le plus érudit des poètes. Et toutefois, malgré cette différence d'origine, il y a beaucoup d'affinité entre leurs deux génies : et même dans leurs plus
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heureuses inspirations, là où ils sont vraiment gracieux ou sublimes, ils ont l'un et l'autre cette même affihité avec les plus grands génies des siècles classiques.Tant il est vrai, comme Ta dit un érudit, homme de talent, qu'il n'y a pas deux théories de l'art d'écrire; mais une règle éternelle du grand, du simple et du beau, type de l'âme humaine, qui admet et renferme les différences individuelles, comme le type du visage humain, dans ses lignes primordiales, laisse place à toutes les variétés et à tous les caractères de la physionomie ! Que si vous prétendez changer ce type originel, vous ne créez pas, vous défigurez ; et vos innovations sont des monstres.
Cette conséquence sort avec une grande énergie des beaux chapitres de M. de Chateaubriand sur Shakspeare, et des considérations neuves, des généralités éloquentes, ou des spirituelles boutades, que lui inspire encore ce sujet traité tant de fois. Là se retrouve la manière de l'auteur du Génie du christianisme, dans ce qu'elle a de plus éclatant et de plus élevé, avec une pointe d'humeur et de gaieté, qui rend sa critique aussi amusante qu'elle est sévère et sensée. On avait déjà traduit et fait remarquer le beau sonnet de Milton à la gloire de Shakspeare. Il appartenait à l'auteur de l'Essai, lorsqu'il réunit les témoignages épars de Milton sur Shakspeare, de Michel- Ange sur Dante, du Tasse sur Camoëns, de s'écrier éloquemment : « Est-il rien de plus admirable que cette « société d'illustres égaux, se révélant les uns aux autres « par des signes , se saluant et s'entretenant dans une « langue d'eux seuls connue ! »
Cette liste d'illustres égaux n'est pas close; et la postérité y comprendra sans doute le peintre des Martyrs, jugeant et traduisant Milton.
Mais revenons à Shakspeare, dont l'étude prépare si bien à celle de Milton. Ici, nous aurons encore quelques
doutes à soumettre à l'auteur de YEssai ; ce ne sera pas sur les deux jugements opposés, qu'il a portés de Shakspeare, à des époques diverses ; ce né sera pas sur le reproche qu'il se fait de l'avoir autrefois examiné avec la lunette classique, « instrument excellent, dit-il, pour « apercevoir les ornements de bon et de mauvais goût, « mais microscope inapplicable à l'observation de l'en- « semble; » ce ne sera pas, enfin, pour avoir comparé la phraséologie de Shakspeare au style emphatique et barbare d'un versificateur français du seizième siècle, auteur de la Guisiade. Ce jugement sur la lunette classique, et ces propositions pour ou contre Shakspeare pourraient être fort contestés, sans doute; mais nos remarques, porteront sur un autre point, qui tient plus à l'histoire littéraire, et a fort occupé la critique anglaise, dans ces derniers temps. 11 s'agit de l'art dramatique, au siècle d'Elisabeth.
« Les auteurs dramatiques", contemporains de Shaks- « peare, dit M. de Chateaubriand, étaient Robert Green, « Heywood, Decker, Rowiey, Peel, Chapman, Ben Johnson, « Beaumont, Fletcher : Jacet oratio, » Le nombre seul de ces écrivains avertit que le génie de Shakspeare n'a pas été aussi spontané et aussi solitaire qu'on le croit ordinairement. Mais ce n'est pas tout; cette liste est peu exacte; et il y manque plusieurs hommes qui mêlèrent à l'irrégularité du théâtre de leur siècle beaucoup de force ou d'élégance, Marlowe l'auteur de Faust, Midleton, Ford, et enfin Massinger, pur et pathétique écrivain, tant admiré de nos jours par le savant Gifford.
En général, nous ne croyons pas aux réhabilitations tardives en littérature; et nous ne supposons pas qu'il y ait dans le passé, non plus que dans le présent, de grands génies méconnus, que la critique puisse découvrir et mettre en lumière. Mais, l'abondance de verve théâtrale, qui marqua Uépoque d'Elisabeth, ne nous paraît pas chose
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douteuse, ni récemment découverte. A part même Shakspeare , cette époque fut singulièrement féconde en œuvres dramatiques, mêlées de barbarie et de grandeur; et, quoique le nom de Shakspeare ait seul prévalu sur les autres renommées dramatiques du temps, et les ait obscurcies de sa lumière, il est facile de trouver, un peu avant lui et autour de lui, chez des auteurs anglais inconnus en France, quelques traces d'une puissance presque égale à la sienne, et comme des effluves du même génie.
Apparemment, dans les grandeurs historiques de cette époque, dans ses catastrophes sanglantes , depuis l'échafaud de Marie Stuart jusqu'à Péchafaud d'Essex, enfin, dans la personne même d'Elisabeth, austère, vindicative, passionnée, aimant les fêtes comme une femme, la politique et la guerre comme un grand roi, il y avait quelque chose qui suscitait particulièrement cette imagination sérieuse, âme de la tragédie. Peut-être aussi, là où plusieurs réussissent à la fois, doit-on présumer que le succès était moins difficile; et les grands effets d'un art mêlé de barbarie sont, à tout prendre, plus accessibles et plus communs que la perfection du génie. Je le croirais volontiers, en voyant, à côté du minerai d'or de Shakspeare, d'autres veines précieuses et longtemps négligées sillonner le même fonds. La singularité du génie de Shakspeare en paraîtra moins soudaine, moins étonnante; mais elle sera mieux comprise; et cette comparaison instructive méritait d'occuper l'historien de la littérature anglaise.
A part cette omission, qui nous cache la véritable éducation de Shakspeare, celle qu'il reçut de ses prédécesseurs et de ses rivaux, tout ce que dit M. de Chateaubriand est instructif et piquant, et semble neuf, ou rajeuni par l'expression.
Les sonnets de Shakspeare lui ont fourni plus d'un indice, ou d'une conjecture ingénieuse sur la vie peu
connue de ce grand poëte. Seulement est-il bien vrai, d'après ce témoignage, que Shakspeare ait jeté ses poëmes dramatiques sans aucun souci de l'avenir, et qu'il n'ait pas eu, comme on dit aujourd'hui, conscience de son génie? Pope avait assuré quelque part, que Shakspeare est devenu immortel, malgré lui, greiv immortal in own despite; et l'auteur de Y Essai, en répétant cette opinion commune, qu'il appuie de la traduction inexacte d'un sonnet de Shakspeare, fait, sur la vanité de la gloire, des réflexions éloquentes et trop désintéressées. Mais, Shakspeare luimême nous dit le contraire dans un autre sonnet: Il y promet l'immortalité1 à l'ami puissant, dont il célèbre les vertus. « Quand2, lui dit-il, vous serez enseveli, aux yeux « des hommes, vous aurez pour monument mon vers « heureux, que liront un jour des yeux qui n'existent pas « encore. Un jour, des voix à naître raconteront votre « existence, alors que tous vos frères de ce monde seront « morts. Vous vivrez ( telle est la puissance de ma plume), « là où la respiration est le plus vivante, dans la bouche « même des hommes. » Sauf le jeu de mots du dernier vers, Horace n'eût pas mieux dit à Mécène.
Les sonnets de Shakspeare, au reste, sur lesquels on a déjà beaucoup écrit, seraient à eux seuls dignes d'un long et piquant chapitre : le sujet de ces petits poëmes tra-
1 Your name from hence immortal life shall hâve :
When2 you entombed, in men's eyes, shall lie,
Your monument shall be my gentle verse,
Which eyes not yet created shall o'er-read ;
And tongues to be your being shall rehearse,
When ail the breathers of tins woiid are dead :
You still shall live; such virtue hath my pen !
Whcrc breath most breathcs, even in the mouth of men.
250 choix d'études
vailles à la façon de Pétrarque, ou du moins de ses imitateurs anglais, Daniel et Surrey, paraît souvent une énigme ; les allusions en sont curieuses; la forme en est d'un art exquis de langage. Le sens, que l'illustre traducteur a manqué trop souvent, par oubli de quelques idiotismes, est en général mélancolique et profond.
Mais un autre nom, un autre sujet semble attendu par le lecteur, et nous domine : c'est le nom, la vie, le génie de Milton, de celui-là même auquel se rapporte tout le travail de M. de Chateaubriand, et dont il s'était déjà tant de fois occupé, dans ses études de jeunesse, dans ses grands ouvrages de critique, et d'imagination, dans ses controverses politiques et jusque dans son discours de réception préparé pour l'Académie. Il semble, en effet, que M. de Chateaubriand, presque toujours, ait eu à sa droite, ou à sa gauche, cette grande vision de l'Homère anglais. A qui l'interrogerait sur sa route, sur son but, ses efforts, il pourrait parfois répéter, en changeant le nom, la réponse de cet Anglais royaliste : « Je vais, où « me conduit l'ombre de Montrose. »
Ainsi, dans quelques chapitres tout littéraires de son Génie du Christianisme, la poésie biblique de Milton était magnifiquement célébrée : Un chant presque entier des Martyrs lui était emprunté et reproduisait jusqu'aux horreurs bizarres de l'allégorie du péché et de la mort. Plus tard, le vote de Chénier, dans le procès de Louis XVI, rappelait à M. de Chateaubriand l'apologie régicide de Milton, pour le peuple anglais, et le long anathème, dont ce souvenir avait frappé l'immortel auteur du Paradis perdu. Enfin, en répondant à un des proscripteurs de Louis XVI, M. de Chateaubriand heurtait encore et prenait à pleines mains, pour les briser, quelques-uns des sophismes meurtriers, que le fanatique Secrétaire du long parlement avait transmis aux impitoyables athées de la Convention.
Après ces préludes tant répétés, sur un même sujet, il n'y avait plus, ce semble, pour M. de Chateaubriand, qu'une manière d'y revenir, l'étude impartiale, la contemplation attentive du grand poëte, dans son grand ouvrage. Sans doute les incidents de la vie, les troubles de l'âme, les rêves de l'imagination, au milieu des épreuves et sous l'angoisse de la réalité, ne devaient pas être retranchés de cette étude ; mais, ils n'en étaient qu'un côté secondaire. Le divin poëte, le poëte dégagé des vapeurs de la terre et rayonnant d'une lumière céleste, dans l'apothéose de son génie; c'était là ce qui devait rester de Milton, pour son interprète.
Cela, M. de Chateaubriand l'a compris admirablement et marqué de même. Je n'en voudrais pour preuve que son parallèle , si court et si poétique , entre Bossuet et Milton, entre le sublime orateur et le sublime poëte :
Quique sacerdotes casti dùm vita manebat. Musseum, ante omnes,
A cette hauteur, rien n'apparaît plus que le rayon de feu de Moïse posé sur la mitre de l'évêque, ou sur la couronne du poëte.
Une des affinités singulières de ces deux génies, c'était leur puissance d'imagination studieuse et d'enthousiasme. Ils voyaient l'Orient par la Bible ; ils voyaient l'invisible et le surnaturel par les yeux des prophètes.
M. de Chateaubriand admire, dans Bossuet, la reine Marie-Thérèse, « courant aux autels, pour y goûter, avec « David, un humble repos, et s'enfonçant seule dans son « oratoire où, malgré le tumulte de la Cour, elle trouvait « le Carmel d'Élie, le désert de Jean, et la montagne si « souvent témoin des gémissements de Jésus. » Il lui smible qu'en cela l'évêque a naïvement décrit sa propre extase dans le temple, et parmi les bruits du inonde, qu'il
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traverse, sans y mettre son cœur. N'est-ce pas avec le même naturel, la même vérité de croyance, sous une forme plus poétique encore, que Milton, oublié, proscrit, aveugle, saluant la lumière qui ne visite plus ses regards obscurcis, atteste dans quelques vers sa contemplation assidue et son mélancolique amour des lieux saints :
« Car, pour cela1, dit-il, je ne cesse pas davantage d'errer « là où les Muses hantent la claire fontaine, le bocage om- « breux et la colline dorée du soleil, épris que je suis moi- « même de la passion des chants divins. Mais, toi surtout, « ô Sion, toi et les ruisseaux bordés de fleurs qui, plus bas, « baignent tes pieds sacrés et murmurant s'écoulent, je « vous visite, dans la nuit; et parfois je me rappelle ces « deux autres, mes égaux dans le malheur (puissé-je de « même leur être égal en gloire ! ) l'aveugle Thamyris et « l'aveugle Homère, et Tirésias et Phinée, prophètes ance tiques; et alors, je me nourris de pensers qui font se « mouvoir d'eux-mêmes les nombres harmonieux, comme « l'oiseau, durant sa veille, chante dans l'obscurité et, « caché sous l'ombrage le plus épais, module son nocturne « concert. »
Ne s'arrêtant, comme il en a le droit, qu'aux grands traits du parallèle entre Milton et Bossuet, M. de Chateaubriand y jette un charme majestueux. Quoi de plus beau que son regret sur l'ignorance mutuelle, où ces deux génies, de même race et de même date, ont vécu l'un de l'autre,
1 Yet not the more
Cease I to wander, where the muses haunt Clear spring, or shady grove, or sunny mil, Smit with the love of sacred song ; but chief Thee, Sion, and the fïowery brooks beneath, That wash thy halloVd feet and warbling flow, Nightly ï visit.
Book III,
à travers quelques lieues de mer et les antipathies profondes qui les séparaient ?
Bossuet avait sans doute entendu parfois citer Milton, comme le criminel défenseur d'une cause impie , comme un rhéteur factieux et sanguinaire, tombé sous le fouet d'un autre protestant plus honnête homme, le docte Saumaise. L'austère Milton, entre ses recherches érudites et ses rêves poétiques, ne soupçonnait pas peut-être qu'il y avait dans la Cour papiste et l'Église profane de France, une autre voix formée sur celle des prophètes, enrichie de tous les trésors des livres saints, et, comme la sienne, sublime et simple, mais pour honorer, pour instruire les grandeurs de la terre, et non pour les insulter et les abattre.
Aussi, ces deux hommes extraordinaires, inconnus l'un à l'autre, leur admirateur, poëte comme eux, les compare à deux aigles des montagnes, dont les aires sont séparées par de lointaines distances et qui ne se rencontrent pas dans la hauteur de leur vol, parce qu'il faut à leur instinct de solitude un grand espace vide dans les cieux.
Admettons ces images, ces fantaisies d'admiration heureusement expressives, parce qu'elles font sentir la puissance du génie, pour peindre ce qui lui ressemble à lui-même; mais, ne craignons pas d'ajouter quelques indices plus modestes glanés à la suite. 11 n'est pas indifférent de rechercher dans la variété des écrits de Milton, dans ceux qui paraissent le plus éloignés et le plus indignes de son œuvre sublime, la trace première de cette œuvre, et comme les signes précurseurs de la grande création, qu'il a si longtemps portée dans son sein, entre les orages et les méditations de sa vie.
Ce n'est pas assez que jeune, durant ces secondes et libres études qui succédèrent pour lui, dans la retraite, à la vie laborieuse des universités, il ait épuisé d'une insa-
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tiable ardeur la philosophie, l'histoire, la poésie grecque, qu'il en ait embrassé de mémoire les plus grandes beautés, qu'il en ait écrit la langue, que tout ce qui reste des lettres latines lui fût présent, comme une autre antiquité plus récente et toute familière : ce n'est pas assez qu'à la prédilection pour l'orient biblique, à la lecture assidue de l'hébreu, il ait joint la passion et le goût habituel de l'italien moderne, qu'il en ait su par cœur le plus grand poëte, qu'il en ait imité savamment la poésie, qu'il en ait étudié d'instinct l'harmonie sous le ciel de la Toscane, et dans les fêtes des prélats romains ; à tous ces préludes, à tout ce noviciat fécond, ajoutez la pensée toujours présente , le rêve , l'ambition du poëme divin , qu'il devait accomplir presque au terme de sa carrière, dans la maturité de son génie et de son malheur.
Feuilletez, en effet, ses traités de controverses théologiques, que notre goût dédaigne, et qui furent le début et l'arme de Millon, dans la révolution anglaise. Sous la subtilité savante des questions et Tâpreté du langage, vous entrevoyez, comme par échappées, la lumière de ce ciel poétique, auquel il aspire : vous lisez un premier traité sur la réformation de l'Église, plein d'amères injures contre les prélats, les bénéficiers et contre tous les abus vrais ou faux de l'Église anglicane. L'impétueux controversiste s'arrête enfin, pour invoquer le Dieu révélateur et juge et le prendre à témoin de l'innocente intention de ses attaques si vives : il pressent l'époque, où elles ne seront plus nécessaires, pour défendre la vérité pure, et pour la délivrer d'un honteux asservissement ; il salue avec transport cette heure favorable ; et, il y voit pour lui-même le commencement d'un autre ministère.
« Alors, s'écrie-t-il \ parmi les hymnes et les alléluia
1 Then, amidst the hymns and halleluiahs of saints, some one
« des saints, quelqu'un peut-être saura se faire entendre, a donnant un ton élevé à ses offrandes, et, sur des rythmes « nouveaux et majestueux, chantant et célébrant, ô mon « Dieu, tes divines miséricordes et tes merveilleux juge- « ments sur ce peuple, pendant toute la durée des âges. »
Dans un autre ouvrage, non moins technique et non moins amer, la même pensée reparaît avec plus d'étendue et presque sans voile, comme si le poëte touchait au moment de la mettre en œuvre. « Le temps, dit-il1, n'est pas « aujourd'hui favorable, et peut-être paraîtrai-jetropindis- « cret de donner, en quelque sorte, un compte exact de tout « ce que l'esprit, au dedans de lui-même, dans le champ « vaste de sa rêverie, est libre de se proposer, même d'am- « bitieuses espérances et de rudes entreprises, soit l'œuvre « épique, dont les deux poëmes d'Homère et ceux de Vir- « gile et du Tasse sont un modèle développé, et le livre « de Job un modèle concis, soit l'alternative de savoir « s'il faut, en cela, rigoureusement observer les règles « d'Aristote, ou suivre la nature, ce qui, chez ceux qui « connaissent l'art et se servent du jugement, n'est pas « une transgression, mais un rehaussement de l'art lui- « même; soit enfin, la question quel roi, ou quel cheva- « lier, avant la Conquête, pourrait être choisi, comme type « d'un héros chrétien ? »
« Et, comme le Tasse laissait au gré d'un prince d'Italie « de lui commander d'écrire, ou sur l'entreprise de Gode- « froi contre les infidèles, ou sur Bélisaire marchant contre « les Goths , ou sur Charlemagne contre les Lombards;
may perhaps, be heard oifering, at high strains in new and lofty measures, to sing and celebrate thy divine mercies and marvellous judgments in this land, throughout ail Ages. — Milton's in thefirst Treatise of reformation.
1 Milton's a Treatise, on the reason of church government.
« de même, si quelque confiance peut être donnée à l'ins- « tinct de la nature et aux hardiesses de l'art, et s'il ne se « rencontre point à cela quelque obstacle, dans notre cli- « mat, ou dans la condition de ce siècle, peut-être ne serait- « il pas téméraire à moi, sur la foi de la même étude et du « même zèle, d'offrir un choix semblable à faire, parmi les « sujets de notre ancienne histoire.
« 11 me semblait possible encore , soit d'essayer si ces « compositions dramatiques , domaine de Sophocle et « d'Euripide, ne paraîtraient pas plus instructives et plus « exemplaires pour un peuple, soit, dans l'occasion, d'i- « miter ces odes magnifiques et ces hymnes, où Pindare « et Gallimaque, en quelques points, s'élèvent si haut.
« Mais, les cantiques nombreux, épars dans le livre de « la loi et des prophètes, dépassant tout cela de beaucoup, a non pas seulement pour la divinité du sujet, mais pour « l'art même de la composition , peuvent être aisément « montrés supérieurs à tous les genres de poésie lyrique, « et par eux-mêmes incomparables.
« De telles grandeurs poétiques, où qu'elles se rente contrent, sont le don inspiré de Dieu, rarement accor- « dées, mais à quelques-uns, dans chaque nation, bien « que la foule les méconnaisse : elles peuvent, en dehors « même de la chaire évangélique, nourrir et fomenter « dans un grand peuple , les semences de vertu et de « civilité, apaiser les troubles de l'esprit, monter les « affections de l'âme au véritable ton , célébrer, dans « de glorieuses et nobles hymnes, le trône et le corce tége du Dieu tout-puissant, et ce que sa haute Provi- « dence permet d'épreuves, dans son Église; puis ente core, chanter les victorieuses agonies des martyrs « et des saints , les exploits et les triomphes des justes « et pieuses nations, dans leur lutte vaillante soutenue « par la foi, contre les ennemis du Christ, et déplorer
« les rechutes générales des Royaumes et des Pouvoirs « déviés de la justice et du vrai culte de Dieu.
« Enfin, tout ce qu'il y a dans la religion de saint et de « sublime, dans la vertu d'aimable et de majestueux, tout « ce qui excite la sympathie et l'admiration, dans les « vicissitudes extérieures de ce qui est appelé fortune, « et dans les subtils détours et les reflux des pensées « intérieures, toutes ces choses cette force poétique « sait les peindre et les décrire avec leur puissante douce ceur, enseignant et déployant le code entier de la saince teté et de la vertu, avec toutes les autorités de l'exemple ; « et, sous l'impression d'un tel charme, près de ceux-là « surtout, dont le goût gracieux et délicat ne regarde pas ce volontiers la vérité même, s'il ne la voit élégamment « parée, elle réussit si bien que, tandis que les sentiers « de la vertu et de la vie sainte paraissent aujourd'hui race boteuxet difficiles, quoiqu'ils soient réellement aisés et « agréables, ils paraîtront alors à tous les hommes faciles « et agréables, lors môme qu'il seraient laborieux et rudes.»
Après cette effusion de rêves et de projets poétiques échappés de l'âme de Milton, avec une abondance, qui se marque même dans l'entraînement presque irrégulier et la longueur, pour ainsi dire, indéfinie des périodes, le grand controversiste s'arrêtait, comme pour reprendre sa tâche austère. 11 s'excusait même de cette révélation anticipée, comme d'une distraction dans le combat, qu'il soutient, ta ce moment. Mais, du milieu de ce repentir, il retombait dans son illusion poétique , par un irrésistible penchant, qui devait lui arracher bien d'autres sur la perte de tant de jours de sa vie, enlevés au calme heureux des lettres par la passion et la haine. Qu'il nous soit permis d'extraire et de traduire encore d'un de ses pamphlets théologiques cette page, sans laquelle toute la poésie de Milton ne serait pas connue!
258 choix d'études
« Cette chose, que j'avais à dire et ces projets qui ont vécu « toujours au fond de moi , depuis que j'ai pu me sentir « capable de quelque effort glorieux à mon pays, je re- « viens encore à demander excuse des urgents motifs qui « m'en ont arraché l'aveu, par une révélation avortée « et précoce. L'accomplissement de ces projets dépend « d'une puissance, qu'il est au-dessus de l'homme de « promettre, n'était seulement que nul n'y aspira d'une « plus vive ardeur, que nul n'y travaillera d'une plus infa- « tigable constance, que j'ose la promettre pour moi-même, « autant que pourront s'étendre ma vie et mon loisir.
« Je ne vois pas sujet de honte à prendre avec tout lec- « teur éclairé cet engagement que, sous peu d'années, je « pourrai m'acquitter envers lui par le payement de l'œu- « vre, dont je me reconnais aujourd'hui débiteur; car, ce « n'est pas une œuvre à naître du milieu des feux de la jeu- « nesse, ni des vapeurs du vin, comme celle qui s'échappe « et se perd, au sortir de la plume d'un amoureux vulgaire, « ou de la verve de table d'un parasite rimeur. Cette œuvre, « non plus, ne sera pas obtenue par une invocation à la « déesse Mnémosyne et aux Sirènes ses sœurs, mais par « une ardente prière1 à cet esprit éternel qui peut enrichir « de toute éloquence et de toute science, et qui envoie son « Séraphin, avec un charbon consacré sur son autel,
1 Milton parle d'une ardente prière : « Devout prayer to that eternal spirit, who can enrich with ail utterance and knowledge, and sends out his seraphim with the hallowed fue of his altar, to toueh and purify the lips of whom lie pleases. » Bossuet se rencontrait avec Milton dans le même langage, mais avec un accent de hauteur épiscopale, lorsque ayant rapporté quelques indécentes rêveries du mysticisme, il ajoutait: « Mais passons : et vous, ù Seigneur, si j'osais, « je vous demanderais un de vos chérubins, avec le plus brûlant de « ses charbons, pour purifier mes lèvres souillées par ce récit, « quoique nécessaire. »
« pour toucher et purifier les lèvres de qui il lui plaît.
« A cela doit être ajoutée une lecture intelligente et « choisie, un esprit constant d'observation, une vue jetée « sur tous les arts libéraux et toutes les grandes affaires, « jusqu'à l'heure où, pour l'acquit de cette tâche prépa- « rée à mes périls et dépens, je ne refuserai pas de « venir braver l'attente de ceux qui n'auront point hésité <c à risquer leur confiance, sur les meilleurs gages que je « puis leur donner.
« 11 ne me satisfait pas d'avoir ainsi révélé l mon dessein, « bien avant l'exécution; mais, du moins, je m'assure par u là de rendre manifeste, avec quel déplaisir, je souffre d'in- « terrompre la poursuite de semblables espérances et d'a- « bandonner une tranquille et plaisante solitude, nourrie « d'heureuses et intimes pensées, pour m'embarquer sur « une orageuse mer de bruit et de rauques disputes, émit porté loin de la brillante image de la vérité, que j'ai- « mais à contempler, dans l'atmosphère douce et calme « d'études délicieuses. »
En citant ces paroles d'une émotion et d'une harmonie toute charmante dans l'original, un compatriote, un adorateur de Milton déplorait, par d'autres motifs, cette longue et pénible distraction du poëte : il gémissait, pour la gloire et les arts, que l'époque vigoureuse de cette noble vie, que ces années, où l'imagination a les ailes tendues, se soient
1 Although it nothing content me to hâve disclosed thus much bcfore hand, but that I trust hereby to make it manifest with what small wïllingness, I endure to interruptthc pursuit of no less hopes than thèse, and leave a calm and pleasing solitariness, fed with chearful and confident thoughts, to embark in a troubled sea of noise and hoarse disputes, put from beholding the bright countenancc of truth, in the quiet and the stillair of delightful studies. On the reason of c hure h government.
260 choix d'études
indignement el stérilement consumées sur des sujets éphémères.
Notre dédain moderne des querelles religieuses pourra penser de même. Mais, ne serait-il pas plus juste de croire que ces labeurs, dont l'âpreté sévère, obsédant l'âme de Milton, y refoulait la poésie, en épuraient, en redoublaient la flamme interne? Tout ce qui, dans le cours de la vie se perd de temps, pour tel ou tel emploi de la pensée, n'est pas perdu pour la pensée même. Chaque homme supérieur a, sans doute, en soi un certain trésor de puissance active qu'il peut déployer plus ou moins vite, mais qui ne s'épuise point par le retard. Et peut-être, d'après la vocation même du génie de Milton, avec l'antique et sombre gravité, où se plaisait sa poésie, convenait-il à semblable poésie de se produire, surtout dans cette arrière-saison sérieuse et triste, entre la maturité complète de l'esprit et le déclin commencé du corps, sous les soufïrances de l'âme et après toutes les rudes épreuves de la vie.
Gardons-nous donc de nous plaindre , ni de plaindre Milton de ces délais inspirateurs, de ces distractions fécondes et de cette création tardive, qui furent imposés à son génie.
Tantre molis erat divinum condere carmen!
Grâce à de telles conditions, en effet, il ne se fit pas seulement dans la tête et le cœur du poëte ce qui nous étonne, cet amas extraordinaire de science et d'images, de souvenirs et de passions, de rêveries sans limite et d'émotions présentes. Tout l'homme fut dominé par la préparation de son œuvre : l'homme tout entier fut le moule du grand
poëte. Cela se voit encore, à quelques aveux, à quelques retours personnels jetés, h travers sa polémique. « Je « fus, dit-il quelque part, confirmé dans la croyance « que celui qui ne veut pas être déçu de son espoir d'é- « crire pour l'avenir de grandes choses, devait être lui- 8 même un véritable poëme, un ensemble et un modèle « de ce qu'il y a de plus honorable, n'essayant pas de « chanter les louanges des hommes héroïques, ou des ci- « tés illustres, cà moins qu'il n'ait en soi l'expérience et « la pratique de tout ce qui est digne de louange. »
Et puis, à cette expression naïve d'un vertueux orgueil il ajoutait quelques détails de sa vie domestique, qu'il se croit obligé de faire connaître, pour répondre à des calomnies de parti contre sa foi et ses mœurs. Il nous peint cette journée commencée si matin et toute remplie de travail : « Nos retraites du matin, dit-il, se font, où « elles doivent se faire, au logis, non dans la somnolence et « à digérer les mets trop abondants d'un festin de la nuit, « mais debout et au travail, dans l'hiver, avant que le son « d'aucune cloche éveille les hommes , pour le labeur, « ou la prière , dans l'été, presque toujours avec l'oiseau « qui se réveille le premier, ou pas beaucoup plus tard; « et cela, pour lire les grands auteurs, ou les faire lire, « devant moi, jusqu'à ce que l'attention commence à se « lasser et que la mémoire ait reçu sa pleine charge; puis, « viennent quelques exercices utiles et nobles, pour prête server la santé et la vigueur du corps, et pour que son « obéissance à l'âme soit agile, prompte et non appesantie « par la matière. »
Sans doute, à ce long noviciat de l'inspiration épique, à cette éducation austère du corps, à cet infini travail de l'âme, à cette science, à cet enthousiasme, à ce génie volontairement différé, pour des devoirs réels ou prétendus, le poëte ne joignit que trop l'ardeur de la passion et cette
haine farouche, qui naît des troubles civils; mais, cela aussi, fût-il un tort pour sa mémoire, dut servir à son œuvre et accroître sa puissance. Lui-même, parlant de quelques - uns des écrits de controverse, aujourd'hui reprochés à son nom, s'ils ne sont oubliés, il nous dit, « que s'il ne les avait pas faits et publiés, il aurait ence tendu dans son cœur, tout le reste de sa vie, un cri de « découragement et de remords ; » et rien ne nous affirme que, dans ce fanatisme de fausse conscience que fait la passion, il n'ait pas rangé parmi ses devoirs prétendus les attaques mêmes contre un roi déjà victime et les insultes à son cercueil.
Ce fut là le plus triste accès de la violence implacable, où le zèle religieux, l'horreur du despotisme royal, la passion de la liberté républicaine emportèrent Milton. Essayerons -nous d'en atténuer le tort chez un esprit, qui semble d'ailleurs avoir été naturellement généreux , et ouvert à tous les instincts de douceur et d'humanité? Faut-il penser que, selon le génie du temps, la préoccupation même de la Bible aidait à ce féroce aveuglement et faisait du malheureux Charles, sous la main de ses vainqueurs et de ses juges, une sorte de roi Agag, immolé sans pitié, même par la tribu sainte? Mais la vaste science de Milton, son étude des historiens, des philosophes, quelques-uns des jugements mêmes épars dans ses écrits sur les égarements des foules populaires, le montrent accessible à toutes les lumières de la politique et de cette modération généreuse, que recommandent Aristote et Plutarque. Milton était digne de penser comme Sidney, sur la condamnation de Charles 1er; il méritait de ne pas faire l'apologie des juges, après le meurtre, et n'aurait jamais dû tremper sa plume dans le sang du supplicié. Jamais si noble génie ne fit plus grande faute.
SUIl LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 263
Selon toute apparence, Milton ne fut conduit là que par degrés, sous l'irritation croissante de la polémique, l'amertume des représailles, et aussi peut-être par les liens d'attachement et de parenté, qui l'unissaient au président de la Commission régicide, au jurisconsulte Bradshaw. La première attaque de Milton contre le roi Charles, bien qu'injuste, sur quelques points, n'avait pas été sans graves motifs : elle dénonçait la fatale erreur du roi dans ses essais de rapprochement avec les catholiques irlandais, et faisait remonter vers lui un soupçon de complicité sanglante, ou d'indulgence odieusement calculée.
Engagé si avant, ulcéré des haines qu'il excitait, endurci dans sa passion par les sacrifices qu'il croyait lui faire, et se vantant d'user les restes de sa vue au travail qu'il appelait la Première et la Seconde Défense du peuple anglais, Milton ne vit plus dans cette oeuvre que vérité, patriotisme, courage. Tout se transformait pour lui : il fait du président Bradshaw le pjus noble portrait : « Science des lois, élévation de génie, « pureté morale, indépendance, sérénité, douceur. Infa- « tigable dans les conseils et les emplois publics, seul « répondant à tous, hospitalier et magnifique dans sa a maison, le plus fidèle, le plus sûr des amis, le plus « prompt à reconnaître les services, le plus généreux à « les payer de retour, empressé à secourir de sa fortune « les hommes pieux, les savants, tous ceux que dislingue « quelque don de l'esprit, et aussi les hommes de guerre, « les braves atteints par le malheur et, lorsqu'ils n'ont « pas besoin de son secours, les accueillant du moins de « ses égards et de son aflection. — S'agit-il de la cause « d'un opprimé à défendre? faut-il lutter contre la faveur, « ou la violence des puissants? faut-il accuser l'ingrati- « tude publique envers quelque bon serviteur du pays? « Personne ne verra faiblir, dans cet homme, ni l'élo-
264 choix d'études
« qucnce, ni la fermeté; personne n'ambitionnera pour « soi un défenseur plus capable et plus intrépide, un ami « plus tutélaire et plus éloquent que celui, dont ni mea naces, ni craintes, ni séductions ne pourraient jamais « troubler la droiture de cœur, ou altérer la fermeté d'âme « et l'inébranlable contenance1. »
Ce sont là de belles paroles, pour relever le caractère de l'homme qui, dans le procès de Charles Ier, ne se montra qu'un dur et implacable légiste. Ajoutons seulement que si Brasdhaw fut un instrument docile de Cromwell, il ne fut pas un instrument avili. Mandé devant le conseil du protecteur, après le coup d'État contre le Parlement, il refusa de recevoir une nouvelle Commission de principal juge pour le comté deChester ; et il commença sa tournée ordinaire, comme s'il eût agi de plein droit, et sans égard au Pouvoir nouveau.
Bientôt après, exclu de tout, il se retira dans sa maison, et frappé de maladie, mais non affaibli de courage, il se prépara religieusement à la mort, en croyant pouvoir compter parmi ses mérites, au tribunal de Dieu, la terrible sentence, que lui-même avait prononcée.
Nul doute que ce fanatisme si grave et si sincère d'un parent et d'un ami n'ait dû être contagieux pour Milton. Quelques détails particuliers attestent d'ailleurs un commerce intime entre le lord Président et le Secrétaire latin du conseil d'État. Quelque temps après le procès du roi, une lettre de Bradshaw au lieutenant général Cromwell, déjà tout puissant, demandait, pour alléger le travail de Milton, presque aveugle, le secours d'un secrétaire adjoint, et désignait à cet office le poète latin Marvel, le disciple et l'ami du grand poète. Le vœu fut aussitôt rempli; et Milton, déchargé des détails de son emploi, n'en mit que
1 Milton's Works, vol. II.
plus d'infatigable ardeur dans les œuvres de controverse publique, dont il se chargea, devant le monde et la postérité.
D'odieuses vengeances de la faction contraire, l'exemple de deux membres de la haute cour assassinés en Hollande par des émigrés royalistes, avaient élevé d'autant plus la fierté de Milton, par le mépris du péril et l'indignation contre des crimes partis de si bas. Il gardait d'ailleurs, comme Bradshaw lui-même, la conscience de n'avoir démenti sa première cause par aucune faiblesse , et de point abandonner pour un maître la liberté qu'il avait trop servie.
M. de Chateaubriand a dignement reconnu ce caractère des principaux républicains anglais. Ils purent être imprudents et injustes dans leurs efforts, inexorables dans leurs premiers succès ; ils ne furent pas du moins apostats de leurs principes. Après avoir été les adversaires d'un roi, ils ne se firent pas les serviles soutiens d'un despote. Les uns rompirent ouvertement, s'éloignèrent, pour vivre dans la pauvreté et la persécution, et ne furent, par moments, ramenés sur la scène, dans les assemblées, dont essayait Cromwell, que pour lutter de nouveau; d'autres, en restant, sous ses yeux, dans les fonctions publiques, conservaient une honnête liberté de langage, et cherchaient encore à le modérer et à l'avertir.
Tel était le rôle de Milton, et sans doute l'excuse qu'il se donnait à lui-même. Ainsi, dans un traité latin publié, peu de temps après la pleine victoire du Protecteur1, il lui disait : « Respecte notre attente et l'espérance de la « patrie sur toi ; respecte la présence et les blessures de « tant de vaillants hommes qui, sous ta conduite, ont si « bien combattu pour la liberté; respecte aussi les mânes
» Milton's Works, vol. M,
« de ceux qui ont succombé dans la lutte; respecte l'opi- « nion des autres États et les grandes choses. qu'ils se « promettent de notre liberté si vaillamment conquise, et « de notre république si glorieusement élevée. Si, aujour- « d'hui, comme par avortement, elle disparaissait, rien « de plus malséant et de plus honteux n'aurait pu arriver à « ce peuple. Songe enfin à te respecter toi-même; et cette « liberté, pour le prix de laquelle tu as souffert tant de « fatigues, bravé tant de périls, aujourd'hui qu'elle est « acquise, ne souffre pas qu'elle soit violée par toi, ou « amoindrie pour personne. »
Puis, avec une candeur égale à sa fierté d'âme, le poëte conseillait à Cromwell cette piété, cette vertu, cette justice, dont il faisait la condition du pouvoir; et on eût dit qu'il l'espérait encore. Mais le jour même, où il venait présenter au Protecteur, dans son palais, ce noble et inutile écrit, un de ses plus dignes amis, le colonel Overton, humain , généreux , ami des lettres , était jeté dans un cachot : et les républicains pouvaient juger quel maître ils s'étaient donné.
Remercions encore ici M. de Chateaubriand d'avoir fait admirablement sentir, combien tous ces mécomptes du publiciste trompé, ces humiliations d'une noble espérance, ces dépits concentrés dans une âme généreuse et fidèle laissaient du moins au poëte solitaire et mécontent la dignité morale, que voulait son grand ouvrage. Il était blessé dans ses amis, révolté dans sa juste haine du pouvoir arbitraire; mais par cela même, comme son cœur n'était pas dégradé, il gardait tout son génie ; et il en sentait la flamme, à l'étroit ici-bas, monter vers le ciel.
A cette vie publique du poëte, étudiée surtout comme une des sources de son œuvre immortelle, il restait à joindre ce qu'on sait aussi des biens et des maux de sa vie privée. L'auteur du Paradis perdu a excellé dans le sur-
naturel, le terrible, le gracieux et le simple. Pour nous expliquer la ravissante douceur des peintures de son Éden, il ne suffit pas de rappeler, comme Fa fait son biographe, les amertumes de sa première union conjugale et son ardente polémique, à l'appui de la liberté du divorce. On conçoit mieux la tendresse de cet altier génie, en jetant les yeux sur le sonnet que, veuf une seconde fois, il adressait à la mémoire de sa seconde femme, morte en couches, après un an de mariage. Le dur jacobite, Samuel Johnson, a plaisanté sur ce témoignage de douleur, qu'il appelle un pauvre sonnet. Je ne crois pas cependant que Pétrarque ni Camoëns aient eu jamais mélancolie plus tendre et plus vraie; et je regrette que M. de Chateaubriand n'ait pas connu et traduit lui-même ces touchantes paroles :
« Il m'a semblé1 que je voyais la sainte, ma défunte « épouse, conduite à moi du fond de la tombe, comme « Alceste, que le fils héroïque de Jupiter, l'ayant reprise « de force à la mort, rendit à son heureux époux, encore « toute pâle et languissante. La mienne, semblable à la
Me thought, I saw my late espoused saint Brought to me, like Alcestis, from the grave, Whom Jove's great son to lier glad husband gave, Rescued from death by force, tho' pale and faint. Mine, as whom wash'd from spot of child-bed taint Purification, in the old Law, did save, And such as yet once more I trust to hâve Full sightofher, in heaven, without restraint, Came vested ail in white, pure as her mind : Her face was veil'd ; yet to my fancied sight Love, sweetness, goodness in her person shin'd So clear, as in no face with more delight : But, 0! as, to embrace me, sheinclin'd, 1 vak'd; she fled; and day brought back my night.
Milton's Sonnets,
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« femme qu'au sortir des souillures de l'enfantement, la « purification de l'ancienne loi montrait saine et sauve, « ou telle que j'espère avoir d'elle la pleine vision, dans les « cieux , venait à moi toute vêtue de blanc , et pure « comme son âme : sa face était voilée. Cependant, à « ma vue imaginaire, brillaient sur sa personne amour, « douceur, bonté, si clairement apparus, qu'ils n'eurent « jamais plus de charme sur un visage humain. Mais, « hélas ! lorsque, pour m'embrasser, elle se penchait, je « m'éveillai; elle disparut; et le jour a ramené ma nuit. »
Avec cette jeune femme, enlevée si tôt au mari qui, sans avoir connu les traits de son visage, l'avait adorée, s'éteignit tout ce qu'il y avait de douceur domestique, dans la vie âpre et passionnée de Millon. Un nouveau mariage contracté bientôt ne lui donna qu'une compagne soumise et secourable, qui nulle part n'est rappelée dans ses écrits. Et comme le remarque M. de Chateaubriand, ses filles mêmes, toutes trois nées de sa première union, et demeurées toujours près de lui, semblent avoir été fort embellies par la tradition. Le charme de leurs voix et de leurs lyres, pour aider l'inspiration du poëte , est une légende qu'on voudrait croire véritable. Mais, il paraît plus certain que, sauf ce merveilleux refuge de l'imagination vers le ciel, et cette Muse rêvée, cette Uranie qui, dans l'obscurité, entretenait le poëte aveugle, tout fut sévère et triste autour de lui.
La tâche remplie surtout par l'aînée de ses filles, Débora, était de déchiffrer les caractères et de prononcer les mots de langues, qu'elle ne comprenait pas, et de faire ainsi souvent à son père des lectures de la Bible, d'Homère, des tragiques grecs et des poètes latins. On a raconté même que, bien des années après, elle répétait encore par fragments les sons qu'elle avait retenus, à force de les redire. Mais, rien dans ce travail mécanique n'avait élevé l'âme de ces jeunes filles. Nul soin ne leur prépara
d'heureuses unions. Retenues dans la triste maison de leur père, deux d'entre elles, après sa mort, furent mariées pauvrement à des ouvriers tisserands de Spatefield; et nulle part dans les nombreux écrits des dernières années de Milton, parmi tant d'allusions à lui-même, à ses périls, à ses maux, nulle part un remerciement, un demi-sourire ne rappelle le soulagement affectueux, que la Providence semblait avoir placé près de lui. Nulle part on n'en aperçoit la trace, pas même dans les pages de son histoire d'Angleterre, où revit, en termes d'une naïveté charmante, la légende du roi Lear et la douce piété de sa fille Cor délia.
Faut-il affirmer dès-lors, avec M. de Chateaubriand, que Milton ne fut pas aimé? Faut-il le supposer homme violent et dur dans sa famille, comme il se montra trop mplacable dans la vie publique ? Nous savons cependant, par plus d'un souvenir, qu'il fut sensible à l'amitié, généreux, compatissant. Quelques-uns des rares témoins, qui pénétrèrent dans sa solitude, ont attesté sa gravité calme, sa patience studieuse, et nous dirons presque, la sérénité de sa tristesse. On la sent tout entière dans une de ces épîtres latines, qu'il se plaint d'être obligé de dicter, en épelant les mots lettre à lettre, à un enfant, dont il emploie la plume; et c'est ainsi qu'ont été recueillis sans doute bien des passages incomparables de son Paradis perdu, de ce poëme éternel, comme le sujet qu'il célèbre.
L'heure de le produire allait enfin venir, avec la perte de toutes les illusions de la terre, la fin de toutes les ambitions, la délivrance de tous les travaux obligés. Contre les malheurs qui l'avaient affligé jusque-là, la privation de la vue, l'oppression de la liberté, par celui qu'il en avait cru le vengeur, les haines et les calomnies des partis, les douleurs domestiques enfin, il avait eu deux soutiens puissants, l'orgueil de ce qu'il croyait son devoir accom-
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pli et le triomphe apparent de sa cause, dans la puissance extérieure de l'Angleterre. H s'est même rendu ce témoignage, dans quelques vers, dont l'expression vraiment admirable manque seule à la peinture, que M. de Chateaubriand a tracée de cette âme si forte. Essayons d'y suppléer par la traduction toute littérale de ce sonnet, que, peu d'années, avant la restauration , Milton adressait à Cyriaque Skinner, républicain zélé comme lui :
« Cyriaque1, il y a trois ans aujourd'hui que ces yeux, à « l'extérieur clairs et purs d'altération et de tache, privés « de la lumière, ont oublié leur puissance de voir, et qu'à <k leurs globes inertes n'apparaît plus le jour, ni le soleil, « ni la lune, ni une étoile dans tout le cours de l'année, « ni l'homme, ni la femme. Cependant, je ne dispute pas « contre la main, ou la volonté de Dieu ; je ne rabats pas « un fétu de mon espérance, ni de ma fierté; mais je con- « tinue de porter haut, et j'avance droit, devant moi. Me « demandes-tu ce qui me soutient? La conscience, ami, « d'avoir perdu mes yeux, en les excédant de fatigue, dans « la défense de la liberté, ma noble tâche, dont s'entre-
1 Cyriac, this three years day, thèse eyes, tlio' clear To outward view of blemish, or of spot, Bereft of sight, their seeing hâve forgot; Nor to their idle orbs does day appear, Or sun, or moon, or star, throughout the year, Or mari, or woman : yet, argue not Against hcav'n's hand or will, nor bâte one jot Of heart or hope : but still bear up and steer Right onward. What supports me dost thou ask? The conscience, fnend, to hâve lost them over-ply'd In liberty's defence, my noble task, Of wich ail Europe talks, from side to side. Thèse ihroughts might lead me, thro' the world's vain mask, Content, tho' blind, had I no Letttr guide.
« tient toute l'Europe, drun bout à l'autre : cette pensée (c suffirait à me conduire, à travers la vaine mascarade du « monde, content, quoique aveugle, et quand même je « n'aurais pas meilleur guide. »
Mais, maintenant, cette compensation de tant de maux, cette hauteur de conscience privée et ce sentiment du succès national avaient à subir le démenti de la fortune et de l'opinion. La mort de Cromwell remettait tout au hasard ; ou plutôt, elle amenait, par une irrésistible conséquence, le retour de tout ce que Milton avait combattu et maudit. 11 y eut là, dans les mois qui précédèrent la Restaurafo'orc, underniereirortdevieactive, un dernier épuisement d'espérance, qu'il sied bien de montrer, avant la retraite finale du poëte et sa mise en cellule pour l'éternité. Je ne sais si ce fut Milton, ou Marvel qui rédigea la lettre latine du 15 septembre 1658, annonçant au Sérénissime et puissant Prince Louis, roi de France, l'avènement de Richard, protecteur de la république d'Angleterre. Dans tous les cas, on sait ce que valent ces formules; et le tort d'avoir servi d'instrument à ce langage officiel serait bien moins grave que la honte d'y avoir déféré, comme fit la cour de France, en prenant et en imposant autour d'elle, pour la perte de Cromwell, le deuil que Cromwell avait fait porter à la femme et aux enfants de Charles 1er.
Mais, ce qui appartient incontestablement à Milton, et ce qui marque la singulière fermeté de son esprit, comme de son courage, c'est qu'à cette même époque de trouble et d'impuissance, dans ce chaos de protectorat sans force, de république en parodie et de contre-révolution imminente, il écrivait ce qu'il appelle le moyen prompt et Jacile d'établir une société libre. La haine de la royauté respire, comme on peut s'y attendre, dans cet écrit daté, si près de son retour; et cette haine, comme il convenait encore à l'âme de Milton, s'attache surtout aux
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corruptions, à la mollesse, à tous les vices de cour, qu'il prévoyait et qu'en effet ramena Charles II; mais, cette haine ne tombe pas dans l'hypocrite, ou stupide erreur qu'on a vue dominer, à d'autres époques, en apparence plus éclairées ; elle n'imagine pas qu'une fiction de suffrage universel, que la prétendue défense des intérêts publics confiée aux mains de la plus grande foule possible, du nombre infini de ceux qui n'ont ni propriétés, ni lumières, soit un gage de liberté pour un peuple.
Milton est bien éloigné de cette folie de réforme radicale et de suffrage illimité; et ce n'est pas seulement, comme le croit M. de Chateaubriand, parce que le grand poëte était aristocrate et conservait cet esprit patricien qui joua toujours un rôle, dans la révolution de 1640. On peut douter de ce motif; et je crois que l'esprit d'égalité évangélique avait pris grande place aussi dans les opinions de Milton, et bien refroidi chez lui le zèle nobiliaire. Mais, une vue plus ancienne et plus haute, ses profondes études des philosophes et des historiens antiques l'avaient mis en garde contre plus d'une illusion moderne : il avait appris de Platon jusqu'où va la folie servile des foules populaires; il avait étudié dans Aristote1 cette belle théorie appuyée sur la nature de l'homme et les exemples historiques, d'après laquelle, le grand publiciste exclut du droit de suffrage les artisans, les hommes de métier, les manœuvres à la journée, comme nourris dans des occupations, qui ne les entretiennent pas de sentiments assez libres. Il savait, par toute l'histoire de Rome, que la diffusion indéfinie du droit de suffrage avait perdu d'abord la liberté, et s'était ensuite comme anéantie par son excès même. 11 avait noté, comment la dictature des Césars, tout en gardant ce simulacre, lui avait
1 Ap'.aTGTsV/j; 6ô)v rjoXmxsv êtSX.'Vj
d'abord dicté tous les choix qu'elle voulait1, puis l'avait supprimé, sauf à subir un jour, à sa place, le hasard et la violence des élections militaires.
Milton ne croit pas à ce droit divin du nombre, et à cette sagesse universelle supposée la raison dernière, dans l'ébranlement de tout autre Pouvoir. Il est fort éloigné de l'illusion des radicaux anglais de nos jours; et il eut préféré, je crois, à leurs théories les anciennes franchises et les droits électoraux des Comtés et des bourgs d'Angleterre. Ses arguments, à cet égard, sont d'autant plus forts que la tradition politique de l'antiquité s'y trouve aidée par les scrupules du rigorisme chrétien. « Si on donne, « dit-il, à tous le droit d'élire le premier venu, ce ne sera « pas la sagesse et l'autorité morale, mais la turbulence et « l'ivrognerie qui, dans les villes et les villages, porteront « bientôt les plus mauvais mécréants de nos tavernes à « la dignité de sénateur. Qui voudrait confier les affaires « de l'État à des gens, à qui personne ne confierait ses « affaires privées'/ Qui voudrait voir le trésor de l'État « remis à la garde de ceux qui ont consumé leur propre « fortune en prodigalités honteuses, etc.? Sont-ils faits « pour être les législateurs de toute une nation ceux qui « ne savent pas ce qui est loi et raison, qui ne distinguent « pas le juste, ou l'injuste, le droit, ou le tortu, le licite, « ou l'illicite, ceux qui pensent que le pouvoir consiste à « abuser, qui mettent la dignité dans l'insolence, négligent « tout, pour satisfaire l'avidité de leurs amis, ou l'âpreté « de leurs haines personnelles, et envoient leurs parents et « leurs créatures en mission dans les provinces, pour lever « des taxes et recueillir des confiscations. »
1 Kxcogitato génère suffragioruin, quae de Magistratibus urbicis Decuriones colonici, in suà quiaque colonià ferrent et, sub diem Comitiorum, obèignata Koinorn mitterrnt. (G.Suet. m Octav. 55.)
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On le voit, en restant fidèle aux principes de liberté qu'il avait réclamés, Milton en concevait l'hypocrite et dangereux abus. Je n'en conclus pas, avec son illustre biographe, qu'il ait pressenti et résolu toutes les questions agitées aujourd'hui, chez les peuples du continent. Je ne dirai pas qu'il a créé jusqu'à la langue constitutionnelle moderne, et je ne m'écrierai pas, comme M. de Chateaubriand : « Quel était donc ce génie, capable d'enfanter à « la fois un monde nouveau, et une parole nouvelle de « politique et de poésie? » A dire vrai, la science politique de Milton n'était autre que celle de l'antiquité et du seizième siècle, celle des Buchanan, des Hubert Languet; il y joignait la môme passion de liberté religieuse : et ce n'est pas le trait le moins distinctif de cet esprit opiniâtre et puissant, que de le voir, à la chute du Protectorat, poursuivre la théorie de l'affranchissement complet du Culte, et protester contre toute institution d'une Église nationale. C'est la base des Considérations, qu'il publia, dans Tannée 1659, touchant les moyens les plus vraisemblables d'écarter les mercenaires de V Église. Il y discutait les frais du Culte, les revenus de l'Église et la question si l'entretien des ministres doit être assuré par la loi. Milton en était venu dès lors à la conclusion pratiquée dans les États-Unis d'Amérique, et plus d'une fois réclamée, parmi nous, la séparation absolue de l'Église et de l'État, et les prêtres de chaque culte librement rétribués par leurs co-religionnaires.
On pourrait croire même que sa doctrine allait plus loin, qu'il se passait volontiers du sacerdoce, et qu'il était prêt à dire, comme Tertullien : Tout fidèle est pontife. Ainsi, après d'amères attaques contre toutes les hiérarchies, depuis la Papauté romaine jusqu'à l'Église presbytérienne d'Ecosse, il ajoutait :
« De tous ces maux la chrétienté pourrait bientôt se
« délivrer, et serait heureuse, si les chrétiens voulaient « seulement comprendre leur propre dignité, leur liberté, <( leur adoption d'enfants de Dieu, et (qu'on ne s'étonne « pas de cette expression!) leur sacerdoce spirituel, par « où ils ont tous également accès à toute fonction du « saint ministère. Mais, tant que les Protestants, pour s'é- « pargner le juste travail d'entendre leur propre religion, a la considéreront comme logée dans la cervelle, ou plu- « tôt dans la bibliothèque d'un homme d'église, et la tire- « ront de là par lambeaux et par miettes, selon qu'il veut « bien leur en faire l'aumône, dans sa distribution du dite manche, ils seront toujours entrain d'apprendre, jamais a instruits ; ils seront toujours enfants ; toujours service teurs de nos ministres, comme les papistes le sont de <i leurs prêtres. »
Ainsi, à la veille du retour de la royauté et de l'intolérance anglicane, Milton demeurait attaché à la secte des Indépendants, ou du libre enthousiasme, en matière de foi. Il n'y avait rien là, je crois, de ces idées modernes, dont M. de Chateaubriand lui fait honneur. Ce n'était pas scepticisme , ni tolérance systématique , mais ardeur religieuse, se suffisant à elle-même et se nourrissant de sa propre mysticité. Rien n'était moins moderne, dans le vrai sens du mot; mais, rien n'était plus favorable et mieux assorti à l'imagination du grand poète, et à l'œuvre extraordinaire, qu'il se proposait.
Enfin, pendant qu'il écrivait encore avec liberté sur les affaires du temps, plus irrité dans sa haine que trompé dans sa prévoyance , et se sentant forcé même à reconnaître que la multitude redevenait folle de royauté, comme elle l'avait été d'anarchie, cette restauration, suspendue sur toutes les têtes, depuis quinze mois, s'accomplit avec la facilité servile et la joie, que l'histoire a décrites.
L'illustre biographe a voulu suivre, durant celte épreuve
le travail intérieur des pensées de Milton, le rêve de sa passion politique et de ses espérances, jusqu'à l'heure, où déchu de tout, précipité de ses illusions sous la servitude commune, aggravée pour lui de dangers personnels, il n'aura plus de soutien que son génie, et pourra répondre, comme ce moine, interrogé sur l'emploi de sa vie, dans le désert : Cogitavi dies antiquos , et annos œternos in mente habui.
Devant les déclarations et l'approche de Charles II, Milton avait quitté sa place de secrétaire latin, et sa demeure dans l'élégant quartier de Petty-France, près Westminster et Hyde-Park; et il s'était retiré, d'ahord, chez un ami, puis dans une modeste demeure, sur une ruelle isolée de cette grande ville de Londres, que la peste allait bientôt ravager, après les fêtes et les vengeances qu'amenait la restauration. Rien ne manqua pour lui, dans cette rude épreuve, ni la persécution, ni l'amnistie. Arrêté par ordre de la Chambre des Communes, pour ses anciens écrits contre Charles 1er, il fut relâché, après quelques jours; et il saisit, à son tour, la Chambre d'une plainte pour abus et excès dans les honoraires, qu'exigeait de lui le sergent d'armes, qui avait été chargé de le détenir.
Cette fermeté fut impunie, grâce à quelque respect des lettres et du talent, qui domina dans un Comité de la Chambre, et que lit valoir le poète royaliste Davenant, autrefois sauvé des rigueurs de Cromwell, à la prière de Milton. Peut-être aussi l'inlortune du poète, sa cécité , que lui reprochaient avec insulte quelques pamphlets du parti vainqueur, le protégea-t-elle contre de plus cruelles vengeances. Retiré dès lors du monde , il n'appartint plus qu'à son grand ouvrage, et ne se souvint plus de la terre, que pour maudire, en passant, ces bacchantes acharnées sur le poète Orphée, ces furies homicides, dont il croyait entendre la voix dans les clameurs
avinées et les bruyants toasts des cavaliers vainqueurs1.
Est-ce alors seulement, dans le loisir de l'abandon et du malheur, sous les angoisses d'indignation et de tristesse qui comprimaient son âme, que le grand poëte retiré tout entier dans lui-même, et presque aussi séparé des hommes que de la lumière du jour, commença, pour ne plus l'interrompre, son immortel ouvrage? On ne peut l'affirmer y La date marquée, dès les premiers vers, par ce vœu que des yeux soient donnés à son âme, remontait à bien des années déjà; et on peut croire que sa pensée couvait depuis longtemps, et avait ébauché par parties, ce qu'elle acheva d'un effort continu, dans la solitude, sans distraction, de la disgrâce et de la nuit.
11 n'y a lieu de supposer, avec Voltaire, que l'idée première du Paradis perdu ait été suggérée à Milton par le mélodrame italien, dont son biographe, William Hayley, nous a donné l'extrait, et cité quelques scènes. Ce sujet, pour ainsi dire, était partout, dans YAdamus exul de Grotius, dans la Sarcothée de Masenius, dans vingt autres poèmes, dans le génie même du temps, et dans cette obsession de la Bible qui dominait l'Angleterre. Ajoutons ces cahiers de la jeunesse de Milton, conservés dans le collège de la Trinité, à Cambridge, et où figurent des plans nombreux de tragédies profanes et sacrées, et, dans le nombre, un plan de la tragédie du Paradis perdu, avec des chœurs d'anges, Lucifer, Adam et Eve, et des êtres allégoriques, comme dans nos anciens Mystères. Ce plan, marqué scène
1 But drive far oit' the barbarous dissonance Of Bacchus, and bisrevellers, the race Of that wild rout, that tore the thracian bard In Rhodope, where rocks and woods had ears To rapture, till the savagc clamor drown'd Both harp and voice, nor could the muse défend Her son.
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par scène , ne renferme pas tout le dessein du grand poëme épique; mais, il en fait déjà pressentir le sublime. On aime à penser qu'à Cambridge, les yeux de M. de Chateaubriand se sont fixés sur ces informes esquisses, et qu'il a démêlé, dans une note jointe à ce rude canevas, un trait admirable oublié dans le Poème. Après la chute d'Adam, l'ange de Dieu présente au banni du paradis les calamités nouvelles de la terre, depuis le travail jusqu'à la mort; et Adam, pécheur, leur impose des noms, comme, dans son innocence, il avait nommé tous les êtres de la création primitive. C'est, sans doute, cette seconde nomenclature, qui fait aujourd'hui le fond du langage humain.
Du reste, M. de Chateaubriand anéantit admirablement les accusations de plagiat élevées contre le grand poëte anglais :
« Que fait tout cela, dit-il, à la gloire de Milton? Ces « prétendus originaux ont-ils ouvert leurs ouvrages par « le réveil de Satan, dans l'enfer? Ont-ils traversé le chaos, « avec l'ange rebelle, aperçu la création, du seuil del'Em- « pyrée, apostrophé le soleil, contemplé le bonheur de « l'homme, dans sa primitive innocence, deviné les ma- « jestueuses amours d'Eve et d'Adam?
« Soit qu'en traduisant Milton l'habitude d'une société « intime m'ait accoutumé à ses défauts; soit qu'élargis- « sant la critique, je juge le poëte, d'après les idées qu'il « devait avoir, je ne suis plus blessé des choses, qui me « choquaient autrefois. La découverte de l'artillerie dans « le ciel me semble aujourd'hui découler d'une idée fort « naturelle : Milton fait inventer par Satan ce qu'il trouve « de pire parmi les hommes *. »
A cet élan d'admiration si vraie n'ajoutons pas seulement, avec l'illustre biographe, que le poëme de Milton
1 Chateaubriand, Essai sur la littérature anglaise, t. II, p. 121.
parut condamné, en naissant. Johnson fait remarquer avec justesse, que le succès en fut réel, pour le temps. Sans doute, l'ancien et implacable docteur de Yindépendance, venant, sous la restauration, traiter en vers un sujet pieux , comme le royaliste Cowley chantait la Davideïde, Milton, l'adversaire malheureux du parti vainqueur, avait un grand poids de prévention et de haine à soulever, pour se faire entendre. Odieux, pour sa sévérité morale, comme pour sa violence politique, déplaisant par la gravité même de sa foi et de sa vertu, il avait contre lui toute la cour, depuis la loyauté des Clarendon jusqu'aux vices des Rochester. Dans le public, si son nom restait recommandable, c'était surtout auprès de sectaires opiniâtres, zélés pour sa cause, mais bien peu touchés de sa poésie; et, en dehors de leurs rangs, ce qui se formait de libres penseurs, depuis les sages jusqu'aux incrédules, estimait peu dans l'art ce religieux enthousiasme, dont ils avaient défiance et peur, dans la vie publique.
Cependant, ainsi que le remarque Johnson, le poëme de Milton, vendu d'abord pour quelques guinées, selon l'usage du temps, fut réimprimé peu d'années après, du vivant de l'auteur, et obtint ce succès d'être imité et destiné à la scène par un poète célèbre. Dryden prit la chute de V homme pour sujet d'un opéra qu'il fit imprimer, l'année même de la mort de Milton. Le jeune poète royaliste avait pour cela demandé l'agrément du vieux barde solitaire; Milton répondit, par allusion à l'emploi de la rime, qu'il n'aimait pas : « Oui, vous pouvez ferrer le bout de mes vers, si vous « voulez. » Nous avons cette œuvre toute semée de brillants détails, mais bien faite pour rehausser par le contraste l'antiquité naïve et la sublime candeur de Milton. Dryden, dans une élégante épître, offrait ce poëme à la belle duchesse d'York. Et, s'il n'osait prononcer le nom de Milton, dans une dédicace à la spirituelle héritière do
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la maison d'Esté, devenue princesse anglaise, du moins, dans une préface critique, il reconnaissait que le sujet, une partie du plan et la plupart des ornements étaient empruntés à l'auteur du Paradis perdu; et, en priant de ne pas comparer les deux ouvrages, il déclarait : « que l'original imité par lui était un des plus nobles, des « plus grands et des plus sublimes poëmcs, que ce siècle « ou cette nation ait produits. »
M. de Chateaubriand fait remarquer avec quelle simplicité l'auteur du Paradis continua de publier, comme par le cours ordinaire de ses études, d'autres travaux de poésie, d'histoire, d'érudition; mais, il ne dit pas assez quelle force originale et touchante, quel charme de poésie naïve est encore attaché au Paradis reconquis. Nous ne prétendons pas que ce soit l'Odyssée de cet Homère; nous n'appliquerons pas de nouveau la belle comparaison de Longin sur le soleil couchant et sur le reflux de l'Océan ; mais, à nos yeux, il y a dans le Paradis reconquis des beautés égales au quatrième chant du Paradis perdu , à ce chant dont Voltaire a dit : « Comme il n'y avait pas d'exemple d'une pareille innocence, il n\j en eut jamais d'une pareille poésie. »
Mais, réserve faite pour les beautés , en quelque sorte évangéliques de la dernière œuvre de Milton, il est vrai que son immortalité est tout entière dans son grand poëme. Nulle part la parole moderne n'a été portée plus haut, nulle part l'imagination n'a été plus puissante et la passion plus sublime. Homère avait fait l'épopée naturelle de la race grecque; Virgile l'épopée artificielle des Romains; le Dante, le Tasse, Camoëns ont été les chantres épiques d'une partie des nations chrétiennes d'Occident, Milton a fait l'épopée de la race humaine, dans le plus lointain avenir; et lorsque un jour, selon la loi de la Bible et celle de l'Évangile, par la force et par la douceur, par l'action
de lu guerre et du commerce, de la charité et de la science, le monde entier sera conquis au christianisme, il n'existera pas, pour l'imagination humaine, un plus grand souvenir que celui du poëme de Milton.
Et, si on regarde, en même temps, ces immenses territoires que l'idiome anglais s'est ouverts, si on songe que, détaché de sa tige natale et jeté au delà de l'Océan, un de ses rameaux, devenu depuis un demi-siècle, un arbre gigantesque, s'étend et se multiplie sur la plus vaste moitié de l'Amérique, si on pense que dans un autre hémisphère, un autre rameau, tout plein de la même sève, couvre les rives florissantes de Sidney et un jour ira greffer tous les arbres des déserts de la Polynésie, comment ne pas admirer cet horizon promis au génie du poète qui a choisi le plus grand des intérêts humains, Ta célébré avec la plus éloquente parole et dans la langue la plus cosmopolite de l'univers ?
Il nous est impossible de ne pas nous arrêter, avec un religieux respect, devant cette gloire de l'humanité, ne fûtce que pour démentir les capricieux sarcasmes , les blasphèmes sceptiques, où se complaît M. de Chateaubriand, à la fin de ses belles pages sur Milton. Vous croiriez, qu'il veut détruire ce qu'il vient de consacrer; vous croiriez qu'il veut décourager de toute ambition et de tout effort par l'irrémédiable néant, dont il menace ce qu'il vient d'admirer le plus, dans les œuvres de la pensée. L'illustre écrivain se plaît à rappeler d'abord l'extinction, prochainement complète, selon lui, du bas-breton, du basque, du gaëlic; il note de plus la perte de plusieurs dialectes de l'Orénoque, « dont il ne reste, dit-il, qu'une douzaine de mots « prononcés, dans la cime des arbres, par des perroquets « devenus libres. »
a Tel sera, ajoute-t-il, tôt ou tard, le sort de nos jargons « modernes. Quelque sansonnet de Neiv-Place sifflera
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« sur un pommier des vers de Shakspeare, inintelligibles « aux passants; quelque corbeau envolé de la cage du « dernier curé franco-gaulois, dira, du haut de la tour en « ruines d'une cathédrale abandonnée, dira à des peuples « étrangers, nos successeurs : Agréez les accents d'une « voix qui vous fut connue ; vous mettrez fin à tous ces « discours. »
« Soyez donc Shakspeare ou Bossuet, pour qu'en der- « nier résultat votre chef-d'œuvre survive dans la mé- « moire d'un oiseau, à votre langage et à votre souvenir « chez les hommes. »
« Vous êtes, écrivait Voltaire à Jean-Jacques, comme «Achille qui s'emporte contre la gloire, et comme le « Père Mallebranche, dont l'imagination brillante écrivait « contre l'imagination. » A la bonne heure; mais ni Achille, ni le Père Mallebranche ne bouffonnaient contre la gloire et le génie. A Dieu ne plaise que nous acceptions, soit pour le Paradis perdu, soit même pour les Martyrs, cet avenir burlesque et borné, que M. de Chateaubriand leur promet, avec une si fantasque humilité! La destinée plus ou moins connue de quelque patois sauvage est ici fort indifférente et ne menace pas les grands monuments de la pensée humaine. Même, à travers des inondations de peuples barbares, désormais impossibles, et avant les merveilleuses industries qui multiplient et assurent le pouvoir de l'intelligence, n'a-t-on pas vu ses plus précieux chefs-d'œuvre arriver, des temps les plus anciens, jusqu'à nous, et les dépôts presque successifs de ses époques diverses se retrouver aux lieux, où ils étaient le moins attendus, Tacite dans un couvent de Westphalie, des fragments de poésie grecque dans des tombeaux d'Egypte? Ne refusez pas à la pensée humaine l'espoir de l'immortalité, même ici-bas; ne terminez point par ce déni de justice votre éloquente apothéose du grand poète Milton; laissez-
lui, pour mesure de sa gloire, la durée même du christianisme sur la terre, c'est-à-dire toute la durée des âges.
Quoi qu'il en soit, M. de Chateaubriand analyse et explique avec grandeur les principaux caractères de beauté du Paradis perdu. Peut-être n'en fait-il pas assez comprendre la langue originale et savante, la plus forte qu'une bouche moderne ait parlée, et souvent simple et naïve, langue à la fois si poétique et si naturelle. Mais, cette part du génie de Millon, c'était à la traduction de nous la rendre; et, dans la réalité, après tant de détails sur Milton, tant de recherches sur la formation de son génie, il ne reste plus que d'entendre sa voix, ou l'écho qui la répète. Cette impatience est si vraie, que l'année 1674 une fois passée, une fois le grand poëte éteint, sous les souffrances redoublées, dans le déclin de l'âge, on n'a plus de curiosité pour suivre le guide qui nous le montrait tout à l'heure, et pour parcourir, au delà de ce grand nom, les époques plus récentes de la littérature anglaise.
Cela ressemble si peu à ce que nous venons de quitter ! c'est un autre monde si divers et si nouveau ! La suite et la fin de la restauration, Guillaume 111, la reine Anne, le raffinement littéraire et le scepticisme religieux , mais avant tout la liberté civile reprenant ses traditions, évitant ses excès et portant au plus haut degré la puissance de la nation, qu'elle soutient et qu'elle anime, c'est là tout un sujet pour un autre ouvrage, et non l'appendice d'une étude poétique sur le siècle d'Elisabeth. Peu importe que l'éloquent critique conduise ainsi son histoire littéraire, au pas de course, jusqu'à Byron et à nos jours : rien n'est distinct, dans cette revue trop pressée. On n'y voit pas même l'unité du peuple anglais, sous ses transformations apparentes : et de cette série de systèmes et d'idées esquissée, en courant, on ne tire pas plus de lumière pour les arts que pour l'histoire.
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C'est qu'un esprit même puissant ne saurait tout embrasser; c'est qu'une préface sur Milton ne saurait devenir le tableau du génie littéraire d'un peuple, et que ce génie ne représente pas ce peuple tout entier. Contentonsnous de revenir à l'épreuve, moins complexe, mais difficile encore, de l'interprétation d'un grand poète reproduit par un grand écrivain. C'est là, ce semble, la promesse du travail achevé par M. de Chateaubriand sur Milton. Que les fautes y soient nombreuses, que les distractions, les inadvertances, les erreurs matérielles aient souvent altéré le sens de l'original ; que ces idiotismes antiques et anciens, ces formes des vieilles langues de l'Orient et du Nord, où se complaît le poète, aient parfois échappé à son traducteur, c'est un tort sans doute; mais, que de fois aussi la concision nerveuse et l'accent hardi de Técrivain français nous aura fait comprendre ce que toute paraphrase eût détruit!
M. de Chateaubriand a négligé1 ou mal saisi beaucoup
1 Cette inexactitude frappe dès la première page, et jusque dans la traduction de quelques lignes en prose, où Milton explique le mètre qu'il a choisi et ses motifs de rejeter la rime, « invention d'un âge bar- « bare, dit-il , relevée dans la suite par l'emploi qu'en ont fait quelques « fameux poètes modernes, qu'à leur grande contrariété, gêne eteon- « trainte, l'usage a entraînés de travers, pour leur faire exprimer main- » tes choses autrement et presque toujours pis, qu'ils ne les auraient « exprimées, sans cela. « The invention of a barbarous âge, etc., etc., graced indeed, since, by the use of some famous modem poets carryed away by custom, but much to their own, vexation, hindranceand constraint, to express many things otherwise and, for the most part, worse then else they would hâve expressed them. » Le sens logique, comme la construction grammaticale de ces mots, a été manqué par le traducteur, qui, ne remarquant pas l'idiotisme else, plaint seulement ces fameux poètes d'exprimer plusieurs choses {et souvent de la plus mauvaise manière) autrement qu'ils ne les auraient expri~
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de détails du style de Milton; mais, il en conserve les grands traits, l'âpreté, l'horreur, l'énergie, la gravité, la douceur. Seulement, il faut le dire, dans cette tentative pour dépouiller d'une part de ses richesses, je ne dirai pas seulement la langue anglaise, mais la langue de Milton, le dialecte vaste, profond, passionné, d'un génie savaiit et extraordinaire , il a souvent forcé notre propre langue ; il ne s'est pas borné à lui apprendre des mouvements inaccoutumés, comme disait Montaigne; il lui a fait prendre des plis violents et contre nature; il l'a martelée ; il l'a brisée, pour l'assouplir à une fantaisie étrangère; et, dans ce travail, comme la passion ne l'emportait pas, comme il n'était pas possédé de son propre caprice, il est souvent bizarre à froid, par expédient de traducteur, plutôt que téméraire et nouveau, par besoin de penseur, ou de peintre.
De là, parfois, des procédés tout ensemble étranges et monotones; souvent un mot à mot qui, à force d'être littéral, n'est plus expressif et n'a rien, en français, de la singularité puissante, qu'il offrait dans l'original. Mais, avant de citer quelques exemples de ces fautes, et de paraître chicaner le langage d'un grand écrivain, il faut avouer ce goût d'importations étrangères, auquel sont exposés les idiomes, quand ils ont duré longtemps, qu'ils ont atteint l'âge de la consistance et ne cessent pas de s'exercer sur de nouveaux sujets, tantôt avec recherche,
mees. Entrons-nous dans le poëme, nous trouvons, à la traduction du douzième vers, le ruisseau de Siloa qui coulait rapidement près l'oracle de Dieu, tandis que fast by est une forme de langue qui signifie tout près. (Voyez ailleurs, that sat fast-by hell gâte.) Puis, à chaque page, des formes elliptiques ne sont pas saisies, des tours indigènes sont manques et des mots devinés, plutôt que traduits. Mais, il suffit d'indiquer ce qui ne saurait se démontrer en détail, sans irrévérence envers le traducteur, et ennui pour le lecteur.
tantôt avec rudesse et négligence. L'histoire littéraire de l'antiquité, malgré tant de pertes qu'elle a faites, nous offre à cet égard des exemples instructifs. Voyez la langue grecque d'Egypte traduisant les livres sacrés des Hébreux; combien elle est loin de la correction sublime, de la justesse puissante de Démosthènes, ou des grâces simples et faciles de Xénophon ! A part même certaines formes locales, combien la construction des phrases s'altère, se surcharge, devient étrange, ou embarrassée ! combien l'analogie des termes a perdu de sa force primitive ! Et, parmi des beautés nouvelles, que de singularités qui nous étonnent !
La même impression est plus sensible encore dans le latin de la vulgate, dans cette langue, qu'au quatrième siècle, un homme de génie, Dalmate d'origine, Romain par l'étude, écrivait à Bethléem, entre ses souvenirs d'Occident, ses veilles hébraïques et les dialectes mêlés des colons grecs, ou latins de Syrie. Jamais langage humain ne reçut plus violente secousse que cette irruption soudaine de l'imagination des prophètes et des hyperboles bibliques dans l'idiome de Cicéron. Chose curieuse à noter! Les Romains avaient déjà fait l'épreuve d'une autre forme de littérature asiatique, aux jours même de splendeur de leur propre génie : ils la désignaient par les mots, Asianumgenus; genus adipatœ dictionis, pingue ac floridum. Un siècle après, la recherche et la pompe de cette diction étrangère prenaient plus grand crédit sur les lettres romaines, comme elles avaient déjà dominé l'esprit grec. Nuper ventosa isthœc et enormis loquacitas Athenas ex Asiâ commigravit, disait un rhéteur latin, tout gonflé luimême de l'emphase dont il se moque. Mais, vers le même temps, un autre côté de l'Asie s'ouvrait pour les Romains ; une autre nouveauté bien différente leur venait de ce génie hébraïque aussi brusque, dans son enthousiasme,
aussi impérieux et concis dans sa parole que le luxe oratoire de l'Àsie-Mineure était abondant et fleuri.
Cette fois la révolution, qui suivit, fut bien plus grande. La première influence asiatique avait altéré le goût, amolli la rudesse, outré les ornements. Le contact de la langue hébraïque bouleversa l'idiome romain, d'abord pour les néophytes seulement, pour ceux qui, dès le second siècle lisaient de premières versions de la Bible traduite des Septante, puis, pour les lecteurs de saint Jérôme.
Rien de pareil, en effet, soit à ce mot à mot qui jette dans la langue romaine des formes si étranges, soit à ces créations de langage que l'émulation du texte et sa propre ardeur inspirent au savant solitaire de Bethléem. Sous sa main, les versions latines du cantique de Moïse, du Psalmiste, des Prophètes et du livre de Job sont un monument unique de la transformation intérieure d'une langue par un nouvel ordre d'aspirations et d'idées. Prenez la peinture du cheval, dans Virgile et dans saint Jérôme traduisant Job ; ce sont deux chefs-d'œuvre de poésie sur le même fonds, dans la même langue, et séparés de toute la distance de deux mondes.
Maintenant, la langue française est-elle arrivée à ce point ou d'avoir besoin, ou de s'accommoder d'un si violent et si complet changement de régime? Et de plus, la présence de Milton , la vision face à face de son génie est-elle aujourd'hui pour nous chose aussi nouvelle que l'était, il y a dix-huit siècles, l'imagination hébraïque se dévoilant aux yeux de la Grèce et de Rome? Nous faut-il de même, pour interpréter des images inconnues, des idées inouïes jusqu'alors, forcer notre idiome, en briser les digues, en répandre au hasard les flots? Avant notre étude de Milton, le génie des livres saints n'était-il pas entré dans notre langue par la prière et par la poésie, par Bossuet, par Fénelon?
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Je ne crois donc pas que, pour traduire Milton, qui est, à tout prendre, l'interprète le plus pathétique et le plus vrai des livres saints , il fallut bouleverser la langue française, autant que le fait M. de Chateaubriand. Cette langue, en effet n'était pas ignorante de la poésie biblique; elle n'est pas tout à coup surprise et envahie par elle ; elle y a été nourrie dès l'origine; elle en a reçu l'empreinte et populaire et savante. Le style français n'a pas besoin de contorsions et de ruptures violentes, pour atteindre à ce que Bossuet, non pas en poëte, il est vrai, mais en théologien sublime exprimait dans le français le plus correctement concis, comme le plus énergique. Il n'y a donc pas motif à cette révolution de langage, que l'illustre traducteur de Milton a trop souvent hasardée, dans mille détails de son œuvre nouvelle : et 'précisément , parce que cette révolution n'était pas nécessaire, elle aura souvent couru risque de n'être pas heureuse.
Par là même, les irrégularités de diction échappées à l'illustre traducteur, les inversions excessives, les constructions incorrectes, les barbarismes d'acception nous paraissent bien plus à regretter qu'à louer. M. de Chateaubriand a beau nous prévenir quelquefois d'avance, et, par exemple, remarquer lui-même, qu'il a dû faire du verbe émaner un verbe actif et dire : « Plusieurs rangs de « lampes étoilées émanent de la lumière comme un fir- « marnent, » afin de rendre les paroles anglaises :
Many a rov Of starry lamps
Yielded light, As from a sky.
il est aisé de répondre, que le verbe yield signifie littéralement donner, et par extension verser, épandre; que le traducteur pouvait donc écrire, avec une fidélité
sans solécisme : « Maintes rangées de lampes éclatantes « versaient la lumière, comme du haut d'un ciel. »
Ailleurs l'illustre écrivain s'en prend à ce qu'il appelle le nominatif absolu des Grecs et l'ablatif absolu des Latins ; et il allègue la difficulté d'introduire dans notre langue ces deux formes indifféremment employées par Milton. Nos poètes et nos prosateurs ont cependant telle liberté ; témoin cette phrase de Fléchier : « Le nombre « d'un côté, la valeur de l'autre; la fortune du combat « reste longtemps indécise. »
Pour cet exemple et pour mille autres, nous éprouvons que notre langue, dans ses franchises du dix-septième siècle, et dans le travail qu'elle a subi, sous tant de mains habiles, est pleine de ressources heureuses à rendre les hardiesses étrangères. Le mot à mot, quand il contrarie le tour naturel de notre langue, est la pire des traductions ; il remplace la concision par la lourdeur et l'obscurité, le grand par le bizarre. Depuis M. de Chateaubriand, un autre écrivain supérieur a renouvelé malheureusement la même épreuve, sur un génie encore plus éloigné de nous que Milton. La fausse fidélité de M. de Lamennais, dans sa version du Dante, son calque servile et souvent excessif, comme la servitude, détruit presque partout l'expression originale, l'immortelle nouveauté du Dante, pour y substituer un langage sans caractère et sans date, qui estropie le français, et ne rend pas l'italien.
Hâtons-nous de le dire, l'abus de ce système, fatal à la vérité littéraire, est porté moins avant, et bien plus mélangé, dans M. de Chateaubriand. Sa témérité d'exactitude est parfois très-heureuse. Elle le serait plus souvent, si ce brillant génie , lassé d'un travail de patience, n'avait pas eu sans cesse des distractions et des éblouissements de fatigue. Comment expliquer autrement les fautes qui lui échappent, lors même qu'il ne se renia
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contrait dans l'original, ni difficultés techniques, ni singularités de langage, et que le sens s'offrait de luimême par la justesse du raisonnement et la vivacité de l'image. Ainsi, dès la seconde page du premier chant, cette phrase simple et forte stir l'orgueil de Satan : « Aspi- « rant à s'élever, dans la gloire, au-dessus de ses pairs, a il crut avoir égalé le Très-Haut, en osant s'opposer « à lui. »
Aspiririg
To set himself in glory above his peers, He trusted tohave equallcd the most high, If he opposed.
Cette phrase devait-elle donner lieu au contre-sens que voici ? « Aspirant à monter en gloire au-dessus de ses <.( pairs, il se flatta d'égaler le Très-Haut, si le Très-Haut « s'opposait à lui. » N'est-il pas évident, pour la logique, comme pour la grammaire, que les deux he anglais se rapportent à la même personne? Le doute sur la résistance du Très-Haut n'est-il pas ridicule ? Et la pensée de Satan, au contraire, que, s'il s'opposait au Très-Haut, par cela seul, il l'aurait égalé, n'est-elle pas le principe même de la révolte ?
Malgré ces erreurs, ou ces oublis, généralement la partie dramatique du poème, les discours infernaux du premier et du second chant sont rendus avec beaucoup d'éclat et d'énergie. L'apostrophe de Satan au soleil serait fort admirée dans la traduction , si elle ne rappelait pas aussitôt quelques beaux vers de Voltaire. L'incomparable apostrophe de Milton lui-même à la lumière charmerait aussi dans la prose harmonieuse du traducteur, sans le souvenir des vers inspirés à Delille par le même sentiment et le même malheur.
Je sais que Delille est aujourd'hui fort négligé et
comme enseveli sous ses œuvres volumineuses. Trop admiré de son temps, il est trop dédaigné du nôtre. La monotonie de ses défauts, et de son éclat môme, a prévalu sur bien des dons heureux. Son art trop affecté ne semblait pas fait pour atteindre à la sévère grandeur et à la hardiesse de Milton, qu'il se faisait interpréter, sans pouvoir en saisir lui-même les propres paroles. Et toutefois, nous le croyons, quelques passages choisis de la traduction de Delille sont avec les plus heureuses pages du travail de M. de Chateaubriand, ce qui peut le mieux faire comprendre l'abondance originale, la verve mélancolique, la gravité touchante, la force et l'harmonie du poëte anglais.
Méditer Milton dans l'original, l'approfondir, jusqu'à l'aimer avec passion, se rendre familier cet Homère savant, de sorte que ce style plein d'allusions et de souvenirs , ce splendide airain formé de tant de métaux confondus dans la fournaise, nous devienne accessible et nous plaise, en nous étonnant, c'est un emploi de plusieurs mois de la vie , c'est une étude dont l'obsession fera le charme, et que j'ai entendu vivement regretter par un esprit supérieur, qui s'en était détaché pour la philosophie.
Mais, à qui n'aura ni cette passion, ni ce loisir, il appartient d'entendre encore, grâce à M. de Chàteauteaubriand, presque clans leur puissance native quelquesuns des plus rares accents de la parole humaine. Le peintre d'Amélie et de Velléda, l'historien admirable du combat des Francs, l'écrivain éloquent et généreux qui trouva souvent de pathétiques paroles sur les bienfaits du christianisme et les maux de l'humanité , l'accusateur de la Tyrannie même entourée de gloire, l'ami naturel de la liberté et de la dignité humaine avait plus de rapports secrets avec Milton qu'il ne le croyait, et qu'il ne l'eût voulu peut-être. Son grand art littéraire, quoique mêlé parfois
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de recherche, sa diction éclatante, dans une langue déjà vieillie, son goût trop amoureux de la pompe, mais capable de simplicité, pouvaient approcher des beautés du poète anglais; et c'est à lui qu'il faut vous adresser, si vous ne pouvez écouter Milton lui-même. Du moins, il descend de la montagne sainte; et, comme jadis le prophète Moïse, il a le visage encore éclairé de la divine lumière, qu'il a vue.