L'ITALIE SOUS LES BARBARES
(HISTOIRE DE THÉODORIC LE GRAND, roi d'Italie, par L. M. DU ROURE)
Les amis des études sévères ont dû voir avec édification, il y a peu d'années, un homme du monde, un homme de cour fidèle, l'ingénieux rédacteur des Mémoires politiques et anecdotiques du marquis de Louville, s'attacher opiniâtrement aux antiquités obscures des Goths et décrire, avec érudition et talent l'origine, la splendeur hâtive et la rapide décadence de la monarchie barbare, fondée au centre de l'Occident, sur le sol même de Rome, par le plus grand de leurs chefs, le glorieux et coupable Théodoric. Un tel travail, savamment préparé et patiemment achevé, est sans doute une nouvelle marque de l'inclination prédominante de notre siècle pour les recherches historiques les plus ardues : et, dans son ensemble, c'est un exemple heureux de l'attrait et de la lumière, que la curiosité moderne, aidée d'une intelligence politique, qui résultait naguère pour nous des Institutions et des mœurs, sait porter sur des événements et des héros trop dédaignés de notre littérature classique, à cause de
la rudesse des noms, et de la grossièreté, ou de l'affectation des récits originaux.
Un travail célèbre, d'un esprit éminent par la justesse, autant que par la science, YHistoire de ta Monarchie des Goths en Italie, avait déjà traité, et, on pourrait le croire, épuisé le côté principal delà vaste étude, que s'est proposée M. du Roure. M. Naudet, entreprenant un sujet, que s'était promis Montesquieu , avait cherché dans les éléments confus de la législation gothique les arcs-boutauts et les ressorts de la construction extraordinaire élevée en Italie par la main de l'envahisseur usant, comme d'un instrument, de l'esprit des vaincus, auxquels il interdisait le maniement des armes et les exercices virils du Cirque. Mais, quelle que soit la vérité des vues principales qui sortent de cet ancien travail, on pouvait croire que le sujet, dont M. Naudet avait saisi le point scientifique le plus élevé, méritait encore, pour le détail des faits, la peinture des mœurs et la conclusion morale du récit, tous les elïorts d'un écrivain. De là, l'investigation persévérante et, après quelques années d'étude, l'ouvrage de M. du Roure embrassant, sous le nom de Théodoric, une branche entière, et indirectement, presque tous les rameaux de la grande histoire des tribus gothiques.
L'auteur, dans une préface, où il montre suffisamment la difficulté de sa tâche, par le dénombrement des travaux antérieurs qu'il a dû consulter, fait remarquer avec raison que sur Théodoric les récits contemporains, ou d'une date rapprochée, sont rares et brefs. — Oui les récits; mais, les pièces originales , les lettres de chancellerie et même les lettres privées sont en grand nombre; et ce sont là, pour qui sait en profiter, les plus précieux matériaux de l'histoire. Ajoutons mille traits épars dans les chroniques des monastères et les vies des saints , les chartes, les inscriptions, les titres de fondations, les mo-
numents de tout genre qui rappellent des faits; puis, cette trace sanglante et lumineuse d'une grande et active domination, ce reflet d'un maître, qui ne se trouve pas seulement dans les récits du temps , mais dans tout ce qu'on a pensé et écrit chez les peuples, que cet homme a subjugués de sa force et occupés de son génie.
C'est ainsi, pour prendre un exemple plus grand, et qui nous est plus accessible, c'est ainsi que l'histoire de notre Charlemagne, qui compte si peu de narrations directes et primitives, est partout disséminée, transfigurée, conservée, dans les légendes, comme dans les lois, dans les chroniques des couvents du Nord, comme dans quelques vieux chants de guerre teutoniques, dans les annales byzantines, comme dans le Bullarium magnum des Papes, dans les sermons, dans les gloses, dans des lettres, dans des traités scolastiques du neuvième et du dixième siècle. Et c'est ainsi, nous n'en doutons pas, que dans une mosaïque encore à faire, ou du moins à dévoiler aux yeux du public, on pourrait reconstruire à neuf une vie entière de ce grand homme et un tableau vrai de son gigantesque et éphémère empire.
Que si quelqu'un est fait pour achever ce difficile travail, ce ne sera pas seulement un habile annaliste, un curieux investigateur d'antiquités historiques, un publiciste même, versé dans le droit des peuples barbares entés de force sur la société romaine. Il faut encore et surtout peut-être que ce soit un philologue moderne, un littérateur d'une imagination curieuse et d'une lecture variée, connaissant bien les origines et les vieux monuments de nos langues européennes du Midi et du Nord, aimant et comprenant bien le moyen âge, dans les chants du moine Ottfried et des premiers Minsingers, comme dans les plus vieux débris de chants populaires espagnols. Et, c'est à ces titres divers que M. Philarète Chasles nous paraît si
SUR LA LITTÉHATUltE OQNTEMPORAINE. 313
bien préparé à donner à la France, sur le plus grand homme de nos temps barbares et sur le fondateur de notre premier Empire, le livre complet qui nous manque, auquel il travaille depuis longtemps et que, dans le dernier siècle, l'estimable M. Gaillard a cru pouvoir achever, sans soupçonner toutes les difficultés et aussi toutes les richesses d'un pareil sujet.
Entreprendre une pareille étude sur Théodoric, sur le premier roi barbare encadré dans la vieille civilisation romaine, et la soutenant, à son déclin, comme Charlemagne marqua plus tard les commencements d'une civilisation nouvelle, c'était, avec moins de grandeur, une œuvre belle encore. M. du Roure ne s'est pas borné cependant à cet avènement, à ce règne, et à cet homme extraordinaire implanté au milieu de l'Italie romaine, et la gouvernant avec éclat, pendant trente-trois ans. Quelque vaste en effet que soit ce sujet, l'historien, pour le bien comprendre, ne devait pas s'y renfermer. Théodoric avait besoin d'être expliqué par sa race et annoncé par les traits distinctifs de sa nation, ou du moins de la tribu puissante à laquelle il appartient.
Voilà donc le peintre de Théodoric jeté d'abord dans la recherche de l'origine des Goths, des anciennes migrations des Scythes en Europe, de la double invasion des Goths, à l'époque de l'Empire, et de leur grande division en Goths de l'Est et du Sud!
Dans ces préliminaires se trouve, parmi de grandes questions ethnographiques, un des plus terribles noms de l'histoire du monde, le nom d'Attila, qui descendu des plateaux de la Tartarie , à la tête de ses hordes sauvages, fit des peuples moins barbares, qu'il chassait devant lui, les envahisseurs forcés de l'Empire, les poussa et les suivit, écrasant sous sa marche,' du même coup, Ostrogoths et Romains. Mais, n'est-ce pas un désavantage de toucher
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épisodiquement un si vaste sujet, sur lequel les documents originaux ne manquent pas, et qui n'a pas encore été traité, dans toute sa grandeur? N'y a-t-il pas là même tout un autre côté de l'invasion barbare, et un point de vue à part, dans l'histoire de la chute et du renouvellement de l'Occident? car enfin, cet Attila, bien plus grand dans la terreur des hommes que Théodoric, fut chassé de la Gaule romaine et défait en bataille rangée par un général romain , Aétius, conduisant sous ses drapeaux surmontés de la croix, avec les Romains belliqueux encore, les Francs de Mérovée et les Visigoths d'un autre et plus ancien Théodoric cantonné dans l'Espagne. Rome avait donc encore les auspices 1 et le commandement de la défense du monde civilisé.
Pour que d' Aétius, consul romain, détruisant près de la ville de Châlons un tiers de l'armée d'Attila, en 451, on arrive à Théodoric, occupant l'Italie en 488, et y substituant sa monarchie à celle des Césars, il faut supposer, dans ces quarante années d'intervalle, un bien grand abaissement des esprits et des courages. Rome n'est plus attaquée par Attila ; le fléau de Dieu a disparu de la terre ; mais, Rome n'a plus d' Aétius; elle ne nourrit plus de guerriers indigènes, pour la défendre des barbares; elle accepte pour protecteur et pour maître un des ravageurs de ses provinces ; et elle semble satisfaite et reconnaissante de retrouver, sous son joug, un peu d'ordre et de paix. Cette différence profonde, cette révolution morale, en moins d'un demi-siècle, n'est peut-être pas assez marquée dans le récit de M. du Roure; et cependant, c'était le plus grand enseignement à tirer de la mention épisodique, qu'il donne à la personne et aux conquêtes d'Attila.
» Virtute et auspiciis populi romani. Tacit., in Vit. Agric.
Un illustre écrivain de notre temps1, dans cette utopie de grands travaux, qu'on se fait, cà vingt ans, et que la vie ne suffit jamais à réaliser, avait projeté pour la sienne, d'ailleurs si bien remplie, d'écrire les biographies des destructeurs de l'Empire romain, Attila, Alaric, Genséric, Tliéodoric. Dans son étude ardente des matériaux bruts de l'histoire, et dans son art de les vivifier par l'imagination, par le signalement des personnages, et l'intelligence des passions et des mœurs, il se plaisait à l'idée de faire comparaître tour à tour ces envoyés de Dieu, chacun avec sa hache, pour frapper, à son heure, un coup sur le colosse, en démembrer quelque partie, le renverser enfin, et dominer sur sa ruine. Le spectacle de cette succession était bien choisi; la forme saisissante : et c'était, selon nous, la meilleure manière d'innover, après Gibbon, et de donner une peinture plus vraie des misères et de l'agonie de l'Empire.
Une autre main de la même famille s'est chargée d'une partie de cette œuvre : et on a vu récemment, avec un curieux intérêt, sous la plume de M. Amédée Thierry, le souvenir si fortement marqué de couleurs contemporaines, que le Romain Priscus avait rapporté de sa légation aux ambulances barbares, qui formaient la Capitale des Huns et la Cour d'Attila.
Le récit original, d'où Robertson n'avait su extraire que quelques détails descriptifs à insérer en note, a gagné beaucoup à être mis en relief par une interprétation habile, et entouré d'autres témoignages empruntés aux deux nations savantes du temps, aux Grecs tout à fait dégénérés, et aux Romains qui luttaient encore. Ainsi reproduit et complété, ce récit devient un des fragments d'histoire les plus piquants qu'on puisse lire aujourd'hui.
1 M. Augustin Thierry.
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Ni la science, ni le goût n'auraient manqué à M. du Roure pour traiter ce mémorable souvenir, avec la même précision et la même étendue; mais, il aurait eu besoin, pour cela, de pouvoir le placer dans une vie complète d'Attila, et non de le jeter en appendice dans le prologue d'un autre sujet si vaste et si compliqué par lui-même, l'histoire de Tbéodoric.
Attila était le barbare natif, incarné dans sa férocité sauvage, y puisant à la fois sa force et sa ruse, et par là fait pour désoler et détruire la race civilisée, mais non pour cohabiter avec elle, brûlant les palais romains, et retournant vivre dans sa maison roulante, sur son chariot de guerre. Théodoric était le barbare civilisé, pillant les richesses du monde, pour en jouir, gardant le luxe de ceux qu'il a vaincus, adoptant leurs mœurs, ayant dépouillé le vieil homme et n'y revenant qu'accidentellement, par l'abus du despotisme, qui toujours a ses retours de barbarie. Ce sont là deux tableaux tout à fait distincts, et dont le moindre peut occuper longtemps les recherches et le talent de l'historien.
Qu'il nous soit permis, à cette occasion, de nous étonner d'un oubli? Studieux appréciateur des travaux historiques du siècle dernier, et rendant pleine justice à l'ouvrage si docte et trop peu cité du comte Du Buat, et même au savant et peu lisible abrégé de l'histoire d'Italie par Saint- Marc, comment M. du Roure n'a-t-il fait aucune mention, aucun usage des travaux immortels de M. de Guignes, de cette histoire des Huns, puisée à des sources inconnues de l'ancien monde, et composée par un Sinologue, dont l'érudition spéciale, reconnue de ses pairs, est vraisemblable pour tous, d'après la sagacité profonde, qu'il a portée sur d'autres matières plus accessibles?
Nous regrettons également que, parlant des Gaules, de Glovis et enfin des autres essais de monarchies barbares
qui se faisaient, en face de Rome et de Théodoric, le nouvel historien néglige et semble ne pas compter le travail de mademoiselle de Lézardière, cette œuvre d'une érudition» et nous ajouterons d'une volonté si virile, où tant de textes rares et curieux, tant de faits habilement rapprochés, présentent un système de gouvernement, dont la régularité confond, sans faire croire au savant paradoxe de l'auteur, sur la perfection prématurée de ce Gouvernement représentatif, malheureusement si difficile à maintenir en France, après tant de siècles, et même en pleine civilisation.
Enfin, l'Allemagne, et nous ne disons pas seulement l'Allemagne latine, celle du seizième et du dix-septième siècle, mais l'Allemagne moderne, avec ses travaux de philologie comparée, d'archéologie barbare et d'histoire philosophique, ne devait-elle pas fournir à l'historien de Théodoric un plus riche contingent de recherches et d'études, sur cette société gothique, d'où elle est issue, et dont elle a double réminiscence, par instinct natif et par érudition?
C'est surtout pour toute la partie antérieure à Théodoric que cette omission nous paraît évidente et regrettable. Dans toute cette introduction, en effet, à travers un récit élégant et rapide d'événements fort complexes, l'auteur disserte sur l'ancienne langue des Goths et sur les rapports de filiation qu'elle fait supposer, sur les caractères différents des principales tribus de ce peuple, leurs coutumes immémoriales, leur mélange avec d'autres peuples barbares. Ce sont là des problèmes, dont la critique allemande s'est souvent occupée depuis un demi-siècle, en les étudiant sous des aspects, que ne soupçonnaient ni Tillemont, ni Le Beau, ni Gibbon, et que nous aurions été charmés de connaître, par l'analyse plus rapide et plus nette d'un narrateur français.
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A part même cette source de recherches modernes, un peu négligée par M. du Roure, nous craignons que, dans l'étude des monuments antiques, il n'ait pas fait assez d'usage, nous ne dirons pas des chroniqueurs grecs, qu'il connaît bien et cite à propos, mais de toute la littérature gréco-asiatique , et spécialement des Pères de l'Église orientale. Quels traits de lumière ne lui aurait pas donnés saint Chrysostôme, si zélé pour envoyer des missions catholiques dans la patrie même des Goths, si puissant sur quelques-uns de leurs chefs au service de Rome , et si empressé enfin à initier au sacerdoce , à enrôler dans la milice sainte quelques hommes de cette race guerrière, comme s'il prévoyait déjà l'avènement de leur souveraineté, sur le sol ébranlé de l'Empire! J'aurais aimé, je l'avoue, à retrouver dans le récit de l'historien quelques-unes des vives paroles du patriarche de Constantinople , le jour où, dans l'église des Saints- Apôtres, après une prédication faite par un Goth, récemment ordonné prêtre et entouré de lecteurs de la même nation, il triomphait de cette nouvelle et précieuse recrue, devant les fidèles, les Juifs et les idolâtres, et s'écriait :
« J'aurais voulu que tous les Hellènes fussent ici préce sents, pour entendre ce qui a été lu, et juger quelle est « la vertu du Dieu crucifié, la puissance de la croix, la « noblesse de l'Église, le majestueux accent de la foi, la « honte de l'erreur et la défaite du démon. Les dogmes « des philosophes sont détruits, chez les peuples qui « parlent leur langue; les nôtres prévalent dans les lance gués étrangères. Où sont maintenant les doctrines de « Pythagore et de Platon, et de ceux qui enseignaient « dans Athènes'/ Elles sont oubliées. Où sont les doc- « trines des pêcheurs et des fabricants de tentes? Elles « brillent plus que l'éclat du jour, non - seulement
ce dans la Judée, mais chez les nations barbares, etc
« Que personne ne soit honteux pour l'Église, si nous « avons instruit des Barbares à se lever et à prendre la pa- (v rôle, au milieu d'elle! c'est au contraire sa gloire et le « témoignage de la puissance de la foi. Que les Juifs rou- « gissent, eux qui lisent la lettre et ignorent le sens! Que « les Gentils soient confondus, eux qui voient la vérité, « sont assis à sa lumière et suivent les ténèbres ! Que « l'Église triomphe d'avoir porté partout son vol rapide et « sa splendeur ! »
Il faut le reconnaître d'ailleurs, dans cette ancienne admission des Goths à tous les honneurs du christianisme est en partie le secret de leur puissance contre Rome. Chrétiens de bonne heure, ils furent, par cela même, les plus civilisés et les plus habiles des barbares.
Leur adoption de YArianisme, presque partout, de même date que leur conversion, tout en les associant au progrès moral que l'esprit chrétien portait avec lui, leur laissait un principe de séparation et d'hostilité, qui les aida sans doute à dominer les peuples faibles et mal unis de l' Empire.
Ce même Chrysostôme, si content de voir officier dans les églises de Bysance des Goths devenus prêtres catholiques, allait en ambassade près de Gainas, le principal des Goths ariens qui commandaient une partie des troupes romaines; il obtenait de ces chefs redoutés l'abandon de quelques prétentions arrogantes et la vie sauve pour quelques grands de l'Empire.
Certes, c'étaient là, vers la fin du quatrième siècle, des pronostics assez clairs, des préludes assez menaçants de cette Souveraineté, qu'à la fin du siècle suivant, un Goth devait inaugure)- dans Rome, et qu'il appuyait tout à la fois sur la science civile des vaincus et la force des vainqueurs auxiliaires soldés par l'Empire. Les Goths y tenaient déjà partout garnison, et en connaissaient tous les points
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de communication et toutes les voies intérieures. Ils venaient, pour ainsi dire, lever la carte de leurs conquêtes futures, ou projetées : sous ce rapport, ils avaient pénétré là même, où finalement, ils ne devaient pas laisser de trace durable. C'est ainsi que , dans un ouvrage récent et assez ingénieusement érudit, on a pu mettre en scène, à l'époque du patriarche Cyrille, des aventuriers goths installés au milieu du luxe d'Alexandrie, navigant sur les flots du Nil, et dominant de leur rudesse barbare la population grecque, dont ils prennent tous les vices, en sus de leur propre violence et de leur férocité '.
A part donc les origines, les transformations et les subdivisions de la race gothique, c'est au développement du christianisme dans l'Empire qu'on peut faire remonter la tradition de culture sociale qu'elle reçut, et que Théodoric porta sur le trône guerrier, qu'il établit à Ravenne. En dehors de ces prémices du sujet, qui sont par elles-mêmes une grande et curieuse histoire, nous nous arrêterions volontiers aux commencements de Théodoric, à son éducation savante dans la cour de Bysance, à sa jeunesse exercée sous les tentes de sa tribu guerrière, à son expédition, comme allié de l'Empire contre Odoacre. Là est le grand intérêt et l'unité croissante de l'ouvrage de M. du Roure. Dès ce moment, le caractère de la composition est déterminé ; les événements s' enchaînent et s'expliquent l'un par l'autre; les faits et les personnages se dessinent; et l'homme prédominant s'avance où il est appelé.
L'auteur le suit assidûment; et par un récit animé, le tient sous les yeux du lecteur, sans pourtant cesser d'être attentif à la fortune des autres divisions de la race gothique, et en ayant toujours soin de marquer les circonstances principales et le contre-coup de leurs irruptions
1 Hypathia, in two volumes, etc., etc.
successives. Mais, comme Théodoric est le type le plus fidèle et le plus élevé de cette race, l'auteur reviendrait toujours à lui, quand même il ne l'aurait pas choisi pour le sujet dominant de son récit. 11 y a donc ici l'intérêt d'une histoire générale et d'une biographie, la prédilection pour un peuple, et dans ce peuple pour un homme, et dès lors, cette vivacité à peindre les détails qui est l'àme de l'historien, cette chaleur de récit, sans laquelle 1 histoire est souvent mal comprise, parce qu'elle est lue avec distraction.
Le comte Du Buat, homme fort savant, même à côté des Frêret et des Bréquigny , et esprit ferme jusqu'à l'obstination, avait eu l'idée, très-paradoxale pour son temps, que les barbares du Nord, au lieu d'être les destructeurs, avaient été les réparateurs, sinon de la Cité romaine, au moins de la civilisation générale; qu'ils avaient relevé l'espèce humaine , l'avaient remise dans la voie des grandes choses, et que l'Europe leur était redevable de tout, et d'elle-même.
Cette assertion historique, la contre-partie de Y Essai sur les mœurs de Voltaire et du grand ouvrage de Gibbon, est au fond l'idée génératrice de la moderne philosophie de l'histoire. Elle suppose, sinon la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine, au moins le progrès réellement commencé, à une époque de décadence et continué même sous l'invasion de la barbarie. C'est une thèse de notre temps, mais dont l'idée est fort ancienne et toute chrétienne. Dans l'Occident, elle date de saint Ambroise, de saint Augustin, et de Salvien. Saint Ambroise, répondant à Syminaque, lui disait que l'espèce humaine se perfectionne par degrés, comme l'univers est sorti du chaos; et il ajoutait : que c'est le progrès même de la vie sociale qui conduit l'homme vers un culte plus épuré.
Dans ce système, repris d'une manière plus générale
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par la théorie moderne, la marche du monde vers le mieux n'est jamais interrompue : les plus mauvais temps, les retours les plus fâcheux de barbarie n'y font pas exception. Ce que l'esprit humain perd alors en politesse, en élégance, il le gagne en candeur d'âme et en simplicité de foi; ou enfin, ce qu'il perd tout à fait et sans compensation actuelle et apparente, il se prépare à le regagner avec usure, par un accroissement de fécondité, qu'il n'aurait pas eu, sans cette jachère de barbarie.
Ce consolant système rencontre parfois de graves difficultés, nous en convenons; il passe par de rudes moments, et a besoin alors d'un peu d'aide et de bonne volonté dans le lecteur; mais, il redevient vrai, à la longue; et malgré bien des retardements et des chutes, finalement l'esprit humain se trouve avancé, quand il a longtemps marché même dans les ténèbres, à peu près comme Dante, qui, au sortir des cercles concentriques de l'Enfer, fut si émerveillé de la belle lumière, qu'il voyait resplendir à l'horizon.
C'est ainsi que M. du Roure, soutenu par l'amour des arts et de l'humanité, s'oriente à travers le sixième siècle, et fait aisément ressortir ce que cette époque, plus mêlée que barbare, renfermait encore de culture savante et de germes salutaires. Dans ce chaos, si choquant pour d'autres esprits plus dédaigneux, il a deux préférences inégales, mais pareillement sincères, la religion chrétienne, sa beauté, son ascendant moral, ses bienfaits; la race gothique, sa loyauté, son courage, qui lui semblait mériter, non-seulement le succès qu'elle obtint, mais une plus longue durée de ce succès, et l'honneur de fonder, au lieu de détruire. Car, M. du Roure, en pardonnant bien volontiers aux Goths la destruction de l'Empire d'Occident, s'afflige qu'ils aient eux-mêmes trop peu duré, et qu'ils n'aient pas établi, sur les ruines qu'ils avaient
faites, une monarchie, et même une monarchie constitutionnelle. Il les juge singulièrement appropriés à cette œuvre, que l'Italie n'a pas encore accomplie, depuis eux, et qu'elle a manquée tant de fois, de nos jours.
Cette pensée, toujours transparente dans ses récits, prend même, à la fin du livre, une expression de conviction ardente et de vive partialité , qu'il faut mettre sous les yeux du lecteur , parce qu'elle montre , avec le talent de l'auteur , la raison du plan qu'il a suivi , et la cause des illusions qui peuvent se mêler à ses recherches trèsprécises et à ses vues très-judicieuses.
M. du Roure, en effet, après les savants préliminaires de son ouvrage , n'expose pas seulement la vie entière de Théodoric, ses alliances et ses conquêtes, ses rapports habilement intimes avec le seul État civilisé du monde, l'empire byzantin, et avec les peuples barbares, envahisseurs de la Gaule, sa législation politique et civile, son administration , sa protection des sciences et des lettres. A ce portrait vivement tracé d'un général, d'un roi, d'un fondateur il prétend associer la réhabilitation de tout un peuple. C'est là même un des côtés neufs de son ouvrage. La supériorité de Théodoric, en effet, était assez généralement reconnue, sans être fort bien définie. On voyait en lui une de ces natures vigoureuses qui, dans des temps tumultueux, chez des peuples grossiers ou avilis, s'élèvent par leur propre force, poussent violemment les hommes dans des routes nouvelles, les corrigent de vices que souvent ils gardent eux-mêmes, et sont à la fois réformateurs et barbares, tel qu'un czar Pierre, ou un Ali-Pacha.
M. du Roure ne se contente pas de donner à cette idée première un nouveau jour et de nouvelles nuances d'expressive vérité. Il entreprend de refaire la réputation de la race gothique : et en dépit du préjugé défavorable, dont ce nom même est resté le symbole, il veut établir les
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caractères de cette race, de manière à rendre sa prééminence incontestable entre les peuples barbares , et digne même d'envie pour les peuples policés. Tel est le sens d'un dernier chapitre de son livre, d'un épilogue, ou résumé, qu'on peut citer par anticipation, d'autant que la pensée qu'il renferme éclaire à nos yeux la marche précédente de l'auteur :
« Nous n'avons pas simplement vu , dit-il , dans ces « peuples les derniers appuis de l'unité de la Péninsule, « mais des races généreuses remplies du sentiment de la « dignité humaine et capables de comprendre, de réaliser « tous les progrès sociaux, par cela qu'elles pratiquaient « les mœurs et la liberté. A notre avis , on ne saurait « penser sans un certain dépit à ce que serait devenu par- « ticulièrement ce sénat romain, bien affaissé sous le « poids d'un long despotisme, mais pourtant riche cn- « core, au sixième siècle, de lumières et même de vertus, « s'il se fût peu à peu recruté d'hommes tels que Téias, « Totila, lldibald, Witigès, Indulphe, Ibbas, Marcias, « Roderic, Pitzia^ Tolonic, Uligisale^ Uliaris, et tant d'au- « très, dont les vigoureux caractères n'auraient pu man- « quer de rendre dans Rome de la puissance et de la « vérité aux délibérations publiques. N'y avait-il pas là « plus que le germe de ce beau système d'équilibre et a d'intelligence, dont notre grand publiciste a cherché « l'origine clans les forêts de la Germanie , dernier ber- « ceau des nations gothiques? Et, s'il en est ainsi, que de « temps, que d'eilorts, que de sacrifices sanglants eussent « été épargnés à l'Europe, pour la fondation de ces Con- « stitutions libres et monarchiques tout ensemble , nées « si tard, en Angleterre même, en France, en Espagne, « et encore à naître dans la meilleure part de l'Allemagne « moderne ! Il est pénible , après cela , de voir que les « noms d'Ostrogoths et de Wisigoths restent toujours at-
« tachés à des idées de féroce ignorance , qu'ils soient « pour un peuple la plus grossière injure. Cela est pource tant ; nous n'y changerons rien , et notre faible voix, « perdue au milieu des siècles, avec celle des savants « Du Buat, Fauriel, et quelques autres, ne sera guère « entendue que de ceux qui n'en avaient pas besoin. Oui, « quoi que nous fassions, l'injure subsistera. Nous aurons « beau répéter : « Mais, ces peuples étaient religieux, reste pectaient la conscience de chacun , voyaient dans les « femmes des compagnes, souvent des guides, jamais « des esclaves, les aimaient et les honoraient jusque dans « leurs enfants, en honorant la chasteté. Mais, dans l'État, « ils mettaient au premier rang la liberté, pour laquelle « ils savaient mourir ! Mais, ces Barbares d'origine étaient « plus avancés dans la civilisation , après moins d'un « siècle, que les autres Barbares d'origine qui les accusent « ne l'étaient, au bout de six cents ans! Il valait donc « mieux qu'ils en eussent le dépôt que ces derniers. — « Humains dans la conquête, et cruels seulement dans « la vengeance, ils ont défendu l'Italie, ainsi que le midi « de la Gaule, après les avoir rendus prospères, et n'y « ont point fait les ruines qu'on leur impute! » Vains « discours! La foule prévenue nous répondra par ces « seuls mots : Ostrogoths ! Visigoths ! Taisons-nous donc ; « et reconnaissons une fois de plus qu'il y a des erreurs « indélébiles. »
Malgré ce chaleureux plaidoyer, nous croyons en effet que la réputation historique des Goths ne changera pas, autant que le veut et que le mériterait leur savant défenseur. Le dnons-nous môme? les noms qu'il cite nous rappellent involontairement ce passage piquant des Lettres provinciales, où l'adversaire des Jésuites, assailli par un torrent de noms de casuistes prétendus célèbres, et de forme passablement bizarre, Tambourin, Barcola,
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Strevasdof, etc., s'écrie tout effrayé : O mon père, tons ces gens- là étaient-ils chrétiens1 1
Au fait, pour qui n'a pas lu le curieux travail de M. de Roure, il y a dans sa nomenclature de grands hommes de quoi s'étonner, plutôt que de quoi admirer. Cette fournée de sénateurs goths, dont il aurait voulu ranimer le vieux sénat de Rome, ne réveille nul éclatant souvenir dans les esprits. Aurait-elle été plus puissante sur l'assemblée même qui se réunissait au Capitole? auraitelle étayé et rajeuni ces vieilles murailles privées de leurs antiques symboles et de cet autel de la victoire, qui avait sanctifié leur enceinte? Nous en doutons, sans faire tort à la mémoire de Téias, d'Ildibald, de Witigès, d'Indulphe, etc.. et en les tenant pour braves guerriers et vaillants serviteurs du prince. Ce n'est pas une certaine vigueur barbare, ou même une certaine impétuosité d'ambitieux dévouement qui fonde l'esprit national, la tradition politique, et à plus forte raison les institutions de liberté d'un peuple. Ces braves officiers indigènes de la légion gauloise appelée Alauda, ces étrangers vainqueurs, sous les ordres de César, que le dictateur avait amenés à sa suite dans Rome, et qu'il faisait sénateurs, ces bons et vigoureux barbares, peu faits au luxe citadin du patriciat et si neufs dans Rome, qu'en les voyant, on se recommandait l'un à l'autre malignement, dans les rues, de ne pas leur indiquer Yadresse du sénat, ne servirent pas, tout rudes qu'ils étaient, à relever la fierté législative du grand corps où ils entraient; et c'est en partie de leur descendance que sortit le sénat de Tibère.
Ce n'est jamais sur les intrusions violentes de la conquête, ou sur le choix arbitraire d'un maître que peut se fonder l'indépendance et la dignité d'une assemblée poli-
1 Pascal, Lettres provinciales , v.
tique. Ce que la tradition romaine ne portait plus en elle, ce que lui refusait le sang épuisé de ses patriciens, l'adjonction de Tolonic, d'Uligisaleou àeRoderic ne l'aurait pas donné, Le mal était dans les choses, comme dans les personnes. Depuis qu'un sénateur de bonne et antique maison, Hortalus, bornait son droit de proposition, en séance du sénat, à demander ta l'Empereur une pension, comme arrière-petit-fils de l'orateur Hortensius , il était visible que l'institution avait elle-même dégénéré, comme les hommes ; elle n'était plus, ainsi que nous l'apprennent les Lettres de Syrn.maque et Y Histoire Auguste, qu'un vain cérémonial, un titre sans pouvoir, une décoration lucrative. « 11 n'est plus, écrivait Symmaque, le temps « où nos pères jetaient dans leur correspondance, même « privée, le détail des affaires publiques, qui maintenant « sont futiles et nulles. »
Dans cet abaissement du sénat qui s'aggravait chaque jour, avec la décadence de Rome, ce furent encore quelques héritiers des anciennes familles, quelques titulaires, par descendance ou adoption, des grands noms de la République qui montrèrent parfois, aux dépens de leur vie, un souvenir d'antique vertu. Les affidés personnels, les compagnons de guerre, que chaque Empereur nouveau venu jetait dans le sénat, fussent-ils les plus braves des hommes, n'avaient d'autre religion sénatoriale que l'obéissance au prince qui les avait élevés, ou parfois à son successeur, qui les maintenait au même poste. Du reste, par leur origine et leur promotion, nulle tradition d'indépendance civile, nulle dignité de corps, nulle habitude de liberté légale et de résistance modérée ne leur était naturelle. Par la force des choses, par une invincible conséquence du gouvernement militaire et despotique, le sénat obéissait, souffrait et se taisait, jusqu'au moment où, sous l'abri de quelque catastrophe, il élevait tout à
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coup la voix, pour proscrire le Pouvoir abattu ; puis, devant un Pouvoir nouveau, il retombait dans sa patience et son silence jusqu'à l'incident d'une autre révolution, dont il n'était jamais que le serviteur et l'écho.
Sous Théodoric même, après une si longue infusion du sang barbare dans les veines italiques, lorsque déjà, depuis [deux siècles, les vieux Romains se plaignaient du grand nombre de noms étrangers, qui profanaient les dignités curules, lorsque enfin Théodoric avait constitué, depuis bien des années, son gouvernement mixte de civilisation et de barbarie, ce fut dans quelques rejetons de tiges patriciennes, dans un Symmaque, arrière-petit-fîls de l'ancien consul, dans un Boëce de la maison Anicia, qu'il se trouva du courage, pour dire la vérité, défendre la justice et mourir.
Tant il est vrai que c'est la tradition et l'exemple qui font les caractères, et préservent le mieux les âmes de ces courants de servitude, de ces prosternements universels, qui se rencontrent, à certaines époques! Mais en réalité, et à voir les choses dans leur ensemble, sans trop compter quelques rares exceptions, ce n'était pas là, ce n'était pas dans les dernières étincelles d'esprit civil et sénatorial que se rencontrait la force vivante et durable, à opposer au pouvoir absolu; ce n'est pas là qu'on pouvait espérer le suprême refuge de la liberté humaine. Cette force, ce refuge étaient ailleurs; ils étaient dans la religion, dans une religion pure, humble, sublime, réprimante pour les passions et les besoins terrestres, enthousiaste et illimitée dans ses espérances spirituelles. Tout ce qui restait encore de puissance morale et de libre contradiction devant la tyrannie tenait au génie de cette religion austère et charitable, et particulièrement aussi à la dissidence, qui la séparait de la religion du prince.
Souvent, en effet, la foi catholique, ce puissant et admi-
rable mode du gouvernement des esprits, quand elle croit avoir obtenu la complète adhésion religieuse du Pouvoir civil, ne demande et n'entrevoit rien au delà, prend son triomphe pour la félicité publique, et parait bien moins préoccupée de ces sollicitudes de justice et de liberté , dont elle a été souvent l'interprète, et qui sont aussi de son domaine et de son devoir. Mais, quand elle est avertie par un dissentiment de dogme, quand elle se défie, même en obéissant, alors sa vigilance sur les vérités saintes embrasse aussi toutes les vérités de l'ordre social. Plus attentive, elle est aussi plus secourable ; et, dans son inquiétude sur les intérêts religieux, elle veille plus soigneusement à tous les autres.
C'est ainsi qu'en présence de Théodoric, arien de secte, et entouré d'un état-major arien , le christianisme de Nicée, la foi des grands évêques d'Orient et d'Occident n'ayant plus les mêmes interprètes, mais gardant la même pureté, fut le meilleur contre-poids de la puissance absolue du prince, la dernière protection des peuples et la seule forme possible alors de cette indépendance morale, que l'ingénieux historien aurait encore voulu trouver ailleurs, et dont il aurait aimé à faiie honneur à sa nation favorite.
Nous le croyons, après avoir bien réfléchi à Y utopie sénatoriale qu'a conçue M. du Roure, c'est sous une forme toute différente, au nom d'un tout autre pouvoir, que ce qu'il y avait en effet d'humanité naturelle et d'énergie apprivoisée dans l'humeur des Goths, a pu servir la société civile, et contre-peser le pouvoir absolu, les révolutions fréquentes et le despotisme électif; c'est sous la robe d'évêques, dans l'asile inviolable d'un Concile, à lllibéris, ou à Taragone, qu'on a vu quelques descendants de ravageurs goths, transformés par leur sacerdoce , promulguer, à titre de Canons ecclésiastiques, de véritables lois de justice, d'égalité civile et de liberté dans la'Pénin-
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suie hispanique démembrée de l'empire romain , pour tomber sous la conquête barbare.
C'est ainsi que, dès le sixième siècle , fut donné au monde, par le concile de Tolède, le mémorable modèle d'un ordre social régulier, juste, charitable. Mais, des sénateurs goths, institués à Rome ou à Ravenne par la main de Théodoric (et sans doute il n'en manqua pas), n'auraient nullement hâté, nullement inauguré l'ordre constitutionnel en Europe. Le pouvoir de Théodoric, tel qu'il nous apparaît dans les plaintes de Boëce , dans les lettres officielles de Cassiodore et dans le panégyrique d'Ennodius, ce pouvoir, à la fois de conquérant étranger, de chef militaire et de despote civil, n'aurait été nullement contenu, tempéré par un sénat, où les officiers goths seraient entrés en plus grand nombre. Cela n'aurait empêché ni la captivité et la mort du pape Jean, ni le meurtre du sénateur Symmaque, ni la longue prison, la torture et le supplice de Boëce, ces crimes, où reparait tout entier l'instinct féroce du barbare mal muselé par les lois romaines, et frappant avec impatience ceux qui en étaient encore les gardiens véridiques. Rien surtout, nul renouvellement du sénat, nulle adjonction de sénateurs goths, n'aurait empêché l'action de cette loi qui fait, à de certaines époques, fléchir la civilisation sous la corruption et la violence, la dégrade, l'interrompt, et ne permet qu'elle reprenne son cours qu'après un intervalle de barbarie, par une renaissance laborieuse et sous une forme nouvelle.
C'est donc, malgré le talent et les interprétations un peu admiratives de l'auteur, une histoire de barbares que nous lisons; il n'y a pas ici une continuation de l'ancien monde, ravivé et soutenu par la main puissante d'un soldat de fortune, d'un Dioclétien, d'un Septime Sévère qui saisit la pourpre romaine et qui dirait volontiers, comme
Othon de Germanie, au neuvième siècle : « L'Empire ro- « main ne nous échoit pas nu et dépouillé; il nous arrive « avec toutes ses grandeurs : Non cessit nobis nudum « imper ium; amictum virtute sua venit. »
C'est encore moins un renouvellement hâtif du monde, et comme un essai anticipé des temps modernes, par l'influence d'une religion meilleure que les lois, et par le génie extraordinaire d'un homme : non ; ce n'est rien de cela; c'est un temps mélangé et ténébreux, comme les dernières époques de l'Empire et les commencements du moyen âge. Dans la politique générale de Théodoric, dans ses communications avec les Empereurs de Bysance et avec les chefs barbares de l'Occident, y compris notre roi Clovis, on reconnaît l'usurpateur violent et rusé, s'étayant d'une apparence de droit, d'un prétexte d'investiture, mais ne comptant que sur la force, ne paraissant pas avoir d'ailleurs de prévoyance et d'ambition, au delà de son règne, et ne fondant ni institution, ni succession. Dans son administration, active, minutieuse, étendue sans cesse à tout, on retrouve fréquemment une vaine pompe, une emphase de rhéteur ' , qui vous avertit que vous êtes encore sous la décadence romaine, et que ce sont des lettrés, disciples d'Ausone, qui conseillent le maître et tiennent la plume pour lui.
On sent toutefois que, sous ce vain faste de langage, une volonté nouvelle et virile agit de toutes parts, pacifie et garde l'Occident, ranime l'agriculture, dessèche des marais, élève des forts, peuple des lagunes désertes. C'est une halte dans la désolation et l'appauvrissement de l'Italie; ce n'est pas une ère nouvelle, quoiqu'elle ait duré trente-trois ans. Théodoric, en laissant son vaste et laborieux héritage aux mains d'un enfant, sous la tutelle
1 Voyez Histoire de Venise, par M. Daru, t. i, p. 28.
d'une femme élevée par des Grecs, sa fille Amalasonle, n'affermit sur le trône ni sa race, ni la religion; et l'œuvre de dislocation et de ruine s'acheva promptement, après lui. Le catholicisme, qu'il avait d'abord ménagé, puis opprimé, sans l'affaiblir, entretint et ranima la race vaincue et la rendit assez irréconciliable à la race gothique, pour favoriser contre celle-ci le retour même de la Souveraineté longtemps si odieuse des empereurs d'Occident; et Bélisaire, quatorze ans après la mort de Théodoric, balayait de l'Italie ses Institutions, sa race et son peuple.
Quoi qu'il en soit, et malgré la durée essentiellement viagère de l'œuvre de Théodoric, elle n'en est pas moins mémorable et digne d'étude. Il est des temps, où les peuples n'ont plus de continuité politique, plus d'institutions stables, plus de famille régnante, mais seulement des relais accidentels de Pouvoir, ou de liberté. L'état moral de telles nations ressemble à celui de ces hommes ardents au travail quotidien et aux plaisirs vulgaires, mais sans réflexion et sans prévoyance, dont les jours se succèdent comme autant de vies séparées, ayant chacune son labeur et son ivresse, et s'endormant le soir avec l'oubli de la veille et l'insouciance du lendemain.
Cet état, s'il devient habituel, n'est favorable, il faut en convenir, ni à la puissance extérieure des nations, ni à la dignité des individus. L'instabilité des choses amène alors l'inconstance des caractères et des vues; rien ne se fait que précipitamment et par contradiction au passé ; rien n'est fondé pour l'avenir; rien n'est institution; tout est expédient. Alors même cependant, il peut y avoir quelques leçons instructives à recueillir et quelques curieux exemples de l'art de gouverner le monde et de conduire et soi-même et les autres. C'est ce qui nous semble rendre très-attachante et très-curieuse la plus grande part du travail de M. du Roure.
Comment un jeune Magnai, d'une tribu gothique, élevé en manière d'otage à la cour gréco-romaine de Constantinople, devint-il roi de l'Italie romaine et de ses nombreuses dépendances? comment, avec une armée étrangère, cent mille, deux cent mille Golhs peut-être (car les historiens n'ont pas éclairci ce point), sut-il maintenir, en obéissance et en paix, dans l'Italie et au dehors, plus de vingt-cinq millions d'âmes, le meilleur débris de l'ancien empire d'Occident? Comment, usurpateur et despote, parut-il un protecteur aux peuples soumis, et fut-il surnommé Restaurateur de l'Empire, tout en éteignant peutêtre la dernière étincelle du génie romain? Quel fut enfin le mérite et le bienfait de la législation établie, ou renou- « velée, sous son règne? et que valait le degré de science permis, ou encouragé par son gouvernement? quelle fut cette lumière, quelque temps mise à l'abri des ténèbres du Nord et qui suffit à faire vanter son nom dans les siècles suivants? La plus grande partie des deux volumes de M, du Roure répond savamment, finement, quelquefois avec profondeur, quelquefois par des paradoxes, à ces questions diverses.
Généralement, l'auteur est partial pour le héros qu'il a choisi, jusqu'au moment du moins de ses dernières cruautés. Il le grandit, il le surfait, avant de le maudire très-justement.
Théodoric en effet paraît ne pas avoir eu le génie qui crée, mais seulement le génie qui dure une vie d'homme et suffit au besoin de chaque heure. Ainsi, conquérant reconnu de l'Italie, maître d'une armée et d'une population nombreuse, il ne songea pas à fondre, à entremêler, à tempérer l'une par l'autre ces deux forces; il les tint plutôt absolument séparées, interdisant aux Romains toute entrée dans la milice, tout exercice des armes, toute participation même aux jeux guerriers qui entre-
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tiennent la force et l'adresse, imposant au contraire à tons les Goths établis en Italie et à leurs enfants la profession des armes et l'éducation exclusivement militaire, de telle sorte qu'au bout de trente années, une race conquérante, toujours également belliqueuse et rude, dominait une race indigène tout à fait déshabituée de la guerre.
Mais cette manière de tenir en servage une nation, à l'aide d'une garde qui en est distincte, laisse toujours place dans les esprits à la comparaison du petit nombre des envahisseurs avec la foule de la population asservie. Exclue des Camps1, delà Milice urbaine, et même du Cirque, mais rattachée à la terre et aux travaux des champs, par la paix intérieure et par un certain ordre protecteur de la propriété laissée aux vaincus, la race indigène s'accrut sous Théodoric, en s'aliénant de lui, à mesure qu'il durait, et en se fortifiant de nombre et de haine, au point de laisser les Goths seuls armés, mais sans auxiliaires et sans recrues, au milieu de leur conquête.
Vainement dira-t-on que cette ligne de démarcation rigoureuse entre les envahisseurs et le peuple soumis, que ce privilège exclusif des armes attribué aux premiers, était corrigé par les lois et l'administration de Théodoric, et par sa vigilance à maintenir l'égalité et la justice entre tous. Un article du fameux édit de Théodoric nous montre naïvement l'inconvénient d'un tel système social: « Quiconque, dit cet article, feindra d'être soldat, pour « effrayer quelqu'un, subira la peine de l'exil 2. » Que de choses contenues dans ce mot! Ainsi cette profession de soldat, interdite aux Romains, était en même temps un
1 Cassiod., liv. m, ep. 38 ; liv, vu, ep. 3, 4. Ennod. Pariegyr., in fine.
2 Theodor. Edictum, art. 150.
épouvantail contre eux; elle était non-seulement l'instrument, mais le titre, le manteau de toute violence et de toute oppression : c'était une fonction publique, et la première de toutes , faisant peur à tout le monde , de sorte qu'il était besoin d'en prévenir l'usurpation par une défense et une sanction pénale.
Certes, avec l'ascendant de Théodoric, avec le bonheur qu'il avait eu, en chassant l'envahisseur hérule Odoacre, de paraître délivrer l'Italie plutôt que la conquérir, il eût été facile pour lui, et à la fois plus noble et plus politique de se fier également aux deux peuples, de recruter sa milice parmi les Romains et parmi les Goths, de s'attacher comme général, cette nation qu'il gouvernait comme Roi, et, par là même, de travailler à unir, à confondre les deux races en un peuple. Alors, il n'aurait pas seulement demandé aux Romains des Conseillers lettrés, qu'il employait, comme un pacha turc, ses interprètes grecs , et dont le savoir, resté lettre close pour la race gothique , lui était aussi suspect que nécessaire : il aurait tiré de vaillants officiers des rangs de la jeunesse romaine, et fait élever dans les arts utiles de Rome une élite de cette jeunesse gothique, qu'il semble au contraire avoir voulu conserver ignorante et barbare.
11 est donc vrai de dire que Théodoric , moins grossier destructeur que les autres chefs septentrionaux qui démembrèrent l'Empire, fit cesser la dévastation de l'Italie, en releva même les ruines, en entretint les grands ouvrages publics, en un mot, fut le réparateur des monuments, mais non le réparateur de la nation \ Quoiqu'il en parlât la langue et qu'il en eût adopté le vêtement, il resta toujours étranger pour elle.
1 Naudet, Histoire de la Monarchie des Goths en Italie, p. 120,
Avec un goût de sévère exactitude qui lui faisait aimer l'observation de la loi , comme règle uniforme pour tout le monde , excepté pour lui , il n'en fut pas moins toujours arbitraire et souvent cruel dans son gouvernement, usant de la confiscation et accueillant la délation. Le sénat, réduit sous son règne à des pompes honorifiques, à une vaine assistance dans les cérémonies , n'avait plus même, à défaut de pouvoir politique, ces hautes fonctions judiciaires, que lui avait laissées l'Empire. Théodoric les avait réunies aux attributions de son Conseil privé, afin de tout tenir sous sa volonté absolue, et d'y ramener la justice, comme le reste.
Et cependant, cette prérogative, dont il avait dépouillé le sénat , il la lui rendit , ou il la lui reconnut , pour la honte de ce corps si abaissé, le jour où il le chargea d'informer sur les crimes imaginaires imputés à l'homme le plus illustre de son temps, à Boëce.
C'est là, on devait s'y attendre, la partie la plus attachante, la scène dramatique du savant ouvrage de M. du Roure; c'est le point lumineux d'une histoire souvent obscure: et, en vérité, cela même est une leçon digne de remarque. V état-major de Théodoric, ces lieutenants qu'il avait formés, qui gagnèrent pour lui des batailles en Gaule, en Espagne, en Souabe, et dont quelques-uns passèrent à leur tour un moment sur le trône, après lui, sont restés profondément obscurs; et leurs noms , peu répétés dans les siècles qui suivirent, demeurent inconnus du nôtre : Boëce, philosophe et opprimé, Boëce , esprit généreux et libre sous un prince absolu et barbare, Boëce, victime d'une de ces iniquités judiciaires que les hommes n'oublient pas, lors même qu'ils ont perdu le sentiment et la science de la liberté , Boëce , indignement mis à mort, a rempli de sa renommée tout le moijen-ûye. Un livre qu'il a écrit entre sa condamna-
tiori et sa mort \ livre parfois subtil et diffus , empreint des défauts de son siècle , mais respirant l'amour de la justice, le regret de la liberté et les élévations naturelles d'une âme noble et pieuse , a été transmis avec admiration par les contemporains, a été sans cesse reproduit, imité, et a partagé d'abord, avec les plus sublimes chefsd'œuvre de l'antiquité, l'admiration de l'Europe renaissante aux arts.
11 y a dans cet exemple un utile avis sur les caractères de la vraie grandeur, de celle qui parle au cœur de l'homme et réveille en lui le sentiment inné du beau moral. Sous cette main pesante de Théodoric, entre cette aristocratie brutale des Goths, et cette servitude paisible des Romains désarmés, quatre têtes respectées s'élevaient encore , quatre hommes de science et de vertu étaient comptés, devant le maître; c'était l'évêque de Rome, le pape Jean 1er désigné par le choix du monarque arien , mais sous la condition implicite d'avoir dû le chercher parmi les plus saints prêtres de l'Église romaine; c'était Symmaque, d'une illustre famille sénatoriale , et alors le membre le plus respecté du sénat, religieux et fidèle ami du pape Jean, et beau-père deBoèce; c'était Boëce, d'une des plus antiques maisons du patriciat romain, savant et philosophe, élevé plusieurs fois par Théodoric à la dignité de consul , et investi , par sa confiance , de la fonction plus réelle de maître du palais et des offices, c'est-à-dire de la plus grande part du gouvernement civil; c'était enfin Cassiodore, autre ministre lettré du roi goth , ayant passé du service d'Odoacre à celui d'un nouveau maître, esprit, ce semble, pieux et doux, aimant le bien, mais ne s'indignant pas assez du mal, pour en devenir victime.
1 Boetii liber de Consolât.
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De ces hommes, les trois premiers périrent dans la même année et sous le coup de la même tyrannie, le pape Jean dans les rigueurs d'un cachot, où il fut jeté, au retour d'une mission impossible auprès de l'Empereur de Constantinople, le consulaire Boëce, au milieu des souffrances d'une torture atroce que, dans le secret de la prison , lui fit infliger Théodoric, après avoir sursis quelques mois à l'exécution de la sentence obtenue de la lâcheté du sénat, et enfin, le saint et vertueux Symmaque, par un simple meurtre, ordonné sans jugement.
Le prétexte injuste , invraisemblable de ces fureurs multipliées était une accusation de connivence secrète avec la cour de Bysance, pour le rétablissement de l'Empire grec en Italie ; on alléguait une fausse lettre attribuée à Boëce, et qui ne fut jamais produite sous les yeux du Sénat ; on alléguait contre Symmaque sa douleur sur la perte du gendre et de l'ami qui lui était si cher, et sur la mort du Pape, qu'il vénérait comme un martyr.
Que si Cassiodore survécut à ces sanglantes disgrâces* d'une cour barbare, c'est que sans doute une pieuse placidité d'âme, une résignation laborieuse occupée à sa tâche de chaque jour sous l'impétueux monarque , ne donnait point de prise à la colère et aux soupçons.
On voit en effet Cassiodore assidu au même office, jusqu'à la mort prochaine et pénitente de Théodoric ; on le retrouve sous la régence d'Amalasonte ; et ce n'est qu'à la ruine de la monarchie gothique qu'il se retire dans un monastère de Calabre, au milieu d'une nombreuse bibliothèque accrue par ses soins, pour y prolonger jusqu'à cent ans sa vie studieuse et toute monastique.
Boëce et Cassiodore, et pour ne rien oublier, le panégyriste Ennodius, voilà donc quel fut sous Théodoric tout l'effort littéraire de l'esprit romain asservi aux barbares, ou associé à leur empire ! L'importance que les écrits de
Boëce et de Cassiodore eurent dans le moyen âge n'est nullement la mesure de leur valeur durable. Le recueil volumineux du dernier se partage en rédactions officielles et en ouvrages de piété, ou de science. Sous le premier rapport, ses dix livres de lettres, ou de rescrits sont un monument curieux du règne actif de Théodoric, de ses mille sollicitudes, parfois de son équité, ou du moins des rémissions, que l'esprit grave et doux du Secrétaire d'État pouvait introduire dans ce gouvernement de fer.
Quant aux ouvrages techniques de Cassiodore, aux quatre livres sur les arts libéraux, aux traités sur le style et même sur l'orthographe, ce ne sont que des extraits bien faibles que le moijen âge prit pour le résumé de la science, et qui n'en étaient que la décadence.
Boëce, par l'empreinte originale que ses malheurs ont donnée à son principal écrit, par la forme mélancolique de cet adieu testamentaire, par le mélange heureux des vers à la prose, et quelquefois par un élan de poésie, qui surmonte le déclin du langage et du goût , au sixième siècle, a mérité et doit garder une place à part.
M. du Roure a heureusement traduit, en les resserrant un peu, les meilleures parties de ce livre de la Consolation qui, dès le premier âge de notre langue, avait occupé le talent du poëte Jean de Meung, et en Angleterre avait été traduit par le vieux et grand poëte Chaucer.
Mais, la mémoire de Boëce avait, longtemps auparavant, reçu de main royale un hommage plus illustre encore et vraiment expiatoire. Il est en effet peu de travaux d'esprit plus curieux et plus respectables que le livre de Boëce reproduit et interpolé par le roi Alfred, dans une version anglo-saxonne, dont un savant littérateur anglais a retraduit dans la langue actuelle d'assez nombreux fragments1.
1 Sharon Turner.
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11 est quelquefois très-piquant, quelquefois très-édifiant de connaître , grâce à cette interprétation récente , comment l'âme d'Alfred comprenait celle de Boëce, et ce que te roi ajoutait aux pensées du philosophe. Alfred vivait dans la seconde moitié du neuvième siècle, au temps, à peu près, de la plus grande barbarie moderne ; il n'étendit pas son pouvoir au delà de l'Angleterre, dont il eut souvent à défendre, ou à reconquérir les rivages dévastés; sa ville de Londres, qu'il commença de policer, n'était qu'un amas de bâtiments informes et de cahutes, comparée aux palais , aux obélisques , aux amphithéâtres de Rome, ou même aux magnificences moins grandes de Milan et de Ravennes. Mais, combien les lois et les écrits d'Alfred, empreints déjà de l'esprit de liberté civile qui devait élever si haut l'Angleterre, sont supérieurs aux édits et aux plagiats de science romaine, dont se parait Théodoric ! Le roi goth d'Italie n'est qu'Un spoliateur éphémère , qui se revêt bien ou mal des dépouilles de Rome. Le roi saxon est un génie créateur et bienfaisant, qui apparaît comme le phénomène d'un temps barbare, et que la science des temps modernes aime encore à retrouver, comme une étoile perdue dans l'espace. Théodoric, après avoir usé de la doctrine et de l'autorité morale de Boëce, n'a su que le faire lâchement assassiner; Alfred a noblement adopté la mémoire de ce saint martyr de la philosophie et de la vérité; il en a reproduit les pensées dans la langue de son peuple encore sauvage; et il a su ajouter à cet écrit d'un autre âge et d'une âme grande et vertueuse des sentiments, des vœux, des maximes également dignes d'un sage et d'un roi.