SAINT JEAN-CHRYSOSTOME
Après avoir relu et admiré l'orateur de Constantinople et le poëte du village d'Arianze , il est une autre sorte de grandeur , une paisible élévation de génie qu'on peut chercher encore, et qui est nécessaire à l'idée que l'on se forme de l'écrivain vraiment sublime. Ce sont ces qualités plus hautes, ou plutôt c'est la réunion de tous les attributs oratoires, le naturel , le pathétique et la grandeur, qui ont fait de saint Jean-Chrysostome le plus grand orateur de l'Église primitive, le plus éclatant interprète de cette mémorable époque.
La pensée reste d'abord confondue devant les prodigieux travaux de cet homme , devant l'ardeur et la facilité de son génie. Ce n'est pas dans ces rapides esquisses, dans ces analyses incomplètes , que nous pourrons , même faiblement, retrouver la puissance de l'orateur et l'enthousiasme des contemporains. Nous avons à peine exploré tous ses ouvrages ; nous ne pouvons en reproduire que quelques traits isolés ; et le plus grand caractère d'un tel génie , c'est la richesse et l'ordonnance. Il semble que nous enlevons furtivement quelques carreaux des marbres de Sainte-Sophie, comme ce voyageur anglais pillait les pierres du Parthénon ; mais l'édifice entier, la splendeur de cette Église orientale, le génie de cet orateur sublime , qui sauvait Antioche , qui désarmait les chefs des barbares , qui semblait relever l'empire dégradé , et mourait en exil ; où retrouver ces grandes images?
Chrysostome était né vers l'an 344 dans la ville d'Antioche. Fils d'un père illustre qui remplissait un haut
grade des armées de l'empire en Orient , il fut élevé dans la loi chrétienne par sa mère ; mais il n'en suivit pas moins les leçons oratoires du sophiste Libanius, ce fidèle ami de Julien , qui lui survivait pour célébrer sa mémoire. Chrysostome a raconté que Libanius, apprenant de lui que sa mère était veuve depuis l'âge de vingt ans, et n'avait jamais voulu prendre un autre époux, s'écria, en se tournant vers son auditoire idolâtre : « 0 dieux « de la Grèce , quelles femmes se trouvent parmi ces « chrétiens ! »
Le sophiste païen prit bientôt la plus vive admiration pour son jeune élève; il vit avec inquiétude, mais sans jalousie , s'élever près de lui ce dangereux adversaire de son culte ; peut-être espérait-il encore le séduire au paganisme par la vertu de ces fables d'Homère , qu'il interprétait éloquemment à ses disciples. Dans la lutte prolongée des deux religions , chaque homme d'un talent supérieur était une conquête que les deux partis cherchaient mutuellement à se ravir. L'admiration et l'attachement de Libanius suivirent Chrysostome au delà des premières années de la jeunesse. On a conservé une lettre où il le félicite de ses succès au barreau d'Antioche. Il le vit, avec plus de peine sans doute, consacrer bientôt après cette éloquence au culte chrétien. Libanius , dans sa foi pieuse aux arts de la Grèce, regardait le génie de son élève comme un présent des Muses , qui aurait dû servir à défendre la cause des dieux et de la poésie. Longtemps après, cette pensée lui faisait dire , au lit de mort : « Hélas! j'aurais laissé le soin de mon école à « Chrysostome, si les chrétiens ne nous l'avaient ravi par « un sacrilège ! »
Quand la société est divisée par une grande lutte d'opinions, les travaux ordinaires de la vie n'ont point assez d'importance pour occuper l'ardeur active du talent. Il
est bientôt emporté dans l'un ou l'autre des camps qui se combattent. Chrysostome se lassa vite de plaider dans le barreau d'Àntioche ; la lecture des livres saints le saisit ; l'évêque d'Antioche se pressa d'attacher à la société chrétienne l'espérance d'un si beau génie. Chrysostome reçut le baptême par les mains de ce pieux évêque, et fut fait lecteur de l'Église d'Antioche. Son âme ardente trouva cette préparation au sacerdoce trop facile et trop faible. Un ami chrétien, portant ce nom de Basile qu'un autre a rendu si célèbre dans l'Église , partageait et excitait sa foi , et voulait l'entraîner pour vivre en commun , loin du monde et des liens de famille , dans la pratique de la solitude sévère et de la pénitence.
C'est ainsi que Massillon , dans la première ferveur de sa foi , quitta le repos du séminaire pour les austérités de la Trappe. C'est ainsi que Fénélon dans sa jeunesse ambitionnait la périlleuse tâche des missions d'Orient. Ce projet ne fut combattu dans le cœur de Chrysostome que par la résistance et les regrets de sa mère. Il faut l'entendre lui-même raconter cette scène touchante. Jamais son éloquence ne surpassa le langage persuasif et tendre de cette femme pieuse , plus mère encore que chrétienne ; et cet exemple peut donner l'idée de la lutte entre la religion et les sentiments naturels , qui devait souvent agiter les familles de la primitive Église. « Lorsque ma mère , dit l'apôtre chré- « tien , eut appris ma résolution de me retirer dans la « solitude , elle me prit par la main , me conduisit dans « sa chambre , et m'ayant fait asseoir près du lit où « elle m'avait donné naissance , elle se mit à pleurer, et « ensuite me dit des choses encore plus tristes que ses « larmes. » Rien n'égale, dans le récit de Chrysostome, la plainte naïve de cette mère désolée. Après avoir rappelé
les peines, les embarras, les périls d'une jeune femme laissée veuve au milieu du monde, dans la faiblesse de son âge et de son sexe : « Mon fils1, dit-elle , ma seule « consolation , au milieu de ces misères , a été de te voir « sans cesse , et de contempler dans tes traits l'image « fidèle de mon mari qui n'est plus. Cette consolation a « commencé dès ton enfance, lorsque tu ne savais pas « encore parler, temps de la vie où les enfants donnent « à leurs parents les plus grandes joies.
« Je ne te demande maintenant qu'une seule grâce ; « ne me rends pas veuve une seconde fois ; ne ranime « pas une douleur assoupie ; attends au moins le jour « de ma mort ; peut-être me faudra-t-il bientôt sortir « d'ici-bas. Ceux qui sont jeunes peuvent espérer de «vieillir; mais à mon âge, on n'attend que la mort. « Quand tu m'auras ensevelie , et réuni mes cendres à « celles de ton père, entreprends alors de longs voyages, « passe telle mer que tu voudras ; personne ne t'en empê- « chera; mais pendant que je respire encore, supporte « ma présence , et ne t'ennuie pas de vivre avec moi ; « n'attire pas sur toi l'indignation de Dieu, en m'accablant « de si grands maux, sans avoir été offensé par moi. »
Quel accent de douleur et de vérité ! C'est la simplicité d'Homère, ou plutôt celle de la nature. La loi chrétienne , qui semblait contredire les affections du cœur, leur rendait quelque chose de plus saint et de plus pur. Tout le secret du cœur d'une mère est dans cette prière si humble et si vive, pour que son fils ne la sacrifie pas, même à la religion.
Chrysostome n'eut pas le courage d'affliger sa mère , et renonça d'abord au projet de s'éloigner d'elle. Mais bientôt , pour se dérober aux instances des chrétiens qui
1 Sanct. Chrysost. Oper. 1. 1, p. 364 (in-folio).
voulaient le faire évêque , il se retira dans les solitudes voisines d'Antioche. En même temps qu'il fuyait ainsi les honneurs de l'Église, il employait son zèle et il usait même d'artifice pour engager dans l'épiscopat cet ami qu'il avait voulu suivre dans la retraite. Ce fut l'occasion d'un de ses premiers écrits , le Dialogue sur le sacerdoce, ouvrage plein d'imagination et de gravité , où il s'excuse de n'avoir pas accepté l'épiscopat, et se vante de l'avoir habilement imposé à qui le méritait. Il avait alors à peine vingt-cinq ans : et dans l'idée qu'il se forme , dans le portrait qu'il trace de l'évêque et du prêtre , on sent une profondeur d'observation qu'on n'attendrait pas de tant de jeunesse et de solitude. « Il ne suffit pas1, dit-il , d'être pur pour « être digne d'un tel ministère ; il faut encore beaucoup « de savoir et d'expérience. Il faut connaître les choses de « la vie humaine autant que ceux qui sont le plus mêlés « au monde , et en être en même temps plus dégagé que « les solitaires qui se sont réfugiés sur les montagnes. « Obligé , en effet , de communiquer sans cesse avec des « hommes , et mariés , et pères de famille , et maîtres de « nombreux serviteurs, et disposant de grandes richesses, « et traitant les affaires publiques, et placés dans les fonc- « tions du commandement, le prêtre a besoin d'une con- « duite variée , non qu'il doive être ni trompeur, ni flatteur, « ni dissimulé ; mais, au contraire, plein de franchise et « de liberté, sachant montrer une condescendance utile, « lorsque la situation des choses le demande. Qu'il soit « tantôt indulgent et tantôt sévère : le même mode , en « effet , ne convient pas pour gouverner tous les esprits , « pas plus que les médecins ne prescrivent le même re- « mède à tous les malades , et que les pilotes n'opposent « la même manœuvre à tous les vents. » C'est ainsi que
1 Sanct. Chrysost. Oper. 1. 1 , p. 425.
mêlant aux austérités du désert la préméditation du monde , loin de toute ambition , il passa plusieurs années dans cette vie tempérante, qui doit ajouter aux forces de l'âme tout ce qu'elle retranche aux passions et aux faiblesses de la nature.
Cette réflexion se présente à l'esprit dans l'histoire de cette époque du monde , toutes les fois que nous y voyons des hommes inconnus apporter tout à coup , au milieu du peuple et à la cour des princes , une autorité merveilleuse. Tous ces hommes venaient du désert. La solitude est mère des grandes pensées ; et dans des temps vils et dégradés , comme les derniers siècles de l'empire , elle inspire quelquefois à l'homme une force que la société n'a plus. Mais aussi, pour les âmes trop faibles ou trop ardentes, cette solitude se peuplait de fantômes. Les extases , les manies mélancoliques transformées en prétendues possessions, remplissent l'histoire de cette époque; ainsi, de cette rude école du désert, il sortait des grands hommes et des fous.
C'était le jugement même des contemporains; et de là , parmi les gentils et souvent parmi les chrétiens s'élevaient des plaintes et des censures contre la vie solitaire. On accusait ce zèle inutile et farouche, qui se dérobait aux charges de la société , et se consumait sans fruit. On ne se borna point à cette controverse spéculative. L'empereur Valens , zélé pour l'arianisme , crut décourager par la persécution ceux qui ne cédaient pas aux reproches ou aux railleries du monde. Le jeune Chrysostome , du fond d'une caverne qu'il habitait , répondit aux reproches et protesta contre les rigueurs du pouvoir dans un éloquent traité à la louange de la vie monastique. Mais discuter avec les hommes sur les avantages de la solitude, c'est y renoncer. Le jeune apôtre, dont ce rude noviciat , cette vie de privations et de pé-
nitence avait détruit la santé , revint à la ville , et continua d'y languir quelque temps , n'ayant pas même la force de sortir de sa maison. Mais là même il put vérifier par un exemple ce double pouvoir que la solitude diversement portée exerçait sur les âmes. Il eut à consoler, à calmer un ami revenu du désert avec la croyance d'être incessamment possédé par un démon , et rapportant ce mal intérieur au milieu des plaisirs et du bruit d'Antioche. Tous deux dans la même ville , séparés par la souffrance, communiquaient par la foi et par l'amitié; le malade de corps essaya de guérir le malade d'esprit : c'est l'objet des trois livres que Chrysostome écrivit pour Stagire , et où l'on peut étudier toute une crise de la nature morale de l'homme.
Évidemment le mal était né du remède , de l'excès des austérités que cette nature s'était imposées contre sa propre faiblesse : « Tu t'es plaint souvent , écrit le jeune « apôtre à son ami , qu'à l'époque où tu vivais de la vie du siècle tu ne souffrais rien de semblable , et que c'est depuis ton sacrifice, depuis que tu t'es crucifié au monde , que tu as pris le sentiment de ton mal , ce qui suffirait pour confondre et désespérer. Tu te plaignais encore que tandis que beaucoup d'autres qui , durant une vie de délices , avaient éprouvé l'atteinte du même mal , s'étaient si bien rétablis , qu'ils s'étaient mariés , avaient eu de nombreux enfants , et jouissaient de tous les biens de la vie, sans nul ressentiment de leur ancienne douleur , toi qui passes un si long temps dans les jeûnes , les veilles et toutes les autres austérités , tu n'avais trouvé jusqu'à ce jour aucune guérison de ta souffrance. » Là même était la solution du problème : il y a la satiété de la pénitence, comme celle du plaisir. Stagire était malade de la première, comme d'autres avaient souffert de la se-
conde , et s'étaient guéris par le retour à la vie moyenne de l'humanité, au bonheur de la famille. Mais l'enthousiasme nécessaire à l'épuration du monde était trop grand encore , pour que cette explication fût admise. Chrysostome croit son ami au pouvoir d'un démon, et le console seulement par l'exemple de tentations semblables que permet la Providence, et qu'elle rend plus vives dans la solitude que dans le monde , parce que , dit-il , le solitaire est plus fort que le mondain. Mais à côté de cette explication donnée par l'esprit du temps , le génie du moraliste , du profond médecin des âmes se montre dans le livre second de cette Consolation : Chrysostome a soin d'y prouver que le découragement ! est un mal plus accablant encore que le démon. C'est l'histoire de cette maladie des sociétés avancées qui naît du doute et de l'orgueil , et qu'on a traitée ou plutôt qu'on a dépeinte sous le nom de mélancolie.
Chrysostome la combat surtout par les exhortations religieuses, les citations et les exemples des saintes Écritures. Mais de là même , et de tous les maux que le christianisme avait à soulager dans le monde, il fait sortir une incomparable instruction sur le moyen d'éteindre cette fièvre de tristesse et de rendre à l'âme la vie plus facile et plus calme. Il propose la contemplation des souffrances et la pratique des bonnes œuvres pour remède aux découragements de l'orgueil et de l'égoïsme. « Va2, dit-il à son ami, rends-toi près du chef « préposé à l'hospice des étrangers : fais-toi conduire où « sont les malades, afin de voir toute espèce de souffrances, « de nouvelles infirmités et toutes les causes de douleur « véritable ; de là, rends-toi à la prison publique, et après
1 cOti •*) paOujxta )(aXeu(OTÉpa xat ôaijxovoç.
2 Sanct. Chrysost. Oper. t. I , p. 223.
Tableau de l'éloq. chh. il
« examen des autres parties de cette demeure , passe au « vestibule du bain qu'elle renferme, où sur la paille gisent « quelques malheureux nus, tourmentés de froid, de ma- « ladie et de faim, et par leur seul aspect et le tremblement « de leur corps sollicitant la pitié de ceux qui passent; car « ils n'ont pas la force de parler, ni d'étendre la main , « dans l'accablement de leurs maux. Ne t'arrête pas là : « va jusqu'à l'hôtellerie des pauvres , en dehors de la « ville ; et tu verras que cette tristesse dont tu te plains « est, par comparaison , un port heureux et tranquille. » Belle leçon morale î sublime enseignement ! Pour com battre la manie mélancolique, c'était la pitié que Chrysostome éveillait dans l'âme ; c'était au nom des maux que la charité avait à soulager qu'il secouait le poids de tristesse et d'ennui dont sont parfois accablés le talent et la richesse. Rien n'est omis dans le raisonnement, et, malgré la foi aux possessions , tout est expliqué par l'ordre naturel. « Tu me diras, ajoute Chrysostome, que « tous ces maux dont je parle n'atteignent que le corps , « et que ta maladie , bien plus cruelle , touche à l'âme. « Nous répondrons d'abord qu'elle est plus légère : elle « ne consume pas le corps comme ces autres maux ; et à « l'âme elle n'imprime qu'une agitation passagère ; ces « maladies que nous avons rappelées , commençant par « le corps, ne s'y bornent pas, elles montent jusqu'à l'âme, « la troublant sans fin et l'altérant par la douleur et l'a- « battement. » Enfin le sage consolateur résume tous ses conseils et toute sa pensée dans ce peu de mots qui rendent à l'homme toute sa liberté , en l'avertissant de s'en servir pour se guérir du poison de la tristesse, comme pour se défendre des tentations du mal. « L'excès de la tri- « stesse est plus pernicieux que tout le pouvoir du démon; « car le démon lui-même n'agit que par elle dans les « choses où il agit ; et en la supprimant, tu le désarmes.»
C'était avec cette ferme raison , avec ce tempérament de sagesse et de ferveur que Chrysostome , revenu du désert pour guérir ceux que le désert avait troublés , se préparait au sacerdoce et à cette direction des âmes par la parole qui occupa vingt ans de sa vie , parmi la corruption et les arts des grandes villes d'Orient. Melece , saint évêque d'Antioche , s'était empressé de lui conférer les degrés inférieurs de la prêtrise. Flavien , successeur de Melece , l'ordonna prêtre ; et plusieurs écrits de Chrysostome l'ayant déjà rendu célèbre , autant que ses œuvres de charité le rendaient saint , il lui commit avec joie l'instruction du peuple dans cette grande ville d'Antioche qui , peuplée de deux cent mille habitants , chrétiens, juifs, idolâtres, tous parlant la langue grecque , par la réputation de ses écoles , son commerce , ses arts , était l'Athènes de l'Orient , mais une Athènes dégénérée, manquant de grands souvenirs hors du christianisme , et mêlant à l'esprit vif et léger que lui reprochait Julien la mollesse et l'humeur irritable d'un peuple souvent affranchi et jamais libre.
Selon l'usage de la primitive Église , la prédication était le devoir de l'évêque ; mais lorsqu'il vieillissait, ou manquait de talent , il faisait parler à sa place quelque jeune ministre de l'autel; car la parole, chez tous ces peuples d'origine grecque , était le talisman du culte. Ils étaient convertis par des prêtres éloquents , comme ils avaient été d'abord gouvernés par des orateurs , et ensuite amusés par des sophistes. Aussi Chrysostome * se plaint-il sans cesse de voir une foule plus nombreuse à ses discours qu'aux prières publiques. Ce n'étaient pas seulement les chrétiens, mais les juifs, les païens, qui se pressaient dans son auditoire. Il interprétait l'Écriture
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. 11, passim.
avec cette vive imagination, et ce goût d'allégorie qui plaît aux Orientaux. Il exposait avec une éloquence digne du Portique et de l'Évangile les devoirs de la morale : enfin , il attaquait les vices dont Antioche était le théâtre. Il décrivait la vie molle des grands , leurs palais de cèdre et de porphyre, le faste de leurs dépenses pour les courses du cirque, le luxe des femmes riches qui remplissaient les rues de leur cortège d'eunuques et d'esclaves , l'orgueil des philosophes , qui se promenaient avec leur manteau, leur longue barbe, et leur bâton, sous les vastes galeries d' Antioche.
La renommée de son éloquence se répandait dans tout l'Orient; des sophistes païens venaient de loin pour l'entendre; et son génie ajoutait à la puissance du christianisme, qui trouvait encore quelques obstacles dans les philosophes et les lettrés de la Grèce.
Chrysostome remplissait depuis douze ans cet apostolat, lorsqu'une grande occasion vint s'offrir à son génie . En 387, l'opulente , la voluptueuse Antioche fut troublée par une sédition aveugle et passagère , comme celles qui peuvent s'élever chez un peuple d'une imagination mobile et de mœurs efféminées.
Au sujet d'une taxe nouvelle établie par l'empereur, on maltraita quelques-uns de ses officiers , on renversa ses statues et celles de l'impératrice. L'effroi suivit bientôt une révolte sans dessein et sans courage ; et la malheureuse ville attendait en silence la colère de l'empereur.
Antioche chrétienne depuis longtemps attachée à la religion du milieu même de sa mollesse orientale, Antioche l'ennemie de Julien et le but de ses sarcasmes , devait , ce semble , obtenir grâce aux yeux de Théodose. Aussi le prince renonça-t-il à sa première pensée de brûler Antioche , de faire périr dans les flammes les ci-
toyens au milieu de leurs demeures , et de faire passer la charrue sur leur territoire ; car tels étaient les conseils qui s'étaient fait entendre dans le palais de Théodose ; il se contente d'ajouter aux magistrats de la ville qui commençaient une sévère enquête deux commissaires choisis parmi les principaux officiers de l'armée , et revêtus d'un menaçant pouvoir.
Dans cette stupeur de tout un peuple livré sans défense aux rigueurs et aux soupçons d'une justice impitoyable, d'où viendra le secours? Comment l'humanité se fera-t-elle entendre? L'archevêque d'Antioche, Flavien, vieillard vénérable , prend la résolution d'aller au loin jusqu'au palais de Théodose essayer de fléchir sa colère. Chrysostome tient dans Antioche la place du vertueux pontife. Il réunit le peuple dans le temple , il le console , le ranime, le justifie. Tel est le sujet d'une suite de discours sans exemple dans l'antiquité , et qui sont à la fois pour nous un monument d'histoire et d'éloquence. Rien ne peut nous faire mieux comprendre , en effet , et le pouvoir impérial , et les mœurs de cette époque , et l'influence que prit la religion en s'attachant à défendre le peuple. Écoutons d'abord l'orateur décrivant la consternation d'Antioche.
« Cette ville * est dépeuplée par la crainte et par le « malheur. La patrie , c'est-à-dire la chose du monde la « plus douce aux cœurs de tous les hommes , est main- « tenant devenue la plus amère. Nos citoyens fuient le « lieu de leur naissance avec la même horreur que l'on « fuit le supplice ; ils s'en détournent comme d'un abîme , « ils s'en échappent comme d'un incendie. Lorsque le « feu dévore une maison , non-seulement ceux qui l'ha- « bitent se précipitent au dehors; on abandonne aussi les
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. II, homilia h.
« maisons voisines : on laisse tout pour sauver sa vie « Ainsi , tandis que la colère de l'empereur plane sur « cette ville comme un feu rapide, tout le monde se « précipite et s'enfuit au dehors , avant que la flamme « étende plus loin ses ravages ; on se croit heureux de « survivre ; et cependant cette fuite n'est pas excitée par « la présence de l'ennemi, Cette captivité n'est pas la « suite d'un combat; nous n'avons pas vu l'ennemi, et « nous sommes prisonniers ou fugitifs. »
Après ces fortes peintures, Chrysostome entretient ses auditeurs comme dans un temps de calme et de paix. Il leur prêche l'hospitalité , l'aumône , le mépris des richesses ; il ne veut pas que le péril même et les craintes qu'il partage avec eux ôtent quelque chose aux enseignements de la chaire chrétienne. Le lendemain , le peuple est de nouveau rassemblé dans l'église comme dans son lieu d'asile, Chrysostome annonce l'absence de Flavien. « Quand je regarde1, dit-il, du côté de cette stalle vide « maintenant et privée du maître qui nous instruisait, je « sens de la joie et des larmes ; je pleure de ne plus voir « ici notre père. Je me réjouis qu'il soit parti pour nous « sauver et détourner de ce peuple la colère de l'empe- « reur. C'est votre honneur à vous d'avoir mérité un tel « père ; c'est sa couronne à lui de se montrer si tendre « pour ses enfants et de vérifier ainsi la parole du Christ : «■ le bon pasteur a donné sa vie pour son troupeau. II a « entendu cette parole et il est parti , engageant sa vie « pour nous tous , quoique bien des choses aient dû le «retenir, son âge avancé jusqu'à l'extrême vieillesse, « son infirmité , le temps de l'année , la solennité pro- « chaîne de Pâques, et, par-dessus tout , le danger d'une « sœur unique qui touche presque à son dernier sou-
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. II , homilia in.
« pir. Il a tout négligé , et ses affections de famille , et sa «< vieillesse , et sa faiblesse , et les souffrances du voyage , « et , mettant votre salut avant tout , il a brisé tous les « liens, et s'en va comme un jeune homme. » Chrysostome continue avec une inépuisable invention de charité ; il suit dans son discours le voyage de Flavien , il compte les jours de cette longue route et du sort incertain d'Antioche ; il se figure l'audience impériale et les premières paroles de l'évêque ; et puis il s'occupe de réformer ce peuple dont il a suspendu l'inquiétude. Chaque jour la même consolation recommence avec des formes diverses et des incidents nouveaux : « La place « publique est déserte , s'écrie-t-il avec un accent de « triomphe plus chrétien que patriotique, mais l'église est « remplie. Tu gémis de la solitude d'Antioche; réfugie- « toi vers ta mère qui te consolera par le nombre de ses « enfants et te montrera des rangs pressés de frères unis. « Nous cherchons des hommes dans la ville déserte ; « mais nous sommes foulés dans l'église. » En même temps le vertueux prêtre épuise tous les exemples de courage et de patience que donne l'Écriture , Esther, Job , les trois jeunes Hébreux dans la fournaise ; et il maintient les esprits à distance égale du désespoir et de la sédition, opposant au surcroît de terreur qu'a fait naître un tremblement de terre la favorable approche de la semaine de Pâques, et gouvernant ainsi par l'imagination et la foi ce peuple d'Orient irritable et timide. Déjà , le voyant plus calme , il ne fait plus que l'instruire. Cependant à cette époque même , et sans attendre la réponse de Théodose , les rigueurs de la justice impériale s'étaient multipliées : de riches citoyens avaient été arrêtés et battus de verges, leurs biens séquestrés ; leurs femmes chassées de leurs maisons étaient errantes autour des prisons. Chrysostome s'était éloigné quelques jours ;
la terreur du peuple reprit une nouvelle force. Il voulait fuir au désert; le gouverneur de la province vint luimême dans l'église pour rassurer la foule. On remarquera quelle fut alors la sainte jalousie de Chrysostome, et ses reproches au peuple que l'Église voulait consoler et soutenir à elle seule : « J'ai loué , leur dit-il le lendemain , la prudence du préfet qui , voyant la ville agitée de nouveau et vous tous disposés à la fuite, est venu et vous a rendu meilleure espérance. Mais je rougis pour vous d'indignation et de honte , qu'après tant de discours de cette tribune évangélique vous ayez besoin d'une consolation étrangère. J'aurais souhaité que la terre s'ouvrît sous mes pas et m'engloutît , au moment où j'entendais le gouverneur calmer tour à tour et blâmer votre crainte hors de propos et de raison. Il convenait qu'au lieu d'être enseignés par lui, vous fissiez vous-mêmes la leçon aux infidèles. » Ce magistrat était païen , et c'était moins encore son pouvoir que son culte dont l'appui offensait Chrysostoine. Contre les rigueurs des deux commissaires impériaux qui , dès les premiers jours de leur arrivée, avaient établi un tribunal militaire devant lequel tremblait toute la ville, un autre secours vint en aide au peuple chrétien. Sur les montagnes voisines de la ville vivaient depuis longtemps des ermites chrétiens , qui dans les austérités de leur désert semblaient expier les délices d'Antioche. Jamais les riches campagnes de la Syrie , et le beau ciel qui la couronne , ne les faisaient descendre de leurs âpres solitudes. La calamité d'Antioche les attire; ils paraissent au milieu de la ville , ils assiègent les prisons , ils entourent le prétoire : ce sont les tribuns du christianisme.
Un de ces solitaires , homme simple et sans lettres , rencontrant au milieu de la ville les deux commissaires
de l'empereur, les retint par leurs manteaux , et leur ordonna de descendre de cheval , puis il leur dit : « Al- « lez , mes amis, portez de ma part cet avis à l'empereur : « Vous êtes empereur, mais vous êtes homme , et vous « commandez à des hommes qui sont l'image de Dieu. « Craignez la colère du Créateur, si vous détruisez son « ouvrage. Vous êtes si fort irrité qu'on ait abattu vos « images; Dieu le sera-t-il moins, si vous détruisez les « siennes? Vos statues de bronze sont déjà refaites et ré- « tablies sur leurs bases ; mais quand vous aurez tué des « hommes , comment réparer votre faute ? Les ressusci- « terez-vous quand ils seront morts? »
Quelques jours après, Chrysostome reprit la parole pour célébrer la générosité chrétienne des solitaires , et les espérances qu'elle donnait. Un nouveau coup venait de frapper Antioche. Un ordre de l'empereur enlevait à cette ville le titre de métropole d'Orient, et fermait en même temps le cirque, les théâtres et les bains publics. Cette dernière tyrannie , que le climat et les habitudes orientales rendaient plus pénible, augmenta le désespoir des habitants. Beaucoup voulaient s'enfuir au désert; Chrysostome les retint par ses paroles. Il peint avec énergie l'horreur dont il fut saisi lui-même, en pénétrant au milieu du prétoire , pour y suivre ses frères victimes de la rigueur des juges ; et de ce spectacle même il tire l'espérance que tant de maux vont enfin s'adoucir. Alors il fait entrevoir les approches de la fête de Pâques comme un temps de réconciliation pour le prince et pour le peuple.
Cependant le vénérable Flavien, après les fatigues d'un long voyage , était arrivé dans Constantinople au palais de l'empereur. Admis en sa présence au milieu des courtisans , des chefs de la garde , il s'arrêta loin du prince, les yeux baissés et pleins de larmes , et ex-
primant par son silence la désolation d'Antioche. L'empereur, lui adressant la parole , rappela les faveurs qu'il avait faites à cette ville, et se plaignit de l'ingratitude de ses habitants , de leurs insultes envers lui et envers la mémoire de l'impératrice Flaccile. Flavien , versant des larmes , retraça lui-même avec vivacité les bienfaits de Théodose, et l'égarement du peuple d'Antioche, qu'il impute à la jalouse haine des esprits infernaux.
Puis, revenant sur la colère même du prince, il lui dit des paroles que rapporte , et que sans doute embellit Chrysostome : « On a renversé tes statues , mais tu peux « t'en élever à toi-même de plus glorieuses. Pardonne aux « coupables; ils ne te dresseront pas dans les places publi- « ques des statues d'airain ou d'or, parées de diamants; « mais ils te consacreront dans leurs cœurs un monument « plus précieux, le souvenir de ta vertu. Tu auras au- « tant de statues vivantes qu'il y a d'hommes sur la terre, « et qu'il y en aura jusqu'à la fin du monde ; car non- « seulement nous , mais nos successeurs et leur postérité « connaîtront cette action si royale et si grande, et l'ad- « mireront comme s'ils en avaient eux-mêmes recueilli « le bienfait â.
« Mais afin que mes discours ne semblent pas une « flatterie, je te rapporterai une ancienne parole qui inon- « tre que les légions, les trésors et le nombre des sujets « n'illustrent pas les princes autant que la philosophie et « la clémence. Le bienheureux Constantin apprenant « qu'une de ses statues avait été défigurée à coups de « pierres , comme toute la cour l'exhortait à se venger et « à punir l'outrage de son front royal, il passa légèrement « la main sur son visage, et répondit en souriant qu'il ne ««sentait aucune blessure. Couverts de confusion, les
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. II, homilia xx.
« courtisans se désistèrent de leurs sinistres avis ; et cette « parole est encore célébrée par tout le monde ; le temps « ne l'a pas fait vieillir, et n'a pas éteint la mémoire d'une « telle vertu. A combien de trophées n'est-elle pas pré- « férable? Ce prince a relevé plusieurs villes, et a vaincu « beaucoup de barbares ; mais nous n'en avons point « souvenir. Cette parole , au contraire , est dans toutes « les bouches. Ceux qui viennent après nous, et ceux « qui les suivent l'entendront ; et il n'est personne qui « puisse l'écouter sans se récrier avec éloge , et sans « faire mille vœux pour la mémoire du prince qui l'a dite. « Que si cette parole est glorieuse devant les hommes , <c combien n'aura-t-elle pas mérité de couronnes devant « Dieu qui est l'ami des hommes ?
« Mais est-il besoin de rappeler Constantin et des « exemples étrangers , lorsque pour t'encourager il ne « faut que toi-même et tes propres actions? Souviens-toi « de cet édit proclamé dans tout l'empire, lorsqu'aux ap- « proches de la fête de Pâques , annonçant aux criminels « leur pardon , et aux prisonniers leur délivrance , tu « disais dans tes lettres, comme si cet édit n'eût pas en- « core assez signalé ta clémence : Que n'ai-je aussi le « pouvoir de ressusciter les morts !
« Souviens-toi maintenant de ces paroles. Voici le mo- « ment de rappeler les morts à la vie. Même avant que la « sentence soit portée, Antioche est maintenant descen- « due près des portes de l'enfer; retire-la de cet abîme. « Il ne faut ni trésor, ni temps , ni travail ; il suffit d'un « seul mot, et tu ranimes une ville ensevelie dans les « ombres de la mort. Permets qu'elle soit appelée désor- « mais la ville de ta miséricorde
« Songe que tu délibères, non sur le sort d'une seule « ville, mais sur ta gloire , et sur le christianisme tout en- « tier. A cette heure , les Juifs , les Grecs, le monde civi-
« lise , les barbares, ont appris nos malheurs ; ils te re- « gardent, ils attendent quel arrêt tu porteras sur nous. « Si ta sentence est humaine et généreuse , ils la célé- « breront, ils rendront gloire à Dieu, ils se diront l'un « à l'autre : 0 ciel ! quelle est grande la puissance du « christianisme ! Cet homme qui n'avait pas d'égal sur la « terre, qui pouvait tout perdre et tout détruire , elle l'a « dompté , elle l'a soumis , elle lui a donné une philoso- « phie que les hommes les plus obscurs n'auraient pas. « Il est grand le Dieu des chrétiens! des hommes, il sait « faire des anges; il les élève au-dessus de la nature. . «
« Regarde combien il sera beau dans la postérité que « l'on sache , qu'au milieu des périls d'un si grand peuple « dévoué à la vengeance et aux supplices , quand tous « frissonnaient de terreur, quand les chefs, les préfets, « les juges étaient saisis de crainte et n'osaient élever la «< voix pour les malheureux , un vieillard s'est avancé « avec le sacerdoce de Dieu , et par sa seule présence, par « ses simples paroles , a vaincu l'empereur ; et qu'alors « une grâce que l'empereur avait refusée à tous les « grands de sa cour, il l'accorda aux prières d'un vieil- « lard, par respect pour les lois de Dieu. En effet, ô « prince ! mes concitoyens n'ont pas cru te rendre un •< médiocre honneur , en me choisissant pour cette mis- « sion; car ils ont jugé (et ce jugement fait ta gloire) que « tu préférais la religion dans ses plus faibles ministres à « toute la puissance du trône. Mais je ne viens pas seu- « lement de leur part; je viens au nom du souverain des « cieux pour dire à ton âme clémente et miséricordieuse « ces paroles de l'Évangile : « Si vous remettez aux « hommes leurs offenses , Dieu vous remettra les vôtres. » « Souviens-toi de ce jour où nous rendrons compte de « nos actions , et songe que , si tu as commis des fautes ,
« tu peux les effacer toutes par un pardon , sans combat, « sans effort. Les autres envoyés apportent de l'or, de « l'argent et des offrandes semblables : moi, je m'ap- « proche de ta puissance avec le livre de notre sainte loi « dans les mains; je te le présente, au lieu de tous les « dons, et je te conjure d'imiter ton souverain maître, « qui chaque jour offensé par nos fautes, ne se lasse pas de « nous prodiguer ses bienfaits. Ne confonds pas nos espé- « rances; ne démens pas nos promesses. Je veux que tu « le saches : si tu veux bien apaiser ta colère , si tu rends « à notre ville ton ancienne amitié , je m'en retournerai « plein de confiance ; mais si tu as banni Antioche de ta « pensée , je n'y retournerai pas , je ne verrai plus son « territoire, je le renierai pour jamais, je deviendrai « citoyen d'une autre ville : je ne voudrais pas d'une « patrie pour laquelle toi , le plus humain et le plus clé- « ment des hommes, tu serais devenu cruel et sans pitié.»
Cette éloquence persuasive toucha l'empereur. La douceur de la loi nouvelle agissait sur cette âme violente et guerrière. <■■ Qu'y a-t-il d'étonnant , dit-il , si « nous autres hommes , nous pardonnons à des hommes « qui nous ont offensés , lorsque le maître du monde « descendu sur la terre, fait esclave pour nous, et mis en « croix par ceux qu'il avait comblés de biens , a prié son « père pour ses bourreaux , en disant : « Pardonne-leur, « mon père , car ils ne savent ce qu'ils font. » Et en même temps il pressa le vieillard de repartir, pour porter cette joie au peuple d'Antioche , à la fête de Pâques.
Flavien se fit devancer par des courriers rapides ; les fêtes remplacèrent dans Antioche le deuil public ; et , suivant le génie de l'Orient , le peuple parut aussi enthousiaste dans sa joie , qu'il était naguère abattu dans sa douleur.
Chrysostome rassembla le peuple , pour lui redire les paroles de Flavien et de l'empereur.
Sans doute , il est aisé de concevoir, pour l'espèce humaine , un état plus raisonnable et meilleur que ce despotisme arrêté seulement par d'éloquentes prières. A la pensée d'un tel abaissement et d'un tel secours , on s'indigne ,' autant qu'on admire II faut même l'avouer , les luttes de la liberté mourante à la voix de Démosthène , ont bien un autre intérêt que cette résignation passive d'un peuple d'Asie, tremblant sous ses maîtres, et défendu par la tribune chrétienne. Mais si l'on se reporte au siècle de Théodose , aux mœurs cruelles de cette époque, si l'on revoit en pensée le massacre de Thessalonique ordonné par le même prince qui laissa vivre Antioche, peut-on méconnaître le bienfait de cette religieuse éloquence? Et même de nos jours, si l'on pense à ces villes d'Asie encore habitées par des Grecs , si l'on songe que ces massacres , ces exterminations , qu'interdisait le christianisme, y sont aujourd'hui1 le droit commun des barbares conseillés et recrutés par des hommes d'Europe, combien ne doit-on pas regretter qu'il n'y ait plus de Flavien et de Chrysostome, pour demander à la politique des rois Y amnistie d' Antioche, pour arrêter au nom de Dieu l'effusion du sang chrétien , pour apprendre l'Évangile à ceux qui le prêchent et qui l'ont oublié?
Chrysostome continua pendant dix années d'instruire le peuple qu'il avait défendu. Ses ouvrages sont le cours le plus complet de prédication morale, que nous ait transmis l'antiquité chrétienne. Hormis quelques préjugés , ou quelques complaisances pour les préjugés du temps , on y voit partout un beau génie , une grande
1 Publié après le désastre de Scio, et avant Navarin.
connaissance du cœur de l'homme, une charité vraiment évangélique. Ses discours ont encore un intérêt particulier pour nous autres modernes , curieux investigateurs du passé. La civilisation chrétienne d'Orient , cette époque sans analogie avec le moyen âge , et qui joignait à la naïveté du zèle religieux un haut degré d'élégance sociale, revit tout entière dans les pages éloquentes de l'orateur d'Antioche.
Nous y voyons que l'influence chrétienne n'avait pas encore réformé l'esclavage domestique. Il n'était pas extraordinaire de compter, dans une opulente maison, deux ou trois mille esclaves destinés à servir toutes les fantaisies du luxe le plus capricieux. On les traitait souvent avec une dureté que blâmait inutilement la chaire chrétienne. Une rfche matrone 1 , irritée contre quelques jeunes filles esclaves , les faisait attacher à sa litière , et battre de verges sous ses yeux.
Ces gens-là ne s'en croyaient pas moins chrétiens , et étaient assidus dans les églises ; mais ils avaient encore une crédulité toute païenne pour les augures et les présages ; à la moindre maladie , ils couraient à la synagogue , consultaient des enchanteurs2, ou portaient des amulettes , parmi lesquelles figuraient des médailles d'Alexandre 3, dont la gloire était restée comme un talisman merveilleux chez les Grecs d'Asie.
Il était même permis de faire servir le christianisme à ces superstitions ; on portait aussi pour amulettes des feuillets de l'Évangile ; on en suspendait au cou des petits enfants. Souvent, à leur naissance, on allumait plusieurs lampes 4 , auxquelles on donnait des noms divers ; et
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. XI, p. 112.
2 Ibidem, t. I , p. 682; t. II, p. 244.
3 Ibidem, t. II, p. 243.
4 Ibidem, t. X,p. 107.
on transportait à l'enfant le nom de celle qui avait été le plus longtemps à s'éteindre.
Les malades se faisaient frotter avec l'huile 1 des lampes allumées dans les lieux saints ; on espérait guérir tous les maux par l'imposition des mains de quelques pieux solitaires ; généralement on croyait à la magie. Les lois de Théodose sont pleines de menaces contre ce prétendu crime ; et, vers la même époque, le concile de Laodicée défendit particulièrement aux ecclésiastiques d'étudier l'astrologie, de faire des enchantements et des philtres. Des crimes bizarres se mêlaient aux folies superstitieuses. Dans l'idée que les âmes de ceux qui mouraient de mort violente échappaient au démon , quelquefois on égorgeait de jeunes enfants.
Une superstition plus innocente qui se conservait parmi beaucoup de chrétiens, c'était la pratique de quelque rite païen, la vénération pour quelque grotte ou quelque bois sacré2. Ces restes d'idolâtrie étaient beaucoup plus communs parmi les chrétiens des campagnes. Chrysostome se plaint3 que les riches possesseurs de terres aimaient mieux bâtir des granges que des temples , et que les pauvres laboureurs avaient bien des stades à parcourir pour trouver une église.
Dans les grandes villes, comme Antioche, l'éducation des enfants était fort soignée. Dès l'âge de cinq ans , ils suivaient les écoles publiques , où l'on apprenait à lire et à tracer des caractères sur la cire. Ils passaient ensuite aux écoles des grammairiens, où on étudiait Homère et les autres poètes grecs. Au delà étaient les écoles d'éloquence, dont les maîtres conservaient la plupart
4 Sanct. Chrysost. Oper. t. XII , p. 373.
2 Ibidem, t. I , p. 727.
3 Ibidem, t. XI, p. 746.
une préférence cachée pour l'ancien culte , qu'ils confondaient avec l'ancienne littérature.
Ce n'était guère qu'à la sortie de ces écoles que l'influence de la nouvelle religion s'étendait sur les jeunes gens. Le baptême, presque toujours tardif, devenait une initiation ; le culte nouveau les saisissait dans l'âge de l'enthousiasme; les plus passionnés fuyaient au désert. Ceux qui tenaient le plus au monde se livraient à l'étude du droit civil1, qui conduisait encore aux premières dignités. Un très-petit nombre adoptaient la profession des armes -, généralement décréditée par la mollesse du temps et par la prédication chrétienne.
Dans la vie des femmes, le christianisme avait encore ajouté à la sévère discipline de l'antique gynécée. Les fêtes, les processions païennes étaient interdites. Une jeune fille , même entourée d'esclaves et de gardiens , ne sortait que bien peu, et seulement à la chute du jour ; elle n'assistait jamais aux spectacles. Dans les églises et les basiliques des martyrs , les femmes étaient séparées par des barrières.
Rien n'égalait cependant le luxe et la mollesse de quelques-unes de ces femmes d'Orient, élevées au milieu des parfums et des roses , ornées de toutes les parures de l'Inde , et des tissus précieux de Biblos et de Laodicée. Mais sans cesse de jeunes filles s'arrachaient à ces monotones délices, pour adopter la vie austère et l'humble vêtement des religieuses. L'éloquence d'un orateur chrétien, l'imagination , l'enthousiasme les jetaient dans cette vie nouvelle. La vanité y trouvait encore quelques attraits, les hommages de la foule \ une (place distinguée
1 SancL Chrysost. Oper. I. IX, p. 149.
2 Ibidem, t. I, p. 84.
1 Ibidem, t. Il, p. 590.
TABLEAU DE 1,'ÉLOQ. CMR. 12
dans les églises. Les orateurs sacrés du temps se plaignaient que le profane désir de plaire se conservait trop souvent dans cette profession sainte; et ils nous ont même appris que, dans cette époque de ferveur, déjà la coquetterie i pouvait dessiner les plis d'une robe de bure, laisser tomber un manteau, et dévoiler des grâces que l'on cache. Beaucoup de vierges chrétiennes, il est vrai , se dévouaient au soin des malades et des pauvres , s'exposaient à la mort , et montraient des vertus sublimes dans un sexe faible. Mais il était un abus, né du grand nombre des professions religieuses , et que saint Chrysostome 2 déplore avec une vive éloquence : de riches célibataires retiraient souvent , dans leur maison , quelqu'une de ces filles consacrées à Dieu, sous prétexte de les protéger, et de confier à des mains si pures l'administration domestique. Et ces vierges, gardant l'habit plutôt que les vertus de leur état , commandaient à des foules d'esclaves, subjuguaient l'esprit du maître, et, par leur conduite , excitaient les railleries des juifs et des gentils. Quelquefois aussi des femmes, qui s'étaient séparées de leur mari , sous prétexte de continence , oubliaient leurs vœux, pour aimer librement un homme obscur, ou un esclave.
La chaire chrétienne retentissait de plaintes et d'anathèmes contre ces profanes abus ; mais en même temps elle redisait, comme un titre de gloire3, qu'il y avait plus de femmes consacrées à Dieu que d'épouses et de mères; exagération évidente, et, même en la réduisant de beaucoup , déplorable succès , qui ne pouvait servir qu'à la chute de la société et de l'empire !
1 Sanct. Hieronymi Oper. t. I , p. 781. 7 Sanci. Chrysost. Oper. t. I , p. 103. a Ibidem, t. IV, p. 107.
Cependant les orateurs chrétiens recommandaient aussi le mariage , surtout dans la première jeunesse ; mais l'avarice et l'ambition des pères le retardaient ordinairement ; et dans les riches familles, il n'était presque toujours qu'un contrat, une spéculation d'intérêt, sans que souvent les deux époux se fussent vus l'un l'autre , avant leur union.
Souvent, du reste, cette cérémonie se faisait sans consécration religieuse , et presque avec la licence des fêtes nuptiales du paganisme. Chrysostome lui-même 1 avoue qu'il craint d'attaquer cet ancien usage, dont il décrit avec douleur les profanes plaisirs. Le soir du jour marqué pour la fête, un cortège de pantomimes, de danseurs et de danseuses se rendait à la maison de la jeune épouse. A la nuit, elle sortait couverte d'un voile, et montait sur un char, escortée de femmes et de jeunes filles. La foule bruyante qui suivait, dans l'ivresse du vin et de la joie, chantait des vers , encore mêlés de souvenirs mythologiques.
On se mettait aux fenêtres, la nuit, pour voir passer le joyeux cortège , précédé de flûtes et de cymbales. Il arrivait ainsi à la maison de l'époux, qui, la tête ornée d'une couronne , recevait la jeune fille des mains de la mère, soulevait son voile, et disparaissait avec elle. La fête continuait par des jeux, des danses de pantomimes, et les repas se renouvelaient plusieurs jours.
La jeune fille , sortie de l'austère gynécée pour cette fête tumultueuse, paraissait d'abord timide et tremblante; mais bientôt elle commandait avec empire, prodiguait l'or, et souvent ruinait son époux par un luxe insensé. L'orateur chrétien a décrit ce luxe , que ses graves pa-
l-~SancU Chrysost. Oper. t. III, p. 196.
rôles ne pouvaient corriger. Il se plaint1 que des femmes se faisaient conduire à l'église , sur un char tout brillant de dorure, traîné par quatre mules blanches richement ornées , au milieu d'une escorte d'eunuques et d'esclaves. Ces femmes étaient vêtues de tuniques d'or et de soie , parées de diamants , et portaient à leurs oreilles , dit l'orateur, la subsistance de mille pauvres. La dévotion se mêlait encore à ce faste mondain , et quelques-unes des robes les plus précieuses étaient tissues de riches dessins ~ qui représentaient des scènes de l'Évangile.
Une autre mode attaquée par l'orateur chrétien , c'était de se teindre le visage de nuances diverses, pour relever l'éclat des yeux. Chrysostome regarde cette mode comme une profanation de l'ouvrage de Dieu ; mais il recommande aux maris3 d'en détourner doucement leurs femmes, en leur disant que ces fards sont inutiles, et même nuisent à la beauté.
Quelquefois la parure des hommes n'était pas moins recherchée que celle des femmes; et Chrysostome s'indigne 4 contre ces jeunes chrétiens , dont les chaussures étaient brodées d'or et de soie. Il décrit , avec une pieuse douleur, ces palais disposés pour les saisons diverses , ces colonnes, ces portiques, ces murailles incrustées de marbre et d'ivoire , ces parquets en mosaïques, ces hautes fenêtres ornées de vitraux de diverses couleurs , enfin ces statues de marbre et d'airain qui rappelaient les souvenirs du paganisme. 11 accuse, par mille allusions, la vie de ces sybarites chrétiens d'Antioche , la profusion de leur table, le luxe de leurs fêtes, leurs lits d'ivoire ou d'argent massif incrusté d'or, les vases les plus vils forgés
1 Sanct. Chrysost. Oper. I. III, p. 527.
2 Asterii homilia in divitem et Lazarum. 1 Sanct. Chrysost. Oper. I. VII, p. 354.
4 Ibidem, t. VII, p. 510.
du même métal *, leurs bibliothèques , où des rouleaux du parchemin le plus délié , couverts de lettres d'or, reposaient, sans être lus, dans de précieuses cassettes.
Que faisait l'orateur, au milieu de cette Babylone chrétienne enchantée plutôt que corrigée par ses paroles, dans ces églises où l'on applaudissait comme au théâtre , et d'où l'on sortait, avant la fin de la Sijnaxe, pour courir aux jeux du cirque? Il cherchait surtout a faire naître la charité dans les cœurs , il profitait des mœurs douces de ce peuple pour lui inspirer la pitié. Il était l'apôtre de l'aumône. Nul moraliste , nul orateur de la chaire moderne n'a jamais égalé la vivacité persuasive et l'inépuisable abondance que Chrysostome portait dans cette exhortation. Jamais on n'a su mieux recommander à l'homme les misères de l'homme, mieux émouvoir le cœur, pour exciter à la bienfaisance et à la vertu. Déjà , dans la société chrétienne, mille prétextes hypocrites glaçaient la charité, au nom même de la foi. Il faut voir comme le vertueux orateur s'élève au-dessus de ce christianisme pharisaïque, pour accueillir également toutes les souffrances.
« Un homme charitable 2, dit-il , est comme un port « ouvert aux infortunés; il doit tous les accueillir. Le « port reçoit également tous les naufragés ; il les sauve « de la tempête, bons ou méchants, quels que soient « leurs fautes ou leur péril, et les abrite dans son sein. « Vous devez faire de même pour ces naufragés de la « fortune, qui, sur terre, sont battus parle malheur. « Sans les juger avec rigueur, ni rechercher leur vie, « occupez -vous de soulager leur misère. Pourquoi « vous donner les soins d'une surveillance inutile?
1 Sanct. Chrysost. Oper. I. VIII , p. 188. 1 Ibidem t t. V, p. 51.
« Dieu vous en décharge. Que de paroles on dirait, « combien souvent on se montrerait difficile , si Dieu « avait prescrit de rechercher d'abord exactement la « vie et les actions de chacun, et , cela fait seulement, « de céder à la pitié ! Non , dès à présent , nous « sommes affranchis de cette chagrine enquête. Pour- « quoi prendre un souci superflu ? Autre chose est un « juge , autre chose un chrétien qui fait l'aumône. « L'aumône même n'a pris son nom que de la pitié « qui nous l'inspire. C'est à quoi saint Paul nous in- « vite quand il a dit : « Ne vous lassez point de faire du « bien à tous et principalement aux affiliés de la foi. >» « Certes, si nous examinons avec tant de scrupule et de « sévérité quelles personnes sont indignes de nos se- « cours, nous n'en trouverons jamais assez qui les mé- « ritent ; mais si nous distribuons nos offrandes à tous , « même aux indignes , nous verrons aussi venir à nous « ceux qui les méritent le plus , comme l'éprouva jadis « Abraham, qui, n'examinant pas , avec un soin trop sé- « vère , quels hôtes se présentaient sur le seuil de sa « tente , fut assez heureux pour y recevoir les anges « mêmes du ciel.
« Imitons ce saint patriarche ; ne faisons pas d'enquête « sur le malheur. Pour que le pauvre soit digne de l'au- « mône, il suffît de sa pauvreté. Lorsqu'un homme m s'offre à nous avec la recommandation du malheur, ne « demandons rien davantage. En l'assistant, c'est sa na- « ture d'homme et non le mérite de ses actions ou de « sa foi que nous honorons ; c'est sa misère et non sa « vertu qui nous touche , afin d'attirer sur nous-mêmes u la miséricorde de Dieu. Car si nous voulons , au con- « traire , discuter rigoureusement les droits de ceux qui u ont Dieu pour maître , aussi bien que nous , il fera la « même chose à notre égard ; et tandis que nous leur
« ferons rendre compte de leur vie , nous serons nous- « même déchus de la miséricorde divine : car l'Évangile a « dit :Vous serez jugés comme vous aurez jugé les autres.»
Chrysostome revient souvent à cette prescription d'une charité universelle , indistincte , aveugle , dirions-nous , s'il ne fallait pas craindre de blâmer l'excès même de la vertu. A cette bienfaisance illimitée , telle qu'il la conçoit et l'exige , qui ne discute pas avec le malheur , mais partage avec lui, il ne trouve de terme de comparaison que dans la bonté de Dieu répandant sur tous sa lumière et sa rosée , faisant naître pour tous également les fruits abondants de la terre. L'aumône est à ses yeux non-seulement le premier des devoirs, mais le rachat de toutes les fautes. Sans doute l'état du monde, l'excès de la souffrance dans les uns , de l'indifférence dans les autres inspirait ce langage ; et la foi nouvelle en tirait une grande part de sa puissance. C'est l'aveu que faisait vingt ans auparavant l'empereur Julien dans la lettre célèbre où, pour réhabiliter le polythéisme, il lui prescrivait l'imitation de la charité chrétienne. «Ces maudits Galiléens, écrivait-il au grand pontife Arsace, outre leurs pauvres , ils nourrissent les nôtres , qu'on voit manquer de nos secours. » Cette charité que le christianisme garda toujours comme sa marque indigène , dont il se servit pour adoucir les mœurs féroces du moyen âge , et qu'il a mise au fond même de la civilisation moderne, seul il la possédait dans l'origine. Ce soin des malheureux , cette application à les secourir et à les améliorer , cette vertu de la compassion devenue de nos jours une des sciences de la société civile, seul il en avaitalors la pratiqueetla pensée. Déjàdans Chrysostome cette pieuse ardeur est attentive à tous les accidents de la vie, à toutes les inégalités qui se retrouvent dans la souffrance du pauvre, et peuvent l'aggraver ou l'adoucir.
Voici par exemple l'exorde tout en action d'une de
ses homélies au peuple d'Antioche : « Je viens près « de vous * aujourd'hui m'acquitter d'une ambassade « juste, utile, honorable pour vous. Je ne suis le délé- « gué d'aucun autre que des pauvres qui habitent cette « ville ; ce ne sont ni des votes , ni des décrets populaires, .< ni la délibération d'un sénat qui m'envoient , mais le w spectacle des plus cruelles souffrances. Comme je tra- « versais la place publique et le carrefour, me hâtant vers « vous, j'ai vu gisant par terre tant de malheureux, les « uns mutilés , les autres privés de la vue , les autres « couverts de plaies incurables, que j'ai senti qu'il y au- « rait excès d'inhumanité à ne pas vous entretenir de <- ces misères, lorsque tant de motifs et l'époque où nous « sommes nous y poussaient avec tant de force. 11 convient « toujours de recommander l'aumône; car nous avons «; toujours besoin de la miséricorde de Dieu. Mais il le « faut surtout lorsque le froid est rigoureux. En été, « la douceur de la saison est un soulagement pour les « pauvres : ils peuvent sortir presque nus, la chaleur « du soleil tenant lieu de vêtements , reposer sur la h pierre, et passer les nuits en plein air : ils n'ont be~ « soin ni de chaussures, ni de vins ni d'aliments déli- « cats ; ils ont assez de l'eau fraîche des fontaines , de « quelques racines , la nature leur fournissant elle-même « une table facile. Un autre avantage, l'occasion du tra- « vail, leur est alors assuré. Ceux qui construisent des « maisons, ceux qui dirigent des fouilles dans la terre, « ceux qui naviguent sur mer ont alors besoin des bras « du pauvre. En effet, le corps du pauvre est pour lui « ce que sont pour les riches leurs champs , leurs mai- « sons et leurs autres propriétés : c'est tout son revenu ; « il n'en tire pas d'ailleurs. Aussi l'été apporte quelque
1 Sancl. Clirysost. Oper. t. III, p. 207.
« allégement à l'indigence : mais l'hiver lui fait une rude « guerre , et l'attaque au dedans par la faim , au dehors « par le froid, qui rend la chair comme morte. Alors il « faut une nourriture plus substantielle, un vêtement « plus chaud , un toit, un lit , des chaussures et le reste ; .< et en même temps le travail manque. Donc, puisque « c'est alors qu'il y a le plus de besoins et de besoins in- « dispensables , allons , à cette époque où personne ne « salarie le pauvre , où personne ne lui donne d'ouvrage, « mettons-nous, hommes miséricordieux, à la place des « entrepreneurs, et ayons pour collègue dans cet emploi « saint Paul , l'ami et le tuteur des pauvres. »
La prédication de Chrysostome, savante, mais populaire, saisit presque toujours ses auditeurs par des images présentes et liées aux incidents de leur vie. Attentif à tout ce qui peut émouvoir ou distraire Antioche, il est un conseiller public pour la ville, en même temps qu'un guide et un consolateur pour chaque âme fidèle : de là s'est formée une nature d'éloquence et de pouvoir, dont le génie même de nos grands orateurs du xvne siècle ne peut donner l'idée. Plus courtes et moins habilement composées que leurs sermons , les homélies du prêtre d' Antioche n'ont en rien la méthode puissante, le raisonnement profond et serré de Bourdaloue ; elles n'avancent pas dans un ordre régulier, par des divisions subtiles exactement suivies, vers la démonstration complète d'une vérité de morale ou de foi. Non , l'imagination de l'orateur chrétien de Grèce et d'Asie veut rester plus libre. Sa parole a plus d'effusion; il ne saurait l'assujettir à cette lente dialectique; il croit trop vivement pour avoir tant besoin de prouver; il aime avec trop d'ardeur son Dieu et son Église pour raisonner si patiemment. N'est-il pas d'ailleurs encore tout inspiré de l'enthousiasme des premiers jours, et comme
rayonnant de leur lumière , à peu de distance du berceau miraculeux de la foi , dans la ville où , dit-on, elle a pris son nom? N'est-ce pas d'Antioche qu'est parti , dans le premier siècle , l'éloquent martyr qui vint chercher les lions du cirque à Rome , et jouir de leurs mor sures? et ses restes rapportés, du temps de Chrysostome, dans sa ville natale , n'ont-ils pas , traversant comme en triomphe les foules chrétiennes d'Asie , ressuscité l'âge héroïque de l'Église encore si récent, et ranimé toute la ferveur de sa foi naïve ? Enfin , près d'Antioche , et presque en face des saintes montagnes , d'où sont venus les défenseurs du peuple , l'idolâtrie vaincue ne gardet-elle pas encore dans le temple et les bocages de Daphné les dernières hontes de son antique corruption, comme pour faire éclater par le contraste la sainte pureté du culte nouveau ?
Tout permet donc à Chrysostome plus d'ardeur que de logique , plus d'images que d'arguments : il émeut , il passionne, il attendrit des âmes d'avance convaincues , et qui, dans les tremblements de terre de leurs villes d'Asie, croyaient entendre encore la voix prolongée des miracles du rr siècle. Devant cette foi vive , l'orateur n'a point à démontrer le dogme ; mais il célèbre et inspire la vertu. Pour cela, il est familier, persuasif, en intelligence avec ses auditeurs. Il leur parle de tout ce qui les occupe. Tantôt il se loue de leur pieuse attention , de leurs larmes plus précieuses pour lui que leurs éloges ; tantôt il se plaint de leur froideur, de leurs fréquentes absences et des distractions que leur donne le théâtre. Il les suit de ses inquiétudes hors de l'église ; il pressent leurs fautes , dont ni ses paroles , ni leur ancien repentir ne les préserveront; il soutient leur courage et les rappelle à lui, dussent-ils faillir encore. On ne peut se figurer l'intérêt puissant et pathétique de ce dialogue entre une âme
charitable et forte et tant d'âmes faibles , mobiles , que la passion , le préjugé, l'habitude disputent à leur propre conviction et à la main de leur guide évangélique. C'est à la fois l'action de la tribune populaire et celle du confessionnal ; c'est le forum et le sanctuaire, l'union de ce qu'il y a de plus élevé dans la parole oratoire , de plus pénétrant et de plus intime dans la direction secrète des consciences et des cœurs.
Le charme original de ces communications , les détails de mœurs qu'elles entraînent , la confiance familière qu'elles supposent entre l'orateur et son peuple , et en même temps le tour d'imagination et d'élégance qui relève tout , ennoblit tout , ne peut se comprendre que par des exemples; et, dût ma traduction affaiblir ce genre de preuve, on me pardonnera de l'essayer encore. Chrysostome, avait souvent à contenir les transports que faisait éclater son beau langage chez ces hellènes d'Asie, sensibles avec excès à l'imagination et à l'harmonie. Son humilité chrétienne s'en offensait, en voyant surtout que la foi n'y gagnait pas. « Que me « servent, leur disait-il, vos louanges1, si je ne vous vois « pas faire de progrès dans la vertu? et que perdrai-je à « votre silence, si je vois croître votre piété? La gloire « de l'orateur n'est pas dans les applaudissements des « auditeurs, mais dans leur zèle pour le bien : elle n'est « pas dans un bruit qui passe avec la parole , mais dans « une ferveur qui dure toujours. Vos acclamations ici « rendent l'orateur plus célèbre ; mais le perfectionne- « ment de votre âme serait au tribunal du Christ une « grande recommandation pour celui qui vous enseigne. »
Cependant, cet orateur admiré se plaignait aussi parfois de la rareté de ses auditeurs qui, presque innom-
' Sanct. Chrysost. Oper. t. III, p. 297.
brables aux grandes solennités , laissaient dans les jouis ordinaires l'autel presque désert , et négligeaient la parole religieuse quand elle ne retentissait pas au milieu des pompes d'une fête. Il fallait que le mal fût grave, ou le zèle de Chrysostome bien exigeant ; car il revient à ce reproche , et combat avec une verve aussi variée que piquante les excuses , les prétextes de cette absence , c'està-dire le défaut de temps , les soins publics , les affaires privées, et surtout, dans la saison brûlante, le poids de la chaleur, qu'on bravait à la place publique et sur le marché, mais qu'on redoutait dans l'église.
11 faut l'entendre traitant cette dernière excuse comme elle le méritait, et avec une ironie moins amère que celle de Julien contre la même Antioche, opposant à cette mollesse les précautions attentives du culte nouveau, et les austérités dont la vie païenne offrait plus d'un exemple.
« Ne voyez-vous pas , dit-il * à ces faibles chrétiens , à « ces grecs dégénérés, les athlètes d'Olympie debout au « milieu de la carrière, en plein midi , comme dans une « fournaise , recevant sur leurs membres nus les rayons « enflammés du jour, tels que des statues d'airain , et » luttant contre le soleil , la poussière et la soif, afin « d'attacher à cette tête assaillie par tant de souffrances « quelques feuilles de laurier? Pour vous, ce n'est pas « une couronne de laurier , mais la couronne de justice « qui vous est proposée en prix de votre attention fidèle : « et nous ne vous retenons pas jusqu'au milieu du jour, « mais dès les premiers feux du matin, par ménage- « ment pour votre indolence , nous vous laissons libres, « lorsque l'air est encore frais et n'est pas échauffé des « reflets de la lumière; et cet éclat même du jour, nous « ne vous obligeons pas d'en supporter tête nue les at-
1 Sancti Chrysost. Oppr. t. III, p. 131.
« teintes ; mais nous vous recevons sous ces voûtes éle- « vées où circule un air plus libre et plus pur; et par la « magnificence de cet abri , et toutes les inventions de « notre zèle, nous tachons de vous rendre facile une plus « longue assistance à nos discours. Ne soyons donc pas « plus faibles que nos petits enfants qui vont à l'école : « ils n'oseraient retourner à la maison avant midi. Quoi- « que à peine détachés du sein de la nourrice , n'ayant « pas encore atteint leur cinquième année , ils montrent « de la force dans ce corps si délicat et si tendre. Malgré u la chaleur et la soif, ils travaillent , ils peinent jus- « qu'au milieu du jour, assis sur les bancs de l'école. « Imitons au moins la patience des enfants, nous, hommes « faits et avancés dans la vie ; car si nous n'avons pas « seulement la force d'écouter des exhortations à la vertu, « comment espérer que nous pourrons combattre et « souffrir pour elle? »
Cette attention qu'il réclame, Chrysostome la veut fervente et communicative. De chacun des auditeurs il fait un apôtre qu'il charge d'attirer d'autres disciples et d'édifier ceux même qu'il n'attire pas. Rien de plus persuasif que ce langage : « Pour que vous ne soyez pas
< venus inutilement ici , dit quelque part l'orateur1, ces
< frères que je vous ai souvent prié , que je vous prierai
< toujours de nous amener, avertissez-les dans leurs er- ! reurs; donnez-leur conseil, non pas en paroles seule-
< ment , mais en œuvres. La meilleure instruction vient «de l'exemple. Quand vous ne parleriez pas, si, à
< votre sortie de l'église , le calme de votre maintien ,
< vos regards , votre voix montrent à ceux qui n'y sont pas entrés le profit qu'a fait votre âme, cela suffit pour l'exhortation et l'avertissement. Nous devons sortir
1 Sanct. Chrysost. Oper. I. 111, p. m.
« d'ici comme d'un sanctuaire d'initiés, meilleurs, plus « philosophes, et réglés dans toutes nos actions et toutes « nos paroles. Que l'épouse qui voit son mari, que le « père qui voit son fils, que le fils qui voit son père , « que l'esclave qui voit son maître , que l'ami qui voit « son ami , que l'ennemi qui voit son ennemi sortant « de l'église, que tous aient à cette vue la preuve des « biens qu'on remporte de là. Ils auront cette preuve , «< s'ils sentent que vous êtes devenu plus doux de cœur, « plus sensé , plus religieux. »
Parce vif et affectueux langage, par l'analyse approfondie des faiblesses humaines, comme par l'éclatde l'expression, Chrysostome semblerait avoir plus d'une ressemblance avec Massillon. €e parallèle tromperait encore cependant, s'il nous faisait attendre de la chaire apostolique d'Antiochedes œuvres d'art polies à la manière de l'orateur français. Chrysostome a moinsde pureté de goût, peut-être moins de naturel , ou plutôt un autre naturel pompeux et candide. Son abondance ne se renferme pas dans un développement toujours heureux et varié : il est à la fois concis et diffus, resserrant par la vivacité du tour ses expressions choisies et répétant sa pensée sous plusieurs formes. Mais cela même corrige en lui les artifices de diction qu'il a rapportés de l'école des rhéteurs. Il revient sans cesse à la chose dont son âme est émue ; et on sent toujours quelque part sous l'harmonie de ses paroles le son même de sa voix.
Avec cette source de pathétique et cette abondance de cœur, nul orateur chrétien ne fut jamais plus pénétré de 'l'Écriture sainte, plus coloré de ses feux, plus empreint de son génie. Par ce double caractère , par la forme éclatante et simple du discours, et la grâce soudaine qu'on y remarque souvent , et qui est restée là comme un accent de la parole vivante, c'est à Bossuet ,
dans ses sermons , qu'il pourrait être comparé , si Bossuet souffrait des égaux , et s'il n'avait eu ce don du sublime, que l'éloquence chrétienne atteignit rarement avant lui, même dans un siècle plus poétiquement chrétien, et lorsqu'elle touchait encore à ces miracles des premiers âges, dont l'évêque de Meauxn'était entretenu que par le travail solitaire de l'imagination et de la foi. C'est ainsi que Chrysostome , ramené sans cesse à la contemplation des apôtres , et surtout de saint Paul , est loin d'égaler la grandeur que Bossuet a jetée sur ce souvenir. Quelle ne devait pas être cependant la puissance de sa parole, lorsque dans Antioche, où se voyait encore la maison qu'avait habitée Paul , il célébrait Rome , surtout à cause de lui , et unissait ainsi par un seul nom les deux Églises! « J'aime Rome1, parce que Paul écrivait aux Romains et qu'il les aimait , parce qu'il a conversé de son vivant avec eux , qu'il a terminé là ses jours, et qu'on y garde ses restes sacrés. Rome en tire plus d'éclat que de toute autre chose. C'est de là que seront enlevés au ciel les restes glorieux de Paul et de Pierre. Concevez et admirez en frémissant quel spectacle verra Rome , Paul se levant de la tombe avec Pierre pour aller dans les airs au-devant du Christ. Qu'elle sera belle cette offrande de Rome à son Dieu ! De quelle double couronne Rome sera parée ! De quelle chaîne d'or elle sera ceinte ! Je ne l'admire pas pour ses trésors , pour ses monuments et tout le reste de ses pompes ; mais parce qu'elle possède ces deux colonnes de l'Église. Qui me donnera de toucher le corps de Paul , de me pencher sur sa tombe , de voir la poussière de ce corps qui a achevé l'œuvre du Christ , reçu les stigmates du martyre et publié partout la parole sainte , de voir la pous-
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. IX , p. 834.
« sière de cette bouche que le Christ a eue pour inter- « prête auprès des rois , et de laquelle nous avons appris <- Paul et le maître de Paul ! La foudre est moins terrible « pour nous que sa voix ne le fut pour les démons. Ils ne « tenaient pas devant lui ; ils tremblaient, et à l'ombre de « sa présence, au seul son de sa voix, ils s'enfuyaient de « loin. Cette voix purifiait la terre, guérissait les malades, « chassait les vices, ramenait la vérité. Elle était ce que « sont les chérubins; elle portait partout le Christ avec « elle. Imitons-le , mes frères, car il était homme et de « la même nature que la nôtre. Mais comme il a montré « pour le Christ un grand amour, il a franchi l'enceinte « des cieux , et il a place avec les anges. Si nous vou~ « Ions faire un effort et allumer en nous la même flamme, « nous pourrons imiter ce saint apôtre. Si cela était im- « possible, il n'eût pas dit , en effet : « Soyez mes imita* « leurs , comme je le suis du Christ. »
Chrysostome excelle dans cette peinture des temps apostoliques ; il y tourne incessamment ses regards et sa pensée ; il leur emprunte même , malgré la douceur de son âme , une sorte d'âpreté inséparable des grands changements à faire dans la croyance humaine ; censeur si indulgent du peuple léger d'Antioche , il se plaît à décrire les fortes vertus de l'Église primitive et la contradiction violente qu'elle faisait éclater parmi les hommes. A voir de quel cœur il raconte ces épreuves de la foi , on sent qu'il les souffrirait volontiers.
C'est ainsi qu'il décrit cent fois, et avec une variété toujours nouvelle , l'apparition du christianisme dans le monde et sa rapide victoire. Remettons sous les yeux de notre siècle un de ces tableaux dont les vives couleurs égalaient les souvenirs encore si récents des peuples d'Asie.
« Quand la proclamation divine eut été répandue par
« les apôtres1, lorsqu'ils parcouraient toute la terre , se- « mant les paroles de la foi, arrachant les racines de l'er- «< reur, brisant les vieilles lois des empires, pourchassant <« l'iniquité, nettoyant le sol sous leurs pas, et ordonnant « aux hommes de fuir loin des idoles, des temples, des «« autels , de leurs fêtes et de leurs mystères et de s'élever « a la connaissance d'un seul Dieu, maître de tout, et à « l'attente des biens a venir, pendant qu'ils parlaient du <« Père , du Fils et du Saint-Esprit , qu'ils philosophaient « sur la résurrection et enseignaient le royaume des «« cieux , une grande guerre , la plus tyrannique des <« guerres, s'alluma, et tout fut rempli de trouble, de « bruit et de dissensions, toutes les villes, toutes les «« nations, toutes les familles, toutes les contrées civili— « sées ou barbares. C'est que les coutumes antiques «« étaient secouées sur leurs fondements , et que le « préjugé qui avait si longtemps régné s'ébranlait à l'invasion de croyances nouvelles, inouïes jusqu'alors. <« Contre cette puissance, les empereurs s'irritaient, les ««gouverneurs de provinces sévissaient, les citoyens <« murmuraient , la place publique se déchaînait , les tri- «« bunaux se passionnaient, les glaives étaient nus, les « armes préparées et la loi en colère; de là des supplices, «« des vengeances , des menaces, et partout l'appareil de « ce qu'on croit la terreur. Les ilôts de la mer furieuse <« rejetant de leur sein des navires brisés sont une image «« de cet état du monde , où pour la religion le fils renon- «« çait au père , la bru à la belle-mère, les frères se divi- « saient, les maîtres s'indignaient contre les serviteurs, « toute la nature était en discorde avec elle-même, et «« partout s'élevait une guerre non-seulement civile , «« mais domestique. C'est que la parole, comme un glaive,
1 Sanct. Chrysost. Oper.l. 111, p. 171.
Tabllau de l'éloq. chr. 13
« pénétrait partout, excitait un grand combat, une « grande querelle, et faisait naître de toute part contre « les fidèles des haines et des persécutions. Les uns « étaient jetés dans les fers , les autres traînés devant les « juges et sur le chemin qui menait à la mort. Les uns « voyaient leurs biens confisqués , les autres étaient « bannis de la patrie, ou même privés de la vie ; com- « bats à l'intérieur, périls au dehors par les amis, par les « indifférents , par ceux-là même que les liens de la « nature avaient rapprochés.
« Devant ces épreuves, alors que les souffrances étaient « présentes , les biens en espérance et la promesse éloi- « gnée, alors que les fournaises, les réchauds, les glaives, « tous les genres de tourments et de mort étaient sentis « non pas seulement par la crainte, mais par la souf- « france, et quand ceux qui devaient combattre n'étaient « pas encore tout à fait détachés des autels profanes , des « idoles, des voluptés et de l'ivresse du monde, n'étaient « pas accoutumés aux contemplations sublimes de la « vie éternelle , mais encore enchaînés aux choses pré- « sentes, et paraissaient faiblir et devoir succomber, « s'ils étaient attaqués chaque jour, vois ce que fait Paul, « le confident des vérités célestes, et sois attentif à sa « sagesse. 11 leur parle incessamment de la vie à venir, « il met sous leurs yeux les récompenses, leur montre « les couronnes et les console par l'espoir des biens éter- « nels. Que dit-il donc? Il dit : « Pour nous les souffrances « de cette vie sont trop faibles et trop indignes de la « gloire future qui se révélera sur nos têtes ; c'est-à- « dire que faites-vous en m'opposant les bourreaux, les « supplices, la proscription , la pauvreté, les fers? Me- « nacez-moi de tout ce que vous voudrez , de toutes les « choses qui semblent formidables aux hommes; vous «ne dites rien qui vaille ces récompenses, ces cou-
« ronnes , cet échange que j'attends. L'un s'épuise et se « termine dans cette vie, l'autre n'a pas de fin dans « l'éternité. »
L'éloquent prêtre d'Antioche voulait passer sa vie au milieu de ce peuple ingénieux , où cent mille auditeurs admiraient ses paroles. Mais l'éclat de son génie avait attiré sur lui les regards de tout l'empire. Le siège patriarcal de Constantinople semblait la place désignée pour le plus grand orateur du christianisme.
Cette dignité ne fut vacante qu'après la mort de Théodose , en 397, sous le règne de ses deux fils, qui s'étaient partagé le monde romain. Arcadius, ou plutôt l'eunuque Eutrope, songea d'abord à Chrysostome; et ce fut la seule chose agréable au peuple qu'il eût faite pendant la durée de son pouvoir. Chrysostome , dont les humbles refus étaient à craindre, fut attiré dans une conférence, et remis presque de force à un grand eunuque et à un général, qui le conduisirent à Constantinople.
Un concile d'évêqucs assemblé dans cette ville célébra son ordination; mais tant d'honneurs ne firent que porter à l'excès la jalousie sacerdotale. De nombreux compétiteurs avaient brigué cette dignité par des sollicitations et des présents. Ceux qui ne pouvaient y parvenir, voulaient du moins qu'elle fût remplie par un choix moins éclatant.
La cour voluptueuse et corrompue redoutait un censeur. L'ambitieux Eutrope s'aperçut bientôt que le pieux évêque ne voudrait pas être sa créature. Le peuple seul, ce peuple qui n'avait plus ni liberté ni gloire , qui voyait ses campagnes envahies par les barbares, se tournait avec une sorte d'idolâtrie vers cet homme dont la renommée remplissait tout l'Orient.
La puissance de l'archevêque fut grande d'abord et secondée par ces démonstrations de ferveur publique
auxquelles s'associait la protection du trône. L'impératrice s'honora de marcher à côté de Chrysostome , dans une fête qui fut célébrée pour transférer des reliques de martyrs hors des murs de la ville. Cette solennité se Ut dans la nuit , sous le beau ciel des rives du Bosphore éclairées de mille feux. Le religieux dépôt sortant de la grande église , à travers l'hippodrome , s'avança suivi d'une foule immense de prêtres , de vierges consacrées, au milieu des grands de l'empire, des magistrats, des citoyens, l'impératrice revêtue de la pourpre et du diadème touchant d'une main le voile qui couvrait les reliques , et achevant à pied cette route de plusieurs stades, jusqu'à l'église de Saint-Thomas, où le cortège ne parvint qu'au lever du jour. Là , Chrysostome parla, et dans l'extase de joie religieuse qui anime ses paroles , on sent et l'impression de cette foule émue , et toutes les espérances qu'il avait lui-même. Mais à Constantinople , Chrysostome retrouvait les vices de l'Asie, augmentés encore par la présence d'une cour efféminée. Le faible successeur de Théodose n'avait de lui que le goût d'une vaine magnificence; c'est dans les sermons du vertueux pontife que l'on retrouve la plus curieuse description de ce luxe oriental.
Àrcadius ne paraissait en public qu'au milieu d'un cortège de gardes revêtus d'habits magnifiques , portant des boucliers et des lances dorées. Il était sur un char attelé de mules blanches et tout incrusté de lames d'or et de pierreries. 11 portait de riches bracelets, des boucles d'oreilles du plus grand prix , un diadème orné de diamants ; sa robe en était couverte, sa chaussure même était d'une singulière magnificence ; et tout cet étalage faisait de loin l'admiration de la foule repoussée par les soldats. Les sailes , les escaliers , les cours du palais étaient sablés de poudre d'or. C'était là que se rendaient
chaque jour les grands de l'empire qui venaient ramper devant quelque eunuque favori.
Ces jeux du cirque , si chers à la ville d'Antioche , excitaient dans Constantinople encore plus d'engouement et de fureur. Les plus riches citoyens y perdaient souvent leur fortune; la foule y consumait son temps. Mais un spectacle plus séduisant encore , c'étaient des comédies ornées de danses et de chants, où de jeunes femmes paraissaient sur la scène à visage découvert. Constantinople était folle de ces spectacles, que les anciennes mœurs du paganisme n'auraient pas soufferts.
Chrysostome réprima d'abord la licence hypocrite de quelques prêtres , qui gardaient dans leurs maisons des religieuses, sous le nom de sœurs adoptives, fréquentaient les tables sensuelles des grands et convoitaient les richessesdes veuves. II censurait amèrement tous ces vices. 11 attaquait la mollesse des grands , l'oisiveté du peuple; mais cet apostolat chrétien ne corrigeait pas le vice de l'empire. Pendant qu'Arcadius faisait des lois pour détruire quelques restes de l'ancien polythéisme, pendant que Chrysostome envoyait des missions chez les peuples barbares, Alaric ravageait la Grèce, et Gainas, général goth attaché au service de l'empire , faisait trembler Arcadius , et le forçait d'exiler son ministre Eutrope.
Ce fut un grand jour que celui où l'insolent ministre, proscrit par son maître , poursuivi par le peuple, vint chercher un asile dans Sainte-Sophie, à l'abri de la chaire pontificale. Nous ne reproduirons pas le discours trop connu que prononça Chrysostome pour apaiser la colère du peuple et défendre le réfugié de l'Église chrétienne; mais on sent assez combien ces terribles disgrâces prêtaient d'autorité à l'éloquence chrétienne , combien cette parole : « Vanité des vanités, et tout n'est que vanité, » retentissait avec force devant le favori déchu , tremblant
au pied de la chaire qui le protégeait, et sauvé de la colère du peuple par la voix du pontife.
Ces drames de l'Église chrétienne attestaient la misère du pouvoir impérial, mais faisaient ressortir la grandeur et la puissance du culte. Peu de temps après, Chrysostome fut envoyé en ambassade auprès de Gainas, qui, plus animé que satisfait par la mort d'Eutrope, demandait les têtes de quelques autres grands officiers de l'empire.
Telle était la dégradation de la cour de Byzance, que les victimes furent conduites au camp du barbare ; mais Chrysostome les protégeait par ses paroles. Gainas , comme la plupart jdes Goths, s'était avisé d'être arien ; et il n'avait pris de cette religion que la haine contre le parti contraire. Il céda cependant; et Chrysostome, de retour à Constantinople, prononça devant le peuple ces paroles qui donnent une idée singulière du règne d'Arcadius : « Je suis le père commun de tous1, et je dois « penser, non-seulement à ceux qui sont debout, mais « encore à ceux qui sont tombés ; non-seulement à ceux « qui naviguent sous un vent favorable , mais à ceux qui « sont battus de la tempête; c'est pour cela que je me « suis quelque temps éloigné de vous, faisant des voyages, « usant de conseils et de prières pour sauver de la « mort les principaux de l'empire » Puis il se livrait à de pieuses réflexions sur la fragilité des grandeurs et le néant de la vie.
Dans cet affaiblissement de l'empire, la religion seule s'étendait sans cesse et transformait ce monde barbare, dont elle ne pouvait détourner la prochaine victoire et l'avènement. Les Goths, introduits dans les armées romaines et devenus si puissants sur les conseils des princes, entraient aussi dans l'ordre ecclésiastique. Leur conver-
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. III, p. 482.*?
sion disputée par Tarianisme était une conquête précieuse à l'Église , leur admission au sacerdoce un triomphe de plus pour elle. Il faut entendre le langage de Chrysostome dans l'église des Saints-Apôtres, à Constantinople, le jour où venait d'y prêcher un homme de la race des Goths, nouvellement ordonné prêtre, et entouré de quelquesuns de ses compatriotes qui remplissaient l'office de lecteurs. « J'aurais voulu1, dit en commençant le pontife, « que les Hellènes fussent ici présents pour entendre ce « qui a été lu , et juger quelle est la vertu du Dieu cru- « cifié , la puissance de la croix, la nohlesse de l'Église, « le fier accent de la foi, la honte de l'erreur, et l'humi- « liante défaite du démon. Les dogmes des philosophes « sont détruits chez les peuples qui parlent leur langue, « les nôtres prévalent dans les langues étrangères. Où « sont maintenant les doctrines de Platon et de Pyiha- « gore et de ceux qui enseignaient dans Athènes? Elles i sont détruites. Où sont les doctrines des pêcheurs et « des fabricants de tentes? Elles brillent plus que l'éclat « du jour, non-seulement en Judée , mais chez les na- « tions barbares. Comme vous lavez entendu aujour- « d'hui , les Scythes , les Thraces , les Sarmates , les « Maures, les Indiens et ceux qui touchent aux confins «du monde, ont pris pour philosophie les maximes «<chrétiennes, que chacun de ces peuples a traduites « dans sa langue nationale. Ne recherchant pas l'élégance « du discours , mais plaçant la philosophie dans la force « des pensées , par la vertu de leurs œuvres et l'exemple « de leur vie , nos apôtres ont fait partout retentir cette « grâce de Dieu qu'ils portent dans leur sein. Par là, et « la terre habitée, et les terres sauvages, et les villes, « et les montagnes, et la Grèce , et les barbares, et les
1 Sanct. Chrysost, Oper. t. XII , p. 512.
«< puissants et les pauvres, et les hommes et les femmes, « et les vieux et les jeunes , ils ont tout pris dans leurs « filets, et de là ils ont passé plus loin; et notre terre « ne leur suffisant pas , ils se sont avancés sur l'Océan, « et ils ont pris les contrées barbares et les Iles Britan- « niques; et partout où vous allez, les noms de ces pê- « cheurs d'hommes sont dans toutes les bouches , non « pas à cause d'eux-mêmes, mais par la puissance du « crucifié qui leur a partout frayé la voie et qui fait pa- « raître les stupides plus sages que les philosophes, et « les hommes sans lettres plus éloquents que les rhé- « teurs et les, sophistes. Que personne ne soit honteux « pour l'Église , si nous avons appris à des barbares à « se lever et à parler au milieu d'elle. C'est, au contraire, « sa gloire et le témoignage de la puissance de la foi. « Que les Juifs rougissent, eux qui lisent la lettre et « ignorent le sens ! Que les Gentils soient pénétrés de « confusion eux qui voient briller la vérité , sont assis à « sa lumière et suivent les ténèbres ! Que l'Église triom- « phe d'avoir porté partout son vol rapide et sa splen- « deur ! »
Tout n'était pas également vrai dans ces vives paroles : la philosophie n'avait pas perdu toute sa puissance; et Chrysostome lui-même est plein de souvenirs de Platon et du travail qu'avait fait le génie des Grecs pour revendiquer les vérités morales par les forces de la raison , et par la conformité de notre nature avec les idées éternelles du juste et de l'honnête. Il triomphe même quelquefois de montrer le double témoignage que reçoivent ainsi de grands principes attestés par la conscience, comme par l'esprit saint. Mais, dans l'enthousiasme de sa foi, il oublie volontiers la sagesse humaine pour ne voir et ne célébrer que l'Église , de même qu'il oublie l'empire et la patrie romaine pour ne célébrer que l'accroissement continu de
la chrétienté dans l'univers. C'était la disposition qui naissait souvent de l'ardeur de la foi , et de la charité cosmopolite développée par elle; c'était, non pas un enseignement du christianisme, mais une conséquence de la domination absolue qu'il prenait sur les âmes. La décadence et l'étendue de l'empire tout ensemble favorisaient ce mouvement des esprits en effaçant chaque jour davantage le Romain devant l'homme et la cité devant l'Église; et puis, ne l'oublions pas, Chrysostome était un Grec séparé par la foi de ceux qu'il appelait les Hellènes , mais éloigné bien plus encore par sa naissance et par sa langue de ces Romains qui n'étaient pour lui que des maîtres dégénérés dans l'Occident et toujours étrangers dans l'Orient. De Rome , il n'admirait que le pontificat fondé par saint Pierre , et dont rien alors ne séparait l'Église grecque.
Ses négociations près des chefs barbares n'en étaient que plus généreuses. C'étaitde sa part un effort semblable à celui que dans le même siècle tenta saint Ambroise près du tyran Maxime. Mais son zèle devint inutile. Un chef des Huns attaqua Gainas; et Constantinople se trouva délivrée par le conflit des deux barbares. Elle reprit ses jeux du cirque et ses querelles religieuses ; car on s'occupait sans cesse de ce qu'on appelait la paix de l'Église, et fort peu du salut de l'empire. Quelques solitaires d'Egypte, chassés par Théophile, patriarche d'Alexandrie, intéressaient plus l'empereur et sa suite que ne le faisaient la Grèce et la Thrace, désolées par les barbares. Tout, dans cette cour, n'était qu'intrigue, hypocrisie, frivolité.
Une ligue se forma pour perdre Chrysostome. On y comptait des prêtres jaloux, des courtisans, de riches matrones offensées par les censures de l'orateur, enfin, l'impératrice Eudoxie , et peut-être l'empereur. Un con-
cile fut convoqué pour servir leur vengeance. Théophile, patriarche d'Alexandrie , le dominait par ses intrigues et sa haine furieuse. Plusieurs évêques, admirateurs du génie de Chrysostome , ne voulaient pas se séparer de sa cause , et refusaient d'assister au concile. Cependant , Chrysostome parlait dans les chaires de Constantinople avec une véhémence nouvelle. « Que puis-je craindre? «disait-il1, serait-ce la mort? Mais vous savez que le « Christ est ma vie, et que je gagnerais à mourir. Serait- « ce l'exil? Mais la terre, dans toute son étendue, est au « Seigneur. .Serait-ce la perte des biens? Mais nous « n'avons rien apporté dans ce monde, et nous n'en pou- « vons rien emporter. Ainsi, toutes les terreurs du monde « sont méprisables à mes yeux ; et je me ris de tous ses « biens, je ne crains pas la pauvreté ; je ne souhaite pas « la richesse; je ne redoute pas la mort , et je ne veux « vivre que pour le progrès de vos âmes. » Puis il disait encore : « Mais vous savez, mes amis , la véritable cause « de ma perte ; c'est que je n'ai point tendu ma demeure « de riches tapisseries; c'est que je n'ai point revêtu des « habits d'or et de soie ; c'est que je n'ai point flatté la « mollesse et la sensualité de certaines gens. 11 reste en- « core quelque chose de la race de Jézabel , et la grâce « combat encore pour Élie. Hérodiade demande encore « une fois la tête de Jean, et c'est pour cela qu'elle « danse. » Ces éloquentes invectives parurent désigner l'impératrice2 Eudoxie.
Les ennemis de Chrysostome , qui siégeaient au concile , s'armèrent de cette faute ou de cette calomnie , et après avoir solennellement prononcé la déposition du
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. III, p. 494.
2 Les paroles mêmes de Chrysostome , eiç àôoÇtav èvxpexet , furent accusées d'offrir un jeu de mots insultant.
patriarche pour quelques prétendus griefs de discipline ecclésiastique, ils pressèrent l'empereur de le bannir pour crime de lèse-majesté.
Chrysostome fut enlevé de nuit , et jeté sur un navire, au milieu des plaintes et des réclamations de tout le peuple; car ce peuple, dans son abaissement, s'était attaché à ce grand homme comme à un défenseur. Il aimait sa vie austère et simple , ses censures égales pour les grands et les petits. En le perdant, il se sentait privé d'un appui , et se croyait tombé au-dessous même de son esclavage ordinaire. Les imaginations, échauffées par ces regrets, fermentèrent avec l'ardeur superstitieuse de cette époque. Un tremblement de terre , qui fut ressenti dans Constantinople, parut un signe de la colère de Dieu.
Les ennemis de la cour, les mécontents , les orthodoxes, poussèrent des cris de douleur et d'effroi. Le faible Arcadius fut effrayé, et l'impératrice Eudoxie , troublée du tremblement de terre et de la haine du peuple, pressa vivement le retour de celui qu'elle avait fait bannir. On fit partir, pour le rappeler, plusieurs députations successives; Rome menacée n'avait pas envoyé plus d'ambassadeurs à Coriolan.
Théophile et les évêques de son parti prirent la fuite. Le Bosphore se couvrit de vaisseaux qui s'avançaient pour recevoir Chrysostome. Des cierges allumés, des chants populaires célébraient son retour. En reparaissant, il refusa d'abord de reprendre les honneurs de l'épiscopat, et voulut s'arrêter dans un faubourg de Constantinople. Mais l'enthousiasme du peuple le força de remonter dans cette chaire que son génie rendait si puissante. Ses premières paroles furent touchantes et simples; et elles retracent quelques circonstances même de ce retour triomphal avec une vérité que
nul autre récit ne pourrait égaler, et qui met sous les yeux le grand spectacle auquel s'ajoutait la voix du saint archevêque. Quand il put se faire entendre : « Béni « soit le Seigneur1, dit-il; je le disais à mon départ, je le « répète à mon retour, et là-bas je ne cessais pas de le « dire. Vous vous souvenez que le dernier jour je vous « ai rappelé l'image de Job et ses paroles; béni soit le « nom du Seigneur dans les siècles ! c'est le gage que je « vous ai laissé, c'est l'action de grâces que je rapporte. « Les situations sont différentes : l'hymne de reconnais- « sance est le même. Exilé , je bénissais ; revenu de l'exil, « je bénis encore. L'hiver et l'été ont une même fin, la « fertilité de la terre. Béni soit Dieu qui déchaîne l'orage ! « béni soit Dieu qui l'a calmé! Dans la diversité des temps, « la disposition de l'âme est la même. Le courage du pi- « lote n'a été ni amolli par le calme, ni submergé par « la tempête. Béni soit le Seigneur, et quand je me suis « séparé de vous et quand je vous ai retrouvés. J'ai été •< séparé de vous corporellement , mais non par l'âme. « Voyez ce qu'ont fait les embûches de mes ennemis : « elles ont augmenté l'affection et le regret pour moi. « Autrefois les nôtres seuls m'aimaient; aujourd'hui « les Juifs même m'honorent. Ceux qui croyaient éloi- « gner de moi mes amis , m'ont concilié les indifférents. « Ce n'est pas à eux que j'en rends grâces, mais à Dieu u qui a tourné leur injustice en honneur pour moi. Les »< Juifs ont crucifié le Seigneur, et le monde a été sauvé. « Ce n'est pas aux Juifs que j'en rends grâces, mais à la « victime. Qu'ils voient ce que voit notre Dieu ; quelle « paix, quelle gloire leurs embûches m'ont values ! Au- « trefois l'église seule était remplie; maintenant la place << publique est devenue l'église. Tout est immobile
1 Sonet. Chrysost. Oper. I. III, p. 506.
« comme une seule tête ; personne ne commande le si- >< lence, et tous sont silencieux et contrits. Il y a des « jeux du cirque aujourd'hui; et personne n'y assiste : « tous affluent au temple comme un torrent. Ce torrent , « c'est votre multitude; ce bruit de fleuve, ce sont vos « voix élancées vers le ciel et attestant votre filial amour. « Vos prières sont pour moi une couronne plus éclatante « que tous les diadèmes. C'est pour cela que je vous ai « convoqués dans l'église des apôtres; bannis, nous ve- « nons près de ceux qui furent bannis avant nous; nous « venons près de Timothée , le nouveau Paul , près de « ces corps sanctifiés qui ont porté les stigmates du « Christ. »
Le lendemain , dans une autre homélie au peuple insatiable de l'entendre, Chrysostome comparait son Église de Constantinople à Sara tombée, en l'absence d'Abraham, dans les mains de l'infidèle Égyptien ; et la félicitant du courage qu'elle avait montrée pendant l'exil de son pasteur : « J'ai grande joie , disait-il , que vous ayez « vaincu, et vaincu sans moi. Présent, j'aurais été pour « quelque chose dans votre victoire. Par ma retraite , le « triomphe est à vous tout entier; mais là même est une « gloire pour moi , celle de vous avoir instruits de telle « sorte, que loin de votre père vous montriez la noblesse « de vos âmes , comme les athlètes loin du maître qui les « exerçait déploient toute leur vigueur. » Et en même temps il séparait de ses ennemis l'impératrice, dont la voix avait demandé son rappel ; et il lui rendait grâce , en la nommant la protectrice des saints et le soutien des pauvres.
Cette réconciliation toutefois était de difficile durée. Eudoxie ne pouvait oublier sa haine et sa défaite. Les courtisans, les dames du palais excitaient sa colère. On avait préparé , pour consoler l'orgueil de la princesse ,
une fête à demi profane ; c'était la dédicace d'une statue d'argent , élevée en son honneur, sur la place publique , entre le sénat et l'église de Sainte-Sophie. Des chants, des danses célébraient cette espèce de consécration.
Chrysostome, dans une de ses homélies, blâma vivement ces jeux qu'il accusait d'idolâtrie. Eudoxie offensée reprit toute sa colère. Chrysostome n'avait pas fait encore annuler les actes du concile qui l'avait condamné ; il siégeait sans être absous. Cette irrégularité fut une arme nouvelle pour ses ennemis. Dans cette espérance, les évêques de la Grèce et de l'Orient sont convoqués une seconde fois à Constantinople. Théophile, sans oser y reparaître, animait cette intrigue épiscopale.
Pendant que le nouveau concile délibérait, Chrysostome parlait dans Sainte-Sophie, et son éloquence balançait tout le pouvoir de ses ennemis. Quarante évêques s'étaient déclarés pour sa cause; les autres, plus nombreux, pressaient l'empereur de le bannir avant la fête de Pâques ; car on craignait que , dans ce grand jour, il ne parût trop inviolable.
La veille de la fête, Chrysostome reçut l'ordre de quitter son église; mais on ne pouvait lui enlever la confiance du peuple, qui, désertant alors les églises, alla tenir l'assemblée chrétienne dans les bains publics bâtis par Constantin. La cour, aussi cruelle que faible , envoya des troupes de la garde gothique pour disperser cette foule. Le sang coula près de l'autel; et des femmes, demi-nues pour recevoir le baptême, selon l'usage du temps , furent outragées par des soldats.
Enfin l'empereur prononça l'exil de Chrysostome. Il fut conduit d'abord à Nicée, dont le nom seul devait avertir ses persécuteurs et les faire rougir des traitements cruels infligés à l'éloquent défenseur de la foi. De Nicée on l'entraîne plus loin , aux extrémités de l' Ar-
ménie , dans un lieu sauvage et insalubre, entouré d'une population barbare. Insulté sur la route par des moines et par un évêque de Césarée, il fut secouru par la veuve du ministre Rufin, mis à mort quelques années auparavant. Du fond de son exil, il ne cessa d'être en intelligence avec les évêques qui avaient défendu sa cause , et avec ceux qui l'adoptèrent après sa persécution, avec l'Orient, avec l'Occident. Relégué dans la bourgade de Cucuse, dont les abords étaient infestés par des hordes errantes , et de là dans la forteresse d'Arabisse, à l'extrémité de cette terre sauvage qu'enferme la chaîne du Taurus, trouvant là même quelques pieux admirateurs, y recevant des députations d'évêques et les visites de quelques amis fidèles de Grèce et d'Asie, il communiquait, par cette entremise, avec le monde chrétien, d'où ses ennemis avaient voulu le bannir. On ne concevrait pas la vie singulière de ce temps, si on ne lisait les lettres que Chrysostome, déchu , pauvre, captif dans un désert, envoyait sur tous les points de la terre civilisée. Violent et faible, l'empire se dissolvait de toutes parts. Mais la société chrétienne, unie dans sa dispersion, ne relevant que d'elle-même, et plus forte que toutes les souffrances et que tous les schismes, s'entendait, se parlait, s'animait du même zèle sur tous les points du monde. Chrysostome écrivait en Orient aux évêques de Jérusalem, de Césarée, de Scythopolis, d'Adana, de Corinthe, de Thessalonique et d'une foule d'autres villes, à des moines de Syrie, de Phénicie , d'Egypte , en Occident , à l'évêque de Carthage Aurèle qui fut le protecteur d'Augustin , aux évêques de Milan, de Brescia, d'Aquilée , de Salone , et à beaucoup de prêtres de Rome , partout à des femmes illustres , ferventes alliées de l'Église , sentant croître leur enthousiasme par les malheurs de l'éloquent pontife , et placées si haut dans sa confiance, que c'est à une d'elles, Olympiade,
qu'il adresse l'exposé le plus complet de ses souffrances et de sa foi. Il conservait avec quelques prêtres de son ancienne et heureuse église d'Antioche une correspondance qui témoigne de la tendresse, comme de la force de son âme ; enfin , il surveillait encore les missions qu'aux jours de sa puissance il avait envoyées dans la Gothie orientale , l'Arabie et la Perse idolâtre ; et il inspirait par ses lettres le zèle des prêtres qui évangélisaient les barbares.
Image de ses souffrances et de sa fermeté , les lettres de Chrysostome sont éloquentes comme ses discours. Pleines du récit des maux qu'il éprouve, elles ne respirent jamais ni le découragement ni la haine; elles n'ont pas même cette expression d'àpreté que l'Église n'épargnait pas à l'empire. L'âme de Chrysostome était aussi douce que grande. Nulle de ses lettres n'attire plus fortement l'attention que celles qui sont adressées au pape Innocent Ier. Dans la plainte qu'il lui porte, dans l'appui qu'il réclame de la chaire pontificale, on sent, par un nouvel et grand exemple, l'irrésistible progrès de suprématie où la séparation de l'empire , les fautes des princes , les rivalités des évêques conduisaient l'Église romaine. Comme Athanase, Chrysostome tourne ses regards vers cette autorité spirituelle qui régnait à Rome , devant laquelle la dictature impériale s'était retirée à Milan, et qui regardait de haut ces querelles de la cour orientale de Byzance avec le patriarcat trop rapproché d'elle pour n'en être pas opprimé.
Au moment de son second exil , et sous le coup des violences qui l'y contraignaient , Chrysostome avait adressé au pontife de Rome un récit des persécutions qu'il subissait , de l'irruption des soldats dans l'église , de l'inimitié de quelques évêques , de la douleur et de l'oppression des autres ; et il demandait un appui , ou plutôt
un jugement, que le bannissement dont il fut frappé ne lui permit pas d'attendre. Ce cri de détresse du patriarche de Constantinople à l'évêque de Rome est mémorable dans l'histoire de l'Église. Remontant à sa première persécution , à son premier exil , dont il n'accuse que la faction de l'évêque Théophile , racontant son retour populaire, puis le nouveau jugement préparé contre lui et les violences qui viennent d'ensanglanter son église , il supplie le pontife d'écrire, que ces actes iniques , accomplis en l'absence d'une des parties , sont sans force , qu'il soumet aux peines ecclésiastiques ceux qui les ont commis, et conserve à celui qui n'est ni condamné ni prévenu le commerce de ses lettres et de sa charité. « Qu'il nous soit « donné , dit-il , un tribunal incorruptible ; nous compa- « raîtrons , nous ferons entendre notre défense , et nous « nous montrerons innocent des choses qu'on nous im- « pute, comme nous le sommes en effet. »
Cet appel, parti de Constantinople et d'un si grand nom , devait vivement toucher Rome. Les faits d'ailleurs , la procédure inique et remplacée par la force , le jour de Pâques profané avaient retenti dans tout l'empire ; et pendant que l'évêque opprimé se plaignait , le pontife romain recevait aussi une plainte au nom de l'Église et du peuple de la ville impériale. Que pouvait-il, cependant? invoquer l'ascendant du faible Honorius, empereur d'Occident, sur le faible Arcadius, empereur d'Orient, prescrire, ou plutôt demander un concile, honorer Chrysostome et consoler son Église, en l'exhortant à la patience. « Nous « ne sommes pas, répondit-il dans une lettre au clergé et « au peuplo Hé Constantinople, nous ne sommes pas étran- « gers à votre douleur ; nous somme» persécutés en vous ; « qui pourrait , en effet , supporter les violences de ceux « qui, par devoir, étaient obligés d'être les plus zélés pour « la paix et l'union? Aujourd'hui, par un renversement
« de tout ordre , on expulse de la chaire de leur église « des prêtres irréprochables ; témoin notre frère et co- « opérateur, Jean , votre évêque, qui , le premier, souffrit « cette violence, sans avoir pu trouver de juges, sans «< qu'aucune accusation ait été portée, ait été connue. « Nous ne savons pas qu'on ait jamais osé de telles cho- « ses du temps de nos pères ; elles étaient au contraire « interdites , personne n'ayant le pouvoir d'ordonner « un nouvel évêque en la place d'un évêque vivant. »
Le pontife terminait par le vœu d'un concile qu'il attendait de la volonté de Dieu , n'espérant pas l'obtenir du consentement de l'empereur.
Une lettre d'Arcadius , à son frère , empereur d'Orient , attestait également le scandale et la douleur dont les événements de Constantinople avaient rempli tout l'empire. « On raconte , dit * cette lettre , qu'à Constantinople , le « saint jour de Pâques, au moment où la piété réunis- « sait dans un seul lieu les peuples des villes voisines , « pour une célébration des mystères plus solennelle et « plus digne, sous les yeux des chefs de l'empire, sou- « dain les temples catholiques ont été fermés , et des prê- « très jetés dans les fers, afin que l'époque même, où, « par la clémence du trône , s'ouvrent les cachots des « coupables , vît emprisonner cette fois des ministres de « religion et de paix : on ajoute que les cérémonies *< saintes ont été troublées militairement, qu'il y a eu « des hommes tués dans le sanctuaire , et de si grandes « violences autour de l'autel , que de vénérables évêques « ont été traînés en exil , et que le sang humain a souillé « le saint sacrement. A ces nouvelle , j« l'avoue , nous « avons été troublés ; qui pourrait ne pas craindre , «après un tel attentat, la colère de Dieu? S'il y avait
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. III , p. 624
n quelque difficulté religieuse entre les prélats , le juge- « ment devait rester épiscopal. A eux, en effet, l'interpré- «< tation des choses divines ; à nous le respect de la reli* « gion. Mais admettons même que la sollicitude impériale « ait eu à se réserver quelque chose dans des questions « mystiques et catholiques , fallait-il que l'impatience ir- « ritée allât jusqu'au bannissement des prêtres et au « meurtre des hommes , et que , dans le lieu qui reçoit de « chastes prières , des vœux purs et des sacrifices non «« sanglants , dans ce lieu même , on vît étinceler le « glaive, dont il ne faut pas facilement menacer même « une tête coupable? »
C'était là, sans doute, un grave et noble langage que l'Église romaine inspirait à l'empereur d'Occident , en lui donnant , avec les honneurs de la modération et de l'humanité , l'avantage d'exercer , sur le chef d'un autre empire un droit d'avertissement et de tutelle flatteur pour l 'amour-propre ; la conséquence politique d'un tel droit ne pouvait échapper aux hommes d'État des deux empires.
Arcadius , en insistant sur l'avis fidèle qu'il doit à son frère très-aimé, à son collègue sur le trône, rappelle que, dans le débat qui s'était élevé entre les évêques d'Orient, les deux partis avaient envoyé chacun sa dépu tation aux prêtres de la ville éternelle et de l'Italie, et qu'il fallait dès lors attendre la décision demandée , et ne pas innover dans l'intervalle par le bannissement et la violence." Ainsi concile œcuménique et autorité disciplinaire de l'Église romaine , voilà les deux choses qui , dans l'opinion du temps , pouvaient s'élever au-dessus des capricieux orages de Byzance, et y défendre un homme vertueux contre la corruption et l'intrigue. Mais c'était cela même , c'était cette influence de l'empire d'Occident mêlée à celle de l'Église de Rome, qui blessait
l'orgueil d'Arcadius et rendait plus irrévocable la disgrâce de Chrysostome. On ignore la réponse de la cour de Byzance ; mais elle se garda bien de convoquer un de ces conciles si fréquents sous Théodose. Chrysostome était parti pour l'exil ne regrettant que les amis de sa cause et de sa foi qu'il laissait dans les prisons de Constantinople, pendant qu'il s'acheminait vers les extrémités montagneuses et froides de l'Arménie. Ce ne fut qu'après un long silence que dans son exil , profitant du départ de deux prêtres fidèles , il adressa au pontife romain une nouvelle lettre avec cette simple suscription :
A Innocent, évêque de Borne, Jean , salut dans le Seigneur.
« Le corps habite un point du monde ; mais la charité « porte partout son vol. Quoique séparés par une si « grande distance , nous sommes près de Votre Sainteté, « et chaque jour nous communiquons avec elle , en « voyant des yeux de notre affection la fermeté de votre « âme , votre sincérité , votre constance à toute épreuve, « et vos encouragements puissants et durables. Plus les « flots montent , plus les écueils cachés sont nombreux et « la tempête violente, plus s'accroît votre vigilance. Nil'é- «< loignement, ni le temps, ni la mauvaise situation des « affaires ne vous ont rendu indifférent. Vous imitez les « excellents pilotes qui s'éveillent surtout quand ils « voient les flots soulevés, la mer impétueuse et bruyante « et la nuit la plus profonde au milieu du jour. Aussi « nous vous rendons grâces , et nous avons besoin de « vous écrire souvent pour nous satisfaire nous-même. « Mais comme la solitude de ce lieu y met obstacle , et « que des contrées éloignées ou même voisines on ar- « rive difficilement jusqu'à nous sur la limite reculée « où nous sommes, et à travers le brigandage qui ferme
« les routes, nous vous supplions de prendre en pitié no- « tre silence, au lieu d'accuser notre paresse. »
Rappelant alors ce que le pontife a voulu , et ce qu'il n'a pu faire , Ghrysostome demande à son tour qu'il ne se décourage pas et persiste dans le grand dessein qu'il avait annoncé , la convocation d'un concile pour statuer entre lui et les évêques ses ennemis appuyés de la cour de Constantinople : « C'est un combat à livrer, dit-il1, pour l'intérêt du monde presque entier, pour les Églises opprimées ou déchues, pour les peuples divisés, pour le clergé persécuté, pour les évêques bannis , pour les constitutions des Pères indignement violées. Je vous fais et vous réitère la prière de nous montrer une affection d'autant plus grande que la tempête est plus forte. Espérons de l'avenir quelque chose de plus pour la réforme du mal. S'il en arrive autrement, vous avez votre couronne prête dans la miséricorde de Dieu; et ceux qui sont injustement traités recevront de l'ardeur de votre charité une consolation qui n'est pas vulgaire. Voici la troisième année que , retenus dans l'Isaurie entre la faim , la contagion, la guerre, les assauts continus, la solitude sans terme, la mort chaque jour menaçante, et partout l'épée des barbares , nous trouvons un grand soulagement dans votre constante disposition pour nous , et une joie dans votre cordiale affection. C'est là notre rempart, notre asile, notre port sans orages, la source de. mille biens pour nous , le fond de notre bonheur ; et dussions-nous être relégués bientôt dans un lieu plus désert encore , avec une telle consolation de nos souffrances, nous partirons sans peine. » La réponse du pontife à cette lettre est remarquable
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. III , p. 621.
dans sa simplicité ; et elle prouve que si la supériorité du génie était du côté de l'Orient , il y avait dès lors dans la chaire pontificale de Rome , et comme dans les traditions de la ville souveraine , une autorité et une grandeur naturelle qui se sentait appelée d'elle-même à fortifier et à conduire ces hommes dont personne en Occident n'égalait l'éloquence.
Innocent , évêque de Rome, à Jean, évêque.
« Quoique1 ce soit de Dieu seul que l'homme innocent « doive attendre tout bien et espérer miséricorde , ce- « pendant , nous qui conseillons la prudence , nous t'a- « dressons encore cette lettre par le diacre Cyriaque , « de peur que l'iniquité n'ait plus de force pour acca- « bler, que la bonne conscience pour soutenir. Ce n'est « pas à toi, le maître, le pasteur de tant de peuples, qu'il « est besoin d'apprendre que les plus vertueux sont tou- « jours éprouvés, pour voir s'ils faiblissent ou s'ils persé- « vèrent , et que la conscience est une chose très- « puissante contre tous les malheurs injustes. Il doit <( pouvoir tout supporter, l'homme qui se confie d'abord « à Dieu, puis à sa conscience. Le juste , en effet, peut « être exercé jusqu'à l'extrême souffrance ; il ne peut « être vaincu , parce que son âme est prémunie par les « divines Écritures que nous enseignons aux peuples, et «< qui toutes attestent que presque tous les saints ont été « diversement persécutés , passés à l'épreuve du feu , et « ont à ce prix obtenu la couronne. Que ta charité , frère « très-honoré , ait pour consolation ce témoignage inté- « rieur de l'âme qui dans les tribulations est le soutien de « la vertu! car, sous les regards du Christ, la conscience « épurée jettera l'ancre dans le port de l'éternelle paix. >»
1 Sanct. Chrysost. Open t. III, p. 623.
La forme de cette lettre, ce titre d'évêque conservé sans épiscopat, cet accent de fraternelle égalité envers un exilé, avec lequel semble partager le pontife de Rome, en l'appelant pasteur de tant de peuples, ce langage d'une résignation si calme et si fière, tout montre assez quelle puissance tutélaire et consolante résidait dans l'Église romaine , au milieu des convulsions de la société et des tyrannies de l'empire , et comment cette puissance devait incessamment s'accroître par les fautes de tous , jusqu'au moment où elle s'affaiblirait par les siennes , pour se raffermir ensuite par ses malheurs. On peut croire que Chrysostome, en recevant de si loin ce saint témoignage, à défaut de tout autre appui mortel, se soutint dans la patience qu'il avait annoncée et partit sans regret de l'exil où il avait tant souffert, pour l'exil où il allait mourir. Un nouvel ordre en effet , arraché à la faiblesse d'Arcadius , vint changer de lieu l'illustre banni. Ses ennemis, qui persécutaient, sous le nom de Joannites et comme une secte d'hérétiques beaucoup de prêtres d'Orient restés fidèles à son génie et à son malheur, imaginèrent qu'ils affaibliraient ce reste de pouvoir dont ils s'indignaient en le reléguant moins loin de Constantinople et de la cour, dans un lieu désert , sur les bords de l'Euxin.
La brutalité des soldats qui le conduisaient aggrava ou peut-être ne fit qu'exécuter les ordres de la cour de Byzance. Forcé de faire à pied de longues marches , tête nue, à l'ardeur du soleil, le généreux vieillard, déjà consumé de travaux et d'austérités , ne put achever ce pénible voyage. Parvenu , après trois mois de fatigue , près de Comane , bourgade du Pont , il s'arrêta avec ses gardes dans une église qui renfermait le tombeau d'un évêque d'Amasie, mort sous Maximin , avec d'autres martyrs dont Chrysostome avait autrefois prononcé le panégyrique dans Antioche, leur ville natale et la
sienne. Cette rencontre lui parut un avis du ciel qu'il reçut avec joie. Le lendemain , traîné malade hors de l'église , où il avait passé une nuit agitée par la fièvre et la vision de sa fin prochaine , il expira d'épuisement à quelques stades plus loin , sur la route , comme l'apôtre voyageur.
Malgré cet abandon et cette misère d'un si grand homme , à la nouvelle de sa mort , il y eut pour ses funérailles un immense concours de religieux, de solitaires, de vierges venus des pays voisins. Son corps fut enseveli dans l'église où il avait pressenti sa mort, près du martyr dont il n'aurait pas dû égaler les souffrances sous le règne d'un fils de Théodose. Et après un silence de stupeur et d'embarras, tel qu'il suit ordinairement la perte d'une noble victime, son nom retentit avec éclat dans tout l'empire et fut béatifié par l'Église , comme celui d'un des plus saints et des plus beaux génies dont elle s'honore.
Cette vie de Chrysostome se liait à l'histoire de son éloquence et de son ascendant sur les âmes. La fermeté du martyr explique le génie de l'orateur. Ces études grecques dans l'école de Libanius , cette piété pour sa mère, cette fuite au désert, cette douce autorité sur le peuple spirituel et léger d'Antioche, ces combats parmi les intrigues de Constantinople , ce courage dans un long exil répondent, pour ainsi dire, à tous les caractères que prend son éloquence , tour à tour ingénieuse et tendre, élégante, austère et sublime.
Nul homme n'a mieux rempli ce ministère de la parole qu'avait suscité l'Évangile. Il est le plus beau génie de la société nouvelle entée sur l'ancien monde. Il est, par excellence, le Grec devenu chrétien. Réformateur austère, sous ses paroles mélodieuses et vives, on sent toujours l'imagination qui , dans la Grèce, avait inspiré tant
de fables charmantes. Il a rejeté bien loin les dieux d'Homère et les génies de Pythagore et de Platon ; mais dans son idiome tout poétique , il représente l'aumône nous introduisant sans peine dans les cieux , et accueillie par le chœur des anges , comme une reine que les gardes reconnaissent à son cortège , et devant laquelle ils se pressent d'ouvrir les portes de la ville. Ce polythéisme de langage ravissait les chrétiens néophytes de l'Orient; et la sublime morale de l'orateur venait à eux parée de poésie.
Ces peuples étaient plus sensibles que raisonnables ; et la société d'ailleurs ne peut jamais vieillir assez, pour que l'imagination n'y garde pas une grande puissance. Peut-être même ce pouvoir augmente dans les jours d'agitation et de malaise public. Et comment ne paraîtrait-il pas invincible , lorsqu'il se mêle , comme dans Chrysostome , à tous les sentiments profonds du cœur humain , la pitié, la justice , le sacrifice de soi-même au devoir? Quelle n'est pas surtout la puissance de cette foi intime , de cette candeur enthousiaste , qui fait du génie même un instrument involontaire!
L'éloquence de Chrysostome a sans doute, pour des modernes, une sorte de diffusion asiatique. Les grandes images empruntées à la nature y reviennent souvent. Son style est plus éclatant que varié ; c'est la splendeur de cette lumière éblouissante, et toujours égale, qui brille sur les campagnes de la Syrie. Toutefois en lisant ses ouvrages , on ne peut se croire si près de la barbarie du moyen âge. On se dit : la société va-t-elle renaître sous un culte nouveau, et remonter vers une époque supérieure à l'antiquité , sans lui ressembler? Le génie d'un grand homme vous a fait cette illusion. Vous regardez encore , et vous voyez tomber l'empire démantelé de toutes parts.