‹ Œuvres de M. Villemain (volume 5)Chapitre 11 sur 23 · SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE, SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE , SAINT BASILE · texte numérisé non relu

SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE, SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE , SAINT BASILE

Nul évêque du ive siècle n'égala le primat d'Egypte pour l'élévation d'esprit et la fermeté d'âme; mais quelques-uns d'entre eux furent plus grands écrivains et plus habiles orateurs. Athanase, malgré son étude savante de l'histoire mythologique et de la philosophie des Grecs, dédaigne presque leur littérature; il cite rarement Homère et n'aspire point à l'éloquence; il ne cherche point à plaire par l'imagination ; il se défend le pathétique; son style enfin, autant qu'il nous est permis d'en juger, clair et naturel, a plus de gravité que de précision et d'éclat ; il semble qu'il ne veut pas être un orateur, mais le dépositaire impassible de la vérité. Sa puissance et sa gloire sont placées plus haut que les tribunes de la terre.

Grégoire de Nazianze au contraire , Basile et Chrysostome appellent à leur secours toutes les inspirations et tous les artifices du talent oratoire. Docile à leur génie , la langue grecque exprime toutes les nouveautés de la foi chrétienne , en paraissant encore l'idiome antique des Lysias et des Platon , ou du moins de leurs premiers imitateurs. On reconnaît le génie grec, presque dans sa beauté native , doucement animé d'une teinte orientale , plus abondant et moins attique , mais toujours harmonieux et pur.

Cette fidélité aux anciens types , cette constance de langage , au milieu d'une si grande nouveauté de sentiments et d'idées, s'explique en partie par l'étude, l'imitation , l'enthousiasme de ces modèles , qui , en devenant

profanes, ne cessaient pas d'être sublimes aux yeux des jeunes chrétiens d'Àntioche et d'Athènes. Leur imagination préoccupée par ces études charmantes les abjurait plus tard, sans les oublier; c'était comme une musique apprise dès l'enfance, et sur laquelle on adaptait les graves paroles de l'âge mûr.

Cette influence littéraire servait puissamment, il n'en faut pas douter , au progrès du christianisme ; et ce n'est pas sans motif que Julien , dans le court espace de son règne, se hâta, pour principale persécution, de prohiber l'enseignement des lettres grecques parmi les chrétiens. Dans l'origine, il est vrai, la prédication chrétienne avait été confiée surtout à des hommes sans culture , à des gens du peuple , comme pour mieux montrer et la vertu propre qui était en elle , et la sympathie qu'elle devait porter aux souffrances du grand nombre. C'est le témoignage des faits, c'est la remarque universelle. Les païens en faisaient une dérision , les chrétiens un titre de gloire. « L'Église du Christ, disait un Père du ive siè- « cle , ne s'est pas formée de l'Académie et du Lycée , « mais du pauvre petit peuple * . » Cette règle cependant ne fut pas sans exception, même alors. Saint Luc appartenait à une profession savante, et Paul , d'un génie si éloquent, n'était pas illettré. Si l'enthousiaste simplicité des apôtres avait d'abord conquis des disciples dans la Syrie, il est visible que les dogmes chrétiens s'étendirent chez des peuples plus éclairés, avec le secours des lettres et de la philosophie grecques.

. Les premiers apologistes dans le 11e siècle , perdus ou conservés pour nous, Meliton, Aristide, Athénagoras, Théophile , Justin , étaient Grecs et savants. Depuis ,

1 « Ecclesia Christi non de Academia et Lyceo , sed de vili pie- « becula congregata est. » (Hieron., in Epist. ad Galatas, cap. v.)

l'esprit philosophique , et en général l'esprit d'étude , disposition fréquente dans l'empire , se porta souvent vers la nouvelle carrière que lui ouvrait le christianisme. Plus d'un sophiste mécontent, ou orgueilleux de son art, monta dans la chaire chrétienne ; plus d'un philosophe , fatigué du doute ou exalté par la contemplation mystique qui s'y mêlait souvent , passa du côté de l'Église , et apporta dans Israël , comme on disait alors , les armes dérobées à l'Egypte. Julien était donc conséquent et habile, s'il avait pu réussir, dans son effort tyrannique pour ôter au christianisme les lettres qui secondaient sa victoire.

« A nous, disait-il avec une hautaine ironie, l'éloquence et les arts de la Grèce, ainsi que le culte des dieux ; à vous l'ignorance et la rusticité, et rien au delà de ces mots, je crois : voilà votre sagesse. » Et il s'autorisait de ce sophisme pour interdire l'instruction à plus de la moitié de ses sujets. Cette défense injuste, blâmée par quelques païens eux-mêmes1, fut ce qui blessa le plus les orateurs chrétiens. Elle ne fit que redoubler leur ardeur pour les sciences profanes qu'on voulait leur arracher comme une arme de défense et de victoire. L'indignation d'un des plus célèbres, de Grégoire de Nazianze, est remarquable par l'amour-propre naïf qui s'y mêle. « Je vous abandonne tout le reste, dit -il en s'a- « dressant aux païens , les richesses , la naissance , la « gloire, l'autorité, et tous les biens d'ici-bas, dont le « charme s'évanouit comme un songe ; mais je mets la « main sur l'éloquence; et je ne regrette pas les travaux, « les voyages sur terre et sur mer que j'ai entrepris pour « la conquérir 2. »

1 Ammian. Marcell. lib. XXV , cap. iv.

2 Sanct. Gregor. Nazianz. Oper. t. I, p. 132.

Nous voilà bien loin de la rudesse de saint Paul , et de son mépris pour les persuasions du langage humain; ce goût des lettres profanes ne fit d'abord que s'accroître parmi les chrétiens de la Grèce, dans le triomphe de leur culte qui suivit la mort de Julien. Leurs orateurs devinrent aussi brillants , aussi amoureux de belles paroles et de digressions savantes que les premiers apôtres avaient été incultes et négligés. Malheureusement cette révolution ne se borna point au langage ; l'Église aussi, l'Église tout entière s'était éloignée de la simplicité des temps apostoliques. Les évêques avaient déposé le bâton de voyage des apôtres, pour monter sur des chars \ qui les portaient avec un fastueux cortège au palais de l'empereur. A la cour ils étaient honorés à l'égal des grands officiers de l'empire. Leur voix était toute-puissante ; seuls ils avaient le droit de tenir des assemblées qui , sous le nom de concile , devenaient les états généraux du monde chrétien. Dans les villes éloignées, la puissance de l'évêque était plus grande encore, et ne trouvait guère d'obstacle que dans les schismes et les ambitions de compétiteurs ecclésiastiques.

Aussi , quoique la religion fût très-puissante, les sectes se fortifiaient. Le zèle même des empereurs pour le christianisme , le prix immense qu'ils croyaient attacher à la pureté de la foi ne servaient qu'à les rendre protecteurs plus ou moins imprudents de la secte qu'ils préféraient.

Ariens ou catholiques prédominaient tour à tour , suivant la volonté du prince, et souvent par le caprice d'une princesse ou les intrigues d'un eunuque de cour. Alors ces évêques si puissants étaient exposés à des retours de

1 Ammian. Marcell. lib. XXVII, cap. m.

disgrâce et de despotisme. Ces persécutions violentes, interrompues sous le règne idolâtre de Julien , recommencèrent sous Valens, par le bannissement d'Athanase; mais, dans cette nouvelle espèce de martyre, tout était changé ; et on peut dire que l'Église chrétienne triomphait encore dans l'humiliation passagère de quelques-uns de ses ministres ; car c'était toujours elle qu'on prétendait venger; c'était pour elle, mal comprise, il est vrai, dénaturée par la passion et l'hérésie; mais enfin c'était pour elle et en son nom que s'armait la puissance impériale.

On concevra sans peine que ce nouvel état de la religion , bien moins favorable à l'enthousiasme et à la vertu que les souffrances et l'humilité des premiers temps, n'aurait pas suscité de si grands apôtres , si la philosophie , les lettres , les arts n'avaient pas en partie passé du côté du christianisme.

Dans les deux Églises, en Orient et en Occident, les Chrysostome, les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Ambroise , les Jérôme et les Augustin surpassaient en érudition et en éloquence tout ce qui restait encore de sophistes païens, et même tout ce qui les avait précédés, depuis les temps de Tacite et de Plutarque; c'était donc sous le rapport du génie une grande et nouvelle époque , une ère glorieuse qui se formait pour l'espèce humaine.

Saint Basile et Grégoire de Nazianze sont les premiers modèles de cette pieuse et docte éloquence consacrée à l'enseignement régulier du peuple. Dans leur bouche , la religion n'a plus cette ardeur de controverse , où se consumait le zèle d'Athanase ; elle n'est plus le glaive qui coupe et qui divise, mais le lien qui rapproche et unit doucement les âmes. Moins occupée du dogme, elle s'applique surtout à la réforme des mœurs et à la conso-

lation des affligés ; souvent c'est le langage simple et tout moral des chaires protestantes , mais animé de cette grâce orientale et de ce jeune enthousiasme dont brillait le christianisme à sa naissance.

Contemporains et rivaux littéraires de Julien qu'ils avaient vu dans les écoles d'Athènes , saint Basile et Grégoire de Nazianze se tinrent à l'écart sous son règne , plutôt peut-être pour échapper à ses séductions , que par crainte de quelque rigueur ; car le frère de Grégoire de Nazianze, Césaire, chrétien zélé comme lui, était médecin du palais impérial , et vivait dans la faveur du nouveau prince qui faisait tous ses efforts pour le ramener au paganisme.

Les deux amis dédaignèrent cet exemple et cette tentation. Basile, d'un an plus âgé que son ami, avait, au sortir d'Athènes, professé l'éloquence, et en même temps plaidé devant les tribunaux dans Césarée , sa ville natale, et l'une de ces cités des Hellènes d'Asie, alors florissantes , où la liberté municipale avait dès longtemps favorisé l'essor du culte nouveau. Malgré l'éclat de son début dans la double carrière de l'enseignement et du barreau , il s'en dégoûta bien vite. Né dans une famille ancienne , d'un père considéré pour le talent et la vertu , ses premiers exemples de famille , sa mère , sa sœur qui fut pour lui une Jacqueline Pascal , le mouvement religieux du monde , son propre génie et l'espoir de consacrer utilement à Dieu ce qu'il avait acquis de science profane , tout le fortifiait dans la foi dont il avait été entouré dès l'enfance , mais qu'il pouvait négliger pour les lettres et la célébrité. « Je comm mençai dès lors , écrivait-il à un ami de sa jeunesse , à « me réveiller comme d'un sommeil profond, et ouvrant « les yeux, à regarder la vraie lumière de l'Évangile et à « reconnaître la vanité de la sagesse humaine. »

Ne peut-on pas croire aussi, dans l'ordre des causes secondes , que l'impression récente de sa rencontre dans Athènes ne fut pas sans influence sur lui? Au moment où Julien , rappelé de l'école auprès du trône , marié à la jeune sœur de l'impératrice Eusébie, et recevant du faible Constance, avec la pourpre de César, le commandement militaire des Gaules , s'ouvrait par des campagnes glorieuses la route à l'empire et aux projets soupçonnés en lui , Basile devait s'attacher davantage au culte menacé , et s'aifermir dans la foi qu'il faudrait défendre un jour. Le signe de cette résolution et de ce progrès fut le baptême qu'il reçut à l'âge de vingt-sept ans , dans la cathédrale de Césarée , devant ses concitoyens réunis, et comme une mission apostolique devant la chrétienté tout entière. Aussitôt, en effet, se délivrant de tout autre soin , même de celui de ses biens , dont il fit d'abondantes aumônes , il partit pour visiter dans les principaux sanctuaires , dans les villes et au désert , cette grande Église d'Orient à laquelle il voulait se dévouer, et que déchirait au milieu de sa gloire la secte d'Arius.

Durant deux ans, il parcourut l'Egypte, la Palestine , la Syrie, la Mésopotamie, écoutant les docteurs de la foi, discutant avec les philosophes, admirant les solitaires, et se munissant d'enthousiasme et de foi par la contemplation des lieux saints et de cette terre témoin de si grands miracles. Là, il se pénétra de conviction et d'ardeur pour les décrets de Nicée , et de respect pour leur inflexible défenseur ; là, il vit dans les ermites Antoine et Paul, le dernier effort de l'ascétisme humain ; il en blâma l'excès et l'abus dans quelques autres, et il étudia les règles de laviecénobitique, de la retraite laborieuse en commun qu'il préférait justement à la contemplation oisive et absolue. De retour dans sa patrie avec ce trésor d'instructions,

il eut bâte d'en faire l'expérience ; et il chercha la retraite, moins en ermite cependant, qu'en homme plein de charité sociale , aimant avec imagination la solitude et la rendant féconde par la méditation et le travail. Dans une lettre à Grégoire de Nazianze qui paraissait encore retenu par le monde, il a décrit lui-même sa riante Thébaïde , bien différente de celle que choisissait l'austère pénitence des solitaires égyptiens.

« Mon frère ' m'avait écrit que tu souhaitais depuis « longtemps te réunir à nous , que ta résolution était « prise; mais j'y crois difficilement, après tant de fausses «promesses. D'ailleurs, pressé de mille soins, je ne « pouvais attendre. Il faut que je retourne dans la pro- « vince du Pont; et là peut-être , si Dieu le veut , je ter- « minerai mes courses. Ayant une fois perdu les vaines « espérances , ou plutôt les songes que je me faisais sur « toi (car j'approuve celui qui dit que l'espérance est le « rêve d'un homme éveillé) , je suis allé dans le Pont , « pour chercher la vie qu'il me faut. Dieu m'y a fait « trouver un asile conforme à mes goûts. Ce que nous « avons souvent pris plaisir à nous figurer en imagina- « tion , il m'est donné de le voir dans la réalité : c'est « une haute montagne enveloppée d'une épaisse forêt , « arrosée du côté du nord par des sources fraîches et « limpides. Au pied s'étend une plaine incessamment « fertilisée par les eaux qui tombent des hauteurs : la « forêt qui jette à l'entour ses arbres de toute espèce , «< et plantés au hasard, lui sert, pour ainsi dire , de mur « et de défense.

«< L'île de Calypso serait peu de chose auprès, quoique « Homère l'ait admirée plus que toutes les autres pour « sa beauté. Ce lieu se partage en deux vallées profondes ;

* Sanct. Basil. Oper. t. III , p. 89.

u d'un côté, le fleuve qui se précipite de la crête du mont, « forme par son cours une barrière continue et difficile « à franchir ; de l'autre , une large croupe de montagne « qui communique à la vallée par quelques chemins tor- « tueux, ferme tout passage. 11 n'y a qu'une seule entrée, « dont nous sommes les maîtres.

« Ma demeure est bâtie sur la pointe la plus avancée « d'un autre sommet ; de sorte que la vallée se découvre « et s'étend sous mes yeux , et que je puis regarder d'en « haut le cours du fleuve plus agréable pour moi que le « Strymon ne l'est aux habitants d'Amphipolis. Les eaux « tranquilles et dormantes du Strymon méritent à peine « le nom de fleuve ; mais le mien , le plus rapide fleuve ss que je connaisse , se heurte contre une roche voisine , « et repoussé par elle, retombe en torrent qui me donne « à la fois le plus ravissant spectacle et la plus abondante « nourriture ; car il a dans ses eaux un nombre prodi- « gieux de poissons.

« Parlerai -je des douces vapeurs de la terre, et de la « fraîcheur qui s'exhale du fleuve? Un autre admirerait « la variété des fleurs et le chant des oiseaux; mais je n'ai « pas le loisir d'y faire attention. Ce qu'il y a de mieux <: à dire de ce lieu , c'est qu'avec l'abondance de toutes « choses , il me donne le plus doux des biens pour moi, « la tranquillité. Non-seulement il est affranchi du bruit « des villes ; mais il ne reçoit pas même de voyageurs , « excepté parfois quelques chasseurs qui viennent se << mêler à nous ; car nous avons aussi des bêtes fauves , « non pas les ours et les loups de vos montagnes , mais « des troupeaux de cerfs et de chèvres sauvages , des « lièvres et d'autres animaux semblables. Pardonnez-moi « donc de fuir vers cet asile. Alcméon lui-même s'arrêta, « quand il eut rencontré les îles Échinades. »

Ces agréables peintures, ces poétiques allusions ne

sentent pas l'austérité du cloître. Il n'est pas douteux cependant que saint Basile ne suivît dès lors, avec quelques amis, une règle de vie religieuse, dont il était le fondateur, et qui s'est perpétuée de nos jours dans les monastères de la Grèce et de l'Orient. Mais cette règle , mêlant à la vie contemplative les travaux des champs et l'étude, s'éloignait également des rigueurs impitoyables et de l'indolente quiétude de quelques moines d'Orient , vrais fakirs du christianisme.

En face de son asile, sur l'autre rive de l'Iris qui, descendu des montagnes d'Arménie, se jette dans l'Euxin, était un bien de campagne héréditaire dans la famille de Basile, et où sa mère et sa sœur venaient de fonder un couvent de femmes , tandis que son frère aîné habitait un ermitage aux bords du même fleuve. Ainsi entouré, Basile s'éloignait rarement de sa retraite ; il eut enfin la joie d'y attirer, à côté d'autres amis , celui qu'il aimait le plus , Grégoire de Nazianze , qui , dans la vivacité de l'âge et du talent , avec un caractère froissé par le monde et tourmenté dans le désert , demandait à la vie religieuse un état intermédiaire , réglé sans être asservi , et calme sans solitude. La petite communauté était pauvre ; mais la sobriété et le travail des mains suppléaient à tout : on bêchait, on arrosait la terre; on exploitait des bois et des carrières. Une part des journées était consacrée à l'étude des lettres chrétiennes , à l'instruction de quelques disciples venus de Grèce et d'Asie , à la prière et aux chants religieux ; et Grégoire de Nazianze se" souvient presque avec un égal plaisir des belles hymnes qu'il avait entendues dans le chœur de la rustique chapelle, et du platane qu'il avait lui-même planté dans le jardin du monastère naissant.

11 se lassa cependant , et retourna dans sa patrie , tandis que Basile faisait le voyage de Constantinople , pour

seconder l'évêque d'Àncyre dans ses luttes contre Eunomius , interprète célèbre et nouveau de l'hérésie d'Arius. Basile n'était pas prêtre encore : il n'avait dans l'Église que l'humble titre de lecteur. Julien , qui , durant son christianisme apparent , avait porté ce même titre , venait de ceindre le diadème impérial , et à la tête de légions victorieuses , déployant sur ses aigles les images des dieux, il montrait à découvert ses desseins et son génie. Une nouvelle persécution s'annonçait , bien autrement profonde et redoutable que celle des empereurs ariens. Basile le comprit ; et tout en suivant avec respect l'ordre et les délais de la promotion au sacerdoce , il avait hâte d'entrer plus avant dans la cause de l'Église en péril. Mais ta destinée de Julien s'acheva plus vite encore que la vocation de son ancien condisciple. Il eut cependant le temps de s'occuper de Césarée pour lui faire éprouver ses rigueurs. Des temples magnifiques dont cette ville était décorée, avant sa conversion au christianisme , il restait encore un temple de la Fortune : un incendie soudain le détruisit. Julien, doublement irrité de la profanation et du présage sinistre, fit punir de mort quelques chrétiens qui parurent innocents et martyrs. Cela rend d'autant plus douteux qu'il ait à cette époque écrit à Basile les lettres conservées sous son nom , et d'ailleurs peu dignes de lui. Trop de défiance et de haine séparait désormais l'empereur païen et les deux jeunes apôtres. Tandis que, jaloux de s'appuyer contre le christianisme d'une grande victoire sur les ennemis de l'empire , Julien rassemblait ses troupes et s'avançait vers la Perse , en multipliant les cérémonies propitiatoires et les offrandes , Basile prenait les degrés inférieurs du sacerdoce ; et dans Césarée , l'année suivante, quand déjà Julien n'était plus, il fut ordonné prêtre par Eusèbe, nouvel évêque de la province. Gré-

AU QUATRIÈME SIÈCLE. Mo

goire de Nazianze aussi, malgré son indécision presque égale à son ardeur, venait d'être engagé dans le sacerdoce, et en avait reçu le signe de la main même de son père , évêque de Nazianze. Ainsi se trouvaient rapprochés les deux amis. Ensemble ils triomphèrent de la délivrance du christianisme , Grégoire de Nazianze avec une vivacité de haines et d'invectives qui atteste quelle avait été la grandeur du péril et des craintes ; Basile avec une éloquence plus calme , qui marque la force et la gravité de son âme. Mais l'éclat même de cette éloquence , en excitant l'admiration de son ancien maître , le païen Libanius, souleva contre lui d'âpres jalousies et l'inimitié même de l'évêque Eusèbe.

Sa solitude lui restait ; il y retourna souvent , et n'en sortit que pour encourager la formation de nouveaux monastères et servir l'évêque de Césarée , dont sa sagesse réussit enfin à dissiper les défiances. Puissant par la controverse et la science , il l'était encore plus par la charité. Dans une grande famine dont la Cappadoce et le Pont furent affligés, et qui désolant aussi les pays voisins, rendait tout secours difficile, il consola le peuple, émut la pitié des riches , donna tout son bien et une partie du leur aux malheureux, sans distinction de croyance , et en soulageant avec la même libéralité les ariens, les juifs et les idolâtres.

A la mort d'Eusèbe, il fut choisi pour lui succéder. Possesseur de cette dignité pendant vingt ans, et métropolitain de la Cappadoce , sa vie n'offre pas ces vicissitudes aventureuses qui attachent à l'histoire d'Athanase ou de Jérôme : mais elle impose par le spectacle d'une vertu constante et d'un beau génie. Saint Basile fut le véritable évêque de l'Évangile , le père du peuple , l'ami des malheureux , inflexible dans sa foi , mais infatigable dans sa charité. Pauvre lui-même de cette pauvreté qui

déjà devenait rare dans l'Église chrétienne, il n'avait qu'une seule tunique1, et ne vivait que de pain et de grossiers légumes ; mais il employait des trésors à embellir Césarée. Il fit bâtir pour les étrangers et pour les indigents un hospice que Grégoire de Nazianze appelle une seconde ville ; il établit de nombreux ateliers et des écoles.

Le zèle aveugle de Valens pour l'arianisme menaça plus d'une fois l'archevêque de Césarée. Il brava le préfet de l'empereur et la colère de l'empereur lui-même. Les historiens ecclésiastiques ont raconté qu'un ordre d'exil allait être donné contre Basile, lorsque le fils de l'empereur tomba malade; le saint évêque se mit en prière , et l'enfant guérit ; mais ensuite ayant été baptisé par un évêque arien , il retomba malade et mourut. Ils ajoutent que l'empereur ayant voulu signer l'ordre d'exil, sa plume se brisa par trois fois. Il n'est besoin de ces prétendus miracles pour expliquer l'ascendant de l'archevêque de Césarée sur un prince faible et furieux. Basile reçut Valens dans l'église, derrière le voile du sanctuaire , lui parla longtemps , et sut apaiser sa colère par un mélange de force et de douceur.

L'archevêque de Césarée fut souvent mêlé dans la suite aux querelles religieuses de sa province et de tout l'Orient ; mais il est plus intéressant de le contempler instruisant par ses paroles les pauvres habitants de Césarée , les élevant à Dieu par la contemplation de la nature, leur expliquant les merveilles de la création , dans des discours où la science de l'orateur, formé dans Athènes , se cache sous une simplicité persuasive et populaire. C'est le sujet des homélies qui portent le nom d' Hexaméron . Parmi des erreurs de physique com-

1 Sanct. Gregor. Nyssen. Oper. 1. 111 , p. 489.

mîmes à toute l'antiquité , elles renferment beaucoup de notions justes, de descriptions heureuses et vraies : on croirait lire parfois de belles pages détachées des Études de la nature ; c'est le même soin pour montrer partout Dieu dans son ouvrage; c'est la même imagination spéculative et tendre pour s'élever aux bontés du Créateur, la même délicatesse, la même sensibilité dans l'expression pour les faire comprendre et les faire aimer.

On ne lit pas de semblables discours sans songer avec étonnement à ce peuple grec chez qui des artisans , des ouvriers occupés à gagner leur pain de chaque jour f comme dit l'orateur, étaient sensibles à de telles instructions , y répondaient par des applaudissements et des larmes.

Quel charme dans le début de quelques-unes de ces homélies ! « Il est des villes , dit l'éloquent orateur, qui, « depuis le lever du jour jusqu'au soir, repaissent leurs « regards du spectacle de mille jeux divers; elles ne se « lassent pas d'entendre des chants dissolus qui font ger- « mer la volupté dans les âmes ; et , souvent, on nomme « heureux de tels hommes , parce que , laissant les soins « du commerce et les arts utiles à la vie , ils passent dans « la mollesse et le plaisir le temps qui leur est assigné « sur la terre. Ils ne savent pas que le théâtre de ces t jeux impurs est une école de vices pour ceux qui s'y « rassemblent.

« Quelques autres qui sont passionnés pour les courses « de chevaux, croient combattre en songe, attellent leurs «chars, changent leurs écuyers , et, dans le sommeil, «< ne sont pas délivrés de la folie qui les tourmente le «jour; et nous que le Seigneur, le grand artisan des «< merveilles appelle à la contemplation de ses ouvrages , « nous lasserons-nous de les regarder, ou serons-nous « paresseux d'entendre les paroles de l'Esprit-Saint? Ne

«< nous presserons-nous pas plutôt autour de ce grand « atelier de la puissance divine , et reportés en esprit « vers les temps antiques, ne saurons-nous pas embrasser « d'un regard tout l'assemblage de la création? »

Fidèle à ce plan théologique et poétique, l'orateur expliquait chaque matin et chaque soir l'ordre des saisons, les mouvements de la mer, les divers instincts des animaux, leurs migrations régulières, l'existence de l'homme , et les merveilles de sa nature.

Sans doute il s'éloigne bien de la cosmographie des Hipparque et des Ptolomée ; et on peut voir dans ces discours la trace de ce mouvement rétrograde , de ce déclin prématuré que la religion mal comprise imprimait aux sciences naturelles cultivées naguère avec gloire par l'école d'Alexandrie : ils n'en sont pas moins remplis de notions d'autant plus curieuses, qu'elles étaient populaires et offrent un témoignage du temps ; mais ce qu'il faut y chercher surtout , c'est l'expression de ce spiritualisme auquel la nature sert de texte et d'inspiration.

« Si quelquefois1, s'écrie l'orateur, dans la sérénité « de la nuit, portant des yeux attentifs sur l'inexprimable « beauté des astres, vous avez pensé au créateur de toutes « choses ; si vous vous êtes demandé quel est celui qui a « semé le ciel de telles fleurs, si quelquefois, dans le jour, « vous avez étudié les merveilles de la lumière , et si vous « vous êtes élevé, parles choses visibles, à l'être invisible ; « alors vous êtes un auditeur bien préparé, et vous pouvez « prendre place dans ce magnifique amphithéâtre ; venez : « de même que, prenant par la main ceux qui ne connais- « sent pas une ville , on la leur fait parcourir; ainsi je vais « vous conduire, comme des étrangers, à travers les mer- « veilles de cette grande cité de l'univers. »

! Sanct. Basil. Oper. 1. 1, p. 60.

Partout les vérités morales viennent se mêler aux descriptions que trace l'orateur ; et le spectacle du monde n'est pour lui qu'un sujet de pensées religieuses. Cette magnificence des cieux lui rappelle quelque chose de plus grand. « Là, dit il, est notre antique patrie d'où le démon « homicide nous a précipités. Si des choses créées pour le « temps sont si grandes , que seront les choses éternelles ? « Si les choses visibles sont si belles , que seront les invi- « sibles? Si l'immensité des cieux dépasse la mesure de « la pensé humaine , quelle intelligence pourra pénétrer « dans les profondeurs de l'éternité? Ce soleil périssable « et pourtant si beau , si rapide dans ses mouvements , « et dans sa grandeur proportionnée au monde , œil de « la nature qu'il embellit de sa lumière , s'il nous offre « une contemplation inépuisable, que sera dans sa beauté « le soleil de la justice divine? »

Quand il a parcouru ainsi des regards et de l'imagination quelque partie de l'univers , quelque point de vue de l'infini, il revient à ses auditeurs par des allocutions d'un charme inexprimable. A-t-il expliqué devant le peuple de Césarée la création et les mouvements de la mer, il termine par ces paroles pleines d'un enthousiasme oriental : « Mais puis-je apercevoir « la beauté de l'Océan tel qu'il parut aux yeux de son « créateur1? Que si l'Océan est beau et digne d'éloge « devant Dieu, combien n'est pas plus beau le mouvement « de cette assemblée chrétienne, où les voix des hommes, « des enfants , des femmes , confondues et retentissantes « comme les flots qui se brisent au rivage , s'élèvent , au « milieu de nos prières, jusqu'à Dieu lui-même! »

Cette imagination sensible et pittoresque se retrouve dans tous les autres discours de saint Basile, dans ses

1 Sanct. Basil. Oper. t. 1 , p. 39.

lettres, dans ses moindres écrits. Passionné pour l'éloquence et la poésie antiques, il voulait en inspirer le goût, en recommander les monuments aux jeunes chrétiens de ce monde grec d'Europe , d'Afrique et d'Asie. Il écrivit pour eux un traité sur le bon usage à tirer de la lecture des auteurs profanes , c'est-à-dire sur la manière d'y chercher les semences de vérités naturelles et les principes de vertu qu'ils renferment. Évidemment ce travail est encore un souvenir et une suite de la lutte contre Julien. Plus la maligne intolérance de l'empereur avait prétendu dépouiller le christianisme de l'arme et de la parure des lettres , plus les deux élèves d'Athènes voulaient assurer à leur foi cette sauvegarde chère à leur génie. Basile, d'un naturel plus grave que son ami, n'attachait pas cependant moins de prix à la beauté du langage. Son âme était austère, et son imagination brillante; le scrupule de son orthodoxie ne tenait pas contre l'attrait de l'éloquence , ou de ce qui semblait la promettre; il envoyait de sa province de Cappadoce de nombreux disciples au rhéteur païen Libanius. Il lui demandait pour eux des paroles élégantes, bien sûr de leur donner lui-même une conviction forte. Peut-être ne savait-il pas assez , malgré sa foi , combien l'émotion vraie peut se passer de la science de bien dire. Heureusement sa composition est plus simple que son goût. Initié par le sacerdoce à cette étude des passions et des maladies de l'âme, où le génie d'Aristote cherchait les principes de l'éloquence, il y trouve pour peindre et émouvoir l'homme un art plus profond que celui des rhéteurs qu'il admire.

Plusieurs de ses homélies ne sont que des traités de morale contre l'avarice, l'envie, l'abus de la richesse; mais il faut l'avouer, l'onction évangélique leur donne un caractère nouveau. Saint Basile est surtout le prédi-

cateur de l'aumône ; il a compris , mieux que personne , ce grand caractère de la loi chrétienne, qui ramenait l'égalité sociale par la charité religieuse. Le triomphe de ses efforts, c'est d'attendrir le cœur des hommes, c'est de les rendre secourables l'un à l'autre : l'état malheureux du monde le voulait ainsi. Ce n'était pas une fiction oratoire, que le passage où saint Basile ! décrit le désespoir et les incertitudes d'un père forcé de vendre un de ses enfants pour avoir du pain. La misère, née de la tyrannie, rendait ces exemples communs : la loi les permettait. N'était-ce pas alors une providence que la voix de l'orateur qui s'élevait pour prohiber ces barbares commerces , pour consoler le pauvre, pour émouvoir le riche?

Sans doute l'orateur s'emporte trop loin , lorsqu'il n'établit aucune distinction entre le riche et le voleur, considérant le bien que le riche refuse aux pauvres comme un larcin qu'il leur fait. Mais telle était cette éloquence des premiers temps , énergique , passionnée , frappant avec force sur des âmes engourdies par la mollesse; elle contre-pesait tous les vices d'une société dure et corrompue; elle tenait lieu de la liberté, de la justice et de l'humanité qui manquaient à la fois; elle promettait le ciel, pour arracher quelques bonnes actions sur la terre. C'est à saint Basile qu'appartient cette belle idée si souvent développée par Massillon : Que le riche doit être sur la terre le dispensateur des dons de la Providence, et pour ainsi dire l'intendant des pauvres.

Saint Basile n'excelle pas moins dans les peintures de la brièveté de la vie, du néant des biens terrestres, de la tromperie des joies les plus pures. Après les anciens philosophes, il est éloquent d'une autre manière sur ce texte monotone des calamités humaines. La source de cette

1 Sanct. Basil. Oper. t. Il , p. 46.

éloquence est dans la Bible , dont il aime à emprunter la poésie, plus pittoresque et plus hardie que celle des Grecs. Il renouvelle les fortes images de la muse hébraïque ; mais il y mêle ce sentiment tendre pour l'humanité, cette douceur dans l'enthousiasme, qui faisait la beauté de la loi nouvelle. Les yeux élevés vers le ciel, il tend des mains secourables à toutes les misères : il veut soulager autant que convertir.

Ses discours font aisément concevoir la puissance qu'il avait sur l'esprit du peuple. Faible de corps, consumé par la souffrance et les austérités , un zèle ardent le soutenait dans ses prédications continues , ses courses pastorales, ses voyages. Quand il mourut, tout le peuple de la province accourut à ses funérailles. Les païens, les juifs le disputaient aux chrétiens par l'abondance de leurs larmes; car il avait été le bienfaiteur de tous. Plusieurs personnes ayant péri dans la foule prodigieuse qui se pressait à son convoi , on les trouvait heureuses d'être mortes un tel jour; et plus d'un enthousiaste dans son christianisme idolâtre les nommait des victimes funéraires l.

Que si maintenant, à quinze siècles de distance, loin de ces mœurs étranges, loin de cette société où le polythéisme, l'Évangile, les fables populaires, les philosophes, les martyrs, avaient tant agité l'imagination des peuples, on cherche l'orateur de Césarée dans les pages d'un livre , combien n'admire-t-on pas encore son âme et son génie ! Peut-être même cette éloquence est-elle plus à l'épreuve du temps que les harangues des grands orateurs profanes; car enfin la cause de l'humanité est plus durable que celle d'un citoyen ou d'une république célèbre; et les variations de costume sont peu de chose, quand il s'agit

1 &i>ixa.TX erciTâipia.

de l'intérieur de l'homme , de ses incertitudes , de ses espérances , de toutes ses misères et de son besoin d'immortalité. Ces idées, si présentes dans la réalité, nous échappent cependant bien vite , quand l'imagination ne les fixe pas en nous par l'énergie du langage. L'écrivain moraliste surtout doit être éloquent pour être écouté : c'est la puissance de l'orateur de Césarée; tout devient image dans sa langue expressive et poétique. Les comparaisons , les allégories rendent visibles toutes ses pensées. «De même, dit-il, que ceux qui dorment dans « un navire sont poussés vers le port1, et sans le savoir « arrivent au terme de leur course , ainsi dans la rapi- « dite de notre vie qui s'écoule , nous sommes entraînés « d'un mouvement insensible et continu vers notre der- « nier terme. Tu dors , le temps t'échappe ; tu veilles et tu « médites, la vie ne t'échappe pas moins. Nous sommes « comme des coureurs obligés de fournir la carrière. Tu « passes devant toutes choses , tu laisses toutes choses « derrière toi; tu as vu sur la route des arbres, des prés, « des eaux, et ce qui peut se rencontrer d'agréable aux «< regards. Tu as été un moment charmé, et tu as passé « outre ; mais tu es tombé sur des pierres, des précipices, « des rochers , parmi les bêtes féroces , les reptiles veni- « meux et d'autres fléaux. Après en avoir souffert, tu « les as laissés encore derrière toi. Telle est la vie : ni ses « plaisirs ni ses peines ne sont durables. »

Bossuet renouvelait devant une cour voluptueuse ces fortes images dont saint Basile avait frappé les habitants de Césarée. La puissance de son génie ajoutait à la terreur; mais il n'y avait plus cette première ferveur d'enthousiasme qui transportait les chrétiens du ive siècle. Bossuet sans doute était plus sublime; mais il n'était

1 Sanct. Basil. Oper. t. III , p. 532.

pas plus éloquent ; car l'éloquence se compose de l'action qu'elle produit, autant que du génie qu'elle atteste.

Saint Basile eut un frère aussi célèbre que lui dans les annales ecclésiastiques, mais qui ne saurait trouver la même place dans l'histoire de l'éloquence. On peut observer qu'à cette époque le zèle religieux saisissait presque toujours des familles entières. On voyait, comme dans la tribu de Lévi , des pontifes remplacés par leurs fils et plusieurs frères entrant à la fois dans le sacerdoce.

Ce frère de saint Basile , qui portait le nom de Grégoire , comme le célèbre orateur de Nazianze , avait d'abord embrassé la vie du siècle. Il s'était marié , et enseignait la rhétorique , profession si honorée à cette époque , où cependant l'art de la parole privé des grandes occasions que donnent les États libres n'avait plus d'exercice réel que dans l'Église chrétienne. Suivant une pratique alors commune, il se sépara de sa femme pour s'attacher au sacerdoce ; mais le goût des lettres et de la philosophie profane l'entraînait toujours. Son frère et ses amis l'en blâmaient. Il hésitait entre Platon et l'Évangile ; et la trace de ses longues incertitudes se retrouve dans les abstractions philosophiques qui bigarraient sa théologie.

Saint Basile le fit élire évêque de Nysse , dans la Cappadoce. 11 défendit la doctrine d'Athanase, fut persécuté sous Valens , protégé sous Théodose , parut avec éclat dans les conciles , à la cour, et prononça dans Constantinople les oraisons funèbres de l'impératrice Flaccille et de sa fille Pulchérie. Le recueil de ses ouvrages nous offre aussi un Eexaméron comme celui de saint Basile, et quelques discours sur la création de l'homme , où se trouvent de curieux détails d'anatomie : mais l'évêque de Nysse n'avait pas , comme saint Basile, le don de tout

embellir par l'imagination et le sentiment. Sa méthode est sèche, ses allégories sont subtiles.

Il n'a pas non plus cette couleur orientale qui charme dans la plupart des orateurs de l'Église grecque : chose singulière ! il est mystique par le raisonnement seul ; il est mystique sans être enthousiaste. Son âme n'est point échauffée par les grands spectacles du christianisme naissant ; mais il a l'air d'appliquer les catégories d'Aristote à cette œuvre d'inspiration et de foi.

Du reste la supériorité de sa raison est souvent remarquable. Il avait été chargé par l'empereur de réformer les Églises de Palestine et d'Arabie ; et à cette occasion il visita les saints lieux. Il n'en jugeait pas moins avec une sage sévérité ces pèlerinages qui commençaient à devenir très- fréquents. Après avoir blâmé la licence et la vie aventureuse qu'entraînaient souvent de tels voyages , il ajoute : « i Celui qui visite les lieux saints a-t-il un avants tage sur les autres hommes, comme si Dieu habitait « corporellement dans ces lieux , et s'était éloigné de « nous, etc., etc.? Ce n'est pas le changement d'habita- « tion qui nous rapproche de Dieu. Quelque part que vous « soyez, Dieu viendra vers vous , si votre âme est un asile « digne de le recevoir. Si l'homme intérieur, en vous , « est plein de pensées coupables , quand même vous se- « riez sur le Golgotha , sur le mont des Oliviers , devant « le sépulcre de la résurrection , vous êtes aussi loin de « Jésus-Christ que ceux qui n'ont jamais professé sa loi. « Conseillez donc à vos frères de s'élever vers Dieu , et « non de voyager de Cappadoce en Palestine. »

Grégoire de Nazianze , bien supérieur à l'évoque de Nysse , n'égale pas le génie de saint Basile ; mais il a dans l'imagination quelque chose de plus brillant et de plus

1 Sanct. Gregor. Nyssen. Oper. t. III, p. 613.

gracieux. Son père, attaché longtemps à une secte de théistes illuminés, embrassa le christianisme, et devint évêque de Nazianze. Le jeune Grégoire , envoyé d'abord aux écoles de Césarée , puis dans Alexandrie , puis dans Athènes, parcourut , comme saint Basile, tout le champ de la philosophie grecque pour arriver à l'Évangile. Il paraît même que Grégoire de Nazianze resta plus longtemps que son ami dans Athènes , et y donna des leçons d'éloquence ; mais après quelques retards il alla rejoindre saint Basile dans la solitude dont nous avons vu plus haut la riante description.

Pendant le règne de Julien , pour remplacer la lecture des poètes profanes, interdite aux chrétiens, il imita les formes diverses de leurs ouvrages dans des poëmes religieux. Souvent il reprit ce travail à d'autres époques de sa vie, et il s'en servit pour exhaler librement les inquiétudes et les chagrins de son âme.

Saint Basile, élevé sur le siège archiépiscopal de Césarée, avait contraint son ami d'être évêque de Sasime , petite bourgade à l'extrémité de la province, triste et pauvre séjour où le brillant élève d'Athènes se trouvait exilé1. Les plaintes amères de saint Grégoire , les violents reproches qu'il adressait longtemps après à la mémoire de Basile , prouvent que les plus grands saints sont des hommes, et qu'une amitié si pure ne fut pas sans orages. Saint Grégoire rejeta bientôt une tâche qui lui déplaisait, pour venir soulager son père dans l'administration de l'Église de Nazianze. Il instruisait le peuple de cette ville , il le défendait contre les vexations des gouverneurs romains , et il exerçait par l'éloquence et la vertu cette espèce de tribunat religieux , qui , dans ces premiers siècles, fit en partie la puissance du sacerdoce.

1 Sanct. Gregor. Nazianzen. Oper. t. II, p. 44.

Ce caractère de la prédication primitive est remarquable; au lieu de recommander l'exercice rigoureux du pouvoir, elle était favorable aux intérêts du peuple; elle îéclamait toujours pour lui la justice et l'indulgence. Les abus du despotisme impérial ne rendaient que trop nécessaire cette protection qui tenait lieu de liberté. On sent combien les idées évangéliques si récentes encore, les doctrines de pauvreté, d'égalité, la rançon de l'homme par le sang d'une victime céleste donnaient de force à ces réclamations du christianisme en faveur du peuple et des opprimés.

Cicéron , parlant à la grande âme de César , lui conseillait la clémence et la bonté , parce que rien n'est si populaire, et que ces vertus rapprochent des dieux. Mais au tve siècle, lorsqu'il fallait toucher un chef militaire ignorant et féroce, un préfet tyrannique, on ne pouvait invoquer ni la popularité ni la gloire. Il fallait d'autres idées, d'autres promesses. Le christianisme était admirable en cela. Il n'est rien de plus intéressant qu'un discours où Grégoire s'adresse tour à tour au peuple de Nazianze, et au gouverneur romain accouru pour châtier une sédition. Ses premières paroles sont toutes de consolation et d'espérance. Il veut partager la destinée de ses frères; il les plaint, les apaise, et ne les accuse pas ; puis , quand il s'adresse au gouverneur romain , son langage devient plus sévère : « Offrez en hommage à « Dieu la bonté , dit-il * ; c'est de tous les dons le plus « cher à ses yeux, c'est l'offrande sans tache, et qui « provoque le plus la munificence de Dieu, etc., etc. « Que rien ne vous fasse renoncer à la pitié et à la dou- « ceur, ni l'empire des circonstances, ni la crainte du « maître, ni l'espoir de plus hautes dignités, ni l'orgueil

1 Sanct. Gregor. Nazianzen. Oper. I. I , p. 337.

138 TABLEAU DE l/ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE

«du pouvoir; ménagez -vous la bienveillance céleste « pour le temps où vous en aurez besoin ; faites pour « Dieu ce que Dieu vous rendra. »

Grégoire de Nazianze était , comme son ami , zélé pour la doctrine d'Athanase; et il partagea les persécutions que Valens, protecteur des ariens, fit subir aux catholiques. L'arianisme était devenu tout-puissant dans une partie de l'empire; à Constantinople l'empereur avait successivement enlevé toutes les églises aux catholiques, et cette usurpation s'était souvent accomplie avec les plus odieuses violences. Les catholiques cependant , privés ainsi de l'exercice public du culte, mais nombreux encore dans la ville impériale , songèrent à choisir pour archevêque un homme illustre , éloquent , qui par son génie luttât contre l'ascendant de l'arianisme.

Grégoire, quelque temps après la mort de son père, avait quitté l'administration de l'Église de Nazianze, et s'était retiré dans l'Isaurie ; mais il ne résista point à l'espoir de rétablir sa communion dans la capitale de l'empire ; il y vint célébrer d'abord les cérémonies saintes dans une chapelle privée, qui prit le nom (XAnastasie, en témoignage de la renaissance du culte opprimé. Bientôt son éloquence attira la foule ; la petite église s'accrut, au grand désespoir des ariens. Grégoire fut plusieurs fois menacé pendant le règne de Valens. Mais Théodose , vainqueur de tous ses ennemis , réunissant sous sa protection les deux empires d'Occident et d'Orient, et rendant à Rome une gloire qu'elle n'avait pas eue depuis un siècle, se déclara tout à coup favorable au parti catholique, et l'appuya de ses édits et de ses armes. Ce fut un jour mémorable, jour de triomphe pour les uns, de malédiction et d'effroi pour les autres, que celui où Théodose vint avec des soldats reprendre l'église de Sainte-Sophie, que possédaient les ariens. Nulle idée de tolérance n'entrait ; 'ois

dans les esprits ; et cette action , qui , suivant Grégoire de Nazianze, fut semblable à une prise d'assaut, parut à tous les catholiques le plus beau et le plus saint triomphe.

L'archevêque n'abusa point de cette victoire et de la puissance de Théodose ; il fut doux envers les ariens , et tâcha de ne les gagner que par la persuasion. Conservant au milieu des pompes de Constantinople et de la cour la pauvreté des premiers temps, il n'imposait au peuple que par ses vertus et son génie. Il ne tarda pas à déplaire, et aux courtisans , qui ne trouvaient en lui ni faste ni complaisance, et à tous les faux zélés, qui s'indignaient de sa douceur.

On ne savait guère alors, dans le monde chrétien, que souffrir ou persécuter. Théodose, en adoptant la foi de Nicée, s'empressa de rendre des édits tyranniques contre toutes les sectes dissidentes.

Les évêques ariens étaient à leur tour chassés de leurs sièges. Tous les symboles particuliers étaient sévèrement prohibés; et un édit impérial prescrivait une seule foi et un seul culte. Pour solenniser ce triomphe, Théodose convoqua dans Constantinople un grand concile des évêques d'Orient. Cette assemblée devait régler divers débats élevés sur la possession légitime des sièges , pendant la longue domination de l'arianisme.

Les droits mêmes de Grégoire de Nazianze au siège de Constantinople n'étaient pas encore régulièrement établis , et lui avaient été disputés par un philosophe cynique, qui s'était fait passer pour un catholique persécuté, et qui avait séduit à sa cause le patriarche d'Alexandrie et les évêques d'Egypte. Le concile de Constantinople se hâta de reconnaître et de consacrer Grégoire de Nazianze ; mais bientôt des factions se formèrent dans cette assemblée contre le vertueux archevêque ; on lui repro-

chait de ne pas poursuivre les anciens ennemis de la religion maintenant triomphante ; on traitait sa charité de tiédeur pour la foi.

Grégoire de Nazianze , ami du repos et de la solitude , n'essaya pas de lutter contre ces orages. Il offrit sa démission dans le concile ; il l'offrit à l'empereur ; et sa vertu ne put le sauver d'un mouvement de surprise et de douleur, en voyant avec quelle promptitude elle était acceptée. Alors il n'hésita plus; et, rassemblant le peuple et le concile dans l'église de Sainte-Sophie , il annonça , par un dernier discours , sa résolution et sa retraite.

L'intérêt d'un tel spectacle était grand dans les mœurs de ce siècle ; et le génie de l'orateur ne parut jamais plus brillant et plus élevé. Il rend compte avec simplicité de sa vie, de ses épreuves, de sa foi, de ses efforts pour le salut du peuple. Après avoir caractérisé énergiquement les ambitions et les intrigues des évêques, qu'il compare aux rivalités bruyantes du Cirque et aux évolutions du théâtre , il répond au reproche que lui fait le parti vainqueur.

« Tu es placé , me dit-on , depuis telle époque , à la «< tête de l'Église , favorisé par le temps et par la puis- « sance de l'empereur. Quel signe d'un heureux change- « ment a brillé pour nous? Que d'hommes nous ont au- « trefois outragés ! Que n'avons-nous pas souffert! etc.. « Puisque , par le retour des choses humaines , nous « pouvons nous venger, il fallait punir ceux de qui nous « avons reçu tant d'injures. Eh quoi! nous sommes de- « venus les plus puissants ; et nos persécuteurs ont « échappé!

« Oui , sans doute : car, pour moi , c'est une assez « grande vengeance que de pouvoir me venger. » Et il se plaint alors avec éloquence de ces hommes si exacts et si justes à rendre le mal qu'ils ont souffert, et qui ne

AU QUATRIÈME SIÈCLE. l4l

voient leur délivrance que dans la terreur qu'ils inspirent à leur tour.

Il répond aussi au reproche de n'avoir pas une table fastueuse, un magnifique cortège. « Je ne savais pas, « dit-il, que nous dussions disputer de luxe et de « magnificence avec les consuls et les généraux d'armées. « Si telles furent mes fautes , pardonnez-les-moi ; nom- « mez un autre évêque qui plaise à la foule , et accordez- « moi la solitude et le repos des champs. » En achevant ce discours , l'éloquent orateur salue tous les lieux qui sont présents à sa mémoire , tout ce qu'il aimait , tout ce qu'il va quitter.

« Adieu , Église d'Anastasie * , qui tirais ton nom de notre pieuse confiance; adieu, monument de notre commune victoire, nouvelle Siloé, où nous avons pour la première fois planté l'Arche sainte, depuis quarante ans agitée et errante dans le désert ; adieu aussi , grand et célèbre temple , notre nouvelle conquête, qui dois à la parole sainte ta grandeur présente , bourgade de Jébus, dont nous avons fait une Jérusalem ; adieu, vous toutes , demeures sacrées de la foi , les secondes en dignité, qui embrassez les diverses parties de cette ville , et qui en êtes comme le lien et la réunion ; adieu, saints apôtres, céleste colonie , qui m'avez servi de modèle dans mes combats ; adieu , chaire pontificale, honneur envié et plein de périls, conseil des pontifes, orné par la vertu et par l'âge des prêtres; vous tous, ministres du Seigneur à la table sainte, qui approchez de Dieu quand il descend vers nous; adieu, chœur des Nazaréens, harmonie des psaumes, veilles pieuses, sainteté des vierges, modestie des femmes, assemblée des orphelins et des veuves , regards des

1 Sanct. Gregor. Naziansen. Oper. 1. 1, p. 7U(>.

« pauvres tournés vers Dieu et vers moi ; adieu , maisons « hospitalières, amies du Christ et secourables à mon « infirmité.

« Adieu vous qui aimiez mes discours, foule empressée, « où je voyais briller les poinçons furtifs qui gravaient mes « paroles. Adieu barreaux de cette tribune sainte, forcés « tant de fois par le nombre de ceux qui se précipitaient « pour entendre la parole. Adieu, ô rois de la terre, « palais des rois, serviteurs et courtisans des rois, fidèles « à votre maître , je veux le croire, mais certainement la « plupart infidèles à Dieu. Applaudissez, élevez jusqu'au « ciel votre nouvel orateur; elle s'est tue, la voix incom- « mode qui vous déplaisait.

« Adieu, cité souveraine et amie du Christ (car je lui « rends ce témoignage , quoique son zèle ne soit pas se- « Ion la science ; et le moment de la séparation adoucit « mes paroles) ; approchez-vous de la vérité , corrigez- «« vous, quoique bien tard.

« Adieu, Orient et Occident, pour lesquels j'ai com- « battu , et par qui je suis accablé. J'en atteste celui qui « pourra vous pacifier, si quelques autres évêques savent « imiter ma retraite. Mais je m'écrierai surtout : Adieu , « Anges gardiens de cette Église, qui protégiez ma pré- « sence et qui protégerez mon exil; et toi, Trinité sainte, « ma pensée et ma gloire ! Puissent-ils te conserver ; et « puisses-tu les sauver, sauver mon peuple! et que j'ap- « prenne chaque jour qu'il s'est élevé en sagesse et en « vertu! Enfants, gardez-moi le dépôt sacré; souvenez- « vous de ma lapidation. Que la grâce de Notre -Seigneur « Jésus -Christ soit avec vous tous! »

Après avoir prononcé ces paroles , d'une émotion et d'une grâce infinies dans le texte original , l'éloquent archevêque, toujours en butte à des haines que le talent et la vertu ne désarment pas, quitta Constantinople. Il re-

tourna d'abord à Césarée , où il rendit hommage à la mémoire de Basile, qui venait de mourir; et, le cœur plein de regrets, il se retira près du bourg d'Arianze, où il était né. C'est là qu'il acheva sa vie loin des cours et des conciles , occupé de la culture d'un petit jardin , et revenant à cette passion des vers qui avait enchanté sa jeunesse.

La plupart de ses poésies sont des méditations religieuses, qui, malgré la différence des génies et des temps, ont plus d'une affinité avec les rêveries de l'imagination poétique dans nos jours de satiété sceptique et de progrès social. Il en est une surtout dont le charme austère nous semble avoir devancé les plus belles inspirations de notre âge mélancolique, tout en gardant l'empreinte d'une foi encore nouvelle et candide dans son trouble même.

« Hier1, tourmenté de mes chagrins, j'étais assis sous « l'ombrage d'un bois épais , seul et dévorant mon cœur ; « car, dans les maux, j'aime cette consolation de s'en- « tretenir en silence avec son âme. Les brises de l'air, « mêlées à la voix des oiseaux , versaient un doux som- « meil du haut de la cime des arbres , où ils chantaient, « réjouis par la lumière. Les cigales, cachées sous l'herbe, " faisaient résonner tout le bois ; une eau limpide bai- « gnait mes pieds, s'écoulant doucement à travers le bois *< rafraîchi ; mais , moi , je restais occupé de ma douleur, « et je n'avais nul souci de ces choses ; car lorsque l'âme « est accablée par le chagrin , elle ne veut pas se rendre « au plaisir. Dans le tourbillon de mon cœur agité , je « hissais échapper ces mots qui se combattent : Qu'ai-je « été? Que suis-je? Que deviendrai-je ? Je l'ignore. Un « plus sage que moi ne le sait pas mieux. Enveloppé de « nuages , j'erre çà et là , n'ayant rien , pas même le rêve

Santt. Gregor. Nazianzen. Oper. t. II , p. 86.

« de ce que je désire; car nous sommes déchus et égarés « tant que le nuage des sens est appesanti sur nous; et « celui-là paraît plus sage que moi, qui est le plus trompé « par le mensonge de son cœur. Je suis ; dites , quelle « chose? car ce que j'étais a disparu de moi ; et mainte- « nant je suis autre chose.

« Que serai-je demain, si je suis encore? Rien de « durable. Je passe et me précipite , tel que le cours .. d'un fleuve. Dis-moi ce que je te parais être le plus; « et t'arrêtant ici regarde , avant que j'échappe. On ne « repasse pas les mêmes flots qu'on a passés; on ne « revoit pas le même homme qu'on a vu.

« J'ai existé dans mon père ; ensuite ma mère m'a « reçu , et je fus formé de l'un et de l'autre. Puis, je « devins une chair inerte, sans âme, sans pensée , ense- « veli dans ma mère. Ainsi placés entre deux tombeaux, « nous vivons pour mourir. Ma vie se compose de la « perte de mes années. Déjà la vieillesse me couvre de « cheveux blancs. Mais si une éternité doit me recevoir, «< comme on le dit, répondez : Ne vous semble- 1- il pas « que cette vie est la mort , et que la mort est la vie? »

Dans les élans inquiets de sa curiosité , le poète continue d'interroger notre double et mystérieuse nature. «Mon àme, s'écrie-t-il , quelle es-tu? D'où viens-tu? « Qui t'a chargée de porter un cadavre? Quel pouvoir t'a « liée des chaînes de cette vie? Comment es- tu mêlée, « souffle à la matière, esprit à la chair? Si tu es née à « la vie en même temps que le corps , quelle funeste « union pour moi? Je suis l'image d'un Dieu, et je suis « fils d'un honteux plaisir. La corruption m'a enfanté. « Homme aujourd'hui , bientôt je ne suis plus homme, « mais poussière ; voilà les dernières espérances. Mais si « tu es quelque chose de céleste , ô mon âme ! apprends- « le-moi ; si tu es, comme tu le penses, un souffle et une

« parcelle de Dieu, rejette la souillure du vice, et je te « croirai divine. »

Au milieu de ses incertitudes , tout à coup le poëte s'arrête effrayé ; il blâme et rétracte ses paroles ; il se prosterne devant la Trinité qu'il adore. « Aujourd'hui les « ténèbres, dit-il, ensuite la vérité; et alors, ou contem- « plant Dieu , ou dévoré par les flammes , tu connaîtras « toutes choses. . . . Quand mon âme eut dit ces paroles , «< ma douleur tomba ; et , vers le soir, je revins de la forêt « à ma demeure , tantôt riant de la folie des hommes , « tantôtsouffrantencoredescombatsdemonespritagité. >»

Il y a sans doute un charme singulier dans ce mélange de pensées abstraites et d'émotions , dans ce contraste des beautés de la nature avec les inquiétudes d'un cœur tourmenté par l'énigme de notre existence , et cherchant à se reposer dans la foi. Ce n'est pas la poésie d'Homère ; c'est une autre poésie , qui a sa vérité , sa nouveauté , et dès lors sa grandeur. Je la préfère de beaucoup aux imitations artificielles où Grégoire de Nazianze et d'autres chrétiens cherchaient à saisir et à transporter sur des sujets religieux les formes de l'ancien idiome des Muses. Là, souvent le travail devait être faible et faux. Nous n'avons pas ce qu'avaient essayé dans ce genre deux chrétiens de la Grèce asiatique, Apollinaire et son fils. La tragédie du Christ souffrant peut nous en donner une idée : et elle nous offre du moins, parmi les langueurs fréquentes d'un centon d'Euripide , quelques grands traits de pathétique. On y admirera surtout une création touchante et hardie à côté de l'Évangile , le moment où au pied de la croix la mère des douleurs obtient de son fils mourant le pardon de l'apôtre Pierre , qui a péché , dit-elle , par la crainte des hommes.

Mais c'était dans les formes neuves d'une poésie contemplative, dans cette tristesse de l'homme sur lui-

même, dans cette mélancolie mystique si peu connue des poètes anciens, que l'imagination chrétienne devait surtout lutter contre eux sans désavantage. Là naissait d'elle-même cette poésie que cherche la satiété moderne , poésie de réflexion et de rêverie , qui pénètre dans le cœur de l'homme , décrit ses pensées les plus intimes et ses plus vagues désirs.

Ici, le génie poétique de saint Grégoire se confond avec son éloquence, et nous fait mieux comprendre ces talents d'une espèce nouvelle suscités par le christianisme et l'étude des lettres profanes, cette nature à la fois attique et orientale , qui mêlait toutes les grâces , toutes les délicatesses du langage à l'éclat irrégulier de l'imagination , toute la science d'un rhéteur à l'austérité d'un apôtre , et quelquefois le luxe affecté du langage à l'émotion la plus naïve et la plus profonde. Nulle part ce caractère , qui fut si puissant sur les peuples de Grèce et d'Italie , vieillis par le malheur social mais toujours jeunes d'esprit et de curiosité , nulle part ce charme de la parole , qui semble une mélodie religieuse, n'est porté plus loin que dans les écrits de l'évêque de Césarée. Ses éloges funèbres sont des hymnes; ses invectives contre Julien ont quelque chose de la malédiction des prophètes. On l'a appelé le théologien de l 'Orient; il faudrait l'appeler surtout le poëte du christianisme oriental.

Cette poésie sans doute n'échappe pas à l'influence qu'on peut appeler alexandrine, qui marque chez les différents peuples les époques tardives de l'art; mais elle a deux dons précieux , la grâce naturelle et la mélancolie vraie ; elle passe lentement de l'une à l'autre : c'est là toute sa variété; mais c'en est une; c'est le mouvement qui vous porte et vous entraîne sur le cours un peu monotone de tant de méditations

échappées du même cœur et de la même pensée. On sent une âme , d'abord douce et tendre , qui s'attriste par la vie , se trouble et s'aigrit par le malheur , puis absorbée dans l'affliction , n'a plus que ses austérités pour consolation de ses regrets, et que ses inquiétudes pour distraction de sa douleur. L'épreuve est un peu longue à suivre dans le recueil original formant plus de vingt mille vers. Mais si on choisit et si on abrège, que de beautés neuves et touchantes! et quel demi-sourire d'une âme innocente et poétique éclaire parfois ce fonds uniforme de tristesse chrétienne ! Prenez quelque sujet cent fois traité , le beatus Me de ce siècle et de ce rêveur, et voyez ce que son cœur y met :

« Heureux qui mène une vie solitaire , et qui , loin « des hommes attachés à la terre que foulent leurs pas, « élève à Dieu son âme ! heureux encore qui , mêlé â la « multitude , ne se laisse pas ravir au même tourbillon « qu'elle , mais donne à Dieu tout son cœur ! heureux « qui , au prix de tous ses biens abandonnés , acquiert « Jésus-Christ, et porte haut la croix , son seul héritage ! « heureux qui , maître de possessions légitimes , peut « tendre aux indigents une main secourable ! heureuse la « vie chaste qui , se dépouillant de la chair, s'approche de « la divine pureté! heureux encore celui qui, après avoir « cédé quelque peu aux lois du mariage , réserve pour « le Christ la meilleure part de son amour ! heureux qui, « placé dans les rangs des chefs du peuple, par l'offrande « de ses vertus , attire Dieu vers les hommes ! heureux « qui , par les élans d'une âme pure , atteint aux splen- « deurs de la divine lumière ! heureux qui , du travail « de ses mains , sert le Seigneur et fait de sa vie une '« règle pour beaucoup d'autres ! Ce sont la de pleines « vendanges pour le pressoir céleste qui recueille le « fruit de nos âmes. Chaque vertu porte sa récom*

« pense ; car il y a dans la maison de Dieu diverses de- « meures pour divers mérites. Heureux celui que l'esprit « saint a rendu pauvre de passions et de vices , qui mène « ici-bas une vie d'affliction , est insatiable du pain cé- « leste , et méritant les biens suprêmes par son humi- « lité , s'est attiré par sa bonté la miséricorde de Dieu ! « De toutes ces voies , prends celle qu'il te plaira. Si tu « les prends toutes , c'est le mieux ; si tu en suis plu- « sieurs, c'est un second degré de mérite; si tu en suis « parfaitement une seule, c'est encore un titre; car une ré- « compense proportionnée est réservée à tous, aux parfaits « et à ceux qui le sont moins. La vie de Raab n'était pas « honnête; mais son zèle hospitalier l'honora. Par l'hu- « milité , le Publicain l'emporta sur le Pharisien dont le « cœur s'élevait trop haut. Le célibat est en soi meilleur ; <« mais s'il se mêle au monde et devient terrestre , il ne « vaut pas une sage union. La vie pauvre des ermites de « la Montagne est une noble vie , mais souvent leur or- « gueil les a ravalés. Ne se mesurant pas avec ceux qui « leur sont supérieurs , ils conçoivent un fol amour- « propre ; et parfois dans leur ardeur, comme de jeunes « chevaux indomptés , ils posent le pied hors de la bar- « rière. Pour toi , prends ton vol d'une aile rapide, ou ne « quitte pas la terre, de peur que tes plumes ne te « manquent , et qu'élevé dans les airs , tu ne retombes « brusquement.

« Une petite barque , dont les parois sont fortement « clouées, porte un fardeau plus lourd qu'un navire aux « jointures désunies. L'entrée des parvis célestes est « étroite; mais bien des routes y conduisent. Que cha- « cun prenne celle où sa nature le convie ! Qu'on les « choisisse diverses, mais toujours laborieuses! Une « même nourriture ne plaît pas à tous ; un seul genre « de vie ne convient pas aux chrétiens. Le mieux pour

« tous , ce sont les larmes , les veilles , l'empire sur « les passions mauvaises , la lutte contre les dégoûts , « l'obéissance sous la main du Christ , et le trembleu ment dans l'attente de notre dernier jour. Si tu suis « cette route , tu ne seras plus un homme , mais un des « anges. »

Il y a là sans doute de la sérénité dans la mélancolie , de l'indulgence dans l'austérité chrétienne. Le poëte n'est pas encore brisé par la douleur ; et la religion lui donne moins d'effroi que d'espérance. Ailleurs cette contemplation de l'âme méditant sur elle-même lui communique un véritable enthousiasme et presque l'accent de l'apothéose. Troublé par le problème de la destinée humaine , il parcourt rapidement les systèmes divers qui font de l'âme un feu, un souffle, une harmonie, ou la promènent sous mille formes , lui faisant changer de corps comme de vêtements ; puis il s'écrie dans la confiance de sa foi : « Écoute maintenant notre grande « tradition sur l'origine de l'âme... Il fut un temps où « le Verbe suprême , obéissant à la voix du Dieu tout- « puissant, forma l'univers qui n'existait pas. Il dit, et « tout ce qu'il voulait fut. Quand toutes les choses qui « sont le monde eurent été formées , et le ciel , et la « terre , et la mer, il chercha un témoin intelligent de sa « sagesse , un roi de la terre qui fût semblable à Dieu ; « et il dit : Déjà de purs et immortels esprits habitent pour « me servir l'immensité des cieux, rapides messagers et « chantres assidus de ma gloire ; mais la terre n'est en- « core habitée que par des êtres sans raison . Il me plaît « à moi de créer une race mêlée de ces deux natures, qui « tienne le milieu entre les substances mortelles et les « immortelles , l'homme , être raisonnable , jouissant de « mes ouvrages , sachant explorer les cieux , roi de la m terre, et comme un second ange suscité d'en bas pour

« louer mes grandeurs et ma sagesse. Il dit, et prenant « une parcelle de la terre nouvellement créée , de ses « mains vivifiantes il façonna mon corps, et le douant « de sa propre vie , il lui communiqua son souffle , frag- « ment détaché de la divine essence. Ainsi j'ai été fait de « poussière et d'esprit, mortelle image de Dieu. La na- « ture de l'àme, en effet, touche à ces deux extrêmes. « Par le côté terrestre , je tiens à cette vie d'ici-bas ; par « l'émanation divine , je porte dans mon sein l'amour « d'une autre vie. »

A ces élans de pieuse joie, le prêtre solitaire d'Arianze mêle souvent une douleur métaphysique et tendre J un deuil de l'âme sur elle-même ; c'est la nouveauté qu'il a portée dans la poésie, et qu'il reproduit sans cesse. Vous pourrez vous en lasser. Mais quoiqu'elle revienne toujours, comme un cri profond et monotone, il en varie les accidents par toutes les impressions qu'il reçoit de la nature ; car si son cœur n'a qu'un sentiment qui l'obsède , son imagination est parée de mille souvenirs, et ses yeux encore pleins des spectacles du monde qu'il a fui. C'est ainsi qu'empruntant à la Grèce idolâtre les touchantes images qu'elle mêlait aux douleurs de la piété domestique , il chante ce qu'il appelle la monodie , le chant funèbre de l'âme.

« Quelquefois une jeune fille dans la maison de sa « mère , devant le corps inanimé de son fiancé chéri , « nouvelle épouse encore toute parée , malgré son pu- «v dique embarras , commence la plainte funèbre ; puis « ses esclaves et ses compagnes debout sur deux rangées « gémissent tour à tour pour donner trêve à son chant « lamentable. Quelquefois une mère pleure un fils ado- « lescent qui n'est plus ; et après la douleur de l'enfan- « tement elle connaît de plus grandes douleurs. Un « homme pleure sa patrie que l'impitoyable guerre a

«' ravagée ; un autre sa maison brûlée par le feu du ciel ; « et toi , mon âme , quelle douleur sera digne de toi et ««de ta perte? Pleure, pécheur, c'est là ton seul allé- «< gement. Je laisserai les festins et les gracieuses com- « pagnies de la jeunesse; je laisserai la gloire de l'élo- «« quence , l'orgueil du rang , les plaisirs , les richesses ; « je laisserai la lumière du jour et les astres, brillante « couronne de la terre ; je laisserai tout à mes succes- « seurs , et la tête enveloppée de bandelettes , cadavre «« glacé , je serai étendu sur un lit , donnant à la dou- «« leur la consolation de pleurer , et emportant quel- «< ques éloges et quelques regrets qui ne dureront pas «« longtemps ; ensuite une pierre funèbre et le travail « éternel de la destruction. Mais ce n'est pas là ce dont «« s'inquiète mon âme ; et je ne tremble que de la jus- « tice de Dieu. Où fuir, malheureux, où fuir ma propre «< perversité? Me cacherai-je dans les abîmes de la terre, «« ou dans les nues? Que n'est il quelque part, pour m'y «< réfugier, un lieu impénétrable au vice , comme il en «« est , dit-on , à l'abri des bêtes féroces et des contait gions? Un homme en prenant la route de terre évite « la tempête ; le bouclier repousse la lance ; le toit d'une « maison défend contre la froidure. Mais le vice nous « environne et est partout avec nous, hôte inévitable. « Élie est monté au ciel sur un char de feu, Moïse a sur- « vécu aux ordres d'un tyran meurtrier, Daniel a échappé « aux lions , et les enfants à la fournaise ; mais comment « échapper au vice? Sauve-moi dans tes bras, ô Christ , «ô mon roi. »

Ailleurs , le poète s'adresse tantôt à son Dieu , tantôt à son âme ; et dans l'uniformité de sa mélancolie , la variété de ses expressions est inépuisable. « Tu as une tâche, « ô mon âme , une grande tâche , si tu le veux. Examine « qui tu es , où tu vas , d'où tu sors , et où tu dois t'ar-

« rêter. Regarde si ta vie présente est la vie, et s'il n'y a « pas quelque chose de mieux. Tu as une œuvre à faire, « ô mon âme : épure ta vie , et par la pensée vois Dieu « et les secrets de Dieu , et ce qui était avant l'univers , « et ce que l'univers est pour toi , et d'où il est sorti , « et ce qu'il deviendra. Tu as une œuvre à faire , ô mon « âme : épure ta vie , cherche comment Dieu gouverne « et fait mouvoir le monde , pourquoi certaines choses « sont immuables et d'autres changeantes , et nous « surtout plus mobiles que le reste. Tu as une œuvre « à faire , ô mon âme ; regarde vers Dieu seul ; sache « pourquoi ce qui était naguère ma gloire est main- « tenant mon ignominie ; quel est mon lien avec le « corps , et quel sera le terme de ma vie ; enseigne-moi « ces choses, et tu fixeras mon errante pensée. Tu as une « œuvre à faire , ô mon âme ; ne te laisse pas vaincre à « la douleur. »

Mais le poète s'exhortait vainement lui-même. Quelquefois il paraît succomber sous le poids de sa douleur, lorsqu'à ce fonds mélancolique de la vie humaine il joint encore le tourment de ses souvenirs et les transes de sa foi. Rarement une âme que la religion soutient , mais sur l'abîme , éprouva plus amère tristesse. Dans un dialogue intérieur, plein de ce découragement qui touche au désespoir, mais n'y tombera pas , il se dépeint errant , infirme , sans patrie , sans l'avenir d'un tombeau assuré , et , à force de malheur, indifférent à tout, hormis à Dieu, sa terreur et son espérance. A cette tristesse profonde, à cette maladie de l'âme , on voudrait quelque repos , et le mélange de quelques pensées plus douces. Le beau génie de la Grèce semble s'obscurcir; un nuage a voilé sa lumière ; mais c'est un des progrès moraux que le christianisme apportait au monde, un progrès de douleur sur soi et de charité pour les autres. Le cœur de l'homme a

plus gagné dans ce travail que son imagination n'a perdu, Grégoire de Nazianze en est la preuve. L'orateur si brillant , si paré , a fait place au rêveur mélancolique ; mais qui n'aimerait mieux que ses discours quelquesuns des soupirs vrais exhalés dans ses vers?

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