‹ Œuvres de M. Villemain (volume 5)Chapitre 14 sur 23 · SAINT ÉPHREM · texte numérisé non relu

SAINT ÉPHREM

Dans Chrysostoine , dans Synésius, dans l'éloquent prêtre d'Àntioche , comme dans l'évêque de Ptolémaïs , nous rencontrons le génie grec empreint du soleil d'Orient. Chrysostome est un Grec asiatique formé par l'influence d'Athènes. Quoiqu'il n'ait vu de la Grèce que Constantinople , il s'est donné par l'étude sinon la simplicité des orateurs attiques, du moins l'art savant et l'élégance des écoles athéniennes. Synésius est un Grec africain , un descendant des colons doriens transplantés sous le ciel brûlant de la Cyrénaïque : il est né dans cette colonie plus lettrée et à ce titre plus hellénique encore que Sparte , sa rude métropole ; il s'est instruit dans cette autre colonie grecque d'Egypte, seconde Grèce, moins poétique et moins inspirée que la première, qui n'eut pas d'orateurs parce qu'elle date d'Alexandre , et qu'elle n'eut que des rois , mais qui , de Théocrite à Plotin et à Proclus, d'Hipparque à Galien, de Clément d'Alexandrie et d'Origène à saint Athanase, embrasse un bien riche domaine , une bien puissante variété de l'esprit humain. Chrysostome, dans une proportion plus forte que Basile et Grégoire de Nazianze , mais à un point de vue semblable , nous montre le travail intérieur, la fusion créatrice qui , sous les rayons de la foi chrétienne concentrés dans une âme ardente, alliait la pensée platonique et l'imagination d'Orient. Ces hommes ont , sous ce rapport , avec les différences d'une civilisation plus avancée et la langue de feu des apôtres , quelque chose de ces premiers philosophes que Plonie envoyait à la Grèce, et dont la métaphysique

descendue de l'Orient semblait une poésie moins sévère que celle d'Athènes, au temps de Périclès et de Sophocle.

Chrysostome , tout Syrien qu'il était de naissance , et quoiqu'il dût sans doute à son origine l'abondance d'images , le luxe d'allégories et de paraboles qui parsèment ses écrits, ne parlait , n'entendait que la langue grecque ; ou du moins , s'il y joignait quelque connaissance de l'hébreu des livres saints , il n'avait aucune habitude des idiomes orientaux distincts de cette langue antique. Par là, il était un apôtre étranger pour la nation syrienne. Partout , en effet , hormis les grandes villes fondées ou colonisées par les Grecs , cette nation avait conservé son ancienne langue , un des dialectes de l'arabe. Tombé de la conquête d'Alexandre et du règne agité des Séleucides sous le joug fastueux de Tigrane , puis sous la domination romaine , ce peuple de laboureurs qui cultivait les fertiles campagnes arrosées par l'Oronte n'avait ni changé ses usages, ni adopté la langue de ses vainqueurs successifs. Le seul changement profond qui eût marqué sur lui était celui du culte. Dès le premier siècle de notre ère , le christianisme s'était réfugié sur les montagnes de la Syrie; mais il n'y avait porté ni la langue grecque qui régnait dans les villes , ni la langue latine réservée aux décrets impériaux qu'elle imprégnait du sceau même de la conquête étrangère. Dans les villages aux portes d'Antioche, on ne parlait que la langue syrienne. Chrysostome en faisait l'épreuve , lorsqu'il allait parfois hors des murs de la ville prier dans quelque lieu consacré ; et il en exprime le regret dans un sermon qu'il prêchait à Antioche à la fête des martyrs , devant la foule accourue des campagnes voisines pour voir les cérémonies saintes. En célébrant les mœurs laborieuses et la vie pure de ces hommes rustiques , il les nomme un peuple séparé de

lui par la langue, quoique uni dans la foi1; mais en même temps il fait connaître un trait remarquable de ce siècle et de cette nation , c'est que , parmi ces hommes simples qui ne comprenaient de ses paroles que les applaudissements et les larmes qu'elles arrachaient aux citadins grecs d'Antioche , il y avait beaucoup de prédicateurs populaires dans leur langue nationale. C'est un des éloges qu'il leur donne; c'est, comme il le dit, la philosophie rustique qu'il reconnaît en eux et qu'il préfère à la science de la Grèce. Souvent de la charrue ces hommes montaient à l'autel 2, et prêchaient à leurs frères la parole sainte , rappelant ainsi l'humble origine et la prédication des premiers disciples du Christ.

Mais cette facilité d'enthousiasme ne pouvait se trouver dans la foule, sans susciter parfois quelque interprète plus puissant et plus durable de la pensée commune. Il y eut donc alors des orateurs chrétiens, non-seulement dans les deux langues polies du monde civilisé, mais dans les dialectes vulgaires d'Orient, dans les langues syrienne et syro-chaldéenne , où se conservent encore d'antiques liturgies chrétiennes murmurées dans quelques pauvres cabanes de Syrie et de Chaldée jusqu'aux jours espérés et maintenant prochains, où le génie de l'Europe ramènera le christianisme vainqueur sur cette terre d'Orient , berceau de sa naissance humaine , et l'y ramènera par un double avènement temporel et spirituel à la fois , améliorant la vie comme il élèvera les âmes , employant au profit de l'homme la fécondité de ces beaux climats , et à l'honneur de Dieu et de l'humanité la vive intelligence de ces races si long-

1 Sanct. ChrysosU Oper. I. Il , p. TVL Ibidem., t. 11 > p. 223.

temps opprimées, mais faites de temps immémorial pour les grands travaux et les prodiges des arts.

Parmi les hommes qui furent , au ive siècle , les interprètes tout orientaux , les prédicateurs enthousiastes et familiers des vérités que Chrysostome annonçait à la ville grecque d'Antioche , et plus tard à la Grèce demiromaine de Constantinople , il faut placer très-haut saint Éphrem, ou plutôt Éphraïm, pour lui laisser un nom empreint de son origine et qui fait pressentir son génie. L'omission de ce nom et des souvenirs qu'il rappelle était , dans les lacunes de mon premier travail , la plus fâcheuse de toutes. C'était une part d'originalité , une forme tout entière du christianisme laissée à l'écart. En lui , vous n'avez plus devant les yeux le Grec devenu chrétien , attiré d'abord vers l'Asie , et de l'Asie vers la foi ; vous ne retrouvez plus les souvenirs d'Homère et de Platon mêlés à l'ardeur inspirée des prophètes et à la divine charité du Christ; vous ne voyez plus sans cesse les fêtes et les jeux guerriers de la Grèce antique rappelés à la pensée des chrétiens et comparés à l'héroïsme des martyrs. Mœurs, souvenirs, imagination, tout est asiatique cette fois ; et nous avons , à travers les versions grecques des homélies et des méditations d'Éphraïm, la forme d'ascétisme chrétien que recevaient, que voulaient ces peuples voisins de la Judée , premiers prosélytes du culte nouveau proscrit par elle , et formant une race indigène bien plus nombreuse et plus durable que les colons grecs et les soldats romains transplantés ou campés sur son territoire.

Peu de choses nous manquent pour bien juger aujourd'hui ce monument du christianisme oriental. La traduction grecque que nous en avons , contemporaine de l'orateur et comme l'écho savant de son discours populaire, est éclatante par les images, et très-simple par

les tours , pleine de ce naturel asiatique hors de nature pour nous , mais que les répétitions fréquentes rendent bientôt accessible, quand la première surprise est passée. Publiée par la magnificence de la cour de Rome, dans le texte le plus correct , la version grecque fut encore éclaircie par les notes d'un orientaliste indigène , le savant Assemanni , appelé du mont Liban dans le siècle dernier pour être préposé à la partie la plus précieuse de la bibliothèque vaticane , à celle qui renferme , avec le trésor des langues d'Asie, la clef du monde oriental, et comme l'ancien titre de possession du christianisme sur ces beaux climats. Avec le secours de ce savant interprète , la traduction grecque de l'orateur syrien nous le met facilement sous les yeux. L'érudition patiente a tout préparé pour l'admiration et pour le goût. Il ne reste du voile arabe entre Éphraïm et nous que la teinte orientale dont se colore heureusement son langage , et qui tient trop au soleil de la patrie et à l'inspiration de l'orateur, pour que l'éclat s'en efface.

Que je puisse compléter par cette étude nouvelle les développements que j'ai donnés à ma première et insuffisante peinture d'une si grande époque doublement faite pour nous intéresser ! car elle est pleine des choses dont s'occupent aujourd'hui le politique et le rêveur, l'homme d'action et le solitaire, celui qui cherche des voies au commerce , un gage ou une apparence à l'équilibre des grands États, une solution pacifique au problème d'Orient , et celui qui , méditant sur la philosophie de l'histoire , se demande si toute la dette des gouvernements et tout l'avenir du monde n'est pas dans ces deux choses, christianiser les barbares , éclairer, élever, rapprocher les chrétiens.

Saint Éphrem , Syrien de race , fils d'un prêtre des anciens dieux du pays , naquit vers les premières années

du ive siècle , sous le règne de Constantin , dans cette ville de Nisibe, extrême frontière de la puissance romaine en Orient , tour à tour enlevée et reprise par Sapor et par les Romains. Instruit dans la science orientale et les superstitions du vieux culte assyrien , il fut saisi de bonne heure par le christianisme qui comptait à Nisibe beaucoup de vrais fidèles restés purs au milieu des sectaires, des juifs, des adorateurs du feu et des idolâtres. La ferveur s'accroissant par la rivalité même des cultes, les chrétiens avaient dès lors fondé près de Nisibe plusieurs monastères de femmes que , dans la licence de la guerre, fit respecter Sapor, persécuteur de la foi dans son empire. L'évêque orthodoxe de Nisibe , tout Syrien de langue et de génie, était un saint personnage renommé dans l'Orient pour avoir animé la résistance de ses concitoyens contre les attaques reitérées des Perses. Il fut le recours du jeune Éphraïm maltraité par le fanatisme de son père : et il l'instruisit dans la religion, d'après les monuments nombreux qu'elle avait en langue syrienne, et sans mélange d'érudition grecque. D'une nature austère et poétique , Éphraïm embrassa la foi nouvelle sous cette forme contemplative que lui donnait volontiers l'Orient , et qu'il a portée dans des cultes moins sévères. Non-seulement comme Basile et Chrysostome, il suivit la vie monastique dès la jeunesse, mais il y mêla le mysticisme dont ces grands esprits se défendent ; il ne chercha pas seulement les rigueurs de la solitude , mais l'exaltation de l'ascétisme. Il fut un des premiers exemples dans le catholicisme de cette imagination religieuse qui marche à côté de la foi , la dépasse par l'enthousiasme , sans la contrarier par le schisme , est un besoin de l'âme plutôt qu'un travail de la pensée , inspire l'éloquence de sainte Thérèse , égare la ferveur de Mme Guyon , et se mêle comme une grâce

étrangère et parfois douteuse au génie de Fénélon luimême.

Par le goût de contemplation et d'indépendance qui suit cette disposition de l'âme peut s'expliquer comment Éphraïm , puissant par la parole , et demeuré le docteur célèbre de la nation syrienne , n'eut aucune dignité dans l'Église, et ne porta que le titre de diacre d'Édesse. L'ascétisme mystique , lors même qu'il s'interdit toute opinion hétérodoxe , aime à jouir de Dieu dans la liberté de sa foi, dans la candide simplicité de son amour, et peut s'effrayer du sacerdoce encore plus que ne le faisait ordinairement l'humilité des premiers fidèles. Seulement à cette pieuse ardeur qui anime ses paroles, Éphraïm avec la subtilité de l'esprit oriental , joignait une étude profonde des querelles religieuses du temps : en se rangeant sous l'autorité de ceux qui élevaient la foi le plus haut , il fut l'adversaire de toutes les hérésies qui simplifiaient le dogme et tendaient à le rapprocher du théisme judaïque. Il paraît que fort jeune Éphraïm avait suivi l'évêque de Nisibe au concile de Nicée , à cette assemblée d'où est sortie et à laquelle se rapporte toute gloire et toute influence dans le monde chrétien du ive siècle. Au retour de cette grande école , sa vie fut longtemps solitaire et errante : et quelques-unes des épreuves qu'il encourut lui firent connaître l'extrême infortune. C'est ainsi qu'il raconte que , voyageant à travers la Mésopotamie, et un soir ayant reçu l'hospitalité chez le gardien d'un grand troupeau qui fut dévasté et pillé durant la nuit, il se trouva le lendemain accusé de complicité dans ce vol et traîné devant les juges au milieu des clameurs populaires et de tous les soupçons qui accablaient son innocence. La prison où il fut jeté renfermait deux autres hommes accusés d'un autre crime et purs comme lui. L'éclaircissement de la vérité fut lent et dif-

ficile. Enfin, pendant que le jeune apôtre cherchait en lui-même s'il n'avait point , par quelque faute connue de Dieu seul, mérité l'erreur de la justice humaine , il vit son innocence pleinement justifiée, et retrouva la liberté.

Il continua d'habiter tantôt les villes, tantôt les déserts. Un pressentiment le conduisit dans la ville d'Édesse, fameuse par la sainteté de ses souvenirs , et où lui était annoncé un sage dont la parole devait l'instruire. Sa première rencontre fut très-différente ; et quelques traits de la légende peut-être allégorique conservée à ce sujet rappellent les séductions dont fut troublée la jeunesse d'Augustin et de Jérôme. Le jeune apôtre syrien ne connut cette épreuve que pour la vaincre ; et son humilité n'est pas l'expiation de ses faiblesses. Mais en restant austère , il était troublé ; et son imagination agitée par les transes de sa foi lui présentait incessamment les terreurs de la vie à venir et l'insuffisance de ses efforts et de ses sacrifices pour se préparer à ce terrible passage. Ces pensées le retenaient en longues méditations avec quelques amis qu'il appelle ses frères, soit que par là il exprime leur association commune à l'Église , ou quelque autre lien religieux qui les unissait. On en trouve de nombreux souvenirs dans ses écrits. Je n'en citerai qu'un qui peut faire comprendre le travail religieux et poétique de cette âme ardente.

«Un jour, dès l'aurore1, m'étant levé, j'étais sorti, « avec deux de nos frères , de la ville d'Édesse la bien- « aimée. J'avais levé les yeux au ciel comme vers un mi- « roir limpide qui réfléchit l'éclat des astres sur la terre. « Saisi d'admiration , je disais : si tout cela resplendit « d'une telle gloire, combien les justes et les saints , qui « font la volonté de Dieu , brilleront-ils d'une plus inef-

1 Sanct. Ephrpw. Oper. I. T, p. 158.

« fable lumière à l'heure où viendra le Seigneur ! Sou- « dain s'offrit à ma mémoire ce terrible avènement du « Christ. Mes os en tremblèrent; et frissonnant du corps « et de l'âme , je pleurai et je dis en gémissant : dans quel «< état serai- je surpris , moi , pécheur, à cette heure me- « naçante? Comment me tiendrai-je devant le tribunal « du juge redoutable? Comment m'élèverai-je du même « vol que les hommes purs? Et lorsque les saints se re- « connaîtront entre eux dans la cour d'honneur du ciel , « que ferai-je? qui me reconnaîtra, moi? Les martyrs « montreront leurs blessures , les solitaires leurs vertus , « qu'aurai-je à montrer, moi , que ma torpeur et ma né- « gligence? 0 âme vaine , âme pécheresse, âme impru- « dente , ennemie de ta propre vie, jusques à quand se- « ras-tu de toute part enchaînée à la terre? Jusques à « quand l'habitude des mauvaises pensées te dominera- « t-elle? Ne sais-tu pas que les mauvaises pensées sont « un nuage ténébreux jeté devant nous , pour empêcher « de voir la route qui mène à Dieu? Les deux frères qui « étaient avec moi , les larmes aux yeux , me dirent : « Pourquoi ce gémissement , ô mon père? Je leur dis : « Je pleure ma lâche indolence, ô mes fds. Dieu, dans « sa bonté , nous a donné la lumière et je la repousse « chaque jour. Si j'avais accompli les ordres de la divine « volonté , je serais heureux maintenant , non-seulement « moi, mais tous ceux qui auraient fait de même. Nous « n'avons nulle excuse , mes frères , parce que nous pé- « chons avec connaissance. Voyons la Providenee divine « dans tous les dons qu'elle nous fait. Toujours sa grâce « visite nos cœurs. Si elle les trouve en paix, elle y pé- « nètre , elle y demeure ; mais si elle ne trouve pas le « cœur pur, elle se détourne aussitôt. Sa pitié seule- « ment la ramène vers nous , parce que nous sommes «< tous variables par la volonté , sans l'être par la nature.

« Car on nous retrouve toujours hautains et indolents, .< envieux et faibles , nourrissant de mauvais désirs , et « enfoncés comme dans un bourbier dans nos pensées « honteuses. » Et cette âme agitée continue d'exhaler ainsi son humble douleur entre les deux amis qu'elle soutient et qu'elle console.

Ce ne fut que dans l'âge mùr, après de longues épreuves de la vie cénobitique et de la vie solitaire, qu'Éphraïm prit les premiers degrés du sacerdoce sous la consécration d'un grand docteur de l'Église d'Orient. Il vint à Césarée, où Basile évêque enseignait la foi de Nicée avec cet éclat d'éloquence qui charmait si puissamment les contemporains et anime encore ses écrits. Éphraïm était accompagné d'un ami qui entendait et parlait la langue grecque ; et malgré cet obstacle de l'idiome qui le séparait de saint Basile , il comprit si bien son génie que, dans un éloge consacré à sa mémoire , il en donne la vive peinture , comme aurait fait un Grec d'Antioche ou d'Athènes. C'est dans ce discours même qu'il a consigné le souvenir de son voyage et de l'accueil qu'il reçut. Rien ne pourrait remplacer l'originalité de ce témoignage, et donner au même degré une idée des hommes et du temps.

« Le jour, dit-il * , où Dieu fut ému de pitié pour moi, « et dans sa miséricorde m'offrit une occasion , j'entendis « une voix qui me disait : Lève-toi , Éphraïm , et nourris- « toi de pensées. Je répondis dans un grand trouble : «Où faut-il les prendre, Seigneur? Dieu me dit : Vois « dans ma maison, un vase d'or te présentera cet aliment.

« Émerveillé de ces paroles , je me suis levé , j'ai ga- « gné le temple du Très-Haut , et comme , parvenu « doucement au péristyle , je penchais la tête sous les « propylées , j'ai aperçu dans le sanctuaire un vase

1 Sanct. Ephrem. Oper. I. II, p. 291.

« d'élection , qui brillait au-devant du troupeau, et, orné « de saintes maximes , attirait tous les regards. J'ai vu « le temple pénétré de cet esprit divin , et tout rempli <; de compassion pour la veuve et l'orphelin. J'ai vu des « flots de larmes , et le pasteur, sur les ailes de l'Esprit- « Saint , élevant à Dieu ses prières pour nous. »

Le génie de l'Orient respire dans ce poétique symbole ; mais on regretterait que rien de plus familier et de plus simple n'exprimât l'entrevue de ces deux hommes, dont l'un venait de si loin chercher l'autre. Mais Éphraïm, après avoir peint son extase à l'entrée de l'église de Césarée, ajoute qu'il fut donné avis de sa présence à Basile : et aussitôt , dit-il , faisant appeler mon humble personne , il m'interrogea par la bouche d'un interprète , me disant : « Es-tu cet Éphraïm qui as no- « blement courbé la tête, et porté le joug du Verbe « sauveur? » et je réponds : « Je suis Éphraïm , coureur « attardé dans la carrière céleste ; » et alors cet homme divin mettant la main sur moi , me confirma d'un saint embrassement, et m'offrit des aliments de son âme sainte et fidèle, une nourriture non pas grossière et corruptible, mais toute pleine d'immortelles pensées; car il disait par quelles œuvres nous pouvons nous concilier le Seigneur, comment repousser les assauts du péché , comment fermer les entrées du cœur, comment acquérir la vertu de l'apôtre, et comment rendre exorable le juge incorruptible. Alors, en pleurant, je m'écriai vers lui : « 0 mon « père, garde-moi de ma langueur et de ma faiblesse. « Dirige-moi dans la voie droite ; le Dieu des intelligen- « ces m'a jeté vers toi , pour que tu sois le médecin de « mon âme. Arrête mon navire dans l'onde du repos. »

L'imagination chrétienne vint embellir encore cette scène touchante, et voulut y mêler un miracle; elle supposa que , parti par l'ordre de Dieu , qui lui avait

montré en songe une colonne lumineuse , Ephraïm était arrivé à l'église de Césarée le jour même de l'Epiphanie, que s'arrêtant à la porte du temple , et apercevant de loin Basile vêtu de blanc avec tout son clergé , il cherchait en vain cette colonne de feu qui lui avait été montrée. Averti cependant de sa présence , Basile lui envoie son archidiacre qui, fendant la foule, arrive jusqu'à lui et lui dit : « Bénis le Seigneur et entre dans le sanctuaire. « L'archevêque t'appelle. » Éphraïm s'étant fait expliquer ces paroles par son interprète , s'excuse et dit : « Tu te « trompes , mon frère. Nous sommes des étrangers , des « inconnus pour lui. » L'archidiacre s'éloigne et les laisse dans la foule. Cependant Basile commence l'explication des livres saints ; et pendant qu'il parle Éphraïm croit voir sortir de sa bouche Tune langue de feu. L'archidiacre revient et lui dit , en le nommant cette fois : « Seigneur « Éphraïm, ton père l'archevêque t'appelle ; il t'invite à « monter jusqu'à l'autel. » Éphraïm, rempli de joie, s'excuse encore , et prie qu'on lui permette d'attendre la fin de la cérémonie sainte. Il vient alors dans le sanctuaire , où Basile lui dit : « Sois le bienvenu , père des « enfants du désert , toi qui as augmenté le nombre des « disciples du Christ et chassé les démons. Mais pour- « quoi ce voyage , ô mon père ? Est-ce pour venir visiter « un homme pécheur? Que Dieu t'accorde une récom- « pense plus digne de ta peine ! » Alors Éphraïm , a-t-on raconté dans les églises d'Orient, ayant reçu la communion des mains de Basile , lui dit : « J'ai une grâce à te « demander, ô mon père , et je te prie de me l'accorder. « Je sais que Dieu ne te la refusera pas. Demande pour « moi , je te prie , que je parle la langue grecque. » Basile répondit : « La demande passe mon pouvoir ; mais « puisque tu la fais avec une foi vive , viens , mon père, « toi le guide des enfants du désert, et prions ensemble le

« Seigneur ; car il peut faire ce que tu veux. » Lorsqu'ils eurent longtemps prié, Basile lui dit : « SeigneurÉphraïm, « pourquoi ne reçois-tu pas l'ordination sacerdotale ? » Éphraïm répondit par son interprète: « Parce que je « suis pécheur. — Plût à Dieu , dit Basile , que je fusse « un pécheur semblable ! Humilions-nous ensemble. » Et lorsqu'ils furent agenouillés , il imposa les mains à Éphraïm, et récitant l'oraison pour le diaconat, il dit en grec : « Seigneur, je t'en prie , relève-nous. » Et aussitôt Éphraïm reprit en grec : « Sauve-nous, aie pitié de nous, « et garde-nous, Seigneur, par ta grâce. » « Et depuis «< ce temps , dit la légende , il exprima toute chose en « langue grecque , par ce don divin des langues qu'avaient « eu les apôtres . »

Éphraïm ne dit rien de semblable sur lui-même, dans le récit qu'il fait de son entrevue avec l'évêque de Césarée ; et occupé surtout de son apostolat populaire auprès des indigènes de Syrie , il resta toujours étranger à la langue grecque si familière aux autres Pères de l'Église d'Orient. On ne trouve dans ses écrits aucune trace de cette philosophie et de cette poésie grecques dont l'antiquité chrétienne était toute possédée. Éphraïm cependant fut poète, mais poète dans la langue vulgaire de son pays , dans ce dialecte issu de l'arabe , que les Grecs de cette époque et des siècles suivants jugeaient une langue très-riche en expressions et en images , au point, dit naïvement Photius, qu'on a peine à dire si c'est de la langue ou du génie de l'écrivain que vient la force et l'élévation du discours. Mais on sait ce qu'il faut admettre d'une pareille alternative, et comment c'est toujours l'émotion et le talent de l'écrivain qui fait la force de la langue. Par le caractère propre de son génie , comme par son idiome , Éphraïm est tout oriental. Il ne peut cesser de l'être par la traduction ;

seulement chez lui l'esprit oriental prend une double forme. Il est antique et moderne , solennel et populaire. Nul Père de l'Église, nul apôtre des premiers temps n'est plus nourri de l'Écriture , n'y fait de plus fréquentes allusions ; et d'un autre côté , il a souvent les formes hyperboliques et raffinées de la poésie arabe du moyen âge. Il se complaît dans mille répétitions. Souvent son langage est diffus , autant que celui de la Bible est expressif et court. C'est le conteur arabe sous la tente, au lieu du prophète sur le seuil du temple.

En le voyant aujourd'hui à la lumière affaiblie d'un autre idiome que le sien , on ne s'étonne pas qu'il ait été poëte ; et on conçoit la puissance qu'il dut exercer sur les hommes de son pays. La prédication ne suffisait pas à ces imaginations si vives. Il leur fallait la poésie et le chant ; et ils l'employaient comme un instrument de la pensée religieuse qui occupait une si grande part dans leur vie. Les sectes qui divisaient le christianisme avaient compris cette puissance, et en faisaient un grand usage. Un Syrien élevé dans les écoles d'Athènes , et célèbre sous le nom d'Harmonius, avait composé en langue syrienne des chants tout remplis des erreurs dont son père , l'hérésiarque Bardesane , infectait le christianisme. Éphraïm entreprit l'œuvre contraire ; et tous les dogmes de Nicée , la foi , la morale , l'histoire évangélique furent pour lui le sujet d'hymnes populaires répétés dans les campagnes de Syrie. Plusieurs siècles après, ces chants se redisaient encore aux fêtes des martyrs. Rien ne s'est Conservé de cette poésie , qui ferait une partie de l'histoire du christianisme en Orient. Les échos du Liban qui l'entendirent autrefois l'ont oubliée ; mais par le génie mobile et passionné du peuple qu'elle instruisait , nous pouvons deviner combien elle était puissante. Éphraïm n'était pas seulement le poëte théologien du

peuple : tous les événements qui occupaient ou affligeaient l'empire excitaient son génie non moins zélé pour la patrie que pour l'Église. Parmi ses poëmes syriens , l'antiquité chrétienne a cité surtout une lamentation sur la ruine de Nicomédie , détruite par un de ces tremblements de terre qui, dans le ive siècle, ébranlèrent plusieurs fois Jérusalem, Antioche, Apamée, Nicée, Constantinople , mais nulle part ne furent aussi désastreux qu'à Nicomédie. Vers le même temps et dans l'enceinte de Jérusalem , ce fléau , mêlé à l'explosion de feux souterrains , avait paru le miracle même de la main divine qui , punissant le démenti tenté par Julien contre les prophètes , secouait de dessus terre la reconstruction du temple condamné. Les chrétiens le dirent avec enthousiasme ; les païens en frémirent. Dans Antioche et dans Nicée , le phénomène , bien moins terrible et moins réitéré , semblait sinon l'accomplissement d'une vengeance du ciel , au moins le signe précurseur de sa colère. Mais à Nicomédie , l'horreur et la durée du désastre pénétrèrent profondément les imaginations des hommes ; et on ne doit pas s'étonner que l'orateur populaire des chrétiens indigènes de Syrie en ait fait le sujet de ses chants et de ses appels à la pénitence et à l'aumône. Cette voix puissante n'est pas venue jusqu'à nous ; mais elle avait retenti dans les provinces romaines d'Orient ; et il y a comme une trace des peintures terribles du poète dans le récit qu'Ammien Marcellin a fait de cette calamité contemporaine. On sent, au milieu de la fermeté d'esprit et des interprétations scientifiques du guerrier philosophe, le religieux effroi dont Éphraïm était l'interprète. Quelques traits pathétiques de ce récit ont dû sortir de l'àme d'Ammien , et rappellent le brave et humain soldat qui , dans une déroute des siens , sauvait un pauvre enfant abandonné en plein

champ par sa mère épouvantée, et, le jetant sur le cou de son cheval , le portait à une station romaine , avant de continuer sa fuite et de passer l'Euphrate. Mais dans les pages de l'historien on reconnaît aussi quelque chose des accents du poëte qui, parlant à la foule, avait excité la pitié dans tout l'Orient, et lutté par le zèle de la charité contre l'incurie de l'extrême malheur.

C'est ainsi que la ville de Dioclétien, la Nicomédie chrétienne tant haïedeGalerius, sacrifiée par Constantin à l'incomparable situation de Byzance , se releva malgré son affreux désastre , et eut encore des jours prospères par le commerce et par les arts. Ces jours , elle les retrouverait bien vite , si jamais de l'ancienne Ëdesse à l'ancienne Nicomédie , de l'ancienne Antioche à l'ancienne Nisibe, et des sommets du Liban au mont Olympe d'Asie , l'Orient chrétien redevenait libre , et que ces oasis vivantes qui gagnent chaque jour sur le désert de la tyrannie turque , ces lignées de chrétiens grecs, jacobites, arméniens, maronites reprissent enfin leur place au soleil et au pouvoir. Alors, chez ces peuples qui n'ont pas eu dans l'antiquité connue d'histoire héroïque, qui n'eurent de grandeur que par le christianisme , la statue d'Éphraïm serait dressée sur les places publiques des villes, dont il relevait les murailles et nourrissait les pauvres.

Cette dernière expression est d'une vérité littérale; car ce génie d'Éphraïm qui semblait né pour l'indépendance de l'ascétisme solitaire , qui se refusait au sacerdoce, et qui dans une occasion même feignit la démence pour échapper à l'épiscopat, se pliait cependant aux soins de la plus active charité. De retour dans sa ville préférée d'Édesse, il y trouva le petit peuple en proie au fléau de la famine et de la contagion que les monopoles et la négligence des gouverneurs romains

rendaient fréquents alors dans ces belles contrées. Les riches étaient effrayés et inactifs; les pauvres succombaient à leurs maux. Éphraïm sort de sa cellule, s'adresse aux premiers et leur demande de donner leur argent à défaut de leurs soins. 11 se charge de tout; il dispose, sous une partie des élégants portiques de la ville, un vaste hospice , et faisant des pauvres encore valides les serviteurs rétribués de leurs frères malades , il parvient à rétablir l'ordre et la santé dans Édesse. La bienfaisance perfectionnée de nos temps modernes rend plus difficile de comprendre tout ce qu'il y avait alors de vertu salutaire dans la charité d'un homme; il faisait ce que nul pouvoir n'eût fait à sa place : il substituait le secours à l'abandon , la miséricorde à la ruine.

Ce dévouement toutefois, privé des occasions que l'épiscopat donnait aux Athanase et aux Chrysostome , ne pouvait avoir la même grandeur historique. Apôtre d'une civilisation qui parut éteinte pendant plusieurs siècles, Éphraïm a souffert dans sa renommée des pertes de la foi dans l'Orient. Les monuments de son génie, plus affectueux que dogmatique, n'ont pas eu la même autorité que les ouvrages des grands docteurs de l'Église orientale. La tradition chrétienne s'en est moins nourrie. La chaire évangélique l'a moins cité. Il est resté à l'écart dans l'histoire des lettres chrétiennes, comme il avait été humblement solitaire dans sa vie. On peut croire d'ailleurs que ses écrits , tels que nous les avons , non-seulement ne sont qu'une copie affaiblie, mais ne sont qu'un abrégé incomplet de son génie. La puissance qui dominait en lui , c'était le pathétique , c'était le don des larmes. Ses discours , entrecoupés de prières , étaient un dialogue avec Dieu et son auditoire. Souvent il y mêle le récit de visions allégoriques ou réellement présentes à ses yeux par l'ardeur de son imagination et de

sa foi. Il voit le Dieu auquel il aspire; il entend , il répète ses paroles ; puis il tombe dans une humilité aussi grande que son enthousiasme. Mais découragé sur luimême, il est plein d'espérance et de tendresse pour les autres. Nul homme n'a été davantage le prédicateur de la charité, non de celle qui s'arrête seulement à l'aumône, mais de celle qui aime et qui console. Quoique plein des souvenirs de l'Ancien Testament et des prophètes, il respire surtout la douceur évangélique. « Le Seigneur, dit-il dans une de ses homélies, a dit avec vérité : Mon joug est léger. Quel facile travail , en effet, que de remettre à notre frère les offenses qu'il nous a faites, offenses souvent frivoles; de lui accorder quelque chose du nôtre, et à ce prix d'être justifié! Dieu ne vous a pas dit : Amenez-moi de riches offrandes , des bœufs, des chevreaux; ou bien : Apportez-moi vos jeûnes et vos veilles. Vous auriez pu répondre : Je n'ai pas, ou je ne puis pas. Il vous a prescrit ce qui était facile et sous votre main; il vous a dit : Pardonne à ton frère ses fautes , et je te pardonnerai les tiennes. Tu lui remets une petite dette, quelques oboles , quelques deniers ; moi , je te remets des milliers de talents. Tu lui fais grâce de peu de chose , tu ne lui donnes rien de plus ; moi , je te remets ta dette , et je te donne la santé de l'àme et la béatitude. Je n'accepte ton présent que lorsque tu es réconcilié avec ton ennemi, que tu n'as pas laissé le soleil se coucher sur ta colère, et que tu es en charité et en paix avec tous : alors ta prière sera bienvenue , ton offrande accueillie , ta maison bénie et toi-même heureux. Mais si tu n'es pas réconcilié avec ton frère , de quel front me demanderas-tu indulgence et pardon? «Comment oses-tu m'offrir des prières, un sacrifice, « des prémices , quand tu gardes inimitié contre quel-

« qu'un? De même que tu te détournes de ton frère, « ainsi je détournerai les yeux de tes prières et de tes « dons. »

Ces touchantes exhortations , et mille autres qui leur ressemblent , sur la charité , sur l'aumône , sur l'amour des pauvres , s'adressaient au peuple , aux chrétiens réunis des villes et des campagnes. Mais beaucoup de discours ou d'écrits d'Éphraïm n'étaient destinés qu'aux hommes engagés dans la vie religieuse , à des moines d'Egypte et de Syrie. Pour cela, sans doute, malgré sa douceur et son humilité profonde , sa sévérité est trèsgrande et sa foi menaçante. La vie religieuse , qui retirait les hommes de grands désordres , avait aussi ses difficultés et ses maux ; elle comprimait la vague agitation des pensées , sans la guérir. Beaucoup d'âmes étaient indécises entre le cloître et le désert , et passaient incessamment de l'un à l'autre. Pour supporter cette vie, il fallait un enthousiasme qui élève le cœur et une occupation assidue qui le préserve. Éphraïm, en combattant avec force l'instabilité des désirs , est habile à la prévenir et à guider l'esprit religieux dans la route qu'il a prise. « Si quelqu'un , dit-il, commençait à élever une tour, « puis , ennuyé de la construction , voulait faire un «portique; puis, les fondements jetés, se ravisait et « trouvait suffisant de faire une cellule, il paraîtrait in- « sensé. Tel le religieux qui ne sait pas rester dans le « même asile et persévérer dans la même œuvre. »

La censure d'Éphraïm ne s'arrête pas à ce reproche ; pénétrant avec sévérité dans la vie monastique, elle y retrouve les passions humaines et presque tous les vices du monde appliqués aux intérêts du cloître. Il semblerait même qu'elle en exagère parfois la peinture ; car la ferveur qui entraînait à la vie monastique et les austérités mêmes de cette vie devaient ôter beau-

coup de chances de tentation et de faiblesse. On aimerait à croire que ce premier âge du christianisme , cette jeunesse d'une foi encore si récemment éprouvée par la persécution communiquait à toutes les institutions qu'elle inspirait quelque chose de plus saint et de plus pur. Il n'en était pas ainsi cependant. Soit que l'esprit de la vieille société , cette âpreté d'égoïsme , cette dureté superbe enracinée chez elle se réfléchît encore dans la réforme qu'elle subissait , soit que certains défauts de la nature humaine se retrouvent dans toutes les conditions , soit enfin que la sévérité même de la règle religieuse réveille dans quelques âmes un principe d'orgueil difficile à séparer du principe de force qui soutient dans les grands sacrifices , Éphraïm reproche aux moines de son temps de bien graves erreurs et comme une continuation de tous les travers du siècle qu'ils ont abjuré. « Nous avons quitté le monde1, dit-il, « et nous pensons au monde ; nous avons abandonné « les possessions de la terre , et nous n'avons pas cessé « de contester pour elles 1 , nous avons quitté nos mai- « sons , et nous en avons gardé la préoccupation et le « souci ; nous n'avons point de richesse , mais nous « avons de l'orgueil ; nous sommes en apparence hum- « blés de cœur , et dans l'âme nous ambitionnons les « honneurs ; nous paraissons aimer la pauvreté , et nous « sommes dominés par la convoitise. Peut-on ne pas « s'affliger de notre état? Il y a de quoi s'étonner de voir « les préoccupations des moines , des plus jeunes sur- «tout, des novices. Ils n'ont pas encore prononcé leur « abjuration, et déjà ils sont enflés d'orgueil; ils n'ont « pas encore l'habit, et ils ont déjà la fierté; ils n'ont « pas encore entendu les instructions , et déjà ils aver-

1 Sanct. Ephraem.lOper. l. 1, p, 112.

« tissent les autres ; ils n'ont pas encore passé le pé- « ristyle, et ils se croient dans le sanctuaire. »

Le saint docteur prolonge cette peinture avec une vivacité de reproches, et il faut le dire, une abondance d'antithèses qui n'est pas sans quelque affectation. La distinction qu'il établit dans la vie des moines entre l'apparence et la réalité , les épithètes contradictoires qu'il leur assigne sous ces deux aspects peuvent paraître quelquefois bien étranges et troublent toutes nos idées sur la sainteté de ces temps. Conçoit-on, par exemple, qu'il ait pu dire sans une exagération presque inexplicable? « A l'extérieur nous sommes moines, par le ca- «< ractère nous sommes durs et inhumains; à l'extérieur « nous sommes humbles , par le fait nous sommes op- « pressifs; à l'extérieur nous sommes pieux, en réalité « nous sommes homicides ; à l'extérieur nous sommes « charitables, par le cœur nous sommes ennemis; à l'ex- « térieur nous sommes des ascètes, dans la conduite « nous avons l'oisiveté des athlètes; à l'extérieur nous « jeûnons , dans nos mœurs nous sommes des pirates ; à «(l'extérieur nous sommes pudiques, et dans le cœur « adultères ; à l'extérieur nous sommes paisibles , et dans « la conduite nous sommes sans frein. »

Il faut supposer que cette sévérité de censure dont il ne s'exemptait pas lui-même lui donnait un grand empire sur ses auditeurs , et était en quelque sorte acceptée par l'humilité de leurs scrupules ; mais nous ne pouvons y voir un témoignage historique. La vie ascétique, au reste, ne sera jamais qu'une exception , plus ou moins étendue, plus ou moins nécessaire , selon la diversité des époques, toujours très-limitée par comparaison aux autres modes d'existence ; elle occupait une grande place dans un temps de civilisation inégale et de lutte violente : elle était la défense et l'arme du christianisme ; mais elle n'était pas

le christianisme tout entier; elle ne le suivait pas dans l'action immense qu'il exerçait sur les lois civiles et sur la vie domestique. Toute cette partie de l'histoire, dont les traces sont si marquées et seraient si précieuses à recueillir dans les orateurs chrétiens du même temps, apparaît peu dans Ëphraïm. C'est la méditation mélancolique du cloître et l'imagination des solitaires qu'il rapporte devant la foule. De là l'exaltation de ses scrupules, les transes de sa foi, et tout ce qui fait souvent de ses homélies un pieux soliloque, une confession à haute .voix, plutôt qu'une instruction simple et persuasive. 11 lui arrive aussi cependant d'associer ses auditeurs à toutes ses pensées , de les agiter de son trouble et d'ajouter par leur émotion à son éloquence. De toutes les inspirations qu'Éphraïm empruntait au dogme religieux, la plus puissante , comme la plus assidue , c'était la pensée du jugement dernier, c'était la terreur de ce grand jour anticipée par la ferveur du solitaire, comme elle le serait par la conscience du coupable. Sans cesse il le môle à ses discours , à ses prières publiques. Une de ses prédications surtout faisait de cette terrible annonce une réalité, une représentation vivante, par le dialogue qui s'établissait entre son auditoire et lui, l'inquiétude des demandes et l'effrayante précision des réponses.

Ce discours , ou plutôt ce drame , célèbre dans toute la chrétienté d'Orient, était, au xme siècle, cité avec admiration par Vincent de Beauvais, et ne fut pas sans doute ignoré de Dante. On ne pourrait le renouveler sans l'affaiblir; et le pathétique en était inséparable de cette naïveté d'étonnement et d'effroi qui entourait l'orateur. Remontez bien au delà de notre temps et du moyen âge ; soyez par l'imagination dans une de ces villes d'Asie encore toutes décorées des monuments de l'art grec , et récemment attirées du paganisme à la loi chrétienne.

C'est là que l'orateur ascétique, pâle de veilles et de jeûnes , pauvre de cette pauvreté qui garde une grande puissance de charité , monte en chaire et commence à décrire la comparution égale de toutes les âmes devant leur juge suprême; puis il s'arrête épouvanté; et, du milieu de son auditoire , cette question s'élève : « Dis- « nous , maître , que vont entendre et souffrir toutes ces «âmes assemblées? — Hélas! répond-il1, mes frères « très-aimés du Christ , je voulais aussi vous raconter ce « qui doit suivre ; mais frappé d'effroi , je ne le puis ; la « voix me manque et les pleurs échappent de mes yeux ; « car ce récit est terrible. — Dis, nous t'en prions, au « nom de Dieu et pour notre bien. — Alors, amis du « Christ , est vérifié le cachet de christianisme que cha- « cun a reçu dans l'Église, la profession de foi qu'il a « faite et l'engagement qu'il a pris dans le baptême; et « il sera demandé à chacun s'il a gardé sa foi inviolable, « sans mélange d'aucune autre secte , son cachet intact u et sa robe sans souillure. — Tous seront-ils interrogés, « et les petits et les grands? — Oui, tous ceux qui ont « engagé leur nom à l'Église, et chacun selon le degré « de sa force ; car les forts seront fortement éprouvés, «< comme dit l'Écriture , parce qu'il est beaucoup de- « mandé à celui auquel il a été beaucoup donné, et qu'on « mesure à chacun selon la mesure dont chacun s'est « servi. Au reste, grands et petits, nous avons contracté « le même engagement ; nous avons été marqués du « même sceau précieux ; nous avons également renoncé « à Satan , et chacun de nous s'est pareillement associé « au Christ. — Nous t'en prions , ô maître , apprends- « nous toute la force du renoncement que nous avons «< fait. — Le renoncement que chacun de nous a fait sur

1 Sanct. Ephraem. Oper. t. II, p. 378.

.< les fonts du baptême est simple dans l'expression , « mais grand dans la pensée; et trois fois heureux qui « peut y rester fidèle ! En quelques paroles , nous renon- « çons à tout ce qui est mal devant Dieu , non pas à une «< chose , à deux , à dix : au mal tout entier, à tout ce que « Dieu déteste. Nous disons : Je renonce à Satan et à ses «: œuvres. Quelles œuvres? à savoir, la corruption , l'a- «< dultère , la débauche , le mensonge , le vol , l'envie , le « poison , la divination , les enchantements , la violence, «la colère, le blasphème, la jalousie, la haine. Oui, y. je renonce à l'ivresse , à la paresse, à l'orgueil, à la «< mollesse ; je renonce à la raillerie , aux sons voluptueux « de la cithare , aux chants diaboliques de la tragédie , « aux séductions contre nature, aux augures , à la con- « sultation du malin esprit avec les caractères inscrits « sur des lames d'argent ; je renonce à l'avarice, à l'ini- « mitié , à la cupidité. »

Et il continue d'énumérer l'effrayante série des vices et des erreurs de la société moitié grecque , moitié barbare , moitié chrétienne , moitié païenne de son pays et de son temps.

Puis reprenant son dialogue : « Mais comment sera- « t-on interrogé? se fait-il dire par ses disciples. — Les « pasteurs des âmes , les évêques, les princes seront in- « terrogés sur eux-mêmes et sur leurs troupeaux ; et on « recherchera sur chacun le dépôt spirituel que le Pasteur «suprême lui aura commis. Si, par la négligence de « l'évêque ou du prince , une brebis s'est perdue , son «'sang lui sera redemandé, comme s'il l'avait versé lui— « même de sa main. Les prêtres répondront pour le « peuple de l'église qui leur a été confiée ; les diacres « et le reste des fidèles seront comptables pour leurs fa- « milles , pour leurs femmes , leurs enfants , leurs servi- " teurs, leurs servantes7 qu'ils ont dû nourrir dans la

•< crainte et dans la pensée du Seigneur, comme le veut «< l'apôtre. Ensuite les rois et les princes , les riches et « les pauvres , les petits et les grands seront interrogés « sur leurs propres actions ; car il est écrit : « Il faudra « tous nous manifester devant le tribunal du Christ, et « dire ce que nous avons fait de bien et de mal. » Et il « est encore écrit ailleurs : « On ne retire personne de « mes mains. » — Nous te prions de nous dire encore « ce qui doit suivre. — Je le dirai dans l'angoisse de « mon cœur; car vous ne pourrez pas l'entendre. Arrê- « tons-nous , je vous en prie , enfants amis du Christ. — «< Ces choses qui doivent suivre sont-elles donc plus for- « midables que celles que nous avons entendues? — « Plus formidables cent fois et plus lamentables , dignes « de tous les pleurs et de tous les sanglots ; et si je les « énonce , un tremblement saisira mes auditeurs. — « Raconte-les , ô maître , si tu le peux , afin qu'après « t'avoir écouté , nous ayons plus d'ardeur à la péni- « tence. — Je le dirai avec larmes : on ne le peut dire « autrement ; car ce sont les dernières misères. Mais « l'apôtre nous ayant donné le mandat d'en instruire «< les hommes fidèles, et vous étant fidèles, je dois vous « montrer ces choses ; et vous les enseignerez à d'autres. « Si mon cœur se brise dans ce récit , secourez-moi de u votre compassion, mes frères bien-aimés.

« Alors, disje, lorsque tous auront été bien examinés « et leurs œuvres mises à jour devant les anges et les « hommes , que toute puissance et toute force humaine »< aura disparu et que tout genou sera courbé devant « Dieu, comme l'a dit l'Écriture , il séparera les uns des « autres , comme le pasteur sépare les brebis des che- « vreaux ; ceux qui auront porté de bons fruits et brillé u par de bonnes œuvres seront séparés des inutiles et « des coupables ; on verra resplendir ceux qui auront

«. gardé les commandements du Seigneur, les miséricoru dieux , les amis des pauvres et des orphelins , les « hospitaliers , ceux qui ont soulagé les souffrants et les « mourants. Ceux qui pleurent maintenant , comme dit « le Seigneur, qui sont pauvres parce qu'ils ont placé « leurs richesses dans le ciel , qui remettent les offenses « à leurs frères , qui gardent pur et inviolable le sceau « de la foi , il les placera à sa droite ; mais ceux qui »< furent inutiles atout bien, qui ont irrité le bon Pasteur, «i qui n'ont pas entendu sa voix , les orgueilleux , les dé- « réglés , les insolents qui ont perdu ce temps favorable « à la pénitence , ceux qui ont passé toute leur vie dans « la débauche , l'ivresse et la dureté de cœur, comme ce « riche qui ne fut jamais touché de pitié pour Lazare , il « les rejettera à sa gauche; et ils resteront là condamnés «< comme n'ayant pas eu de miséricorde et d'entrailles, « sans fruit de pénitence et sans huile dans leur lampe ; « mais ceux qui ont acheté l'huile du pauvre et en ont u rempli leur vase, resteront à sa droite, éclairés de sa « gloire, heureux et portant la lumière dans leurs mains ; « et ils entendront cette voix céleste et miséricordieuse : «Venez, les bénis de mon père; possédez le royaume « qui vous est réservé depuis la création du monde. »

Et il continue par les paroles de l'apôtre contre les maudits, et sur le supplice éternel qui les attend. « Mais « quoi? lui dit encore son auditoire , tous iront-ils aux « mêmes supplices , et n'y a-t-il point de peines diffé- « rentes? » C'est là que le génie compatissant du prêtre syrien paraît tout entier. Il a présentes les menaces de l'Écriture ; il les répète avec componction et gémissement; mais il se garde bien d'y ajouter et d'épuiser l'imagination et la langue à l'expression de douleurs matérielles , comme fit plus tard le moyen âge et le plus grand de ses poètes. Non ; malgré l'effroi qu'il ressent

et qu'il annonce , il ne conçoit rien au delà des pleurs et des grincements de dents de l'Évangile : l'enfer est pour lui dans les cœurs. Par un mouvement de pitié, ces supplices éternels qu'il résiste à raconter, qu'il supplie ses auditeurs de ne pas lui demander, et qu'il ne consent à leur révéler que sur leur*ardente prière et pour les exciter à la pénitence, il ne les révèle pas en effet : il s'arrête à cette séparation qui commence la béatitude des uns et la perte des autres. Il en fait la plus grande comme la première des tortures qu'il avait à décrire ; et, dans cette douleur toute morale , il laisse la foi chercher avec tremblement toutes les autres douleurs de la damnation ; il en fait tout le supplice d'une éternité malheureuse. « Alors, dit-il , les fils seront séparés des pères « et les amis des amis ; alors l'épouse sera séparée avec « douleur de l'époux, pour n'avoir pas gardé la pureté du « lit nuptial ; alors seront rejetés aussi ceux qui , vierges « de corps, ont été durs de cœur et sans entrailles. » Cette distinction est belle dans un écrivain ascétique de ce temps, sous le ciel brûlant de Syrie , et là où l'orgueil et le christianisme mal compris pouvaient chercher dans une seule vertu la dispense des autres , et dans un seul et rude sacrifice le droit de ne pardonner à personne. Il continue , malgré son trouble ; il achève cette séparation dont le plus grand supplice est de voir un moment la lumière divine et de la perdre. Il fait entendre la plainte des réprouvés , leur inconsolable remords , qui paraît leur supplice même ; et quand , avec cette imagination d'Orient qu'on ne peut reproduire sans l'altérer, il a multiplié toutes les formes d'une douleur qui ne peut ni changer ni finir, il y oppose les paroles de celui qui a dit : « Venez à moi , vous tous qui «souffrez et êtes affligés, et je vous soulagerai, et je « vous recevrai dans la cité céleste; venez à moi , vous

« qui avez faim , et je vous nourrirai. » Et répandant toute son âme dans cette espérance, il descend au milieu de la foule émue de reconnaissance et d'amour, comme elle était naguère consternée d'effroi.

Tel était le langage de ce puissant apôtre des peuples de Syrie ; telle était la promesse qui tempérait dans sa bouche les terreurs de la foi. C'est ainsi que dans ce monde encore tout pétri de préjugés inhumains , chez ces natures d'Orient , mobiles et violentes , que le zèle religieux passionnait parfois jusqu'au délire , il faisait de la bonté , de la miséricorde le fond même de la loi chrétienne. Par là, nous pouvons concevoir comment le diacre de la ville d'Édesse eut un si grand nom dans l'Asie, et fut appelé par Chrysostome lui-même le grand Éphraïm, l'asile de la vertu et le temple de l'Esprit-Saint. C'est ce feu de charité répandu dans ses discours qui faisait dire à saint Jérôme : « J'ai lu en grec son ou- « vrage qu'on avait traduit du syriaque; et j'ai retrouvé, « même dans une traduction , l'éclat du génie. »

Éphraïm continua jusqu'à son dernier jour d'instruire les religieux ses frères, et le peuple d'Édesse. Son enseignement, de la plus pure élévation morale, était toujours animé par l'imagination ; et en lui, l'imagination c'était la foi même. Toutes les espérances, toutes les terreurs du monde invisible lui apparaissent donc aussi présentes que si elles étaient sous ses yeux. Cette pensée lui montre les vertus et les vices de l'homme comme autant de bons et de mauvais anges prêts à le recevoir et à le conduire au ciel ou dans l'abîme , au moment où s'accomplit le grand mystère de la séparation de l'âme d'avec le corps. Dans l'attente de ce jour, ce qu'il recommande à l'homme , c'est de penser sans cesse au bien afin de ne pas penser au mal ; car l'âme ne supporte pas d'être oisive ; et la vaine rêverie produit des œuvres de vanité ,

comme la méditation porte des fruits de salut. Ces œuvres de vanité, il les poursuit avec une inexorable rigueur dans tous les monuments de la gloire humaine , dans tous les trophées de la grandeur. Il a sur notre néant de ces expressions de pitié qui échappent à Bossuet du milieu de son admiration pour le pouvoir et pour le génie. 11 les a sans mélange : car rien ne l'éblouit ici-bas; et son cœur est placé plus haut que le monde.

Sa mort fut instructive comme sa vie. Son testament a été conservé en langue syriaque, tel qu'il le dictait, à son dernier jour, devant les amis qui remplissaient son humble cellule. Il s'y représente comme le laboureur qui a fini sa journée , comme le mercenaire qui a rempli sa tâche. Il n'a rien à léguer que des conseils et des prières. « Car, dit-il1, Éphraïm ne laisse rien , ni bâ- « ton ni besace. » Il recommande à ses frères et à ses disciples de ne placer son corps ni sous l'autel, ni parmi les tombes des martyrs , parce qu'il n'est qu'un pécheur. « Ne me déposez pas dans vos monuments , dit-il; j'ai «< fait une convention avec Dieu pour être inhumé parmi « les étrangers : car je suis un étranger et un voyageur , « comme eux. » Il rappelle tous les souvenirs de l'Écriture qui doivent donner confiance à l'âme , et lui promettent un avenir d'immortalité. Puis, s'adressant à ceux qui l'entouraient : « Adieu , mes amis , dit-il , « priez pour moi. Voici le temps où le marchand qui « voyageait rentre dans sa patrie. Malheur à moi qui ai « perdu ce que j'avais acquis et dissipé tous mes tré- « sors! Adieu , cette terre ! salut , ange conducteur qui , « séparant l'âme du corps, la conduis aux demeures « qu'elle doit habiter jusqu'au jour de la résurrection. »

Pendant qu'il parlait au milieu des gémissements et

1 Soncti Ephraem. Oper. t. II, p. 395.

des pleurs de la foule qui se pressait autour de sa cellule, une jeune fille de noble naissance, la fille même du gouverneur d'Édesse, arrive jusqu'à lui avec tous les signes d'une vive douleur, et lui demande de permettre qu'elle apporte une urne pour recueillir ses cendres, et qu'elle en réserve une autre pour ellemême, dans l'espoir de mourir après lui. Le sage vieillard , réprimandant cet injuste découragement , fait promettre à la jeune fille de vivre; et acceptant l'urne qu'elle lui destinait , il recommande que cette urne ne soit pas de marbre. Puis il l'avertit de ne plus se faire porter en litière par des esclaves , parce que l'apôtre a dit : « La tète de l'homme ne doit porter que le joug du « Christ. » La jeune fille jura de respecter cette défense : et à la voix d'Éphraïm, la femme donnait ainsi l'exemple d'alléger la servitude dans cet Orient où elle la partage encore.

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