SYNÉSIUS
Un caractère remarquable de cette époque environnée de si près par la barbarie , c'est que les génies suscités par le christianisme se produisaient à la fois sur tous les points du monde romain. Ce spiritualisme qui remplaçait la mythologie , et dont Grégoire de Nazianze offrit de si beaux modèles dans ses vers , ne se montre pas avec un éclat moins original dans les hymnes de Synésius , évoque de Ptolémaïs et contemporain de Chrysostome. Ses ouvrages sont un monument curieux de la civilisation qui régnait encore au ive siècle dans la Cyrénaïque , contrée de l'Afrique méridionale, anciennement colonisée par les Spartiates , quelque temps rivale de Carthage, tombée dans la suite sous la domination des Ptolomées d'Egypte , et léguée par un d'eux en héritage aux Romains , qui d'abord la déclarèrent libre , et ne tardèrent pas à la soumettre au préteur de l'île de Crète.
Cette fertile région que Pindare, dans ses vers, a nommée le jardin de Vénus, et qui fit longtemps une partie du commerce de l'Orient , avait perdu beaucoup de sa splendeur. Je pleure, disait Synésius, sur cette terre illustre de Cyrène, qu'ont habitée les Carnéade et les Aristippe. La capitale même était dépeuplée ; mais on comptait encore, dans la province, quatre grandes villes, Bérénice, Àrsinoé, Àpollonie et Ptolémaïs.
C'est là que , vers le milieu du ive siècle , naquit Synésius d'une famille riche et illustre. Il ne fut pas , comme la plupart des orateurs chrétiens de son temps , préparé à l'enthousiasme par la solitude et les pratiques
austères. Quoique le christianisme se fût depuis longtemps répandu dans la Cyrénaïque, Synésius ne reçut d'abord que l'éducation philosophique. Il alla dans Alexandrie écouter les leçons de la célèbre Hypatie qui belle , éloquente , vertueuse , enseignant à ses auditeurs charmés les vérités de la géométrie , semblait une Muse plus sévère suscitée pour la défense du paganisme.
Après les écoles d'Alexandrie, Synésius visita celles d'Athènes, cherchant la sagesse que se disputaient les partis et les sectes philosophiques ou religieuses. De retour dans sa patrie, il continua les mêmes études. Ses concitoyens , accablés de maux par l'administration de l'empire et les incursions des barbares, le députèrent à la cour d'Arcadius, vers l'époque où Chrysostome venait d'en être banni.
En apportant au faible empereur l'offrande et les prières d'un peuple malheureux , Synésius n'appuie la liberté de son langage que sur une philosophie élevée , semblable à celle de Thémiste et de quelques autres panégyristes plus hommes de bien que rhéteurs. « Cyrène, « dit-il1, m'envoie vers toi pour apporter à ton front une « couronne d'or, à ton âme la couronne de la philoso- « phie, Cyrène, ville grecque, d'un nom antique et vé- « nérable, célébrée mille fois dans les chants des anciens « sages , maintenant pauvre et abattue , grande ruine qui « a besoin de l'empereur , pour qu'il soit fait envers elle « quelque chose digne de son antiquité. Tu guériras cette « misère, aussitôt qu'il te plaira ; et il dépend de ta vo- « lônté que ma patrie redevenue grande et heureuse me « renvoie vers toi pour t'offrir une nouvelle couronne. « Mais la parole de l'orateur n'attend pas que son pays « soit puissant pour être libre. La vérité est toute la no-
' Synes. episcop. Oper. p. 2.
« blesse du discours ; et le lieu d'où il part ne le rabaisse « ni ne l'élève. »
Synésius justifiait la fierté de ce langage par les conseils qu'il donnait au prince. A travers quelques digressions et quelques faux ornements, il caractérise avec énergie les maux de l'État , le luxe stérile de la cour , la perte de la discipline , le nombre croissant des troupes étrangères dans l'empire , et l'influence de leurs chefs. Ce point surtout est fortement touché. Tandis que Chrysostome, moins occupé de la patrie que de l'Église, triomphait à la vue du progrès des Goths dans la foi , Synésius s'inquiète de leur présence au milieu des campagnes et des cités romaines. Il prévoit le péril de ce secours dont il s'indigne : il voudrait que l'armée fût exclusivement composée de Romains. « Le législateur , dit-il1, ne doit pas donner des armes à ceux qui n'ont pas été nourris dans la pratique de ses lois ; car il n'a point de gage de leur affection. Il n'y a qu'un imprudent ou un devin qui puisse voir sans effroi une jeunesse nombreuse, gardant ses mœurs étrangères, s'exercer sur notre sol aux choses de la guerre. Ne pas préparer contre elle une force égale , et comme si ses bras étaient les nôtres , exempter de la milice les Romains, qu'est-ce autre chose que courir à la ruine? Plutôt que de souffrir les Scythes en armes au milieu de nous , il faudrait demander à l'agriculture indigène des hommes prêts à combattre pour sa défense , et les enrôler. Dans la famille , comme dans la cité , il est établi que la défense du dehors appartient à l'homme, et que le soin de l'intérieur est confié à la femme. Comment supporter que parmi nous l'office des hommes soit rempli par des étrangers ! et combien
1 Synes. episcop. Oper. p. 22.
« n'est-il pas plus honteux encore qu'un empire puissant « en hommes laisse à d'autres que ses citoyens l'ému- « lation militaire ! »
C'étaient là d'autres réprimandes que celles de la chaire chrétienne : elles pouvaient être plus utiles à l'État en réveillant le patriotisme et le courage. L'absence d'un recrutement national pour l'armée était en effet le plus grand vice de l'empire ; Synésius, en dénonçant ce péril , donne au fils de Théodose le conseil de fuir la mollesse asiatique, de se mêler aux exercices des camps , à la vie des soldats , et d'imiter l'austère simplicité des anciens généraux grecs et romains. « C'est à cela, dit-il , « que la philosophie t'exhorte. L'empereur sans doute « ne doit pas enfreindre les usages des Romains ; mais il « doit regarder comme usages des Romains non les choses « introduites hier ou avant-hier dans l'empire affaibli , « mais celles qu'il pratiquait aux jours de sa grandeur.*» Le mélange d'esprit philosophique et d'esprit guerrier qui anime ce discours ne semble placé sous l'invocation d'aucun autre culte que la pensée d'un Dieu suprême, pour lequel, dit l'orateur1, les hommes n'ont jamais trouvé de nom qui puisse embrasser toute son essence, mais qu'ils ont tâché d'atteindre à travers ses œuvres , en le nommant le Père , le Créateur, le Principe , la Cause, toutes manières indirectes et affaiblies de le chercher dans les choses qui naissent de lui. » C'est à ce Dieu qu'il demande de réaliser le vœu de Platon, en montrant dans Arcadius la philosophie associée à l'empire : « Et alors , dit-il, on ne m'entendra plus faire de discours « sur les devoirs de la royauté. »
A l'époque de cette mission , qui obtint peu de soulagement pour les villes appauvries de la Cyrénaïque,
1 Synes. episcop. Oper. p. 8.
Synésius évidemment n'était pas encore chrétien , ou du moins s'il avait été dès l'enfance engagé à la religion , il n'en avait pas pris les pensées habituelles et le langage. On ne peut marquer dans quel temps il se rapprocha du christianisme et reçut le baptême. Seulement plusieurs années avant d'être attiré vers les honneurs de l'Église , dans un de ses voyages à Alexandrie , il fut marié selon le rite chrétien , et par le patriarche Théophile , l'ardent adversaire de Chrysostome. Revenu dans sa patrie , il y vivait en paix sur les riches domaines qu'il avait reçus de ses pères , souvent occupé de fêtes et de plaisirs , et mêlant au goût des lettres, aux études de science la passion de la chasse , qu'il suivait non sans péril dans les plaines de Libye, et qu'il célébrait dans un poëme admiré des sociétés grecques de Ptolémaïs. Étranger par goût aux discussions théologiques alors si puissantes , et détourné de toute pensée ambitieuse par l'état de l'empire , il voulait borner sa vie aux méditations de l'étude et au bonheur domestique. Il n'a pas d'autre pensée dans ses lettres à quelques savants de Grèce et d'Egypte, parmi lesquels il faut compter Hypatie, qu'il appelle sa mère , sa sœur et son institutrice. A l'un de ces savants , il offre des tables astronomiques qu'il a rédigées sous le ciel lumineux et les nuits étincelantes de la Cyrénaïque ; et il prie la docte Hypatie de lui envoyer d'Alexandrie un instrument de physique, dont il indique la forme et les proportions.
C'est dans cette disposition studieuse et cet heureux loisir qu'il écrivait à un avocat fameux de la ville d'Héraclée : « Puisqu'il t'importe de savoir ce que nous fai- « sons1, eh bien , ami , nous philosophons , avec la soli- « tude pour excellente compagne ; car je n'entends
1 Synes, episcop. Oper. p. 239.
« aucune voix en Libye parler philosophie , à moins que « ce ne soit un écho de la mienne. Mais, comme dit le « proverbe: fais honneur à Sparte où tu es né. J'accepte « pour destinée d'aimer et d'honorer mon pays, et je « crois avoir pour tâche de ne pas abandonner la philo- « sophie dans sa mauvaise fortune. Si je n'ai d'autre « témoin de mes efforts , j'aurai Dieu , source de l'âme « humaine ; et j'imagine que les astres mêmes me seront « favorables, voyant en moi leur seul contemplateur scien- « tifique dans cette vaste contrée. Demande donc à Dieu « pour nous que nous restions comme nous sommes. »
Ce vœu, qui paraît fort sincère, ne pouvait être exaucé. Malgré sa passion pour le repos philosophique , Synésius se voyait entraîné à prendre part aux affaires de sa patrie souvent désolée par les courses des barbares, et intérieurement agitée par des factions municipales que permettait l'éloignement ou l'indifférence de Constantinople. Son ambassade lui avait suscité des ennemis et des rivaux; il combattait surtout dans un d'eux le chef d'un parti qui tendait à remplir les conseils des villes par des hommes du peuple , et les rangs de la milice par des étrangers sans aveu. Pour remédier à ces maux , il voulait faire cesser dans Cyrène un commandement militaire qui n'était qu'une tyrannie , et ramener la province entière sous l'autorité de la grande préfecture d'Egypte. Pendant qu'il luttait ainsi , sa réputation , son talent , sa fortune attiraient sur lui les regards de l'Église toujours animée de ce prosélytisme qui lui avait soumis l'empire romain. Vainement se retranchait-il dans sa passion des champs et disait-il : « Mes doigts sont moins occupés à tenir la plume qu'à « manier des épieux et des bêches. »
Le vœu des chrétiens le pressai t de toutes parts . Synési us était trop éclairé, peut-être trop mondain , pour partager
les rêveries de quelques-uns de ces platoniciens, qui, dans Alexandrie et dans Athènes, croyaient perpétuer le paganisme en le transformant , par un mélange bizarre d'abstraction et d'illuminisme. Mais il tenait fortement à quelques idées métaphysiques peu d'accord avec la théologie chrétienne. Il adoptait les idées pures des chrétiens sur l'essence divine ; mais il blâmait ou dédaignait leurs querelles sur les dogmes sacrés de leur foi; et, dans le calme de sa raison et de son heureuse vie , on ne pouvait espérer qu'il se précipitât vers les autels d'un culte triomphant, avec cette ardeur qui jadis attirait tant de néophytes vers des autels entourés de persécution et de mystères. La simple initiation chrétienne, qui, dans les premiers siècles , était un attrait assez puissant pour l'enthousiasme et la curiosité, ne suffisait plus, maintenant que le pouvoir et la foule étaient passés du côté du christianisme. Se convertir, c'était ressembler à tout le monde ; et, par cela même, il y avait une sorte de séduction dans l'indépendance de l'esprit philosophique qui, dégagé des anciennes fables, sans appartenir entièrement à la loi nouvelle , se faisait à lui-même son culte et sa foi.
Telle était la situation d'âme où se complaisait Synésius, savant, riche, heureux, admiré de ses compatriotes. Les efforts des chrétiens redoublèrent pour attacher à leur foi une si difficile conquête ; ce fut une négociation suivie par les plus célèbres évêques d'Orient. Le peuple de Ptolémaïs le demanda pour évêque. Le patriarche d'Alexandrie Théophile le pressa de consentir à sa consécration. Synésius se défendait avec une modeste franchise, en alléguant ses goûts, ses opinions. Il se croit assez de vertu pour être philosophe , mais pas assez pour être évêque, dans l'idée sublime qu'il se fait des devoirs et des travaux de l'épiscopat.
« Songez-y, dit-il dans une lettre à son frère1; je par- « tage aujourd'hui mon temps entre le plaisir et l'étude. « Quand j'étudie , surtout les choses du ciel , je me retire « en moi ; dans le plaisir, au contraire, je suis le plus sort ciable des hommes. Mais un évêque doit être un homme « de Dieu , étranger , inflexible à tout plaisir , entouré de « mille regards qui surveillent sa vie, occupé des choses « célestes, non pour lui, mais pour les autres, puisqu'il « est le docteur de la loi et doit parler comme elle. » Un autre motif du refus de Synésius , c'était son mariage. « Dieu lui-même, dit-il, la loi et la main de Théophile « m'ont donné une épouse; aussi je déclare et j'affirme « que je ne veux ni me séparer d'elle, ni vivre furti- « vement avec elle comme un adultère. Je veux et je « souhaite , au contraire , en avoir de beaux et nombreux « enfants. » Enfin, il avait sur plusieurs points des opinions dissidentes qui , formées en lui par la méthode scientifique, lui paraissaient impossibles à détruire, et qu'il ne voulait pas dissimuler : « Je ne me réduirai ja- « mais à croire , écrit-il à son frère*, que l'âme est créée « après le corps ; je ne dirai jamais que le monde et toutes « ses parties doivent être anéanties. Je crois cette résur- « rection dont il est tant parlé quelque chose de mysté- ■ rieux et d'ineffable ; et il s'en faut de beaucoup que je « partage sur ce point les opinions vulgaires. Sans doute, « une âme philosophique qui voit la vérité peut accorder « quelque chose au besoin de l'erreur. Il y a un rapport «< à saisir entre le degré de lumière que reçoit la vérité, et « l'œil de la foule ; car l'œil ne jouirait pas sans dommage « d'une lumière excessive. Si les lois de l'épiscopat m'ac- « cordent cette liberté, je puis être évêque, en continuant « à philosopher, n'enseignant pas les opinions que je n'ai
1 Synes. episcop. Oper. p. 246.
« point, mais ne les décréditant pas et ne portant pas at- « teinte à la croyance antérieure. Mais si on dit qu'il faut « changer et que l'évêque doit être peuple par les opi- « nions , je n'hésiterai pas à m'expliquer. Qu'y a-t-il de « commun entre le peuple et la philosophie? appelé à « l'épiscopat, je ne veux pas faire mentir le dogme; j'en « atteste Dieu, j'en atteste les hommes. La vérité est « amie de Dieu, devant qui je veux être sans reproche. « Sur cela seul je ne puis feindre. Passionné pour le « plaisir et ayant dès l'enfance encouru le reproche « d'aimer trop les armes et les chevaux , je souffrirai de « mon état nouveau. Quelle peine ce sera pour moi de « voir mes chiens bien-aimés à la chaîne et mes dards ron- « gés de rouille ! Je le supporterai cependant, si Dieu l'or- « donne ; malgré mon aversion pour les soucis , je sup- « porterai l'ennui des procès et des affaires, comme une « offrande un peu lourde dont je m'acquitte envers Dieu. «< Mais les croyances , je ne les voilerai pas ; et ma pensée « ne sera pas en désaccord avec ma langue. En parlant « ainsi je crois être agréable à Dieu; je ne veux laisser à « qui que ce soit prétexte de dire que j'ai enlevé, sans «< être connu, l'élection épiscopale. Que le bien-aimé de « Dieu , mon père Théophile , sachant cela , et m' ayant « marqué à moi-même comment il le comprend , décide « sur moi ; car, ou il ne me permettra pas de rester au « point où je suis dans ma philosophie intérieure, ou il « perdra le droit de me juger plus tard et de m'effacer du « tableau des évêques. »
La doctrine de Synésius sur la préexistence de l'âme , doctrine suspecte alors de favoriser la métempsycose, n'a pas aujourd'hui le caractère de dissidence qu'il lui attribuait ; les réserves un peu obscures qu'il mettait à son consentement sur d'autres points n'étaient pas un obstacle ; et son adoption parut aux évêques
d'Orient un si grand avantage pour les chrétiens , qu'on eut égard à tous ses scrupules et qu'on lui permit de garder sa femme et ses opinions.
Il n'en, éprouva pas moins une grande agitation et de vifs regrets. Il refusa même d'abord de remplir les fonctions redoutables qu'il avait acceptées; et à peine sacré, il se retira à l'écart : « Je reste loin des hommes dont je « suis l'évêque , écrivait-il à un ami1, jusqu'à ce que j'aie « appris quelle est la nature de ce ministère. S'il peut « s'accorder avec la philosophie, je le remplirai; s'il est << contraire à toute ma vie et à ma pensée , qu'ai-je à «< faire que de m'embarquer et de passer dans la Grèce ? « car, si j'abjure l'épiscopat , il me faut renoncer à ma « patrie , à moins de vouloir vivre méprisé et maudit , au « milieu d'une foule ennemie. » Ces considérations humaines cependant n'agirent pas seules sur son esprit : cette idée du beau moral qu'il avait adorée dans Platon lui apparut avec plus de force encore dans les merveilles de la charité chrétienne ; et l'amour de la justice , naturelle à son âme généreuse , lui fit saisir volontiers dans l'épiscopat une arme puissante pour la défense de la faiblesse et du malheur.
A ce prix, Synésius devint évêque de Ptolémaïs. Il ne semble pas que sa vie ait d'abord beaucoup changé. L'étude de la philosophie profane, les plaisirs des champs, le goût des arts et de la poésie continuaient d'occuper ses jours. Il y mêla seulement la méditation de l'Écriture sainte. Mais, du reste, il parut indifférent à ces controverses de théologie si épineuses et si subtiles, dont le sacerdoce chrétien fatiguait l'esprit des peuples.
Synésius, dans sa belle retraite de Libye, consacrait
1 Synes. episcop, Oper. p. 236,
son éloquence à de plus utiles sujets. Souvent il célébrait , dans des vers pleins d'élégance et d'harmonie, les mystères de la foi chrétienne , la grandeur de Dieu , son ineffable puissance , sa triple unité , la rédemption des âmes, la fin des sacrifices sanglants, et le commencement d'une loi plus douce pour l'univers.
Telles sont les idées qui remplissent les chants du poëte philosophe et chrétien. On sent le disciple de Platon et l'imitateur des anciens poètes de la Grèce ; mais cette couleur de métaphysique religieuse , qui est la poésie de la pensée , donne à ses accents un charme d'originalité, sans lequel il n'y a point de génie. L'évêque grec du ive siècle ressemble quelquefois, dans ses chants, à quelques-uns de ces métaphysiciens rêveurs et poètes, que la liberté religieuse a fait naître dans l'Allemagne moderne. Ce rapprochement ne doit pas étonner. Le rapport des situations morales fait disparaître la distance des siècles. La satiété et le besoin de croyance, l'affaiblissement d'un ancien culte, l'enthousiasme solitaire substitué aux engagements d'une croyance vieillie, et bientôt insuffisant comme elle ; enfin , l'adoption d'une foi nouvelle, où l'esprit, ébloui parla fatigue, croit souvent retrouver ses propres idées, et se fixe dans une règle qu'il transforme à sa manière; tel est le travail intérieur, la révolution morale, par laquelle ont passé plusieurs de ces écrivains allemands , tour à tour incrédules, déistes et catholiques.
L'imagination orientale qui , dans ses abstractions comme dans son enthousiasme , a plus d'un rapport avec la poésie des peuples du Nord, ajoute à la vérité de ce parallèle. Mais écoutons quelques hymnes de l'évêque marié de Ptolémaïs, du philosophe chrétien et poëte, qui mêle un souvenir de Platon aux dogmes du christianisme :
« Viens à moi , lyre harmonieuse , après les chansons « du vieillard de Téos, après les accents de la Lesbienne, « redis sur un ton plus grave des vers qui ne célèbrent pas « les jeunes filles au gracieux sourire , ni la beauté des « jeunes époux. La pure inspiration de la divine sagesse « me presse de plier les cordes de la lyre à de pieux can- « tiques ; elle m'ordonne de fuir la douceur empoisonnée « des terrestres amours. Qu'est-ce, en effet , que la force, « la beauté , l'or, la réputation , les pompes des rois, au « prix de la pensée de Dieu?
« Qu'un autre presse un coursier ; qu'un autre sache « tendre un arc; qu'un autre garde des monceaux d'or; « qu'un autre se pare d'une chevelure tombant sur ses « épaules; qu'un autre soit célébré parmi les jeunes hom- « mes et les jeunes filles pour la beauté de son visage ! « Pour moi, qu'il me soit donné de couler en paix une « vie obscure, inconnue des autres mortels, mais connue « de Dieu ! Puisse venir à moi la sagesse , excellente com- « pagne du jeune âge comme des vieux ans, et reine de « la richesse! La sagesse supporte en riant la pauvreté. « Que j'aie seulement assez pour n'avoir pas besoin de la « chaumière du voisin , et pour que la nécessité ne me « réduise pas à de tristes inquiétudes.
« Entends le chant de la cigale qui boit la rosée du ma- « tin. Piegarde , les cordes de ma lyre ont retenti d'elles- « mêmes. Une voix harmonieuse vole autour de moi. Que « va donc enfanter en moi la divine parole? Celui qui est « à soi-même son commencement , le conservateur et le «père des êtres, sur les sommets du ciel, couronné «d'une gloire immortelle, Dieu, repose inébranlable. « Unité des unités, monade primitive, il confond et en- « fante les origines premières. De là jaillissant sous sa « forme originelle, la monade mystérieusement répan- «< due reçoit une triple puissance. La source suprême se
« couronne de la beauté des enfants qui sortent d'elle , « et roulent autour de ce centre divin.
« Arrête , lyre audacieuse , arrête , ne montre pas aux « peuples ces mystères très-saints. Chante les choses d'ici- « bas, et que le silence couvre les merveilles d'en haut. « Mais l'âme ne s'occupe plus que des mondes intellec- « tuels ; car c'est de là qu'est venu sans mélange le souffle « de l'humaine pensée. Cette âme, tombée dans la ma- « tière, cette âme immortelle est une parcelle de ses « divins auteurs , bien faible , il est vrai ; mais l'âme qui « les anime eux-mêmes , unique , inépuisable , tout en- « tière partout, fait mouvoir la vaste profondeur des «deux; et, tandis qu'elle conserve cet univers, elle « existe sous mille formes diverses. Une partie anime le « cours des étoiles ; une autre le chœur des anges ; une « autre, pliant sous des chaînes pesantes, a reçu la forme « terrestre, et, plongée dans ce ténébreux Léthé, admire « ce triste séjour, Dieu rabaissé vers la terre.
«Il reste cependant, il reste toujours quelque lu- « mière dans ces yeux voilés ; il reste dans ceux qui sont « tombés ici, une force qui les rappelle aux cieux, « lorsqu'échappés des flots de la vie , ils entrent dans « la voie sainte qui conduit au palais du Père souve- « rain.
« Heureux qui , fuyant les cris voraces de la matière , « et s'échappant d'ici-bas, monte vers Dieu d'une course » rapide ! Heureux qui , libre des travaux et des peines « de la terre , s'élançant sur les routes de l'âme , a vu les « profondeurs divines! C'est un grand effort de soulever « son âme sur l'aiîe des célestes désirs. Soutiens cet effort « par l'ardeur qui te porte aux choses intellectuelles. Le « Père céleste se montrera de plus près à toi, te ten- « dant la main. Un rayon précurseur brillera sur la route, « et t'ouvrira l'horizon idéal , source de la beauté. Cou-
« rage, ô mon âme 1 ! abreuve-toi dans les sources éter- « nelles ; monte par la prière vers le Créateur, et ne « tarde pas à quitter la terre. Bientôt, te mêlant au Père « céleste, tu seras Dieu dans Dieu lui-même. »
Synésius , dans ses autres hymnes , ramène souvent les mêmes pensées. Cette poésie méditative a plus de grandeur que de variété. On peut cependant apercevoir dans les vers de Synésius le progrès de sa croyance. L'extase un peu rêveuse est insensiblement remplacée par une foi plus positive ; et l'imagination du poëte finit par se confondre avec le symbole de l'évêque.
Tel est surtout le caractère d'un hymne au Christ, où la sévérité du dogme est conservée tout entière sous l'éclat des images poétiques. Il n'est pas une des formes de ce langage qui ne se rapporte à la foi de Nicée, et ne prévienne ou ne démente quelqu'une des interprétations de l'arianisme , mais tout cela par un tour heureux de l'imagination, par un élan de l'âme , et sans que le poëte, au milieu de cette abstraite théologie , abandonne ses souvenirs de patriotisme grec et même de gloire profane. Les paroles du texte fidèlement traduites peuvent seules faire sentir ce mélange d'impressions si diverses dans une intelligence non moins naïve que savante. Ce chant jadis répété dans plus d'une église d'Orient n'a rien qui ne respire l'orthodoxie romaine , et semble unir l'élévation à la grâce mystique.
« Chantons2 le Fils de l'épouse devenue mère sans union
Courage, enfant déchu d'une race divine, Tu portes sur ton front ta céleste origine.
Méditations poétiques.
On peut remarquer d'aulres rapports entre les Méditations de M. de Lamartine et cette ancienne poésie platonicienne et religieuse. Le même parallèle pourrait s'étendre à divers ouvrages de métaphysique publiés de nos jours en Allemagne et en France,
7 Synes. episcop. Oper. p. 341.
mortelle. Ineffable volonté du Père ! l'enfantement sacré de la Vierge a produit sous l'image de l'homme celui dont la présence apporta la lumière parmi les humains. Ce rameau mystérieux a vu la souche de l'éternité. Tu es la lumière primitive, le rayon coéternel du Père ; c'est toi qui , perçant la nuit de la nature , resplendis dans les âmes innocentes ; c'est toi qui as créé le monde , et qui maintiens le cours éclatant des astres et l'immobilité de la terre ! c'est toi qui es le sauveur des hommes ! de ton ineffable foyer lançant une flamme qui porte la vie , tu nourris les mondes ! de ton sein germent la lumière, l'intelligence et l'âme. Aie pitié de ta fille enfermée dans un corps périssable, dans les limites terrestres de sa destinée. Préserve de l'atteinte des maladies la vigueur de ce corps. Donne la persuasion à nos paroles, la gloire à nos actions , pour qu'elles ne fassent pas honte à l'antique renommée de Cyrène et de Sparte. Que libre du poids des chagrins notre âme- mène une vie tranquille, les yeux tournés vers ta splendeur, et que je puisse, dégagé de l'impure matière, me hâter sur la route qui ramène à toi , et , transfuge des maux de la terre, me réunir à la source de l'âme ! Cette vie pure, réalise-la pour ton poète. Que, chantant un hymne pour toi, que célébrant la gloire du Père d'où tu sors, et l'Esprit-Saint qui partage la puissance du Père et unit la racine à la tige , j'apaise par ta louange les nobles douleurs de l'âme! Salut, source ineffable du Fils ! salut , tranformation du Père ! salut , Esprit incorruptible , centre d'union du Fils et du Père ! Qu'il vienne à moi avec Dieu , pour rafraîchir les ailes de mon âme, et achever le don céleste ! »
Malgré cet attrait pour la contemplation, Synésius embrassa fortement les devoirs de l'épiscopat, tel qu'il
se montrait alors zélé pour la défense du peuple et des opprimés. Il eut ce beau caractère de la charité courageuse des premiers temps. Andronicus , gouverneur de la Cyrénaïque, en était le Verres; il y avait introduit des supplices et des tortures inconnues dans les mœurs de cette colonie grecque. Après avoir inutilement réclamé près de lui par les conseils et la prière , Synésius le frappa d'une sorte d'excommunication , par laquelle il lui interdisait l'église de Ptolémaïs , et conjurait toutes les églises d'Orient d'imiter cet exemple.
Il est à remarquer cependant que l'évêque de Ptolémaïs ne prétendait attacher aucun pouvoir politique à l'épiscopat : ces deux choses lui semblaient inconciliables. « Dans les temps antiques1, dit-il, les mêmes « hommes étaient prêtres et juges. Les Égyptiens et les « Hébreux furent longtemps gouvernés par des prêtres. « Mais comme l'œuvre divine se faisait ainsi d'une ma- « nière tout humaine, Dieu sépara ces deux existences : « l'une fut sacrée , l'autre toute politique. 11 renvoya les « uns à la matière; il rapprocha les autres de lui. Les « uns furent attachés aux affaires , et nous à la prière : « et l'œuvre que Dieu demande et d'eux et de nous est « également belle.
« Pourquoi revenez-vous là-dessus , et essayez-vous « de réunir ce que Dieu a divisé , en mettant dans les « affaires non pas l'ordre , mais le désordre ? rien ne « saurait être plus funeste. Vous avez besoin d'une pro- « tection, allez au dépositaire des lois ; vous avez besoin « des choses de Dieu, allez au prêtre de la ville. Lacon- « templation est le seul devoir du prêtre qui ne prend « pas faussement ce nom. »
Mais , sans doute , en s'interposant pour les opprimés ,
1 Synes. episcop. Oper. p. 198.
en séparant de sa communion le préfet romain qui avait fait injustement torturer les plus illustres citoyens de la Cyrénaïque , Synésius , chrétien et Grec , croyait ne remplir qu'un devoir, et venger également sa foi et son pays.
Les incidents de cette lutte oubliée dans un coin du monde marquent bien , avec l'âme libre et forte de Synésius, l'ascendant que prenait partout le sacerdoce chrétien. Irrité des plaintes, Andronicus avait fait afficher sur les portes de l'église un ordre qui défendait aux suppliants de se réfugier près de l'autel , et aux prêtres de les accueillir ; et il faisait livrer à la torture un citoyen de Ptolémaïs sur la place publique même , à l'heure où la chaleur brûlante du jour écartait la foule et aggravait les souffrances de la victime. L'évêque accourut seul pour secourir et consoler ce malheureux. Dans la colère que lui donnait cette pitié , Andronicus blasphéma le nom du Christ et redoubla de rigueurs. Ce fut alors que Synésius s'arma de cette censure ecclésiastique, dont avant lui d'autres évêques avaient usé contre des pouvoirs plus élevés que le gouverneur de Cyrène. Mais Ambroise en osant interdire à l'empereur Théodose l'approche de l'autel , et en lui déclarant que pontife il ne pourrait célébrer devant lui le divin sacrifice, n'avait fait retentir aucun anathème, n'avait associé aucune Église à cette défense si redoutable par elle-même. La lettre synodale de Synésius procède autrement : elle semble avoir quelque chose tout à la fois de l'ancienne malédiction des Eumolpides , et des terribles interdits que fulmina le christianisme au moyen âge. En voici les derniers termes :
« A ces causes \ l'Église de Ptolémaïs recommande « aux Églises ses sœurs par toute la terre que nul sanc- « tuaire ne s'ouvre pour Andronicus et les siens ; que
1 Synes. episcop. Oper. p. 203.
« tout lieu saint , que toute enceinte consacrée leur soit « fermée. Je prescris donc aux magistrats, aux particu- « liers de ne point habiter sous le même toit", de ne pas « s'asseoir à la même table que lui : je le prescris surtout « aux prêtres. Que si quelqu'un méprise cette défense <* comme venant de l'Église d'une ville sans puissance , « et s'il reçoit ceux qu'elle a condamnés , parce qu'il ne « croit pas nécessaire d'avoir égard à une pauvre Église, « qu'il le sache , il aura déchiré autant qu'il est en lui « l'Église universelle, dont le Christ veut l'unité. »
Averti que cette déclaration menaçante était préparée, Andronicus fit de grands efforts pour la prévenir : il multiplia les instances et les promesses. L'évêque s'en défiait avec justice ; mais se sentant plus jeune et moins expérimenté que les prêtres qui lui conseillaient de s'abstenir et d'attendre , il n'envoya pas sa lettre. Une sorte de convention se fit même entre le Grec Andronicus délégué de Rome et l'évêque stipulant pour la liberté et la vie de ses concitoyens. « Si tu en- « freins ta promesse , dit Synésius , la sentence sera pu- « bliée , après avoir été retardée seulement assez pour « te convaincre d'impénitence. » Malgré des promesses solennelles, malgré le gage déposé et reçu , Andronicus, croyant pouvoir par de nouvelles extorsions racheter ses anciennes fautes, s'emporta aux plus arbitraires violences. Il joignit les confiscations aux bannissements , les supplices aux tortures. Synésius ému de ces horreurs publia la sentence ; et l'adressant aux évêques de la Cyrénaïque , il les prenait à témoin de sa modération indignement trompée, et retraçait les attentats nouveaux qui le forçaient d'y renoncer. «Andronicus, dit-il, a « menti à l'Église ; qu'il la trouve véridique et fidèle « dans ses menaces. » La punition suivit de près cette plainte ; sur un ordre venu de Constantinople , Andro-
nicus fut dépouillé du pouvoir dont il abusait ; il fut même si maltraité, que Synésius, dans sa charitable équité , blâma cette façon arbitraire de réprimer l'injustice , et intercéda pour celui qu'il venait d'accuser et qui lui semblait frappé , disait-il , au delà même des malédictions de l'Église.
Quoi qu'il en soit , l'évêque de Ptolémaïs avait atteint le but qu'il se proposait en délivrant sa patrie d'un pouvoir inique ; mais il ne pouvait réussir à la replacer sous l'autorité directe du gouverneur d'Alexandrie, ville où son crédit était grand, et qui n'était séparée du point le plus septentrional de Cyrène que par une traversée de cinq jours. Il continuait à lutter dans l'étroite enceinte de sa terre natale , veillant avec zèle pour ses concitoyens auprès des chefs fréquemment renouvelés que leur envoyait l'empire , célébrant et secondant ceux qui gouvernaient sagement sa patrie, résistant à la violence ou suppléant à la faiblesse des autres. Il n'était pas seulement l'évêque de Ptolémaïs, mais le défenseur de toute la province.
Son zèle s'étendait encore à des soins religieux en dehors de la Cyrénaïque. Le primat d'Egypte , sachant qu'il ne pouvait choisir un arbitre plus habile et plus respecté, lui confiait le jugement des différends qui s'élevaient entre les Églises des contrées voisines de Cyrène. Synésius , qui défendait contre le hautain patriarche la mémoire de Chrysostome et les droits d'un évêque de l'Asie Mineure institué par lui , à l'époque même de son bannissement de Constantinople, servait d'ailleurs Théophile avec un zèle sincère ; et loin de Rome qu'il n'a nommée nulle part , sans lien avec l'Église récente et agitée de Constantinople , s'il pouvait dépendre dans sa foi , c'était de l'antique et savante Église d'Alexandrie, métropolitaine de Libye et si grande dans tout l'Orient
par le nom d'Àthanase. Chargé de statuer pour elle sur la propriété d'un territoire dont l'évêque d'Erythrée s'était emparé en le consacrant, il ne vit que la justice , et donna raison à la plainte par des motifs empreints d'une pieuse élévation. « Je sépare la supersti- « tion de la piété1, écrivait-il au primat d'Egypte. Elle est « un vice qui a pris le masque d'une vertu ; et la philoso- « phie la regarde comme une troisième sorte d'irréligion. « Rien n'est saint et sacré que ce qui est d'abord juste « et légal. Il ne m'est donc pas venu à la pensée de m'ar- « rêter devant la consécration prononcée ; car l'esprit du « christianisme n'est pas de faire que des cérémonies « et des chants attirent comme par un pouvoir matériel « la présence divine , mais qu'elle descende d'elle-même « dans les âmes paisibles et qui appartiennent à Dieu. Là « où la colère , l'ignorance et l'obstination dominent , « comment l'Esprit-Saint viendrait-il , lui qui , présent « dans un cœur, s'enfuirait à l'approche de ces vices? >» Cette sagesse , aidée du don de la persuasion , maintenait Synésius en crédit et en honneur, au milieu des soins publics qu'il avait tant redoutés; mais elle était impuissante pour écarter d'autres maux que l'incurie de l'empire laissait tomber sur ses provinces les plus éloignées et les plus faibles. La Cyrénaïque , autrefois si industrieuse et si riche , non-seulement avait perdu son commerce et une partie de ses arts , elle était sans cesse désolée par les incursions de peuplades guerrières voisines de la Grande Syrte et adossées au désert. Ces bandes, plus fortes par leur barbarie que les Grecs de la Cyrénaïque ne l'étaient par leur civilisation , sous le pouvoir jaloux et la discipline dégénérée des Romains, pénétraient dans les campagnes , brûlaient les moissons ,
1 Synes. episcop. Oper. p. 212.
tuaient les laboureurs , enlevaient les enfants pour les enrôler plus tard dans leurs rangs, et ne s'arrêtaient qu'au pied des villes encombrées de fugitifs. Devant ce désastre, un nouveau gouverneur romain, qui avait épuisé le pays d'impôts et maladroitement dispersé les garnisons, se tenait à l'ancre non loin de Ptolémaïs, avec deux navires chargés de ses richesses , prêt à fuir si le péril devenait plus grand : « Je ne me possède pas « de douleur, écrivait Synésius, je suis prisonnier derrière « des murailles. Je vous écris tout occupé à épier les si- « gnaux de feu qu'on nous fait , et à disposer d'autres « signaux pour y répondre. Le gouverneur, dit-il encore, « ne se tient pas sur les remparts , comme moi le philo- « sophe Synésius ; mais il se tient près des rames , tout « général qu'il est. »
Malgré l'ordre donné par le gouverneur aux habitants de rester enfermés entre leurs remparts, dès le point du jour, le courageux évêque sortait à cheval et s'avançait pour s'informer de l'ennemi ; et la nuit, avec une élite de jeunes gens de la ville , pour prévenir toute surprise des barbares , il faisait le tour de la colline sur laquelle s'élevait Ptolémaïs1. « Nous assurons a^ux femmes, écrivait- « il , un sommeil tranquille , pendant qu'elles savent « qu'on veille pour leur défense. »
Le péril fut encore écarté ; et Synésius continua ses soins et sa prévoyance pour s'assurer quelques troupes auxiliaires et maintenir à ses concitoyens ce que l'empire leur interdisait , sans y suppléer, le droit de s'armer et de se défendre. Il quitta même son pays pour mieux le servir, et passa près de deux années en Egypte, sans doute afin de réclamer les dispositions qui pouvaient conserver à l'empire une province importante. A son
« Synes. episcop. Oper. p. 268.
retour, il trouva de nouveaux désastres et l'invasion des barbares plus destructive que jamais. Indigné de voir ses concitoyens tranquilles derrière leurs murailles, pendant que le pays était ravagé, il les avertissait de ne pas attendre le secours imaginaire des soldats romains ; mais d'enrôler les laboureurs pour la défense de leurs femmes , de leurs enfants et des soldats eux-mêmes. En même temps il mettait à profit ses anciennes études de sciences mathématiques; et, comme Archimède dans Syracuse, il s'occupait à fabriquer une machine de guerre pour lancer du haut des murs des quartiers de roc dans la plaine. Témoignant à ceux qui étaient près de lui une confiance intrépide, il exhalait sa douleur dans ses lettres à des amis éloignés, surtout à Hypatie, dont, malgré l'opposition de leurs cultes, il gardait chèrement le souvenir. « Si les « morts oublient en enfer, lui écrivait-il * de Ptolémaïs « assiégée , là même je me souviendrai d'Hypatie ; car je « m'en souviens ici , quoique entouré des misères de ma « patrie , accablé par la vue des malheureux qui succom- « bent et respirant l'air corrompu des corps amoncelés, « en attendant pour moi un sort semblable au leur. Et ce- « pendant je reste attaché à ce lieu ; car que puis-je faire « étant Libyen , né ici et ayant sous les yeux les tombes « honorables de mes pères? »»
La guerre continua : des places fortifiées étaient prises par famine. La destruction ne s'arrêta plus; il n'y avait plus d'asile : monuments des arts antiques et du culte nouveau , derniers restes de la splendeur de cette florissante colonie , cités , temples , églises , tout périssait ! Rien de plus touchant, de plus expressif que les plaintes de l'évêque grec , qui voyait s'anéantir à la fois les deux civilisations qu'il aimait.
» Synes. episcop. Oper, p. 260.
Dans sa douleur, il mêlait tous ses souvenirs chrétiens et profanes avec une naïveté , image curieuse de ces temps : « 0 Cyrène , disait-il , dont les registres publics font remonter ma naissance jusqu'à la race des Héraclides ! tombeaux antiques des Doriens 4 , où je n'aurai pas de place! malheureuse Ptolémaïs, dont j'aurai été le dernier évêque ! Je ne puis en dire davantage ; les sanglots étouffent ma voix. Je suis tout entier à la crainte d'être forcé peut-être à quitter le sanctuaire. Il faut nous embarquer et fuir ; mais quand on m'appellera pour le départ, je supplierai qu'on attende : j'irai d'abord au temple de Dieu , je ferai le tour de l'autel, je baignerai le pavé de mes larmes , je ne m'éloignerai pas avant d'avoir baisé le seuil et la table sainte. Oh ! que de fois j'appellerai Dieu ! oh ! que de fois je saisirai les barreaux du sanctuaire ! mais la nécessité est toute-puissante; elle est impitoyable. Combien de temps encore me tiendrai-je debout sur les remparts , et défendrai-je les passages de nos tours? Je suis vaincu par les veilles, par la fatigue de placer des sentinelles nocturnes , pour garder à mon tour ceux qui me gardent moi-même. Moi qui souvent passais les nuits sans sommeil , pour épier le cours des astres , je suis accablé de ces veilles, pour nous défendre des incursions ennemies. Nous dormons à peine quelques moments mesurés par la clepsydre ; ma part de repos m'est enlevée par le cri d'alerte ; et si je ferme les yeux, que de rêves affreux où me jettent les pensées du jour! Nous sommes en fuite , nous sommes pris , blessés ,
chargés de chaînes, vendus en esclavage
« Cependant je resterai à mon poste dans l'église ; je « placerai devant moi les vases sacrés, j'embrasserai les
1 Synesii episcopi Oper. p. 302.
« colonnes du sanctuaire qui soutiennent la table sainte; « j'y resterai vivant, j'y tomberai mort. Je suis ministre de « Dieu; et peut-être faut-il que je lui fasse l'oblation de « ma vie , Dieu jettera quelques regards sur l'autel arrosé « par le sang du pontife. »
Le dévouement de l'évêque encouragea les habitants : Ptolémaïs assiégée repoussa encore une fois les barbares; ils se rejetèrent sur le reste de la province, qui fut détruite et dépeuplée pour jamais. Dans l'obscurité qui couvre l'histoire de ces temps malheureux , on ne trouve plus de détails sur Synésius, ni même la date de sa mort. Ce noble génie disparut au milieu des ruines de son pays. Tout périssait dans l'empire, et périssait oublié : les ténèbres de la barbarie descendaient sur ce magnifique et ingénieux Orient.
TABLEAU DE L'eLOQ. CHR. 16