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DURANT LES QUINZE ANNEES DE LA RESTAURATION

Histoire de la Littérature française sous la Restauration, par M. A. Nettement; 2 vol. — Histoire de la Littérature française depuis ses origines jusqu'en 1830, par M. Demogeot.

(Edinburgh Review. — Quarterly Review (passim).)

i Quid si, per quindecim annos, grande

mortahs revi spatium, etc.? (Tacite.)

L'histoire de la littérature en France, durant les quinze années de la Restauration, nous paraît un sujet bien choisi, digne d'une étude à part, et singulièrement instructif, dans son étendue limitée.

Si, à nos yeux, en effet une restauration n'est pas, comme l'avait malignement définie M. Fox, la pire des révolutions , elle est du moins toujours un changement trèsprofond et très-compliqué, une renaissance mêlée d'innovations, une lutte mêlée de transactions, un combat de passions, d'intérêts et d'idées forcés de vivre ensemble, après s'être proscrits mutuellement : c'est donc un champ de manœuvres très-favorable à l'activité des esprits. Toute restauration, quand elle n'entraîne pas le despotisme pur

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et simple, est essentiellement faite pour exciter le mouvement de l'opinion, le travail de la pensée, par les stimulants très-divers qu'elle leur apporte , depuis les mécontentements et les dépits de la disgrâce jusqu'aux satisfactions du succès et aux ambitions nouvelles d'une cause victorieuse.

La Restauration anglaise, par exemple , les vingt-huit années commencées au retour de sa gracieuse majesté le roi Charles II par les stances de Waller, les hyperboles rimées de Dryden 1, les dissertations despotiques de Hobbes, et terminées, en 1688, au bruit des controverses d'Église et d'État, par la brusque et très-judicieuse exclusion de Jacques II, ces vingt-huit années sont une époque fort curieuse de l'histoire des lettres modernes. Non, que cette époque ait eu par elle-même une puissante unité, un caractère décidément original, une influence universelle et prolongée : elle fut au contraire confuse et discordante, et sur plusieurs points, étroite et opprimée. Elle n'eut, sauf une incomparable exception, ni la force créatrice du siècle d'Elisabeth, ni l'art poli, la pureté relative de ce qu'on a appelé fort inexactement le siècle de la reine Anne ; mais, précisément, pour n'avoir été qu'une époque mixte, indécise, agitée, elle est demeurée très-digne d'attention, dans l'histoire philosophique des lettres.

Considérée sous son aspect même le moins favorable, en sa qualité de restauration vindicative et soupçonneuse, elle couvrit d'une irritante sauvegarde, elle nourrit, elle entretint dans l'amertume et porta silencieusement à toute sa mélancolique ardeur ce génie savant et sublime de Milton, que la guerre civile, la républiqne et le protectorat avaient battu de mille souffles, sans lui avoir en-

1 Dryden's Poems on Several occasions. — A Panegyric on the Coronation of king Charles II, 1 660. — Annus mirabilis, etc., etc.

core montré sa route vers l'immortalité, ni lui avoir ouvert son refuge et son temple.

Le pouvoir en effet, le régime civil de la société agit par divers procédés sur le talent et les lettres. Il agit par la faveur ostensible, par l'estime sincère et bien placée. 11 agit plus encore par le caractère élevé des Institutions, la modération- des principes , la noblesse des exemples ; mais, il agit aussi, sans le savoir et sans le vouloir, par le poids des sentiments contraints, qu'il refoule dans les âmes honnêtes et libres, par les démentis qu'il donne à l'instinct moral, par les maximes qu'il préconise, ou tolère, et quelquefois môme par les récits indiscrets et les maladroites confidences, dont il croit tirer gloire.

Plusieurs de ces fautes furent commises, dès le début de la Restauration de Cbarles II ; et, comme un fâcheux levain, elles se mêlèrent à la masse des humeurs puritaines ; elles aigrirent la controverse de plus d'un redoutable théologien, animèrent d'une éloquence antique la philosophie de Sidney, enhardirent la sagacité méthodique de Locke, et fermentèrent dans ce moule ardent et sombre du génie de Milton.

Comme il arrivera donc, sous toute restauration, la moitié de la littérature du règne de Charles II fut une protestation, une résistance, un soulèvement des souvenirs tout récents du passé; l'autre moitié presque fut l'oppression, ou la dérision de ce passé ; et enfin une partie de l'esprit littéraire et national se tourna vers un nouvel avenir, et préluda, par une polémique plus ou moins contenue, à la reprise modifiée de la Révolution de 1640.

Devant la grande part qui , dans ce travail commun , appartenait aux hommes récemment sortis de cette première Révolution, en particulier à l'ami de Rradshaw, au secrétaire latin de la république d'Angleterre, devenu dans la solitude le tardif Homère du monde chrétien, il faut en

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convenir, le reste de la littérature anglaise du temps, les nouvelles allures qu'elle emprunta , son imitation de la France et de la cour, pèsent bien peu sans doute dans les balances de la postérité ; mais, il n'en fut pas ainsi, pour les contemporains.

Sans compter le mérite propre de la langue anglaise, encore jeune, quoique formée, abondante, expressive, pleine d'idiotismes naturels, le talent, l'esprit créateur ne manqua pas non plus aux écrivains qui la parlaient alors. Cowley, Waller, Davenant, l'auteur à'Hudibras, ce trop spirituel transfuge, ce lâche plein de verve, qui sut rendre si plaisant le fanatisme même des victimes, eurent certainement, de leurs jours, grand éclat littéraire ; et Denham et Rochester ont* fait, dans leur libre verve, d'excellents vers classiques d'un tour indigène.

En môme temps, la poésie anglaise était pliée par Dryden à tout dire, à tout rendre, non-seulement avec une savante facilité d'expression , mais avec une verve mobile comme le caractère même du poëte , et aussi variée que ses apostasies. La comédie, ce produit le plus immédiat de la société même, tout en portant à l'excès la licence, par haine du Puritanisme et pour se montrer monarchique, fut vraiment originale d'esprit et de gaieté. Et enfin, s'il faut passer d'un extrême à l'autre, et demander à une Restauration , comme on semble en avoir le droit, quelques monuments d'une haute gravité morale, manqueront-ils dans l'un ou l'autre des camps qui se combattaient alors? Certes, la littérature des âges chrétiens ne compte pas plus beau livre d'histoire contemporaine, plus intègre témoignage que Y Histoire de la Rébellion du chancelier Clarendon, écrite vers le milieu de la Restauration, mais, il est vrai, loin de la cour et dans l'exil.

D'autre part, Y Histoire de la Reformations Y Histoire

de mon temps, par Burnet, ces deux ouvrages d'une modération apparente et d'une partialité si habile, mélange curieux de la controverse savante, du récit historique, de l'anecdote détaillée et des aveux personnels, sont au rang des meilleurs et des plus agréables Mémoires qu'on puisse lire sur les fautes des cours, les passions ou la servitude des assemblées, le difficile et lent ouvrage de fonder la liberté, chez un peuple.

Enfin c'est à la dernière et à la plus fâcheuse partie de la Restauration anglaise, c'est à un temps si justement accusé d'oppression et debigotisme qu'appartient, comme on le sait, le premier établissement de la Société roijale des sciences de Londres, tant célébrée, dans l'âge suivant, par Voltaire, Fontenelle, Maupertuis, et qui eut certainement une grande influence sur la direction philosophique et la féconde liberté des recherches.

L'Angleterre avait donc éprouvé, avant nous, quelles dates glorieuses, quelle vaste carrière une Restauration, mêlée môme de fatales erreurs et de mauvaises restrictions, peut offrir au mouvement des lettres et des sciences.

La France, après une révolution plus longue, plus radicale au dedans, bien autrement contagieuse au dehors, la France surtout, après ce grand désaveu de la révolution par elle-même, qui s'est appelé le règne de Napoléon, après les splendeurs et les catastrophes également excessives de ce règne, la France, déchue cà la fois des principes de 1789 et de sa récente dictature en Europe, arrivait à la Restauration, avec des causes particulières et nombreuses de découragement et de langueur. Le terrible intermède des cent jours, cette courte reprise, cette répétition abrégée du premier Empire, qui, en trois mois, épuisa dans un impossible essai tous les langages et tous les efforts des dix années précédentes, aggravait encore singulièrement le désavantage de la Restauration, Après

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avoir paru la première fois une issue occasionnelle, un drapeau neutre offert pour transiger avec l'Europe, elle semblait cette fois l'objet direct, la garantie désirée, que s'était proposée une invasion nouvelle.

Dans la réalité, il n'en élait pas ainsi, cependant. Ce qui suscita de nouveau les armes unanimes de l'Europe, ce qui remit, en un moment, sur pied un million trente mille hommes, selon le dénombrement que fit lord Castlereagh à la chambre des communes, ce n'était pas l'intérêt des Bourbons, ni le regret de leur chute en elle-même : c'était la terreur, la colère, le désespérant mécompte du retour de Napoléon, les menaces qu'enfermait un tel succès, plus effrayantes pour chaque trône que ce succès même, et la conviction immédiate de la nécessité d'une lutte à mort. Par là, par l'impossibilité qu'il en fût autrement, l'entreprise des cent jours, ce couronnement du caractère et de la vie de Napoléon, était, pour la masse nationale, ou même pourledévoucment individuel, la plus funeste épreuve, dont l'esprit de conquête ait affligé le monde.

Une coalition nouvelle inévitablement prévue, les restes héroïques de nos armées fatalement décimés, nos frontières réduites encore, les taxes de guerre et la présence d'uniformes étrangers, en temps de pajx, furent le prix de cette expédition, dont la première réussite ne pouvait, dans aucune hypothèse, devenir le dénoûment, et qui ne reportait le grand capitaine, un moment, sur le trône de France que pour l'en précipiter, sous le poids de tous les fléaux déchaînés par l'étranger et au cri de la détresse nationale.

Quoi qu'il en fût de ce terrible épisode et de ce second empire enlevé de nouveau, comme une tente posée pour une nuit, l'état où sa disparition laissait la France semblait déplorable. Hicn n'avait grandi, dans cotte courte et confuse épreuve, et bien des caractères s'étaient compromis,

ou abaissés. Le prestige sacré de l'honneur s'était affaibli, comme celui de la loi. La nation même, cet assemblage si difficile à définir dans la vaste étendue de nos États modernes, semblait avoir beaucoup perdu, aux yeux de l'Europe, non pas seulement par ce renouvellement d'une lutte inégale et d'un désastre imprudemment attiré, mais par une preuve de plus d'instabilité dans ses opinions, dans ses choix, ou de faiblesse dans sa manière de les défendre.

Et cependant, il faut le reconnaître, malgré ces fâcheux incidents, malgré les difficultés des choses et les fautes des hommes, un seul fait, une seule idée, l'idée du droit à fonder et à maintenir, la puissance nouvelle d'une Charte constitutionnelle, l'introduction croissante des principes de liberté pacifia, releva, enrichit la France, et la fit passer, en quelques années, de la plus cruelle dépression à un réveil plein de force et d'espérance. Une telle révolution morale, un tel progrès des Institutions ne peut s'ex pliquer, sans doute, que par un grand travail des esprits, et par autant de facilités offertes à l'émulation que d'éveils heureux donnés au talent.

A ce titre, l'influence des lettres, sous la Restauration, est donc une part importante et très-curieuse des annales politiques de ce temps. Elle sera fort diverse. Elle se composera d'une double réaction contre et pour le passé, qui venait de disparaître. Tantôt elle remontera, dans ses admirations, plus d'un siècle en arrière, pour chercher, par haine de la Révolution et de l'Empire, des types plus purs de dignité morale, à défaut de liberté, et des exemples du pouvoir absolu, sans tyrannie; tantôt, elle tâchera de reprendre l'œuvre interrompue et, sur quelques points, désavouée du dix-huitième siècle, ressuscitera ses passions, s'armera de sa licence, ressaisira tout le carquois de Voltaire, pour assaillir le peu qui restait du passé, sous

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le faux nom de tout ce qui n'était plus. Tantôt, dans la première de ces deux tactiques, elle exagérera la tradition même, dont elle veut s'appuyer; elle en dépassera systématiquement les plus glorieux interprètes : elle trouvera Bossuet hérétique et Massillon révolutionnaire. Tantôt, par un autre excès, elle semblera copier en théorie, des violences, dont elle n'a pas vu l'épouvantable réalité, justifier à froid jusqu'au crime, agrandir par la perspective et le système ce que la raison condamne : elle jugera Mirabeau trop monarchique, et prendra des scélérals furieux pour des hommes de génie.

A côté de ces deux courants d'opinions en sens inverse, l'un remontant impétueusement vers un passé lointain, l'autre pressé de répandre tous les flots suspendus du dixhuitième siècle, et d'exagérer 1789, il y aura sans doute aussi des sources nouvelles dirigées vers l'avenir, un cours généreux d'idées philosophiques et morales, liées au nouveau Droit public qu'avait reçu la France, aux idées de justice et de liberté garantie, à la discussion publique des lois, à la moralité de la tribune, à cette puissance infaillible des nobles sentiments sur les hommes assemblés, hormis dans quelques époques d'oppression matérielle.

Entre tous ces mouvements rapides et resserrés, dans cet espace de quinze années, grand pour notre âge mortel, comme dit Tacite, mais bien court dans la vie d'un peuple, l'ordre chronologique occupe peu de place; tous ces flots d'idées, en effet, furent presque simultanés.

Presque h la même date, dans le même mois, ou dans la même année, on vit le zèle anti-révolutionnaire se reporter jusqu'à l'esprit ultramontain, embrasser jusqu'au moyen âge dans son culte du pouvoir et invoquer ce pouvoir sous un symbole non-seulement absolu, mais infaillible; puis, on entendait l'imagination féodale et constitutionnelle de M. de Chateaubriand idolâtrer les souvenirs

de la monarchie chevaleresque, mais les déclarer éteints et ensevelis, et recommander l'adoption rigoureuse du système anglais, la responsabilité des ministres, le gouvernement de la majorité, le jury, la liberté de la presse; puis, encore, sous la garantie de ce droit nouveau ainsi réclamé et toujours plus ou moins appliqué, on accueillait les brochures théoriques et piquantes de Benjamin Constant, les écrits abstraitement libéraux de quelques publicistes, et enfin les chansons tour à tour épicuriennes, guerrières, ou démocratiques échappées à la verve savante de Béranger.

Par un contraste de plus, à côté de cette poésie, voltairienne d'origine, mais armée d'un surcroît de malice hardie, plus travaillée dans la forme, plus populaire pour le but, il se faisait entendre, comme le Carmen sœculare d'une époque nouvelle, une poésie tout empreinte de religion, de mélancolie, d'harmonie, attendrissant la foi divine et sanctifiant l'amour humain. M. de Lamartine se levait, à l'horizon de la Chambre de 18l5, et inscrivait quelques-unes de ses ineffables mélodies sous les auspices de M. de Bonald, de l'auteur de la Législation primitive, ancien royaliste émigré, si zélé partisan du pouvoir absolu , qu'il l'avait aimé même dans l'Empire, et s'était réconcilié avec V 'usurpation ,par sympathie pour la Dictature.

Mais, on le croira sans peine, une liaison exacte, une filiation secrète, a besoin d'être retrouvée entre ces mille rameaux de la pensée publique qui se développèrent, dans la liberté de la Bestauration, et à la faveur même des passions qu'elle heurtait, ou qu'elle excitait. Sous ce rapport, le témoignage d'un écrivain loyal et spirituel, mêlé très-jeune à ces luttes, ne saurait être trop estimé. C'est le caractère attaché au travail de M. Nettement. Ce travail est plus pratique à nos yeux, qu'esthétique, si on nous

permet ce langage d'outre-Rhin. Par là même, il est d'autant plus vrai, et toujours instructif, pour l'histoire des idées, lors même qu'il n'est pas fort concluant pour le progrès de l'art. L'auteur excelle à rechercher, à décrire les caractères d'une opinion, d'une tradition, d'un parti, puis, à en suivre le contre-coup dans les œuvres littéraires et à en marquer l'influence. Pour cela, il a dû, comme nous le ferons nous-même ici, remonter plus haut; car tout se tient, dans l'ordre des idées : et c'est aux treize années du Consulat et de l'Empire qu'il faut demander en partie l'origine du mouvement intellectuel de la Restauration. Mais, ce n'est pas assez : le Consulat et l'Empire nous renverront plus loin encore; car, si cette époque mémorable fut marquée par le génie de Chateaubriand sous sa première forme, si elle seconda même le premier essor de ce génie, par le spectacle dont elle saisit ses regards, par cette reconstruction du temple qu'elle lui donnait à célébrer, cette même époque avait été précédée clés généreuses maximes et des vœux de liberté de madame de Staël, et de toute l'école vraiment constitutionnelle et modérée, qui bientôt allait s'anéantir devant le bruit et la gloire des armes.

Ainsi donc , de l'Empire , à le considérer dans l'ordre intellectuel et à y chercher les germes d'un avenir littéraire et le point de départ d'une époque de l'esprit moderne, il restait surtout la grande imagination et la brillante renommée de l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs. Ces deux ouvrages avaient rempli la mesure et atteint la limite de ce qui était loisible cà la pensée éloquente, au début et sous les derniers accroissements de la puissance absolue. L'écrivain, d'abord complice involontaire des prestiges, dont s'entourait une illustre ambition , avait eu la liberté de l'indignation et du blâme contre les crimes révolutionnaires, dont cette ambition

héritait. 11 avait eu de plus, pour lui-même et pour ses écrits, tout le souffle, de faveur populaire qui s'attachait à à une restauration religieuse inaugurée par la force, comme urt gage d'ordre et de paix , et souhaitée par le malheur, comme une protestation secrète et un appui.

Plus tard, après ce long retentissement du Génie du Christianisme et ce succès à la fois d'opposition et de faveur officielle, qui en avait accueilli les pages séduisantes, le même homme , clans les Martyrs et dans Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, avait su se donner à lui-môme, malgré les suspicions croissantes du pouvoir, cette dernière liberté qui tire sa force de la réticence, ou de l'allusion : et, dans une œuvre de vigoureux talent, écrite au milieu de la pâleur et du silence d'une littérature asservie, ce fonds d'indépendance, même caché sous les parures de la fiction et de l'art, avait encore soulevé fortement les âmes, et occupé par de grands souvenirs et de poétiques images un public, auquel étaient interdites la discussion légale, la réflexion libre, et qui, seulement par la gloire et la souffrance, participait à de terribles réalités, qu'il n'avait pas le droit déjuger.

Cependant, il faut l'avouer, à part M. de Chateaubriand, ce favori du Consulat, péniblement supporté par l'Empire, nulle supériorité durable dans les lettres, nul type d'originalité libre et vraie ne semblait pouvoir s'acclimater et se développer, dans les vastes domaines du puissant dictateur de la France. Car nous n'inscrirons pas à titre de génie indépendant M. de Bonald, qui, depuis la journée d'Iéna, avait, dans le Mercure de France, prêté foi et hommage au vainqueur, et préconisé en lui le démonstrateur armé de la fragilité d'une monarchie sans principes moraux, fondée par un roi sceptique, comme si l'empire français d'alors, étayé sur l'incohérent amalgame de doctrines révolutionnaires et despotiques, associant à des

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généralités de tolérance et de philanthropie l'oppression déjà commencée du pape, l'anéantissement de tous les droits publics , et la nécessité ou l'entraînement volontaire d'une guerre perpétuelle, eût été en lui-même constitué plus logiquement et d'une façon plus durable.

Que l'historien de la littérature française sous la Restauration veuille donc bien nous permettre ce dissentiment ! M. de Bonald nous paraît appartenir, de principes, comme de date, beaucoup plus à l'Empire qu'à la Restauration bien comprise. 11 avait adoré et justifié la force ; il n'était pas l'homme du droit.

Sans doute, on doit reconnaître en lui, au prix de quelques paradoxes, un brillant et ingénieux penseur, un écrivain de rare talent ; mais, comme chef d'école, et , selon la désignation toute favorable, que lui donnent ses admirateurs, comme guide d'une époque nouvelle, comme publiciste et moraliste de la Restauration, il ne faisait qu'attacher àla royauté rétablie un dangereux symbole de droit divin; il ne travaillait qu'à répandre et à rendre suspectes, sous une forme nouvelle et mystique, ces théories de pouvoir absolu qui, après avoir été brisées par la force et comme foudroyées sur le front de l'homme de génie, semblaient un fâcheux secours et une dangereuse prétention pour le droit héréditaire, reparaissant au nom de l'ordre et de la paix.

De tels écrits, sauf la réserve du talent, devaient être assimilés au Patriarcha du chevalier Philmer et aux traités théologiques publiés sous Charles 11, à l'appui du gouvernement arbitraire, que les Stuarts étaient infatigables à réclamer et impuissants à maintenir.

Il était toutefois dans la nécessité des choses en France qu'une telle opinion s'accrût et gagnât crédit dans les luttes mêmes, qu'autorisait la liberté constitutionnelle de la Restauration. A M. de Bonald vint se réunir, comme un

corps allié de troupes étrangères, le comte de Maistre avec ses Soirées de Saint-Pétersbourg , son idéal mystique et moscovite du Pouvoir absolu, son éloge du bourreau, et cette imagination de théoricien despotique dans ses livres, qui cependant nous a laissé découvrir, dans ses lettres familières et posthumes, le plus aimable et le meilleur des hommes.

Là venait encore s'abattre, dans le premier essor de sa renommée, un esprit, que tous les vents de l'opinion devaient emporter tour à tour, M. de Lamennais, avec son premier volume de Y Indifférence en matière de religion, M. de Lamennais, alors tout catholique et tout monarchique, mais d'une âme trop vive pour se tenir dans les bornes d'une croyance, et devant bientôt sacrifier la royauté à l'Église et l'Église au peuple.

Là venait aussi se rallier, avec quelques variantes d'opinion, ou plutôt de conduite, un écrivain que je regrette de ne trouver mentionné nulle part, dans cette série de souvenirs recueillis par M. Nettement, le comte de Montlosier, l'homme qui a dit la plus belle parole qu'on ait prononcée à l'Assemblée Constituante de 1789, courageux, éloquent, paradoxal, ne sachant, comme publiciste, que faire l'utopie du passé, mais pamphlétaire puissant, sauf à se répéter beaucoup et à se contredire encore plus; car, on doit l'avouer, par sa dénonciation aux Cours royales sur l'affaire des jésuites, il porta le coup le plus redoutable peut-être à la cause qu'il aimait, et aux traditions qu'il exagérait.

Ces trois esprits, puissants à des degrés divers, étaient encore indirectement aidés, ou excités par la première polémique vendéenne de M. de Chateaubriand, ce côté sombre de sa lumineuse colonne. Dans le chemin ouvert par ce redoutable chef de parti, ils avançaient vite et loin; et tantôt soulevés par la marée montante de la

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Restauration, tantôt quelque peu retardés par son reflux, ils traînaient nécessairement, après eux, bien des auxiliaires. De là, des journaux tels que le Drapeau blanc et la Quotidienne, des réunions et des écoles telles que la société des bonnes lettres et celle des bonnes études, tout un mouvement de liberté moderne enfin, au nom de l'ancien régime. Il n'est pas douteux même que cette nature d'opinion, par les souvenirs d'ancienne loyauté qu'elle évoquait, par son admiration systématique de la vieille France, n'ait concouru au réveil purement poétique, au nouvel essor d'imagination et de goût qui marqua cette époque.

Entre M. de Bonald, M. Joseph de Maistre, les débuts de M. l'abbé de Lamennais, M. de Montlosier, le Conservateur, le Défenseur et même la Muse française, les romantiques et M. de Lamartine, il y a certainement un fîl électrique, qui parcourt et touche eu un moment tous les chaînons de ce mobile et fantastique assemblage. Mais, hélas! la fondation d'un gouvernement, le renouvellement d'une société sur un terrain remué jusqu'aux abîmes, et avec des étais de création récente, est chose bien autrement grave et difficile que les innovations littéraires par satiété, ou par système.

Tandis que la littérature de la Restauration, excitée par la liberté publique et par la passion, se produisait sous toutes les formes de la controverse éloquente, de l'érudition et de la peinture historique, du paradoxe et de la poésie, tandis que même un progrès évident de bien-être social suivait ce mouvement des esprits, l'établissement politique restait incertain et menacé.

C'est ici que l'habile historien de la littérature sous la Restauration, qui, par souvenir de jeunesse, par solidarité de première campagne, a fait, nous le croyons, une part trop grande à la sagesse prophétique de l'opinion ultra-

monlaine et ultra-monarchique , c'est ici que M. Nettement entreprend avec une sévère et ingénieuse impartialité l'analyse de ce qu'il appelle le spiritualisme rationaliste et monarchique : puis il suit dans toutes leurs marches et toutes leurs tendances le libéralisme et la révolution.

Sur l'ordre que s'est imposé l'auteur, dans le développement et la filiation des sujets qu'il parcourt, on pourrait demander , s'il a dû , pour son classement intellectuel des quinze années de la Restauration, placer d'abord la poésie, ensuite la politique, ensuite l'histoire, et enfin la philosophie.

Évidemment, sous la Restauration de 1814, par la puissance du fait, et les calculs, ou les passions des hommes, la question religieuse arrivait vite ; et elle devait longtemps rester en tête. Par là même, la forme de résistance dut être empruntée souvent à l'esprit sceptique, à l'esprit irréligieux , appui malheureusement faible pour l'esprit de liberté; car, toutes les forces morales se tiennent dans ce monde : la fermeté de conscience religieuse est un appui pour la fermeté de conscience civique; les croyants à l'ordre spirituel sont d'autant plus capables de convictions et de sacrifices dans l'ordre temporel ; et le sentiment du devoir , la dignité morale est une des choses qui garantissent le mieux la probité politique.

Tout le règne de Napoléon en avait été la preuve. On avait vu avec quelle facilité il avait plié les républicains athées de la Convention et les épicuriens du Directoire à toutes les métamorphoses d'opinions et à toutes les formes de servitude. On avait vu comment il avait transformé en adorateurs du pouvoir absolu les mêmes esprits, qui avaient secoué toute ancienne croyance et tout ancien respect. Un écrivain même, que M. Nettement a rangé dans l'école révolutionnaire, mais qui n'était que sceptique, et par fai-

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blesse de caractère, Benjamin de Constant, a montré quelque part avec une amère et piquante énergie, combien l'esprit positif et ce qu'on a. nommé Y esprit algébriste, qui ne voit que des forces et des nombres, s'accommode aisément du Pouvoir absolu, lui cède sans résistance aucune, et se prête même, avec une singulière indifférence, à cette rapide consommation de la vie humaine, à ce mépris de la matière animée et souffrante , qui fut un des symptômes malheureux de l'Empire. Il faisait remarquer, à cet égard, que pas une fois, du milieu des savants illustres, dont Napoléon avait décoré le sénat, un mot de doute ne s'était élevé sur les demandes excessives de contingents militaires, ni une instance favorable, à l'appui des recours en grâce.

Soyons justes cependant; car, bien qu'il y ait des opinions plus vraies que d'autres, ou même exclusivement vraies, l'âme humaine peut, à travers presque toute opinion, revenir à une conclusion généreuse : Cabanis, Volney, M. de Tracy, ceux que l'empereur désignait spécialepar le nom d'idéologues, avaient gardé sous l'Empire le sentiment de l'humanité , l'instinct du droit et de la règle, le blâme de l'arbitraire et des abus de la force; et ils en consignaient, à propos, l'expression dans les muets scrutins du sénat.

C'est que, dans ces hommes, le cœur était plus haut que la doctrine. Et, en dépit de l'origine abaissée et de l'interprétation insuffisante, qu'ils donnaient aux facultés humaines, tout éloignés qu'ils étaient de la vérité, dans l'ordre métaphysique, ils étaient capables , dans l'ordre moral et civil, d'élévation et de dévouement à l'humanité. Mais, une telle conséquence, en désaccord avec son principe, se rencontre rarement dans la vie. M. de Tracy et ses amis avaientformé sousl'Empire un bien petit troupeau, une anomalie, une singularité, plutôt qu'une résistance.

Il était donc à souhaiter qu'une autre force, une autre philosophie vînt relever la conscience publique, animer les lettres et donner à quelques caractères l'appui d'un principe.

Les commencements en furent bien faibles, ou plutôt cachés dans un cercle bien restreint; et toutefois, lorsqu'il en apparut quelque lueur sous l'Empire, elle ne put échapper à l'œil d'aigle qui voyait tout. C'est en 1811 qu'au milieu de la plus grande gloire et du plus complet silence de la France, dans une salle obscure du vieux collège du Plessis, devant une quarantaine de jeunes gens et quelques paisibles amateurs, avait fait sa rentrée dans le monde la philosophie du Spiritualisme et du Devoir, fondée sur l'activité spontanée de l'àme, sur sa conformité à la vérité et à la justice divine et sa puissance interne de les comprendre et d'y satisfaire. Oui, ce jour-là, reparaissait la philosophie de Descartes, persécutée, au début du dix-septième siècle, mais qui avait indirectement inspiré de son âme toute celte grande époque et lui avait tenu lieu de droit politique et de liberté. Trop oubliée dans l'âge suivant, destituée de son légitime empire, sans être remplacée, elle reparaissait aujourd'hui, entre les ouvrages de Cabanis et de Garât, devant ces théories du matérialisme si naturellement contemporaines du régime de la force matérielle.

Le maître, qui venait annoncer cette antique nouveauté, était un homme d'un âge mûr, peu connu alors, mais imposant d'aspect et de langage. Après avoir figuré dans les rangs moyens de la révolution, dont il avait partagé les premiers vœux de réforme et de liberté, après avoir été courageusement mêlé aux périls de l'administration municipale sous Bailly, après avoir figuré dans une des Assemblées qui succédèrent à la Convention, il avait, pendant des années de retraite, nourri ses souvenirs et

élevé sa pensée par l'étude exclusive des plus éminents génies, Platon, Thucydide, Tacite, Milton, Descartes, Bossuet, Pascal. Esprit supérieur et difficile, mécontent de son siècle et se satisfaisant avec peine lui-même, il ne s'était entretenu que des plus grands modèles de l'art de penser et n'avait goûté que la philosophie la plus haute d'origine et de principes, soit dans les inspirations des plus immortels penseurs, soit dans les analyses méthodiques et détaillées, qu'en avaient données de nos jours Thomas Reid et Dugald Stewart, avec cette droiture morale et ce bon sens si dignes de commenter le génie.

Ses premières paroles mêmes indiquaient la forme nouvelle de son enseignement , et semblaient faites pour étonner les sectateurs de la sensation transformée, seule doctrine régnante alors. « Toute la science humaine , disait M. Royer-Collard, en commençant, peut être ramenée à deux objets, les esprits et les corps, le monde intellectuel et le monde matériel. » Et bientôt, marquant les conditions différentes et les progrès inégaux de ces deux études , il faisait ressortir l'immensité de la première, « non moins authentique , disait-il , non moins démonce trable que la seconde, » et il en revendiquait noblement l'impérieuse préséance, autant que la manifeste vérité.

Après quelques mots, sur les disciples français de Locke et sur l'analyse des facultés humaines , regardée alors comme la science même, et comme toute la science : a N'ont-ils rien oublié? s'écriait-il, avec une grave ironie. « Quelle expérience nous assurera que la sensation suffit « pour féconder toutes les régions de l'intelligence et du « sentiment? Parce quelle a précédé l'exercice de nos « facultés, celles-ci en sont-elles moins originales, et ne « doivent-elles rien à leur propre énergie ? Est-ce la sen- « sation qui perçoit, qui se souvient, qui juge, qui rai- « sonne, imagine? Est-ce dans la sensation qu'est tracée

« la règle éternelle des droits et des devoirs? Quand elle « enseignerait l'utile, enseignc-t-clle le beau et l'honnête? « A-t-elle inspiré ce vers ?

« Summum cvede nefas animani prfcferre pudori. »

Puis, impartial dans l'ardeur même de ses généreuses doctrines, reconnaissant ce qui avait pu manquer d'observation patiente à la psychologie de Descartes et de Malebranche, rendant hommage à l'analyse de Bacon, et proposant de suivre dans l'étude de l'âme la méthode même des sciences induciives, il arrivait à dire que « la lumière « de l'évidence éclairant toutes les lois de la nature, la « philosophie serait ., un jour, une science aussi parfaite et « plus complète que la géométrie. »

C'étaient là, il faut l'avouer, des vérités bien inattendues, bien étranges à proclamer, sous le règne du fer et de l'algèbre; c'était, en des termes modestes, le réveil de la puissance morale de l'homme, la liberté indomptable de l'âme et la loi intérieure du devoir sous le régime de la force, du nombre discipliné, et des intérêts matériels proposés pour but suprême de la vie.

Quoi qu'il en fût de la dissidence d'une telle doctrine avec la pratique avouée de l'Empire, Napoléon n'en fut pas blessé. Le bibliothécaire du Palais, M. Barbier, suivant une attribution de sa charge, avait fait placer, un soir, ce discours, parmi d'autres brochures nouvelles, sur la table de nuit de l'Empereur. Le discours fut remarqué; et, au lever, l'Empereur, apercevant le prince de Taileyrand, alors assez en disgrâce, pour qu'il ne lui fût parlé que de littérature : « Savez-vous, monsieur le grand électeur, lui dit-il, qu'il s'élève dans mon université une nouvelle philosophie fort sérieuse, qui pourra bien nous faire grand honneur , et nous débarrasser tout à fait des

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idéologues, en les tuant sur place par le raisonnement ? » Et lui citant alors, avec sa manière de transformer ce qu'il lisait, quelques passages de M. Royer-Collard, il le gronda de ne pas les connaître et d'être en arrière d'une si importante nouveauté.

On le voit, cette approbation de l'Empereur était peu philosophique en elle-même. Ce qu'il avait entrevu dans sa rapide lecture et ce qui lui plaisait, c'était l'attaque contre la philosophie de Locke, résumée pour lui dans M. de Tracy, et suspecte de solidarité avec MM. Sieyès, Garât et Volney. M. Royer-Collard connut bien vite son succès de cour ; mais, il ne s'y fia nullement , ni surtout ne voulut en profiter. « L'Empereur se méprend, dit-il à quelques amis et en particulier à M. Maine de Biran, profond penseur en métaphysique, et paisible, bien que courageux questeur du Corps législatif; l'Empereur se méprend : Descartes est plus intraitable au despotisme que ne le serait Locke. Entre nous, la doctrine de l'âme est bien autrement favorable à la liberté que celle de la sensation transformée. « Franchement , pour les partisans « de cette dernière; théorie, la résistance morale à la force « est une inconséquence généreuse ; pour nous , elle est « un devoir irrémissible. »

C'était dans le même esprit que, peu d'années auparavant, M. Royer-Collard, attiré par quelques hommes graves et doux ralliés à la dictature impériale, entre autres par M. le sénateur Pastoret, s'était sévèrement abstenu, et avait à la même époque écrit une admirable lettre, encore inédite, sur l'avenir social de la France, la rentrée du principe monarchique, sous forme nouvelle, avec les chances de grandeur et d'instabilité contenues dans l'établissement militaire de 1804.

À ces titres divers, il était juste de réserver, plus encore que ne le fait l'historien littéraire de la Restau-

ration, une part à la philosophie dans les origines de notre droit public constitutionnel et dans les développements qu'il reçut, dès 1817. Cette influence était impossible à méconnaître , et ne pouvait non plus se nier que s'éviter. Par le fait de notre première révolution, si profonde, si destructive, par la durée de l'Empire, si guerrier, si dictatorial, « envahissant et confondant les doctrines et les idées, comme les territoires1, » nous ne pouvions pas être un peuple de traditions et de précédents. Loin d'argumenter du passé, il fallait souvent le tenir en suspicion, ou comme imprudemment théorique, ou comme oppressif. Pour régler la liberté de la presse, par exemple , cette conséquence de la civilisation et du droit, qu'on ne peut guère détruire, sans en inquiéter plusieurs autres, il est clair qu'on ne devait se contenter, ni de telle déclaration de l'Assemblée constituante proclamant un principe et ne sachant pas le prémunir contre l'anarchie, ni de tel décret appuyant la censure et le mutisme sur les prisons d'État.

Il fallait inaugurer un droit nouveau , promis par la charte de 1814, en assigner le principe, les limites, les abus, et y attacher une procédure de garantie, comme de répression. Liberté religieuse, liberté civile, droit public du pays, sauvegardes du gouvernement constitutionnel à l'intérieur, toutes les questions de l'ordre le plus élevé étaient comprises dans ce seul problème de la liberté de la presse, soulevé dès 1814 par MM. Raynouard et Flaugergues, débattu avec tant d'éclat en 1819 par MM. de Serres, Roy er-Col lard, Camille Jordan, Laine, Rarante, le duc de Rroglie, et d'autres hommes dignes de présider à la réforme législative d'un grand État.

Sous ce rapport, en effet, la tribune parlementaire,

1 Discours de M. Royer-Collard, 1817.

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issue de la charte de 1814, exerça, dès les premières années, une grande influence sur l'opinion et les lettres, en France et à l'étranger. Ce qui se mêla d'intérêts de parti et d'ardentes passions à l'examen spéculatif n'en diminua pas le grand caractère et la portée morale. La discussion sur la loi d'amnistie en 1816, cette discussion qui touchait à des griefs si récents et à des craintes si vives , donna lieu à la revendication des plus hautes vérités, des plus précieuses garanties, dans l'ordre politique et civil.

Les fondements du droit public, l'indépendance nécessaire des juridictions, la modération des peines, l'illégalité radicale de la Confiscation furent mis en lumière avec une évidence irrésistible. Une question d'organisation intérieure, mais d'une importance capitale, l'inamovibilité judiciaire, fut également défendue par M. Royer-Collard, avec un admirable ascendant de raison et d'éloquence, devant tous les griefs, tous les prétextes et tous les intérêts ardents d'une Restauration à peine affermie : en même temps, M. de Chateaubriand soutenait avec passion la thèse contraire, à la tribune et dans les recueils polémiques. Nul doute qu'entre de tels antagorhsics et sur de tels sujets la discussion parlementaire ne devint une action puissante qui s'étendait au mouvement général des esprits, et renouvelait l'essor des lettres, dans les genres les plus sérieux, le Droit public, l'histoire, l'enseignement moral.

Ce ne sont pas, en effet, les écrivains polémiques seulement , cette milice extérieure de la loi dans un État constitutionnel, qu'il faut placer sous l'inspiration de la tribune, et compter comme une force auxiliaire souvent utile, à la suite des corps réguliers. L'affinité si prompte du Droit public d'un pays avec sa littérature doit conduire tout critique éclairé à rechercher, parmi nous, le progrès des études historiques dans le progrès même et le travail prolongé de nos Institutions.

Un livre entier de V Histoire de la littérature française sous la Restauration est consacré à cet examen ; et les écrits les plus lus, les noms les plus accrédités de notre temps y passent naturellement sous les yeux : Madame de Staël, pour ses Considérations sur l'histoire de la Révolution, publiées en 1817 ; M. Guizot, pour ses mémorables Leçons d'histoire moderne; M. de Barante, pour ses Chroniques de Bourgogne, si neuves par le naturel de l'expression et si attachantes par l'habile distribution du récit; M. Augustin Thierry, pour son Histoire de la conquête de

V Angleterre par les Normands, éloquente, àlamanière antique, avec des matériaux barbares; M. Philippe de Ségur, pour ses peintures ineffaçables de la Campagne de Russie, mélange du grand récit historique et des Mémoires, témoignage immortel, où la surcharge même des couleurs et l'excès mélancolique de l'imagination fait partie de la réalité ; M. Thiers et M. Mignet, pour leurs histoires diversement originales, l'une claire et saisissante, assez complète, quoique partiale, singulièrement entraînante par l'ordre rapide et naturel du récit, la vive expression des détails, la mise en jeu des caractères, sans fausse imagination et sans paradoxe ; l'autre analytique, avec une sagacité puissante, premier essai d'un esprit destiné à une incontestable prééminence dans presque toutes les formes de lhistoire, dans l'histoire philosophique et dans l'histoire pittoresque, dans le récit approfondi des transactions les plus complexes et dans la biographie animée.

Malgré de fortes préventions contre ce qu'on appelle

Y esprit révolutionnaire, en étendant beaucoup parfois la portée de cette épithète et en l'appliquant volontiers à nos histoires récentes, M. Nettement énonce en général des jugements précis et modérés sur les grands talents de nos diverses écoles historiques. Sa préférence est pour M. Guizot, dont il admire le savoir étendu, la méthode,

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le vaste coup d'œil et l'impartialité supérieure; mais, en rendant justice à ces rares qualités, il n'est pas moins équitable pour des esprits moins conciliants, ou moins élevés. 11 reconnaît avec raison à notre siècle, et surtout aux quinze années de la Restauration, le mérite d'une grande et féconde direction historique, d'une supériorité véritable, dans une des plus nobles œuvres de l'intelligence et de l'art.

Ce fut, en effet, un des titres éminents de ce.temps, continué par le nôtre. Tacite avait expliqué deux fois comment à Rome, sous l'Empire, le génie des historiens s'était successivement amoindri et découragé, d'abord par le progrès de l'adulation1, puis par l'ignorance de la chose publique, devenue2 comme étrangère, enfin par les soupçons et les rigueurs croissantes des nouveaux Césars.

Une influence toute contraire , un ordre inverse de changements devait amener, parmi nous, il y a trente ans, des effets tout opposés. L'esprit d'examen et môme de satire avait chassé bien loin la flatterie. La chose publique était bien connue et pénétrée de toutes parts, les documents anciens et nouveaux se produisaient en foule; enfin, nulle crainte ne gênait la liberté des recherches et des récits. Seulement, il semble qu'en rendant à la Restauration cette justice qui lui est due, il aurait fallu ne pas la borner à cette époque et constater le même caractère dans les années qui suivirent immédiatement. Alors, à la vérité, nous aurions eu l'histoire de la littérature française, non pas seulement sous la Restauration, mais pendant toute la durée de la monarchie constitu-

1 Nec defuêre décora ingénia, donec, gliscente adulatione, detererentur. [Ann., lib. xv.)

2 Magna illa ingénia cessère — simul veritas pluribus modis infracta, primûm inscilià reipublicae, ut aliéna?, mox libidine assentandi. {Hist., lib. î.)

tionnelle ; l'historien et les lecteurs eussent retrouvé les mêmes talents, quelquefois les mêmes influences, à deux dates diverses. L'ouvrage n'y eût pas perdu, même pour l'unité; car les diversités de circonstances font ressortir les vérités de principes, que le besoin ramène, ou que la logique retrouve.

Au reste, ce développement n'est sans doute qu'ajourné ; et tout en concevant très-bien l'intérêt moral d'un tableau littéraire de la Restauration, et en nous bornant ici nousmême à l'esquisse de cet ordre de souvenirs plus paisibles et déjà loin de nous, il nous semblerait d'une haute importance pour l'histoire bien comprise d'étendre la même étude cà toute la durée du régime représentatif en France. Cette épreuve plus longue, cette carrière plus libre mettrait encore mieux les choses et les personnages dans tout leur jour. Quelques-unes des vérités mêmes, auxquelles tient le plus l'auteur, y gagneraient beaucoup. On y verrait, par exemple, avec une édification profitable, les changements de perspective, dont l'histoire du passé est susceptible, dans le cours d'un quart de siècle. On n'aurait pas seulement les deux plaidoyers des partis opposés, l'histoire apologétique et l'histoire accusatrice, sous la première impression des événements accomplis ; on aurait encore, ce qui n'est possible qu'après un certain délai et ce que nous voyons aujourd'hui, l'histoire systématique à froid , l'utopie paradoxale du passé, quelquefois même la réhabilitation romanesque et dramatique des folies et des forfaits. Puis, d'un autre côté, on aurait, non plus l'accusation seulement, mais le jugement méthodique, la démonstration impartiale et successive des fautes, des malheurs publics, la condamnation enfin de l'erreur et du crime, sous l'accablement des témoignages, en un mot, l'histoire de M. Michclet et, celle de M. de Barante.

Quelque juste, dans sa rapidité, que soit le coup d'œil

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jeté par M. Nettement sur cette partie de notre gloire littéraire, durant quinze ans, et malgré la part qu'il a faite à d'autres écrits remarquables de la même époque, Y Histoire de la Fronde de M. de Sainte-Aulaire , Y Histoire de Pologne de M. de Salvandy, le jugement reste donc incomplet; et c'est à la critique moderne de l'achever.

Nous n'hésiterons pas à louer, dès ce moment, l'impartialité courageuse de l'auteur, lorsqu'il parle des Études historiques de M. de Chateaubriand. Malgré son admiration pour ce rare génie, l'écrivain le plus éclatant du dixneuvième siècle, il ne voit avec raison dans les volumes de M. de Chateaubriand sur l'histoire ancienne et sur l'histoire de France que des fragments peu liés et des esquisses inégalement colorées. Nulle vue grande et neuve n'a dirigé la route de l'historien; nul problème n'a été résolu; nul tableau n'a été terminé. Ses Quatre'Stuarts semblent une prédiction, dont la transparence même détruit l'effet, et où la colère et l'impatience haineuse ôtent le piquant de l'allusion. La partie des Etudes historiques qui touche à la fin de l'empire romain et aux premiers siècles de notre ère est trop dénuée de recherches originales, trop abrégée, trop inexacte, et paraît n'offrir que le rebut des notes, qui avaient fourni de si vives images à quelques chants du poëme des Martyrs.

Quant à la seconde partie des Études historiques, à celle qui s'occupe du moyen âge et de quelques règnes de notre histoire, on y trouve ce goût du passé féodal et cette imitation des vieilles chroniques, qui fut une des grâces et une des nouveautés de ce magique talent. Malheureusement, l'auteur ne reste pas fidèle à cette forme; il y mêle par moments l'histoire philosophique et même l'histoire satirique. On tombe de la candeur de Joinville dans l'âpreté incisive du pamphlet parlementaire. En un mot, M. de Chateaubriand, avec d'admirables dons d'imagina-

lion et de style, a manqué cette gloire de l'historien, qui semblait une des palmes à cueillir dans notre siècle. La belle et forte maturité, où le prenait la Restauration, s'est consumée pour lui dans les débats d'une controverse trop souvent personnelle, dans les luttes de la tribune, où il n'avait que la moitié de son génie, dans des ambassades plus fastueuses qu'effectives, et enfin dans un passage au pouvoir, non sans quelque grandeur politique, mais suivi d'une chute bien prompte et des fautes inévitables, que le dépit entraîne.

Son titre le plus réel à cette époque, titre aujourd'hui couvert d'un oubli momentané, mais immortel, il faut l'espérer, ce fut d'avoir décrit, résumé les principes de la monarchie représentative, du droit parlementaire, du libre vote et de la libre discussion. En retraçant pour l'avenir ces vérités élémentaires avec une admirable énergie, M. de Chateaubriand semblait écrire les dernières volontés de la France. On peut regretter que, selon le conseil et l'exemple de Tacite, il n'ait pas réservé pour sa vieillesse d'autres études sévèrement et exclusivement historiques. Les Mémoires qui ont occupé ses dernières années sont loin d'avoir la même autorité et la même dignité ; mais, ce sera sans doute la condition inévitable de notre siècle fertile en catastrophes publiques et privées d'abonder en Mémoires particuliers.

Les Mémoires sont la consolation et la revanche des gouvernements, ou des partis déchus. On nous en promet un grand nombre, outre tant de Mémoires purement militaires, ou à demi apocryphes déjà mis en lumière; mais nous n'avons vu jusqu'ici de marqués au coin du génie que ceux de Napoléon, publiés tranquillement à Paris, dans les dernières années de la Restauration, par des confidents qui certainement n'y avaient pas travaillé, et qu'on ne peut soupçonner d'avoir embelli ces dictées rc-

prises, à plusieurs fois, par lui-même, et trop originales pour n'être pas présumées cà peu près intactes à toute autre main.

M. Nettement, dans son tableau littéraire delà Restauration, M. Demogeot, dans les chapitres ingénieux qui terminent son Histoire de la Littérature française jusqu'en 1830, ne parlent pas assez de cette grande œuvre historique, qui nous était rapportée de Sainte-Hélène, après la mort du conquérant, et douze années, avant ses restes mortels. Chose singulière en effet! ce livre, composé de fragments et parfois de répétitions, ce portique d'un édifice inachevé , mais renfermant les grands bas-reliefs de la campagne d'Italie, de la campagne d'Egypte, de la veille et du lendemain du 18 brumaire, cet écrit digne de César, mais de César malheureux et mélancolique, fut assez peu remarqué, à sa première apparition. Publié chez M. F. Diclot, dans un beau format, le livre s'écoula lentement; et l'effet en fut presque insensible, parmi les débats et la polémique orageuse du temps. Je me souviens seulement qu'un homme considérable d'alors, longtemps ennemi de l'Empire et un des plus importants soutiens de la Restauration, disait à cette époque : « Je crois maintenant au génie de l'Empereur; son livre me dit plus que son règne. » Cela se conçoit, à tout prendre ; mais, la sévérité même du livre , cette statue sans ornements, taillée dans le granit, ces guerres racontées avec une admirable précision, cette politique brève et impérieuse, toute pleine de passion et d'imagination, mais se contenant, sous une austère et sombre gravité, dans la contemplation de sa chute présente, tout cela, pour le moment, parlait à peu d'esprits et ne saisit pas l'opinion publique, emportée par un courant de révolutions nouvelles.

Il n'en appartenait pas moins à l'historien littéraire de cette époque d'insister sur une telle publication , d'en

noter peut-être les influences futures et de lui faire sa place, dans ce qu'il a d'ailleurs justement caractérisé, cette reconstruction de la renommée impériale, cette légende napoléonienne, à laquelle ont concouru, de tant de côtés et sous tant de formes, publicistes et chansonniers, royalistes et démocrates, tout le monde enfin, tantôt l'opposition et tantôt le Pouvoir lui-même.

Ainsi, comme on le voit dans le livre de M. Nettement, dans d'autres écrits sur la littérature du dix-neuvième siècle, et, comme on le sent partout, dans le sujet même de ces ouvrages, la littérature, écho de la pensée publique, ou vive expression de la pensée personnelle, revient toujours à la politique, c'est-à-dire au grand et suprême intérêt de la société, à ce qui est la vie et l'honneur des États, comme l'habileté active et probe est la vie et la distinction de l'individu. Tantôt, c'est la politique religieuse et même ultramontaine, tantôt la politique constitutionnelle, mais toujours la politique, c'est-à-dire la question de la liberté et du gouvernement des hommes, et partant, de leurs progrès et de leur durée, en tant que nation, de leur bienêtre et de leur satisfaction morale, en tant que citoyens et membres d'une société, au premier rang des sociétés modernes.

Loin donc de nous étonner et de nous plaindre de la grande place faite à cet intérêt, dans un ouvrage sur la littérature et l'esprit français, nous dirons que cet intérêt même est l'âme d'un tel ouvrage et ce qui en fait à la fois le mouvement et l'importance historique. Nous voyons passer tant de choses, que nous oublions beaucoup. Des détails précis sur les premières prédications et sur l'influence prolongée de M. l'abbé Frayssinous, sur M. l'abbé de Lamennais et sur Rome, sur les principes gallicans et sur le jeune clergé de 1 825 et des années suivantes, prennent une signification aujourd'hui fort curieuse. Par là encore, la

322 choix d'études

place, que l'historien de la littérature sous la Restauration réserve à la jeune école philosophique qui se formait alors, l'hommage d'inquiétude qu'il lui rend, la préoccupation qu'il a du brillant éclectisme et de la parole puis^ santé de M. Cousin, ses craintes exagérées de ce qu'il nomme le scepticisme de M. Jouffroy, ne sont pas seulement des jugements littéraires; ce sont des indices, des symptômes de l'esprit qui agitait la Restauration. Presque toujours en effet, elle eut plus à souffrir de ses soupçons que de ses périls, et fut plus compromise par ses fautes que par ses ennemis, quoiqu'elle courût en effet de réels périls, et qu'elle eût des ennemis naturels.

Ainsi, par exemple, les belles leçons de M. Cousin, dans sa première ferveur philosophique, ces leçons éclatantes du plus pur spiritualisme auraient dû plaire, au lieu d'effaroucher. Elles n'offraient rien qui ne fût salutaire au cœur de la jeunesse ; mais, elles inauguraient avec une sorte de verve impétueuse, qu'on prit pour un danger, le retour à la saine logique, à la méthode supérieure et aux plus pures traditions de la grande philosophie, de sorte que, même à tant d'années de distance, un habile critique, en appréciant aujourd'hui à toute sa valeur littéraire cette parole militante de l'enseignement dans une société mobile et renouvelée, semble avoir gardé quelque chose des préventions, quelle rencontra jadis.

Ce n'est pas de notre part zèle universitaire, ni regret exagéré sur l'abaissement actuel d'une création, la plus belle et la plus prévoyante de l'Empire; mais, en vérité, sommes-nous arrivés de révolution en révolution jusqu'en 1854, pour que des hommes de savoir et détalent répètent1, sans le blâmer, un conte, qu'en 1822 avait recueilli l'imagination ardente de M. l'abbé de Lamennais ? Quelqu'un

1 Histoire de lalittérature française sous la Restauration, t. II.

de sensé croira-t-il, comme le récite M. de Lamennais, qu'à celle époque, ou même que jamais, dans un collège royal, qu'on a soin de ne pas nommer, trente élèves (des philosophes et des rhétoriciens, sans doute), admis à la communion, à laquelle personne n'était obligé, se soient entendus, pour extraire et réserver les hosties, qu'ils avaient reçues devant l'autel, et en cacheter le soir, ou le lendemain les lettres qu'ils écrivaient à leurs parents? Quoi ! cette fable absurde, ce sacrilège sans nom et sans prétexte, dont nulle enquête, sous M. de Corbière et M. d'Hermopolis, ne put découvrir la moindre trace, vous daignez le redire, parce que la crédulité la plus haineuse l'a fait imprimer une fois! Vous n'y reconnaissez pas tout d'abord ce caractère du mensonge politique, ou religieux, qui se sert tour à tour de la publicité et du silence imposé, fait son chemin, comme il peut, dans un sens, ou dans l'autre, arme la passion , justifie l'arbitraire , et sert à ruiner les institutions, en calomniant les hommes !

Mais, hâtons-nous de sortir de ces bas-fonds du sujet instructif, que présente l'histoire littéraire de la Restauration ; laissons les misères et les fables de la polémique contemporaine, pour nous attacher au beau mouvement de curiosité savante, de critique et de poésie qui ranima l'esprit français et fit succéder à l'effroi silencieux et aux préventions européennes, qu'avait excités l'Empire, l'ascendant rénovateur en France et puissant à l'étranger de nos idées et des talents, qu'elles inspiraient. M. Nettement voit avec peine dans cette impulsion heureuse bien des traces de l'esprit révolutionnaire et du progrès démocratique.

Il est certain que la France, usant des Institutions qu'elle avait reçues, pleine d'ailleurs d'anciennes passions et d'intérêts de parti, ne fut pas toujours un champ* à armes courtoises pour la Monarchie restaurée. Elle se

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montra plus d'une fois imprudente, excessive dans ses vœux. Elle eut des fièvres de liberté, comme elle peut avoir des léthargies de servitude : mais faut-il s'en indigner, dans le passé? Était-ce chose injuste et déraisonnable qu'une nation vaillante et spirituelle, tant éprouvée, depuis 1789, dont ses conducteurs avaient tant abusé, réduite plus tard à son territoire et dépouillée de ses conquêtes, au milieu de l'agrandissement de toutes ses rivales, voulût tenir du moins avec passion à ses droits intérieurs et nouveaux, à ses libertés promises en 1789 et si longtemps interceptées? Non. L'esprit formaliste, l'esprit inquiet, exigeant, du pays sous là Restauration, nous paraît avoir été naturel, et, à tout prendre, plus utile encore que fâcheux et contrariant. Puisse la France n'en pas dégénérer! L'apathie qui eût tout souffert, n'eût voulu s'enquérir de rien et se fût contentée d'obéir, eût été par comparaison un bien mauvais patriotisme. La jalouse surveillance des droits publics, l'esprit de liberté, dans le cercle des lois, l'attention active aux affaires de l'État valaient mieux pour tous et pour le gouvernement luimôme, si peu qu'il comprît sa mission et choisît bien ses auxiliaires, pour la remplir.

Ce fut en effet, à travers des difficultés de ce genre, tantôt avec l'appui de l'opinion, tantôt avec l'espoir de la réconcilier, que la Restauration fit trois choses diversement imposantes : l'expédition d'Espagne, meilleure dans le résultat que dans le but projeté d'abord; l'expédition de Morée, ouverte par la bataille de Navarin et à jamais glorieuse; la conquête d'Alger enfin, cette seule extension de territoire qui nous reste, et cette école de notre vaillante armée.

Gardons-nous donc de croire historiquement, que le gouvernement constitutionnel ail été, comme le dit l'esprit de servilité, un obstacle aux grandes choses, un em-

SI n LÀ LITTÉRATURE CONTEMPORAINE, 3 2 5

banas pour agir librement. Plus la personne, ou l'intention des princes qui régnaient alors serait sévèrement jugée, plus la puissance d'une forme d'administration nationale apparaîtrait dans ce qui fut fait, sous leurs auspices.

Passons maintenant de ces faits historiques au mouvement d'intelligence, qui dut les précéder, ou les suivre : certes, on s'explique assez que cette glorieuse activité de la France, au milieu des troubles fréquents de l'Europe, ait recommencé dès lors à nourrir, parmi nous, un certain orgueil, un amour-propre de race très-favorable au talent. Ce fut alors que les noms de Casimir Delavignc, de M. de Lamartine, de M. Victor Hugo, de M. Lebrun, de M. Alfred de Vigny, retentissaient avec un éclat si élevé et si populaire. C'est alors que M. Béranger, sans oublier ses éloquentes rancunes contre l'invasion et ses réminiscences voltairiennes contre l'Église, trouva des accents si neufs et si vraiment lyriques sur la renaissance et la liberté de la Grèce. C'était un noble concert que celui de ces voix brillantes et jeunes, auxquelles venait se joindre toute une école de poètes en espérance et de critiques novateurs en théorie.

Dans l'antiquité grecque, poëte avait signifié faiseur, créateur; dans notre moyen âge, il se traduisit, au nord et au midi, par le mot de trouveur. Dans ce réveil littéraire de la Restauration, il semblait peut-être se rapprocher de l'idée et du mot de chercheur; et il se marquait par une curieuse étude de tout ce qui pouvait promettre le neuf et l'inattendu, dans le choix des sujets, dans la couleur des détails, dans le degré des émotions et les rapports secrets de la mesure et de l'harmonie.

De tout ce travail cependant, de toute cette seconde renaissance, ce qui domina, ce qui monta droit au ciel comme la flamme, ce furent, avant tout, quelques élans élégiaques et lyriques, que la plus heureuse nature sein-

326 choix d'études

blait prodiguer sans art, sans calcul et presque sans travail, ces chants de M. de Lamartine, venant tout à coup dissiper par un charme durable le prestige, au moins exagéré, de Delille et nous versant à pleins bords une nouvelle poésie.

On peut, dans quelques passages de M. Nettement, dans ses jugements réfléchis et aussi dans ses sévères réticences, comme dans les admirations plus vives et parfois trop complaisantes, qu'exprime un écrivain de talent, M. Demogeot, revoir le tableau de cette époque poétique ; elle ne restera pas sans gloire, dans l'avenir.

Je ne discuterai pas ici, dans toutes ses parties, l'opinion développée sur un poëte éminent de la pléiade d'alors, l'auteur des Ballades et des Orientales , des Feuilles iï Automne et des Chants du Crépuscule, des Rayons et des Ombres, Je ne veux point rechercher s'il n'y a point quelque rigueur dans l'habile et loyal critique à ramener trop exclusivement M. Victor Hugo à ses premiers essais lyriques, à deux odes, fort belles d'ailleurs, sur Louis XVII et sur les funérailles de Louis XVIII. Soyons plus équitables, même en étant sévères. Non, ce talent si éclatant et si riche dans sa surabondance, si mobile par sa force, ce clairon suspendu et sonore, n'appartenant d'abord à aucun drapeau, mais fait pour retentir à tous les souffles de la renommée, cette puissance originelle du poëte enfin n'était pas attachée, dans sa supériorité, à un seul ordre d'idées et de souvenirs. Elle passait , avec une égale vivacité , de la Vendée au Consulat et à Marengo, des douleurs de la royauté mourante au linceul triomphal de l'Empire.

Ce qui seulement pouvait être remarqué, c'est que nul poëte plus que M.Victor Hugo ne contribua, par l'ardeur de son admiration posthume , par son crédit sur la jeunesse, par l'éclat de son talent, à celte recomposition (Aime gigantesque idole, dans l'optique d'un passé qui

semblait changer, en s'éloignant : nul ne servit davantage ce culte du malheur et du génie se grandissant l'un l'autre. Tardive apothéose, où gagnait peu la raison publique et qui se formait d'une grande puissance d'oubli et d'une grande partialité d'enthousiasme! Non-seulement M. Victor Hugo, dans des strophes admirables de verve et de couleur, célébra les accroissements, l'élévation suprême, la chute profonde du génie, qu'il semblait adorer, par prédestination de naissance et attrait naturel pour l'excès dans la force.

Utrumque nostruiïi, incredibili modo, Consentit astrura.

Non-seulement, il s'anima toujours, h ce souvenir, et il frappa les imaginations du reflet éclatant de la sienne, aux rayons de ce soleil, dont il se disait le Memnon. Il fit plus : il appela de ses vœux, il seconda de sa voix toute démonstration politique, à l'appui du passé de l'Empire. Peut-on oublier les vers où, devant un ordre du jour adopté par la Chambre des députés , il s'indignait que trois cents avocats eussent rejeté la pétition présentée dès lors, pour le rappel des cendres et du nom de Napoléon ? Trois cents avocats! c'était le mot, dont le colonel Rapp s'était servi, plus de trente ans auparavant, dans une courte harangue, le matin du 18 brumaire. Combien est douloureusement expressif le contraste entre l'admiration naïve, la sécurité enthousiaste du poète libéral et les incidents de sa propre destinée !

Cette destinée de M. Victor Hugo est trop hors la loi, pour n'être pas respectée de l'opinion. Un grand égard s'attache à l'éclat de son talent, aux dons éminents qu'il a reçus du ciel, à l'illustration méritée de beaucoup de ses écrits. Par ce motif, nous refuserions de suivre aujourd'hui M. Nettement, ou tout autre critique

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littéraire dans le blâme, qu'il jetterait par induction rétrospective ou prophétique sur plusieurs des ouvrages de M. Hugo, et presque sur tout l'avenir de cette puissante intelligence. La critique sans doute peut avertir et réprimander le talent; elle le doit même, tant qu'elle est à portée de le prémunir : elle lui doit la vérité contre l'erreur de ses propres systèmes, ou même des engouements publics; mais elle aime, lorsqu'elle le voit frappé par l'infortune , à rappeler surtout ce qu'il a fait d'admirable, aux jours de la jeunesse et du bonheur, tout ce qu'il conserve plus tard de force originale, et sa part de célébrité durable, dans la gloire littéraire du pays.

11 serait curieux de noter ici les premiers jugements de la critique étrangère sur des hardiesses , dont elle nous avait souvent reproché l'absence, ou la timide et incomplète imitation. On eut dit parfois que le goût britannique voulait faire de la gloire de Shakspeare un temple inaccessible. Ceux qui avaient pardonné à Schiller et à Goethe leur émulation contre le Sophocle anglais, qu'ils n'ont pas égalé, trouvaient la poésie française mal venue dans la même ambition. Un morceau remarquable d'une Revue étrangère jugea très -sévèrement les libertés théâtrales de M. Victor Hugo, dans son Cromwell et son Hernani. Le critique anglais avait l'air de dire à l'art dramatique : Pas de bruit, si nous n'en faisons. Il était d'une édifiante sévérité sur la violation des unités, sur le trop grand nombre des personnages , sur le mélange des tons dans le dialogue. Il avait souvent raison, toute réserve faite du génie de Shakspeare ; il avait souvent raison, car il est certain que la hardiesse de parti pris, l'irrégularité méthodique, la témérité, la confusion des couleurs par satiété du beau s'éloignent, par cela môme, de la condition, qu'elles envient le plus, dans les maîtres spontanés d'un art libre et sauvage. Imiter certaines barbaries d'un génie

créateur, c'est être beaucoup trop classique; c'est entrer dans une convention, qui seulement est moins heureuse, moins variée que celle de la bienséance et du beau ; c'est surtout manquer de bien plus loin cette vérité, qui précède toute convention et se conforme à la loi suprême de la beauté morale. Mais, après ces justes objections, combien la critique n'avait-elle pas à louer dans ces pièces inégales, où le grand talent de l'auteur a mis une si forte empreinte ! Le Cromwell en particulier offrait des traits admirables de naturel et d'éloqueuce ; ce n'était pas le drame composé pour la scène ; mais c'était une œuvre originale et féconde, dont bien des détails étaient une richesse acquise pour l'histoire et la poésie.

Nous ne prétendons pas, du reste, indiquer ici tout ce que dans le cadre de son ouvrage et, comme il le dit en style du jour, dans le bilan intellectuel de la Restauration, M. Nettement a renfermé d'aperçus ingénieux, de sages avis , d'enseignements moraux , et aussi parfois d'approbations, ou de sévérités contestables. Il n'est pas besoin de repasser ici tous les noms bien nombreux, qu'il a cités; mais, il est plus à propos de rappeler, ou de compléter quelques souvenirs, dont l'omission, ou l'insuffisance nous a frappés.

11 en est un surtout qui, dans l'ordre purement spéculatif et littéraire, nous paraissait mériter plus d'attention. Ce souvenir, c'est celui d'une feuille toute philosophique et toute critique, le Globe, publiée pendant plusieurs années de la Restauration, et qui eut une grande influence sur les jeunes écoles d'alors. C'était justice de faire, dans une revue littéraire des quinze ans de la Restauration, une grande part aux journaux. On mit là, en France, un luxe de talent, dont se passe ordinairement le journalisme anglais. La verve, l'éclat de Sheridan ou de l'anonyme Junius, resté classique dans la libre Angleterre, reparais-

sait chez nous, dans les colonnes du journal du matin.

À la vérité, ceux de ces articles qui saisirent d'abord le public étaient de M. de Chateaubriand lui-même, dans toute la force de son talent et de son dépit ; mais, bien d'autres articles suivirent ce prélude, ou s'y mêlaient, échappés à des talents sortis fraîchement alors de l'école militaire ou du lycée, MM. deSalvandy,de Rémusat, Saint- Marc Girardin ; et souvent, on aurait eu peine à distintinguer le maître des élèves, et la colère du ministre déchu de la verve piquante et libre du jeune aspirant à la renommée.

M. Saint-Marc Girardin, dans un travail académique, occupation innocente, par laquelle il couvrait un peu ses vives hardiesses de publiciste, M. Saint-Marc Girardin, esquissant avec talent le tableau littéraire du seizième siècle, ce temps de grande polémique aussi, a comparé tous ces pamphlets morts, qui avaient si fort retenti, dans leurs jours de combat , aux ossements desséchés, que le mélancolique Hamlet passe en revue, dans un cimetière. « Quel silence après tant de fracas ! quelle cendre éteinte est restée de cette flamme ! quelle tristesse de tout cet éclat de gaieté ! Hélas ! pauvre Yorick, bon compagnon, d'un esprit iniini, d'une admirable fantaisie, où sont maintenant vos jeux, vos accents si vifs, vos éclairs d'ironie qui mettaient tout un public en rumeur? »

Cette double image de la presse vivante et de la presse morte, de l'action présente du pamphlet politique, ou de sa lointaine réminiscence , était , nous le croyons, beaucoup trop modeste ; et elle ne marquait pas assez la vitalité durable, que conserve le talent du polémiste, surtout quand aux personnalités, qui s'oublient et aux intérêts qui passent, il a mêlé ces accents de justice et d'honneur, cette portion impérissable du droit, dont l'expression plaît toujours, quelle que soit la forme des insti-

tutions, et parfois même grandit, en devenant plus rare.

Cette nouveauté, cet éclat du journalisme politique appelait sous la même forme un autre développement des esprits, je veux dire la critique savante et libre dans les choses de goût, cette critique, dont les Revues anglaises et d'autres écrits étrangers ont donné souvent d'heureux exemples. On sait ce que, parmi nous, la critique avait eu d'importance sous l'Empire, tout en étant plus élégante que forte et variée. Elle y avait représenté assez longtemps toute la polémique possible alors, et la seule liberté compatible avec tant de pouvoir. Elle y avait défendu, et quelquefois même exagéré la sévérité classique , comme faisant presque une partie nécessaire de l'ordre public. Excellente pour le temps, cette critique n'eût suffi, quelques années plus tard, ni à la curiosité, ni à la liberté des esprits.

A ce moment, et pour répondre à une attente inévitable, commença de paraître deux fois par semaine une feuille littéraire surtout, indirectement politique, spéculative, impartiale, ou plutôt partiale à sa manière, mais ayant ce caractère précieux d'être écrite pour l'art et pour la science par des esprits jeunes , laborieux, sincères : ce fut le Globe. Le Globe n'est pas le Spectateur , composé avec tant d'élégante gravité par le whig Addison , le démocrate Steele et quelques amis, tous zélés serviteurs de la Succession protestante et du roi Guillaume. Le Globe était dans son principe plus philosophique et plus désintéressé; sans haine pour la Restauration, sans arrièreaffection pour l'Empire, il demandait surtout l'extension de l'enseignement, les libertés et le mouvement d'esprit que comporte la paix.

De là, sous la forme d'abord de théorie, la guerre qu'il lit à la poésie régulière de l'Empire, les horizons nouveaux qu'il chercha, dans l'analyse comparée des littéra-

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tures étrangères, la part qu'il fit à l'érudition, en même temps qu'il prétendait exciter l'invention, et enfin les vues et les essais qu'il publia et qu'il encouragea, sur les philosophies écossaise et allemande, sur divers points de l'antiquité, sur les conditions de la poésie moderne, sur notre moyen âge et sur notre seizième siècle en particulier, sur l'originalité de langue et de talent qui lui appartient, et avec laquelle la France, plus polie dans les âges suivants, avait trop rompu peut-être.

Tous ces sujets, si féconds et si nouveaux alors, étaient traités avec savoir, ardeur, imagination, par les talents et les nuances d'esprit diverses de MM. Joulïroy, Rémusat, Vitet, Sainte-Beuve, Duvergier de Hauranne, Ampère, Damiron, Dubois, Magnin. Le fond général de la doctrine sur tant de questions différentes était issu du bel ouvrage de madame de Staël sur l'Allemagne : la manière de discuter se rapprochait du goût cosmopolite de Sismondi et d'autres critiques étrangers; mais il s'y mêlait heureusement une connaissance plus exacte et mieux sentie de l'antiquité, et souvent aussi un retour instructif au meilleur goût classique, par la liberté même des études et par le rapide passage à travers les écoles diverses.

De curieuses recherches sur Shakspeare, sur les procédés mêmes de son art merveilleux, par exemple, sur les remaniements et sur les éditions successives de sa tragédie d,Ha?nlet, sur le génie de style enfin qui fait plus qu'à moitié la gloire de ce puissant inventeur, devenaient pour nous de véritables découvertes, sans susciter, il est vrai, un poëte tragique de plus ; mais, l'art de la critique en lui-même s'élevait, s'étendait, prenait des formes, qu'il avait eues rarement en France, hormis dans quelques confidences échappées à des écrivains supérieurs parlant d'eux-mêmes.

Cette nouvelle critique, en même temps quelle était

plus étendue, plus érudite, plus philosophique, plus ouvertement liée aux grands principes d'ordre moral et de progrès civil, se montrait aussi plus encourageante et plus amie des talents nouveaux. La critique littéraire, même habilement maniée, n'avait été longtemps en France qu'une forme de moquerie appliquée à une des vanités les plus vulnérables et des prétentions les plus enviées de ce monde, la vanité du talent, la prétention de bien écrire. La critique était, à la fois et surtout, formaliste et railleuse; elle prescrivait un certain mode, et n'avait pour qui s'en écartait qu'un ridicule impitoyable.

Le Globe, plus sérieux, sans être moins piquant, et parfois avec une veine très-vive de malice française, jugea mieux les grands génies du passé, les tentatives nouvelles, les fautes de l'imitation ou de la témérité, et les inspirations vraies du talent. Sa critique était quelquefois conjecturale, inventive elle-même, et redressant ainsi par d'heureux exemples l'esprit de routine et de vulgarité littéraire. On n'a pas oublié, par exemple, comment, à l'occasion du Julien clans les Gaules de M. de Jouy, pièce d'une coupe classique , mais la moins antique qui fut jamais, M. Dubois, avec des souvenirs heureusement rapprochés d'histoire, de néo-platonisme, de rêverie grecque et d'austère discipline romaine , conçut et traça, presque scène par scène, un tableau saisissant de ce temps et de cet homme si poétiques, dans leurs symptômes de vieillesse sociale et dans leurs enthousiasmes de tradition pieuse et d'impossible renaissance. Ace titre, et sous bien d'autres rapports, le Globe fut un des incidents remarquables de l'histoire littéraire de France, sous la Restauration.

Attentif à la fois à constater les mouvements de l'opinion et les acquisitions de l'art, M. Nettement a peint dans son livre, avec beaucoup de force et une réminiscence

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peut-être un peu vindicative , la verve polémique et l'influence de Paul-Louis Courier, habile et populaire écrivain, savant artiste de langage, studieux et raffiné moqueur, auquel il n'a guère manqué qu'un peu de naturel. Mais, sur d'aulres esprits, d'un art délicat aussi et d'un tour original, en dit-il assez? Fait-il à l'excellente prose de M. Mérimée tout l'honneur qui lui est dû? Il eût été bien de noter que quelques-unes des plus belles pages de notre temps, dans la grande manière historique, sont sorties de la plume d'un conteur de nouvelles, et que la Redoute, fragment des guerres de l'Empire, admirable pour le choix terrible des faits et le tour du récit, est de la même main que Colomba et le Vase étrusque.

D'autres omissions encore sont à remarquer. Des travaux plus graves, appartenant à des noms dès longtemps célèbres, n'ont pas la place qui leur était due, dans ce tableau littéraire de la Restauration. Quelques-uns de ces noms cependant attestaient une des circonstances du temps, la retraite, qui jetait dans l'étude tel homme accoutumé aux affaires et aux périls, sous le gouvernement le plus actif qui fut jamais. C'était là sans doute une chance de plus, pour le talent historique.

L'Empire avait administré, comme il avait conquis. Sur certains points, il avait montré une infatigable application aux détails, une science des faits, une rapidité d'organisation, dont l'exemple est rare, dans la réalité, et peu compris par les historiens ordinaires, plus spéculatifs que pratiques. C'était là une école pour l'histoire telle que l'avait écrite Polybe, l'histoire mise à nu par un homme de gouvernement qui ne sépare pas les choses de la manière, dont elles se préparent, et qui les raconte, comme il aurait pu les prescrire et les diriger. C'est par là, c'est sous le contre-coup de tels exemples et de tels souvenirs d'expérience personnelle que l'histoire de Venise est devenue,

dans la main de M. Daru, nn livre neuf, caractéristique d'une époque de notre littérature narrative, livre où tout est instructif, image vraie de ce gouvernement laborieux et fort qui cessa de vivre, quand il cessa d'agir, et mourut tout à coup, après avoir épuisé son œuvre. L'unité de vues et la profonde intelligence des détails marquées dans ce livre en font un titre durable, pour la mémoire de l'iiomme éminent, qui se reposait dans un pareil labeur littéraire de la plus rude ttâche, qu'ait eu à remplir jïimais ministre d'un conquérant infatigable et d'un maître absolu.

Parmi les talents à la fois érudits et supérieurs rappelés par l'iiistorien littéraire de la Restauration, on cherche deux noms qui appartiennent sans doute à des sciences spéciales, mais que la supériorité de la méthode et l'excellent goût du style désignaient pour un hommage à part, M. Fourier, maître si fin de la parole, dans cette forme heureuse et difficile de l'éloge scientifique renouvelée aujourd'hui, avec tant d'éclat, aux séances annuelles de deux savantes académies; M. Abel de Rémusat, esprit supérieur et rare, encore plus ingénieux écrivain français que savant orientaliste, enlevé trop tôt à une renommée, qui n'eût fait que se diversifier et s'accroître.

Dans un autre ordre d'idées, on aurait aimé à voir l'examen comparatif d'un habile critique s'arrêter plus longtemps sur les drames historiques de M. Vitet, cette portion la plus effective peut-être de l'innovation romantique dans notre temps. Le vif sentiment des faits et des passions mêlé à la fine peinture des mœurs locales, c'était là une nouveauté par la vérité , une précieuse condition du drame supérieurement saisie dans les Barricades et les États de Mois, à part les allusions du moment, qui ont passé, sans rien emporter du mérite de l'ouvrage, et du talent si neuf et si vrai de l'auteur.

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Il eût appartenu au moraliste politique, comme au littérateur, d'apprécier cette heureuse variante de l'art dramatique, parmi tant de piquants détails jetés sur nos révolutions théâtrales, de Y École des Vieillards à Hernani, et de l'inépuisable invention de M. Scribe à tant d'autres essais d'innovation plus solennels. C'était le moyen de parcourir et de noter tous les tons de l'esprit français, durant quinze ans, et de faire de la critique littéraire et des questions de goût un appendice de l'histoire sociale.

Plus cette liaison apparaîtra , plus l'histoire littéraire sera vraie, sérieuse, instructive. Savez-vous ce qui donne aux quinze ans de la Restauration, à cette époque de paix et de trouble, mobile et contentieuse, qu'un violent orage termina si brusquement, savez-vous ce qui lui donne une physionomie à part, un caractère dans l'avenir, un titre durable de gloire intellectuelle? Ce ne sont pas seulement quelques noms célèbres et quelques importants ouvrages, quelques créations même, neuves de théorie, et, ce qui vaut mieux, de talent : ce n'est pas seulement la variété des esprits heureux qui se produisirent, le nombre des bonnes pages et des bonnes pièces de vers, qu'on pourra citer et recueillir de ce temps.

Ce sera surtout qu'à cette époque, et dans un cours rapide, altéré parfois, mais qui tendait à s'épurer, la littérature française fut inspirée d'un esprit généreux, qu'elle aima, qu'elle chercha, qu'elle voulut la science, la liberté, les lois, l'originalité dans l'art et la dignité dans la vie publique. Qu'on le sache bien : il n'y a pas un art d'écrire, digne de ce nom, qui soit séparé de grands intérêts moraux à célébrer, à revendiquer, à défendre. Le degré d'élévation, qu'atteint le caractère d'un peuple, est la mesure de la supériorité qu'il peut conserver, ou retrouver, dans les choses d'art et de goût. Cette élévation n'a pas toujours la forme de la liberté civile, proprement dite ; elle

peut, suivant l'âge de la nation, et le génie d'une époque, prendre sa racine ailleurs, se nourrir de zèle religieux, d'honneur aristocratique, de fidélité chevaleresque : elle peut s'entretenir, par l'esprit de découverte et d'entreprise lointaine. Ainsi, au seizième siècle, le Portugal et l'Espagne jetèrent un vif éclat poétique, alors même que la tradition de leurs vieilles libertés allait s'aflaiblissant. Ainsi , l'Angleterre avait paru pleine d'invention éloquente et d'imagination, sous le règne impérieux d'Elisabeth. Ainsi, la pensée française, libre avec tant de force et de licence, dans les longs troubles de la ligue, puis, tout à la fois animée et contenue par Henri IV, s'était disciplinée, sans faiblir, sous la rude, mais glorieuse main de Richelieu, et avait trouvé tant de grandeur, de magnificence et de grâce, pendant le demi-siècle que Louis XIV remplit du succès de ses armes, des splendeurs de sa cour et de son habile ascendant sur l'Europe.

Mais, de semblables influences s'épuisent, avec les prestiges de gloire, les illusions de souvenirs qui les entouraient : elles seraient mal remplacées par l'action seule de la force et du pouvoir concentré. La force n'inspire rien que l'obéissance : elle n'élève pas les âmes de ceux qui obéissent : elle ne suscite pas le talent qui lui est suspect; elle ne laisse pas ouvert le champ du libre examen, dont elle se défie. Elle peut accueillir les procédés mécaniques, les applications matérielles de la science, comme des instruments de richesse, comme des auxiliaires du luxe et de la dépendance qu'il entraîne. Mais, dans l'ordre intellectuel, rien ne l'intéresse; et beaucoup de choses la gênent, ou lui déplaisent.

C'est par là qu'à certaines époques de la vie des peuples, lorsque la foi religieuse n'est ni conquérante, ni menacée, lorsque la nation elle-même est fixée dans ses limites naturelles, lorsque le préjugé des rangs est fort diminué, et

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ne saurait se rétablir par des créations de costumes, lorsqu'enfin les esprits ont trop de lumières, pour n'avoir aucune volonté sur les affaires publiques, la liberté civile devient nécessaire à la dignité nationale.

Ainsi se rapprochent et se soutiennent les Institutions d'un peuple et ses arts, les droits dont il jouit et l'élévation morale, qu'il conserve, ou qu'il retrouve. A cette élévation, au sentiment du beau qu'elle fait naître, aux instincts généreux qu'elle excite, aux fortes études qu'elle encourage se rapporte tout mouvement heureux dans les lettres, tout réveil philosophique, ou poétique. Qu'est-ce en effet que la littérature? Une étude plus ou moins ingénieuse des formes du langage, une glose anecdotique; ou bien la traduction sincère, expressive, hardie de tout ce qu'embrassent de difficile et de grand l'intelligence et le cœur de l'homme, la philosophie, l'histoire, la politique.

Ce partage admis, et avec ces deux destinations si fort inégales, il n'y a pas de décadence nécessairement continue pour l'esprit d'un peuple; là où la philosophie, l'histoire, la politique sont l'objet d'une libre étude, d'un véridique et complet examen, l'étincelle du génie, par moment obscure et cachée, ne meurt pas, se retrouve, se renouvelle.

11 n'y a de mortel au talent que la servitude; il n'y a de peuple menacé de déchéance dans l'ordre intellectuel, que celui qui renoncerait tout à fait à la liberté, dont il aurait eu la passion et le privilège. Mais, un tel exemple est rare, peut-être impossible. Même dans la civilisation imparfaite de l'empire romain, le souvenir de la liberté perdue, l'effort accidentel pour la ressaisir justifiaient cet avis adressé à un nouvel empereur : Imperaturus es hominibus qui nec totam libertatem pati possunt, nec totam servitutem : « Tu « vas commander à des hommes, qui ne peuvent porter ni « la complète liberté, ni la complète servitude. »

Le mérite de la Restauration, jusqu'au jour d'aveuglement, puni cette fois si vite, fut d'avoir compris cette condition du Pouvoir, qui lui était rendu. Par là, malgré bien des fautes, et la fatalité même de son avènement, elle put servir la France : elle lui donna, la veille même de sa propre ruine, une conquête durable; elle la rendit deux fois libératrice, au dehors; et, elle vit naitre, au dedans, une courte et brillante époque d'émulation intellectuelle, de rajeunissement des esprits, d'éclat littéraire et d'éloquence servant à la morale, à la justice et à la liberté, c'est-à-dire affermissant les choses mêmes, dont elle était inspirée.

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